J'aurais dû poster ce chapitre bien plus tôt, mais il a fallu que je le retravaille trois fois à cause d'éléments changés dans le chapitre 40. J'ai finalement fixé mes choix au niveau scénario et le point positif, c'est que le chapitre 40 est bientôt terminé, il ne me restera bientôt plus qu'à le relire et à vous l'offrir (avant le week-end prochain j'espère !)
Bonne lecture~
Depuis leur réveil, le Joker n'avait pas fait la moindre allusion à ce qui s'était passé durant la nuit, et Batman avait respecté ce choix de silence.
Ce mutisme aurait même pu lui faire croire qu'il avait rêvé cet épisode, mais impossible : il avait eu tant de difficultés à se rendormir qu'il ne pouvait pas en douter. Même la légère douleur dans les côtes laissée par l'étreinte lui rappelait la détresse du Joker.
Mais aborder le sujet en premier aurait été peine perdue : Joker lui en parlerait quand l'envie l'en prendrait. Pas avant.
Et pour l'instant, il trépignait à propos d'autre chose :
« Ce Ben et ce Pete ne s'en sortent pas mal du tout, Bats ! » D'un geste de la main, il lui désigna des dossiers sur la table centrale d'un salon violet — un des innombrables de l'hôtel, les salons ne se divisaient plus qu'entre les violets et les verts maintenant. « Des documents volés au G.C.P.D. ! J'ai lu les grandes lignes pendant que tu étais sous la douche, mais je préfère te laisser les détails, je ne suis pas devenu maître du crime pour me ruiner les yeux sur de la lecture administrative, alors que toi, en tant que détective passionné, je sais que tu te feras un plaisir d'éplucher tout ça ! »
Depuis un coin de la table, une imposante cafetière, posée par le personnel du Royal qui avait repris du service, dégageait une odeur si puissante qu'elle donnait l'impression de supplanter la chaleur du chauffage. Les fleurs avaient toutes disparu, remplacées par des cotillons qui sentaient le papier coloré aux produits chimiques.
En plus de la poudre, ces odeurs ponctuaient leur quotidien.
Au moins, la fumée de bois n'en faisait plus partie depuis que le Joker avait cessé de faire flamber le mobilier à la demande — répétée et insistante — de Batman.
Courtois, le clown tira une chaise et invita son partenaire à s'asseoir avec de grands gestes burlesques.
« Installe-toi, mon cher et tendre ! Promis, rien ne te coupera l'appétit, il n'y a que des bonnes nouvelles : Bane et Black Mask se font la guerre, il ne reste plus que quatre grammes de Paullina veniama dans tout Gotham, le matériel de Firefly sera bientôt transféré dans les sous-sols du commissariat pour être oublié… C'est encore mieux que la rubrique nécrologique du Gotham News ! »
Une fois installé, Batman ouvrit le premier dossier pour feuilleter les documents avec plus de sérieux.
Effectivement, Noël continuait. Chaque ligne confirmait que leurs plans se réalisaient l'un après l'autre : leurs ennemis préféraient se défier au lieu de s'allier, et bientôt, ils seraient trop faibles pour résister à leurs prochaines attaques.
C'était presque trop beau pour être vrai…
« Restons prudents, Joker, je ne fais toujours pas confiance à ces deux taupes.
— Quand vas-tu commencer ta cure de magnésium et retrouver ta bonne humeur, Bats ? Mh. "Retrouver" n'est peut-être pas le terme exact… »
Ignorant le clown, Batman ferma le premier dossier pour s'intéresser au second. Celui-ci était rempli d'arrêts sur images provenant de caméras de surveillance : dans des avenues, sur des parkings, entre des bâtiments, des hommes cagoulés de noir tiraient sur d'autres qui arboraient des masques de catch.
Les combats, bien que figés sur le papier, confirmaient la violence des affrontements.
Après avoir versé deux tasses de café, le Joker rapprocha sa chaise de celle de Batman et admira de nouveau les photos, plus ravi qu'une mère feuilletant un album de famille.
« Et le meilleur reste à venir ! Regarde ! » Annonça soudain le clown en tendant le bras vers une pochette en bout de table. Il y piocha des photocopies de petits carnets et les tendit à Batman. « Ces listes viennent de carnets tenus par des dealers : ils donnent les noms et adresses des clients qui ont des ardoises chez Sionis, Maroni, Falcone, Cobblepot et bien d'autres !
— Qu'est-ce que tu prévois de faire de leurs victimes ?
— Leurs victimes. » Répéta Joker avec un soupir. « Ce sont des junkies, Batou ! Je te l'ai déjà dit, mais tu réfléchis vraiment comme un enfant : pour toi, tout est noir ou blanc ! Ajoute du vert, ajoute du rouge, ajoute du doré, ajoute du caeruleus ! C'est une nuance de bleu, Bats, je t'épargne une recherche sur internet. Mélange toutes ces couleurs et tu verras : le monde est une chose qui explose de couleurs ! »
Tout en ignorant cette leçon de philosophie, Batman disposa quelques feuilles de façon à rendre assez de noms visibles. Rachel Gardner, Samuel Hepburn, Michael Davis, Alice Perkins… Malgré cette vue globale, tous restaient des inconnus sans visage, sans histoire, avec pour unique point commun leur addiction.
Plusieurs avaient probablement déjà volé pour acheter leur dose quotidienne, quitte à arracher les dernières économies d'un proche malade ou d'un ami sans emploi. Était-ce le pire qu'ils avaient fait ? Batman savait que pour pouvoir s'enfoncer à nouveau une aiguille dans une veine, beaucoup seraient prêts à menacer, violenter, voire tuer.
Mais tant qu'ils n'étaient pas passé à l'acte, il y avait de l'espoir.
Et avant qu'ils ne passaient à l'acte, ils restaient les victimes de personnes bien plus dangereuses. Des personnes que Batman avait l'intention d'éliminer.
« Ne fais pas cette tête. » Joker passa un bras sur ses épaules et lui tapota la joue. « Si ça te fait tant de peine, alors nous ne ferons rien à ces braves petits cocaïnomanes, ou à ces héroïnomanes, ou à ces méthamphétaminomanes. Si ce terme existe, bien sûr, sinon, tant pis pour eux. Non, nous allons juste intercepter quelques rendez-vous et semer la zizanie ! D'une certaine façon, tu joueras même au chevalier servant ! Je sais que ça te manque.
— Ces gens vont te servir d'appât pour pouvoir surprendre les créanciers ?
— En quelque sorte.
— Et tu n'as pas l'intention de récupérer ces clients pour toi ?
— Le marché de la drogue ne m'intéresse pas, Bats. J'admets qu'il est lucratif, même un dingue comme moi peut le reconnaître, mais qu'est-ce que ça représente à côté du chaos qu'on peut semer, hein ? »
Oui, Batman savait déjà que le Joker n'était pas intéressé par l'argent : c'était une nécessité, mais une nécessité qui passait après son amusement — sa priorité absolue.
Le clown poussa un soupir en tapotant une photocopie après l'autre.
« Mais il y a tellement de choix… Il faut choisir maintenant puisque certaines visites sont prévues pour ce soir, Bats ! Concentrons-nous ! Voyons déjà celle-là… »
En rapprochant une feuille, Joker marmonna quelque chose à propos du fait que tous ces clients avaient des noms d'acteurs, à moins que ce ne soient les acteurs qui avaient des noms de clients ?
De son côté, Batman se réserva quelques feuilles pour les étudier, et l'une d'elle attira soudain son attention : des adresses étaient indiquées sous les noms de Monroe, Newman et Crawford, mais en bas de la page, sous celui de Todd, un point d'interrogation s'étendait.
« Regarde ici, Joker.
— Todd ?
— Le nom te parle ?
— Je l'ai vu sur une autre liste, laisse-moi chercher… Ah ! » Joker plaça l'extrait à côté de celui choisi par Batman. « Là, l'adresse de Catherine Todd est indiquée ! »
Mais un détail ne correspondait pas : la page marquée d'un point d'interrogation provenait d'un carnet tenu par un dealer sous les ordres de Falcone, tandis que celle qui indiquait l'adresse appartenait à quelqu'un d'un clan adversaire, celui de Maroni.
« Falcone paierait peut-être cher pour cette information ? » Gloussa la clown. « On pourrait court-circuiter Maroni et faire croire à Falcone que nous sommes de son côté ? Pour mieux le poignarder après, bien sûr !
— Tu es sûr de vouloir t'attaquer à Falcone et Maroni maintenant ? Il serait plus sage de se concentrer sur nos premiers ennemis pour l'instant…
— Je sais que les italiens sont plutôt rancuniers, mais el padrino est trop préoccupé par l'état de santé du petit Alberto depuis quelques mois, je suis sûr qu'il ne nous en voudra pas ! Quant à Maroni, j'ai toujours pensé qu'ils manquaient de classe. » Joker leva le papier sous le chandelier où s'emmêlaient des serpentins pailletés. « Et puis… j'aime la sonorité de ce nom. Todd. »
Batman devinait ce qui attirait tant le Joker : ce nom sonnait comme un coup, presque comme… le bruit d'une bombe à eau gelée qui frappe le sommet d'un crâne.
Comme une blague vraiment excellente.
« Non, vraiment, Bats, je refuse de laisser passer cette occasion. Qu'est-ce que tu en penses ? Décide-toi vite : l'homme de Maroni a prévu une visite ce soir. »
En relisant le nom de Todd, Batman crut sentir cette électricité dont Joker aimait tant lui parler, alors il accepta.
Ravi, Joker l'embrassa à pleine bouche, scellant leur accord.
Les veines semblaient pulser le long des épaules, plus vertes que bleues, mais le docteur Ramírez savait qu'elles ne seraient bientôt plus animées par le venom. Viendraient alors les tremblements, l'incapacité à se concentrer, les épisodes de fièvre, les migraines… et elle devrait être là pour soulager son patient lors de l'apparition de ces symptômes.
Avec une certaine appréhension, elle se demandait combien de temps allait durer le calme avant la tempête ?
Même si Carla Ramírez avait su la quantité de drogue qui restait à Bane, elle n'aurait pas pu faire une estimation du délai : Bane était intelligent, il pourrait se montrer raisonnable… mais il restait un toxicomane, ce qui signifiait que rien ne garantissait qu'il pourrait se maîtriser.
Et il deviendrait horriblement dangereux.
Au moins, même si cela ne lui apportait qu'une piètre consolation, la main de son patient cicatrisait bien mieux qu'elle ne l'avait espéré.
Carla Ramírez terminait de nouer un nouveau bandage propre quand Bane lui dit :
« Avespa vous réglera la consultation et vous donnera un bipeur. »
Le médecin connaissait les règles : si elle rencontrait des ennuis, elle ne devait pas appeler la police. Jamais. Contrairement à d'autres, Bane ne comptait pas d'alliés parmi la police. Il n'en voulait pas.
Mais pourquoi cet accessoire, tout d'un coup ?
Si le médecin avait posé la question à Avespa, l'informaticienne lui aurait rétorqué « parce qu'on est dans une putain de merde gigantesque ».
Et avec sa désinvolture légendaire, les situations dramatiques — les putain de merdes gigantesques — étaient rares d'après Avespa.
Mais comme si la destruction des réserves de Paullina veniama ne suffisaient pas, des représailles avaient commencé avant même que Bane ne prenne une décision.
La nuit de l'attaque, près de l'un des conteneurs incendiés, trois hommes de Bane étaient tombés sur plusieurs cadavres : des collègues pour certains, des ennemis masqués de noir pour d'autres.
Ne comprenant pas pourquoi Roman Sionis chercherait à nuire à leur boss maintenant, le trio avait pris la direction de leur base pour faire leur rapport. En chemin, ils avaient croisé des mercenaires de Black Mask et l'un d'eux, peut-être une recrue fraîchement — et trop rapidement — embauchée pour grossir les rangs, avait fait un geste avec un couteau, un mouvement entre le salut et la provocation.
Impossible de résister à l'envie de venger leurs camarades après ça…
Ce premier combat de rue avait débouché sur un second quelques heures plus tard, commencé cette fois par les hommes de Black Mask, motivés par la vengeance également, puis il y eu un troisième combat, puis un quatrième… lançant une réaction en chaîne.
Pas un seul n'avait compris qu'il s'agissait-là du résultat espéré par les vrais commanditaires qui avaient organisé la destruction des réserves de Paullina veniama. Mais Bane avait reconnu la signature chaotique du payaso, comprenant que la chauve-souris et lui allaient l'affaiblir par tous les moyens possibles.
Puisqu'il connaissait bien son médecin, Bane ne l'épargna pas en lui expliquant tous les risques qu'elle encourait.
« … alors soyez vigilante.
— Je le suis déjà.
— Pas assez. »
Si Carla Ramírez avait été une personne moins réservée, elle aurait éclaté de rire. Pas assez vigilante ? Comme si sa vie n'avait été qu'un havre de paix depuis que les hommes de Bane avaient débarqué dans son salon aux aurores quelques années plus tôt !
À partir du moment où ils lui avaient ordonné de soigner leur collègue, elle avait été leur otage.
Et encore à cet instant, soignant la main du colosse, Carla Ramírez n'était ni contrainte par son métier, ni par son serment, mais bien par la menace.
Avec un mouvement un peu brusque, elle se leva en emportant le plateau où les bandages sales et les morceaux de gaze reposaient pour aller tout jeter. Elle appuya sur la pédale de la poubelle avec tant de force que le couvercle se propulsa vers le mur, claquant le carrelage dans un bruit assourdissant.
Mais ce qui fit sursauter Ramírez, ce fut la main puissante de son patient qui se posa sur son épaule.
Elle ne l'avait même pas entendu se lever.
D'une pression ferme, Bane l'obligea à se retourner. Son expression restait froide, comme toujours. Impossible de deviner s'il y avait de la colère, de la cruauté, de la fureur. Carla Ramírez savait que le colosse pouvait écraser le crâne d'un homme sans trahir la moindre émotion.
« Soyez vigilante. » Répéta Bane en serrant ses doigts. Son conseil sonnait comme un avertissement rude.
Bien sûr que la vie de Carla Ramírez était d'une importance capitale : sans elle, Bane n'avait plus de médecin. Et la période de luttes qui s'annonçait ne lui permettrait pas d'en chercher un autre rapidement.
Elle ne se faisait pas d'illusion : ce n'était pas de l'inquiétude pour elle en tant que personne, juste en tant qu'élément.
Pourtant, c'était la première fois qu'il insistait avec autant de gravité. Carla Ramírez sentit un frisson lui faire dresser poils et cheveux.
À cause du Joker ? À cause de Bane ? Elle n'en savait rien.
Malgré les courants d'air glacials qui assaillaient le parking, Anong grelottait à peine dans son costume rouge et blanc qu'elle endossait de plus en plus souvent.
En fait, elle faisait preuve d'un tel enthousiasme que Batman n'aurait pas été surpris si cette agitation n'avait aucun rapport avec le froid : l'ex-prostituée adorait travailler pour le Joker, au point où ses sourires immenses faisaient de la concurrence à ceux de son patron.
« … et les gars ont assisté à assez d'affrontements dans les rues pour confirmer que les hommes de Bane et de Black Mask se sont déclarés la guerre. »
Ces promesses de chaos sonnaient comme d'excellentes nouvelles, poussant le Joker à applaudir. Les guirlandes qui arpentaient le plafond sombre clignotèrent au même rythme, approuvant cette euphorie.
Depuis le dernier étage jusqu'aux sous-sols de l'hôtel, les décorations de Noël perduraient, même les moins pratiques comme ces cadeaux géants qui rendaient la circulation dans le parking difficile. La voiture d'Anong s'était d'ailleurs mise en travers d'une allée, mais elle dégagerait le passage pour Joker et Batman avant même qu'ils ne démarrent.
Accoudé au toit de leur véhicule, le visage caché par son heaume reconnaissable, Batman nota soudain que le sourire d'Anong venait de s'affaisser :
« Par contre… on n'a aucune nouvelle de certains collègues comme Rudy ou Jumbo…
— Ah ? Et aucun corps n'a été retrouvé ?
— Non.
— Mh. »
Joker resta un instant songeur en se tapotant le menton, bien qu'il se souvenait parfaitement avoir envoyé trois clowns habillés comme des hommes de Black Mask dans le seul but qu'ils se fassent tuer. Mais ça, il était le seul à le savoir.
« J'espère qu'on retrouvera un ou deux macchabées, histoire de confirmer qu'ils ne sont pas partis en cavale ou qu'ils n'ont pas rejoint un camp adverse. »
Peut-être qu'un jour, il dirait à Anong que c'était elle, avec Petite Pomme, qui avait percuté ses collègues avec un van.
Peut-être.
En attendant, il lui adressa un clin d'œil :
« C'est tout pour ce soir, ma belle. »
En retrouvant le sourire, Anong mima un salut militaire, puis retourna dans sa voiture. Elle baissa le frein à main et, avant de démarrer pour libérer le passage, adressa un signe de main à ses patrons.
« Anong semblait affectée.
— Elle est plus sensible qu'il n'y paraît, Bats, nos petits forains forment une vraie famille, c'est normal qu'ils s'inquiètent !
— Mais toi, ça ne t'inquiète pas ?
— Nous sommes les patrons, nous avons d'autres préoccupations ! » Répliqua Joker en haussant les épaules. « Comme ne pas arriver en retard à notre rendez-vous avec Ben et Pete, alors en route ! »
Batman avait insisté pour prendre le volant — il avait surveillé les verres et tasses qu'il avait touchés aujourd'hui —, jugeant le Joker trop excité pour conduire : le clown lui répétait qu'il sentait que la nuit serait fabuleuse.
« Une nuit fabuleuse qui s'ajoute à une autre nuit fabuleuse, qui s'ajoute à une autre nuit fabuleuse… » Chatonna-t-il en dépliant la carte où il avait noté les adresses de rencontres.
Batman résista à la tentation de lui demander si la nuit précédente avait été si fabuleuse, mais il supposa que le manque de tact n'aurait pas réussi à faire parler Joker. Pire, il aurait fait comme s'il ne savait pas à quoi il faisait allusion.
Autant laisser cette bonne humeur intacte.
Elle lui allait bien mieux, malgré ce qu'elle pouvait annoncer en surprise…
À chaque fois qu'Harleen s'arrêtait à un feu rouge, elle pouvait observer les voitures fumantes autour d'elle. La chaleur mécanique des moteurs se manifestait en brume épaisse, laissant croire qu'ils étaient revenus au temps des machines à vapeur.
Il y avait quelque chose de relaxant à observer ces volutes s'échapper depuis les interstices des capots et des creux autour des roues. Libres, contrairement aux conducteurs coincés dans la file. L'heure de pointe rendait les attentes aux feux interminables, pourtant, Harleen conservait un calme surprenant. Un calme qui contrebalançait avec son désespoir de la veille.
Après tout, c'est ce qui se passe lorsqu'on lâche prise.
Doucement mais sûrement, elle sentait qu'elle finissait par abdiquer à toutes ces idées noires… quoique, de façon surprenante, elles n'étaient pas si noires que ça : en les acceptant, Harleen commençait même à voir des opportunités !
Celui qui combat des monstres doit prendre garde à ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l'abîme regarde aussi en toi.
Si Nietzsche avait vécu à Gotham, il n'y aurait jamais eu de « si » ; il y aurait eu un « quand ».
Car pourquoi mettre en garde contre l'inéluctable ?
Sans même comprendre pourquoi, cette réflexion fit rire Harleen.
Les voitures continuaient de fumer, agacées par cette sphère de lumière rouge qui refusait de céder la place à la verte. Les honnêtes travailleurs restaient immobiles, forcés de maintenant cette file ordonnée sous cet œil cramoisi qui irradiait.
À gauche, la voie opposée pour les voitures qui arrivaient d'en face, restait vide, marquant un contraste frustrant.
Harleen prenait son mal en patience grâce à la musique, mais cette position statique finirait par lui peser aussi. L'immobilité allait devenir sa hantise.
Son regard fut alors attiré par des phares qui arrivaient de l'autre côté. Une voiture longea soudain la file, roulant en sens inverse en les narguant avec sa bonne allure. Des chanceux qui n'étaient pas coincés sur cette voie saturée d'usagers. Des chanceux qu'Harleen connaissait.
Malgré la vitesse, malgré la pénombre, Batman et Joker restaient reconnaissables.
Elle leva la main pour les saluer, mais trop tard : leur véhicule rapetissait déjà dans son rétroviseur, se confondant dans l'obscurité pour ne laisser que les feux arrière en évidence. Un duo de lueurs rouges qui la laissaient derrière…
En reportant son attention devant elle, Harleen refaisait face au feu tricolore qui, apparemment, ne connaissait que le rouge pour interdire. Depuis combien de temps attendait-ils ? Depuis combien de temps attendait-elle ?
Prise d'une impulsion, elle recula, effrayant le conducteur derrière qui klaxonna. Elle n'y prêta pas attention. En alternant entre la marche avant et la marche arrière pour repousser ses voisins, Harleen parvint à dégager assez d'espace pour lui permettre de manœuvrer et faire demi-tour pour sortir d'ici. À chaque coup de volant, elle provoquait une slave de coups de klaxon — il faisait trop froid pour que quiconque soit tenté d'ouvrir une fenêtre pour l'insulter. De quoi se plaignaient-ils ? Au moins, elle apportait un peu d'action dans ce cortège uniforme !
Un coup de marche avant, un coup de marche arrière et encore un coup de marche avant tout en manipulant le volant lui permirent de s'extraire enfin de la file. À présent, elle pouvait voir le gars qui avait attendu derrière elle et qui martelait son klaxon en lui jetant des regards noirs. Elle lui adressa un large sourire et braqua une dernière fois son volant pour s'aligner avec la voie qu'elle avait décidé d'emprunter.
Son pied écrasa l'accélérateur, avide de foncer sur cette bande de liberté.
