Désolé... Ce n'est pas plus long... Mais ce chapitre était écrit depuis longtemps et je n'arrive pas à le modifier sans le fausser...La longueur viendra à partir du chapitre 4... Très bonne lecture !
CHAPITRE III
Penny après penny. Shilling après shilling. Livre après livre. Economisé sur le salaire de John. Economisé sur mon travail de brodeuse. Pour payer nos dettes. Le prix du sang. Le sang qui s'étalait lentement sur le bureau de George ce matin là. Les pharisiens ont payés trente deniers pour la vie d'un seul homme. Trente deniers. Moi je compte en centaine et en milliers. Et j'économise. Sur la viande, sur le pain, sur les robes de Fanny. Sur le sommeil de mon fils dont les cernes s'accentuent chaque jour . Sur le rire de ma fille, honteuse de sortir avec des vêtements rapiécés. Sur la faim de mes enfants quand les prix sont trop hauts. Sur les larmes que je ne dois pas verser. J'économise et je compte.
Penny après penny. Shilling après shilling. Livre après livre. Un plus un égal deux. Deux et deux font quatre. Quatre et quatre donnent huit. Comment faire à dîner pour trois quand ma bourse est encore plus vide que le garde manger. Trois moins un égal deux. Il y a de quoi faire de la soupe pour deux. Je dirai à John que j'ai mangé plus tôt. Il y a du pain pour deux, pas pour trois. John travaille et Fanny grandit. Trois moins un égal deux.
Penny après penny. Shilling après shilling. Livre après livre. J'économise sur ma fierté. Je lessive, je repasse. Les mains blanches dont j'étais si fière ne sont qu'un souvenir. Je reprise les bas et les chemises. Je reprise notre vie à tous. Je dissimule les bords élimés sous des sourires. John ne s'y trompe pas. Mais petite Fanny n'y voit que du feu . Petite Fanny qui vient de me demander innocemment du bonbon. Je refuse. Si le pain est trop cher alors le bonbon… Petite Fanny pleure. Je dois être forte. Petite fanny est mise au coin sans souper. Trois moins un égal deux. Mais je n'ai pas le cœur à manger. Et John économise sur son pain. Pour donner à sa sœur avant de se coucher. Il ne dit rien. Il ne parle pas beaucoup mon fils. Mais il fait tout ce qu'il peut, tout ce qu'il sait pour laver l'honneur de son père. Je sais qu'il admire le marchand qui lui a donné un emploi. Le commerce lui semble la voie la plus sûre et la plus honorable. Je l'encourage dans ce chemin. Je dis que les marchands respectables sont honorés même par delà les mers. Et John rêve les seuls rêves qui lui sont encore permis. Un homme qui rêve a moins faim. Et il me rapporte régulièrement les trois pence que je lui réclame.
J'économise sur mon cœur, sur mes scrupules. J'économise et je compte jusqu'à ce que ma tête tourne. Tard dans la nuit ; la nuit aussi noire que l'encre sur mes doigts. John vient. Il pose sa main sur mon épaule et s'installe près de moi. Sa manière tranquille de me dire qu'il fera les comptes avec moi. Je voudrai le chasser… Le travail commence tôt. Il faut dormir. Tu entends mon fils ? Il faut dormir ? Il sourit, une calme détermination dans ses yeux bleus. Mon fils. Je suis plus forte avec toi.
Notre pactole s'agrandit. je sais que nous finirons par rembourser. George ne sera pas mort pour rien. Et nous aurons payé le prix du sang. Mais parfois je me demande… c'est avec les fibres vivantes de notre être que nous payons. La pauvreté est une maîtresse sans pitié et sans merci. Quand tout cela sera fini que me restera-t-il ? Mon mari est mort. Les soucis m'ont fait perdre la jeunesse. Les larmes rentrées m'ont fait perdre ma beauté. La vie m'a fait perdre mes rêves. J'avance dans les ténèbres et je ne sais ce qui m'attend. Démunie, les mains vides, dans un monde de chiffres et de shillings. Le courage m'a durci le cœur. Je ne ris plus ou presque. Le prix du sang est le prix de ma vie. Il ne me reste que mes enfants. Les boucles de petite fanny et les yeux bleus de John. Mes enfants.
Pour eux je compte. Penny après penny. Shilling après shilling. Livre après livre. J'économise sur ma vie pour leur offrir la leur.
