Chapitre 14 : Traumatisme

Leslie fut proprement ravie que la situation entre Jack et Elizabeth devînt plus intime... bien qu'il lui eût menti, il était évident qu'un pirate ne disait jamais la vérité et que bientôt il ne trouverait plus que l'aimer serait profiter d'elle ! Parfait ; maintenant, laisser mijoter un moment. C'était désormais de Julie qu'elle devait se préoccuper. En effet, celle-ci s'était mise à faire des cauchemars. Leslie l'avait en outre plusieurs fois surprise à marmonner en observant ses mains. De plus, elle qui auparavant était plus qu'assidue en escrime, ne portait plus sa rapière et dédaignait l'entraînement. Enfin, elle qui cherchait à tout prix la compagnie de Thânh le fuyait maintenant comme la peste. Bref, changement total d'attitude.

L'adolescente n'était d'ailleurs pas la seule à s'inquiéter. En effet, elle eut la surprise, le lendemain de la "guérison miraculeuse" d'Elizabeth, de recevoir la visite dans sa cabine de Thânh.

« Mr Trinh, que me vaut l'honneur de cette visite ? Si c'est Julie que vous cherchez, elle n'est pas là pour l'instant.

- En fait, c'est à vous que je voulais parler. »

Elle haussa les sourcils.

- Tiens donc ?

- Écoutez, soupira Thânh. Je sais que vous ne m'aimez pas beaucoup. Et, pour être honnête avec vous, ça m'est égal. Mais j'aime sincèrement votre cousine, et je sais que vous aussi. Ce qui nous fait un point commun. Alors, si vous voulez bien oublier que vous avez une dent contre moi et me laisser entrer, je pourrai vous expliquer pourquoi je veux vous parler. »

Leslie fit la moue, puis capitula :

« Oh, c'est bon. Entrez., faites comme chez vous. Vous voulez du thé ?

- Non, merci, déclina Thânh. Ça ne prendra qu'un instant. Voilà, si je suis ici, c'est parce que je m'inquiète au sujet de Julie.

- Vraiment ? Ce garçon est peut-être plus intelligent qu'il n'en a l'air… Peut-être.

- Oui. Depuis quelque temps, elle me fuit… Mais ce n'est pas très important, s'il n'y avait que ça, ça irait. Mais elle… a changé. Je ne la vois plus lire vos livres, ni s'entraîner au combat avec vous. Elle ne porte même plus cette rapière qu'elle aimait tant arborer. Chaque fois que je la regarde, elle est accoudée au bastingage et elle observe l'océan. Une ou deux fois, je l'ai aussi surprise à marmonner, en regardant ses mains comme si… comme si elles étaient pleines de sang. »

Du sang sur les mains, mais oui, bien sûr !

« Mr Trinh, vous êtes génial.

- Moi génial ? Je ne comprends pas…

- Je viens de trouver pourquoi Julie va si mal, et c'est grâce à vous. Comment ai-je pu être aussi sotte !

- Si vous aviez l'obligeance de m'éclairer de vos lumières…

- Oh, arrêtez de jouer les aristocrates, vous me donnez des boutons. Voilà, Julie est une jeune fille très… pacifique : elle déteste la guerre et tout ce qui y a trait. En particulier, l'idée de tuer un homme lui semble horrible. Je pense qu'elle ne se pardonne pas d'avoir dû tuer des marins durant la bataille, l'autre jour, et c'est pour ça qu'elle a changé et qu'elle fait des cauchemars – oui, elle a des cauchemars, presque toutes les nuits.

- Et que pouvons-nous faire pour l'aider ? »

L'emmener voir un psy, songea amèrement Leslie, ce qui ne sera possible que quand Calypso nous aura renvoyées chez nous… Je déteste les psys.

« Pour être honnête, je n'en sais rien. Peut-être que si vous alliez lui parler…

- Moi ? Non, c'est à vous d'aller lui parler ! Vous êtes sa seule amie à bord du navire, d'ailleurs vous êtes tout pour elle ici : sa famille, son amie…

- Vous êtes son petit ami, rétorqua-t-elle, se demandant si le terme était applicable au début du 18ème siècle.

- Je suis loin d'être aussi proche d'elle que vous l'êtes, et vous le savez très bien. Non, sincèrement, je pense que c'est à vous d'aller lui parler. Bien, je vais vous laisser. »

Il allait franchir la porte de la cabine quand Leslie le rappela :

« Attendez, Mr Trinh !

- Oui ? fit-il en se retournant.

- Je pense que ce serait mieux pour Julie si nous n'étions pas sans cesse à nous chamailler. Je propose une trêve.

- Entendu. »

Il tendit la main, que l'adolescente serra en se mordant la lèvre, puis s'éloigna. Finalement, ce garçon n'est peut-être pas totalement dépourvu de qualités…Peut-être.

Leslie trouva sa cousine observant, comme à son habitude, l'océan.

« Sacrée Calypso, pas vrai ?

- …

- Ben quoi, c'est sa faute, si on est là ! Sans son idée stupide de se mêler de l'histoire de Jack et Liz et de faire intervenir des mortelles, on aurait tranquillement regardé notre film en passant pour des idiotes à cause de nos costumes, ensuite on serait rentrées chez nous, et comme ça fait déjà trois mois qu'on est là, on aurait commencé l'année scolaire et on approcherait du conseil de classe à grands pas. Bref, on aurait la vie normale de deux lycéennes normales, et tu ne serais pas assise là à regarder l'océan pour éviter de penser que nous avons dû tuer des hommes. Car c'est bien pour ça que tu es là, n'est-ce pas ? Julie, c'était eux ou nous.

- On n'était pas obligées de les tuer, marmonna Julie.

- Tu aurais préféré les faire prisonniers ? Primo, même avec mon aide, tu n'aurais pas réussi. Et secundo, quand bien même, par miracle, on aurait réussi à les capturer, Jack les aurait fait exécuter. Et tu le sais très bien.

- J'ai du sang sur les mains, Leslie. Je suis devenue une meurtrière. »

Sa cousine la gifla.

« Je t'interdis de dire ça ! Tu veux savoir ce qui nous serait arrivé, si on les avait laissés faire ? Une certitude : ils nous auraient violées. Ensuite, plusieurs possibilités. La première : ils nous auraient tuées. La seconde : ils nous auraient conduites à Barbe Noire, qui nous aurait violées et tuées. La troisième : Au lieu de nous tuer, il nous aurait vendues comme catins. La quatrième : Après avoir été catins pendant des années, on se serait suicidées pour échapper à cette vie. La cinquième : Au lieu de nous suicider, on serait mortes de maladie ou on aurait été tuées. Dans chaque cas, on finit par mourir coincées ici au lieu de revenir dans notre époque. Même un pacifiste né ne peut pas supporter cette idée à moins d'être complètement idiot !

- On aurait pu appeler Calypso…

- Parce que tu crois qu'on ne nous aurait pas fouillées ? Tu n'as pas à te sentir coupable, Julie, encore moins à te considérer comme une meurtrière. Alors enlève-toi ça de la tête. D'accord ? »

L'adolescente eut un faible sourire.

« J'essaierai.

- Bonne résolution. Au fait, j'ai reçu une visite de ton asiatique préféré, tout à l'heure. Il s'inquiétait beaucoup pour toi.

- C'est vrai ?

- Non, je dis ça pour te faire marcher. Evidemment que c'est vrai, patate ! Tu devrais aller le rejoindre. »

Elle suivit d'un regard amusé sa cousine courir vers Thânh, devenu récemment un marin de l'Empress, et l'embrasser comme si sa vie en dépendait. Bon, et pendant que Julie roucoule, moi je dois trouver un moyen de faire avouer à ce cher Joke pourquoi il a pris l'habitude d'écouter aux portes…

Observant avec dégoût un groupe de marins se disputer un tonneau de rhum, elle eut une illumination. Le rhum, bien sûr ! Décidément, je suis pleine d'inspiration, en ce moment ! si j'arrive à faire boire Joke au point de le saouler, je pourrai le faire parler.

Alors, votre avis ? Leslie va-t-elle réussir à faire parler Joke, ou est-ce que ça ne marchera pas ? Réponse dans le chapitre 15, intitulé « elle est des nôtres, elle a pris une cuite comme les autres ! »