Chapitre 23: C'est pas trop tôt!
Il nous fallut encore plusieurs mois et plusieurs monstres avant d'atteindre enfin la Fontaine de Jouvence. Julie et Thânh fêtaient l'anniversaire de leur couple quand nous arrivâmes en vue de l'île de Gookin. Nous étions donc au XVIIIème siècle depuis un an et trois mois. Et bébé James avait déjà six mois. Il gazouillait joyeusement dès que Jack ou sa mère s'approchaient de lui, mais jetait des regards noirs à Joke, ce qui m'amusait au plus haut point. Je prenais soin de ne jamais me trouver seule avec Joke. En fait, je prenais soin de ne jamais me trouver en présence de Joke. Car chaque fois qu'il était près de moi, je sentais mon bas-ventre s'embraser. Je voulais me persuader que ce n'était que du désir. L'idée que cela put être plus était bien trop effrayante. Surtout que je savais que c'était stupide. Les humains sont ainsi. Persuadés d'une chose mais faisant le contraire. Et vice-versa. Comprenne qui pourra.
Dès que les navires eurent accosté, je sautais à terre.
«C'est pas trop tôt! m'exclamai-je. Allez, trouvons vite cette fichue fontaine et retournons dans le monde réel.»
Mais il me fallut attendre que quelques matelots aient débarqué plusieurs tonneaux vides, destinés à être remplis d'eau de Jouvence. Puis que Jack ait laissé à des marins de confiance la protection de Lizzie, qui restait à bord avec son fils. Voyant que Joke était dans le lot, je décidai de me joindre à la randonnée pour éviter de devoir lui expliquer pourquoi je l'évitais.
Il nous fallut plusieurs heures pour atteindre la fontaine qui, comme par hasard, se trouvait au centre de l'île… Île qui faisait bien 20 km de diamètre. Je m'étonnai, au bout d'une heure de marche, de n'entendre Julie émettre aucune plainte quant à ses muscles. Je jetai un regard vers elle, m'attendant à voir des larmes de douleur sur ses joues, à cause de sa myasthénie. Quelle ne fut pas ma surprise de la voir roucouler joyeusement avec Thânh. Je m'approchai et lui demandai:
«Tout va bien, cousine? Les muscles, tout ça?
- Je suis aussi surprise que toi, m'assura-t-elle. Mais je pense que c'est un coup de Calypso. Elle a en quelque sorte guéri ma myasthénie, sachant que ce serait un handicap dans ce monde et à cette époque. Je ne vais pas m'en plaindre, n'est-ce pas?
- Pour une fois qu'elle fait quelque chose d'utile, admis-je. Alors, bonne roucoulade.»
Quand -enfin- nous trouvâmes la Fontaine, je refusai catégoriquement d'y boire. Je ne voulais pas la vie éternelle, merci bien. Je ne tenais que moyennement à voir mourir ma famille tout en restant jeune. Et je me voyais mal expliquer ce phénomène! Enfin, une vie, c'est drôlement suffisant pour ne pas vouloir en vivre une autre. Jack nous expliqua alors que l'eau de la Fontaine n'était pas bien nommée. Elle n'apportait ni la vie ni la jeunesse éternelle. Elle permettait aux personnes âgées de rajeunir, certes; mais surtout, elle permettait de guérir les blessures, même les plus graves. Si j'en buvais à mon âge, elle n'aurait pas plus d'effet que de l'eau ordinaire. Je déclinai néanmoins l'offre. Je tenais à avoir une vie normale. «Normale»… même mes justifications étaient idiotes. Qu'est-ce qu'une vie normale, hein? Julie et son asiatique refusèrent également. Jack donna l'ordre de remplir les tonneaux à ras bord.
«Nous ne ferons pas deux fois ce périple, expliqua-t-il à ses hommes. Dorénavant, nous nous contenterons de faire de l'honnête piraterie.»
Je retins un reniflement amusé en entendant ses mots. Piraterie et honnête s'excluaient mutuellement. Fort heureusement, cette promesse motiva les hommes pour se dépêcher de remplir les tonneaux, et nous pûmes ainsi rapidement rentrer au navire. Les marins semblaient aussi pressés que moi de rentrer au navire. Ils chargèrent les tonneaux dans les cales et commencèrent aussitôt à faire rouler les navires, après s'être prudemment attaché aux mâts pour ne pas tomber à l'eau. Je vis Julie éclater de rire en courant d'un bout à l'autre du navire et cette vision me serra le cœur. Je le savais, maintenant, elle n'accepterait pas de revenir dans le monde réel. J'allais devoir l'y forcer, et ça marquerait la fin définitive de notre belle entente.
Finalement, trempés, nous nous retrouvâmes dans le monde réel. C'est pas trop tôt! songeai-je…. Jusqu'à ce que la vigie nous annonce:
«Hollandais Volant à tribord!
- Il manquait plus que ça… marmonnai-je, persuadée que cet idiot incapable ronchonneur eunuque de Will allait encore faire des siennes, pour le pire, et surtout pas pour le meilleur.
- Mais…que…comment…balbutiait Joke, sur le Pearl. Je ne l'ai pas appelé!
- Comment ça, appelé? interrogea Julie, petite naïve insouciante.
- Will! lança Elizabeth en sortant de la cabine. Justement, il faut que je te parle.
- Elizabeth… toi dans la cabine de Jack… non!»
Vous imaginez le pathétique de la scène. Figurez-vous bien: le Mari, insulté, la Femme, épanouie, le chien-chien (entendez: Joke), affolé, et l'Amant, étrangement… prudent. Furieux, Will se tourna vers Joke:
«Pourquoi ne m'avez-vous pas contacté pour me signaler qu'ils étaient ensemble?
- Je n'ai pas pu vous appeler, l'autre monde semblait bloquer les communications, capitaine Turner!»
Ben voilà, il m'a menti, ce sale c…. Restons calme.
Elizabeth, sans comprendre ce qui se passait entre son époux et son protecteur, intervint:
«Will…les choses ont changé entre nous…je ne t'aime plus comme je t'ai aimé autrefois… Mais nous avons un fils. Un fils de six mois, Will! Il s'appelle James William Turner… Je lui parle souvent de toi…
- Tiens donc, répondit-il. Je suppose que tu comptes lui faire croire que je ne suis pas son père? Il appellera Jack papa…et moi ce sera Mr Turner, ou oncle Will si j'ai de la chance… Non, je ne laisserai pas cela arriver!»
Il pointa alors son pistolet en direction de Jack, et appuya sur la gâchette.
«NON! s'exclama Joke. Cela ne sera pas!»
Il se plaça devant Jack, et reçut la balle en plein cœur à sa place. Ce fut mon tour de hurler, de hurler un non déchirant en le voyant s'écrouler.
«Joke! Non! De l'eau de Jouvence, vite!
- C'est inutile, Eliza, murmura Jack.»
D'un bond, je fus sur le Pearl. Arrachant la gourde de la ceinture du capitaine, j'en versai quelques gouttes sur la blessure. Avec difficulté, Joke arrêta ma main.
«La blessure…est trop grave… pour être guérie… même par le pouvoir de l'eau de Jouvence…
- Non, ce n'est pas vrai! Je refuse de le croire!
- Laissez-moi… parler… Leslie…
- Vous parlerez quand vous serez guéri, Joke!
Non mais, quel idiot! Quelle idée de se jeter…
- Tais-toi… écoute-moi…ce baiser que je t'ai volé… il me hante depuis des mois. Tu as bien fait… de… m'éviter…je t'aurais sauté dessus…
Oh, non, c'est pas vrai! Mais c'est quoi ce cliché puant l'eau de rose!
- Joke, taisez-vous, vous… tu ne sais pas ce que tu dis…»
Parce qu'il mourrait. Mieux valait qu'il se taise avant que je le tue. Ce serait ça de gagné pour lui.
«Mon ange… je t'en prie, avant… que je passe… pour toujours dans l'autre monde… j'aimerais…
- Tout ce que tu voudras.
- Embrasse-moi… une dernière fois…»
Je pleurais un peu, le choc, sans doute, mais ne lui refusai pas. Je posai délicatement mes lèvres sur les siennes. Ce fut un baiser très léger, au goût salé de larmes. Voyant que son regard s'assombrissait de secondes en secondes, je souris, parce que c'était la seule chose à faire. C'est sur mon visage que mourut son dernier souffle. Je me relevai, et j'avais l'impression que les bruits autour de moi étaient étouffés. Lizzie semblait bouleversée, Julie également. Jack avait une expression indéchiffrable, quant à Will, il semblait ne pas comprendre ce qui était arrivé. Haineuse, je le regardai fixement.
«Vous avez intérêt à partir immédiatement, et à laisser Jack et Elizabeth tranquille, ou je jure que je vous tue.
- Si vous me transpercez le cœur, vous devrez prendre ma place.
- Sans vous offenser, espèce de veau, je doute qu'une hache vous coupant la tête échoue à vous tuer. Et de toute façon, je suis prête à prendre le risque.»
La dernière phrase était bien sûr un mensonge. Plus que jamais, je voulais revenir dans mon époque, quitter ce monde pourri. Will, cependant, sembla ne pas prendre la menace à la légère. Il ordonna à ses hommes de passer en plongée et le Hollandais Volant disparut.
Julie s'approcha de moi. Je ne songeai même pas à me demander comment elle était arrivée sur le Pearl.
«Leslie, je suis…
- Ne me dis surtout pas que tu es désolée. C'est ta faute, tout ça. Si tu ne m'avais pas traînée dans ce cinéma pour voir un stupide film, rien de tout cela ne serait arrivé!»
Je savais que c'était faux, je savais que j'étais injuste et méchante de dire ça, et que Julie allait encore le prendre mal, mais il me fallait quelqu'un sur qui déverser ma colère et ma douleur. Curieusement, ma cousine ne se laissa pas démonter et ne se vexa pas. Elle comprenait sûrement où je voulais en venir avec ma suprême délicatesse.
«Continue. Dis-moi tout ce que tu as à dire, ça te fera du bien.»
Curieusement encore, sa gentillesse me rendit encore plus furieuse. Je me mis à hurler, à l'insulter et à la bourrer de coups pendant une bonne demi-heure avant de m'effondrer, en larmes, contre elle tandis qu'elle me murmurait des paroles de réconfort en me caressant les cheveux et me reconduisait sur l'Empress et dans notre cabine. Ça calme.
