Chapitre 3: Libérations…
Oscar examinait avec attention le plan du château de Ludres-Fléville tracé minutieusement par les soins d'André, et tentait de trouver une tactique pour libérer Florentin de Saint Méran et Diane de Ludres-Fléville.
Dans un coin de la chambre, Bérénice, assise par terre, jouait avec des cubes qu'elle lançait en tous sens avec des gazouillis ravis.
André, lui, fouinant un peu sans se faire voir dans la bibliothèque du baron, avait découvert qu'en fait Diane devait hériter à son mariage une énorme somme d'argent de sa mère décédée…alors tout s'était éclairci dans son esprit: le mariage secret, découvert par le baron, qui avait séquestré les deux jeunes gens et tentait de forcer Diane à lui donner sa fortune en l'échange de la vie de son mari. Mais Bérénice était arrivée, provoquant la colère du baron…celui-ci, conscient que la petite fille serait un obstacle à ses projets, avait tenté de l'assassiner…
Oscar et André avaient mis la main dans un nid de serpents…
Oscar, se renseignant auprès de ses nombreuses relations à Versailles, avait découvert que le baron, en effet, était criblé de dettes et donc avait grand besoin de l'argent de l'héritage de Diane. D'ailleurs, il tenait celle-ci bien enfermée depuis la mort de sa mère, histoire de ne pas manquer l'argent qu'elle ne manquerait pas d'obtenir…
Elle se leva, et fit quelques pas dans la pièce…elle ne pensait pas qu'il y eût encore autant de cruauté sur cette terre…et, bien qu'elle s'en défendît bien, le sort de ces deux amants l'émouvait jusqu'au fond de l'âme.
André savait quand le baron se rendait à Versailles, il faudrait agir pendant ce laps de temps…mais il laissait souvent derrière lui son âme damnée, un Corse râblé nommé Matteo. Personne ne savait vraiment son nom ni comment le baron l'avait trouvé, mais tous les serviteurs le craignaient. Il fallait s'en méfier…
Oscar décida alors d'agir elle-même, avec André…elle se mit d'accord avec lui sur les modalités de l'intervention…l'on agirait pendant la prochaine absence du baron, prévue pour la semaine suivante.
Ce soir-là, André attendit le départ du baron, mais celui-ci, après avoir reçu la visite d'un homme en noir, ne partit pas et prit d'un pas colérique et nerveux la direction de la chambre de sa fille…André devait vite prévenir Oscar que l'opération était reportée. Mais comment le faire ? Il fallait toutefois agir vite !
Oscar, habillée de noir et ses cheveux blonds dissimulés sous un foulard de la même couleur, avait heureusement vu que le baron n'était pas parti, et resta sagement à couvert…
Les cris de la pauvre Diane résonnaient, étouffés par la lourde porte de sa chambre…alors André décida d'intervenir. Il courut vers les oubliettes, fonça dans le garde de la porte et atteignit comme une furie le cachot du pauvre Saint Méran. Mais impossible de forcer la porte !
Oscar, elle aussi, avait assisté à la scène de son poste d'observation, situé juste en face de la fenêtre de Diane. Elle décida elle aussi d'intervenir…Mais comment entrer dans le château ? Elle fit alors appel à ses dons de stratège certains. Elle analysa la situation: quatre gardes dans le parc, d'autres dont elle ne connaissait pas le nombre exact dans la maison, plus les serviteurs…mais se battre contre un nombre élevé d'adversaires ne lui faisait pas peur, à elle colonel de la Garde de la Reine…
Elle se faufila à travers les bosquets du jardin à la Française qui entourait la maison, et atteignit vite la porte de service. C'était une ruse vieille comme le Monde, mais elle pensait, fort justement d'ailleurs, que c'était la seule porte qui n'était pas gardée car elle était jugée inaccessible. Oscar réussit donc à s'introduire dans la maison. Se souvenant du plan des lieux, car elle possédait une mémoire photographique très appréciable dans ce genre de cas, elle parcourut les couloirs vides comme une ombre, les serviteurs fuyant la colère de leur maître…
Elle vit de la lumière dans l'entrebâillement de la porte des caves, y descendit, et trouva André, encore occupé à forcer la porte du cachot de Florentin de Saint Méran…
Il dit ces simples mots:
"Il faut sauver la petite ! vas-y, je m'occupe d'ouvrir cette porte…"
Oscar courut alors vers la chambre de Diane, enfonça la porte et se trouva face à une scène d'apocalypse. Diane, sanglante mais vivante, gisait par terre au milieu de divers objets de la pièce, et le baron, en proie à la plus violente colère, lui hurlait des insanités en achevant de détruire le peu de meubles intacts que la pièce contenait encore…
Oscar, calme, lui dit:
"Je vous provoque en duel, Monsieur…et le plus tôt sera le mieux…je vous laisse le choix des armes"
Et elle lui jeta son gant, geste très ancien mais qui avait encore toute sa signification.
Le baron hurla de plus belle:
"Que faites-vous chez moi, intrus ? Qui vous a permis d'entrer ? "
Oscar s'inclina légèrement et dit:
"Je suis Oscar-François de Jarjayes, colonel aux Gardes de Sa Majesté la Reine…et je vous empêcherai de tuer votre fille…"
Le baron se calma un peu et dit:
"Dans le champ. Dans une heure."
Et il sortit…
Oscar se pencha alors sur Diane, la prit dans ses bras et la posa sur son lit…Puis elle entreprit de nettoyer quelque peu du sang qu'elle avait partout…en la regardant bien, il n'y avait aucun doute, c'était bien la mère de Bérénice…L'enfant lui ressemblait suffisamment.
Pendant ce temps, André avait réussi à ouvrir le cachot, et en avait sorti Saint Méran, proche de la mort et si affaibli qu'il en était tombé dans un coma profond…mais il respirait encore. Il l'avait emmené dans une des chambres vides, et lui faisait donner des soins par une femme de chambre, au fait de ce qui allait se passer…
"Votre maître est bien courageux…Monsieur le baron est l'un des meilleurs tireurs et escrimeurs du Royaume…"
La vieille femme manifestement avait peur. Mais André s'empressa de la rassurer:
"Mon maître est colonel aux Gardes de sa Majesté la Reine, et est très entraîné…il fera tout ce qui est en son pouvoir pour sauver mademoiselle Diane…"
Il sortit alors pour voir où en était Oscar. Il la trouva au chevet de Diane, se préparant mentalement au duel:
"Il est très bon…" dit-il…
Elle leva la tête et dit:
"Je sais…mais je dois le faire, pour tous les sauver…"
André sourit légèrement:
"Tu le fais surtout pour Bérénice, n'est-ce pas ?"
Oscar hocha juste la tête…elle se battrait jusqu'au bout pour que cette petite fille qui lui était devenue si chère puisse vivre une existence normale avec ses parents. C'est alors que Diane ouvrit les yeux, et dit:
"Merci, Monsieur…mais mon père vous tuera, je vous en prie, laissez-nous !"
Oscar sourit légèrement, et dit:
"Rassurez-vous, je ne suis pas facile à abattre…même par un tireur hors pair. Je le fais surtout pour qu'enfin vous puissiez avoir une vie normale…pour que Bérénice soit heureuse…"
Alors Diane prit la main d'Oscar et dit, transfigurée par l'espoir:
"Si vous arriviez à faire cela, nous vous bénirions toute notre vie et vous devrions tout…
-Je n'en demande pas tant…votre père n'avait pas le droit de faire tout ce qu'il a fait, je porterai l'affaire devant la Reine elle-même, et je ne doute pas qu'elle vous donne gain de cause, même si votre mariage a été secret…"
Diane sortit alors de son corsage un morceau de parchemin usé:
"Mon mariage est légitime, ce certificat le prouve…je vais prier pour vous…"
Oscar se contenta de lui tapoter la main, et sortit de la pièce…
André lui dit alors à voix basse:
"Tu es prête ?
-Oui…il ne me tuera pas, il est trop aveuglé par la haine…"
Et elle sortit dans le jardin, illuminé par plusieurs dizaines de flambeaux plantés dans le sol. Elle dit à André:
"Tu seras mon témoin…"
Même s'il n'était pas noble cela passerait tout de même…Le baron l'y attendait:
"Je choisis le pistolet, colonel…"
Oscar hocha la tête, et en prit un dans le coffret que lui tendit un serviteur. Puis le baron dit:
"Nous nous éloignerons de dix pas, puis nous tirerons…"
André, malgré le fait qu'il savait Oscar très douée pour le tir, n'en restait pas moins inquiet. Il se tenait sur ses gardes, prêt à intervenir si quelque chose arrivait…
Mais ce fut Oscar qui réagit avant lui…au huitième pas, le baron se retourna et fit feu. En une fraction de secondes, Oscar entendit le bruit caractéristique du pivot heurtant la balle, se retourna vivement et fit feu elle aussi tout en plongeant au sol…la balle tirée par le baron alla se planter dans un des arbres du jardin mais celle d'Oscar fit mouche: elle atteignit le baron au genou et lui brisa la rotule. Il tomba à terre en hurlant et en gesticulant…
Oscar s'approcha de lui et dit:
"Je dicte mes conditions: je prends avec moi monsieur de Saint Méran et madame son épouse pour qu'ils se remettent…quant à Bérénice, apprenez qu'elle est vivante, et sous ma protection…"
Puis elle s'éloigna, laissant le baron seul avec son âme damnée, qui seul était resté auprès de lui…
Oscar dit à André:
"Fais préparer des carrosses, que nous quittions au plus vite ce château qui me dégoûte…"
C'est ce qui fut fait, et Oscar envoya immédiatement André chez elle pour prévenir…Diane et Florentin de Saint Méran furent transportés le plus précautionneusement qu'on put jusqu'à la demeure de Jarjayes, où la grand-mère organisa tous les soins qui leurs furent donnés.
Quand ils furent tous deux en mesure de parler, ils racontèrent leur triste histoire: tous deux s'étaient rencontrés à Versailles, où le baron avait envoyé sa fille dans l'espoir qu'elle soit présentée à la Reine. Mais un amour avait éclos entre eux, et alors Diane avait avoué à Florentin que son père, en temps normal, la retenait prisonnière à cause de son héritage…Ils s'étaient alors mariés secrètement, et Florentin avait essayé de la sauver de sa prison un soir…mais le baron l'avait capturé, séquestré et torturé dans l'espoir qu'il mourrait…malheureusement pour lui, il avait la force chevillée au corps, et tint bon, gardé vivant par l'amour qu'il portait à Diane.
C'est alors que s'annonça Bérénice, qui mit le baron dans une crise de colère encore plus violente…il frappa sa fille de nombreuses fois, espérant la faire avorter, mais celle-ci parvint à mettre au monde son bébé vivant et en bonne santé, avec l'aide d'une servante qui l'avait prise en pitié.
C'est peu après la naissance de Bérénice que tout s'accéléra. Le baron n'était plus disposé à attendre, et il avait un besoin pressant de cet argent…il fit donc enlever Bérénice à sa mère…
Oscar connaissait la suite…Dès qu'elle fut assez remise, elle fit apporter Bérénice à sa mère…La petite fille la reconnut tout de suite, et lui tendit les bras. Entre deux sanglots de joie, Diane dit:
"Jamais je ne vous remercierai assez…je vous suis redevable de la vie de deux êtres chers…"
Oscar sourit elle aussi et dit:
"Vous ne m'êtes redevable de rien…la seule chose que je vous demanderai est de pouvoir prendre de ses nouvelles de temps en temps…
-Notre maison vous sera éternellement ouverte, et Bérénice bénira toujours le nom de son sauveur…
-En fait, c'est André, mon frère de lait, qui l'a trouvée sur le bord de la route…"
Alors Diane tint aussi à remercier André…
Ne plus avoir Bérénice dans sa chambre manqua terriblement à Oscar, qui mesura ainsi à quel point elle s'y était attachée…mais son instinct maternel était toujours là, et c'était lui qui la faisait souffrir le plus…
Pourtant, malgré ses tourments, elle fit bonne figure devant les Saint Méran, et porta l'affaire devant la Reine. Elle demanda à son père, après lui avoir narré l'histoire, de bien vouloir de son côté faire la même chose au niveau du Roi. Tous deux étant parents, ils pouvaient parfaitement comprendre…
Le baron de Ludres-Fléville fut emprisonné à la Bastille. Quant aux complices, ils furent exécutés…
Le roi conféra à Florentin de Saint Méran les terres des Ludres-Fléville, paya les dettes de jeu du baron, et donna à Diane permission de relever le nom de sa famille quand elle aurait un fils…
Ce soir-là, après la fin de cette affaire, Oscar était assise, seule, devant son feu…Elle fixait les flammes sans les voir, perdue dans ses pensées…Bérénice lui manquait, et ni André ni Grand-mère ne lui en parlaient, conscients que cela lui faisait du mal…
Oscar, il est vrai, aurait bien aimé dans ce cas être une femme normale, des obligations à la Cour, une maison à gérer, des enfants à élever…mais se rendait compte que cette vie ne lui eût pas convenue, elle était trop indépendante pour cela…
Pourtant, elle n'oublierait jamais la charmante frimousse de Bérénice…
FIN
