Chapitre 7 : Hommes du peuple

Le groupe embarqua donc en plein milieu de la nuit, Joke et Jack ne cessant de se disputer à voix basse, au grand agacement d'Elizabeth, qui finit par leur intimer l'ordre de la boucler.

« Excusez-moi, Madame Turner, mais ce pirate est tellement arrogant que si je le laisse avoir le dernier mot, sa tête enflera tellement qu'elle explosera, et ce n'est pas ce que nous voulons, n'est-ce pas ?

- Quand je disais chien-chien à sa maîtresse, je crois que j'étais loin de la vérité, ironisa Jack. Mon pauvre vieux, tu es pitoyable. Ce sont aux hommes de commander aux femmes, et non l'inverse…

- Cette conversation est vraiment passionnante, répliqua Elizabeth d'une voix charriant des glaçons. Néanmoins, si vous ne voulez pas que la garde ne rapplique, alertée par le bruit que vous faites, je vous conseille de vous taire ! Tous les deux ! »

Les deux capitaines s'affrontèrent du regard, puis Joke finit par se détourner avec une exclamation dédaigneuse. Elizabeth et les cousines fusillaient Jack du regard.

« Bien, si nous montions à bord ? proposa-t-il avec insolence. »

Le lendemain matin, de bonne heure, le pirate eut la surprise de voir Elizabeth se précipiter vers le bastingage pour y vomir tripes et boyaux, suivie de près par Joke. Etrange, songea-t-il, je ne me souviens pas qu'elle ait le mal de mer, d'habitude… Intrigué, il décida de s'approcher pour en avoir le cœur net.

« Alors, mon ange, vous êtes malade ? Pourtant la mer est calme, et je ne me souviens pas vous avoir déjà vue malade à bord de mon navire, bien que vous l'ayez souvent fréquenté…

- Occupe-toi de tes affaires, Sparrow, cracha Joke.

- Laissez, il essaie de vous provoquer. Ignorez-le, c'est ce que vous avez de mieux à faire, conseilla Lizzie avant de se pencher à nouveau par-dessus le bastingage.

- Seriez-vous malade, trésor ?

- Vos sentiments pour moi ne vous autorisent pas à vous enquérir de ma santé, Jack.

- Mes sentiments pour vous ? Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. Ah, attendez… vous faites allusion à ce baiser que vous m'avez volé, je suppose ? Etant donné l'ardeur que vous y avez mise, je dirais que c'est vous qui avez des sentiments pour moi, et non l'inverse. »

La jeune femme le gifla.

« Je suis pas sûr de l'avoir méritée, celle-là… marmonna-t-il.

- Si j'avais des sentiments pour vous, comme vous dites, vous croyez vraiment que je serais mariée à Will, et que j'attendrais son enfant ?

- Madame Turner ! »

Trop tard, la révélation avait été faite. Jack cligna des yeux sous le choc. Enceinte. Elizabeth était enceinte… La jeune femme plaqua ses mains sur sa bouche.

« Oh, fit-il d'une voix atone. Je vois. Dans ce cas, mes félicitations…

- Si vous le répétez à qui que ce soit, menaça-t-elle, je vous jure…

- Que vous autoriserez ce gamin qui se dit capitaine à me découper en tranches, je sais. Ne vous en faites pas, Lizzie, je serai une tombe. »

Les deux cousines avaient, de loin, assisté à l'échange et se retenaient à grand-peine d'éclater de rire. Elles ne pouvaient cependant s'empêcher d'arborer un sourire amusé, tout en sachant qu'Elizabeth en serait encore plus irritée.

« On peut savoir ce qui vous amuse, toutes les deux ? demanda-t-elle tandis qu'elles s'approchaient.

- Oh, rien, mentit Leslie. Rien du tout.

- C'est juste que… vos disputes avec le capitaine Sparrow…

- Oui, eh bien ?

- On dirait des chamailles de vieux couple, acheva Julie.

- Je vous demande pardon ?

- Vos disputes avec le capitaine…

- Oui, j'ai bien compris ! Ce que je veux savoir, c'est de quel droit vous suggérez que moi et Jack…

- Vous l'avez embrassé, rappela l'adolescente.

- Pour le livrer au Kraken et sauver Will et l'équipage !

- Bien sûr, Votre Altesse. Veuillez nous excuser, rattrapa Leslie. Nous n'évoquerons plus ce sujet en votre présence. »

Julie dévisageait sa cousine avec incrédulité. Elle qui avait l'habitude de dire ce qu'elle pensait quand elle le pensait, venait de se montrer aussi hypocrite que possible. Tandis que la jeune femme s'éloignait, elle demanda :

« Je peux savoir ce qui t'a pris ?

- Tu veux qu'on retourne dans notre monde, oui ou non ?

- Oui, mais…

- Et pour ça, il faut que Calypso nous y renvoie, n'est-ce pas ?

- Oui, admit-elle, mais…

- Et pour faire ça, il faut qu'on réunisse Elizabeth et Jack ?

- Oui, mais…

- Donc, il ne faut pas les brusquer, ce serait le meilleur moyen qu'elle se braque, et là on serait dans la… tu vois ce que je veux dire ?

- Oui, je vois. Mais je n'aurais jamais cru que tu puisses faire preuve d'hypocrisie un jour…

- Je sais très bien faire preuve d'hypocrisie quand le besoin s'en fait ressentir. Et puis disons que je me moquais plutôt d'elle. Elle ne savait plus où se mettre. »

Les matelots commençaient à sortir sur le pont. Julie s'éclaira en apercevant Thânh.

« Viens, Leslie, je vais te présenter quelqu'un.

- Quelqu'un ? Qui donc ?

- Tu verras, fit-elle en l'entraînant. Mr Trinh !

- Bonjour, mademoiselle Martin, répondit-il en se retournant. Belle journée, n'est-ce pas ?

- Oui, acquiesça-t-elle en souriant. Je vous présente ma cousine, Leslie Martin. Leslie, voici Thânh Trinh.

- Enchanté, mademoiselle. "Leslie"… un diminutif pour Elizabeth ?

- Non, c'est ce que tout le monde croit, mais je m'appelle vraiment Leslie. Ravie de vous connaître, Mr Trinh. Vous êtes asiatique, n'est-ce pas ?

- Je crois que c'est assez évident, s'amusa-t-il. »

Leslie eut bien envie de lui faire ravaler son sarcasme mais elle se retint.

« Je viens d'une province à côté de Singapour. Excusez-moi, mais je dois aller faire mon travail. Ce fut un plaisir de vous rencontrer, mademoiselle.

- Merci.

- Mlle Martin, fit-il en embrassant délicatement la main de Julie.

- Au revoir, Mr Trinh, et à bientôt, j'espère. »

Leslie nota que sa cousine avait rougi. Elle roula des yeux.

« Les hommes du peuple, hmm ?

- Pardon ?

- C'est bien ce que tu as dit à Elizabeth, non ?

- Oui…

- Je me doutais bien qu'il y avait anguille sous roche avec un pirate…

- C'est ridicule ! Je ne suis pas amoureuse de lui !

- Non, bien sûr.

- Je te jure ! D'accord, j'admets qu'il est beau… pourquoi tu grimaces ?

- Tu le trouves beau, toi ?

- Oui, toi tu n'as pas de goût… il est beau, gentil et galant, mais… je le connais à peine !

- C'est tout ce que tu as trouvé comme argument ? Moi je te dis que tu es amoureuse, Julie, ou que tu le seras bientôt ! »

Secouant la tête avec exaspération, Leslie s'éloigna, préférant laisser sa cousine réfléchir à ce qu'elle lui avait dit.