Coeur de Glace

-chapitre 2-


« Elle ne voulait qu'une chose, le savoir bien là où il était, même si la mort les avait séparé. »

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Il venait de comprendre ce que signifiait l'expression « mon cœur arrêta de battre ». C'est exactement ce que fit le sien à ces paroles. A cette voix enrouée par les pleurs. Il tourna même la tête, scrutant les lieux derrière lui, s'attendant à y trouver quelqu'un d'autre à qui cette inconnue s'adressait.

Mais non. C'était son prénom qui venait de lui échapper. C'était sur son corps que ses yeux s'étaient posés. C'était sa mémoire qu'elle tentait de réveiller. Et c'était sa vie qu'elle chamboulait. Comment une femme pou… Enfin… Les mots n'arrivaient pas à son esprit. Pourquoi l'avait-elle appelé « Oniisan » ? Question stupide dont il connaissait déjà la réponse mais qu'il refusait d'admettre. Non. Cette inconnue en si pitoyable état ne pouvait être sa sœur. Elle ne lui ressemblait en rien ! Que ce soit dans la tenue ou le physique… Rien de rien !

Il fit alors ce que son esprit lui dictait de faire. Il recula de quelques pas avant de se retourner brusquement pour courir dans la direction opposé, fuyant cette présence étrangère qui tentait de s'immiscer. Que disait-il sur les parents déjà ? Sur la famille ? Oui, il aurait aimé les connaître, pas les rencontrer ! Surtout après les avoirs complètement oublier. Qu'aurait-il pu dire à cette femme ?

« Tiens tu es ma sœur ? Ah bah désolé ! Je t'ai complètement oublié ! Tu t'appelles comment ? » C'était ridicule. Alors plutôt que de la faire souffrir, il préférait lui faire croire que tout n'était qu'illusion. Qu'elle continue de vivre et lui aussi. Ils ne devaient pas se parler. Elle était vivante. Il était mort. Tout les séparer. Même la loi de la nature voulait qu'ils ne se voient jamais.

Mais il avait commis une erreur, et il devait la réparer. En disparaissant de nouveau. Telle une vague illusion. En poussant ce portail, en courant dans cette avenue bondée, en disparaissant parmi cette foule, sans laisser aucune trace de son passage. Un fantôme. Voilà à quoi il devait se résumer pour l'esprit de sa soeu… Non. De cette parfaite inconnue.

Demain il rentrerait au Gotei 13 et rien n'aura eu lieu. Il garderait de cette vision, de cette femme courbée sur… Sur sa tombe… Qu'un choc brusque vite effacé. Car oui, sur cette pierre de marbre, ces lettres gravées, il les avait remarqué du premier coup d'œil. Un réflexe en tant que Capitaine spécialisé dans les enquêtes. Un geste qu'il aurait voulu ne jamais avoir… Surtout lorsque c'était son propre nom et prénom qui s'y trouvaient, accompagnés de sa date de naissance et de mort. Il avait même eut le temps de les retenir et si ses rapides calculs étaient juste…

Voilà vingt-sept ans qu'il était mort. Normalement, il aurait dû fêter ses trente-sept ans cette année. Et il avait toujours l'apparence d'un gamin. Le temps aussi était cruel, à la Soul Society.

Il arrêta sa course au bout de quelques minutes, conscient d'attirer l'attention maintenant hors de la foule dense. Ignorant les quelques regards posés sur lui, il se dirigea alors vers la boutique d'Urahara, le jour commençant à tomber. Il releva alors la tête et chercha un point de repère avant de se traiter d'imbécile mentalement. Il était perdu. Oui. Lui, Hitsugaya Toshirô, génie comme la Soul Society n'en connaît que tous les quatre cent ans, s'était perdu en pleine ville en voulant fureter à sa guise. Il eut un soupir avant de se concentrer sur l'itinéraire à suivre. En vain. Sa récente découverte l'avait plus choqué que prévu.

Il conservait encore à l'esprit, gravé au fer rouge, le visage de sa… cette femme mouillé de larmes, ses lèvres encore entrouvertes sur cette révélation qui lui avait éclaté avec violence au visage. Sur ces quelques maigres paroles qui l'avaient ébranlé silencieusement.

Il avait peur. Peur de la recroiser. Peur de craquer. Il ne savait plus quoi faire. Devait-il l'accepter en tant que… Sa sœur ? Ou bien l'effacer complètement de son esprit pendant qu'il était encore temps ? Sombrerait-il ? Serait-il obligé de rester ici par la suite ? De quitter son poste pour avoir brisé l'une des règles les plus élémentaires de la Soul Society en mêlant son ancienne vie à celle qui lui avait été offerte ?

De nouveau il crût que le monde s'écroulait sous ses pieds alors qu'il sentait une main se refermait sur son poignet, le forçant à se retourner. Il connaissait déjà l'identité de cette personne. Ou du moins en partie. Comment avait-elle réussi à le suivre ? Car c'était bien elle, ses pleurs rapidement effacés d'un revers de manche, un sérieux incroyable s'étant emparé de son visage. Elle fixait notamment l'emprise que ses doigts possédaient sur son poignet, peinant certainement à croire qu'elle pouvait ainsi le toucher, lui qui était mort.

Le silence s'installa de nouveau. Encore plus pesant si cela était possible. Il ne savait que faire, comment réagir, figé sur place, attendant un signe ou une aide. Elle ne savait que penser, comment y croire, fixant ce simple contact, cherchant à comprendre ou à accepter. Ils étaient complètement perdus. Un frère et une sœur. Un mort et une vivante. Liés par le même sang. Liés par des souvenirs perdus pour l'un, profondément encrés pour l'autre. Un gosse et une femme. Tout les éloignait et rapprochait. Qu'étaient-ils maintenant l'un pour l'autre ? Après vingt-sept années ?

De parfaits inconnus.

-To… Toshirô… Onii… Oniisan… C'est… C'est bien toi ? Hein ? Ce… Ce n'est… Pas une illusion ? Hein ? Dis… Dis moi… Je t'en prie… Toshirô…

Il dégagea son poignet d'un mouvement brusque avant de se reculer, elle le fixant, apparemment surprise et profondément attristée par son geste. Leurs yeux bleus, d'une clarté incroyable pour l'un, d'une profondeur obscure pour l'autre, se rencontrèrent sans vraiment se chercher. Ils s'étaient tous deux figés, en plein milieu de cette rue. Les passants pouvaient penser à une simple dispute entre une mère et son fils, pas entre une sœur et un frère, ni entre une humaine et un Shinigami. Qui aurait put y croire de toutes façons ?

Il détourna finalement la tête, ne pouvant supporter le visage de cette parfaite inconnue censée appartenir à sa famille. Pourquoi se sentait-il si mal, là, comme si il n'avait pas le droit de perturber sa vie ? Comme si il était de trop ? Elle continuait de scruter son visage, aucune expression visible dessus.

-Retourne d'où tu viens. Oublie moi. Une bonne fois pour toute.

Il avait utilisé un ton froid et sec. Celui d'un ordre. Celui de l'attaque. Il voulait la blesser, ainsi elle serait partie. Mal, et elle n'y aurait plus pensé. Mais il avait oublié son statut d'enfant, il avait oublié les conséquences de la vie, il avait oublié qu'une sœur n'abandonnait pas son plus jeune frère, qu'une famille ne se déchirait pas, qu'elle ne vivait qu'en étant unie.

Il avait oublié sa vie.

-Ne m'abandonne pas. P… Pas encore.

Encore ? Il n'avait aucun souvenir. Il n'avait plus rien. Où était-il mort ? Quand ? Comment avait-il réagit ? Qu'elles étaient les conséquences ? Qui en était la source ? Toutes ces questions qu'il ne s'était jamais posé jusqu'ici. Et tout ça à cause d'elle. Et puis pourquoi ne semblait-elle plus faire attention au fait qu'il était mort depuis un moment ? Pourquoi ça ne l'étonnait pas plus que ça ? Pourquoi ?

-Tu m'avais pro… Promis. Tu allais reve… Revenir me voir… Bientôt… Ce bientôt… Est-ce vingt-sept année pour… Toi ?

Ce n'était pas une remarque glaciale. Mais une simple question posé avec un ton tremblant. Une demande des bouts des lèvres. Il reporta après un long moment de silence, son attention sur elle. Son corps tremblait tout entier et la vérité lui éclata aux yeux.

-Je te fais peur.

Elle se figea sur place à ces paroles. Il sut alors qu'il avait visé juste. Mais c'était normal après tout. Seuls les humains au courant pouvait ne pas mal réagir à sa présence. Lui-même aurait certainement été effrayé si une personne qu'il connaissait, morte, était revenue par la suite. Dans son existence de vivant bien sûr. Mais il n'en possédait plus aucune trace. Seulement une vague esquisse d'un gouffre profond attendant d'être remplit. Si vraiment il l'attendait… Ce qui n'était pas obligatoire, surtout vu la réaction qu'il avait avec cette femme, ne souhaitant que sa disparition hors de son esprit tourmenté.

-Oui…

Surpris. Il haussa légèrement un sourcil. Elle avait à peine soufflé ce simple mot, se contentant de tordre maladroitement les doigts de ses mains ramenés sur sa poitrine. Il crut même apercevoir un pâle sourire étirait quelque peu ces lèvres.

-J'ai peur que tu… Repartes sans moi. P… Pa… Papa et ma… maman sont morts. Je sais que… Que tu ne les portais pas dans ton… Coeur… Mais… Je voulais que… Que tu sois au courant…

Une nouvelle révélation. Une nouvelle surprise. N'allait-elle donc pas cesser de chambouler complètement ses réflexions ? Ca ne l'étonnait pas plus que ça, que ses parents soient morts et cela ne l'attristait même pas. Il ne les connaissait plus. Mais savoir, que son existence n'avait pas été si vite effacé, savoir qu'il n'appréciait pas telle personne dans sa vie… Tout ça, c'étaient des souvenirs poussiéreux qu'il redécouvrait à travers cette femme.

Il sursauta alors. Perdu dans ses pensées, il n'avait rien vu venir et n'avait pus réagir. Déjà deux bras enserraient fortement ses épaules alors que son cou se mouillait de larmes non retenus de cette… Sœur oubliée. Il ne bougea pas, figé sur place. Il ne répondit pas à cette étreinte, trop surpris. Il se contentait de fixer, les yeux écarquillés, les alentours, droit devant lui. Le silence s'installant entrecoupé par de faibles sanglots.

-On… On est… Plus que… Que tous les deux… Main… Maintenant.

Il ne réagit même pas alors que la prise sur ses maigres épaules augmentait, les ongles de la blonde griffant involontairement sa peau. Par cette étreinte, elle tentait de lui faire comprendre qu'elle tenait encore à lui. A quel point, elle tenait encore à lui. Que malgré tout, rien ne pouvait changer l'amour qu'elle lui portait, en tant que sa sœur.

-S'il… S'il te plaît… Accorde moi… Juste un peu… Un peu de temps. Avant de re… Repartir là où tu dois…

Etait-ce ces supplications, ce ton mourrant, cet ultime demande, l'état de cette femme qui l'avait poussé ? Il avait finalement acquiescé. Il n'aurait pas dû et pourtant il l'avait fait. Peut être, que finalement il cherchait à connaître quelque peu cette inconnue qui était quand même celle avec lequel il partageait le même sang, son ancienne existence, ce à quoi il aspirait… A moins que ce ne soit les conditions de sa mort…

Le fait est-il qu'elle le traîna à sa suite, apparemment rassurée, un joli sourire peint sur son visage, vers une destination inconnue. Le trajet fut silencieux. Un silence plus léger que les précédents. Il en profita pour repérer quelque peu les environs, à la recherche d'un lieu connu qui lui permettrait de s'orienter pour plus tard.

Mais au bout de quelques minutes, il comprit vite qu'il s'éloignait du quartier habituel, et que les rues lui étaient fort inconnues et finalement ils s'arrêtèrent, arrivé à destination. Apparemment elle l'avait emmené chez elle, un petit appartement dans un vieil immeuble délabré. Il comprit rapidement qu'elle ne devait posséder des moyens assez important pour se permettre de vivre ailleurs. Ignorant l'odeur de pourriture se dégageant des poubelles qui traînaient sur le pas de porte, l'inconnue sortit des clés de sa poche avant d'ouvrir, le Shinigami sur ses talons.

Le hall était aussi minuscule que prévisible. Carrelé, les murs peints d'un blanc pisseux, tâché de traînées plus sombres d'origine inconnue. Un escalier prenait la plupart de la place, ne laissant qu'un petit coin aux boîtes aux lettres éventrées, étiquetées de noms à moitié effacés.

Il ne scruta pas plus longtemps ce décor misérable qui lui rappelait le Rukongaï. Se contentant de suivre cette femme dans l'escalier de bois aux marches grinçantes. Une montée en silence, ils passèrent plusieurs étages avant de s'arrêter au tout dernier niveau. Le plafond y étant bien moins haut et l'appartement où vivait sa… Sœur, était plus que miteux et minuscule.

Un unique fenestron éclairait ce qui devait être le salon. Exigu. Un porte manteau dans un coin, une petite table basse en fer autour duquel se trouvaient trois poufs en mauvais état, un parquet fatigué au bois gémissant et sur les murs d'une belle couleur bleu très clair, étaient fixés de nombreuses étagères surchargées par des livres et documents inconnus dont il ne put volé le titre.

-Désolée… Ce… Ce n'est pas vraiment… Grand.

Il releva la tête vers elle, muet. Elle était apparemment gêné et évitait son regard. D'un geste de la tête elle lui désigna un pouf avant d'ouvrir une porte proche qui devait être une salle de bain. Il prit place alors sur un des poufs fatigués et aux couleurs ternes pendant qu'elle se passait le visage sous l'eau d'après les bruits étouffés qui lui parvenaient.

Que faisait-il ici ? Etait-ce vraiment un coup du destin ou lui-même qui avait permis cette incroyable rencontre ? Toute cette histoire ne lui plaisait pas. Il n'aurait pas dû accepter de l'accompagner. Ce n'était que de la vaine pitié. Oui, il avait pitié pour cette femme qu'il était censé connaître, pour sa situation, pour son attitude…

Un éclat attira son attention. Le peu de soleil qui entrait dans la pièce faisait briller une surface tout de verre. Curieux, il se leva pour approcher une des étagères où se tenait l'objet. Il ne tarda pas à découvrir le cadre scintillant où se reflétait son visage. Il s'en saisit et se détourna de la fenêtre pour découvrir la photo qui s'y trouvait, le cœur battant.

Il dévisagea stupéfait, figé par la surprise, sa propre image de gamin. Affichant comme toujours une mine boudeuse, une autre personne l'enlaçant par-derrière. Une jeune adolescente blonde au sourire lumineux. Il devait avoir tout au plus huit à neuf ans… Cela devait dater de peu avant sa mort. Quand à celle qui se trouvait derrière lui pendant la prise, elle venait de fermer la porte de la salle de bain et le fixait, son regard d'un bleu profond, indéchiffrable.

-Mayuri.

Il releva la tête en sa direction, haussant un sourcil. Il ne comprenait pas sa brusque intervention alors qu'il reposait la photo là où elle se trouvait, encore surpris par cette nouvelle découverte.

-Je m'appelle Mayuri. Mayuri Hitsugaya.

Il évita ce regard qui peu à peu lui semblait familier. Ses yeux bleus si sombres, bien plus obscurs que les siens et pourtant… Il y avait comme une ressemblance. Ce même éclat qui y brillait qu'il n'avait pas aperçu avant. Il aurait dit la fierté. Elle semblait si imposante maintenant, ses cheveux retenus en une couette basse, les bras croisés, le dévisageant. Oui, même s'il ne le voulait pas, il y avait une ressemblance entre eux deux. Que ce soit psychique ou physique. Et elle venait de lui éclater au visage alors que M… Mayuri avait reprit ses esprits.

Il s'assit de nouveau sur un pouf alors qu'elle l'imitait, le silence s'installant de nouveau, à croire qu'il était impossible de le combler vraiment. Elle non plus n'était pas bavarde, contrairement à Matsumoto dont la présence lui était maintenant habituelle. Maintenant qu'il se trouvait ici, maintenant qu'elle s'était calmée, il la découvrait sous un autre jour. Un caractère qui lui allait mieux, du moins de son point de vue. En tant que femme ayant la quarantaine, elle paraissait ainsi bien plus mature et bien moins pitoyable. Il en venait même à se sentir quelque peu écrasé par l'autorité qui se dégageait d'elle. Car oui, il venait de saisir leur ressemblance…

Elle était froide. Comme la glace. Comme lui.

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« Il ne voulait qu'une chose, l'oublier pour l'avoir abandonné. »


Disclaimer : Tite Kubo

- Mayuri Hitsugaya : Xunaly