Chapitre 4 : Désarmée…
Je tire ma dernière balle sur le mur. Elle rebondit puis file à deux millimètres de ma tempe, juste pour effrayer celui qui se trouve derrière moi. Puis la petite boule jaune termine sa course encastrée sur un grillage. Apparemment, Karl ne s'attend pas à ça, car il a dû décaler sa tête pour ne pas être touché.
« Je déteste que l'on mette ma parole en doute, monsieur le grand footballeur. »
Alors que j'allais ranger ma raquette dans ma housse, posée un peu plus loin, Karl-Heinz m'agrippe le bras. Qu'est-ce qu'il peut bien être lourd, celui-là ! En plus, il me prend par le bras droit ! La douleur me rappelle aussitôt à l'ordre :
« Aïe ! Mais lâche-moi ! je m'écrie, pendant que l'autre bras repousse celui du joueur. »
Désolée, mais c'est plus fort que moi ! Je ne peux pas m'empêcher d'être désagréable, et il faut dire qu'aujourd'hui, Kartz ne m'a pas facilité la tâche non plus ! Et pourtant, le blondinet ne laisse pas mon bras s'échapper. Au contraire, il me le serre fermement et j'ai encore plus mal.
« Ecoute moi, et je te lâcherai après. »
Ne pouvant plus rien faire, je me contente juste d'hocher la tête. Tout ce qu'il désire mais qu'il cesse cette torture !
« Je sais que nous ne sommes pas les plus gentils garçons de la Terre, et toi, la plus gentille des filles de la planètes mais… »
D'un geste brusque, j'enlève mon bras de sa prise et je prends mes affaires.
« Je suis désolée, mais il faut que j'y aille, je l'informe, en lui tournant le dos. »
Prochain arrêt : l'infirmerie. Je sais qu'il n'y a personne à cette heure-ci mais je devrais trouver quelques anti-inflammatoires et autres pommades. En fait, ce qui m'intéresse surtout, c'est de m'éloigner du phoque.
Bon, je fouille le placard, et je déniche de la crème. Par contre, un problème se pose : je n'ai jamais utilisé ça de ma vie, donc, je ne sais pas s'il faut en mettre beaucoup, l'étaler sur tout le bras ou bien…
« Tu veux que je t'aide ? surgit une voix que je ne connais que trop bien.
- C'est pas possible ! Tu m'as suivie jusqu'ici ?
- Et alors ? Et puis, je t'ai proposé mon aide, ce serait bien que tu me répondes…
- Je ne suis pas une gamine ! »
Ne se souciant pas de ma réponse, il s'avance vers moi, m'arrache le tube des mains et commence à en appliquer sur l'endroit douloureux.
« T'es sourd ou quoi ? Je t'ai dit que je n'avais pas besoin de toi !
- Oh tais-toi, tu veux ? Ca commence à être lassant de t'entendre te plaindre ! T'es vraiment désagréable ! me lance-t-il, sur un ton agacé. »
Tout comme le maître d'œuvre, il vient de toucher un point sensible en moi. Cette fois-ci, je sens les larmes me chatouiller les yeux. Je me mords la langue pour ne pas céder. Deux fois… deux fois que l'on me remet à ma place… deux fois que l'on me rappelle qui je suis réellement. Et c'est vraiment dur, de l'entendre.
Je regarde silencieusement Schneider. Quand je vois la tendresse avec laquelle il me soigne le bras, je me dit que j'aurai vraiment dû fermer ma grande bouche. Car ce qu'il m'a dit à l'instant me blesse plus que tout. Sans que je m'en rende compte, une larme descend doucement le long de ma joue droite, pour enfin s'écraser sur mon bras.
S'apercevant de cette gouttelette d'eau, signifiant que j'ai baissé les armes, le blondinet s'excuse de suite :
« Oh… euh… pardon… je voulais pas te faire pleurer… »
Mes glandes lacrymales ne se sont pas mises en action depuis des lustres, et il faut que ce soit ce jour et ce moment précis pour qu'elles reprennent du service. Décidément, j'aurai la poisse jusqu'au bout, moi.
« C'est… pas grave, je réponds, mais ma voix légèrement chevrotante et cassée disent tout le contraire. »
Je détourne la tête pour ne pas qu'il voit d'autre larmes couler. Aujourd'hui, mon égo et ma fierté en ont pris, des coups.
« Mais je vois bien que je t'ai blessée. »
Non, tu ne m'as pas blessée. Tu m'as juste fait réalisée à quel point je suis égoïste et exécrable.
« Je suis désolée… »
Voici la phrase que je n'ai pas employée depuis la nuit des temps. Mais maintenant, je me dois de le dire, ne serait-ce que pour amortir les dégâts causés. Je n'arrive pas à supporter la conversation plus longtemps. Je ressens le besoin de faire le tri dans ma tête. Immédiatement. Et il n'y qu'un seul endroit où je m'y sens bien.
Mon bras ne me fait plus très mal, alors je prends mes affaires de tennis et me dirige vers la sortie, sous les yeux d'un beau blond, étonné de ce revirement de comportement. Juste avant de partir, je glisse un petit « Merci beaucoup » à son intention, puis je m'éclipse. Encore deux mots que j'emploie très rarement. Le phoque est vraiment chanceux.
Dehors, j'aperçois le portier japonais et son acolyte au cure-dent mais je les ignore royalement. Déjà que mon visage est ravagée par les pleurs, ils ne veulent pas non plus que je leur adresse la parole avec ma voix de chèvre !
J'ouvre la porte du terrain de tennis numéro un, là où j'ai tenu ma première raquette, et taper dans ma première balle. Que de bons souvenirs, ici ! Je cours vers le filet central, m'assois devant et ramène mes genoux contre ma poitrine.
Dans cette position, je m'isole totalement de l'extérieur, et si l'envie me prend de pleurer, je pourrais le faire en toute intimité.
Je médite sur moi. Et je m'attarde sur plusieurs points : mon sale caractère, mon énorme égoïsme, ma fierté tenace et surtout… je respire la méchanceté à plein nez. Ensuite, je réfléchis. Qui sont mes amis ?
Karola et Klaus. Mais en ce moment, il me laisse souvent seule, je trouve. Puis je laisse mon esprit vagabonder parmi mes souvenirs d'enfance, et les meilleurs moments que j'ai passés. Et pour terminer, je pense… à Karl-Heinz…
Fin du chapitre 4
