Eh oui ! Quand il n'y en a plus il y en a encore…
Bérénice : seconde époque
Partie 1: Oscar à la rescousse…
1787…
Oscar regardait par la fenêtre de sa caserne la pluie d'automne qui inondait Paris, l'esprit presque aussi triste que ces lourds nuages qui obscurcissaient le ciel…Elle n'avait pas vraiment le moral…était-ce là le fait qu'elle avait changé de commandement ? Après tout, elle l'avait voulu…alors pourquoi cette tristesse soudaine ? était-ce parce qu'elle avançait en âge et atteindrait son trente-deuxième anniversaire deux mois plus tard ? En fait, elle ne pouvait pas vraiment mettre de raison précise sur cette mélancolie soudaine, sans doute le climat y aidait-il…
Elle était assise dans son bureau de la caserne des Gardes Françaises, une pièce sans aucun confort, comportant juste une fenêtre qui rompait la monotonie de l'ensemble…militaire et fonctionnel en diable.
On frappa deux coups, elle secoua la tête pour en chasser ces tristes pensées et pria l'arrivant d'entrer: c'était André. Il tenait une lettre à la main:
"Un messager a amené cela pour toi il y a peu de temps, il a dit que c'était urgent…"
Elle ne reconnut pas tout de suite les armes qui ornaient le sceau de la lettre, mais ouvrit des yeux ronds...Saint-Méran…oui, cela lui était connu, elle les avait sauvés deux ans auparavant. Elle brisa vivement le sceau, et lut la lettre qui était libellée en ce termes:
"Cher Oscar, mon ami,
J'espère que vous pardonnerez mon outrecuidance d'oser à nouveau m'adresser à vous après ce que vous avez fait pour nous, mais vous êtes notre dernier espoir…en effet, notre fille aînée, Bérénice, que vous connaissez bien, l'espoir et la joie de nos jours, a été enlevée récemment…Personne n'a rien entendu, ni rien vu, et personne n'a pu jusque-là nous aider, même pas la Justice du Roi. Mon époux et moi nous adressons à vous dans un dernier recours, et prions Dieu pour que vous acceptiez de nous aider cette fois encore…Vous êtes le dernier espoir d'une mère qui prie et tente à nouveau d'essayer d'espérer…
Diane de Saint-Méran"
Cette émouvante supplique tira quelques larmes à Oscar…Décidément Dieu n'épargnait pas cette famille déjà durement touchée par le malheur autrefois, torturée par le père de Diane qui avait même tenté d'assassiner Bérénice qui n'était encore qu'un bébé de quelques mois. C'est alors qu'elle-même et André les avaient sauvés de la servitude et de la torture…Bérénice était très précieuse à Oscar, et savoir qu'elle avait été enlevée faisait bouillir son sang, son instinct maternel refoulé se réveillait douloureusement et elle avait peine à contrôler ses réactions.
Sans ciller, brusquement, elle se retourna vers André et dit:
"Combien ai-je de jours de permission en retard à prendre ?"
André, surpris par cette question, répondit:
"Plus d'un mois, je crois…
-Eh bien je vais en utiliser quelques-uns…"
Au vu de l'air surpris d'André, elle lui expliqua:
"Bérénice de Saint-Méran a été enlevée, je vais la rechercher…je lui dois bien ça…"
Elle lui devait le fait d'avoir découvert l'instinct maternel, ce que c'était d'être mère, vu qu'elle ne le serait jamais c'était d'autant plus important pour elle…
Elle écrivit une lettre pour le capitaine-général des Gardes-Françaises, dans lequel elle lui disait le fait qu'elle prenait un congé et la raison, rassembla ses affaires, sauta sur son cheval et prit la direction de l'Hôtel de Saint-Méran, qui se trouvait en plein Paris. C'était une bâtisse qui datait du siècle précédent, dans le plus pur style classique, avec une cour intérieure.
Oscar secoua la cloche, s'annonça, et le portier la laissa entrer…elle devait être attendue, manifestement. Un serviteur en livrée s'inclina et demanda:
"Colonel de Jarjayes, je suppose ?
-Effectivement…
-Madame vous attend, si vous voulez bien me suivre…"
Oscar descendit de cheval, et suivit le serviteur qui l'amena jusqu'à une porte qui devait être celle d'un salon. Elle entendit le valet l'annoncer, puis elle entra. Elle reconnut immédiatement Diane de Saint-Méran, assise dans un large fauteuil. Elle était vêtue d'une robe de taffetas rose saumon, très simple…Oscar se souvenait bien d'elle, elle lui avait rendu visite l'année précédente, mais Diane semblait éteinte…Cette lumière qui brillait dans ses yeux la dernière fois qu'elle l'avait vue, elle qui avait dû réapprendre à être heureuse après tout ces tourments, qui était enfin comblée, cette lueur avait disparu pour y laisser un vide immense…Diane n'était plus que l'ombre d'elle-même.
Pourtant, quand elle entra dans la pièce, une lueur d'espoir vint éclairer les prunelles vertes de Diane…
"Vous êtes venu…oh, quelle joie !"
Et des larmes embuèrent son regard…Oscar s'avança, et fit un magnifique baise-main à Diane avant de se reculer, dans la plus grande courtoisie. Celle-ci, reprenant ses esprits, l'invita à s'asseoir et dit:
"Je n'espérais pas votre venue, après ce que nous vous devons…
-Vous ne me devez rien, comme je vous l'ai dit, et je ne laisserai personne faire du mal à votre famille et à plus forte raison à votre fille…"
C'est alors que quelqu'un frappa puis entra, il s'agissait d'une femme tenant un bébé hurlant dans ses bras:
"Madame, veuillez nous excuser, mais nous avons un souci avec le petit Joas…"
Le cœur d'Oscar ne fit qu'un bond à la vue du bébé, mais elle n'en montra rien…Diane le prit dans ses bras, et le berça, sans succès…puis elle regarda Oscar avec un air gêné:
"Excusez-moi, je ne crois pas que vous soyiez au courant que nous avons eu un autre enfant…je vous présente mon fils Joas de Ludres-Fléville…"
Le petit garçon ressemblait plus à son père, il en avait les cheveux châtains bouclés et les yeux bleu clair…son prénom, lui, rappelait surtout le goût de sa mère pour les comédies de Racine. Diane ne parvenait pas à le calmer, il devenait de plus en plus rouge à force de crier, au grand désespoir de sa mère. Alors, en désespoir de cause, Oscar n'hésita plus et dit:
"Je pourrais peut-être essayer…on ne sait jamais…"
Lasse, Diane, également étonnée, lui donna le bébé, et Oscar commença à le bercer. Il finit par se calmer et s'endormir…
Diane dit alors:
"Vous êtes doué avec les enfants…vous devriez vous marier…
-Mon service m'en empêche…mais il est vrai que j'aime les enfants…"
Sentir ce bébé endormi au creux de son bras faisait remonter à la surface tous ces sentiments qu'elle refoulait, mais elle n'en avait cure: elle était là pour sauver Bérénice. Elle demanda:
"Quand avez-vous découvert l'absence de Bérénice ?
-Il y a trois jours, c'est sa gouvernante qui m'a averti immédiatement. Bérénice se promenait au dehors avec elle, dans le parc du Palais-Royal... Soudain un homme à cheval noir a surgi, et a emmené ma fille…"
A cette simple évocation, ses yeux se remplirent de larmes. Oscar, malgré la tristesse qu'elle ressentait elle aussi, tenta déjà de faire des recoupements et questionna:
"Auriez-vous encore des ennemis ?
-Pas à ma connaissance…Mon père est en prison pour encore bien longtemps, Florentin n'a plus que sa mère qui vit retirée en Auvergne depuis la mort de son père, et nous sommes tous les deux enfants uniques…quant à avoir des ennemis…tout le monde en a, surtout dans notre monde…mais je ne vois pas qui a pu enlever ma petite fille…"
Et elle se mit complètement à pleurer…Oscar resta où elle était et respecta sa tristesse. Diane sécha ses yeux avec un mouchoir brodé, et dit:
"Acceptez mes excuses…
-Ne vous excusez pas, c'est parfaitement légitime…je vais vous aider à trouver Bérénice. "
Oscar se sentait totalement sans défense devant la douleur de cette mère. Il lui semblait à elle aussi qu'on avait touché à ses entrailles…même si Bérénice n'était pas sa fille selon le sang elle l'était selon le cœur, et elle jura qu'elle la retrouverait, quoi qu'il puisse lui en coûter, y compris sa vie…
Elle s'agenouilla devant Diane et dit:
"Je jure que je retrouverai votre fille…je ne l'ai pas sauvée une fois pour qu'elle souffre à nouveau, je veux par dessus tout qu'elle soit heureuse…"
Diane sourit, et dit:
"J'avais déjà une dette éternelle envers vous, cette fois elle durera encore plus longtemps…"
Oscar se leva et dit:
"Je vais prendre congé maintenant, Madame, je vous ferai savoir tout ce que j'aurai trouvé de nouveau…mais auparavant, avant de me retirer, puis-je interroger la gouvernante de votre fille ?"
Diane la fit venir, et Oscar lui demanda de préciser l'endroit où l'enfant avait été enlevée…c'était au parc du Palais-Royal, au milieu d'autres paisibles promeneurs…Ce n'était pas une piste très facile à suivre, le Palais-Royal étant un parc fréquenté par beaucoup de promeneurs (véridique…), mais c'était mieux que rien en tout cas.
Oscar prit congé de Diane éplorée, et prit immédiatement le chemin du parc du Palais-Royal. C'était un très grand parc au milieu de Paris, très souvent fréquenté par de nombreux promeneurs, à cheval, en carrosse ou à pied, des bourgeois, des nobles comme de simples gens du peuple. Elle releva soigneusement l'endroit, et se dirigea ensuite vers la Bastille, où était enfermé le baron de Ludres-Fléville…le commandant la reçut en personne, et lui confirma qu'effectivement le baron était bien enfermé là, et pour presque dix ans encore. Donc ce ne pouvait être lui, personne ne lui écrivait et il n'avait aucun contact avec l'extérieur…
Elle fit porter un message à son bibliothécaire au château de Jarjayes, lui demandant de bien vouloir se rendre à Versailles travailler dans les archives afin d'avoir plus de renseignements sur la famille de Diane, de son père comme de sa mère, elle avait peut-être oublié quelque chose, ou ne connaissait-elle pas tous les membres de sa famille. Il ne fallait négliger aucune piste. Oscar, profitant de son congé, se démena comme un beau diable pour essayer de trouver au moins un début de piste, et elle en trouva un…il s'agissait de l'existence d'un demi-frère de Bérénice, bâtard du baron, dont la mère était une paysanne, et qui avait toujours voulu se faire reconnaître…Enlever Bérénice était une solution pour lui, mais Oscar, se renseignant auprès de ses nombreuses relations, apprit qu'il était aux galères pour vol. Ce ne pouvait donc pas être lui…
Auprès des serviteurs du château de Ludres-Fléville, Oscar enquêta sur les possibles implications des anciens proches du baron…il y avait son âme damnée, le corse Matteo, qui avait disparu au lendemain de l'arrestation du baron et n'avait jamais reparu, plus quelques rares amis, tout au plus de lointaines connaissances…alors Oscar établit sa liste de suspects, et barra soigneusement tous ceux qui étaient hors de cause…Elle envoya André visiter toutes les prisons de Paris afin de retrouver le Corse, s'il était encore vivant, bien sûr. L'enquête sur Paris ne donnant rien, elle écrivit au Lieutenant-Général des prisons du royaume afin de lui demander si, quelque part en France, ne serait pas enfermé un homme de ce nom. Il fallait un peu de temps pour que l'affaire aboutisse, aussi continua-t-elle son enquête autant qu'elle le put…
André, la voyant se démener ainsi, se dit que finalement elle restait une femme au fond…elle tenait à Bérénice comme si elle était sortie d'elle, et, pour cela, elle voulait absolument la retrouver. Il pensa aussi que, contre toute attente, l'instinct maternel d'Oscar n'était qu'en sommeil, et que Bérénice en était le principal facteur déclenchant. Finalement son père n'avait pas totalement réussi à la transformer en garçon, il le savait depuis bien longtemps mais jamais ça ne lui avait paru aussi flagrant, peut-être depuis le jour où il l'avait découverte un matin étendue avec Bérénice endormie sur son ventre. Il ne chercha pas un seul instant à la dissuader, sachant combien cela lui importait de retrouver la petite fille, et l'aida autant qu'il le put…
Un jour qu'elle avait fini par s'endormir sur sa chaise de bureau, au milieu de ses papiers et de ses notes, il la regarda dormir un moment, puis lui déposa une couverture sur les épaules avant de sortir, bouleversé jusqu'à l'âme tellement elle était belle, abandonnée dans le sommeil…Serrant les poings, il gagna sa propre chambre, et mit longtemps à trouver le sommeil, ayant cette magnifique image à l'esprit…
Oscar, effectivement, avait trouvé d'autres pistes possibles, qu'elle devait maintenant explorer…pour le salut de la petite Bérénice, elle irait jusqu'à donner sa vie s'il le fallait…
A SUIVRE…
