Il pleuvait à Konoha en ce jour de septembre. C'était très différent de l'an dernier, c'était même l'opposé et, pour certaines personnes, cela paraissait complètement logique. De toute façon, pour ces personnes-là, il y avait eu un changement si crucial que le temps lui-même ne pouvait pas être identique. Et il ne le serait plus jamais.
La loque humaine qui semblait se traîner sous la pluie sans la sentir était l'image de la solitude personnifiée. Il était étrange de voir à quel point, en un an, Uchiha Sasuke avait pu se transformer. Bien sûr, le village en général n'y avait vu que du feu, mais Kakashi, Naruto, Sakura, l'équipe de Gai et, peut-être un peu, les autres, avaient pu constater que quelque chose était différent. Naruto savait quoi. Naruto en était malade lui-même de ne pouvoir rien faire, mais c'était ainsi et cela ne pourrait jamais changer. Il en était conscient : Sasuke était, et resterait désormais à jamais perdu.
L'Uchiha n'avait pas cessé ses habitudes. Il n'avait pas non plus exactement changé de caractère. Il était toujours froid et distant, il traitait toujours Naruto de crétin et participait à ses missions de la même façon qu'avant. Il passait le reste de son temps à s'entraîner jusqu'à épuisement et, en ce fait, s'était beaucoup rapproché de Naruto puisqu'il arrivait souvent aux deux jeunes hommes de passer leurs nuits assommés sur leurs terrains d'entraînement respectifs.
Un jour, Sasuke avait utilisé une technique si puissante qu'il avait rasé les quelques bosquets qui séparaient leurs terrains. Naruto n'en avait été que plus perturbé mais aussi plus motivé, et puis, il avait aussi été heureux d'être si proche de son frère de cœur. Quelques semaines plus tard, il s'étalait, suite à une fausse manœuvre, sur le terrain de Sasuke qui le frappait pour le punir d'avoir perturbé son entraînement, la seule chose qui semblait le maintenir mentalement en vie si l'on en croyait les expressions tellement uniques et incroyables qu'il adoptait alors. Au fil des jours, Naruto et Sasuke avaient, par le biais d'erreurs, de mots, d'insultes, de coups, réussi à rivaliser de nouveau Sasuke avait oublié à quel point il pouvait progresser face à cet imbécile blond qui parvenait toujours à son niveau avec deux fois plus d'efforts que lui. Donc plus de mérite. Et l'Uchiha ne supportait pas cette idée.
Sasuke avait canalisé en Naruto tout l'intérêt qu'il lui restait pour sa vie. Il savait parfaitement qu'il avait besoin de quelque chose, de quelqu'un, pour tenir en attendant de revoir Itachi, et la seule personne qui avait réussi, jusqu'alors, à effacer totalement sa douleur en le faisant s'oublier, que ce soit dans ses bras ou dans son regard défiant ou heureux, était Naruto.
Mais aux yeux de ses proches, et surtout de Naruto qui en avait presque été traumatisé, Sasuke avait changé. Pas dans ses actes, pas dans ses regards, mais l'aura qu'il dégageait semblait plus celle d'un mort que d'un vivant. Il errait comme une âme en peine à chaque fois qu'il était trop épuisé pour s'entraîner et que Sakura lui interdisait de faire des efforts, l'air inquiet, sachant très bien qu'il ne tiendrait jamais bien longtemps avant de retourner sur son terrain d'entraînement. Il se traînait sous la pluie le plus souvent, il n'aimait pas la pluie mais il s'y accordait si bien que cela n'avait choqué personne. Naruto avait compris, aussi bien que Kakashi ou Sakura, que c'était une façon de penser à autre chose, de remplir ce vide en sentant son corps plutôt que son âme.
Il est un moyen radical de cesser de se dégoûter. Il est une méthode sans faille qui permet de cesser de souffrir en soi-même et de ne plus penser à quel point on a mal de soi, à l'intérieur. La douleur physique, les sensations qu'apportent le corps, sont une canalisation parfaite à toutes les brûlures intérieures. Et si certains se servent du feu pour purifier leur mal, on a bien compris que si Sasuke marchait lentement sous la pluie, c'était parce que dedans, il avait froid tout autant.
Sasuke n'avait pas ri véritablement depuis un an. Il n'avait pas non plus signifié ses sentiments et ses envies, même celles de ne pas faire une mission trop facile, ni même de ne pas vouloir supporter Sakura ou Naruto. Il n'avait plus jamais semblé légèrement mécontent et blasé lorsque Kakashi arrivait en retard. Tout cela ne lui importait pas. Il suivait lorsqu'il ne pouvait pas s'entraîner et, sinon, il se murait en lui-même sur son terrain d'entraînement, lâchement, mais sûrement.
Neji soupira en regardant passer le spectre noir en face du porche où il s'était abrité avec Sai. Il comprenait sa douleur, lui-même trouvait que le vide ne se remplissait pas. Pourtant, il avait Sai, son équipe était de nouveau trois, mais ce n'était déjà plus la même chose. De toute façon, personne ne pouvait remplacer Lee.
Le chiffre trois était un légendaire, une donnée en or, la combinaison gagnante. Ils avaient été trois, et quoi qu'il se passe, surtout vu la relation qu'il avait fini par établir de lui-même avec Sai, ils n'étaient désormais plus que deux. Tenten, après la perte de Lee, s'était montrée surprotectrice envers Neji. Elle ne voulait pas qu'il disparaisse lui aussi. Elle également, de son côté, s'était enfoncée dans l'entraînement. Elle avait demandé à Gai de lui apprendre des arcanes taijutsu, elle était elle-même devenue un incroyable génie de l'effort et si Neji avait progressé, c'était sans doute elle qui avait fait la plus grande montée en puissance. La tornade de Konoha était devenue son attaque préférée, comme un hommage à son défunt coéquipier, et Gai en était fier même si, à chaque fois qu'elle l'exécutait, l'homme semblait tomber dans une nostalgie blessée.
Neji s'était rabattu sur l'enseignement à Sai et c'était lui qui avait pris toutes les initiatives suivantes. Sai sensibilisé était une telle crème que l'on pouvait toujours se demander comment il pouvait être ninja. Il était toujours maladroit, mais il avait semblé comprendre les liens, la tristesse, la joie, et il savait sourire réellement, même si Neji ne l'avait encore jamais vu pleurer.
Tenten avait également cessé de regarder Naruto. Neji savait que cela lui faisait beaucoup de mal de l'ignorer et de ne plus croiser son regard mais elle voulait considérer que, premièrement, c'était une épreuve de plus à traverser pour devenir plus forte, et qu'elle la passerait avec brio et le temps qu'il faudrait, mais deuxièmement, qu'elle ne pouvait pour l'instant pas s'occuper de ce genre d'enfantillages tant qu'elle ne serait pas devenue assez forte. Et puis, comme elle le lui avait fait remarquer, Naruto aussi avait autre chose à faire. Et ce rôle étrange d'ange gardien lui allait bizarrement à merveille.
Il faut une part d'équilibre en chaque personne. Puissance et faiblesse sont à égalité mais n'adoptent pas les mêmes formes. C'est aussi valable pour les qualités et les défauts, de la même façon que toute chose est équivalente et proportionnelle. Naruto, pour cette unique fois, n'échappait pas à la règle : la face maléfique du plus grand démon ayant jamais existé contre la pureté transmissible de son être propre.
Les jours de pluie étaient particuliers pour Naruto et Sasuke. La pluie apaisait Sasuke parce qu'il était en osmose avec elle, mais il ne s'en affaiblissait pas plus moralement. Il se détruisait le corps bien plus ces jours-là que tous les autres, parce qu'il se sentait plus puissant dans son élément, avait analysé Sakura et, par conséquent, il traînait toujours, mal en point, après plusieurs heures de lutte déchaînée entre chakra, taijutsu, et tout le reste.
Sasuke partait toujours après s'être épuisé. Et puis il revenait toujours à son terrain une heure après au maximum. Il ne devait pas perdre de temps pour autant. La première fois, Naruto avait été étonné de voir l'ombre s'étaler au sol à quelques mètres de lui et ne plus bouger. Il s'était précipité sur lui et l'avait un peu soulevé, Sasuke était conscient, mais il ne bougeait plus, les yeux ouverts perdus dans un vague cauchemardesque. Naruto l'avait tenu contre lui jusqu'à ce que la pluie s'arrête, ne pouvant que prendre fin car Sasuke ne marchait sous elle que lorsqu'il sentait qu'elle allait cesser.
Cela s'était passé ainsi plusieurs fois d'affilée jusqu'au jour où Naruto n'avait pas vu les yeux, cachés derrière le bandeau frontal de tissu noir rabaissé sur la vue sombre. Mais il avait continué à le serrer un peu dans ses bras. Sasuke n'avait plus jamais pour autant daigné pleurer une seule fois. Calmé, sous un soleil réconfortant pour Naruto qui depuis un an ne se consacrait qu'à Sasuke, à en oublier les pincements au cœur qu'il éprouvait à chaque fois qu'il croisait Tenten dans la rue, rayonnante et fière, Sasuke avait déclaré pour s'expliquer :
« Si je ne vois plus, il ne pourra pas m'imposer d'illusion. De plus, la vue régit quatre vingt pour cent des réflexes, et si je développe tous mes autres sens par ce biais, je serai encore plus fort. »
Naruto avait réalisé ce que disait Sasuke. Depuis son premier jour d'entraînement, le brun mettait parfois son bandeau sur ses yeux. À présent, c'était pour de bon. Alors sous le regard ébahi et triste du blond contemplant comme pour la dernière fois le Sharingan allumé puis les deux perles noires brouillées de douleur constante, serrant le bandeau d'un nœud ninja qui ne pouvait pas se défaire, Sasuke avait scellé ses yeux.
Sakura n'était plus ce genre de fille qui avait besoin d'être consolée. Au contraire, elle avait dû tellement de fois pleurer seule au cours des années précédentes qu'elle se remettait d'aplomb toute seule. Entre les combats incessants de son équipe et ses inquiétudes pour elle, le départ de Sasuke qui l'avait laissée désemparée sans personne pour comprendre sa nouvelle solitude, le retour de Naruto qui avait au début paru impuissant et qui l'attendrissait quand même, Sakura n'avait pas dû cesser de pleurer. Et comme elle avait voulu être forte et soutenir les autres, elle s'était sans cesse cachée et n'avait jamais réclamé d'aide sur ce point-là. Ino avait raconté à Neji à de nombreuses reprises les crises de larmes que la jeune femme avait déjà eues, sans pour autant se jeter dans les bras de qui que ce soit. Elle avait été choquée le jour où Sakura lui avait calmement demandé de la laisser seule.
Les personnes qui s'habituent à se guérir d'elles-mêmes sont très fortes, mais elles ne tolèrent plus par la suite de montrer à quelqu'un leurs faiblesses et leur état de débauche interne. Ce n'est pas un mal, au contraire, cela leur évite de prendre qui que ce soit à parti et cela les renforce à chaque fois. En fin de compte, ce sont elles qui sont là pour les autres et pas l'inverse. Et parce que Sakura était une femme sensible malgré tout, elle savait être à la fois triste et puissante, et si elle s'était réveillée avec Kakashi ce jour-là, c'était parce qu'elle avait voulu porter sa douleur à lui et le serrer dans ses bras jusqu'à la fin. Non, pas de la douleur à proprement parler, en fin de compte, mais plutôt de l'impuissance. S'abandonner dans des bras réconfortants était la signification même de ce sentiment. Les ninjas, particulièrement, ont toujours besoin d'exprimer ce qu'ils ressentent au fond d'eux-mêmes d'une façon ou d'une autre, et si c'est par des gestes, cela ne pose pas de problème. Après tout, ce sont des personnes d'action avant tout.
Gai n'en avait pas eu besoin parce qu'il était extraverti, il avait déjà eu sa dose d'anti-mal. Kakashi était différent et pour cela, encore aujourd'hui, lorsque le ninja copieur regardait ses élèves se battre et réussir avec un sérieux, une verve, mais une impression de mort intense se dégageant d'eux, et qu'il soupirait d'un air las, Sakura guérissait très vite les blessures des deux monstres de puissance qu'étaient ses coéquipiers et partait vite caresser amicalement le bras de son maître. Après les saignements et les bleus, il fallait un baume au cœur. Si Naruto et Sasuke étaient celui de l'autre et le resteraient à jamais, Sakura devait aussi être celui de quelqu'un, et inversement, Kakashi était pile la bonne personne pour elle. Parce que tous les deux étaient comme en arrière-plan par rapport aux garçons, et que tous les deux n'avaient pas leur prétention et leurs objectifs. Kakashi avait toujours rassuré Sakura, Sakura avait toujours été la seule personne qui, aux yeux de Kakashi, parmi ses proches, pouvait être douce avec lui. L'amitié de Sakura et Ino était dans les cordes de celle de Naruto et Sasuke. Sakura n'avait pas un seul ami comme Kakashi. Sakura était seule en fin de compte elle aussi. Et si Sasuke avait un jour trouvé en Rock Lee ce qu'il n'avait pas avec Naruto et qui lui manquait pour être complet, elle n'avait pas besoin d'amour, elle en avait assez comme cela. Sa branche manquante était son ancien professeur. L'équilibre ainsi était parfait. En tant que ninja, possédant famille et amis, elle avait et donnait bien assez d'affection comme cela.
Ainsi Kakashi et Sakura s'étaient-ils rapprochés et avaient-ils entamé une relation qui, question de liens, pouvait presque être comparée à la puissance de ceux entre leurs coéquipiers. Kakashi avait cessé de gérer l'équipe sept et ne les voyait plus qu'en s'entraînant avec eux. Après tout, ils avaient dépassé son niveau. Le plus incroyable, même, était certainement que Kakashi lui-même avait recommencé à progresser à une vitesse fulgurante au contact de ses élèves. La puissance nourrissait de nouveau la puissance.
Cette fois encore, Naruto vit Sasuke arriver, traînant les pieds, vers sa partie du terrain. Cette fois encore, Naruto marcha vers lui et amortit sa chute. Et cette fois encore, Sasuke soupira de soulagement et se laissa tomber dans un sommeil tranquille. Mais tout à coup, alors que Naruto ne pouvait s'empêcher de caresser presque tendrement les mèches trempées pour les sécher un peu, par habitude, le brun se redressa, dirigeant son visage à moitié masqué vers Suna d'un air à la fois paniqué et surpris.
« Sasuke ? » demanda Naruto, inquiet.
Le brun ne répondit pas immédiatement. Le déchaînement de sentiments en lui ne pouvait être lié qu'à une seule chose, et il ne pouvait s'empêcher de penser que c'était presque impossible. Mais…
« Naruto, je viens de sentir quelque chose. »
Il faisait sombre, tout était noir, il se sentait comme démis de son corps, et en même temps il avait l'impression d'avoir été anesthésié pendant une éternité, comme lorsqu'il se réveillait à l'hôpital après une semaine de coma. Le rêve qu'il avait fait lui avait semblé étrange mais il avait songé vaguement, toujours engourdi, que c'était une association d'idées entre la situation actuelle et quelques flashs de sa vie. Une mèche lui passa devant les yeux, il ne se souvenait pas les avoir laissés pousser à ce point. Ses muscles engourdis le lancèrent, il reprenait conscience.
« Bon retour au pays du feu, Rock Lee. »
À suivre
