Chapitre 2: Le complot (1785)

André posa ses deux mains à plat sur le bureau d'Oscar, qui était en train de charger dans un sac quelques affaires…

"Aller seule dans les bas-fonds de Paris ? Mais tu as perdu l'esprit ! il peut t'arriver mille choses là-bas…

-Le garde que j'ai envoyé est formel: une petite fille de la description de Bérénice, aux vêtements soignés, a été vue là-bas…je dois la retrouver !"

Elle chargea son sac sur son épaule et, sourde aux objurgations d'André, sortit dans la cour où elle mit, toujours sans un mot, son sac sur la selle de son cheval.

Tout avait été organisé : elle loua une chambre dans une taverne miteuse, où elle se changea pour des vêtements simples, conformes à ceux qui étaient portés par les gens du peuple…puis elle sortit pour essayer de recueillir des renseignements afin de retrouver Bérénice. L'enfant avait été vue dans une ruelle sombre, avec un homme qui la tenait par la main sans qu'elle lui opposât aucune résistance. Comment Bérénice, qui était une vive et intelligente petite fille, se laissait-elle faire ainsi ? Il y avait là un mystère de plus à résoudre…

Elle arpenta toutes les rues et ruelles de la zone, se mêlant à la population et cherchant à reconnaître des cheveux blonds bouclés, une voix cristalline d'enfant, mais c'était comme chercher une aiguille dans une botte de foin…

Pendant quelques jours, elle resta là, arpentant les rues pendant la journée et consignant sur papier le soir le résultat de ses recherches, les indices…mais tout cela était bien maigre.

Elle savait Paris rempli de pauvres, mais ce qu'elle vit la toucha jusqu'au fond de l'âme: toutes ces femmes et ces enfants faméliques, dont certains ne mangeaient pas tous les jours et qui tentaient malgré tout de survivre par tous les moyens. Rosalie lui en avait bien parlé autrefois, mais elle n'avait jamais vraiment voulu la croire entièrement, même après avoir été recueillie blessée par l'ancienne voisine de Rosalie. Et souvent, ses poings se serraient car elle sentait impuissante, elle née dans la pourpre, à soulager la misère de tous ces pauvres gens. Elle mit donc un point d'honneur à vivre comme eux, ne mangeant qu'une ou deux fois par jour une simple nourriture qui se situait aux antipodes de celle qu'elle mangeait au château de son père…Elle savait aussi que c'était les dépenses inconsidérées de la Reine qui avaient plus ou moins aggravé une situation déjà critique, mais elle lui gardait tout de même son serment parce qu'elle la connaissait depuis longtemps et était persuadée qu'elle prendrait conscience de ses fautes un jour…mais ne serait-il pas trop tard ce jour-là ?

Un sombre soir, alors qu'elle rentrait à l'auberge après sa journée d'investigation, elle croisa le chemin d'un groupe d'hommes vêtus de noir. N'y attachant aucune importance, elle regagna son auberge et, à la lueur d'une chandelle, consigna soigneusement comme tous les soirs toutes les pistes qu'elle avait suivies…

En pleine nuit, un bruit venant de la rue la réveilla…deux hommes, à cette heure incongrue, qui faisaient rouler avec précaution des tonneaux hors d'une carriole. Une livraison, à cette heure -ci? Cela éveilla les soupçons d'Oscar, qui tendit l'oreille…

Les hommes parlaient, et elle les entendait:

"Il y a là assez pour faire exploser tout Versailles !

-Ouais, c'est les nobles qui vont être étonnés d'être tués par une petite fille qui est des leurs !"

Le signal d'alarme mental d'Oscar s'alluma à ces derniers mots. Elle s'habilla et, silencieusement, sortit de l'auberge et suivit les deux hommes. Elle les vit descendre dans une des pires caves, excellente cachette pour qui ne voulait pas être repéré, et regarda par le soupirail. Les deux hommes qu'elle avait vus auparavant étaient là, en train de parler avec d'autres et, détail qui attira ses yeux tout de suite, un ruban rose coincé dans une porte, derrière l'un des hommes. Son cœur se mit à battre follement sous l'effet de l'espoir, mais son éducation militaire revint à la charge et la força à rester calme, concentrée…

Mais il restait un obstacle, et de taille: comment réussir à atteindre la porte alors que quatre hommes de force et de complexion supérieures aux siennes se trouvaient là ? Là, son attribution toute particulière, la ruse typiquement féminine, que même son père n'avait pu supprimer en l'élevant comme un garçon, entrait en jeu…Mais d'abord, avant tout, observer…

Les hommes du peuple qu'elle avait vus auparavant parlaient maintenant avec d'autres messieurs, à la mise plus soignée, au visage masqué mais habillés de noir comme des bourgeois…elle ne pouvait entendre ce qu'ils disaient, par malchance…pourtant, ces hommes, même habillés en bourgeois, exhalaient une noblesse certaine…

Elle enregistra soigneusement le nom de la rue, et battit en retraite prudemment, il n'était pas temps encore d'intervenir, il fallait avant tout préserver les chances de survie de la petite fille. Arrivée à l'auberge, elle trouva là André, qui l'attendait et qui lui dit ironiquement :

« Je te croyais plus maline…il m'a suffit de demander au soldat qui a porté ta réservation ici où tu étais…tu es complètement folle d'agir seule ! »

Oscar enleva sa veste et son bonnet, laissant sa somptueuse chevelure blonde crouler sur ses épaules, puis elle dit :

« Je crois que je l'ai retrouvée, dans une cave, à quelques rues d'ici… »

André secoua la tête :

« Mais elle est gardée, c'est cela ? »

Oscar s'assit et dit :

« Là n'est pas le problème…j'ai vu là bas deux hommes qui n'étaient pas des hommes du peuple, habillés en bourgeois mais indéniablement de la noblesse…cela dépasse le simple enlèvement… »

Elle réfléchit un instant et dit :

« Puisque tu es là, tu vas me servir…tu vas distraire les deux brutes qui gardent la porte, je rentrerai alors et je libèrerai Bérénice… mais, avant cela, il va falloir observer leurs allées et venues, à quelle heure ils sortent, pour que tu puisses les distraire efficacement… »

L'esprit militaire d'Oscar entrait en action, et son cerveau échafaudait son plan avec logique et calme…André avait toujours été admiratif devant sa logique sans faille, qui le restait même quand il la sentait sous pression émotionnelle.

Ce qui avait été dit fut fait : André se mit en embuscade pour observer qui entrait et sortait de la cave, et eut tôt fait de comprendre que les gardiens sortaient le soir, toujours un par un, pour se rendre à l'estaminet situé au coin de la rue suivante…

Il mit au courant Oscar, et il fut décidé que l'opération aurait lieu le soir suivant…André attendit le premier gardien à la taverne, et l'enivra méthodiquement, pendant qu'Oscar se glissait dans la cave et assommait le premier garde sans trop de problèmes…

Jusque-là, l'opération s'était déroulée sans anicroche, et elle s'approcha de la porte aux planches disjointes derrière laquelle elle pensait que se trouvait Bérénice…mais elle entendit des voix à l'intérieur, enfin plutôt une seule voix, mais masculine…

Occupée, elle n'entendit pas le premier garde se réveiller, se relever, mais elle n'eut que le temps de l'éviter lorsqu'il se rua sur elle comme un taureau furieux. Elle parvint de justesse à s'écarter et l'homme alla donner de toute sa force dans la porte qui vola en éclats…

Alors Oscar put voir nettement ce qu'il y avait dans la pièce : au milieu d'un mobilier moisi et d'une odeur de renfermé insoutenable, se trouvait la petite Bérénice, assise sur une paillasse aussi moisie que le reste…un homme masqué se trouvait près d'elle, et se retourna vivement en voyant Oscar. Celle-ci dégaina son épée, et ordonna :

« Eloignez-vous de la petite fille ! »

Mais l'homme ne bougea pas d'un pouce, se contentant de fixer Oscar de ses yeux sombres, puis il tendit un bras vers elle…elle commença à se sentir bizarre, comme prête à faire un malaise, mais résista de tout son être pour ne pas céder à cette impression…peine perdue : elle lâcha son épée et tomba lourdement au sol…

Quand elle se réveilla, ses mains étaient ligotées derrière son dos…elle n'avait pas compris ce qui s'était passé, mais alors pas du tout, et dans son esprit se trouvait un grand trou noir…elle finit par se rappeler pourquoi elle se trouvait là, et se tourna autant qu'elle le put…Bérénice, vêtue de sa robe rose maintenant d'une propreté douteuse, ses cheveux blonds bouclés sales et emmêlés, se trouvait là, les yeux grands ouverts qui semblaient fixer quelque chose droit devant elle…Oscar l'appela :

« Bérénice ! Dieu soit loué tu es vivante ! »

Mais l'enfant ne disait rien, ne bougeait pas, et un détail attira l'attention d'Oscar, qui la connaissait bien : malgré la semi-obscurité, elle put voir que les yeux bleus de l'enfant étaient vitreux…elle était sans doute droguée…ou l'homme s'était servi de ses étranges pouvoirs pour la réduire ainsi, à ce légume sans expression ni mouvement…

Alors Oscar se souvint d'un certain Mesmer, plusieurs années plus tôt, qui avait prétendu soigner à l'aide de pouvoir magnétiques…cet homme qui l'avait ainsi réduite à l'impuissance possédait-il les mêmes pouvoirs ?

Mais pour l'instant, le plus urgent était de se sortir de là, et sauver Bérénice de l'emprise de cet homme…

A suivre