Chapitre 2 – Matthias
« Soirée retour de Max : 25 juillet, chalet des Rivettes. Fermez vos bouches, c'est une surprise ».
Le téléphone dans les mains, Matthias relit pour la énième fois le message de son ami Rivette.
25 juillet. Nous y sommes. Toute la bande doit déjà y être, Max également. Mais la question qui persiste n'est pas celle ci.
Matthias pose sa veste à l'une des chaises de la cuisine avant d'appuyer sur sa machine à café sans intention, le regard vague. Un souvenir surgit qui le frappe au cœur. Il y a un an. Max.
«A l'autre bout de la pièce, tu es assis près de l'évier. Je me retourne pour fermer le verrou. Je sais très bien pourquoi je le fais, mais je ne veux pas me le dire. Je me retourne mais je ne veux pas te regarder. Et tu sais bien pourquoi. Je me sens minable, moins que rien. J'ai rien fait comme il faut. Je t'ai mal-traité. Et ce soir... te dire ça. Comment j'ai pu. A toi, Max. Comment j'ai pu te déchirer le cœur comme ça. Je sais que je t'ai fait atrocement mal, pas à cause de ta réaction non. Même si tout le monde l'a vu, moi le premier. Je sais que je t'ai fait mal parce que je voulais te faire mal. Te faire mal comme j'ai mal moi même depuis ce putain de baiser chez les Rivettes.
Je lève la tête pour croiser ton regard, pour te montrer que je m'en veux tellement. Regarde moi, malgré tout ça, regarde moi, je t'en prie. Je suis tellement désolé, tellement... paumé.
Nos regards se croisent enfin. Tu as l'air aussi perdu que moi. Perdu dans tout ça, tout ce qui nous arrive. Pourtant je sais ce qui m'arrive et toi aussi. C'est le pourquoi que je n'arrive pas à comprendre.
Je bois une dernière gorgée de ma bouteille que je tiens serrée contre moi depuis de le début. Je ne peux pas partir. Je ne veux plus lutter. Je m'approche de toi et je prends ta main. J'avais remarqué ta main abîmée, je ne sais pas ce qui s'est passé. Ce que je sais, c'est que je veux te soigner, panser tes plaies. Panser les miennes. J'approche mon visage du tien, tu ne recules pas. Je ne veux plus résister. Je veux abandonner. M'abandonner. Enfin. »
Il passe une main sur son visage puis dans ses cheveux, encore ébranlé par la pensée de ce souvenir si vivace. L'une des dernières fois où il a vu Max. Avant cette fois, le jour de son départ.
Pendant son séjour en Australie, il ne sut pas trop comment se comporter. Il prit des nouvelles au départ, sans que Maxime le sollicite. Mais très vite, il n'arriva plus à faire semblant. Comme si rien n'avait changé, comme si depuis la soirée au chalet tout était parfaitement normal. Les messages se firent plus espacés et le contenu plus creux. Max envoyait toujours quelques nouvelles qui ne trouvèrent pas toujours réponse.
Pour autant, il n'avait aucune volonté de rompre le lien. Ce lien qu'il croyait immuable, indéfectible, incassable. Depuis l'enfance, une amitié solide s'était forgée entre eux et ce malgré leurs différences sociales. Une amitié qui pouvait lutter contre tout et tous. Jamais il n'avait douté de la force de ce lien et encore moins de sa nature. Mais il avait suffit d'un baiser pour remettre en cause force et nature. Comment réussir à entretenir un lien qu'on ne définit pas ?
Il n'avait aucune volonté de rompre ce lien. Il ne parvenait seulement pas à le définir qui plus est alors que Maxime était si loin. Face à l'incompréhensible et l'indicible, il préférait se taire. Et peut être, comprendre plus tard. Fuir mais pas à l'autre bout du monde, fuir à l'intérieur de lui même.
Rien ne semblait réglé, tout était en suspens. Une apnée qui dure depuis un an, un manque d'air.
L'annonce du retour de Maxime fut à la fois une bouffée d'air et un uppercut pris en pleine poitrine. Un paradoxe émotionnel.
Il se souvient encore de comment il l'avait appris, à la terrasse d'un café avec « le gang ».
La discussion portait sur un vieux souvenir de lycée quand Franck coupa l'ensemble de l'assistance :
« Je viens de recevoir un message de Max les gars !
Pourquoi moi j'ai rien ? s'étonna Brass en consultant son téléphone.
Fais pas ta pleureuse, rétorqua Rivette, il t'aime quand même va. »
Égoïstement Matt pensa la même chose alors qu'il en connaissait la raison, mais il se garda bien d'intervenir. Il se tortilla maladroitement sur sa chaise, sentant son cœur cogner plus fort dans sa poitrine. Mais avec l'inaudible flot de discussions qui accompagnait la nouvelle, Franck réussissait difficilement à reprendre la parole :
« Mais vos gueules je peux en placer une ? Il m'écrit pour me dire quand il revient. »
Nouveau tortillement sur sa chaise et nouveau coup dans la poitrine. La gène mal dissimulée de Matthias n'échappa pas à Rivette qui lui lança un regard interrogateur, sans obtenir de réponse.
« Aller dis nous cette putain de date Franck » pensa Matthias tout bas.
« Le 25 juillet !
Le 25 juillet de cette année ? Genre dans deux mois ? s'étonna Shariff.
Oui apparemment, répondit Franck les sourcils froncés, le nez toujours sur son téléphone.
Mais son voyage devait pas durer deux ans plutôt ? s'interrogea à son tour Brassard.
Mais quel génie ce Brass, maintenant il écoute ce qu'on lui dit en plus ! C'est pas pour un break il revient définitivement ?
Il semblerait, il me dit qu'il nous expliquera à son retour. »
Rivette regarda en coin Matt qui ne voulut pas croiser son regard.
Un an au lieu de deux. Un flot indicible d'émotion le submergea alors que tout se bousculait dans sa tête. Comme seul signe extérieur, une main nerveuse passée dans ses cheveux, une manie depuis toujours.
« On pourrait lui organiser une fête le jour de son retour ! s'enthousiasma Shariff
C'est vrai que toi t'es le roi de la party !
On pourrait même en faire une fête surprise !
Vous me soûlez avec vos surprises là... »
La discussion alla bon train où chacun décrivit plus ou moins en même temps la fête surprise idéale. Matt physiquement présent, n'était pourtant déjà plus là depuis l'annonce de la date du retour de Maxime. Après être intervenu mollement deux ou trois fois, il rentra chez lui prétextant une grosse journée pour le lendemain.
Quand il rentra enfin chez lui, il s'écoula sur le canapé.
Un an au lieu de deux. Appréhension et soulagement s'entremêlent.
Dans deux mois. Panique et impatience s'entrechoquent.
Il se sentit noyé. Noyé sous le flot d'émotions contradictoires et sous les injonctions de sa tête à trouver une solution. Une solution qu'il n'avait pas pour un problème qu'il ne comprenait pas. Tempête sous un crane.
Après une heure de tumulte cérébral silencieux, il s'endormit sur son canapé avec un souffle nouveau au cœur.
Sauf que le 25 juillet arriva plus tôt que prévu sans qu'aucune des luttes intérieures pourtant nombreuses n'aboutissent. Il fallait donc se décider maintenant pour une fête qui débutait dans deux heures.
Il se revit un an plus tôt avant la soirée de départ de Max, assis sur le lit de la chambre de sa mère, en proie à la même hésitation troublante et tenace. Il l'avait vu à la fenêtre et tout avait semblé plus facile. Il se leva et regarda par la fenêtre mais il n'y avait personne.
