Je tiens à préciser que je veux absolument les réactions de TOUS mes lecteurs pour ce chapitre... qui est très important pour moi... j'aimerais vraiment que tout le monde me dise ce qu'il en pense, j'ai un peu peur de vos réactions... Je précise que tout ce qui est dit dans le petit discours, est la stricte vérité. C'est justement ce discours qui m'effraie.
Chapitre 24 : Revenir ?
Le lendemain, on célébra les funérailles de Joke. Leslie continua à prétendre que ses larmes étaient dues au choc, jusqu'à ce que sa cousine lui signale gentiment qu'elle n'était pas dupe.
« Peu de temps avant qu'on débarque ici, lui rappela-t-elle, j'ai dû faire face au suicide de Margaux. J'étais exactement dans le même état que toi. Si tu pleures, ce n'est pas dû au choc. Je le sais, et tu le sais. C'était ton ami, quoi que tu en dises et quoi qu'il aie fait. Maintenant, il est mort, et tu as une impression de vide. Et tu pleures, tu pleures, tu pleures, pour évacuer le chagrin. C'est une réaction humaine, Leslie, c'est totalement naturel.
- On s'en va. Maintenant.
- Quoi ?
- On contacte Calypso et on revient dans la réalité. Avant que ça ne tourne encore mal.
- Je craignais qu'on en arrive là… Non. Je ne repars pas avec toi, Leslie. Je reste ici.
- Mais enfin, ça va pas la tête ? Tu n'es pas Julie Martin, pirate dans les Caraïbes du XVIIIème siècle ! Tu es Julie Martinez, étudiante française du XXIème siècle !
- Ah oui ? Et s'il me plaisait, à moi, d'être Julie Martin ? Si ma vie de pirate me plaisait plus que ma vie d'étudiante ?
- Tout ça pour une stupide amourette…
- Tu n'as vraiment rien compris, ma pauvre Leslie. Ce n'est pas uniquement pour Thânh que je reste ! Toi tu as une vie formidable ! Tu es douée à l'école. Tu as des parents qui s'aiment. Tu n'as pas à faire six heures de train tous les deux mois pour rendre visite à ton père. Tu n'as pas eu à subir six ans d'humiliations. Tu as un frère en bonne santé. Tu n'as aucun handicap, qu'il soit physique ou mental. Tu as plein d'amies. Mais moi ? Mes seuls amis sont des amis virtuels que je ne vois jamais. Je suis incapable de faire un effort physique comme tout le monde. Ma sœur ne sera jamais capable d'être autonome à cause d'un accident génétique. Mon père vit à 3 heures de train de chez moi et je le vois une fois tous les deux mois. Pendant ces six dernières années, j'ai dû subir les humiliations des autres élèves. Je pense pouvoir dire sans exagérer que je suis en échec scolaire, étant donné ma moyenne générale. Depuis longtemps la moindre mauvaise note est prétexte à comparaison. Et tu sais à qui maman adore me comparer ? A Elodie, de temps en temps ; mais à toi, le plus souvent ! Toujours la même rengaine ! Leslie est tellement plus douée que toi ! J'avais une amie, au lycée. Et juste avant le bac, je reçois une lettre du lycée. Adressée à maman, mais que j'ouvre : puisqu'elle vient du lycée, ça veut dire qu'elle me concerne. Et qu'est-ce que je lis ? Nous avons le regret de vous annoncer le décès de Mlle Margaux Civel, élève de 1èreL2. Elle a sauté d'un pont, mon amie ! Et si je reviens dans la réalité, je vais déménager chez mon père, à Paris. Nouvelle ville, nouvelle adresse, nouveau lycée, et - combien tu paries - nouvelles humiliations ! C'est ça, ma vie ! C'est ça que tu veux que je retrouve ! Tandis qu'ici, je n'ai plus de handicap, je ne suis plus dans ton ombre, je ne subis plus d'humiliations, j'ai un amoureux et une vie trépidante ! Et je devrais y renoncer parce que tu me le demandes ? Jamais. »
Sans laisser à sa cousine le temps de répondre, et pourtant Leslie se serait bien vue en train de lui débiter ses quatre vérités, parce qu'elle en avait des choses à rétorquer, elle s'éloigna à grands pas. Cependant, Leslie la poursuivit.
« Et moi, comment je ferai, sans toi ? Comment j'expliquerai ta disparition à tes parents éplorés ? Comment je ferai pour supporter de n'avoir personne avec qui parler de ce qu'on a vécu ici ?
- Calypso pourra vous effacer la mémoire. Je suis sûre que c'est dans ses compétences.
- Et il ne te vient pas à l'idée de demander si ça ne me dérangerait pas d'avoir un trou dans ma mémoire ? Merde, Julie, arrête un peu de penser à toi !
- Je n'ai rien à ajouter, répliqua Julie, enveloppée dans sa dignité. »
Tandis qu'elle s'éloignait, Leslie leva les bras au ciel.
« Mais qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ? »
Les premiers moments de surprise passés, la jeune fille décida qu'elle n'allait pas forcer Julie. Et comme celle-ci ne reviendrait visiblement pas de son plein gré sans qu'on l'y incite, il fallait une solution intermédiaire. Et pour inciter sa cousine à quitter ce monde, elle aurait besoin d'aide. Première étape : lui infliger des corvées. Julie DÉTESTAIT faire le ménage, ainsi que tout ce qui se rapportait aux travaux manuels. Pour la dégoûter de la vie sur l'Empress, Leslie aurait donc besoin de Lizzie…
Elle alla donc rendre visite à la jeune femme et lui exposa la situation.
« Je vois le problème, admit celle-ci, mais pas ce que je peux faire pour y changer quoi que ce soit.
- Faites en sorte qu'elle soit accablée de travail. Les tâches les plus ingrates, de préférence. Laver le pont, la vaisselle, les vêtements… Recoudre les voiles et les habits des marins…
- Vous pensez que ça suffira ?
- Non, mais ce sera déjà un bon début. »
Elizabeth convoqua donc Tai Huang, et lui ordonna :
« Accablez la cousine d'Eliza des tâches les plus ingrates. Du lever au coucher du soleil, qu'elle n'ait pas un instant de répit. Faites-la travailler jusqu'à ce qu'elle s'endorme sur son travail.
- A vos ordres, capitaine. »
Le jour même, l'enfer se déchaîna sur Julie. A peine de retour sur l'Empress, Tai ordonna :
« Mlle Martin ! Accomplissez votre part de travail sur ce navire, pour changer. Le pont a grand besoin d'être astiqué ! Prenez un seau, une serpillière, et au boulot ! »
Avisant le sourire en coin de sa cousine, Julie lui glissa au passage :
« Je sais ce que tu essayes de faire, mais tu n'y arriveras pas. Je ne rentrerai pas ! »
Elle passa cinq heures à récurer le pont en serrant les dents avant que Tai ne le juge correctement nettoyé et l'emmène alors dans la cuisine, lui désignant un grand tas de vaisselle. Il lui fallut deux heures pour en venir à bout, et au moment où elle attaquait la dernière assiette…
« Tenez, voilà la suite ! »
Tai lui laissa alors un gigantesque amas de marmites. Des larmes de rage s'échappèrent des yeux de la jeune fille tandis qu'elle envoyait une marmite en direction du marin, qui esquiva aisément. Elle reçut la visite de Thânh, qui lui expliqua d'un air désolé qu'on lui avait interdit de l'aider. Elle dut ensuite laver les vêtements sales de l'équipage, raccommoder ceux qui étaient troués, et recoudre une voile déchirée sur laquelle elle s'endormit.
Quand au bout d'un mois elle commença à s'habituer à ce traitement, Leslie enclencha l'étape deux. Julie était très gourmande. Il fallait donc trouver une raison de la faire mettre au pain sec et à l'eau, ce qui serait une frustration supplémentaire. Elle se procura un code des pirates, et trouva la solution idéale. Une insubordination. Etant une femme, Julie ne serait pas fouettée… Le soir même, alors que sa cousine épuisée venait se coucher, Leslie lui souffla :
« Tu sais, je ne comprends pas que tu te laisses faire. Tu es épuisée, tu as à peine le temps de dormir… A ta place il y a longtemps que je me serais révoltée.
- C'est ta faute, je te signale ! C'est toi qui as manigancé tout ça ! »
Oui, c'est moi, et j'ai mes raisons. Qu'on ne me dira pas qu'il suffit d'abandonner, comme ça. Comme si elle avait été la seule à subir des humiliations. Ce n'est ni la première, ni la dernière, et je sais très bien ce que c'est… Alors, pas question que cet amour-propre vienne gâcher la vie de Julie simplement parce qu'elle ne se rend pas compte…
Néanmoins, le lendemain matin, quand Tai lui ordonna de récurer le pont supérieur…
« Non !
- Pardon ?
- J'ai dit non. J'en ai assez de jouer les esclaves pour votre bon plaisir.
- Je vois, mademoiselle joue les rebelles… Cuisinier ! Dorénavant, vous ne servirez à cette jeune fille que du pain sec et de l'eau. »
Réalisant qu'il s'agissait encore d'une manigance de sa cousine, Julie lui lança un regard noir. L'aurait-elle pu, elle l'aurait volontiers étranglée. Leslie, de son côté, se creusait la tête pour trouver la prochaine étape. La solution lui vint de la source la plus inattendue…
Thânh, quelques jours plus tard, lui rendit visite. Il ne perdit pas de temps en politesses et déclara sans ambages :
« Je sais ce que vous essayez de faire. Et je veux vous aider. Je vois sur votre visage que vous ne comprenez rien. Avez-vous une idée de ce qu'est l'amour, Leslie ?
Une petite idée, une bien piètre opinion, oui.
- Au risque de paraître ridiculement bonbon rose, je vais vous en informer. L'amour, le vrai, le grand amour, c'est vouloir le bonheur de l'autre à tout prix. Et quoi qu'elle en dise, Julie ne sera heureuse que dans le futur. Tout ce dont elle me parle, Internet, le cinéma, les ordinateurs et les voitures… ça fait partie de sa vie de tous les jours, et elle doit vivre dans cette vie. Elle en a besoin.
- Je suis d'accord. Vous savez que désormais, vous êtes la seule personne qui la rattache à cette époque.
- Je le sais. Et si je la repousse…
- Elle souffrira, mais voudra revenir au XXIème siècle. »
Ni l'un ni l'autre n'évoqua la possibilité que Thânh les y suive. Ce n'était pas son époque, pas plus que le XVIIIème siècle n'était celle de Julie. Leur amour, si c'en était vraiment un, n'était pas destiné à être vécu. Et ils le savaient tous les deux.
La troisième étape serait donc une mise en scène d'adultère. D'un commun accord, il fut décidé que Thânh ferait semblant d'embrasser Leslie, et que celle-ci le repousserait, sous les yeux de sa cousine. Une fois de retour, elle révèlerait la supercherie, en espérant que Julie ne leur en voudrait pas trop. Ils allèrent donc se poster à une place stratégique, à portée des oreilles de Julie. Alors la comédie commença…
« Je suis content que vous ayez accepté de me parler.
- Alors venez-en au fait, avant que je ne change d'avis. »
L'adolescente s'interrompit. C'étaient les voix de Thânh et de Leslie ! Que pouvaient-ils bien mijoter ?
« Je vous ai fait venir parce que j'ai fait une erreur.
- Au fait, Thânh, au fait !
- Vous l'aurez voulu. Ce n'est pas votre cousine que j'aime, je viens de m'en rendre compte. »
Quelle était cette histoire-là ?
« Si vous comptez sur moi pour lui faire la commission….
- Ce n'est pas ça, coupa-t-il. En fait, Leslie, c'est vous que j'aime. »
Julie laissa tomber son seau. HEIN ? Elle s'approcha de l'endroit d'où venaient les voix… et découvrit Thânh essayant d'embrasser Leslie avant de se faire gifler. Elle vint se planter devant lui et le gifla à son tour.
« Tu n'es qu'un enfoiré de première, Thânh Trinh ! On s'en va, Leslie. (Voyant que celle-ci la regardait bouche bée, elle s'agaça :) Et alors, qu'est-ce que tu as à me regarder comme ça ? On rentre ensemble, c'est bien ce que tu voulais, non ? Allez, bouge ! »
Une fois qu'elle se fut éloignée, Leslie s'enquit :
« Ça va aller, Thânh ?
- Elle me déteste. C'est ce qu'on avait prévu, non ? Au moins elle sera heureuse, une fois le choc passé.
- Je parlais de votre joue, mentit-elle, coupant court à l'insupportable séquence émotion.
- Vous auriez pu frapper moins fort, mais je m'en remettrai. Filez, conseilla-t-il, avant que…
- Leslie, tu prends racine ?! hurla Julie de la cabine.
- … votre cousine ne s'impatiente, conclut Thânh avec un sourire triste.
- Alors adieu, Thânh. Vous êtes quelqu'un de bien. »
Leslie lui fit une rapide bise sur la joue, avant de courir rejoindre sa cousine en songeant : Non, vraiment, ce garçon n'est pas dépourvu de qualités…
Julie l'attendait, bras croisés, sa pince de crabe sur la table. Leslie s'empressa d'y ajouter la sienne.
« CALYPSO ! RAMENE TES FESSES, ON A RÉUSSI LA MISSION !
- QUI OSE… Ah, c'est vous.
- Oui, c'est nous. Jack et Elizabeth sont ensemble, c'est ce que tu voulais, non ? Alors ramène-nous chez nous.
- Vous me surprenez. Je pensais devoir vous aider plus que ça.
- Et non, tu vois. Bon, tu nous ramènes ou on prend le thé ? »
Il y eut un grand éclair blanc, puis plus rien.
