Titre : Le Passé blanc, saison 1 - Le Village sous la neige
Auteur : Kanjiro
Base : Naruto
Genre : Pas de genre défini. Si je devrais en donner un, ce serait chronique d'un personnage.
Disclaimer : Saviez-vous que Lex Luthor n'était pas chauve au départ ? Ben à une époque, moi non plus. Ah oui, sans rapport aucun, le manga Naruto et ses personnages appartiennent toujours à Masashi Kishimoto (que son âme trouve le chemin du Nirvana après la fin ignominieuse de son manga).
Chapitre 08 - La voie lasse
Le regard de Kanjiro erra sur les nuées écarlates qui nimbaient le fauve du manteau de Takeo-sensei…le Byakugan s'était retiré, et le genin pouvait discerner les riches nuances de rouge. L'Œil Blanc des Hyûga affinait la vue, mais on ne voyait alors plus qu'en nuances de gris…le monde changeait avec les yeux qui le contemplaient.
Une masse froide s'écrasa contre sa tempe, et un peu de neige aspergea son repas.
-Alors on rêve ?
Takeo-sensei avait vraiment changé lui aussi…il y a quelques minutes il semblait prêt à les trucider de sang-froid, et maintenant c'était boules de neige et rigolade…le manteau-cuirasse était de nouveau posé sur…sur rien en fait.
Kanjiro était adossé à un des poteaux, son bento sur les genoux, ses mains relâchées tenant toujours les baguettes. Il secoua la tête pendant une bonne trentaine de secondes avant de s'arrêter pour vérifier qu'il s'était bien débarrassé de toute la neige.
Honshû et Takeo-sensei étaient assis en tailleur dans la neige, mangeant de bon cœur. Le jônin avait retrouvé son sourire jovial et venait de tirer Kanjiro de ses pensées, au moyen d'un superbe tir.
-Si ça avait été un shuriken, tu serais mort !
-Ouais, je sais…mais c'était pas un shuriken, alors à quoi bon…
-Un ninja doit toujours être sur ses gardes, ahuri.
La voix traînante de Yukito lui arracha une grimace, comme si le fait d'entendre le genin de Kiri le réprimander était bien plus désagréable que le projectile glacé qu'il avait reçu en pleine poire.
Il se tenait accroupi au sommet d'un poteau, dans une position d'équilibre précaire, mangeant calmement son repas comme si de rien n'était.
-Comment peux-tu être un Hyûga et être aussi insouciant ?
-Ca veut dire quoi ça ?
-Ton clan est réputé pour être quasi omniscient, et tu m'as plutôt l'air d'être une feignasse incapable qui passe son temps à bailler aux corneilles…
-T'as aussi une gueule de corneille quand je te regarde, frimeur…
Kanjiro donna un violent coup d'épaule dans le poteau. Yukito vacilla un instant avant de reprendre superbement son équilibre. Il adressa un sourire narquois à son rival…
…Avant de tomber à la renverse, pour le moins déstabilisé par la boule de neige venant de Honshû.
-Un ninja doit toujours être sur ses gardes, Yukito !
Le genin s'extirpa de la couche de neige et adressa un regard noir au jeune Nara, avant se remettre à manger, un peu moins calmement.
Ses deux camarades et son sensei rigolèrent un peu, avant de retourner eux aussi à leur repas.
Kanjiro s'adressa à Takeo.
-Dites, sensei…comment on s'est débrouillé ?
-Pas mal, franchement : à part votre bévue avec le Kage Shibari, vous vous êtes bien débrouillés.
-Sensei…vous devriez dire Kage Mane, fit Honshû.
Takeo secoua la tête, l'air de dire « Ah les jeunes… ». Honshû avait lui-même rebaptisé sa technique, au grand désespoir de ses parents et de son frère ; Kanjiro ne s'en formalisait pas…si ça pouvait lui faire plaisir…
-Sensei…quelle technique vous avez utilisée pendant le combat ? demanda Yukito qui s'était lui aussi adossé à un poteau.
Takeo avala une bouchée de riz avant de répondre.
-C'est le pouvoir héréditaire du clan Gîru…
-Et en quoi ça consiste ?
-…Je dirais que vous êtes un peu jeunes pour comprendre, mais ça ne vous suffirait sans doute pas…
Ses yeux se perdirent dans le vide tandis qu'un soupir soulevait sa poitrine.
-Nous autres Gîru sommes bon vivants et sympathiques, mais c'est surtout parce que nous avons dû museler ce qui en nous était moins agréable…et nous y avons été forcés parce que ces éléments étaient bien plus forts chez nous que chez les autres…
Yukito ferma les yeux et réfléchit. Honshû préféra ne pas interroger plus avant Takeo-sensei sur ce sujet, qui semblait difficile. Kanjiro imita ses camarades, et songea que cette agressivité qui imprégnait le chakra, cette Bête dont parlait son manteau était sans doute l'effet de ces « éléments désagréables » dont il parlait…Kanjiro préféra attendre pour en demander plus.
Quelques minutes plus tard, ils avaient fini leur déjeuner.
-Bon. Et maintenant, nous allons passer à votre première mission.
-Là tout de suite ? demanda Honshû.
Kanjiro était assez surpris aussi, même s'il ne le laissa pas transparaître : d'habitude, le jônin faisait passer un test à ses élèves ; l'échec les renvoyait sur les bancs de l'Académie, la réussite faisait d'eux des genins. Sandaime-sama avait bien dit qu'étant donné la guerre et le besoin d'aide absolu, tous les gradués recevraient le statut de genins sans avoir à passer le test. Mais qu'ils partent en mission directement…ne pouvait signifier qu'une chose.
Yukito eut un sourire résigné, Kanjiro bailla et Honshû parla en leur nom à tous les trois.
-Laissez-nous deviner…mission de rang D, pas vrai ?
-Exactement ! Trois gros soupirs retentirent dans la clairière. Eh ben quoi ?
-Sensei, franchement…
-Je n'accepterai aucune réclamation de la part de vous, messieurs-qui-êtes-devenus-genins-il-y-a-à-peine-un-jour.
Yukito se dispensa de protester, et les deux autres firent de même, préférant ne pas titiller la patience de Takeo-sensei.
-Bien. Bon, eh bien allons-y.
Il prit son manteau, l'enfila sans le fermer et sortit à pas légers du terrain d'entraînement, suivi par trois messieurs-qui-étaient-devenus-genins-il-y-a-à-peine-un-jour-et-qui-traînaient-les-pieds.
Ils sortirent rapidement du village pour se diriger vers les villages les plus proches. La forêt elle aussi était devenue blanche sous le manteau hivernal, et les pas des genins dans la neige retentissait entre les arbres. La couche froide leur arrivait aux chevilles et ils peinaient un peu pour avancer ; mais Kanjiro n'y prêta pas attention et préféra lever les yeux, pour observer les silhouettes squelettiques des arbres dénudés : des petits panaches de neige ornaient leurs maigres branches, mais ne suffisaient pas à remplacer le feuillage verdoyant que Kanjiro leur connaissait. Il avait vu le monde d'émeraude du printemps, les couleurs chaudes du chemin d'été et le parterre mordoré et mélancolique de l'automne. Mais la forêt portant le masque blanc de l'hiver était très différente…plus sinistre, comme dénaturée, dépouillée de sa vie…comme une parodie de forêt.
Il baissa le regard vers la route, et vit Takeo ; le jônin marchait sur la neige comme si de rien n'était, sans même y laisser de traces, malgré son lourd manteau ; il marchait comme une ombre dans la lumière, une forme noire au milieu de ce monde blanc, un peu comme si un de ces arbres squelettiques s'était mis à bouger.
-Ah, on arrive.
Devant eux, la route formait un croisement, le deuxième chemin menant apparemment à une clairière. Lorsqu'ils tournèrent, Kanjiro vit que ce chemin conduisait en réalité à une ferme, encadrée par une palissade. Contre le bois s'était accumulée de la neige, en masses énormes, comme si elles avaient été entassées ici consciencieusement, jusqu'à bloquer la porte d'entrée et interdire l'accès à la maison et à la plupart des bâtiments.
-Le propriétaire est resté enfermé ici pendant plusieurs jours avant qu'on ne se rende compte de son absence : il s'agit juste de dégager les congères, fit Takeo-sensei.
-Des congères ? demanda Honshû.
-De la neige accumulée par le vent. Comme Konoha ne connaît que rarement la neige, les habitants n'y sont pas préparés.
-Donc il s'agit de déplacer de la neige ? J'aimerais bien savoir en quoi on a besoin de ninjas pour ça, fit Yukito.
-L'hiver qui s'abat sur Konoha est le fait des shinobis de Yuki : ce qui en résulte tient de la manœuvre militaire. Tiens, pour comprendre, dégage-moi la porte.
Yukito s'approcha de la masse de neige qui bloquait la porte et donna un coup de pied franc dedans. La congère ne broncha pas, et Yukito revint en boitant légèrement.
Takeo s'approcha de la porte.
-Cette neige est issue d'un ninjutsu, elle est plus résistante, et elle date de trois jours : avec le froid qu'il fait, elle a partiellement gelé. Autant dire que ça va vous prendre le reste de l'après-midi : parfait pour s'entraîner physiquement !
Il les coupa en plein soupir.
-Chaque mission, aussi modeste soit-elle, est une occasion de vous améliorer : vous devez profiter de toutes les occasions pour vous entraîner.
Il se tourna vers la porte et s'adressa au propriétaire.
-Reculez à l'autre bout de la maison ! Maintenant !
Le Gîru recula de quelques mètres, avant de faire un geste nonchalant, comme pour chasser une mouche. Quelque chose s'échappa de sa manche et vint se coller exactement au milieu de la congère. Le petit parchemin était orné de symboles cabalistiques et d'un idéogramme caractéristique…la congère explosa dans une grande gerbe de neige, et les trois genins faillirent être mis à terre par le souffle de l'explosion.
Takeo se rapprocha de la porte, qui avait sauté avec la congère.
-Bon, je vais discuter avec le proprio. Occupez-vous de déblayer le reste.
Il tourna la tête vers la grange et remarqua des pelles posées contre le portail. Il fronça légèrement les sourcils et trois pelles flottèrent doucement vers les genins, qui les prirent sans paraître trop surpris.
-Je reviens dans quelques minutes. Au boulot !
Kanjiro se demanda combien de soupirs de ce genre la forêt entendrait aujourd'hui…
Alors qu'ils s'affairaient à démolir les congères à coup de pelle avant de rassembler la neige en un seul tas, Kanjiro se mit à repenser à la matinée. Il était parti de chez lui en se demandant ce que la guerre lui ferait…s'il pourrait s'habituer facilement à tuer et à risquer sa vie. D'après la façon dont il avait réagi ce matin…pas vraiment. Même si les pouvoirs de Takeo-sensei étaient uniques, le fait ne changeait pas : Kanjiro avait eu peur quand il avait réalisé que cette chose que manipulait le Gîru voulait le tuer. Est-ce qu'il était prêt à être un shinobi ? Kanjiro en vint à se demander si être ninja se résumait vraiment à côtoyer la mort…
Après une demi-heure, Takeo-sensei ressortit de la maison et considéra d'un œil apparemment distrait l'avancement des travaux. Les genins était venus à bout de la neige qui bloquait la grange, mais il en restait encore assez pour la journée.
-Bon, désolé, mais vous avez du boulot supplémentaire, fit Takeo, l'air un peu gêné.
-Mais encore ? demanda Honshû, qui ne s'était pas vraiment tué à la tâche.
-La grange est infestée par les rats, et le proprio voudrait qu'on s'en débarrasse.
-Je croyais qu'on était venus pour les congères…fit Yukito d'une voix agacée.
-Oui, ben…
-Alors il nous exploite.
-Eh oh, c'est qui le gradé ici ?
Yukito allait répliquer, mais Kanjiro le fit taire d'un coup de coude. Décidément, le genin de Kiri avait vraiment besoin d'apprendre la modestie.
-C'est bon, les mecs, je m'occupe des rats, fit Honshû, réglant le problème.
-Et vous sensei ?
-Moi je supervise. N'oubliez pas, toute occasion est bonne pour s'entraîner.
Takeo sourit largement et s'adossa contre la palissade.
Honshû ouvrit la porte de la grange. Miteux aurait été un euphémisme : toute la charpente craqua dangereusement à l'ouverture du portail, et il y avait autant de poussière et de saleté que de paille. Des instruments rouillés ornaient les murs, et l'obscurité générale n'était brisée que par la faible lumière qui filtrait par les fissures dans le bois et la porte ouverte.
-Kanji ! J'aurais besoin d'un coup de main.
-Qu'est-ce qu'y a ?
-Tu vois combien de rats ?
Byakugan
-…27.
-27 ?
-27.
-T'es sûr ?
-Tu veux regarder à ma place peut-être ?
-Non, je te fais confiance…Bon, ben…
Il ressortit et observa le soleil.
-Quand je te le dirais, ferme la porte en ne laissant qu'un petit filet de lumière.
Il s'allongea ensuite dans la paille et bailla largement. Kanjiro haussa les épaules et retourna à son travail : si Honshû avait un truc en tête, autant le laisser faire.
L'heure suivante fut longue, ennuyeuse et fatigante. Kanjiro et Yukito ne se parlaient pas : aucun des deux ne pouvait à ce moment envisager de parler véritablement. Ils ne se connaissaient que depuis une journée, mais leurs rapports se précisaient déjà : le jeune Hyûga savait que c'était une rivalité qui s'installait. Peu importe le rêve, quand on s'engageait sur la voie du shinobi, l'accomplissement se faisait par la force : ceux qui veulent accomplir quelque chose doivent s'en donner les moyens. Mais Kanjiro ne parvenait pas à deviner ce que Yukito voulait accomplir : il avait vu à quel point il était doué, et aussi ce que ses yeux cachaient. Yukito était différent de Kanjiro : le genin de Kiri avait côtoyé la mort et en avait fait don à quelqu'un qu'il avait appris à aimer. Et cela l'avait rendu plus résistant à l'approche de la mort, une résistance que Kanjiro ne possédait pas encore.
Honshû n'était pas quelqu'un qui se mettrait en compétition pour un rêve : il était suffisamment sensé pour ne pas commettre une telle folie. Mais le sang de Kanjiro le poussait en avant, contre Yukito : le jeune Hyûga se savait inférieur à son camarade, et quelque chose en lui ne le supportait pas. Ils allaient combattre côte-à-côte pendant des années : ressentir une telle hostilité pouvait paraître dangereux pour toute la team. Mais tous les deux savaient qu'il n'en était pas ainsi : c'est dans leur devoir qu'ils se défieraient. Lorsqu'ils seront sur le champ de bataille, ce sont leurs exploits qui les départageront, des exploits qu'ils accompliraient ensemble.
Kanjiro savait que ce rapport qui était né de lui-même ne pouvait tolérer que les deux se rapprochent ainsi ; entre lui et Yukito se profilait cette rivalité qui allait probablement leur interdire l'amitié. Aller lui parler lui semblait absurde. C'est dans le nindô que leur rapports se définiraient, pas dans les relations humaines. C'est sur cette voie commune qu'ils s'affronteraient.
Alors qu'il ruminait ses pensées, Kanjiro vit Honshû sortir de la grange et lui adresser un signe de tête. Kanjiro délaissa la congère qu'il s'appliquait à démolir à coup de pelle pour venir fermer la porte de la grange. Une fois à l'intérieur, Honshû fit craquer ses phalanges et forma un signe.
Ninpô, Kage Mane no Jutsu
Kanjiro entendit le bruit caractéristique de l'ombre se distordant.
-Kanji, ouvre la porte.
Honshû sortit de la grange enténébrée à 4 pattes.
-Heu…
Mais Kanjiro se tut lorsqu'il vit ce qui suivait le jeune Nara : toute la vermine qui infestait la grange était relié à l'ombre du genin, comme autant de marionnettes au bout de leur fil. Tous les rats avançaient à quatre pattes derrière Honshû, qui s'assit devant la grange, forçant la vermine à faire de même. La scène était assez comique.
-T'aurais pu sortir debout.
-Ca aurait été moins marrant.
-Bon, et maintenant il va falloir trouver un moyen de s'en débarras…
Suiton ! Sensatsusuishô !
27 aiguilles gelées empalèrent les rats sur place. Aucun ne bougea, tous étant toujours emprisonnés par le Kage Mane. Honshû se leva vivement, les rats firent de même.
-Eh, je t'ai rien demandé Yukito !
-Takeo-sensei a bien dit qu'il fallait s'entraîner.
-C'est pas une raison pour…
Honshû s'interrompit en voyant Kanjiro faisant un effort colossal pour ne pas s'écrouler de rire. Honshû, une fois énervé, avait tendance à s'agiter plus que de raison, et voir les cadavres de rats reproduire tout ses gestes à l'unisson avait de quoi arracher un sourire à un dignitaire Hyûga.
Honshû dissipa sa technique après avoir rigolé pendant 2 bonnes minutes. Yukito affichait un regard apitoyé, se demandant vraisemblablement comment le plus grand village ninja pouvait avoir des éléments aussi lamentables. Il se demanda aussi comment Kanjiro pouvait avoir assez d'énergie pour survivre à un fou rire, après une journée aussi éreintante.
Takeo s'approcha, voyant que le travail était terminé. Yukito préféra s'adresser à lui plutôt que de voir ses deux camarades se remettre de leur hilarité.
-Qu'est-ce que vous avez fait pendant tout ce temps, sensei ?
-La sieste.
-Et une feignasse de plus…murmura Yukito.
-J'ai entendu ça…bon allez, il est temps de rentrer.
-Vous êtes sûr que le proprio veut pas qu'on s'occupe de sa fosse septique en plus ?
-Yukito, tu devrais pas essayer de faire de l'humour, ça te va pas, fit Honshû, en une magnifique démonstration d'humour flashback.
La team 10 termina sa première journée ce travail comme elle l'avait commencé, c'est-à-dire avec un sensei marchant d'un pas léger et trois genins traînant les pieds.
En arrivant dans la large salle des missions, au rez-de-chaussée du bâtiment des Hokages, Takeo se retourna et s'adressa à eux.
-Bon, à partir de maintenant, les rendez-vous pour les missions seront à 9h ici.
-9h ?
Kanjiro feignait l'inquiétude avec un talent remarquable.
-J'ai été gentil aujourd'hui, les prochaines missions seront différentes.
« Gloups » résumait bien l'état d'esprit des genins lorsqu'ils se demandèrent ce que ça donnait quand Takeo-sensei cessait d'être gentil. Le jônin leur lança à chacun un objet emballé dans du papier de riz.
-C'est quoi ? fit Kanjiro.
-Votre paye. Vous êtes des ninjas rémunérés maintenant.
Déchirant le papier de riz, ils découvrirent quelques pièces empilées.
-C'est pas grand-chose mais ça devrait vous suffire pour tenir une journée. Je vous ferais savoir la date de la prochaine mission.
Takeo entra, et les genins se séparèrent après un regard.
Kanjiro remonta vers le parc avec lassitude, mais content de sa journée, dans l'ensemble. Mais il ne pouvait s'empêcher de penser à la suite : la guerre ne se faisait pas avec des congères. Il ne savait absolument pas à quoi ressemblerait le champ de bataille, mais les idées qu'il s'en faisait n'était pas rassurantes. Les soucis au sujet du futur étaient nombreux, et avaient remplacé pour le moment pas mal d'autres préoccupations, comme…
-Eh, la flemme !
…La préoccupation venait de se repointer sans crier gare. Kanjiro se retourna avec un nouveau soupir.
Adossée contre un mur, dans une ruelle, les bras croisés, Setsuko le défiait du regard. La lueur du soleil couchant jouait sur une moitié de son visage, laissant l'autre dans l'ombre. Ses traits étaient étrangement soulignés et son visage seul suffit à troubler Kanjiro…
-Ah, Setsuko-chan. T'as l'air en forme.
Kanjiro parvenait encore à feindre l'indifférence.
-Toi t'as l'air crevé.
-Merci de t'en préoccuper.
Il avait l'impression de mendier de la sympathie…
-Je veux ma revanche.
Sa voix était calme : elle était parfaitement confiante, mais ce n'était pas juste de la présomption.
-Comme tu l'as dit, je suis crevé, alors ça attendra demain.
-Tu sais que c'est malpoli de repousser les avances d'une jeune fille ?
Le vent souffla en bourrasques, emportant la poussière dans un ballet tourbillonnant.
Kanjiro connaissait ce numéro d'aguicheuse, Setsuko était une experte. Mais la voix de la jeune Uchiha n'avait pas changé, elle exprimait toujours une détermination inflexible…c'était la voix d'une guerrière, pas d'une femme. Il s'en sentit presque flatté…et une partie de son âme sut qu'à ses yeux, cette voix la rendait infiniment plus…le Byakugan la contempla d'un regard sincère, pendant quelques secondes. Elle ne broncha pas, attendant sa réponse.
-Non. J'ai passé la journée à bosser, je suis crevé et j'ai pas la tête à ça. Tu vas pas te contenter d'une victoire facile ?
Elle plissa les yeux et fixa les siens. Les deux lacs de jais tentèrent de sonder les gouffres de nacre, sans succès.
-Tu vaux mieux que ça, Setsuko-chan.
Elle sourit légèrement et fronça les sourcils.
-Et si j'y mets les formes ?
Elle se décolla du mur et avança de deux pas. Leurs yeux ne s'étaient pas quittés. Le noir tourna à l'écarlate…seule subsista une pupille sombre nimbée de deux traits caractéristiques…Mais le Byakugan ne répondit pas, et Kanjiro resta impassible.
-Non.
Leurs visages n'étaient plus qu'à quelques centimètres l'un de l'autre. Setsuko se renfrogna légèrement. Kanjiro sourit doucement.
-Demain, ici, 15 heures.
-Conclu.
Il tendit la main pour sceller leur accord. Elle se retourna, les bras toujours croisés.
-Et arrête de m'appeler Setsuko-chan.
Le sourire de Kanjiro devint presque mélancolique…elle ne se plaignait que maintenant.
-A demain, Setsuko.
Ce soir-là, Kanjiro se coucha avec un sentiment partagé au sujet de cette journée…partagé entre l'échec face à Takeo-sensei et sa « victoire » face à Setsuko. Il préféra ne pas trop penser à la deuxième…il avait presque peur que cet évènement, et tout ce qu'il impliquait, finisse par emplir son esprit. Mais il ne pouvait s'empêcher d'y penser, de penser à elle. Il sortit pour se changer les idées. Alors qu'il quittait le parc, la voix de Genma retentit dans les arbres.
-Bonne soirée…
Kanjiro fila de toit en toit, comme une ombre que le vent aurait arrachée. En chemin, il activa son Byakugan, et sa vision s'étendit tout autour de lui. C'était une sensation étrange, comme le vertige que procurait l'euphorie, comme si votre conscience s'étendait au-delà des limites de votre esprit. Seuls les Hyûga pouvaient se trouver dans cet état et agir normalement ; c'était ainsi, leur esprit s'adaptait à leur héritage, pour supporter la puissance qu'on leur avait léguée.
Il se posta sur le mur d'enceinte et attendit. Se concentrant, il glissa en état semi-méditatif, s'efforçant de se détacher du froid qui mordait sa peau. Il était fatigué : la journée avait pratiquement épuisé son chakra, et la lassitude était toujours là. Au bout de quelques minutes, il se dit qu'il aurait du rester chez lui.
Mais un son attira son attention. Le son d'une corde pincée. Ce n'était pas du biwa, il s'agissait d'un autre instrument, un instrument qu'il entendait pour la première fois. Le son était plus sec, comme une frappe précise. Quelques sons retentirent successivement, comme si le musicien ne faisait qu'accorder son instrument. Kanjiro suivit le son, comme un somnambule.
Il se cacha dans l'ombre d'un toit et observa. Il faisait face à une cour intérieure, dans le quartier Uchiha. L'endroit lui fit immédiatement songer à un jardin, mais ce n'était qu'une esplanade carrée. Au centre trônait un arbre mort, qui dressait ses branches squelettiques vers le ciel ; la lune était pleine, et la silhouette du végétal n'en paraissait que plus sinistre, ainsi auréolée par la pâle lueur de l'astre nocturne. Kanjiro frissonna…cet arbre était autrefois un cerisier, il le sentait. Autrefois…des fleurs ornaient ces branches qui était maintenant nues, dépouillées de leur sens…autrefois cet arbre devait être superbe, la fierté de la demeure…mais à présent ce n'était qu'une caricature de vie. Même si le village paraissait paisible, la guerre y était venue avec l'hiver.
Le regard de Kanjiro fut accroché par quelque chose…une galerie s'étendait face à l'arbre, jouxtant la demeure. Mais dans la nuit, il ne vit rien. Une simple pensée suffit pour que le flux de chakra dans ses yeux change, plus subtilement que l'esprit conscient ne pourrait savoir. Le monde devint gris, mais cela ne le changea pas beaucoup ; un instant, Kanjiro se sentit triste en s'apercevant que la lueur de la lune avait perdu de sa beauté…elle se cacha derrière une chape de nuages, comme si elle était déçue.
Il redirigea son regard vers la galerie. Quelqu'un y était assis, drapé dans des couvertures qui le protégeaient du froid. Kanjiro reconnut bien vite le jeune garçon qui accompagnait Hôhime, ce même garçon que Honshû ne connaissait pas, et qui avait généré chez le jeune Hyûga un malaise diffus. Il ne fallut pas beaucoup de temps à Kanjiro pour se rappeler que cette demeure était celle de Hôhime.
Le garçon gardait les yeux fermés, bien que son visage fît face au cerisier. Son flux de chakra était lent et régulier, parfaitement synchrone avec sa respiration ; Kanjiro fut impressionné. Il reconnaissait un flux de méditation lorsqu'il en voyait un, et celui-ci était presque parfait. Le jeune garçon devait avoir le même âge que Kanjiro, mais il était bien au-dessus de lui dans ce domaine. Il aurait pu dormir profondément que le flux n'aurait pas été différent. Il était presque plus calme, ce qui dénotait une maîtrise remarquable du flux.
Aucune pensée ne se dégageait de ce chakra, aucune intention, même la plus infime. Il avait atteint un stade profond, le stade où la pensée s'efface, ce stade que Kanjiro ne parvenait pas encore à atteindre. Il s'agissait là d'une méditation conventionnelle, contrairement à la méditation focalisée des Hyûga, qui utilisait le Byakugan pour faciliter l'immersion.
Ses cheveux étaient de jais, et Kanjiro, regroupant tous les éléments, en déduit qu'il s'agissait d'un Uchiha, probablement du fils de Hôhime. S'imposant une précision inhabituelle, Kanjiro sonda le keirakukei de ses yeux : il était parfaitement normal, ce qui signifiait qu'il n'avait pas encore activé son Sharingan…un Uchiha bien particulier, sans Sharingan, mais manifestant un tel talent en méditation…ce n'était pas commun dans ce clan, plus réputé pour son sens de l'action que pour sa sagesse contemplative.
Le shôji derrière le jeune garçon s'ouvrit. Il tourna la tête sans ouvrir les yeux.
-C'est toi, dit-il simplement.
Franchissant le seuil de la galerie, une jeune fille entra. Kanjiro crut voir Hôhime sous les traits d'une enfant : elle portait un kimono ouvragé, de couleurs sans doute subtiles, et ses cheveux noirs étaient coiffés de manière complexe et élégante. Elle posa un objet devant elle : c'était une boîte creuse, ouverte et rectangulaire. Sur l'ouverture étaient tendues des cordes. La jeune fille accorda son instrument, et commença à jouer.
Des frêles cordes naquit une musique que Kanjiro ne put que ressentir. Elle semblait impossible à saisir, à décrire. La mélodie lui parlait, résonnait dans son âme comme dans l'air nocturne. Son esprit suivait les notes, qui semblaient étendre de leur son les limites de sa conscience. Il ferma les yeux.
C'était une musique très simple, mais d'une richesse inconcevable. Le vent apportait des paroles de tristesse, de mélancolie et de beauté. Une voix plus ancienne que la mémoire des hommes chantait un monde d'ombres et de mensonges, des ténèbres cachant un cœur de tristesse et de douleur, mais dans lequel naissait peu à peu l'espoir. Et une multitude de visages et de souvenirs furent ranimés dans l'âme de Kanjiro, comme si la musique guidait sa mémoire, pour lui apporter une leçon qu'il avait échoué à apprendre.
Lorsque la musique cessa et que Kanjiro rouvrit les yeux, le temps put renaître, le froid reprendre ses droits sur son corps. Mais leur pouvoir s'était affaibli. Kanjiro avait l'esprit clair. Les pensées qui l'agitaient n'avaient pas disparu, mais elles semblaient en harmonie avec lui. Ses sens étaient aussi tendus que les cordes de l'instrument.
Le jeune homme se pencha doucement et posa la tête sur les genoux de la jeune fille. Après quelques minutes, il s'endormit. Kanjiro le savait : ses yeux voyaient le changement subtil qui s'était produit avec la musique, chez lui aussi. La jeune fille caressa tendrement ses cheveux de jais. Kanjiro sentit ce qu'elle dégageait…de l'attention, de la compassion, de l'amour, tout entiers tournés vers ce jeune garçon. La musique avait affûté sa vue ; le Byakugan vit avec une clarté parfaite la nature du chakra de la jeune fille. Elle ne vivait que pour le protéger…une sœur-mère.
Un souvenir réveillé par la musique fut alors amené à son esprit par cette découverte…un souvenir qui remontait à 4 ans. Kanjiro venait de perdre sa mère et son père, et le deuil avait commencé son règne éphémère dans le clan ; le jeune garçon n'avait trouvé aucun réconfort dans la courtoisie de ses pairs. Mais il avait été élevé dans cette tradition de bienséance et s'efforçait de ne pas montrer la tristesse qui consumait son cœur. Mais il doutait de pouvoir y parvenir ; il ressentait la douleur avec une acuité parfaite, terrible. La plus acérée et la plus froide des lames perçait son cœur et le déchirait longuement et consciencieusement. Il voulait hurler, se faire du mal, se confier à quelqu'un, ou simplement laisser échapper sa douleur en pleurs ; il voulait ressentir autre chose que ça. Mais il en était incapable : le clan était plus fort que lui. Il ne pouvait pas se dresser contre des siècles de politesse et de tradition. Il avait l'impression d'être un organe dans un seul corps, un organe malade mais qui ne pouvait pas souffrir, sous peine de contaminer tout le corps. Cette responsabilité, la peur d'apporter le déshonneur le faisait encore souffrir. Il était encore trop jeune, trop faible pour protester.
Mais en quittant la demeure, il avait vu une chose inédite, quelque chose de totalement nouveau pour lui. Il avait vu une touche de rouge dans cet univers noir et blanc. Il avait rencontré Mayumi. Elle avait 16 ans à l'époque, et venait de passer chuunin. Ils ne se connaissaient pas, mais elle avait entendu parler de lui, comme lui avait entendu parler d'elle. Le descendant de la Sôke et la roturière au Byakugan. Le petit-fils du patriarche de la plus grande famille aristocratique du Pays du Feu et la fille du peuple.
Elle avait vu, tout de suite, ce qui le faisait souffrir. Elle ne pensait pas comme le clan. Comment un être si jeune pouvait-il ne pas pleurer une telle perte ? En quelques instants, elle avait compris le tourment qui le déchirait. Alors qu'il allait se présenter à elle, elle fit ce que Kanjiro n'aurait jamais attendu de qui que ce soit. Elle le prit dans ses bras. Et elle ne lui dit qu'une seule chose.
-Pleure.
Ce jour-là, ce furent ses larmes qui le guérirent, et qui lui donnèrent une sœur. Mais Mayumi était partie, et Kanjiro continuait à feindre. Il enviait le monde, tout ceux qui pouvaient vivre selon leur cœur, sans artifices. Ceux qui pouvaient obéir à leurs sentiments, sans craindre de s'y perdre. Il était fatigué de devoir mentir, mais trop pesait sur ses épaules.
Il devait à tout prix parvenir à la tête du clan, il devait se plier à ses ordres et cacher ses émotions, renier ce qu'il ressentait. Ce n'était qu'à ce prix qu'il pourrait changer sa famille ; il le devait, pour tous les enfants que les Hyûga engendreraient par la suite. Il devait leur épargner le terrible destin qui avait été le sien, et qui avait été celui de tous les enfants du clan avant lui. Il voulait assurer le futur des Hyûga, même s'il devait sacrifier son cœur à cette quête. Il espérait être assez fort pour y parvenir.
L'image de Yukito s'imposa à lui. La guerre ne tolérait pas les sentiments non plus. Il devait devenir plus fort que son cœur, plus fort que lui-même. Il lui fallait acquérir cette détermination froide, s'il voulait s'élever par la guerre.
Il avait toujours froid, et la fatigue le poussa à quitter sa place, à quitter le spectacle de cette cour et de ceux qui y demeuraient. En chemin, il rit doucement : quelle ironie…par cette insensibilité qui avait préservé le clan pendant des siècles, Kanjiro trouverait la force de le changer.
Il avait trouvé sa voie. Il lui fallait trouver le courage de la suivre, quel qu'en soit le prix.
To be continued...
