Chapitre 6 : Imprévus au bal

Parées grâce à la générosité d'Elizabeth, qui se prenait au jeu d'avoir des invitées chez elle, Julie et Leslie entraient à sa suite dans la grande salle de réception. Les pirates s'étaient retirés dans les montagnes, laissant les deux adolescentes au soin de la Reine des pirates. Elles furent toutes accueillies, suivies comme leur ombre de Joke, par le propriétaire de la demeure, un obscur responsable politique de la région. Trapu, le nez pointu comme un aigle, il déplut fortement aux trois jeunes femmes, qui le saluèrent avec l'hypocrisie polie habituelle – celle qui traverse les siècles.

Elles traversèrent la piste de danse encore vide pour aller prendre place dans des fauteuils ombragés dans un coin. Il leur déplaisait à toutes de participer à ce bal – sauf peut-être à Julie qui s'amusait de l'expérience – mais le regard sévère de Joke leur imposait le silence quant à leur morosité. Un flot de nobles et de bourgeois parvenus s'élançait dans la salle, réchauffant l'atmosphère par leur babillage incessant. Julie et Leslie échangèrent un regard affligé. Depuis qu'elles avaient réussi à réunir Jack et Elizabeth, leur principale attente était d'en finir avec toute cette folie. Il faudrait d'abord passer par ça. Et par tant d'autres choses.

« Regardez, le jeune homme, là-bas, lança Elizabeth dans un élan discret. »

Les deux cousines suivirent son regard et tombèrent sur un grand échalas affublé d'une perruque blanche d'où s'échappait des volutes de poudre blanche, une mouche au-dessus de la lèvre. Elles éclatèrent de rire.

« Vous ne le trouvez pas séduisant ? demanda Elizabeth, visiblement surprise. »

Elles froncèrent les sourcils, pensant que la pirate se fichait d'elles.

« Vous voulez dire que c'est votre genre ? s'enquit Julie, ne trouvant pas d'expression d'époque.

- Mon genre ? Comment ça ? S'il me plaît ? Sans doute, mais il est assez jeune. »

Leslie pouffa.

« Pour être franche avec vous, il est ridicule. Perruques et mouches, c'est tellement… bouffonesque.

- Oui, nous préférons les hommes… du peuple, appuya Julie avec conviction.

- Ah oui ? fit Leslie sur un ton éloquent à l'égard de sa cousine. Je vois. »

Elizabeth haussa les épaules, posant les mains sur son ventre. Intervint Joke, qui s'ennuyait et se sentait d'agacer sa Maîtresse.

« Madame Turner, j'aimerais que vous alliez danser. Si vous restez ainsi assise je crains…

- Oui, oui, je sais ! s'énerva Elizabeth. Que je ne passe pour une fauteuse de trouble… Vous êtes horripilant quand vous vous y mettez, capitaine. Puisque vous êtes là, invitez-moi.

- Pas moi, madame, on se poserait des questions.

- Ah ! Des questions ! Mais voyons comment pourrait-on penser que je trompe mon mari avec vous !

- Avec moi ? Qu'est-ce que j'ai ?

- Quatre joues ? proposa Leslie.

- La petite potiche va fermer gentiment ses mâchoires !

- Que c'est charmant, grinça l'intéressée. »

Un homme d'âge mûr s'approcha d'elles, aussi Leslie ravala ses injures. Elizabeth se leva, salua de la tête et sourit. La parfaite représentante du gouverneur.

« Je suis ravi de vous voir en forme, madame Turner.

- Moi de même, monsieur Smith. Comment va madame Smith ?

- Elle se porte le mieux du monde, mais elle est en voyage chez sa sœur en ce moment, ce qui explique son absence ce soir. »

La veinarde, fut la pensée commune à quelques nuances de langage près d'Elizabeth et ses hôtes.

« J'ose espérer que son voyage lui apportera satisfaction.

- Me présenterez-vous vos amies ?

- Bien entendu. Voici Mlle Julie Martin, et sa cousine de par leurs pères, Elizabeth Martin. »

Le maquillage de Leslie la rendait assez différente de la jeune pirate presque lapidée, aussi Smith n'y rapporta pas son attention. Tout ce qui l'intéressait se révéla dans cette unique demande :

« Voulez-vous danser ? »

Leslie mima un haut-le-cœur et sa cousine étouffa un rire tandis qu'Elizabeth acceptait. Smith ne la lâcha pas de la soirée, et les deux adolescentes refusèrent toutes les invitations. Vers onze heures, alors qu'elles bâillaient comme des bienheureuses, le bâtiment fut secoué de toutes parts. Elles se levèrent, lançant des regards méprisants aux femmes qui hurlaient. Pour ajouter au dramatique de la chose, un garde dépenaillé muni d'une torche déboula dans la maison, et, dans le silence qui suivit son apparition, hurla :

« Nous sommes attaqués ! »

Ce fut le chaos. Tout le monde commença à courir vers l'extérieur sans attendre de connaître d'où l'attaque venait. Aussi ils pouvaient tout aussi bien se précipiter dans la gueule du loup.

« Ils peuvent pas attendre pour foutre la merde ? lança Leslie dans un langage châtié.

- Apparemment non, répondit Joke. J'espère que ce n'est pas cet idiot de Jack qui fait des siennes.

- J'espère oui. Où est Elizabeth ? »

Joke eut l'air paniqué.

« Là, Smith l'entraîne.

- Quel porc !

- Vers où ? demanda Julie qui ne la voyait pas.

- Vers une autre pièce. »

Ils s'élancèrent tous les trois à leur suite. Ils surprirent Elizabeth giflant Smith et lui crachant au visage. Joke sortit son poignard et le mit sous la gorge du nobliau, qui fit sur lui tant il eut peur.

« Ça va, Joke, je maîtrise la situation, gronda Elizabeth. Monsieur Smith, je crains que vous ayez perdu toute estime à mon regard. Et je ferai en sorte qu'on sache que vous avez une attitude des plus déplorables. En particulier votre femme.

- Vous ne feriez pas cela ! s'exclama Smith, blanc de haine.

- Et pourquoi pas ? Après tout, vous m'avez outragée. »

Cessant de s'intéresser à lui, elle s'en détourna et sourit à Julie et Leslie, qui observaient la scène avec une certaine inquiétude.

« Allons voir ce qui se passe dehors, mesdemoiselles. »

Joke assomma Smith qui s'écroula avec fracas.

« On sort par derrière ! Si nous sommes attaqués, autant ne prendre aucun risque. »

On reconnaissait bien le sauve-qui-peut pratique des pirates. Mais à peine furent-ils revenus dans le hall que les danseurs y rentrèrent de nouveau, toujours hurlant avec une grande originalité, et fermant les portes à double tour. Elizabeth se présenta au premier venu et lui demanda qui était l'auteur de l'attaque.

« Des pirates, Madame.

- Quels pirates ?

- Des anglais, sans aucun doute possible. Ils sont organisés. Ils brûlent tout.

- Mais s'ils brûlent tout, qu'est-ce qu'on fiche ici ? s'écria Julie.

- Oui, nous devons sortir.

- Mais ils nous tueront !

- Vous valez cher, ils vous garderont ! assura Leslie avec un sourire inquiétant.

- Qu'est-ce…

- Sortons maintenant. Les nobles apprennent bien à se battre, ou ne savent-ils que danser ? demanda Julie. Non mais vraiment !

Ceux qui étaient à portée de voix firent mine de ne pas entendre, mais Elizabeth se dirigea avec détermination dehors. Evidemment. Elle ne craignait rien. Qui osait porter la main sur le roi des Pirates, à l'écart d'une véritable bataille navale, avait le droit à un châtiment typique. Le Kraken était une fée enchanteresse à côté.

Un murmure de stupéfaction courut sur son passage, mais elle repoussa brutalement ceux qui l'empêchait d'ouvrir la porte. Les battants bougèrent, les pirates voulurent s'élancer, et l'aperçurent, qui brandissait la médaille la distinguant comme Reine des Pirates. L'effet fut immédiat et époustouflant. Les pirates stoppèrent d'un seul coup, se concertèrent rapidement du regard, et partirent sans demander leur reste. Les hommes qui se trouvaient à quelques pas derrière Elizabeth se félicitèrent mutuellement de leur succès. Elizabeth rangea son médaillon avec précaution, dans un endroit où personne ne pouvait le trouver. Puis elle affecta un air choqué et retourna à l'intérieur chercher ses hôtes.

Quand elles rentrèrent à la maison du gouverneur, quelques lumières brillaient encore, les servantes ayant été réveillées par le fracas, sans doute. La raison était toute autre. En effet, dans le salon, Jack attendait, nonchalamment avachi dans un fauteuil d'époque, un verre de bourbon tournant dans sa main droite.

- Jack ! s'écria Elizabeth. Seriez-vous suicidaire ? Allumer les lumières, à quoi est-ce que ça rime ?

- Il va tout saloper en plus, murmura Leslie à l'oreille de Julie, qui acquiesça avec une grimace.

- Elizabeth, Elizabeth, ma chère. Que craint le célèbre capitaine Jack Sparrow ? A vrai dire quand j'ai vu débarquer au loin nos chers amis anglais… Je dis « nos », vous comprenez, je vous inclus…

- Oui, soit.

- Je me suis dit que vous ne pourriez résister à l'envie d'étaler votre pouvoir. Celui que vous me devez.

- C'est mesquin comme attitude.

- C'est piratesque, contesta Leslie.

- La petite Eliza est perspicace. Je me suis donc dit que je pourrais faire valoir votre générosité et votre conscience…

- Si vous en veniez au but, Jack, interrompit Elizabeth.

- Pour que nous partions tout de suite. Mes hommes s'ennuient.

- Si je comprends bien, vous me demandez maintenant gentiment mon avis, ou vous m'emmenez de force ? »

Maintenant que Jack avait Elizabeth sous la main, grâce à Julie, il ne comptait plus la laisser filer. Après tout, jouer un petit tour à son ami capitaine du Hollandais Volant était tout à fait de son goût.

« Il peut toujours essayer !

- Joke, tu es tellement romanesque, soupira Jack. Le chien-chien fidèle à son maî-maître qui lui obéit au doigt et à l'œil. Elizabeth est assez grande pour décider ce qu'elle veut faire. Tout le monde est de cet avis. Sauf toi.

- Très bien, nous partons.

- Maintenant ? demandèrent Joke et les cousines en chœur.

- Oui maintenant. Je veux me rendre sur la tombe de mon père, à la campagne, et me reposer l'âme.

- Rien que ça, murmura Leslie, sarcastique. »

Elizabeth appela une servante qui descendit les yeux gonflés de sommeil, la chemise de nuit en désordre. Jack se dissimula dans les rideaux.

« Je souhaite partir en voyage. Joke sera mon garde, pas besoin de plus d'escorte.

- Cette nuit, Madame ? Mais vous n'avez rien préparé ! Qu'est-ce qui vous presse tant !

- Vos questions, Anne.

- Pardon, Madame.

- Vous ferez dire en ville que j'ai quitté la ville de nuit pour éviter le marché du matin et les colporteurs.

- Bien Madame. Combien de temps serez-vous absente ?

- Je ne sais. Feu mon père sera un baume apaisant et reposant.

- Mr Turner n'aimerait pas vous voir partir dans votre état.

- Il n'est pas ici.

- Oui, Madame.

- Vous pouvez aller vous recoucher, Anne. »

La servante, hochant la tête, remonta en marmonnant dans sa moustache. Jack applaudit, faisant cliqueter ses bagues.

« Je rêve ou ça sent le paprika ? murmura Julie à l'adresse de Leslie.

- Celui dans le deuxième épisode ?

- Pouah !

- Bravo, Elizabeth, quel numéro d'autorité. Pouvons-nous partir, à présent ?

- Pas avant que je me sois changée, ainsi que mes amies, voyez-vous.

- Vous savez, se changer, fit Julie devant l'air ahuri de Jack.

- Oui, enlever des vêtements pour en mettre de propres. Vous devriez essayer, un jour, approuva Leslie. »

Elles s'éclipsèrent, laissant Jack et Joke ensemble. Quand elles descendirent en tenues de voyage, et armées, ce fut pour les voir en garde en face l'un de l'autre.

« En route ! ordonna Elizabeth sans détour, et les deux hommes rangèrent leurs rapières, sachant bien qu'ils auraient l'occasion de faire ça plus tard. »