2 – Souhait (Rêve et cauchemar)

Pas un souffle de vent n'effleura les arbres, pas un oiseau ne piailla, rien ne troubla le silence de la nuit pour le prévenir. Le garçon leva ses yeux améthyste, tiré de ses pensées par le Dragon qui l'appelait. Le Dragon qu'il sentait se tordre en lui. Le Dragon du Ciel venait de se réveiller, et Kamui savait qu'il n'était pas prêt. Etrange, bien qu'il le sache, ce n'était pas la sensation qu'il avait. N'être pas prêt supposait qu'il aurait pu l'être, avec plus de temps. Or il avait le sentiment qu'il n'aurait jamais pu être prêt. Il lui manquait quelque chose. Il n'arrivait pas à savoir exactement quoi, mais il n'était pas… complet. De toute façon, il fallait y aller. Maintenant. L'épée divine dans sa main hurlait un appel à sa jumelle. Il sauta sur le toit de l'immeuble le plus proche. La Tour de Tôkyô était bien visible au loin, seule illuminée, comme embrasée dans la nuit. La ville qui ne dort jamais ne s'était pas encore complètement assoupie. Il se dirigea vers la flèche de lumière qui semblait lier les étoiles aux lumières de la Ville. Lier le Ciel à la Terre. Le dernier kekkai, le dernier combat, l'attendaient. Le destin, aussi.

Arashi était assise là depuis des heures, à contempler les étoiles, parce que parmi elles, il y avait celle de Sorata. Il était là et il veillait sur elle, elle en était sûre. Mais… elle aurait voulu entendre encore le rire de cette étoile.

Les étoiles brillent partout. En tout point de la Terre, des gens pouvaient lever les yeux et voir ces étoiles. Voir l'étoile de Kôya. Pour que cette étoile soit toujours celle de Sorata, elle devait vivre et se souvenir. Pour que chaque étoile brille pour quelqu'un, chaque être humain devait se souvenir. Et vivre. C'était pour cela qu'elle se battrait, et cette pensée l'apaisait. Le désespoir ne sert à rien, il n'est plus, ou pas encore, temps de pleurer les morts. Mais elle savait aussi que son combat à elle s'était terminé et que son kekkai, comme tous, s'était effondré. Il restait un combat, et savoir qu'elle ne pourrait rien faire pour changer son issue la mettait en rage. C'était pour cesser de tourner en rond sous les yeux interrogateurs –et fatigués – de Yuzuriha qu'elle s'était assise.

Soudain, quelque chose se réveilla en elle. Son esprit fut secoué par l'appel déchirant de l'épée que Kamui avait descellée. Maintenant…? Une ombre traversa son champ de vision parsemé d'astres, entraînant des son sillage ses rêveries. Une ombre suivie dans long ruban rouge.

"KAMUI !"

Elle se retourna. Yuzuriha qui commençait à s'assoupir avait relevé la tête. Aoki jaillit de la pièce voisine, où il s'était isolé, avec Kasumi-san blessée, depuis le combat de l'Hôtel de Ville. Dans leurs yeux brillait une étrange lueur, cette lueur d'une volonté de protection inébranlable, qui faisait d'eux des Sceaux. Ils l'avaient tous entendu. Leur dernier devoir en tant que Dragons du Ciel.

"On doit… les laisser seuls ?" demanda la plus jeune, d'une voix inquiète, les yeux posés sur la forme qui déformait les draps. Aoki se retourna vers la pièce où Karen reposait, entre vie et mort. Arashi pour sa part pensa à Sorata, étendu dans une autre chambre. Non, pensa Arashi, ils doivent venir, tous. Comme nous, au moment de la Promesse, leur place est là-bas.

"Non, murmura soudain Seiichirô, de sa voix qui avait tant changé depuis que Karen était entre vie et mort. Non, ils vont venir avec nous. Sorata avec Arashi, Kusanagi avec Yuzuriha, Karen avec moi. Ils sont toujours avec nous."

Il avait raison. Arashi leva les yeux vers son étoile, Yuzuriha posa Inuki sur le lit à côté de Kusanagi, Seiichirô regarda longuement Karen comme pour graver son image en lui. Puis ils sortirent, dans la nuit de l'hiver du monde, à la suite de leur leader.

Sur les ruines de l'Hôtel de Ville, allongé sur le dos, "Kamui" regardait lui aussi les étoiles. La dernière nuit. Il pensa à tous ces pauvre idiots qui n'étaient même pas dehors, à graver dans leur mémoire le spectacle pourtant constructif de ce qui resterait quand eux seraient tous partis. Parce qu'ils ne pouvaient pas gagner. Le cri de la Terre allait enfin se taire, ce cri qui le transperçait et qui le suppliait de réaliser son souhait.

Un autre cri le secoua tout à coup, en même temps qu'une sensation étrange dans son estomac, comme s'il avait avalé quelque chose de vivant. A côté de lui, l'épée divine vibrait si fort qu'il pouvait à peine la voir distinctement. Il ouvrit les yeux, se redressa sur un coude. Au loin, l'orgueilleuse tour étincelait dans une nuit qui serait bientôt paisible, comme elle n'aurait jamais dû cesser de l'être. Une lueur rouge. Il sourit.

Un gémissement se fit entendre à côté de lui. Le yumémi s'agitait dans son sommeil, sur le lit de fortune qu'il lui avait aménagé.

"Ne t'inquiète pas, Kakyô… Je t'emmène avec moi. Tu y seras vite… à la mer"

Il ne l'avait sans doute pas entendu. "Kamui" sourit. Son souhait à lui aussi s'était modifié. Trop tard pour changer quoi que ce soit. Pourquoi semblait-il si tendu ? Comme s'il faisait un effort considérable. Des gouttes de sueur perlaient sur son visage. Il rêvait…

Son tout dernier rêve. Hokuto était avec lui, maintenant, il le savait. Elle, son sourire, et son souhait, étaient en lui maintenant. Là où ils auraient toujours dû être. A travers ses rêves, il finit par arriver à celui qu'il cherchait. Il avait eu de la chance. Le jeune homme qu'il voulait rejoindre dormait, emporté par l'épuisement. C'était rare, en général, il était trop tourmenté pour s'offrir cette paix éphémère. Etait-ce l'inéluctable approche de la fin de tout qui le calmait, promesse du néant qui lui permettrait de fuir l'éternité de sa souffrance ? Ou alors est-ce qu'à force de malmener son corps qu'il haïssait tant, il avait fini par sombrer ? Qu'importe, il était là. Kakyô se rendit compte qu'il n'avait vraiment aucune envie de pénétrer ce rêve. Car Subaru Suméragi n'était plus capable de rêver. Seulement de cauchemarder. Le monde extérieur pouvait être dévasté, détruit, ruiné, jamais il ne serait au niveau de l'abîme que contenaient ses yeux lunaires. Il était même étonnant qu'il n'ait pas sombré dans la folie. Sans doute était-il même trop anéanti pour cela.

Et puis… Il ressemblait tellement à Hokuto, encore aujourd'hui, même si Hokuto était la vie personnifiée, et que lui était un fantôme à qui on a assignée la tâche de vivre. Supporterait-il de voir son regard, pareil à la fois à celui de celle qu'il chérissait tant et à celui de l'homme qu'il avait tant haï ?

De toute manière, je n'ai pas le choix, pensa-t-il. J'espère que ce que je fais atteindra son but. Je le veux vraiment, Hokuto. Mais tu sais, je ne crois pas que je puisse faire grand-chose.

La cloison de papier s'écarta. Le jeune homme entra. Regarda autour de lui. C'était pire encore que ce qu'il croyait. Pas de ruine, pas de paysage désolé. Pas de… quoi que ce soit, d'ailleurs. Il n'y avait rien que les ténèbres, autour de lui. Des ténèbres profondes, abyssales, froides, de ce froid qui vous donne l'impression qu'un étau de métal glacé s'est resserré sur votre cœur. Quelque chose bougea. Une silhouette floue apparut un peu sur sa gauche. C'était le Sakurazukamori. Bien différent de celui qu'il connaissait. Il portait des vêtements colorés, quoique pas choquants. Il souriait chaleureusement, avec un regard baigné de cette lueur propre aux hommes amoureux. Une voix lui parvint, à peine audible, un lointain écho "Tu es adorable, Subaru-kun". Devant lui, un autre reflet apparut. Encore cet homme. Il dit quelque chose, puis disparut. Les ombres allaient et venaient sans cesse, ressassant leurs joies passées qui ne renaîtraient plus.

Kakyô ressentait, chaque fois qu'un nouvel être vaporeux se fondait dans le noir, une douleur violente, aiguë, comme un cri d'une souffrance que plus rien ne pourrait atténuer. Il sentit qu'il ne tiendrait pas longtemps. Il chercha dans le noir celui qui rêvait ainsi, pour finir par le trouver, là où les ombres étaient les plus fréquentes et où la douleur était la plus vive. Il était prostré, roulé en boule sur sa douleur, tremblant dans le noir. Kakyô entendit des sanglots, il savait que c'étaient les siens. Mais il savait aussi qu'il n'y avait plus de larmes dans les yeux du frère d'Hokuto. Ces sanglots désincarnés étaient à la fois un souvenir et une promesse de l'avenir.

Kakyô eut envie de partir. Il ne voulait surtout pas que le jeune homme relève son visage pâle, qui tranchait tant sur l'obscurité, qu'il pose sur lui son regard dévasté, que s'élève sa voix, bien plus réelle et plus terrible que celles de ses souvenirs. Mais il fallait qu'il reste, qu'il lui parle, qu'il supporte tout cela. Ce n'est qu'un rêve, un de plus.

"Subaru…"

Le garçon redressa la tête. Kakyô dut se retenir pour rester stoïque. Son visage était fin, de la même forme que celui d'Hokuto, avec les mêmes traits. La ressemblance était frappante à première vue mais s'arrêtait là. Il était d'une pâleur mortelle, ses yeux éteints étaient remplis d'un vide vertigineux. Des mèches noires en deuil pendaient sur son front, comme pour cacher la lueur maladive de son regard. Il était mince, fragile, comme toujours, mais avec l'impression qu'il était désormais trop tard, qu'il s'était déjà brisé.

Il ne dit rien, se contentant de rester là à considérer le jeune home blond qui venait de l"interpeller. Kakyo mit quelques instants à trouver quoi lui dire.

"Je pense que vous savez qui je suis. Je suis le yumémi des Dragons de la Terre, mais je ne suis pas ici en tant que l'un des Sept Anges. Je viens de la part de la personne que j'aime le plus au monde… De la part d'Hokuto."

"Nee-san !" l'interrompit la voix mourante de son interlocuteur, sur un ton qui ressemblait à la fois à un appel désespéré et à un râle d'agonie. Kakyô se demanda pendant un court instant comment il était possible qu'il n'ait pas encore sombré dans la folie. Par la même force qui fait que je suis ici à supporter sa voix qui prononce son nom … pensa-t-il. Par cette force qui fait que je me bats contre moi-même.

"Oui… c'est elle. Mieux que personne, vous pouvez comprendre pourquoi je suis ici. Mon souhait tout comme le vôtre est de mourir, mais je suis ici pour préserver la vie. Ce n'est pas mon souhait. C'est celui de la personne qui m'était la plus chère au monde."

"Je pense que j'aurais pu dire ça, moi aussi" murmura le garçon de sa voix brisée, mais empreinte d'une ironie sombre, glaciale.

" Je viens réaliser le souhait d'Hokuto. Elle veut votre bonheur, Subaru… et votre rôle n'est pas achevé "

" Hokuto ne veut plus rien ! Hokuto est MORTE ! Elle ne reviendra pas! Mon bonheur est mort avec elle, et ma vie avec Seishirô-san ! Et mon seul rôle est de continuer à exister pour son souhait ! Je n'ai rien à voir avec le destin ni avec le monde ! Il s'est déjà effondré de toute façon. Je n'y peux rien je n'y ai jamais rien pu, je ne veux rien y pouvoir, je ne veux pas t'entendre, VA-T-EN !"

Kakyô recula, stupéfait. La voix si faible du jeune homme venait de s'élever si haut et si fort que pendant quelques instants, tout sembla se suspendre dans son rêve. Les murmures passés se turent, les ombres se figèrent. Le yumémi sentit monter en lui un incendie qu'il n'avait plus ressenti depuis longtemps.

" Tais-toi ! Et écoute-moi ! Tu te crois le seul à souffrir ? Ca fait dix ans que je n'ai plus rien, moi, dix ans qu'elle est partie et que je n'ai pas pu la sauver ! Toi non plus, tu ne l'as pas sauvée, d'ailleurs, je me trompe ? Toi qui aime son assassin ! "

Il entendit un gémissement et le garçon se recroquevilla à ses pieds. Il s'aperçut qu'il était allé trop loin.

"E…Ecoute, reprit-il. Je suis venu parce que… parce que comme toi j'ai un souhait à réaliser, le souhait de la personne que j'aime parce que moi je n'en ai plus. Je crois que tu peux le comprendre mieux que personne…. Mais toi, tu as encore un souhait. Il est encore quelque chose en ce monde que tu souhaites protéger. Quelque chose qui vaille que tu cesse d'œuvrer à détruire le monde pour pouvoir te détruire avec…"

Quelque part, très loin, parmi les autres ombres, une silhouette qu'on distinguait à peine apparut, un nouveau murmure s'éleva, presque complètement inaudible : "Merci… Subaru".

Subaru releva péniblement les yeux vers le yumémi penché sur lui.

"Le souhait… de Hokuto… c'est quoi ?"

"C'est que la fin du monde n'arrive pas. C'est que le monde où nous sommes continue d'exister, et que nous soyons dessus pour sourire, pour parler et pour espérer. Pour vivre. C'est ce que Hokuto veut. "

"Mais on ne peut rien… C'est la fin du monde aujourd'hui, c'est le destin et chaque fois qu'on essaye de gagner on ne fait que perdre plus vite, ça ne sert à rien…"

"Si. Moi, je ne sais pas, ou peut-être que si, mais toi, tu l'as, la réponse. Toi, tu sais ce qui lui manque…"

"Ce qui lui manque…"

La voix s'éleva à nouveau, deux lumières violettes dans l'ombre : "Tout ça… parce que ton ami était spécial pour toi ?"

"Oui. A lui. C'est sa vie que tu veux protéger. Tu le sais mieux que moi, si tu le laisses mourir… Tu souffriras encore plus. Tu sais que rien ne garantit que la fin du monde mettra fin à ta douleur. "

"Ka…mui ?"

Comme en réponse, la voix de l'adolescent résonna encore un peu plus fort dans son rêve : "Mais…tu ne le souhaitais pas !"

Kakyô, pris d'un brusque vertige, vacilla. Il était à bout de force. Subaru leva des yeux immenses pour voir la silhouette du yumémi s'étioler en le laissant seul dans son rêve. Kakyô vit l'univers du frère de Hokuto fondre autour de lui.

"Hokuto…Tu crois qu'il va y aller ?"

Aucun son ne s'éleva. Le sourire de Hokuto qui brillait dans sa poitrine était une réponse suffisante.