Chapitre 15 : Elle est des nôtres, elle a pris une cuite comme les autres !
Descendant à la cale, l'adolescente se saisit de deux bouteilles de rhum, qu'elle prit bien soin de dissimuler afin d'éviter que des marins s'en emparent. Se faufilant jusqu'à Joke, elle lui tendit une bouteille.
« Je propose de trinquer au rétablissement d'Elizabeth et de son fils.
- Ou de sa fille. Qu'est-ce qui vous dit que ce sera un garçon ? »
Comment faire une belle gaffe…
« Chez moi, on dit que plus on parle d'un futur enfant comme étant un garçon, plus il y a de chances que ce soit effectivement un garçon qui vienne au monde, mentit-elle. Nous trinquons ou pas ?
- Très bien. A la famille Turner !
- A Elizabeth, et à son fils ! »
Elle fit mine d'avaler une rasade de rhum, mais remarqua que Joke la regardait avec méfiance.
« Vous ne buvez pas ? fit-elle joyeusement.
- Vous non plus, rétorqua-t-il.
- Mais si, voyons, regardez ! »
Grimaçant intérieurement, elle but une gorgée de rhum tout en songeant : Y a intérêt à ce qu'il me dise pourquoi il a… Hé, mais c'est super bon ce truc ! J'aurais dû essayer plus tôt !
Il ne fallut guère de temps à Leslie, novice en matière d'alcool, pour se saouler de rhum. A bout d'une demi-heure, elle avait totalement oublié la question qu'elle voulait poser à Joke. Au bout d'une heure, elle fit exprès de se renverser du rhum dessus pour enlever des vêtements. Au bout d'une heure et demie, quand Joke s'allongea sur elle en l'embrassant, elle gloussa bêtement. Quand il la souleva dans ses bras pour l'emmener dans la cabine, elle sombra dans le sommeil.
La nuit commençait à tomber quand l'adolescente s'éveilla dans un lit et des vêtements qui ne lui appartenaient pas, avec en prime un mal de tête atroce et une envie de vomir. Génial, songea-t-elle, j'ai la gueule de bois et je ne suis pas fichue de me souvenir de ce que j'ai fait avec…Oh, non. Qu'est-ce que Joke va penser de moi ? Tournant lentement la tête, ce qu'elle vit ne fit que confirmer ses craintes : Joke était là, assis dans un fauteuil, à l'observer avec une expression indéchiffrable.
« Bonjour, ou plutôt bonsoir, belle endormie.
- Bonsoir… Ce sont vos vêtements ?
- Oui.
- Ah… Écoutez, Joke, euh… j'étais ivre, et je crois que vous l'étiez aussi… Je ne voudrais pas que vous pensiez que ce qui s'est passé entre nous…
- Et que s'est-il donc passé entre nous, belle Eliza ?
- Pour être honnête, euh… je n'en sais rien. Tout ce dont je me souviens, c'est que nous avons bu au rétablissement d'Elizabeth et du bébé… Et que, sous l'effet du rhum, je me suis comportée comme une dévergondée. (Elle rougit en se souvenant de son attitude.) Vous m'avez embrassée, vous vous êtes couché sur moi mais ensuite… le trou noir. J'ignore totalement ce qui s'est passé.
- Eh bien, je vais vous le dire, moi, ce qui s'est passé. Rien. Absolument rien. Vos vêtements étaient trempés et empestaient le rhum, c'est pour ça que j'ai dû vous changer. Et comme je me voyais mal aller vous chercher des vêtements chez Elizabeth sans lui parler de votre comportement, j'ai préféré vous mettre les miens. Aussi chastement qu'un moine.
-Alors, vous n'avez pas… enfin, on n'a pas…
- Pas du tout. A l'avenir, évitez de boire en compagnie d'un pirate. J'aurais très bien pu abuser de vous, vous ne vous en seriez même pas aperçue dans votre état. Je l'aurais sans doute fait si j'avais été saoul, comme vous le pensez. Mais je ne l'étais pas.
- Alors pourquoi…euh…
Pourquoi est-ce qu'il a fait semblant d'être intéressé par une gamine ? C'est pas pervers comme truc ça ?
- Pourquoi je vous ai embrassée ? Pourquoi j'ai fait semblant de vouloir coucher avec vous ? Parce que si je ne l'avais pas fait, vous auriez été vous jeter dans les bras d'un membre de l'équipage. Ils commençaient déjà à vous regarder avec concupiscence. J'ai préféré protéger votre honneur et votre virginité.
Ah ben oui, dis comme ça…
- Ce n'est pas que je ne vous sois pas reconnaissante, bien au contraire, mais… Je ne comprends pas ce qui vous y a poussé. De plus, je ne vois pas comment vous pouvez savoir si vous protégez réellement ma virginité.
Petite idiote, franchement, qu'est-ce que j'ai l'air cruche ! Et l'autre qui est en train de se foutre de ma gueule comme si j'étais la plus naïve et la plus admirable des imbéciles.
- Contrairement à ce que vous semblez penser, même un pirate peut connaître le sens du mot amitié, fit-il en passant outre la dernière affirmation. »
Leslie baissa la tête, un peu honteuse. Elle qui avait si souvent blâmé les gens qui jugeaient sans les autres sans les connaître, avait agi exactement de la même façon : en fonction d'un préjugé stupide.
« J'ai été injuste avec vous, Joke. Je vous présente toutes mes excuses… et vous offre mon amitié, ajouta-t-elle en tendant une main hésitante.
- J'accepte vos excuses…
- Mais pas l'amitié ?
- Bien au contraire, j'accepte également d'être votre ami… »
Il lui serra la main.
« A l'avenir, essayez de ne pas vous saouler lorsque vous boirez de l'alcool.
- ça ne risque pas d'arriver avant longtemps. J'ai la nausée, et j'ai l'impression qu'un trente-six tonnes m'a roulé sur la tête. Un petit verre de temps en…
- Pardon ? Qu'un quoi a fait quoi ? »
Ah oui, mince, ils ne connaissent pas les trente-six tonnes à cette époque…
« J'ai l'impression que ma tête va éclater, si vous préférez.
- Vous avez bien des expressions étranges. Atomes crochus, trente-six tonnes…
- Je sais, fit-elle en éclatant de rire.
- Nous avons réussi à nous perdre. Je suppose que votre gueule de bois vous empêche de venir voir le passage dans l'autre monde…
- Ça y est, on y arrive ? Mais bien sûr que je veux voir ça ! »
Sentant l'excitation la gagner, elle se précipita sur le pont de l'Empress. C'était une chose de voir ce genre de scène au cinéma, c'en était une autre de la vivre en direct…
Et voilà, un chapitre 15 tout chaud ! Sitôt fait, sitôt livré ! Alors, verdict ? Je ne suis pas trop horrible avec ton personnage ?
