Auteur : kitsu34
Origine : Saint Seiya (série d'origine)
Couples : un certain nombre, mais essentiellement ceux des jumeaux : Aiolos x Saga donc et Rhadamanthe x Kanon.
On aura aussi du Milo x Camus, du Shion x Dohko, du Marine x Aiolia, du Shura x Aphrodite et du Deathmask x Mû
Disclaimers : Rien à moi dans l'univers de Saint Seiya, par contre, vu l'inscription du Sanctuaire dans notre monde, des personnages originaux et m'appartenant apparaîtront de ci de là. Le nom des îles du Sanctuaire, Iéranissia, est à moi. Il signifie « les îles sacrées ».
Merci à tous ceux qui me suivent dans l'univers de Iéranissia ! Bonne lecture à tous ! Bonne Saint-Valentin ^^ : un peu de romance pour l'occasion !
I Pano Volta / Ascension
Chapitre 9 – Blessures et doutes
Les yeux fermés, Kanon se massa les tempes d'un geste las, puis joignit les mains et posa son menton dessus avant de rouvrir les yeux et de regarder droit devant lui. Il rencontra aussitôt les yeux d'or en fusion de Rhadamanthe, attachés à lui, sans ciller, sans dévier. Droit sur lui. Depuis le début. Exclusivement sur lui. Même lorsqu'il s'adressait à Eaque ou à Mû, il ne regardait que lui. Ça en devenait gênant… Et troublant, aussi, songea le jeune homme, perplexe, ne sachant pas exactement interpréter ce regard exigeant pesant sur lui de cette façon.
Rhadamanthe l'avait-il identifié comme la menace à surveiller ? Se défiait-il de lui lors de ces négociations ? Son ancien statut de traître ne devait en effet pas aider… Une ombre de sourire glissa comme un éclair sur ses lèvres avant de disparaître. Le regard d'or s'ajusta aussitôt, s'aiguisant immédiatement.
La vache… Rien ne lui échappait, à celui-là. Il l'avait effectivement épinglé comme le danger à combattre ! Dans la vaste poitrine de Kanon, de puissants coups s'élevèrent, troublant le calme affiché du chevalier des Gémeaux. Merde… L'excitation de la lutte le gagnait… Il avait envie d'en découdre avec le second juge, là, tout de suite ! Quelle idée aussi de lui lancer un tel regard ! Comme s'il était capable de résister à un défi aussi stimulant…
Le sourire reparut sur les lèvres pleines et s'arqua largement, révélant des dents blanches parfaites. Et prêtes à mordre aussi… Si Rhadamanthe cherchait la lutte, il n'allait pas être déçu !
Se penchant en avant, Kanon s'apprêta au combat.
« Bien, nous ne sommes pas d'accord sur ce point-là non plus. Laissons cela de côté pour l'instant, il ne s'agit pas de quelque chose de très important. Venons-en au fait, voulez-vous ? Le Sanctuaire ne transigera pas sur ce point-là. »
Le doigt de Kanon indiqua un paragraphe sur le traité de guerre étalé devant lui, sur la table de conférence du Claridge's. Eaque pinça les lèvres et les traits harmonieux de son visage se durcirent, lui donnant avec son regard clair une intensité et une acuité proche de celle d'un oiseau de proie. Rhadamanthe, lui, ne bougea pas, toujours hiératique, les mains croisées devant sa bouche, le regard fixement attaché sur lui. Aucun mouvement ou tressaillement. Mais les prunelles dorées s'étrécirent encore. L'excitation de Kanon monta d'un cran. Il martela le papier théâtralement.
« Non, le Sanctuaire n'en démordra pas. Ce point-là est capital et doit être ratifié. Je cite : « Les jugements des chevaliers des Sanctuaires du monde entier ne sauraient être rendus selon des lois partiales, rattachées aux antagonismes de camps opposés. Les personnes doivent être jugées pour leurs actes propres et non pour ceux que leur service ou leur divinité leur imposent. »
Kanon ! Que fais-tu ? Pourquoi les provoquer ainsi ? Notamment sur ce point-là, qui, comme tu viens de leur dire, est crucial !
- Laisse-moi faire, Mû. Je sais ce que je fais.
- Mais tu vas les braquer !
- De toute façon, ils le sont déjà et depuis le début.
- Oui, mais peut-être qu'en faisant preuve de plus de tolérance et…
- Foutaises, Mû ! Tu ne vois pas qu'ils en ont assez, comme nous, de ces ronds de jambes ? Qu'ils veulent la bagarre ?
- La bagarre ? Tu es sérieux, là ?
- Mais oui. Il y a plein de sorte de luttes. Et dans les luttes politiques, je nage comme un poisson dans l'eau. Laisse-moi faire, je te dis. Je sais ce que je fais.
- … Comme tu voudras, mais ne viens pas me reprocher quoi que ce soit ensuite.
- T'inquiète, Mû ! S'il y a échec, de toute façon, ce sera ma faute. Et s'il y a succès, ce sera la tienne. C'était convenu comme ça depuis le début. Tout le monde s'attend à ça...
- Kanon !
- Je m'en fous, je te dis, t'inquiète. Regarde et admire !
« C'est hors de question ! Les Enfers n'accepteront jamais cela ! Au nom de quoi pourriez-vous justifier de nous imposer cette règle absurde alors que nous obéissons à une loi divine et sacrée, donc forcément une loi juste ? »
Le sourire carnassier de Kanon se marqua davantage tandis qu'un léger claquement de mâchoire contrarié se faisait chez Rhadamanthe, derrière ses mains. Visiblement laa Wyverne avait compris où il voulait en venir et désapprouvait l'attitude d'Eaque qui venait de sauter à pieds joints dans la confrontation d'arguments. Les yeux d'océan du chevalier des Gémeaux s'animèrent de courants profonds et de vagues puissantes tandis que son cosmos rayonnant étincelait de satisfaction. Un léger grondement, presque imperceptible, monta derrière le rempart des mains puissantes et élégantes de Rhadamanthe.
« Eh bien, Juge Eaque, puisque vous l'exprimez si vivement, si nous examinions un peu les arguments que nous avons de notre côté pour justifier effectivement que nous vous imposions cette règle emprunte d'équité et de justice ?
- Equité ? Justice ? Vous n'avez pas peur des mots, Chevalier des Gémeaux.
- Mais non seulement je n'ai pas peur des mots, mais je ne crains pas même les concepts, Juge Eaque.
- Voyez-vous cela. Débattons donc de vos arguments ! »
Le grondement sourd, quasiment inaudible, se fit entendre à nouveau. Kanon lança un regard rapide vers Rhadamanthe, sans détourner son attention d'Eaque. Un long frisson d'expectative et d'excitation le parcourut, asséchant sa gorge. Les pupilles de Rhadamanthe semblaient presque obliques, tellement elles s'étaient étrécies d'intensité. Avec ce regard affamé, mains jointes et crispées comme des griffes et les lignes de son visage durcies comme les arêtes de pierre d'une statue, le juge ressemblait tellement à son totem que Kanon eut l'impression d'avoir face à lui un dragon déguisé en humain. Les longs coups puissants dans sa poitrine s'accentuèrent et une vague de chaleur puis de froid mordant circula en lui, accélérant le courant du sang dans ses veines. Il déglutit et reprit son souffle, affrontant fièrement le monstre fantastique et millénaire face à lui. Après tout, il était Kanon des Gémeaux, à présent. Il ne reculerait devant rien ! Ni personne. Pas maintenant qu'il était à sa place légitime ! Enfin...
« Je maintiens mes mots, juge Eaque. Le fonctionnement de base de votre tribunal martial est incohérent. Voyons donc, si vous le voulez bien, les règles que vous appliquez pour le jugement des chevaliers morts au combat.
- Avec plaisir. Que voulez-vous savoir ?
- Mais sur quelles lois vous vous basez.
- C'est simple : les chevaliers ayant osé s'opposer à Notre Seigneur Hadès sont des traîtres et sont donc condamnés au Cocyte.
- Je vois. Faites-vous une différence entre eux ?
- Comment cela ?
- Eh bien, établissez-vous une hiérarchie selon leurs fautes respectives, pratiquez-vous des exceptions ou bien sont-ils tous punis indifféremment ?
- Pas de hiérarchie. Aucune exception. Pourquoi en faire quand il s'agit d'une loi absolue et sacrée ?
- Alors vous enverrez au Cocyte le chevalier Shun d'Andromède ? Vous ne trouvez pas cela quelque peu étrange et contradictoire ?
- Eh bien, le cas de Shun d'Andromède est un peu particulier, je l'accorde.
- Particulier en quoi ? Parce qu'il a été jugé être l'humain digne de servir de réceptacle au Seigneur Hadès et que pourtant, d'après vos règles, il doit être condamné au Cocyte pour trahison ? C'est un chevalier d'Athéna. Donc, selon vos règles, il est coupable de trahison. Mais selon vos règles encore, il est aussi l'humain le plus pur au monde, digne d'un dieu… Dites-moi, juge Eaque, je vous le redemande, quelles règles appliquez vous pour le jugement équitable des chevaliers ? »
Cette fois, le grondement s'accentua, se faisant audible même pour Mû qui tourna le regard vers Rhadamanthe d'un air préoccupé et circonspect. Mais Eaque, lui, ne le remarqua pas. Ou s'en moqua. Son attention dirigée sur Kanon, dans la lutte politique qu'il soutenait, il reprit.
« Je vous l'ai dit, Chevalier, le cas de Shun d'Andromède est différent. C'est un cas unique.
- Mais vous-mêmes avez affirmé ne faire aucune exception, ni hiérarchie dans vos jugements et obéir à une loi sacrée et divine donc forcément juste. Comment une loi divine pourrait-elle se contredire ? Comment une loi absolue pourrait-elle faire une exception ? »
Eaque serra les lèvres de dépit. Le grondement reprit, que le troisième juge balaya d'un geste agacé de la main et d'un regard d'aigle acéré plongeant sur la Wyverne tapie derrière ses mains jointes. Le grondement se tut, remplacé par un claquement de langue agacé.
« Débrouille-toi dans ce cas. Mais je t'aurai mis en garde.
- Fiche-moi la paix, Rhadamanthe ! Je sais ce que je fais !
- Très bien. Ne viens pas pleurer dans ce cas.
- Mettons à part le cas de Shun d'Andromède et reprenons.
- Vous vous rendez compte, juge Eaque que vous reconnaissez ainsi ne pas pouvoir expliquer cette première contradiction ?
- Kanon, je ne débattrai pas du cas du réceptacle d'un dieu. Les dieux, de tout temps, ont pratiqué des élections en dehors des règles.
- Mmmh... Soit. Je suis bon prince, je vous accorde ce point. Comme vous dites, laissons de côté l'exception inexplicable et injustifiable, première brèche dans votre cuirasse. Mais vous m'avez dit qu'il n'y avait pas de hiérarchie dans les jugements pour trahison, n'est-ce pas ?
- Comment pourrait-il y en avoir ?
- Très bien. Que pensez-vous de Violate du Béhémoth dans ce cas ? Quel a été son jugement après sa mort ? Parce qu'elle s'est rebellée contre l'ordre d'Hadès, nous en sommes d'accord ? Elle est donc coupable de trahison... »
Un silence de plomb tomba sur les quatre hommes. Eaque eut un haut le corps et marqua un temps d'arrêt. Sa mâchoire se crispa et son regard de glace étincela dangereusement. Mû le contempla pensivement puis son regard attentif glissa sur Rhadamanthe, devenu indéchiffrable depuis la remontrance de son frère, avant de se poser sur Kanon, à ses côtés. Il le regarda avec intérêt, impressionné malgré lui par la justesse et l'étendue de sa préparation politique. Le chevalier du Bélier hocha la tête. Il avait mal jugé le frère de Saga, depuis le début, aveuglé par ses propres ressentiments et désillusions. Mais résolument, Kanon était de la même trempe que son frère. Aussi percutant, aussi puissant, aussi intelligent. Aussi dangereux… Peut-être même plus encore, du fait de son tempérament de tête brûlée, capable de coups de bluff imprévisibles...
Le regard noisette glissa à nouveau discrètement vers le second juge, toujours immobile. Devant le regard d'or impérieux, aux pupilles fixes et étrécies, posé sur Kanon comme un jet de métal en fusion, Mû tressaillit sans pouvoir le dissimuler.
Oh, oh… Qu'est-ce que ce regard signifiait ? Rhadamanthe était-il entré en fureur ou était-ce autre chose ? Et si ce n'était pas de la colère, qu'est-ce qui se lisait dans ces yeux d'or exigeants ? S'il ne s'agissait pas d'une pulsion meurtrière, comme le cosmos de la Wyverne, agité mais non agressif, semblait bien l'indiquer, que penser de cette… faim aiguë dans le regard de Rhadamanthe ?
Saisi malgré lui par l'intensité du juge, Mû frissonna. Son regard revint au chevalier des Gémeaux à ses côtés. Ses yeux noisette s'écarquillèrent et Mû eut un soubresaut de suprise en rencontrant le profil de Kanon. Le visage du jeune homme était devenu magnifique, d'une beauté rare et puissante. Ses yeux de mer profonde animée de vagues, ses cheveux d'or pâle attachés sur la nuque et qui s'échappaient en longues mèches encadrant son visage, ses traits purs, tout était devenu presque douloureux d'intensité. Comme si Kanon irradiait. Comme si son feu intérieur dévorant l'illuminait d'une lumière irréelle.
Réellement impressionné, fasciné par ce diable d'homme mouvant aux mille visages, Mû revint alors au visage hiératique en face d'eux, à ce regard affamé qui n'était que pour Kanon.
Et si la faim présente dans ces yeux signifiait bien ce qui lui venait soudain à l'esprit ?… Tout allait devenir bien plus compliqué…
Un sourire glissa sur les lèvres de Mû.
Décidément, de la même trempe, en effet, mais bien différents l'un de l'autre tout de même…
Sacré Kanon.
oOoOo
Deathmask suivit un instant Aiolos en l'épiant à la dérobée. Le Seigneur d'Or semblait vraiment préoccupé. Inexplicablement, la barre contractée de ses sourcils froncés, sa mâchoire serrée et son expression soucieuse lui firent du bien. Ce n'était pas que le Cancer apprécie particulièrement d'emmerder son monde, mais il était quand même un peu heureux de voir que le sort d'Aphrodite importait à quelqu'un d'autre que lui.
Et puis, si, pour être franc, celui-là, il appréciait de le faire chier. Un peu. Il lui tapait sur les nerfs à être si parfait, tout le temps. A tout savoir parfaitement.
Aiolos s'arrêta brusquement et fit volte-face, plongeant ses yeux de jade dans les siens.
Là. Qu'est-ce qu'il disait justement ! Il lisait dans ses pensées ou quoi ? C'était pas Mû qui était sensé faire ça ? Bon, sûrement que les Gémeaux en était capables aussi. Et sans doute la Vierge également… Mais le Sagittaire avait normalement une puissance de feu et de vent, pas de psychokinésie. Et pourtant, sous le regard de ce con d'Aiolos, il avait toujours l'impression que ces yeux verts étaient capable de lire en lui comme dans un livre ouvert. Et il détestait ça ! Il l'avait toujours détesté ! Pour cette capacité de lecture hors norme et pour cette mièvrerie insupportable aussi !
Deathmask pinça les lèvres, serra les poings et fit face. Aiolos poussa un profond soupir en secouant la tête. Puis il se passa la main dans la nuque en fermant les yeux, se pinçant l'arête du nez de l'autre main.
« S'il te plaît, Deathmask, mets-y un peu du tien, parce que sinon on n'y arrivera jamais... »
Un juron bas, lancé en italien, échappa au Cancer. Putain ! Qu'il ne pouvait pas se l'encadrer ! Il n'y parviendrait jamais…
« Quoi encore ! J'ai rien dit ! Je te signale que c'est toi qu'es venu me chercher !
- Mais pourquoi tu es aussitôt sur la défensive, comme ça ?
- Boah, j'sais pas ! T'as pas une idée sur la question ? »
Le ton grinçant de Deathmask sembla prendre Aiolos au dépourvu. Il croisa les bras sur sa poitrine et pencha un peu la tête sur le côté, visiblement perplexe.
« Alors, ça, non. Aucune idée. Rien de rien.
- Mouais, c'est ça…
- De toute façon, depuis le début, quand on était enfants, je n'y arrive pas avec toi. Je ne comprends jamais tes réactions. Je n'ai pas la moindre idée de ce qui peut bien te passer par la tête. Je l'avoue, c'est un échec total pour moi.
-Oh ?... »
L'animosité de Deathmask tomba d'un coup, soufflée par la surprise. Quoi ? Il venait de dire quoi ? Le regard bleu nuit parcourut le visage ouvert et dépité face à lui. L'énergie froide d'outre-tombe s'éleva légèrement allant à la rencontre du cosmos de flamme. Il ne mentait pas. Il ne comprenait vraiment pas. L'ébahissement du Cancer se teinta d'intérêt et de curiosité. Se pourrait-il qu'il se soit planté depuis le début ? Que ce qu'il avait pris pour du mépris et une forme de supériorité n'ait été que de l'incompréhension et de l'incertitude ?
Aiolos poussa un second soupir et secoua à nouveau la tête.
« Bon, quelles que soient nos divergences personnelles, peu importe ! Ce n'est pas le sujet. Je veux te parler d'Aphrodite. Nous devons lui venir en aide, je suis très inquiet pour lui. On dirait qu'il se retire du monde pour s'étioler parmi ses plantes, comme s'il voulait se fondre en elles.
- Mmmh, c'est une bonne analyse. Je pensais avoir été le seul à le remarquer...
- Je ne pense pas pourtant, mais on va dire que les autres ont tous leurs propres blessures à panser. Et puis c'est mon rôle de prêter attention à mes hommes et de les soutenir.
- En effet. Et donc, que me veux-tu ? Que je te trouve une solution ?
- Si tu en as une, je suis tout ouïe. Mais je voudrais surtout que tu m'expliques ce qui se passe. Tu as toujours été le plus proche d'Aphrodite. Votre lien est solide. Si quelqu'un peut m'éclairer sur ce qui lui arrive, c'est bien toi.
- Disons que pour Aphrodite, la trahison de Saga et savoir qu'il avait suivi et accepté un monstre a été un choc absolu.
- La trahison de l'Autre. Saga n'y est pour rien.
- Ouais, ouais, si tu veux…
- Oui, je le veux. Saga a énormément souffert aussi de ce qui s'est passé. Tu ne peux pas dire les choses ainsi. Pas toi. Pas nous. Nous devons le protéger, comme nous devons protéger Aphrodite, ou Shura. Ou toi. Nous devons faire corps. C'est ainsi que l'Autre sera pleinement vaincu.
- Bref. Comme je te disais, le choc a été trop fort pour lui.
- Pourquoi ? Tu sembles le digérer pas si mal, toi.
- Ouais ben, Dite et moi on n'est pas pareils, faut croire.
- Evidemment, mais j'avais plutôt l'impression qu'Aphrodite était plutôt très résistant psychologiquement. Bien plus que nous tous, en fait. Alors que s'est-il passé au juste ? »
Deathmask sentit son étonnement et sa curiosité s'accroître. De même qu'un sentiment étrange, qu'il peina à identifier de prime abord. Ainsi Aiolos avait compris pour Aphrodite. Il ne savait rien, mais il avait quand même compris. Il ne savait rien du passé d'Aphrodite, il en était sûr. Les seuls à être au courant était le vieux et lui. Même Shura ne savait pas. Surtout Shura aurait-il mieux fait de dire…
Le Cancer jeta un regard pointu au Sagittaire qui attendait patiemment sa réponse. Le regard de jade, attentif, fixé sur lui, n'exprimait qu'une sincère inquiétude et aucun jugement ne s'y lisait. Le sentiment étrange s'agita en lui et il l'identifia finalement. C'était du respect. Ebahi, Deathmask s'aperçut qu'il respectait Aiolos ! Non… Il respectait le Seigneur d'Or, le Chevalier du Sagittaire, le chef qui se préoccupait de ses hommes. Aiolos l'individu lui taperait certainement toujours sur le système…
« Aphrodite a une histoire personnelle difficile.
- Comme nous tous.
- C'est vrai. Mais certains ont plus souffert que d'autres.
- Disons qu'ils ont souffert différemment. Il est difficile de quantifier la souffrance, tant elle prend de formes et tant elle dépend du ressenti de chacun et des armes qui se trouvent à disposition pour l'affronter.
- Ouais, c'est vrai. Mais disons qu'Aphrodite a eu très jeune affaire aux véritables monstres du monde humain.
- Mmmh, je vois. C'est ce qui l'a rendu si dur ?
- Oui, exactement. Et c'est ce qui lui a donné sa force aussi.
- Je vois. J'imagine aussi qu'il en a éprouvé une grande haine ?
- Ce n'est pas cela. Aphrodite ne fonctionne pas de cette façon. Il n'éprouve pas de haine ou d'amour. Pas exactement.
- Alors comment fonctionne-t-il ?
- En rapport de force et de supériorité. En dégoût et horreur des autres qui entraîne la négation et en estime de soi et fierté qui génère l'acceptation.
- Je vois… Et lorsque l'imposture de l'Autre a été révélée, le dégoût de lui-même a été insupportable…
- Oui. Et à présent, c'est la négation de ce qui a causé ce dégoût et cette horreur.
- C'est-à-dire sa propre négation…
- C'est ça. »
Un profond soupir, soucieux lui aussi, échappa à Deathmask et il attacha pensivement son regard sur Aiolos qui réfléchissait à ce qu'il venait d'apprendre. Le Sagittaire soupesait les informations dans son esprit et cherchait visiblement une issue. Il ne jugeait toujours pas mais mettait toute sa force flamboyante au service de l'aide qu'il pouvait apporter. Son cosmos chaleureux s'intensifiait, en réponse à la souffrance qu'il avait décelée et qu'il combattait déjà. Le Cancer secoua la tête avec un nouveau soupir. Aiolos ne pouvait décidément pas s'en empêcher. Il fallait qu'il aide, qu'il répare, qu'il secoure. C'était dans sa nature. Il était profondément altruiste et généreux.
Qu'est-ce qu'il était chiant !
Mais il était bien forcé de reconnaître que c'était exactement ce dont Aphrodite avait besoin. De chaleur, sans jugement. D'attention désintéressée. De force pure et bienveillante. Et de cette pulsion irrésistible de vie et de reconstruction qui exsudait littéralement d'Aiolos, quoi qu'il fasse.
Aiolos du Sagittaire et sa capacité incroyable de résilience… Putain, qu'il ne pouvait pas le supporter !
« Bon. Qu'est-ce qu'on peut faire pour l'aider à aller mieux et à reconstruire son estime de lui-même, Deathmask ? »
Là. Exactement ça ! Insupportable ! Il avait tellement envie de lui envoyer une mandale !
« Je ne sais pas exactement. Mais si quelqu'un peut y arriver, ce sera toi. Tu es le seul, je crois, à pouvoir le faire. Tu as cette force-là, de redonner l'énergie vitale à qui ne veut plus se battre. Tu es exactement ce dont Aphrodite a besoin.
- Que viens-tu de dire Angelo ?
- Oh, ta gueule. T'as très bien compris. Et je ne te le redirai jamais. Et c'est Deathmask ! »
Aiolos eut un sourire ironique et entendu qui s'écrasa sur le visage contracté d'exaspération du Cancer. Puis sur un clin d'oeil taquin qui arracha un nouveau juron en italien, il regarda au loin dans le dos de son vis-à-vis. Deathmask se retourna : un messager s'agenouillait respectueusement à distance.
Les deux chevaliers d'Or s'approchèrent et Aiolos interrogea le jeune homme agenouillé. Sur la réponse de celui-ci, qui les informa de l'arrivée prochaine du Grand Pope à Iéranissia, le visage d'Aiolos s'illumina de joie. Puis le chevalier du Sagittaire se reprit et neutralisa son expression, non sans remarquer le sourire narquois de Deathmask dont les yeux sombres luisaient d'ironie.
« Je ne te retiens pas, Deathmask, tu peux retourner à tes élèves, à présent. »
Toujours souriant, Deathmask s'inclina légèrement avec moquerie devant Aiolos, qui pinça les lèvres d'irritation face à cette bravade devant témoin.
« A vos ordres, chef ! A plus ! »
Puis il tourna les talons et se dirigea vers l'arène de pierre où l'attendaient ses élèves. Dans son dos, un soupir agacé s'éleva. Aiolos croisa à nouveau avec humeur les bras sur sa poitrine en contemplant Deathmask s'éloigner. Décidément, qu'est-ce qu'il lui tapait sur les nerfs, celui-là ! Il était vraiment insupportable, caractériel, imprévisible et chiant !
Mais bon, il était utile aussi. Et fin psychologue, malgré les apparences. Et… Bon prof ?… A voir, effectivement.
Enfin, pour l'heure, la seule préoccupation importante était le retour de Saga !
Aiolos prit lui aussi la route de la ville antique. Il devait tout préparer pour le retour de son seigneur et maître ! Il avait du travail ! Mais à l'angle de l'arête rocheuse qui surplombait l'arène de pierre dans laquelle Deathmask venait de disparaître, une silhouette se détacha subitement et se dressa face à lui. Aiolos tressaillit et un courant glacé parcourut sa peau. Son regard de jade s'obscurcit et il s'apprêta à l'entretien forcément désagréable qui allait suivre.
« Je peux te parler, là ?
- Maintenant ?
- Oui, maintenant.
- C'est que Saga va rentrer et... »
Aiolos ne finit pas sa phrase. Le visage si semblable au sien venait de se contracter de rage à la mention du nom. Le Sagittaire ravala nerveusement sa salive, puis soupira de défaite.
« Très bien. Comme tu veux. Où veux-tu que nous parlions, Aiolia ? »
oOoOo
A Asgard, dans le grand lit de bois au cadre imposant, l'amas de fourrures jeté sur les couvertures bougea doucement et un bras blanc en émergea, repoussant les draps. Camus poussa un long soupir, à la fois d'aise et d'assouvissement, et roula sur le dos, les yeux attachés pensivement au plafond. Écartant les bras en croix, il rencontra la peau douce et tiède d'un corps nu, à ses côtés. Il roula à nouveau sur lui-même, vers l'intérieur du lit et se retrouva nez à nez avec le visage endormi et adorablement troublant de Milo, boucles solaires éparses, lèvres gonflées et rougies entrouvertes sur un souffle régulier apaisant. Une vague de tendresse submergea soudain le chevalier du Verseau et, délicatement, il dégagea le visage aimé des boucles qui le dissimulaient en partie.
Malgré sa douceur, les cils de Milo papillonnèrent et il bougea dans le lit, s'étirant avec un gémissement, avant de se blottir contre lui en quête de chaleur et de se rendormir au creux de son épaule. Une chaleur bien connue parcourut Camus au contact de la peau tiède et du corps nu de Milo. Il reprit son souffle, s'attachant à calmer ses ardeurs matinales. Hors de question de remettre le couvert après la nuit orgiaque qu'ils venaient de s'accorder. D'ailleurs, il n'était plus temps : le jour se lèverait bientôt et les tractations politiques allaient commencer.
Le souffle calme de Milo au creux de son épaule caressait doucement sa clavicule et sa gorge faisant naître de légers frissons. Le regard rougeoyant comme les braises mal éteintes d'un feu mourant s'abaissa à nouveau sur le jeune homme endormi contre lui, accrochant les boucles emmêlées par les caresses, les lèvres rougies de baisers et la peau marquée de morsures et de suçons. La main blanche et racée tira sur les couvertures, dévoilant un corps nu magnifique, à la peau dorée ponctuée là aussi de marques d'appartenance suggestives…
Face aux traces de son activité nocturne, Camus sentit le rouge lui monter au visage. C'était rare ! Qu'il rougisse autant qu'il se montre aussi entreprenant et possessif… Mais, et le regard rougeoyant se fit incandescent comme la lave du volcan en éruption, comprendre l'insécurité de Milo, sa jalousie, et se sentir désiré aussi puissamment que lui le désirait, avait fonctionné comme un accélérateur incroyable versé sur le feu de sa passion.
Et fonctionnait encore, d'ailleurs, songea-t-il, en sentant la faim aiguë et insatiable le saisir à nouveau aux entrailles et le courber sur le jeune homme endormi, prêt à commettre tous les péchés de chair.
Avec urgence, il fondit sur la bouche meurtrie, forçant le passage violemment, tandis que ses mains saisissaient les cuisses de Milo pour les écarter brusquement. Le chevalier du Scorpion eut un léger cri de surprise sous l'assaut, que Camus dévora d'un baiser, tandis que ses doigts couraient rapidement sur la peau de soie de son compagnon, redessinant les contours, les muscles, les lignes, avant de plonger en lui sans hésitation. Cette fois, ce fut un hoquet d'étonnement, de douleur et de plaisir mêlés que but Camus sur les lèvres de Milo.
Il s'écarta brièvement, se redressant sur les coudes pour plonger son regard de lave dans les yeux de mer miroitants de Milo. Il attendit. Un signal, une acceptation. Le chevalier du Scorpion sourit avec malice et se redressant aussi effleura ses lèvres.
« Eh bien ! Tu as intérêt à finir ce que tu as commencé, maintenant que tu m'as réveillé, mon am… Ah !... »
Il ne lui laissa pas le temps d'achever ses paroles. D'un puissant coup de hanches, il le prit. Les mains de Milo se crispèrent sur ses avant-bras et il ferma les yeux sur un soupir de douleur. Alors la frénésie s'empara de Camus et la faim de cet homme dans ses bras le posséda. Il s'abattit puissamment sur lui, plongeant dans sa chair encore et encore. Les soupirs de Milo prirent de la consistance et bientôt il gémit en cadence, au gré des mouvements de leurs corps. Puis le chevalier du Scorpion se tendit, sculptant le moindre de ses muscles et ses gémissements s'accentuèrent, se muant en cris. Ce son et les vibrations du corps autour de lui vinrent précipiter encore l'excitation de Camus et son esprit se déchira soudain dans un kaléidoscope de couleurs et de sensations. Il se tendit lui aussi, les muscles crispés à l'extrême, à la frontière floue de la douleur poignante et du plaisir suprême.
Ils retombèrent l'un sur l'autre, le souffle haché de plaisir, luttant pour assagir leur respiration et apaiser leur corps. Puis Milo rouvrit les yeux avec un sourire taquin et alangui.
« Quel réveil ! C'est la première fois que tu me prends comme ça au matin. D'ailleurs, c'est la première fois que tu me prends de cette façon, tout court… Tu es différent, aujourd'hui. Quelle ardeur, quelle fougue ! J'adore, vraiment…
- N'avais-tu pas besoin d'être rassuré ? J'ai fait de mon mieux.
- Je confirme. Et d'ailleurs je me sens encore très déstabilisé : rassure-moi encore un peu…
- Idiot. Si nous continuons, cela se verra, tout à l'heure. N'oublie pas que je dois prendre le thé avec la princesse et parler alliance avec elle. Et toi aussi bien entendu, en envoyés du Sanctuaire que nous sommes. Il vaudrait mieux qu'elle ne se doute de rien.
- Bah, comment veux-tu qu'elle s'aperçoive de quelque chose ?
- Hem. Tu oublies quelque chose, Milo. Les conséquences physiques sur toi de ce que nous faisons.
- Allons ! Je suis un chevalier d'or quand même !
- Oui… Et moi aussi ! Essaie donc de t'asseoir.
- J'adore que tu sois aussi insatiable et actif, mais ne t'imagine quand même pas que… Ah !… Euh… D'accord, tu as gagné : il vaut mieux que nous en restions là… Je… Je n'ai plus l'habitude, en effet…
- Non. Et j'aurais préféré que tu ne l'aies jamais, cette « habitude »...
- Camus ! Tu ne vas pas remettre ça sur le tapis !
- Non, en effet. Excuse-moi, Milo. »
Un silence ouaté et confortable s'installa, seulement troublé par leurs respirations qui s'apaisaient graduellement et les battements de leur cœur à l'unisson. Un crépitement se fit entendre et un reste de bûche consumé siffla avec un claquement sec dans l'âtre de la cheminée. Il ne restait plus que des braises presque éteintes dans le foyer. Milo jeta un coup d'œil circulaire à la pièce, parcourant les murailles puissantes, habillées de tentures, et les fourrures dans le grand lit de bois imposant et vénérable. Puis il soupira paresseusement, en ajoutant d'une voix que le sommeil et l'assouvissement des sens commençaient à gagner :
« C'est fou, j'ai l'impression d'avoir voyagé dans le temps et de me retrouver au Moyen Age... »
Camus sourit à son tour, d'un air absent et nostalgique, plongé dans ses souvenirs.
« Ah oui ? Mmmh, j'aime cette atmosphère, moi…
- Oui, j'imagine qu'elle t'est plus familière qu'à moi.
- Milo. Ne recommence pas non plus.
- Non, ce n'est pas cela, cette fois. Je suis curieux : tu n'as jamais parlé de ton enfance avant Iéranissia…
- Parce qu'il n'y a pas grand-chose à en dire.
- Tout de même ! L'enfance est importante, elle construit les adultes que nous devenons. Tu ne vas pas me dire que tu as hérité tes manières parfaites du Sanctuaire, non ?
- Non, en effet, pas du tout.
- Alors ?
- Alors quoi ?
- Parle-moi un peu de ce petit Camus, là-bas, en France, dans son château.
- Je n'en ai pas envie.
- Pourquoi ?
- Parce que je suis bien et que je n'ai pas envie de me rappeler de cette époque affreuse.
- A ce point ?
- Oui. Point à la ligne. Passons à la suite. »
Milo se redressa sur le coude, sourcils d'or froncés, mine mécontente. Camus l'ignora et dessina une arabesque en suivant une boucle d'or sur son épaule. Puis avec un sourire narquois il suivit l'arabesque fantôme de ses lèvres, mordillant légèrement la peau de soleil. Mais Milo ignora cette délicieuse tentative de diversion et plongea son regard sérieux dans le sien. Camus abandonna son jeu et se redressa. Ils s'affrontèrent un instant du regard, contrariété contre mur de glace impénétrable. Puis un sourire malicieux ourla les lèvres gonflées et rougies de morsures et de baisers de Milo.
« Très bien. Je ne peux pas te forcer.
- Non, en effet.
- Mais je peux parler, moi.
- Je t'en prie. Fais donc.
- J'avais cinq ans. On venait de les fêter, papa, maman, Charis, Ilias et moi, quand l'accident est arrivé.
- Milo… Que… »
La voix de Camus s'éteignit dans un murmure. Le regard de méditerranée s'était perdu en lui-même comme absorbé par les souvenirs. Milo avait vraiment voyagé dans le temps, cette fois-ci. Et Camus était suspendu à ses paroles.
Milo non plus n'avait jamais parlé de l'avant Iéranissia. Comme eux tous, en fait, réalisa-t-il. Aucun ne l'avait fait. Ils avaient tous gardé le secret sur cet « avant », cette histoire tronquée, détruite, qui les avait jetés les uns après les autres sur cette terre terrible et inhumaine. Ils avaient pansé leurs plaies et s'étaient reconstruits. Tous. Comme une seconde naissance qui les avait arrachés du monde humain normal pour les jeter dans cet univers particulier qui effleurait celui des dieux. Ils avaient tous fait avec leurs cicatrices, plus ou moins profondes, plus ou moins refermées… Chacune de leurs histoires était douloureuse…
Il aurait dû s'attendre à ce que celle de Milo lui déchire le cœur… Pourtant, malgré la souffrance qu'éveillaient les mots de Milo, il avait envie, une envie viscérale d'en entendre plus. Alors il se tut et écouta de toutes les fibres de son être.
« On rentrait du restaurant à Plaka. Notre maison était en hauteur, loin de la côte, sur les pentes de Profitis Ilias. La route pour y accéder était étroite et rocailleuse, non goudronnée encore. C'était plus un chemin qu'une route. C'est là que c'est arrivé.
- Oh... Milo…
- Papa et maman se disputaient. Encore. Ils se disputaient souvent, mais ce n'était jamais grave. Ils s'aimaient par dessus tout. Mais ils avaient tous les deux un fort caractère. Il en faut pour vivre sur cette île et tenir une ferme dans cette nature aride et difficile.
- Tu n'es pas obligé…
- Non. Mais je le veux. Je veux partager cela avec toi.
- Je t'en remercie. Mais… Mais je ne suis pas sûr de pouvoir faire de même pour mon histoire… Pas encore...
- Ne t'en fais pas. J'attendrai le temps qu'il faudra. Je reprends. Car maintenant que j'ai commencé, je veux aller au bout.
- Oui, je comprends.
- Tout est allé très vite. Papa a donné un coup de volant et la voiture a plongé dans le vide. Les images se sont télescopées, les sons aussi. Une force étrange m'a envahi, quelque chose s'est passé du fond de ma peur. Mais je n'ai pas compris sur le moment. Sur le coup, la seule chose que j'ai compris, ça a été la souffrance. Et la terreur. Immenses toutes les deux. Et toutes les sensations ensuite. Les odeurs, les cris, la douleur. Tout cela s'est gravé en moi. Indélébilement. Aujourd'hui encore toutes ces sensations me reviennent, comme si j'y étais... »
Camus sent son cœur se serrer invinciblement et son être se précipiter au-devant de son amour souffrant.
« Mais ce n'était pas le pire. Il était encore à venir…
- Comment cela ?
- Le silence… Le silence est le pire. Ce vide de son, de voix, de tout, est terrifiant. Tout s'est tu d'un seul coup. Plus de fracas, plus de cris. Juste des bruits ténus de respirations s'amenuisant… Et l'attente insupportable a commencé.
- L'attente ?
- Nous avons été secourus plusieurs jours plus tard.
- Quoi ?!
- Nous habitions une maison isolée. Personne ne s'est rendu compte de quoi que ce soit, jusqu'au jour où maître Orion m'a trouvé et sauvé.
- Déesse... Milo… Tu… es resté... dans cette voiture tout ce temps ?…
- Oui. Trois jours et trois nuits… Dans le silence, de plus en plus profond.
- ...Comment... cela ?
- Les respirations. Elles se sont toutes éteintes, les unes après les autres. Le silence les a ensevelies.
- … Dieux tout puissants…
- Charis a été la première. Puis papa. Ilias ensuite. Et pour finir, en dernière, au bout de presque un jour entier, maman.
- Milo… Par pitié… »
L'esprit de Camus volait en éclats. Les souvenirs de Milo s'incrustaient dans sa chair, le marquant indélébilement d'un sceau de communion et d'appartenance. Comme la morsure brûlante du fer rouge sur la peau qu'il marque douloureusement. Sa poitrine semblait trop étroite pour son cœur battant à tout rompre, comme l'oiseau qui cherche à s'échapper de sa cage. Son souffle se perdait, faisant siffler sa gorge sèche. Sans s'en rendre compte, il joignit les mains, dans un geste ultime de supplication : c'était trop de souffrances à partager, d'imaginer ainsi son amour enserré et marqué si jeune par la mort… Il baissa la tête et couvrit ses oreilles de ses mains, pour ne plus entendre. Mais des mains chaudes et douces vinrent écarter les siennes et saisir son menton pour lui relever lentement la tête. Et le regard méditerranée plongea dans le sien, l'attachant irréductiblement aux terribles paroles de Milo.
« Alors je suis resté tout seul. Ils étaient tous partis. Sans moi. Je ne pouvais pas bouger, mes jambes étaient coincées, mais je n'avais pas mal. Au contraire. Comme si je vivais intensément. Comme si je quittais mon corps et volais dans les airs. Je ressentais tout avec une force nouvelle et terrible : la chaleur du soleil, la fraîcheur de la nuit, le souffle du vent et la vie circulant dans chaque être, de l'insecte au brin d'herbe. Jamais, je n'avais été si vivant que ces trois jours de mort aux côtés de ces cadavres.
- ...Ton cosmos... a dû s'éveiller face au danger…
- C'est ce que m'a dit maître Orion. La constellation du Scorpion s'est allumée cette nuit-là et il a su.
- Que... c'était toi ?
- Il me cherchait depuis quelques semaines déjà. Scorpio lui avait dit que son successeur s'était révélé. Mais il ne savait pas où me trouver jusqu'à ce que la constellation s'allume et lui indique où me trouver.
- Je vois…
- Longtemps, j'ai pensé que je les avais tués. Que c'était ma faute. Qu'il fallait qu'ils m'abandonnent pour que le Sanctuaire me prenne et que, sans moi, ils seraient encore en vie.
- Oui… Je connais ce sentiment aussi…
- Alors j'ai passé un marché avec Athéna et Iéranissia.
- Un marché ?
- Oui, un jour d'été, un an environ après mon arrivée sur l'île, face à une mer démontée et un orage grondant.
- Quel marché ?
- J'ai promis à la déesse que je deviendrai effectivement son Chevalier d'Or du Scorpion si elle me rendait ce que j'avais perdu, pour ne plus jamais être abandonné de nouveau. Ma famille. Mon point d'ancrage. Mes êtres chers. Mon cœur.
- Et elle l'a fait ? »
Milo se tourna vers lui, les yeux éclatants de bonheur et de joie, sourit tendrement et lui effleura la joue d'une caresse libellule.
« Oui. Car ce jour-là, comme offert à moi par cette mer d'encre et ce ciel de plomb, tu es apparu. »
Un puissant frisson, venu des profondeurs de son être, ébranla le chevalier du Verseau. La poitrine étreinte invinciblement, les yeux miroitants et le souffle haché d'émotion encore contenue, mais de plus en plus difficilement, Camus sentit le frémissement ravageur le parcourir entièrement, comme un séisme dévastateur, et soudain, une force impossible à endiguer, cette force ravageuse qu'il connaissait si bien, le précipita vers Milo le poussant de toute la puissance de ses vagues monstrueuses.
Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, assoiffés d'eux-même. Ensevelis l'un en l'autre, perdus dans les fourrures du grand lit sculpté, ils s'aimèrent alors avec urgence. Comme jamais.
oOoOo
