Chapitre 13 : L'angoisse

Il fallut une semaine au Black Pearl et à l'Empress pour rejoindre la terre la plus proche. Mais ils rattrapèrent ce retard par un zèle étonnant. En effet, à peine les navires eurent-ils accosté, que les deux équipages se précipitaient à terre. Seuls restaient à bord Jack, Gibbs, Julie, Leslie, Huang, Joke, et chose étonnante, Anamaria. Celle-ci expliqua :

« Le capitaine Turner est une Reine juste, et j'aurais de la peine à la voir mourir. Cependant, je serais incapable de reconnaître un médecin d'un militaire, aussi je préfère rester à bord pour monter la garde. »

Jack n'écoutait rien de ce qui se disait. Il restait au chevet de sa Lizzie, de sa Reine bien-aimée, lui caressant de temps en temps le visage. Depuis qu'il l'avait trouvée, gisant inconsciente sur le pont, il ne disait plus un mot. Chacun s'accordait sur le fait que ce désespoir visible était terriblement poignant. Leslie et Julie, elles, se souciaient de la survie de la jeune femme, et de son bébé. En effet, comme Leslie le rappelait à ceux qui ne parlaient que de la survie de leur Reine :

« Si le bébé est mort, votre Reine tant aimée ne tardera pas à mourir elle aussi, tellement elle sera désespérée ! Alors pensez un peu à lui, aussi. Parce que la survie de l'une dépend de la survie de l'autre. »

Au bout de deux heures, une file de médecins débarqua sur le Pearl, se succédant au chevet de la Reine des pirates. Chacun leur tour, ils l'examinèrent, et chacun leur tour, ils répondirent :

« Je suis désolé, je suis incapable de la réveiller. Peut-être un des mes confrères trouvera-t-il quelque chose ; si ce n'est pas le cas, elle est condamnée.

- Assez ! hurla Jack quand le dixième médecin répéta la même chose. Ça suffit ! Je ne veux plus vous entendre dire que vos ne pouvez rien faire ! Sortez, sortez tous ! Dehors ! »

Chacun restant pétrifié devant la sortie du capitaine, il se chargea lui-même d'expulser les médecins du Pearl : les poussant vers la sortie, il jetait à l'eau ceux qui tentaient de protester. Quand il n'y eut plus aucun médecin à bord, Sparrow se tourna vers l'équipage. Impressionnés par ce brusque élan de colère qui n'était pas du tout familier chez le « plaisant Jack », celui-ci resta coi devant sa déclaration :

« Si dans une semaine, la Reine ne s'est pas réveillée, elle et son enfant devront être considérés comme morts. En attendant, laissez-moi seul avec elle. »

Il s'enferma dans la cabine, et ceux qui s'approchaient d'assez près pouvaient l'entendre sangloter comme un enfant.

Plus l'échéance approchait, plus Leslie et Julie commençaient à désespérer que la jeune femme se réveille. Joke, quant à lui, ne cessait de répéter :

« C'est de ma faute, j'ai failli à ma mission. Le capitaine Turner m'a chargé de la protéger, et maintenant elle va mourir parce que je n'ai pas su la protéger d'une attaque de pirates. »

Agacée, Leslie finit par lui répondre :

« Oh, taisez-vous un peu, Joke ! Ce n'est pas de votre faute, mais de la sienne ! Quand on est enceinte de six mois, on ne se jette pas dans une mêlée, on s'enferme dans sa cabine et on attend !

- Assez ! C'est dur pour tout le monde de voir Lizzie ainsi, intervint Julie, alors ne commencez pas à vous disputer ou j'en prends un pour taper sur l'autre ! »

Leslie se détourna vers la mer, dépitée. Observation qui l'amena à penser à la déesse de l'océan. Tout ça, c'est de ta faute, Calypso ! Si tu ne nous avais pas confié cette mission, on ne serait jamais allées à Port-Royal, et Elizabeth ne serait jamais partie de chez elle ! Elle… Soudain, ses yeux s'écarquillèrent. Mais bien sûr ! C'est ça, la solution ! Calypso ! On peut la contacter avec les pinces de crabe !

« Julie ! appela-t-elle. Viens par là !

- Qu'est-ce qui te prend, de hurler comme ça ? demanda sa cousine en s'approchant. Tu as perdu la tête ?

- J'ai trouvé la solution !

- Tu en as, de la chance. Quand tu en auras marre de faire l'andouille, préviens-moi.

- Mais non, mais écoute, idiote ! Tu as oublié pourquoi on était là ?

- Parce que Calypso nous y a amenées, soupira Julie.

- Et pourquoi elle l'a fait ?

- Pour réunir Jack et Elizabeth. Je ne vois toujours pas…

- Regarde. Tu te souviens de ça ? »

Elle sortit sa pince de crabe de sa tunique.

« Les pinces de crabe ? Oui, bien sûr, Calypso nous les a données pour… Mais bien sûr ! T'es un génie, Leslie !

- N'exagérions rien. Toutefois si ça c'est pas un cas d'urgence, alors rien ne le sera !

- Absolument ! On fera ça ce soir, dans la cabine. Si on fait ça ici, on est sûres de passer pour des sorcières. Et je crois pas qu'ici elles soient très appréciées… »

A la nuit tombée, les adolescentes s'enfermèrent dans la cabine et sortirent les pinces de crabe. Julie se gratta la tête.

« Bon, on fait comment pour l'appeler maintenant ?

- 36 15 Calypso, proposa Leslie, provoquant un rire nerveux de sa cousine.

- Bon, on va essayer de la manière la plus simple…

- Faut essayer, approuva Leslie.

- Calypso, ramène tes fesses, on a besoin de toi !

- Mais ça va pas ? Tu veux te faire foudroyer ? s'esclaffa Leslie.

- Qui, moi ? Non, je veux juste...

- QUI OSE APPELER LA DEESSE DES MERS ?

- …la faire venir, compléta Julie triomphante. Non mais c'est bon, arrête de te faire passer pour une déesse ! On le sait bien, que t'es juste une nymphe, figure-toi !

- QU'EST-CE QUE VOUS VOULEZ ?

- Déjà, que tu arrêtes de te la péter en faisant ta grosse voix ! Ensuite, que tu nous rendes un service ! Enfin, un service… ça devrait aussi te servir !

- Tiens donc ! Je peux savoir à quel moment vous avez échoué ? Will et Elizabeth Swann sont réunis ?

- Pas du tout ! On a été attaqués par Barbe Noire, et Lizzie est inconsciente. Il faut que vous la guérissiez, elle et son bébé.

- Pourquoi devrais-je guérir un rejeton qui n'était pas censé venir au monde ?

- Parce que si vous le guérissez pas, il mourra, et Lizzie le suivra.

- Oh, très bien, capitula Calypso. Où est-elle ?

- Dans la cabine de Jack, il n'a pas arrêté de la veiller. »

Tandis que la nymphe sortait de la cabine en se donnant des airs, Leslie glissa à sa cousine :

« Tu vis dangereusement, toi, des fois.

- Tu sais que tu me fais penser à mon père, toi, des fois ? Il adore me dire ça…

- Je préfère prendre ça pour un compliment, grinça-t-elle. Hé, où elle va ? Elle va se faire repérer ! »

En effet, Calypso se dirigeait droit vers la cabine, sans se soucier d'être vue. D'un geste de la main, elle endormit les deux pirates gardant la cabine de Jack.

« Le capitaine Sparrow dort également. Allons-y. »

Et, telle un fantôme, elle traversa la porte sans même l'ouvrir. Sans réfléchir, Julie voulut l'imiter, et se cogna au battant, provoquant l'hilarité de sa cousine.

« Je crois que tu vas devoir te contenter de la manière classique, se moqua-t-elle en ouvrant la porte. Oh, regarde ça ! »

Jack, en dormant, tenait la main de sa Reine dans la sienne. Julie secoua la tête et répondit :

« Rêve pas, c'est Calypso qui a fait ça. Elle veut à toute force qu'ils soient ensemble, ces deux-là !

- Je commence à me demander si elle n'a pas des vues sur Will, renchérit l'autre. »

Ignorant leurs bavardages, Calypso passait ses mains sur le corps d'Elizabeth, celle-ci se mettant à briller chaque fois qu'une de ses blessures était guérie.

« Comment en mettre plein la vue comme si de rien n'était… ironisa Julie. Non mais vraiment… »

Finalement, Calypso se leva.

« Ils vont bien tous les deux. Maintenant, il leur faut du repos. Tâchez de la faire protéger, la prochaine fois. »

Et elle partit, laissant les cousines outrées.

« Non mais je rêve ! Si elle veut la protéger, qu'elle le fasse elle-même ! On n'est pas ses domestiques, que je sache !

- Arrête de râler, conseilla Leslie, et retournons dans la cabine avant que Jack et les gardes se réveillent. »

Le lendemain matin, en voyant les blessures de Lizzie refermées, Jack crut à un miracle. Et quand, une semaine plus tard, elle se réveilla en parfaite santé, il était à deux doigts de devenir curé.

« Jack ? Que… qu'est-ce que je fais ici ?

- Les navires ont été attaqués par Barbe Noire et ses hommes, Lizzie. Plusieurs hommes sont morts. Je vous ai trouvée blessée, gisant sur le pont de l'Empress. Vous êtes restée plus de dix jours inconsciente. Vous nous avez fait une belle peur. Surtout à moi, avoua-t-il à mi-voix. Mais maintenant, vous allez bien.

- Vous m'avez veillée pendant tout ce temps ?

- Eh bien… hésita Jack. Oui, admit-il.

- Pourquoi ?

- Eh bien, parce que vous êtes mon amie…

- Eliza est aussi mon amie, et elle n'a pas passé dix jours à mon chevet, remarqua doucement Elizabeth. Jack, dites-le moi…

- Vous dire quoi ?

- Que vous m'aimez… »

Le pirate détourna la tête.

« Je ne peux pas vous dire ça, Elizabeth. Mon seul et unique amour est l'océan, mentit-il.

- Je vois, répondit Lizzie, vexée. Dans ce cas, si vous le permettez, je vais retourner sur mon navire.

- Nous serons bientôt à l'extrême Sud, annonça Jack. Bientôt il faudra nous perdre. »

Elizabeth sortit prendre l'air, tandis que Joke, qui avait écouté derrière la porte, se grattait la tête. Il n'y comprenait plus rien. Il aurait pourtant juré que le pirate était amoureux de la Reine… Il décida d'entrer pour en avoir le cœur net.

« Pourquoi lui avez-vous menti ?

- Comment ça ?

- Vous l'aimez, je pourrais en mettre ma tête à couper. Alors pourquoi vous l'avez repoussée ?

- Parce que je la respecte trop pour profiter d'elle. Je sais très bien qu'elle n'est pas amoureuse de moi, elle est seulement désorientée parce que Turner lui manque. Alors, oui, j'admets avoir eu l'intention de la reconquérir, mais j'ai renoncé à la laisser faire des choses qu'elle regretterait. Je l'aime et je la respecte trop pour ça. Maintenant, vieux, si tu veux bien m'excuser… Je dois aller voir mon équipage. »

Il sortit, plantant là un Joke de plus en plus éberlué. Un claquement de langue salua le départ de Jack. Il tourna brusquement la tête, et découvrit la jeune Eliza, adossée au mur dans une position narquoise.

- On fait ami-ami avec l'ennemi, Joke ?

- On écoute aux portes, Eliza ?

Leslie leva les yeux au ciel.

- Parfaitement.

- Parfaitement. Cela fait des mois que je fréquente Jack. Je ne le considère plus comme une cible.

- Pourtant votre « mission » était de la protéger contre Jack. On doit avouer que Will est un rien possessif envers son épouse, et qu'il est très net que Jack et Elizabeth ont… des atomes crochus.

- Des quoi ? »

Leslie se gratta la tête. Ah oui c'est vrai. Les atomes.

« Des accointances… heu… des liens spéciaux…

- Will est très précautionneux quand il s'agit de la femme qu'il a mis si longtemps à conquérir.

- Il ne voudrait pas avoir à la reconquérir, c'est ça ? Que c'est « précautionneux ». Ce que je ne comprends pas, c'est ce que vous faites ici, dans cette affaire.

- Leslie ! Elizabeth est guérie ! »

La jeune fille lança à sa cousine un regard méprisant.

« Joue pas les étonnées en plus, murmura-t-elle.

- Eh oh, me parle pas sur ce ton.

- Répondez à ma question, Joke.

- Je viens de te dire qu'Elizabeth se remet juste de sa convalescence, insista Julie. Nous pourrions peut-être aller la saluer, espèce d'andouille.

- Après dix jours de coma, j'aimerais être seule.

- Ah. Tu es au courant que c'est bizarre ça ?

- Joke ?

- Je ne vois pas où vous voulez en venir. J'ai accepté un emploi parce qu'on me payait bien… Rien de plus.

- Rien de plus ? Allons n'allez pas me faire croire que vous acceptez un emploi juste parce qu'il paye bien. Vous êtes un pirate, vous recherchez l'aventure.

- Ne l'ai-je pas, là ? »

Elle fronça les sourcils.

« Laissez tomber. »

Entraînant Julie avec elle, Leslie se cacha derrière un escalier et chuchota :

« Tu crois que quelqu'un d'autre aurait pu envoyer Joke pour réunir Jack et Elizabeth ?

- Quelqu'un d'autre ? Qui ? Et pour quelle raison ?

- C'est bien ce qui m'inquiète. »