Hermione franchit la porte du laboratoire. Comme elle s'y attendait, Severus était en plein brassage et les quelques indices qu'elle pu glaner lui apprirent qu'il travaillait sur la Potion de Liberté. Sa Potion. Elle s'approcha lentement, désireuse de ne pas l'effaroucher ni de le provoquer. Ses mains volaient au dessus du chaudron dans un étrange ballet hypnotique et elle s'arrêta à bonne distance pour mieux profiter du tableau. Totalement absorbé par son brassage, le Potionniste semblait être dans une dimension parallèle ou n'existaient plus que lui et son art. Hermione regarda attentivement le changement subtil qu'elle venait de percevoir dans l'élaboration, devinant qu'il s'agissait là de l'amélioration qu'il avait réussi à y apporter pour finaliser la Potion. Toute à son observation, elle ne vit pas son regard noir se poser sur elle et sursauta lorsque sa voix de baryton résonna dans le silence.

- Et oui, Miss Granger. Tout est dans la subtilité. J'ai simplement distillé les racines de mandragore plutôt que de les broyer et cela a fait toute la différence...

Elle sourit devant la remarque à peine voilée mais ne répondit rien. Quitte à se faire coiffer au poteau sur une question épineuse de potions, elle préférait de loin que ce soit par lui. Après tout, il n'était aucunement humiliant de reconnaître son infériorité devant le plus grand Potionniste depuis cinq siècles.

Hermione retourna à son observation, décortiquant chaque étape de la préparation et se remémorant les effets de chaque ingrédient, de chaque mouvement. Un silence confortable s'était installé entre eux et ni l'un ni l'autre ne voulait aborder ce qui s'était passé quelques deux heures auparavant. La jeune femme soupira. Elle ressentait encore le poids lourd et chaud de la panthère et le regard doré du fauve avant qu'il ne prenne la fuite. Elle était restée ainsi durant de longues minutes, seule, sans bien savoir comment recroiser sa route avec la légèreté qui avait accompagné leurs derniers rapports. Faisant fi de la petite voix qui lui disait qu'il allait encore une fois disparaître, elle retourna dans ses appartements plus d'une demi-heure plus tard et l'avait trouvé là, dans son laboratoire, à brasser pour se vider l'esprit.

Lorsqu'elle vit la fin de la préparation arriver, elle se retira doucement, désireuse de lui laisser l'intimité qu'elle-même aimait avoir à la fin d'un brassage fastidieux, lorsque l'esprit retrouve le corps et le monde réel. La sorcière revint dans le salon et s'installa confortablement dans un fauteuil près de la cheminée où un feu ronflait joyeusement. Elle fit venir à elle deux verres qu'elle remplit de cognac et trempa les lèvres dans le sien en ouvrant un livre sur les points de rencontre entre sortilèges et potions de guérisons. Il arriva peu de temps après et hésita un instant avant d'utiliser la salle de bain pour se débarrasser des effluves de la potion. Lorsqu'il ressortit un long moment plus tard, elle se fit violence pour ne pas relever son regard vers le sien. Elle craignait trop ce que ce simple échange aurait pu déclencher et au vu du détachement feint qu'il abordait, elle n'avait pas complètement tort. Severus s'approcha lentement pour se saisir du verre posé à sa disposition. Du coin de l'œil, elle le vit s'installer à son tour dans le fauteuil qui lui faisait face et prendre un livre posé là, par hasard. L'ombre d'un sourire étira ses lèvres alors qu'il lui jetait un coup d'œil. Le hasard avait bien choisit. Ce livre était parmi les plus rares en ce qui concernait les potions et il n'avait croisé sa route que de nombreuses années auparavant. Il l'ouvrit et se plongea dans sa lecture. Tout était finalement comme avant.

Ou presque.

Le lendemain matin, Hermione picorait allègrement dans le plateau-repas qu'avait déposé un elfe de Poudlard lorsque Severus sortit de la salle de bain. Il avait été convenu qu'elle déjeune ici durant une semaine et que lui ne s'éloigne pas, le temps qu'ils se remettent l'un et l'autre du sortilège et de ses effets. Aussi, depuis la création du lien, Severus dormait sur le canapé tandis qu'elle utilisait sa chambre.

- Je vous ai laissé de la confiture, Severus...

- Je vous ai déjà dit...

- Oui, oui, je sais... soupira-t-elle théâtralement. Vous ne supportez pas d'entendre votre prénom dans ma bouche. Mais j'en ai marre de battre le chaud et le froid. Alors j'ai décidé de passer outre vos petites contrariétés, quitte à ce que vous vous vengiez de façon tout à fait déloyale, finit-elle en engloutissant un mini-chou à la crème.

Snape lui lança un regard furibard qui lui fit simplement hausser les épaules.

- Vous avez le choix. C'est ça, ou je vous appelle Professeur, dit-elle en plantant son regard dans le sien.

La petite garce ! Il était hors de question qu'elle le manipule de la sorte ! Il leva un sourcil impassible et picora à son tour dans le plateau comme si de rien n'était.

- Lorsque vous aurez fini vos enfantillages, Granger, nous pourrons peut-être nous occuper sérieusement de Lady Malefoy.

Le ton glacial et hautain lui fit lever les yeux au ciel. Elle n'était absolument pas dupe de cette carapace qu'elle avait depuis un certain temps maintenant appris à décrypter.

- Quand vous voudrez Professeur.

Un reniflement méprisant fut la seule réponse qu'elle obtint et elle soupira. Il était visiblement d'une humeur d'hippogriffe contrarié. Charmant...

Il renvoya le plateau d'un claquement de doigts sans tenir compte de la mine outrée de la sorcière qui était encore en pleine dégustation.

- Alors ce sera maintenant, Granger, asséna-t-il. Veuillez prévenir Poppy, Camille et Drago que nous sommes prêts.

- D'accord si vous m'expliquez pourquoi mon prénom vous écorche la bouche et pas le leur... dit-elle en se postant devant lui les bras croisés sur sa poitrine.

Ses yeux fixèrent les siens un instant avant qu'il ne la contourne sans un mot pour disparaître dans le laboratoire. Hermione soupira. Fichue tête de mule ! Elle allait lancer un Patronus lorsque la voix sèche du sorcier claqua.

- Avant que vous en songiez à lancer un Patronus, je vous demande d'utiliser les quelques neurones qui vous servent de cerveau. Votre magie est instable et je n'ai aucune envie de mourir à nouveau dans les minutes qui viennent.

Elle était soufflée. Comment avait-il su ce qu'elle allait faire ? Elle le soupçonnait d'avoir utilisé la Légilimentie mais la voix moqueuse la coupa dans ses réflexions.

- Et avant que vous ne pensiez votre cerveau assez intéressant pour que j'aille y faire un tour, sachez que vous êtes simplement transparente. Sans surprise, quoi, laissa-t-il tomber, hautain.

Il était à gifler. Comment pouvait-il être aussi détestable par moments alors qu'il était juste irrésistible à d'autres ? Hermione était juste...perdue. Elle ne savait pas comment gérer ce maelström d'émotions qui déferlait sur elle depuis trois jours. Elle songea un instant à la vie de l'homme qui venait de se réfugier dans son laboratoire. Si elle-même était débordée par les émotions, que devait-il en être de lui qui les avait toujours refusées ?

Elle jeta une poignée de poudre de cheminette dans l'âtre et demanda l'accès aux appartements du couple Malefoy, qui lui fut accordé quelques instants plus tard. Le temps de les prévenir et d'avertir Poppy, et ils se retrouvèrent tous les quatre dans le salon de la Gryffondor. Drago avait averti Minerva de l'indisponibilité de Camille pour la journée et de l'absence temporaire de Poppy à l'infirmerie. Cette dernière avait bien essayé de les convaincre de s'occuper elle-même de Camille à l'infirmerie mais s'était heurtée au regard le plus snapien qu'elle avait vu depuis longtemps et elle avait renoncé devant l'évidente volonté du Serpentard.

Ils installèrent Camille sur un canapé métamorphosé au milieu du salon et Drago s'installa près d'elle et lui saisit la main.

- Poppy. Je veux un rapport complet de diagnostique et rapidement.

La médicomage hocha la tête en soupirant devant l'autoritarisme exacerbé de son ancien protégé mais s'exécuta toutefois. L'heure n'était pas aux explications. Le parchemin qui apparut dans sa main s'allongeait, notamment sous l'influence de séquelles qui, sans être douloureuses, n'en étaient pas moins conséquentes. Outre sa stérilité, on pouvait retrouver un doigt cassé mal réparé, des lésions internes qui lui interdisaient certaines pratiques sportives, et des cicatrices qui n'avaient pu disparaître. Drago blêmit en voyant l'intimité de son épouse ainsi dévoilée et Camille lui sourit doucement en lui serrant la main. Ses yeux gris se posèrent avec amour sur la jeune femme qui était le centre de son univers.

Poppy tendit le parchemin à Severus qui le lut attentivement et grogna ce qui pouvait ressembler dans son langage à un remerciement. Il sortit de sa poche une fiole et la tendit à la jeune femme.

- Lady Malefoy. Ceci est la potion de Liberté, ainsi que l'a nommé mon éminente collègue, dit-il avec un rictus amusé.

Il se fit plus grave : "Nous avons élaboré cette potion de la meilleure façon possible, mais nous ne pouvons vous en garantir le succès total. Une dernière fois, Lady Malefoy, êtes vous prête à tenter l'expérience ?"

La jeune femme brune tourna les yeux vers son époux, comme pour lui demander à lui, une dernière confirmation. Le sorcier blond hocha doucement la tête.

- Quelle que soit ta décision, je suis et resterai là, Camille.

- Alors c'est d'accord, confirma la jeune femme en se tournant vers le Potionniste qui hocha doucement la tête.

Il lui tendit alors une fiole où luisait une potion qui fit s'écarquiller les yeux de Drago. La Potion semblait vivre et...rire, oui, c'est le mot. D'une lueur nacrée, elle semblait danser joyeusement dans la fiole et se collait aux parois, comme si elle cherchait le contact des doigts qui tenaient le récipient. Camille sourit. Une telle beauté ne pouvait lui faire aucun mal. Sans hésitation, elle ouvrit la fiole et avala la Potion avant de sombrer dans un sommeil profond, sous le regard inquiet de son époux qui ne l'avait pas lâchée.

Une douce lueur nacrée enveloppa le corps de la jeune femme qui souriait dans son sommeil. Les volutes caressantes tourbillonnèrent un instant avant de luire d'une aura dorée, illuminant Camille dans un cocon de douceur. Drago lui avait lâché la main mais ne pouvait détacher ses yeux de son épouse qui ne lui avait jamais paru si... heureuse. Comme pour le rassurer, des arabesques d'or nacré voletèrent vers Drago comme pour l'enlacer. Immobile, il se laissa cajoler par cette magie bienfaisante et lorsqu'elle se retira, sa main vint discrètement essuyer les perles qui avaient glissé de ses yeux. L'instant de grâce ne dura pas et quelques instants plus tard, seul le sourire apaisé de Camille qui dormait toujours et les yeux rougis de Drago pouvaient témoigner que quelque chose avait eu lieu.

Le jeune homme se tourna vers son parrain, bouleversé.

- C'était... Merlin, je n'ai pas de mots... Comment as-tu...? Comment avez-vous...? commença-t-il en se tournant vers Hermione.

- Je n'avais aucune idée de ce que cela engendrerait, Drago, affirma Severus. Je savais seulement que cette Potion était particulièrement bienfaisante et...

- Purificatrice...?

- Oui...

Le regard sombre de Severus croisa celui de son filleul et Hermione comme Poppy détournèrent le regard. Cet instant ne leur appartenait pas. Trop de non-dits, trop de choses passaient dans ce simple regard, regrets, remords, espoirs... Drago tendit la main vers l'homme qui la lui serra brièvement avant de se réfugier de nouveau dans le laboratoire.

- C'est merveilleux, Monsieur Malefoy !

La médicomage empressée venait de jeter des sortilèges de diagnostique sur la jeune femme et analysait les résultats qui apparaissaient, le regard brillant.

- Je vais surveiller son évolution dans les heures qui viennent mais ce que je vois est tout simplement extraordinaire ! C'est inespéré ! Oh par Merlin ! s'exclama-t-elle en enlaçant Hermione. Vous êtes formidable tous les deux !

Severus ne dût le fait de ne pas être pris dans une étreinte qu'à son instinct de survie qui lui fit faire un pas en arrière, tout en posant amicalement sa main sur l'épaule de la médicomage enthousiaste. Cette dernière se reprit, mais ses yeux trop brillants démentaient son calme apparent et son émotion était palpable. Le visage rayonnant de reconnaissance et d'admiration, son regard naviguait d'Hermione à Severus pour revenir à la première. Elle reprit peu à peu son calme mais un sourire gigantesque redessinait les pattes d'oie aux coins de ses yeux. La voix de Drago résonna dans le silence lourd d'émotions mais toutefois agréable, et il résuma la pensée de tous ceux qui étaient présents.

- Parrain. Hermione. Je ne pourrai jamais vous remercie. A partir d'aujourd'hui, ma vie vous appartient.

Hermione rougit, mal à l'aise, et regarda Severus pour trouver quelqu'un à qui se raccrocher dans ce maelström émotionnel. Bien mal lui en prit.

Severus planta son regard de feu dans le sien.

Le long se sa joue, masquée derrière une large mèche de cheveux noirs, une larme coulait.