Partie 2: Révélations

Oscar, assise tranquillement dans son fauteuil, entendait les gazouillis de la petite Bérénice…cette petite tombée du Ciel mettait de l'animation dans cette maison si grande et si vide. La petite s'était si bien intégrée à son quotidien qu'elle aurait bien du mal à la voir partir, si l'on retrouvait ses parents. Son bibliothécaire y travaillait, et tentait de décrypter le lieu de la naissance de la petite…

On était au mois de novembre 1785, dans un mois Oscar atteindrait son trentième anniversaire. Sa carrière était remplie de citations, de louanges…mais il lui manquait toutefois une vie personnelle. Servant la reine depuis son quatorzième anniversaire, elle lui avait consacré toute sa vie, et se retournait maintenant sur son passé en constatant qu'elle n'avait jamais rien fait pour elle-même.

Les noires pensées d'Oscar étaient relayées par le triste temps, il pleuvait et le vent soufflait en bourrasques serrées.

Quelqu'un ouvrit alors la porte et la grand-mère appela:

"Oscar !Bérénice va se coucher !"

Oscar se leva et gagna la petite chambre qui jouxtait celle de sa nourrice. Berénice était déjà couchée, et gazouillait. Oscar la regarda un moment, puis se pencha pour l'embrasser. Bérénice attrappa une mèche de cheveux, et Oscar sourit en prenant sa petite main pour la détacher de ses cheveux…

La grand-mère et Oscar sortirent, et restèrent silencieuses un moment…Puis la grand-mère dit:

"Rien de nouveau ?

-Non, c'est difficile de dire combien de temps il lui faudra encore…"

La grand-mère regarda Oscar, perdue dans ses pensées…elle devinait ce qui se passait dans sa tête, le conflit entre ce qu'elle était et ce qu'elle voudrait être…mais maintenant sa vie était subordonnée à la royauté, et Oscar préférerait mourir que manquer à son devoir. En tout cas, elle comprenait très bien son cas de conscience: même si son père avait voulu faire d'elle un homme, il n'avait pu étouffer ce qui faisait d'elle une femme, y compris l'instinct maternel…Oscar ressentait cet instinct mais, retenue par sa mission, n'osait y donner libre cours…

Pourtant, Oscar aurait l'occasion de le laisser s'exprimer bien plus tôt qu'elle ne le pensait…

Le lendemain, en revenant de sa mission quotidienne à Versailles, elle fut surprise de ne pas trouver sa nourrice pour l'accueillir…l'une des servantes la renseigna:

"Elle a attrapé une fièvre quarte…le médecin est venu, l'a saignée et est reparti…on a constaté un léger mieux mais elle dort toujours…"

Oscar demanda ce qu'il en était de Bérénice…dès que la fièvre s'était déclarée, on l'avait éloignée de la chambre de Grand-mère, mais personne ne pouvait s'en occuper pour l'instant. Oscar réagit instinctivement, et demanda qu'on voulût bien mettre le berceau de la petite dans sa chambre en attendant, elle dormirait avec elle, ce qui permettrait de la soigner si jamais elle était malade elle aussi.

Quand André l'apprit, il commença par rire et finit par dire:

"Tu n'es pas sérieuse ? "

Oscar le regarda à peine, et répondit calmement:

"Je suis très sérieuse…Bérénice dormira dans ma chambre, elle ne peut pas rester seule…et je serai la mieux indiquée pour la protéger…"

André, médusé, s'aperçut qu'Oscar ressentait l'instinct maternel comme n'importe quelle femme digne de ce nom. Cela l'étonna, mais pas autant que le jour où elle avait décidé de revêtir une robe, quelques années plus tôt (NB: Fersen est rentré d'Amérique en 1783).

Ce soir là, avant de se coucher, Oscar ouvrit son armoire et contempla un long moment la robe qui y était accrochée. La revêtirait-elle à nouveau un jour ? le seul homme qui l'ait jamais tenue dans ses bras en aimait une autre, et son cœur se fendit en pensant à Axel de Fersen…

Elle ferma les portes de l'armoire, les larmes aux yeux, et se retourna vers le berceau posé dans un coin de la chambre. Sous les fins voiles de batiste qui le recouvraient, on voyait Bérénice qui dormait calmement, son pouce dans sa bouche.

"Qui es-tu ? pourrai-je jamais te rendre à tes parents ? " murmura-t-elle.

Puis, à pas lents, elle se dirigea vers son lit…

"Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiinnnnnnnnnnnnnnnn"

Oscar, réveillée en sursaut, bondit de son lit et se pencha sur le berceau…Bérénice pleurait, à moitié découverte, en sueur…

"Oh non! Pas toi !! "

Et elle la prit dans ses bras. Bérénice sembla se calmer, mais continua à pleurer doucement. Alors, mue par elle ne sut quel instinct, Oscar s'assit et commença à la bercer pour la calmer…elle était chaude, mais elle ne semblait pas avoir de fièvre, sans doute avait-elle fait un mauvais rêve. Elle finit par se rendormir, et Oscar se leva afin de la remettre dans son berceau. Mais, à peine l'y avait-elle posée que Bérénice se réveilla à nouveau et recommença à pleurer. Alors Oscar la reprit dans ses bras, se glissa avec elle sous ses couvertures et attendit…mais elle finit par s'endormir aussi…

Ce fut le chant des oiseaux qui la réveilla…elle ouvrit les yeux, et esquissa un sourire en voyant Bérénice sur le ventre, endormie sur elle…

André frappa alors, mais elle dut lui dire de rentrer, car elle craignait de bouger…André, attendri, sourit et demanda doucement:

"Elle va bien ? je l'ai entendue crier cette nuit…

-Oui…j'ai cru qu'elle était fiévreuse parce qu'elle avait chaud mais elle va bien maintenant…"

André lui dit alors:

"Le petit déjeuner est prêt…"

Alors, doucement, Oscar se leva, posa Bérénice dans son berceau et dit à André qu'elle le rejoindrait…Elle se lava, s'habilla et descendit dans le salon…

André l'y attendait, un petit sourire sur les lèvres:

"Tu as bien dormi ?

-Très bien…"

Mais Oscar n'avait pas le temps de traîner, elle était attendue à Versailles ce matin. Son père assisterait au défilé des Gardes de la Reine, et cette idée l'énervait quelque peu…pourtant, elle adorait son père, mais il y avait des fois où elle eût donné son grade et ses médailles pour être mariée, comme ses sœurs, pourvue d'un mari et d'enfants…Diable ! pourquoi avait-elle ce genre de pensées maintenant ? Ce n'était vraiment pas le moment !

A la fin du défilé, elle rejoignit les autres courtisans et s'entendit féliciter par le couple royal pour la qualité de ses troupes et leur tenue impeccable…pourtant, quelque chose, bien que chuchoté, attira son oreille:

"Tu es sûr ? morte ?

-Oui, on n'a pas retrouvé son corps, elle a dû être mangée par les loups…

-Et la mère ?

-Elle ne sort plus de la chapelle…et pleure son enfant…

-Pourquoi pleure-t-elle une bâtarde ? " dit l'autre dans un mauvais rire.

L'esprit d'Oscar travailla à plein régime…mais elle ne reconnut pas les deux gentilshommes qui parlaient…

C'est alors que la personne qui parlait précédemment la félicita. Oscar sauta sur l'occasion et dit:

"On ne voit plus guère votre fille, Monsieur…pourtant, on m'en a dit tellement de bien que j'aimerais la rencontrer…"

L'autre devint blême, et dit:

"Elle est souffrante, Monsieur…une très grave maladie…mais soyez assuré que je lui transmettrai votre souci…"

Oscar avait tapé dans le mille ! Mais elle ne savait toujours pas le nom de l'homme qui venait de la quitter…Ce serait presque trop beau que Bérénice soit la fille de cette jeune fille…qui manifestement avait fauté puisqu'on avait parlé de bâtarde.

Mais cela arrivait tout de même dans cette société décadente…comment savoir son identité ?

Elle décida de faire sa petite enquête sur la personne qui lui avait parlé. Faisant jouer ses relations à la Cour, elle parvint à savoir qu'il s'agissait du baron de Ludres-Fléville…Elle ne le connaissait pas, c'était d'une noblesse de province quelque peu inférieure à la sienne…

D'après ce que lui rapportèrent ses informateurs, le baron avait une fille unique, Diane, mais, depuis un certain temps, cette fille était malade, l'on ne savait de quoi, et n'était plus parue à la Cour depuis plus d'un an…une maladie de langueur, disait-on…

Mais, même en faisant son enquête, Oscar se disait que peut-être son intuition la trompait, que ce ne devait être qu'une coïncidence…

Ce qui la fit réagir fut le fait, qu'elle lut dans le rapport que lui adressèrent ses informateurs, que Diane de Ludres-Fléville était une jeune fille très cultivée, férue d'Antiquité et surtout des pièces de Racine…Par son éducation soignée, Oscar savait les noms de certaines de ces pièces, et l'une d'elle se nommait 'Bérénice', l"histoire d'un amour impossible entre l'empereur romain Titus et la reine de Palestine Bérénice…

Là, elle estima que ce n'était plus du tout du ressort de la coïncidence, trop de choses se recoupaient…

C'est alors qu'elle convoqua André…

"J'ai une mission très importante à te confier…il en va de l'avenir de la petite Bérénice…"

André s'assit et demanda:

"De quoi s'agit-il?

-J'ai envoyé quelques informateurs, et je crois que j'ai retrouvé la mère de l'enfant…mais j'ai besoin de toi maintenant…"

André hocha juste la tête, attendant la suite…Oscar poursuivit:

"Il semblerait que ce soit le père de la mère elle-même qui ait voulu faire tuer l'enfant, mais, de cela, je n'ai pas de preuve, il m'en faudrait pour que je puisse le faire arrêter…"

André dit alors:

"Tu veux que j'infiltre la maison du baron, c'est ça ?

-Tout à fait…moi je ne le peux pas, je dois assurer mes obligations à la Cour…toi, tu passeras inaperçu…je vais te recommander comme intendant au baron, je sais ce que le sien a démissionné récemment…"

C'est ainsi qu'André devint l'intendant de la maison de Ludres-Fléville…il s'intégra assez vite, et ses capacités certaines firent toute la différence. Observant tout, il voyait une jeune fille, en voiles de deuil, se diriger vers la chapelle, tous les jours…

Oscar continua à s'occuper de Bérénice, sous les yeux de la grand-mère qui s'était remise de sa fièvre.

"Tu ne devrais pas trop t'attacher à elle.." disait la grand-mère à Oscar, celle-ci essayait mais sentait qu'elle y était déjà trop attachée…de plus, savoir qu'elle n'aurait jamais d'enfant lui faisait encore plus mal quand elle pensait qu'il lui faudrait bientôt se séparer de Bérénice…

André, jouant le tout pour le tout, avait déposé un petit mot sur le prie-Dieu de la jeune fille, comprenant juste ces simples mots 'votre fille est vivante'…et, pour preuve, il y avait joint les langes de Bérénice…

Le baron faisait garder sa maison jour et nuit quand il était à Versailles, mais André s'aperçut vite que la partie souterraine de la maison l'était deux fois plus. Il y avait là un mystère supplémentaire…de nuit, profitant de l'ivresse des gardes, il se glissa dans les souterrains humides…les portes des cellules, qui devaient dater du Moyen-Age ou de la Renaissance, étaient ouvertes sauf une. Il regarda à l'intérieur…tout un arsenal de torture et, accroché au mur par des chaînes, se trouvait un jeune homme. Ses vêtements étaient en loques, et des traînées de sang se voyaient sur tout son corps.

Il l'appella doucement, et l'autre ouvrit difficilement les yeux…André lui demanda:

"Qui êtes-vous ?"

L'homme eut du mal à répondre, mais André comprit son nom: Florentin de Saint Méran. Mais il entendit du bruit et lui dit:

"Je reviendrai…"

Et il courut se cacher…c'est alors qu'il vit le baron, accompagné de quelques gardes, arriver et entrer dans la cellule:

"Tu vas avouer, cette fois, Saint Méran…tu ne voudrais pas que ta fille soit morte pour rien ?"

Et un rire mauvais, encore…Une partie du puzzle se fit alors dans la tête d'André: Florentin de Saint Méran était le père de Bérénice, et le baron, sans doute pour le punir d'avoir séduit sa fille, le gardait prisonnier…quelle histoire tragique !

Il regagna sa chambre, et écrivit toutes ses suspicions sur une lettre qu'il envoya à Oscar par la Poste royale.

Mais, heureusement, il parvint à conserver sa place, le temps de trouver un moyen de sortir les parents de Bérénice de cette tragédie…mais diverses pièces manquaient encore au puzzle…

Oscar reçut la lettre quelques jours plus tard, et la lut avec attention. Cela corroborait ce que son bibliothécaire avait découvert, le lieu de naissance de Bérénice était incontestablement le château du baron, dans les environs de Paris. Il n'y avait plus aucun doute possible…

Mais que faire pour Diane de Ludres-Fléville et Florentin de Saint Méran ? leurs vies étaient en danger…

Heureusement, André savait quand le baron se rendait à Versailles, ou aux bals des nobles de la région. Il nota tout soigneusement, et essaya d'organiser une entrevue avec la jeune Diane. Celle-ci s'était reprise à espérer…

André se glissa dans la chapelle, et dit doucement:

"Mademoiselle…"

Diane se retourna, et dit:

"Est-ce vous qui m'avez donné ce faux espoir ?"

André répondit:

"Bérénice est en sécurité près d'une personne de haut rang, qui s'occupe bien d'elle…mais je veux vous aider, au nom de mon maître, le colonel de Jarjayes…"

Diane dit:

"Mais je ne peux m'enfuir…

-Sauf si je trouve le moyen de faire enfuir monsieur de Saint-Méran avec vous…"

Diane se sentit plus en confiance, mais restait encore méfiante:

"Qui me dit que vous n'êtes pas encore un espion que mon père m'envoie pour me forcer…

-Non, je ne veux que vous aider…Nous tous sommes sous le charme de Bérénice, c'est un si beau bébé…"

André sourit, et dit:

"Mais le temps presse…ne connaîtriez-vous pas un souterrain qui pourrait nous permettre de vous faire évader ?"

Diane réfléchit, et dit:

"En effet…Mais j'ignore s'il est encore accessible…"

L'espoir redonnait un peu de vie à son teint diaphane, dû à tant de privations, et, sous l'effet d'un mouvement de tête qu'elle fit, quelques boucles d'un blond cendré magnifique se glissèrent hors de la capuche de sa pèlerine sombre. Ses yeux verts étincelèrent…

Elle dit:

"Monsieur, si vous faisiez cela, Florentin, Bérénice et moi aurions une dette éternelle envers vous…"

André hocha juste la tête et dit:

"Dieu aide toujours les Justes, nous nous contenterons de l'aider nous-mêmes un peu…"

Puis, entendant du bruit, il lui fit un signe de tête et se fondit dans l'ombre…

André ne dormit pas beaucoup la nuit suivante, échafaudant divers plans pour sauver les parents de la petite Bérénice, bien qu'il fût conscient du manque dans l'histoire…Que devait avouer Saint Méran ? le fait qu'il avait séduit Diane ? le fait était éclatant, et Bérénice était là pour le prouver. Diane avait parlé de 'forcer'….mais forcer à quoi ?

En tout cas le temps était compté, la jeune fille, à peine nourrie et victimes de mauvais traitements, et Florentin de Saint Méran, torturé par le baron, ne survivraient plus longtemps…

A suivre…