Prologue

Venise. La belle endormie qui se pare de lumière une fois la nuit tombée. Mystérieuse, énigmatique. Là où le calme de l'eau se mélange à l'allégresse de la fête. Là où cette histoire commence.

La cité millénaire veille d'un regard maternel sur ses canaux et ses ruelles faiblement éclairées. Les lampadaires, vieux de plusieurs siècles, confèrent à la ville une beauté mystique, hors de portée, hors du temps. Si l'on s'approche, nous pouvons distinguer au détour d'un mur en pierre, un couple qui s'embrase, enfiévré par le pouvoir de la Sérénissime. Leurs peaux se rencontrent et claquent l'une contre l'autre au rythme de leurs respirations erratiques. Anonymes jusqu'aux lueurs de l'aube, avec leurs visages abrités par des masques délicatement ornés de métaux précieux et de plumes. Leur regard comme seul point d'ancrage dans cet instant d'extase. Un peu plus loin, les contours flous de quelques gondoles se détachent de la pénombre et accueillent en leur sein des amants qui s'échangent de doux baisers, à l'abri des regards. La passion d'un soir laisse place à une douleur tendre et contenue. Pour oublier leur existence en même temps que l'embarcation glisse sur les flots, emportée par la rame de leur batelier. Les ponts accompagnent leurs soupirs, témoins de l'amour qui les réunit l'espace de quelques instants sous la douceur de la lune. Leurs larmes se perdent dans l'immensité aquatiques présente sous leurs pieds, scellant leur histoire à jamais comme tant d'autres avant eux.

Seule une silhouette qui se déplace le long des quais, dénote de ce tableau. Sans compagne à ses côtés, elle longe les habitations d'un pas lent est déterminé. À sa démarche, il s'agit d'un homme. Un homme dont l'aura est empreint d'une noirceur rare. La cité des Dosges se tend imperceptiblement face à sa présence. Elle est indésirable dans ces lieux et plonge la ville dans un profond malaise. Pourtant, il ne fait qu'arpenter ses chemins. Peut-être est-ce juste un homme malchanceux jusqu'alors. Peut-être que cette part de ténèbres ne prendra jamais possession de son corps. Peut-être qu'un malheureux concours de circonstances fait que ce jour est particulièrement difficile à vivre pour lui. Pourtant, Venise le voit évoluer de façon inquiète. Ses bâtisses rétractent leurs ombres à son passage pour ne pas lui offrir l'occasion de se fondre en elles. Seulement, il ne leur en laisse pas le choix et sort de sa poche intérieur un petit élément cylindrique, semblable à un briquet. Un sourire narquois étire ses lèvres fines lorsqu'il actionne l'étrange objet. Comme mue par une force supérieure à tout moldu, l'ensemble des lumières alentours s'élèvent dans les airs, révélant dans ses prunelles claires toute l'animosité qui les anime. Animosité qui disparaît dès que ses doigts referment le capot, qui emprisonne avec lui toute la clarté environnante. Ses pas reprennent, nullement gênés par l'obscurité ambiante. Au contraire. Seul, il laisse un éclat de rire franchir la barrière de sa gorge pour se répercuter sur les façades anciennes. Pas d'un rire communicatif qui égaye la journée de quiconque l'entend, non. Non, le genre de rire qui vous hérisse l'épiderme et vous accompagne dans vos cauchemars les plus sombres. L'homme s'arrête au milieu d'un ponts sous lequel s'apprête à passer une gondole. Accoudé à la balustrade, il contemple la barque et ses occupants, tous murés dans un profond silence, seulement visibles par le reflet de notre satellite. Il recommence à sourire. Plus que quelques heures et ce couple pourra s'aimer pour l'éternité, libéré de toute contrainte liée à notre monde. Après tout, Venise n'est-elle pas la ville de ce sentiment si extraordinaire ?

Cachée à quelques mètres de là, une femme tourne les talons, s'enfonçant dans les dédales de la ville avant que l'homme ne remarque sa présence.