Le premier


Ron Weasley n'avait pas souvent occupé la première place dans sa vie.

D'abord, il était le sixième d'une fratrie de sept : ni l'aîné, ni le benjamin, et vite éclipsé par l'arrivée d'une petite sœur providentielle. Toute son enfance et une grande partie de son adolescence, il avait hérité des vêtements, jouets, fournitures scolaires et même animal de compagnie de ses frères aînés. Certes, eux aussi avaient souvent reçu des affaires achetées d'occasion, de seconde main, mais elles avaient alors été achetées spécialement pour eux. Pour lui, il en allait autrement : presque toutes ses affaires étaient d'abord passées par les mains de l'un de ses frères, et quand cela n'avait pas été le cas, comme la robe de cérémonie achetée pour le bal des sorciers de quatrième année, il l'avait amèrement regretté. Même sa première baguette avait été un héritage familial, alors qu'elle était censée être choisie avec soin pour résonner avec ses qualités intérieures.

Évidemment, il n'avait pas non plus été le premier à Poudlard. Ses résultats scolaires médiocres excluaient toute possibilité qu'il soit premier de classe : c'était la place de son amie Hermione Granger. Et sa popularité dépendait moins de sa propre personne que du fait qu'il se tienne à côté du Survivant : en bien ou en mal, la première place dans les conversation revenait toujours à son ami Harry Potter. Il n'avait pas été le premier à Gryffondor, il n'avait pas été le premier à rejoindre l'équipe de Quidditch, il n'avait pas même été le premier à être préfet. Il se serait bien passé en revanche d'être aux premières loges avec ses amis face à un certain nombre de dangers : le Troll de première année, la haine de Severus Rogue, l'armée de Dumbledore, la recherche des Horcruxes, … D'année en année le risque avait augmenté, jusqu'à ce qu'il se retrouve en bonne liste des ennemis de Voldemort. Pas en tête de liste, c'était la place de Harry, mais tout de même en un peu trop bonne place.

Sur le plan professionnel non plus il n'avait pas été le premier : Auror, certes, mais avec Harry, puis collaborateur des Farces pour Sorciers Facétieux, certes, mais avec son frère George. Même sur le plan amoureux, il gardait le sentiment de ne pas avoir été le premier choix : avant lui, Hermione avait aimé Viktor Krum. Sur ce point néanmoins, il concédait n'avoir aucune leçon à donner : avant Hermione, il était sorti avec Lavande Brown. L'une et l'autre expériences étaient à mettre sur le compte de leurs hormones adolescentes respectives, et il était très heureux que Hermione ait fait le premier pas pour qu'ils soient ensemble aujourd'hui. Leur mariage n'était pas tout à fait exempt de nuages, mais ils formaient un couple solide, et ils avaient eu de beaux enfants.

Et chaque fois qu'il le pouvait, il s'efforçait d'être à la première place auprès de ses enfants : pour leur naissance, pour leurs premiers sourires, pour leurs premiers gazouillis, pour leurs premiers pas, pour leurs premières fêtes d'anniversaire, et toutes celles qui suivaient, et aussi pour toutes les occasions moins joyeuses, leurs premières couches, leurs premières crises de larmes en pleine nuit, leurs premières crises de colère, leurs premiers bobos, …

Alors, quand sa fille Rose s'était enfermée plusieurs jours de suite dans sa chambre pour un projet secret, et qu'elle avait fini par lui dire le matin même qu'elle voulait qu'il soit le premier à en découvrir le résultat, il s'était réjoui, fier d'être le dépositaire d'une telle confiance.

Il avait fait attention à rentrer tôt ce soir-là, et il attendait patiemment que sa fille l'appelle : quand il avait toqué une première fois à la porte de sa chambre, elle avait crié qu'il manquait encore quelques réglages. Il farfouillait donc dans la cuisine en l'attendant, aidant Hermione à préparer le dîner, et écoutant Hugo raconter sa journée. C'était plaisant de prendre ainsi du temps avec eux, et il se disait qu'il devrait se le permettre plus souvent : la boutique marchait bien, ils pourraient peut-être embaucher quelqu'un de plus, pour la fermeture, ou au moins déléguer une partie des charges administratives à quelqu'un de confiance.

Au bout d'une demi-heure, Rose l'appela enfin. Il rentra dans sa chambre pour la première fois depuis plusieurs semaines. Il ne pouvait pas dire qu'elle ait beaucoup changé entre-temps : Rose était la digne fille de sa mère, et sa chambre reflétait des préoccupations académiques qui étaient bien éloignées de la propre jeunesse de son père. Le lit était dans un coin, fait au carré, et surmonté d'un ciel représentant les principales constellations à sa naissance. À côté du lit se trouvaient deux grandes étagères, principalement chargées de livres, mais aussi agrémentées de différents bibelots et objets qu'elle avait jugé suffisamment intéressants pour daigner leur donner de la place : la maquette d'un squelette de dragon offerte par son oncle Charlie, une sphère armillaire qu'elle dépoussiérait soigneusement toutes les semaines, un Rapeltout qui lui était inutile mais qu'elle gardait en souvenir d'une sortie avec son autre oncle Percy, … Sous la fenêtre, le bureau était bien rangé malgré les livres et les feuilles qui encombraient sa surface : trois de ses carnets à projets y étaient ouverts en même temps, soigneusement remplis et annotés de ses nouvelles observations. Le dernier angle de la pièce était occupé par son petit laboratoire, avec sa table de travail, ses petits chaudrons, et tout ce matériel de chimiste Moldue que Hermione lui avait offert. C'est là qu'elle l'attira en le tirant par la main. Elle y saisit une fiole et la lui montra fièrement :

« Regarde, Papa ! J'ai inventé une nouvelle potion pour le magasin ! Elle doit permettre à celui qui la boit d'acquérir les neuf queues d'un renard japonais ! »

Ron ne put s'empêcher d'être fier : sa fille voulait participer à son travail ! Elle avait passé tout ce temps enfermée dans sa chambre pour lui rendre service ! Pour lui faire honneur ! Pour lui montrer qu'elle s'intéressait honnêtement à ce qu'il faisait et à tous les efforts qu'il fournissait pour faire marcher la boutique familiale ! Il sentit son sourire s'épanouir encore plus sur son visage et il s'apprêta à la féliciter. Mais avant qu'il ait le temps de le faire, elle lui tendit la fiole en souriant elle aussi, innocemment :

« Papa, tu veux bien être le premier à tester la potion ? »

Il regarda sa fille, qui le regardait avec la confiance que son père ferait toujours tout ce qu'il pourrait pour qu'elle soit heureuse, qu'il serait toujours fier d'elle en quelque occasion que ce soit.

Il regarda la fiole pleine de potion. À travers le verre poli, il pouvait distinguer un liquide de consistance boueuse, traversé de petites bulles remontant du fond vers la surface où elles éclataient avec un bruit sec et une odeur perceptiblement fétide, d'une couleur indéfinissable oscillant entre le marron d'un excrément de chien et l'orange d'une limace agonisante, piqueté de paillettes verdâtres comme de petits asticots pris de soubresauts.

Il regarda à nouveau sa fille, si fière de son travail et si confiante en la bienveillance de son père, heureuse de le laisser être le premier à tester son invention.

Il tâta dans sa poche le bézoard que sa femme Hermione lui avait glissé sans un mot avant qu'il ne monte dans la chambre de Rose.

Il saisit la fiole et l'avala d'un trait.


Pensez-vous que Ron ait eu besoin du bézoard ? Pensez-vous que la potion ait fonctionné sans l'empoisonner ? Que ne ferait pas un père pour sa fille ?

Ce texte a été inspiré par le thème « premier » de la cent cinquante-sixième nuit d'écriture du FoF, le forum francophone sur lequel on peut se réunir pour papoter et s'amuser.