(SAISON 2)
Laissez-moi du temps
Episode 27.1 : Une autre chance
La nuit était tombée. L'air
chargé circulait dans la chambre
d'hôpital. Mathieu s'était
assoupi sur une chaise, Kero, inquiet, entre
ses bras, et Thomas veillait, ses mains
recouvrant celles de sa sœur. Sakura,
yeux clos depuis la fin de l'après-midi,
ne bougeait pas. Elle eut pourtant un bref
sursaut et Thomas releva le menton.
_ Sakura ? Tu m'entends ?
_ Hmm, murmura-t-elle, assommée par
la fatigue et la douleur qui lui paralysait
partiellement la jambe.
_ Mathieu, elle revient à elle !!
Le jeune homme se réveilla, ne dormant
que d'un œil, et approcha en
passant une main sur ses yeux. Kero quitta
ses bras et se posa à côté
de la fillette. Il approcha une patte de
la joue de sa maîtresse et se tourna
vers Thomas. Ce dernier acquiesça
et Sakura finit par ouvrir un œil,
puis l'autre...
_ Tho...
_ Non, ne bouge pas, Sakura. On va appeler
une infirmière, assura-t-il tandis
que Mathieu gagnait le couloir.
_ Tho... mas... Là... fit-elle de
sa petite voix encore fragile.
Elle tenta de lever un bras vers la fenêtre
mais il retint sa main et la posa sur le
drap :
_ Ne bouge pas. Reste tranquille. Tu étais
dans un coma léger.
Elle secoua la tête un peu plus sèchement
et le dévisagea.
_ Lai...sse-moi... S'il... te...
Elle posa une main faible sur son drap et
le retira d'un coup.
_ Ce n'est pas sérieux, chasseuse,
la sermonna Kero en tentant de la retenir
allongé.
Thomas fronçait les sourcils en reculant.
_ Aide-moi, grand dadais ! Elle n'est
pas en état !! Je ne vais quand même
pas me transformer ici !!
Sakura réussit à s'asseoir
sur ses draps et posa les pieds par terre.
La fraîcheur du sol ne la fit même
pas frissonner.
_ Je dois... le voir. Je sais qu'il...
est là...
Thomas lui proposa son bras et elle s'y
appuya sans le regarder. A la fenêtre,
on s'agitait. Les deux silhouettes
qui observaient la scène disparurent
et Sakura tituba mollement jusqu'au
rebord en bois.
_ Mais... que faites-vous ? demanda l'infirmière
en entrant.
_ Laissez-la, s'écria Thomas.
Elle sait ce qu'elle fait. Laissez-nous
!!
_ Mais monsieur...
Il ouvrit d'une main la fenêtre
et Sakura jeta un regard hagard sur l'arbre
faiblement éclairé par la
lune.
_ Toi... murmura-t-elle. Je t'en supplie...
_ Monsieur, insista l'infirmière...
Ce n'est pas...
Il la fusilla du regard et elle se tut.
_ Force... murmura Sakura. Force !! cria-t-elle
soudain, vidant d'un coup ses poumons.
Aide-moi...
_ Une force... ? lui chuchota son frère.
Elle attrapa sa clef et la posa sur le rebord.
_ Je t'implore...
La silhouette la dévisageait sans
bouger.
_ Je t'implore... Aide-moi... Une
seule fois. Une...
L'homme recouvert de sa toile sombre
releva la tête et ses yeux lumineux
la fixèrent intensément...
_ Aide-moi... Ne laisse pas tout ça
ainsi...
Il se résolut finalement à
céder à son appel et se désintégra
sous leurs yeux pour regagner une carte
qui se créait sous la main de Sakura.
Kero s'était glissé
jusqu'à elle et il se cacha
des yeux de la jeune infirmière qui
s'inquiétait.
_ Tu as capturé une carte ?!!
Le sceau se mit à luire sous ses
pieds et la chambre s'illumina. L'infirmière
prit peur et sortit. Sakura leva sa clef
qui se transforma devant eux. Son bras,
sans force, retomba contre sa jambe et elle
s'adossa au mur. Elle leva péniblement
la nouvelle carte devant elle.
_ Sakura, c'est une mauvaise idée
!! lui cria Kero. Dans ton état...
_ Time, murmura-t-elle. Par mon pouvoir,
je te l'ordonne...
_ Sakura, Time ne peut pas te ramener en
arrière. Tu ne peux rien empêcher.
C'était le destin de Linda.
Arrête...
_ Je ne veux pas revenir en arrière,
se mit-elle à pleurer en revoyant
le corps de la jeune femme se relâcher
dans un dernier souffle. Je veux que le
monde entier y retourne... Je veux que TOUT
revienne en arrière.
_ Mais tu n'en as pas la force...
Il faut une puissance magique considérable
pour...
_ Time !!! Exauce mon vœu le plus cher
!!! hurla Sakura en abattant son sceptre
sur sa carte. Et donne-moi le temps... Le
temps... de la sauver.
Une lueur jaunâtre s'échappa
subitement de la carte et tous furent figés.
_ Non, Time. Tu peux faire plus que les
figer... Ramène-nous ce matin...
Juste une fois. Prend toute ma force. Mais
fais-le...
La chambre commença à onduler
et les mains de Sakura se mirent à
trembler. Il fallait tenir. Il le fallait.
Devant ses yeux, il n'y avait plus
rien. Une gigantesque spirale s'enroulait
autour de la carte et le temps s'écoulait
en silence autour d'elle, dans le
sens inverse. Les sentiments de la journée
la frôlèrent, les émotions
d'un jour de ce monde l'effleurèrent.
Les pensées, les mouvements, le vent,
la mer, la chaleur et le froid, tout disparaissait.
Des gens revenaient à la vie, des
animaux, des plantes ; des bébés
regagnaient leur nid douillet, les aiguilles
du temps s'inversaient... Mais dans
cet état, qu'y pourrait-elle
?
La course des nuages reprit doucement sa
route. Le ciel luisait au-dessus d'elle
et elle se sentait bien. « Mais oui
! » En revenant en arrière,
ses propres blessures avaient disparu. Elle
fit un pas en avant et les bruits multiples
de la ville lui parvinrent de nouveau. Un
klaxon la sortit de sa torpeur. Des pneus
qui crissent, une voiture qui chasse sur
le côté...
« Le muuuuuur !!! »
Crash inévitable... Sakura revécut
ainsi la première scène de
cette folle journée... L'accident
terrible qu'elle avait causé
en traversant la route...
« Papa... accourut-elle. Papaaa...
»
Le médecin referma la porte derrière
lui et ôta ses lunettes dont il se
mit à manipuler une branche nerveusement.
Thomas s'avança vers lui et
l'homme inspira profondément.
_ Les premiers examens sont, je ne vous
le cache pas, particulièrement préoccupants.
Votre père a été violemment
frappé derrière la boîte
crânienne. Un peu plus bas et il mourait
sur le coup. Je pense que sa vie n'est
heureusement pas en danger. Mais pour son
amie... La situation est différente.
_ Qu'a-t-elle ?
_ Elle a été frappé
sur le côté de la tête
et je crains que les dégâts
causés par cet accident soient irréparables.
Mais tant qu'elle ne sera pas réveillée,
je ne pourrai être catégorique.
Elle lutte actuellement et elle a besoin
de repos. Dès que j'ai des
nouvelles je vous appelle. Mais je vous
conseille de rentrer chez vous pour le moment.
_ Merci, docteur. Je crois que ma sœur
va vouloir rester encore un peu avec notre
père.
_ Bien.
Il les quitta et Thomas soupira. Mathieu
arrivait.
Sakura posa la main sur celle de son père
et il tourna la tête vers elle.
_ Bonjour, lui fit-elle, au bord des larmes.
Papa, l'accident... C'est...
Ses yeux se tournèrent vers la fenêtre
et il sourit :
_ Ce n'est rien, petite fille. Dis-moi,
sais-tu où se trouve ma femme ?
Sakura sentit un pincement dans son cœur.
_ Papa... murmura-t-elle en chassant ses
larmes du revers de sa manche. Maman est...
_ Où est Linda ? Ma chère
Linda... Comment va-t-elle ?
_ Que dis-tu... Elle est à côté,
je crois...
_ Tu es très jolie, tu sais, lui
souffla-t-il dans un sourire lumineux. Tu
me fais penser à une femme que j'ai
bien connue. C'était il y a
si longtemps...
_ Papa, lui murmura-t-elle en le prenant
par les joues pour qu'il la regardât.
C'est moi, Sakura. S'il te plaît,
ne perds pas encore la mémoire...
Je t'en prie. Pas cette fois. Je n'ai
plus la carte du temps, puisque je ne l'ai
pas encore attrapée, alors ressaisis-toi.
Il la dévisageait, le regard ailleurs.
_ Papa !!
_ Moi, je peux t'aider...
Le souffle de son apparition avait fait
sursauter Sakura qui se trouva nez à
nez avec Bianka.
_ Comment ?
_ Par une force qui m'est affiliée.
Ce ne sera pas définitif. Ensuite,
tu devras tout lui expliquer. Qui il est
réellement. La vérité
seule le maintiendra dans le présent.
Tu comprends ? Tu devras tout lui dire.
_ Mais... C'était tellement
mieux quand il ne se souvenait de rien...
Brice avait eu raison d'effacer toute
trace de son passage et même un peu
plus. Papa ne s'inquiétait
pas, il était de nouveau calme, comme
avant.
_ Tu ne peux choisir quel est le mieux pour
lui...
_ Mais je le sens.
Il s'accroupit près d'elle
et, un genou au sol, posa une main sur sa
joue :
_ Sakura, réfléchit. Depuis
toujours ton père comprenait les
gens, d'un regard il les cernait.
Une rencontre lui suffisait. Sa part de
Clow vivait en lui. Mais ce n'était
pas réellement une part de Clow,
c'était ton père avant
tout. C'était devenu son pouvoir,
son propre don. Tu l'admirais pour
ce don, aussi. Ton père a toujours
su que tu étais la chasseuse, Sakura.
Ton père a toujours su que c'est
toi, dit-il en pointant un doigt vers elle,
qui deviendrait l'élue de Clow.
Ce livre dans Sa bibliothèque. La
carte de l'Arbre, sagement restée
chez toi alors que la plupart ont fui très
loin... C'est la vie de ton père.
_ Oui... tu dois avoir raison. Thomas doutait
aussi de Kero depuis longtemps...
_ Tu comprends ? La vérité
guidera l'esprit de ton père.
Tu dois tout lui dire.
L'homme avait laissé son regard
se perdre par la fenêtre et Sakura
le regarda sourire.
_ D'accord. C'est d'accord.
_ Bien... Que mon pouvoir de Mémoire
trace le chemin de la vérité
dans vos esprits...
Une faible lueur apparut sur le front de
Dominique.
« Toute la vérité »
articula Bianka en s'évaporant.
Episode 27.2 : A l'hôpital.
_ Quelle histoire, souffla Samantha en
se laissant tomber dans la banquette de
la cafétéria de l'hôpital.
Et tu ne peux pas revenir encore en arrière
pour ne pas causer cet accident ?
_ Je n'ai plus Time.
_ Et quand tu l'auras attrapée
?
_ Non, avança sagement Gothar. Le
destin est construit par nos actes et cet
accident est inéluctable. Sakura
ne pourra changer que ce qui est modifiable.
_ Exact, souffla Anthony en reposant sa
tasse. Mais ne t'inquiète pas,
Sakura. Si dans l'état où
tu étais, tu as su maîtriser
Time, c'est que le Destin a accepté
ce retour. Time est une carte difficile
à utiliser. Tout d'abord parce
qu'elle nécessite une grande
puissance. Arrêter le temps, c'est
stopper tous les phénomènes
non seulement terrestres mais universels
! Inverser sa course n'est possible
que si cet acte est accepté par le
Destin.
_ Qui est le destin ? Tu en parles comme
d'une personne...
_ C'est une force, avoua-t-il sans
laisser d'émotions filtrer
dans sa voix et dans son regard. Mais celle-ci
ne t'attaquera pas, ne t'inquiète
pas. C'est une force unique. Comme
beaucoup d'autres. Et aucun magicien
ne la contrôlera jamais.
_ Le Fléau, Anthony... réfléchit
Sakura. C'est une force aussi, alors
?
_ Oui. Mais ce sont des forces bien particulières
car elles ne sont affiliées à
aucun élément. C'est
un peu compliqué. L'ordre de
l'Univers est une chose complexe.
Clow a passé sa vie à tenter
de rassembler les deux magies nécessaires
pour diriger une parcelle de l'univers.
Mais je me souviens d'une chose :
s'il existe sur la terre autant de
croyances, c'est pour éloigner
les hommes du savoir éternel.
_ Un peu comme en science, ajouta Gothar.
Il existe une foule de théories que
les savants ne parviennent pas à
lier. Tout ceci est lié. L'Univers
s'est créé ainsi : en
divisant les croyances et le savoir.
_ Tes cartes sont les cartes du sceau originel,
continua Anthony. Avant toute vie, avant
l'homme, avant l'univers, il
y avait l'énergie éternelle.
Clow a cherché à la comprendre.
Et ce qu'il a découvert, précisa
Anthony en se levant et en attrapant sa
veste, c'est... son destin. En voulant
comprendre l'univers, il a compris
la raison de son existence.
_ Je ne te suis pas...
_ Bon, bon, bon... les interrompit Samantha.
C'est pas que je m'ennuie, mais
j'aimerais aller me promener un peu.
_ C'est surtout que tu n'y comprends
rien, se moqua Gothar. Si tu lisais un peu
plus...
_ Ca va, le rat de bibliothèque.
Ah, je t'envie, Sakura, lança
le gardien aux cheveux longs. Je préfèrerais
avoir un estomac à la maison qu'un
intello !
_ Allons-y, tous les deux, sourit Anthony.
Katya nous attend. Sakura ? N'aie
pas peur pour ton père. Tout ira
bien.
_ Ce n'est pas pour lui que j'ai
peur...
Il approcha et déposa une bise sur
sa joue.
_ Je suis de tout cœur avec toi.
Kero sentit son ancien maître quitter
l'hôpital et il ne réfléchit
pas plus longtemps. L'occasion de
lui parler était arrivée.
Il fila et les rattrapa rapidement. Il les
arrêta sur le trottoir qui faisait
face au complexe hospitalier.
_ Attends, Anthony, lança-t-il une
main levée vers le jeune homme. J'ai
des questions à te poser, ne te défile
pas...
_ Je t'écoute, gardien.
Samantha soupira et croisa les bras en tapotant
le bitume du pied.
_ Pas longtemps, alors, ronchonna-t-elle.
_ Tu m'as enfermé dans le livre
de Clow.
_ C'est Clow qui l'a fait, Kerobero,
précisa Anthony.
_ Clow ou toi, c'est pareil, s'énerva
la peluche en virevoltant devant lui. Pourquoi
a-t-on perdu la mémoire ?! Tu nous
a ôté nos souvenirs. Pourquoi
ça ?
_ Ce n'est pas moi qui l'ai
fait, sourit Anthony.
_ Je sais, c'est Clow Read !! s'énerva
encore Kero, ne tourne pas autour du pot,
Anthony !
_ Ce n'est pas Clow Read qui t'a
ôté ta mémoire.
La peluche se figea.
_ Qui... qui alors ? demanda-t-il, le souffle
coupé. Je croyais...
_ Ce n'est pas moi, voilà tout.
Ce n'est pas Clow. D'ailleurs,
gardien-guide, lança Anthony en s'éloignant
suivi par Samantha qui lui adressa un signe
de la main, sens-tu encore une once de son
pouvoir en moi ?
_ Que... quoi... ?
_ Clow est mort, Kerobero, se tourna-t-il.
Définitivement.
La peluche se posa sur la barrière
de sécurité qui bordait la
voie que le jeune homme traversait.
Aucune magie n'émanait de son
corps. Le fauve ne l'avait même
pas remarqué, trop habitué
à croire que Clow vivait encore en
Anthony. Mais ce n'était plus
le cas. Il était... redevenu normal.
Sakura tira une chaise et s'assit
à côté du lit de Linda.
_ Je me sens responsable. Entièrement
coupable, Linda. Me pardonneras-tu... ?
Le corps inanimée de la femme aux
cheveux longs demeura entièrement
silencieux, mu simplement par la respiration
lente qui la maintenait en vie. Sakura approcha
encore et posa une main sur le bras de la
jeune française. Le souvenir d'Agathe,
sa mère, la traversa et elle sentit
son cœur se resserrer. Elle était
coupable.
Thomas referma la porte doucement et Mathieu
posa un regard triste sur lui.
_ Tu ne veux pas la soutenir ? Elle a besoin
de toi, c'est une épreuve difficile,
pour elle. Elle est jeune.
_ Je le sais, avoua Thomas. Mais je ne me
sens pas à l'aise en présence
de Linda. Alors j'attendrais que ma
sœur sorte.
_ Mais ta présence, c'est maintenant
que...
_ Je ne peux pas. Je ne veux pas être
dans la même pièce qu'elle.
C'est comme ça.
Mathieu secoua la tête et s'assit
sur un des fauteuils du couloir.
_ Elle ne remplacera pas ta mère,
si c'est ce qui te préoccupe.
Thomas le fixa, interloqué.
_ Qu'as-tu dis ?
_ Tu ne l'aimes pas trop, je crois.
Je l'ai ressenti à tes gestes,
à tes manières. C'est
un peu... C'est un peu comme Yue.
_ Attends, que dis-tu ? lui demanda Thomas
en le rejoignant sur la banquette.
_ Elle fait partie de la vie de ton père,
elle vit avec lui. Ils mangent ensemble,
ils voyagent ensemble, ils réfléchissent
ensemble. Si quelque chose est né
entre eux...
_ Non, je ne pense pas.
_ Mais tu le crains, je me trompe ? Thomas,
ton père sait ce qu'il fait...
_ Bien sûr. Et je sais qu'il
aime profondément ma mère.
_ Mais l'épaule d'une
femme est plus concret que le souvenir d'une
disparue.
_ Comment peux-tu dire ça de ma mère
?
_ Sois objectif. C'est peut-être
dur pour lui de se l'avouer.
Thomas chassa ses idées et s'avança,
croisant ses doigts, les coudes sur ses
genoux.
_ C'est comme Yue, continua Mathieu.
Tu ne l'aimes pas.
_ Je ne l'aimais pas parce qu'il
n'avait aucune considération
pour toi. Tu passais au second rang.
_ Oui, c'est exactement ça,
tu ne l'aimais pas parce qu'il
s'appropriait une personne que tu
aimais suffisamment pour croire qu'elle
t'appartenait.
_ Mathieu...
_ Comme ton père.
Thomas se tut et baissa la tête.
_ Tu crois que papa et Linda...
_ Non, je ne sais pas. Mais si ce sentiment
l'étreint, il faudra que tu
l'acceptes. Comme tu as accepté
Yue.
Thomas se tourna vers lui :
_ Qui te dis que je l'ai accepté
? Si je dois m'accoutumer à
sa présence pour passer des moments
avec toi, alors ce n'est pas un prix
trop élevé. Ne pas te voir,
ne plus te voir, ça serait trop cher
à mes yeux.
Mathieu posa une main sur son épaule
et Thomas y posa la sienne.
Katya déposa la bougie sur l'autel
et recula.
Ce temple abritait toute son enfance. Et
bientôt, il serait détruit.
Bientôt, il serait le lieu du combat.
Elle repositionne ses lunettes de soleil
et leva les yeux au ciel. Voilà pourquoi
Clow avait tant tenu à ce que sa
famille s'installât ici. Pour
qu'elle y naquît et y vécût,
en protégeant illusoirement la cloche
lunaire. En fait, c'était pour
protéger ce sanctuaire du temps qui
filait. Il voulait garder ce lieu intact.
Il voulait que tout soit comme il l'avait
prévu pour aider Sakura.
Elle posa une main sur l'écorce
de l'arbre sacré. D'amples
ondes bénéfiques en émanaient
lentement et elle s'en imprégna.
Toute son enfance. Son adolescence. Sa première
rencontre avec le fils de Dominique. Cette
aura qu'il dégageait. Il était
bien normal de tomber amoureuse de celui
qui dégageait cette aura qu'elle
avait toujours cherchée. Toute son
enfance était là.
Elle passa sa main dans ses cheveux et inspira
profondément.
_ Katya.
Elle sourit en entendant la voix de l'être
magique.
_ Bianka. Que veux-tu ?
_ Je ne sais pas vraiment ce qu'Anthony
a décidé pour Sakura.
_ Il ne lui dira que le nécessaire.
Mais je ne comprends pas pourquoi tu lui
demandes son avis.
_ Dans mon cœur, c'est encore
mon maître. Je suis comme Kero, je
suis sentimental. Et je me rattache à
mes souvenirs.
_ Mais pourquoi ne pas chercher la présence
de Clow chez Dominique ?
_ Parce que monsieur Gauthier n'a
pas les souvenirs. Il n'a que les
sentiments.
Elle se perdit un instant dans ces pensées
mais finit par secouer la tête.
_ Enfin, souffla-t-elle en lui souriant.
Tu n'es pas un gardien de Clow, alors
fais ce que Tara te conseille.
_ Pourquoi es-tu triste, Katya ?
_ Comment oses-tu lire dans mes pensées,
gardien ? secoua-t-elle la tête.
_ Je m'en excuse. Mais ce que tu dégages
est assez négatif pour m'inquiéter.
Tu es proche d'Anthony et je te respecte
assez pour m'inquiéter.
_ Je te remercie de cette bienveillance,
Bianka. Mais c'est personnel.
_ Bien. Je n'insiste pas.
_ Au revoir...
Et il disparut.
« Personnel... »
Le téléphone de Sakura vibra
et elle s'éloigna du lit de
Linda pour prendre l'appel. Thomas
la regarda longer le couloir.
_ Allô ? Tiffany ?
_ Je commençais à m'inquiéter,
ça ne répond pas chez toi.
_ J'ai oublié de te prévenir,
excuse-moi. En fait, je suis à l'hôpital.
_ Pardon ?! Que t'est-il arrivé
?
_ Non, non, ce n'est pas moi... C'est
mon père est l'étudiante
stagiaire qui travaille avec lui. Ils ont
eu un accident...
_ Linda ?! Je peux venir ? Je sens dans
ta voix que tu n'es pas bien...
Sakura se mordilla la lèvre et sentit
les larmes remonter en elle.
_ Hmmm, fit-elle au téléphone.
_ Attends-moi devant, je ne tarderai pas.
Elle rangea le téléphone et
se dirigea vers les escaliers. Thomas se
leva ; elle tourna dans le couloir.
_ Où va-t-elle ? demanda-t-il.
_ Tu ne veux pas aller la voir ? lui proposa
Mathieu.
_ Si ! Tu as raison...
Episode 27.3 : Le baiser.
Dominique se redressa sur son lit. Il s'assit
et posa son front au creux de sa main. Une
terrible douleur l'avait envahie.
Mais par-dessus tout, il sentait le pouls
de son amie étudiante. Linda... Il
sentait son cœur, non loin. Les battements
lui parvenaient à peine. Il poussa
les draps et sortit les jambes.
_ Quelle douleur...
Il se leva et s'appuya à la
porte du placard pour s'habituer à
ce changement de position. Il se dirigea
difficilement vers le couloir
_ Sakura ?
_ Ah, Thomas... Tu n'avais pas besoin
de venir, j'attends Tiffany.
_ Ca va aller ? S'il y a quelque chose
qui ne va pas...
_ Non, non, je t'assure.
Il la vit remuer doucement sur place, visiblement
préoccupée. Elle s'agita
un peu plus quand il posa une main sur son
bras.
_ Sakura...
_ Je te dis que tout...
Il la prit contre lui et elle passa ses
bras dans son dos. Elle ne put retenir ses
larmes et ils se turent un long moment.
Il serrait sa sœur entre ses bras.
Cela le fit sourire. Ils s'étaient
rapprochés, tous les deux, et cela
ne lui déplaisait pas vraiment. Il
perdait peu à peu cette image du
grand frère méchant qui les
avait liés durant tant d'années.
Et au fond de lui...
Dominique traversa le couloir et trouva
la porte de la chambre de Linda du premier
coup. La jeune femme inconsciente était
étendue sur son lit. Sa vue se troublait
progressivement et il ferma d'un geste
la porte qui se claqua. Il prit appui sur
le meuble qui faisait le coin et tenta de
se concentrer sur la distance qu'il
devait encore parcourir pour rejoindre le
lit de Linda. Quand il posa la main sur
les draps, la vision totalement embrouillée,
il s'y assit.
Il prit la main douce et fine de la jeune
femme et la serra contre lui.
_ Il est l'heure, murmura-t-il, les
yeux mi-clos.
_ Je le sais, répondit une voix profonde
venue de nulle part. Pourquoi suis-je encore
en vie ?
Il ouvrit un œil et posa son regard
sur sa jeune amie et collègue, inconsciente.
_ Parce que le temps a fait un bond en arrière.
_ Alors mon heure est de nouveau venue ?
_ Ne dis pas ça. Pourquoi penser
à la mort alors qu'une nouvelle
vie t'attend ?
_ Quelle nouvelle vie ? Tu ne comprends
pas.
_ J'essaie, tu sais, souffla-t-il,
désespéré. J'essaie.
_ Juste une chose, Dominique...
_ Quoi ?
_ Une chose que Linda voulait plus que tout
et que je veux lui offrir.
Il ouvrit lentement les yeux et patienta.
_ C'est à cause de moi, l'accident,
avoua Sakura.
_ Que dis-tu ? Non, je t'assure...
_ Si. Je n'ai pas vu arriver la voiture
et c'est en voulant m'éviter
que papa a dérapé...
Elle recula pour le regarder dans les yeux
et il haussa les épaules.
_ L'essentiel n'est pas de savoir
comment c'est arrivé, dit-il
alors. Mais comment cela va se terminer.
_ Je le sais, murmura-t-elle. Je le sais
moi... J'ai...
_ Comment ça ?
_ Je... hésita-t-elle. Je sais ce
qui va arriver. Et je dois l'empêcher.
_ De quoi parles-tu... ?
Elle pinça ses lèvres quand
la voiture de Tiffany pénétra
sur le parking de l'hôpital.
_ Attends, réfléchit-elle,
les yeux grands ouverts...
Tiffany lui avait téléphoné,
Thomas l'avait rejointe. Quatorze
heures allaient sonner au clocher non loin...
L'écho sourd des cloches lui
parvint alors et Thomas leva les yeux vers
l'horizon, dissimulé derrière
les lignes successives d'habitations.
Une drôle d'impression...
_ C'est maintenant...
_ Quoi ?
Elle se mit à courir dans les escaliers.
Comment avait-elle pu oublier cet instant,
l'instant pour lequel elle était
venue ?!
Pour éviter de faire la même
bêtise une seconde fois...
Elle courait à perdre haleine dans
les couloirs.
Le corps de Linda se redressa et la jeune
femme ouvrit les yeux.
_ Dominique... susurra-t-elle.
Il apposa un doigt sur ses lèvres
et elle ferma les yeux, chassant une larme.
Elle se sentit attirée par lui et
ses bras se posèrent autour de son
cou.
Sakura arrivait à grandes enjambées,
les poumons en feu. Ce baiser... Cette lumière
qui avait surgi... Et le corps de Linda
se relâchant sur le lit, sans vie...
Elle revit encore le visage heureux de la
jeune femme qui retombait sur son coussin.
Ses bras glissant autour du cou de son père,
et s'écrasant mollement autour
d'elle.
Leur lèvres qui se séparent...
Ses idées s'éclaircirent
d'un coup. Les paroles de Bianka lui
revinrent.
Elle arrivait à la porte et elle
posa une main sur la poignée.
« Que mon pouvoir de Mémoire
trace le chemin de la vérité
dans vos esprits... »
Il avait dit : « dans VOS esprits
» ! Elle ne s'en serait pas
rappelé sans lui ! Le retour avait
presque effacé sa mémoire...
Il l'avait aidée, elle aussi.
Elle sentit l'aura puissante qui émanait
du bâtiment. C'était
une force... Il y avait une force en jeu.
Et le baiser avait tué Linda...
Elle poussa violemment la porte et le corps
de Linda retomba en arrière. Le coussin
s'enfonça mollement sous elle
et les bras de la jeune femme glissèrent
doucement. Sakura secoua la tête,
ne voulant pas le croire... Dominique se
tourna vers elle et ne sut quoi dire. Il
leva une main vers sa fille qui s'était
figée. Sa mémoire lui était
revenu trop tard... Elle posa une main sur
sa bouche et fit un autre pas en arrière.
Les cheveux de Linda s'étalèrent
sur le drap et sa tête pivota sur
le côté.
Sakura se mit à pleurer et s'enfuit.
Elle parcourut le couloir en sens inverse
et redescendit à tout vitesse. Elle
courait. Elle fuyait ce destin atroce auquel
elle n'avait rien pu faire. Elle qui
avait souhaité ce retour, elle avait
tant désiré modifier cet instant...
Elle croisa Tiffany et son frère
mais ne s'arrêta pas.
« Sakura ne pourra changer que ce
qui est modifiable » entendit-elle
Anthony répéter en elle.
« QUE ce qui est modifiable... »
Elle se retrouva vite sur le trottoir et
elle traversa la rue.
Un bras puissant la retint et la tira contre
lui alors qu'une voiture les frôlait...
Le brassement de l'air au passage
du véhicule la figea. Et si personne
ne l'avait arrêtée...
?
_ Où allais-tu, voyons... ?
_ Brice...
_ Ne dis rien, chasseuse. Ne me remercie
pas. Je ne fais pas ça pour toi...
Elle reprit son souffle et il lui sourit
:
_ Je fais ça parce que je suis conscient
que toi seule pourra lutter contre le Fléau.
_ Je n'ai même pas pu sauver
une amie... s'asséna-t-elle,
amère.
Un petit rire le secoua et elle fronça
les sourcils :
_ Tu parles de Linda Carmin ? Elle est sauve...
_ Mais je...
_ Tu comprendras plus tard, ne t'en
fais pas.
_ Tu la connais ?
Il sourit amicalement en passant une main
dans ses cheveux avant de disparaître.
Linda toussa soudain et ouvrit doucement
les yeux.
_ Dominique ? Que s'est-il passé
?
_ Chuuut... Il y a du travail en retard
à l'université, lui
confia-t-il, le visage lumineux. Alors rétablis-toi
vite.
Elle esquissa un sourire en réponse
et inspira profondément.
_ Tu ne m'as pas tuée... s'étonna
la voix profonde. Tu aurais pu. Le contact
de nos lèvres, ton pouvoir. J'aurais
été anéantie.
_ Pourquoi vouloir mourir ? Je ne pouvais
pas tuer quelqu'un qui me le demandait.
Et de plus, je tiens à Linda. C'est
quelqu'un qui ne mérite pas
de disparaître. Au contraire de toi,
je me suis souvenu de cette journée
effacée. Et je n'ai pas répété
mon erreur. Il faut que tu vives.
_ Il faudra pourtant bien qu'elle
meure...
_ Peut-être. Mais pas de mes mains.
Je laisse ce travail à celle qui
a été choisie.
_ Pourquoi es-tu si gentil avec moi ?
_ Parce que la force qui te guide n'est
qu'ombre et mort. Tu avais le droit
de goûter à autre chose. Tu
le désirais.
Linda tourna la tête et la voix se
tut un court instant.
_ Merci de m'avoir donné cette
affection, Dominique, mais...
_ Oui, je sais... Ton maître va te
rappeler à lui.
_ Et j'oublierai forcément
ce sentiment.
_ Qui peut dire qu'on oublie à
jamais un plaisir ?
_ Adieu... souffla finalement la voix.
_ Vous parlez tout seul, professeur ? sourit
Linda en lui lançant un regard amusé.
_ Pas vraiment. Allez, il faut te reposer.
Sakura était accoudée à
sa fenêtre. Tant de choses étranges
s'étaient déroulées
dans cette journée qu'elle
avait besoin d'un peu de calme. Linda
était saine et sauve. Dominique ne
garderait pas son bandage à la tête
très longtemps.
Kero s'assit à côté
d'elle et observa le ciel étoilé.
_ Je n'ai pas eu mes réponses,
lui avoua-t-il, déçu.
_ Je crois que les réponses viennent
avec le temps.
_ Une veine de philosophe, ce soir ?
_ Peut-être. Je me disais que je n'avais
pas capturée Time encore.
_ Et qu'attends-tu ? Si ça
se trouve elle est...
_ Non, s'il est venu à l'hôpital,
c'était pour me voir, en fait.
Le Temps a accepté de me céder
son pouvoir pour sauver Linda. Et je ne
veux pas plus.
_ Euh, chasseuse, c'est une force,
tu n'as pas oublié ? Une force
!! F. O... commença-t-il à
épeler en mimant les lettres gigantesques
d'un panneau lumineux, R. S...
_ non, C.
_ Euh... Oui, peut-être. C et E. Une
force, quoi.
Au-dessus de la maison, deux silhouettes
patientaient en silence, l'une assise
élégamment sur le faîte
du toit, les jambes croisées dans
une tenue ample et droite sur ses jambes
profilées, et l'autre debout
à ses côtés, les bras
croisés, les cheveux en bataille
caressés par le vent calme. Une ombre
s'avança entre elles et la
femme dévisagea la force :
_ Nous t'avons libérée
du Fléau. Et en échange, tu
nous as aidé à sauver une
vie. Nous sommes quittes !
Yolis acquiesça et écarta
les bras :
_ Le monde est à toi. Mais où
que tu ailles, le Fléau sera sur
tes pas. Il te reste une solution. L'unique
solution pour vivre encore longtemps...
_ Sakura, souffla Tara.
Time posa ses yeux lumineux sur les deux
gardiens et abaissa sa capuche sur son regard.
_ Très bon choix, sourit Yolis.
Time se décomposa en filament de
couleurs et s'envola vers la fenêtre
de la chambre où il se laissa envelopper
dans une carte qui se créait devant
Sakura. Elle l'attrapa sans comprendre
et jeta un œil vers le ciel.
_ C'est Time !
Kero était soufflé. Ahuri,
il s'assit sur le bureau.
_ Et ben voilà, lança-t-elle
triomphante, je l'ai eue ! Et une
de plus !
