Épilogue : home… sweet home ?
« Mademoiselle ? Mademoiselle, réveillez-vous ! »
J'ouvris les yeux, et vis un employé qui me regardait.
« Le film est fini, mademoiselle. Il faut vous en aller, il n'y a plus personne.
- Le film ? »
Je regardai autour de moi : nous étions dans la salle du cinéma ! Je secouai vivement Leslie, tout en montrant l'écran à l'employé :
« Le générique défile encore, il reste une scène avant la fin du film. Dix ans plus tard.
- On veut voir si Elizabeth a largué le veau pour Jack…ajouta Leslie, battant des cils pour reprendre ses esprits.
- Chut, ça commence ! »
La scène était assez similaire à celle dont je me souvenais, à quelques différences près…
Lizzie fut la première à apparaître, tenant par la main un gamin d'une dizaine d'années, que je supposai être James. Qu'est-ce qu'il a grandi ! Où est le bébé que j'ai aidé à naître ? L'enfant avait un tricorne sur la tête, semblable à celui de Jack, et fredonnait A pirate's life for me. Sparrow apparut ensuite, inchangé, à l'exception de quelques rides au coin des yeux et des lèvres. Il portait sur ses épaules une petite fille qui devait avoir six ou sept ans, coiffée de son célèbre tricorne qui lui tombait sur les yeux. C'était le portrait de son père : la même couleur de cheveux, les mêmes yeux, le même sourire. D'une voix flûtée, elle demanda :
« Papa, pourquoi on est là ?
- Je te l'ai déjà dit, trésor. On est là pour que ton frère rencontre son papa à lui.
- Combien de fois tu vas poser la question avant que ça te rentre dans le crâne, Rose ? fit James avec impatience.
- James William Turner, parle correctement à ta sœur, je te prie !
- Oui, maman, soupira-t-il… Un éclair ! »
Effectivement, un éclair vert traversait l'horizon. Quelques secondes plus tard, le crocodile à mâts apparaissait. La caméra zooma vers Will. Celui-ci était à la barre, sourire aux lèvres, visiblement serein. Je retins un cri de triomphe et échangeai un regard réjoui avec Leslie. Je repensai alors à ce qui s'était passé, et m'enfuit sans un mot, courant aussi vite que me le permettait ma longue robe. J'entendis ma cousine me crier d'attendre, mais je n'obéis pas. Le lendemain, je partais chez mon père.
Pendant les semaines qui suivirent, je refusai formellement d'adresser la parole à Leslie. Je n'avais pas de rancune contre elle, mais je savais que si nous parlions, elle voudrait évoquer l'année que nous avions passée aux Caraïbes. Or je n'étais pas prête à en discuter. Quelques jours après mon installation, j'entrai dans mon nouveau lycée. Contrairement à mes craintes, j'y fus plutôt bien reçue. Je fus totalement acceptée, je crois, le jour où je participai à un débat sur l'auto exclusion. Je défendis mon point de vue, me servant d'exemples issus de mon passé. Sans doute les larmes qui me montèrent aux yeux achevèrent-elles de leur donner une idée de ce que j'avais vécu, car on m'assura qu'ici, ça ne se reproduirait pas. Finalement, au bout d'un mois, je cessai d'éviter Leslie sur MSN et engageai la conversation.
« Salut, écrivis-je.
- Salut, répondit-elle immédiatement. »
Je pouvais presque voir son hésitation lorsqu'elle ajouta :
« ça va ?
- Mieux qu'avant, assurai-je. Je cicatrise, on va dire. Mais je ne pardonne toujours pas à Thânh d'avoir osé me trahir… De m'avoir menti… Enfin, ça aura eu le mérite de me faire revenir. J'ai réalisé qu'en fait, je n'aurais pas été plus heureuse dans le passé que dans le présent.
- Julie, il y a… quelque chose que je dois t'avouer. Thânh ne t'a jamais trahie, et il ne t'a pas menti sur ses sentiments pour toi.
- Qu'est-ce que tu racontes ? »
Je fronçais les sourcils. Elle avait intérêt à savoir ce qu'elle disait !
« Peu de temps avant qu'on revienne, il est venu me voir dans ma cabine. Il m'a dit qu'il savait ce que j'essayais de faire. Je me suis demandé s'il n'allait pas m'en empêcher, mais il a ajouté qu'il voulait m'aider. Je t'avoue que je n'y ai rien compris, sur le moment. M'aider, ça voulait dire te perdre, et j'avais bien compris qu'il t'aimait à la folie. »
Elle écrivait encore plus vite que je ne lisais, comme si elle n'avait attendu que ce moment, le moment où elle pourrait tout m'expliquer, tout justifier.
« Quand il a vu que je ne comprenais pas, il m'a demandé si je savais ce qu'était l'amour, si j'en avais la moindre idée. Comme je n'ai pas répondu, il m'a donné sa version de ce qu'était l'amour : vouloir le bonheur de l'autre, quel que soit le prix. »
Je commençais à comprendre, et ce que je comprenais ne me plaisait pas. J'interrompis la tirade de Leslie.
« Vous m'avez monté une mise en scène ?
- C'était pour ton bien ! On savait que la dernière chose qui te retenait là-bas, c'était lui… Et on savait aussi que tu ne serais heureuse qu'au XXIème siècle…
- Et tu penses que c'est une raison suffisante ? Qui vous a demandé de vous mêler de ma vie ? »
Je me déconnectai avant de dire quelque chose que je regretterais. J'en avais assez qu'on veuille se mêler de ma vie. Il me fallut un certain temps avant de comprendre que j'y gagnais. J'avais perdu mon premier amour, mais j'avais gagné des amis. Et j'avais ma famille avec moi. Quand, un mois plus tard, je rentrai chez ma mère pour les vacances, je fis comprendre à Leslie que je ne lui en voulais plus. Nous prîmes l'habitude d'évoquer nos souvenirs. Un jour, je lui déclarai que j'en avais de moins en moins, et que je ne voulais pas perdre ceux qui me restaient. Elle me suggéra alors :
« Tu devrais faire partager tes souvenirs à d'autres personnes. A tes amis, sur ton forum, par exemple.
- Ils ne me croiront jamais, Leslie. Qui pourrait croire que nous avons vraiment vécu ça ?
Elle soupira, mais sans nervosité, sans exaspération.
- Je n'ai pas dit que tu devais leur faire croire que c'était vrai. Vous êtes tous plus ou moins écrivains et/ou lecteurs de fanfictions, non ? Alors écris notre histoire, en la faisant passer pour une fanfiction. Et si tu veux, offrit-elle, je t'aiderai en te donnant mon point de vue sur les évènements. Après tout, nous avons toutes les deux vécu cela… et même si nous avons souffert, nous nous sommes aussi bien amusées, hein ? »
Elle me fit un clin d'œil, un sourire un peu gêné sur les lèvres. Je n'en revenais pas. Leslie suggérait l'écriture d'une fic ? Leslie proposait même d'aider à la rédaction ?
« Qui êtes-vous et qu'avez-vous fait de ma cousine ? »
Elle éclata de rire, et on commença ensemble à rédiger une fiction, qui concrétisa notre réconciliation totale et qui, d'un commun accord, fut intitulée Quand la réalité rejoint la fiction…
AMEN
