Chapitre 8 : Prise au dépourvu…

Après avoir quitté le terrain, je me dirige vers le club-house. J'espère que le vieux va bien vouloir me laisser pour le match de demain. Je pousse la porte, qui me casse les oreilles avec un grincement plaintif.

« Mr Hoffman ?

- Kassandra ! Que me vaut cette visite ?

- Heu… est-ce que demain, je pourrai ne pas venir à l'entraînement ?

- Cela dépend de la raison… »

Et voilà… il est coriace, celui-là. Je ne vais quand même pas lui dire « c'est pour aller voir un beau gosse courir sur un terrain ». Allez ! Faut que je me crame les nerfs pour trouver une excellente raison. Ah tiens. Comme mon frère est revenu ce matin, autant qu'il serve à quelque chose :

« Eh bien, en fait, mon frère est revenu du Japon ce matin, et j'aimerais passer du temps avec lui…

- Ah, il fallait le dire plus tôt ! Bien sûr que tu peux sauter l'entraînement, dans ce cas là. »

Mais qu'est-ce qui lui prenait ? D'habitude, il ne se laisse pas amadouer pas un prétexte aussi… simple. J'en suis sûre, il me cache quelque chose, qui me concerne.

« Mr Hoffman… j'ai l'impression que vous me cacher quelque chose, je lance »

Mon interlocuteur soupire un petit moment. A ce moment-là, il me paraît vieux et frêle. Il n'avait rien à l'homme que j'ai connu, plus jeune. J'ai comme l'impression qu'il va me balancer une bombe.

« On ne peut rien te cacher, hein, ma petite Kassandra ?

- Heu… j'esquisse un petit sourire à la place.

- Avec l'accord de tes parents… »

Je ne le sens pas, là… Si mes parents ont quelque chose à voir dedans, ce n'est jamais bon signe…

« … je t'ai inscrite au tournoi internationale… »

Alors là, ils y vont un peu fort, les ancêtres. Tournoi internationale… et puis quoi encore ? A mon insu, en plus… il va y avoir des blessés, ce soir, croyez-moi.

« …qui se déroulera dans une semaine, en France. »

Dans une semaine ?! Rectification : il va y avoir des morts ce soir. Heureusement qu'il y a des chaises derrière moi car sinon, je me serais fait très mal au postérieur, tellement je me suis écroulée.

« Heu… »

Petit mot qui n'a pas sa place mais que je prononce quand même.

« Je t'en prie, Kassandra, ne déclare pas forfait. J'aimerais voir l'Allemagne gagner le tournoi, ne serait-ce qu'une seule et unique fois, avant de partir. C'est mon seul et unique rêve, et tu es la seule qui puisse le réaliser…

- Avant de partir ? Mais où ? je demande, comprenant de moins en moins.

- Le dernier voyage…

- Pardon ?

- Je t'en supplie, participe à ce tournoi. »

Il a l'air tellement désemparé, vieux qu'il me fait pitié à cet instant. Bizarrement, je ressens un mauvais pressentiment. Comme si une chose terrible allait se produire. Une chose qui changera entièrement mon existence. Soit. Puisque c'est si « gentiment » demandé, je participerai à ce tournoi. Et advienne que pourra.

« Bien… j'y participerai. »

Un sourire vient illuminé son visage ridé et déformé par l'inquiétude. Je sors du bâtiment. Je vois Karl-Heinz mais je ne lui parle pas, trop absorbée par mes pensées. Attend un peu. Si le tournoi se déroule en France, et sûrement à Paris, ça signifie que je partirai avec l'équipe de foot d'Allemagne… qui a pour capitaine, Karl-Heinz Schneider. Finalement, ce n'est pas une si mauvaise idée que ça. Je pourrai le voir se donner à fond, tel un lion sur le terrain.

Je rentre directement chez moi. Je suis fatiguée, en plus de m'être levée tôt pour rien. Mais une fois baignée dans ma solitude, le sommeil ne vint pas. Evidemment, il n'est pas encore l'heure de me coucher. Quinze heures et demie. Je ferme seulement les yeux, et je laisse mes pensées me transporter où bon leur semble.

Alors que je m'apprête à sombrer dans un sommeil amplement mérité, mon téléphone sonne. Mais qui peut bien m'appeler à cette heure ? A bien y réfléchir… beaucoup de monde.

« Allo ?

- Kassandra ? »

C'est Karola. On dirait que sa voix tremble légèrement.

« Oui, Karola ? Qu'est-ce qu'il y a ?

- Je… il faut que je te dise quelque chose. On peut se voir ?

- Tout de suite ?

- Oui, c'est très important.

- Heu… disons, au parc.

- Oui. »

Et elle a raccroché. J'enfile mon manteau à l'arrache et je cours jusqu'au lieu de rendez-vous. Arrivée là-bas, je reprends mon souffle. Karola m'attends, assise sur un banc, un air mélancolique collé à son visage tout le temps joyeux.

« Ben qu'est-ce qui se passe, alors ? »

Elle ne me répondit pas de suite. Puis finit par se jeter à l'eau :

« Je vais déménager. »

Cette simple phrase me laisse des nues.

« Mais… tu viens à peine de débuter l'année scolaire ! Ca n'a pas de sens !

Mon père a été muté en France. C'est arrivé si soudainement. »

Le père de Karola fait partie de l'armée. La France ! Encore et toujours ce pays de malheur ! Mais pourquoi ? Non seulement, il me pourrit la moyenne et organise un tournoi que je n'ai pas voulu mais en plus, il m'enlève ma seule amie.

« Tu… tu pars quand ?

- Ce soir. L'avion décolle à 23h50.

- Mais…tu vas tout laisser en plan ?

- Je n'ai pas le choix, Kass. Faut bien. Je viens de l'apprendre ce matin. Je voulais juste que tu le saches et que tu me rendes un petit service. Comme ça, je pourrai y aller l'esprit tranquille.

Que veux-tu que je fasse ? »

Elle extirpe un papier de sa poche et me le tends.

« Donne cette lettre à Klaus, s'il te plaît. Je n'ai pas le temps de le faire, je dois aller aider ma mère pour le déménagement. Merci d'avance. Tschüs, Kassandra. »

Elle a tourné le dos et part. Je sais qu'elle a fait ça pour pas que je vois ses larmes couler. Ce « tschüs » sonne faux. Je sais bien que l'on ne va jamais se revoir, elle et moi. Je le sens. Je le sais. Je la vois s'éloigner, de plus en plus. Pendant qu'il est encore temps, je lui crie :

« Tu vas me manquer, Karola ! A Klaus aussi ! »

Elle s'arrête. Puis reprend sa marche. C'est sûr. Elle m'a entendue.

Je regarde la missive qu'elle m'a demandé de transmettre. Le papier est rose clair, très joli. Je pense savoir ce qui se trouve dedans, mais je n'ose pas ouvrir, par respect pour mon amie. Pour la deuxième fois de la journée, je vais au club, mais cette fois, avec un but précis dans l'esprit. Voir Klaus… et l'informer du départ de Karola. Je veux au moins qu'ils se voient une dernière fois avant de se quitter…

Fin du chapitre 8