Chapitre 1 : Echec de la mission

Assise sur le rebord de ma fenêtre, j'assistais, impuissante, à la destruction du monde – de mon monde.

Cela faisait bien longtemps que je n'avais plus observé les étoiles. Cette nuit noire me permettait de voir la plus brillante, étincelant dans le ciel pollué. Il y a bien longtemps, je connaissais les constellations par cœur. Je passais des heures devant ma fenêtre, ou bien sur la plage à contempler l'étendue d'eau mouvant au gré de la lune. Aujourd'hui plus de plage, mais des buildings à perte de vue. J'avais perdu le spectacle de la mer, ne pensant qu'à mon seul objectif en tête – étant trop obstinée pour observer mon environnement. Pour prêter attention à autre chose.

Que disons-nous aux enfants ? Que les étoiles étaient le reflet des êtres perdus ? De ceux qui ne reviennent jamais ? Quelque chose comme ça, en effet.

Une seule question me harcelait, je ne pouvais m'en défaire.

Où es-tu ?

Malheureusement, les étoiles ne pouvaient m'aider à comprendre. J'étais loin d'être superstitieuse, je méprisais même les gens croyant à une force dans l'alignement aléatoire des étoiles. Et pourtant, aujourd'hui, ce soir, c'étaient bien elles que je regardai et à qui je demandai conseil.

Parce qu'il était mort. Il était simplement mort. Je me sentais coupable, alors que je n'avais aucun souvenir de lui. C'était injuste.

Cette seule pensée tournait en boucle depuis ce qui semblait être des heures, martelant mon esprit. Aucun souvenir de cet homme et pourtant, une lame tranchait mon cœur en deux. Ma respiration était lourde, mon cœur glacial. Seule une boule oppressante dans ma gorge m'empêchait de hurler mon agonie.

Essuyant une larme ingénue avec ma manche, je me demandai encore une fois pourquoi je pleurais la mort d'un inconnu.

Je ne prenais jamais le temps de me poser, de me questionner sur mes sentiments. Avec mon dos appuyé contre le dormant de la fenêtre, je laissai lâchement ma jambe droite pendre dans le vide, mes yeux gris toujours dirigés vers les étoiles.

Je ne pouvais pas être aussi pathétique. Je ne remettais jamais mon jugement en cause, je prenais toujours de bonnes décisions. J'avais réussi. J'étais devenu quelqu'un d'important. A seulement 29 ans, j'étais propriétaire de trois boites de nuits. J'étais riche. Je détenais tout ce dont j'avais toujours rêvé.

Pourtant, cette confiance, aussi ostentatoire que condescendante, retomba rapidement.

Alors pourquoi je me sentais si… mal ?

La perte de contrôle étant mon pire cauchemar, jamais je n'aurai imaginé me retrouver ici complètement ivre à demander des réponses aux étoiles, encore moins avec une bouteille de Whisky à $400, presque vide, dans ma main droite et une cigarette dans la gauche.

D'autres pensées m'envahissaient, des démons du passé ressurgirent, les souvenirs de ma famille, de toutes les personnes apparues et disparues dans ma vie.

Mon esprit se posait à un endroit où je n'aimais pas m'aventurer.

Mes parents étaient morts. Mon frère ne me parlait plus. Je n'avais pas d'amis.

Avant ce soir, cela ne m'avait pas dérangé. Je n'y pensais plus. Mais avant ce soir, je ne m'étais jamais sentie aussi seule.

Cela faisait bien longtemps qu'une perle humide et froide avait osé rouler sur ma joue.

Surprise par la sensation, je frappai ma main contre ma propre chaire, manquant de me brûler avec la cigarette.

Seuls les faibles pleuraient, ce que je n'étais évidemment pas.

Je haïssais prendre connaissance des émotions. Je haïssais la souffrance, je haïssais pleurer.

Je haïssais encore plus que tu sois mort !

Putain ! Pourquoi ?!

La douleur au fond de mon corps, ce poids qui me serrait la gorge, cette pression au fond de mon estomac, ces perles dans mes yeux que je tentais de retenir, tout cela me rendait furieuse.

La colère était bien plus maitrisable que la tristesse, après tout.

Mais l'alcool attise cette braise.

La cigarette me brûlait de l'intérieur.

Mon corps était en feu. Un feu qui ne demandait qu'à exploser – qu'à s'accroitre, prendre du territoire et tout faire sauter.

Si seulement je n'étais pas allée à cette soirée. Si seulement je n'avais jamais su que tu étais mort. Si…

Un soupir.

Prenant une énième gorgée de ce Whisky Ecossais, je repensais à toutes les erreurs commises. Je repensais à mes réussites, aux échecs, à ce tout ce que je donnerais pour recommencer.

Mon esprit était embrumé, j'avais du mal à réfléchir correctement. Je détestais ça aussi.

Mais l'ambiance changea, je le sentis.

Une brise.

Une main lâche.

Une bouteille qui tombe.

Une âme ivre.

Une fenêtre sans rebords.

Quatre étages.

Un réflexe.

Un corps qui se penche.

Et puis… une dernière pensée.

Putain. Je tombe.