J'ai un peu traîné pour ce nouveau chapitre mais le voilà finalement ! Bonne lecture !


Les paroles de Robin nous avaient stoppés net. C'était ridicule… Je ne « réservais » pas mes engueulades au marimo. Simplement, il n'y avait que lui qui était capable de me mettre suffisamment en rogne pour que j'en arrive aux cris et aux poings ; il n'y avait que lui qui était prêt à m'offrir ce défouloir, répliquant, insultant, parant, contre-attaquant ; il n'y avait que lui…

Je virai au pourpre. Elle avait peut-être raison. De quoi que puissent naître mon exaspération, ma rancœur ou ma colère, mes foudres retombaient irrémédiablement sur le marimo. Aussi étrange soit-il, c'était son privilège. J'avais besoin que ce soit lui, j'avais envie que ce soit lui.

Et je cherchais, dans ces moments-là, l'excuse qui saurait déclencher l'affrontement. Avec le temps, après avoir regorgés d'imagination, nos prétextes s'étaient appauvris, nous savions déjà l'un comme l'autre ce que nous cherchions. Un simple regard et le jeu était lancé. Pourtant, nous les gardions précieusement, ces prétextes, ils étaient notre façon de dire : « j'en ai envie, ici et maintenant ».

Alors, je sentais mes émotions se rassembler, ce flot s'étendre, gonfler, menacer de déborder et, enfin, je lâchais prise, lui livrant tout pêle-mêle. Dans un mot. Dans un geste. J'étais moi-même : provoquant, impatient, cruel aussi, passionné, attristé et tendre aussi… J'avais besoin de me battre avec lui, j'avais envie de me battre avec lui.

Et pas la peine d'être un génie pour comprendre que la réciproque était vraie. Il y avait bien un « nous deux », jusque là informulé, mais qui avait toujours existé.

Nous avions même nos petites habitudes : les engagements que nous préférions, les assauts quotidiens, les parades des grandes occasions. Et chaque duel avait sa délicieuse spécificité, teinté de l'humeur du jour ou de l'heure de la journée. Car oui, nous nous battions souvent et ça ne risquait pas d'aller en s'arrangeant. J'avais besoin de lui, j'avais envie de…

Et alors ? Qui aurait à y redire de cette complicité ? Moi peut-être. Ou lui. Voilà pourquoi nos gestes s'étaient suspendus. Voilà pourquoi, une fois nos rougeurs ravalées, nos regards, d'abord détournés, s'étaient remis à la recherche l'un de l'autre. En quête d'un indice. D'un accord.

En silence, je sentis le besoin renaître au fond de ses yeux, m'arrachant un léger sourire. Le jeu recommençait. Et avec lui, le temps des reproches.

« T'es pas venu.

- Et alors ? J't'ai manqué, Love-Cook ?

- Non, mais tu t'es bien foutu d'ma gueule, marimo de merde. Ou alors t'es pas foutu de retenir un rendez-vous ?

- Oh que si ! Mais quand j'suis arrivé, tu roupillais, enfoiré de cuistot ! »

Alors comme ça, il était venu ? Non, c'était du bluff, pour me faire réagir, il avait très bien pu deviner que je m'étais endormi : le matelas encore enfoncé sous mon poids, la couverture écartée, même peut-être un cheveu blond délaissé. En revanche, j'avais beau, douloureusement, me remémorer la scène, rien ne semblait témoigner de son passage.

« Que dalle ! T'es pas v… »

Je me figeai. La couverture. Je n'en avais pas lorsque je m'étais endormi et pourtant, je me rappelais parfaitement l'avoir repoussée rageusement à mon réveil. Quelqu'un avait du… Ça ne pouvait pas être lui. Mais qui d'autre ? Je secouai la tête comme pour chasser ces pensées. Si je l'avais provoqué c'était pour pouvoir lui mettre mon pied dans la gueule, pas pour me prendre la tête. Pourtant mes reproches étaient loin de nos prétextes habituels, cela devenait dangereux…

« Pourquoi t'étais en retard ? Tu sais pas lire l'heure ?

- Tu préférais peut-être qu'on grimpe là-haut en se tenant la main ou en hurlant « ça te dit une petite branlette » ? Pourquoi pas inviter les autres tant qu't'y es ? »

Il avait raison mais il aurait très bien pu m'attendre là-haut. Quelque chose ne tenait pas la route…

« Alors pourquoi tu m'as pas réveillé ?

- … C'était si important ? »

Il avait hésité un moment avant de répondre, calmement. Trop calmement. Je tâchai de repérer le brin d'ironie dans sa voix, sans succès. Pas de moquerie. Ni même d'indifférence. Il attendait véritablement une réponse qu'il n'avait pas et que je n'avais pas non plus.

Pourquoi attachais-je autant d'importance à un instant manqué ? Rien ne disait qu'il n'y en aurait plus…

Sans doute lassé de mes yeux écarquillés, de mes lèvres muettes et de mes bras ballants, il avait alors doucement glissé un sabre hors de son fourreau. Mollement, je m'étais mis en garde, répondant machinalement à son geste.

Et pourquoi lui n'attachait-il aucune importance à cet instant manqué, justement ? Alors il s'en fichait vraiment de ce que nous faisions à l'abri des regards…

Il avait attaqué, sans conviction. J'avais paré, trop facilement.

Bien sur qu'il s'en foutait ! C'était simplement un échange de service !

Je répliquai, sans force. Il esquiva, trop aisément.

Alors pourquoi mon estomac se vrillait-il de douleur face à cette évidence ? Pourquoi cette nausée récurrente me prenait-elle encore d'assaut au sein même de nos disputes ? Était-ce vraiment une de nos disputes ? Sans puissance, sans énergie, sans passion. Non, ce n'était pas ainsi qu'on devait se battre… Ces putain de services étaient en train de tout foutre en l'air et…

« Tu… pleures ?

- Non ! »

Je l'avais repoussé avec davantage de vigueur, comme un malade repousserait la folie, réalisant la présence discrète de cette larme qui m'avait été arrachée. Unique, mécanique, ironique. Putain. Pas comme ça. Pas devant lui.

Son seul sabre revint lentement à la charge, suffisant à me bloquer contre un mur. Je tentai de me dégager mais l'étau de mes pensées m'empêchait de lutter réellement.

Le marimo attendit que je me libère. Longtemps. Puis, il finit par énoncer, tout bas, sans émotion :

« Demain. Même heure. À la vigie. Cette fois, j'y serai. »

Il me relâcha, tourna les talons et, sans un regard, m'abandonna à ma perte.

Vaincu.

J'étais vaincu.

Et je n'avais même pas eu besoin de lui pour cela…

Mes pensées m'avaient laissé sans arme. Il n'avait eu qu'à tendre sa lame vers ma gorge déjà offerte.

Sans le vouloir, il m'avait vaincu. Et avec moi, tout le reste.


Dès lors, il m'avait évité, autant que je l'avais évité. Et les autres avaient assisté, avec une vague curiosité, à ce froid, sans éclats, sans violence. Pourtant, de violence, jamais je n'en avais connu d'aussi forte que dans nos silences. Et, à chacun de nos détours, une triste conviction se forgeait doucement en moi…

Nos saloperies ne devaient plus bousiller quoi que ce soit si, après ma fierté, mon honneur et nos fragiles rapports, il leur restait encore quelque chose à bousiller…


Mes pas m'avaient guidé jusqu'au bas du mat. J'avais déjà vécu cet instant qui ne pouvait pas être pire, m'étais-je dit… Et pourtant… Je redoutais encore davantage notre confrontation. J'avais eu beau me creuser la tête, je ne savais pas comment démêler la situation. J'aurais voulu tout effacer mais quoi de plus irréel ? Quelque part, j'espérais que la solution viendrait de lui… M'en remettre au marimo pour régler nos problèmes, ça me ressemblait si peu… Et pourtant… Lui, au moins, ne s'embrouillait pas la tête… Je devais apprendre à faire de même…

Pénétrant dans la pièce en retenant mon souffle, je la balayai du regard, découvrant une scène trop semblable à celle de la veille. Je ne pus empêcher un pincement de serrer mon cœur l'espace d'un instant mais la seconde suivante, j'étais à plat ventre sur le matelas, le corps du marimo collé dans mon dos.

Instantanément, je me sentis mieux que je ne l'avais plus été depuis longtemps et je perdis pied très vite face à un cruel manque soudainement comblé. Sa voix suave bruissa à mes oreilles comme une promesse de félicité.

« Donc tu es venu… Tu as rêvé de quoi ? Que je m'occupe de toi ? Ou que tu le fasses ?

- Les… deux… »

Il sembla réfléchir un court instant avant d'enchaîner, ravi.

« Les deux, tu dis ? Ok… J'aime quand tu prends ce genre d'initiatives…

- Att… han… »

Empressé, il avait déjà glissé une main sous mes vêtements, frôlant ma peau, et sa langue dans mon cou, effleurant ma nuque, m'arrachant ainsi ce gémissement perdu entre la surprise et un bonheur honteusement attendu.

À contrecœur, je me retournai et me forçai d'oublier ses attentions, le temps de régler nos différends. Cependant, le marimo fut plus rapide et reprenait déjà notre conversation.

« Je me doutais que tu aimais cette position… »

Je réalisai alors la proximité de nos deux corps et la posture dans laquelle ils se trouvaient : son visage si près du mien m'autorisant l'effleurement de son souffle, son coude non loin comme protecteur supportant une partie de son poids, ma main sur son torse trop couvert qui l'avait un peu éloigné, la sienne sur mon poignet retenant notre contact brûlant et forçant ma caresse, sa jambe fléchie le long de mon bassin déjà séduit, l'autre emmêlée aux miennes… Comme si nous étions sur le point de… Et ses lèvres… Je m'arrachai à leur contemplation pour répondre finalement au marimo.

« Est-ce que c'est vraiment bon si on continue ? »

Son sourire moqueur s'élargit alors qu'il fondait à nouveau vers le col de ma chemise.

« Ça, c'est toi qui va m'le dire… »

Il avait murmuré ces mots avant de déposer un avide baiser sur ma peau offerte. Je voulus vainement le repousser mais mes doigts le refoulaient autant qu'ils s'agrippaient à lui, quémandant davantage et je tentai, sous ses délicieux sévices, de développer mes pensées qu'il avait refusé de comprendre.

« Non… Pas… Tu sais… Depuis qu'on fait… des choses comme ça… C'est plus… pareil entre nous… On… devrait… peut-être… »

Devinant sans peine le mot que je ne parvenais à prononcer, il poussa un soupir las et je sentis brièvement sa mâchoire se refermer, agacée, sur ma clavicule choyée jusqu'alors. Je sursautai, chassant fermement l'idée que cette douleur furtive avait un lien quelconque avec la bouffée de chaleur qui montait encore en moi, préférant lui associer le résultat d'un brutal retour à la réalité.

Se reculant pour plonger ses yeux dans les miens, laissant transparaître très nettement ses pensées que j'aurais formulées par un court et simple « tu fais chier », il se contenta de rétorquer :

« Tu dis ça maintenant, alors qu'hier tu regrettais qu'on n'ait rien fait ? »

Je brisai notre contact visuel et répondis doucement.

« J'ai… réfléchi.

- Ça te réussit pas. »

Sa voix ne sonnait ni comme un constat, ni comme une moquerie ; elle avait laissé échapper une trace de reproche. Et il avait terriblement raison. Depuis le départ, je m'embarrassai de détails sans importance quand je me refusai l'évidence : je brûlais d'envie de céder et même au-delà, je pouvais affirmer que j'allais céder…

« Je sais, avais-je simplement accepté.

- Alors ferme-la. »

J'aurais souhaité me crisper sous le sens de ses mots mais la curieuse tendresse qui les avait accompagnés m'enveloppa alors que le marimo posait doucement son front là où la marque de ses dents avait du s'estomper. Je ne pus empêcher ma main de venir cajoler sa chevelure et je le sentis se perdre un moment contre moi. Cependant, il finit par se décider et après une profonde respiration, il se détacha brutalement m'offrant un regard à nouveau voilé d'un reflet abrupt, un regard que je connaissais bien.

« Dessape-toi. »

Son ton dur dénotait cruellement avec l'instant que nous venions de partager mais je ne pris pas le temps de m'en soucier, déboutonnant ma chemise tandis qu'il se débarrassait de ses propres vêtements. Mes yeux suivaient chacun de ses gestes et il dut bien vite m'aider à achever ma tâche sous peine de la voir se rallonger péniblement. Ses mains, dures, rencontrèrent alors ma peau avide de leurs caresses.

« Tu avais envie… des deux, n'est-ce pas ? fit-il, espiègle. »

Je hochai la tête, rougissant, me demandant qui aurait en premier le droit aux faveurs de l'autre. J'eus une idée de la réponse quand sa bouche regagna mon torse, traçant son lent chemin toujours plus bas. Cependant, son corps ne suivait pas le même parcours, lui préférant un calme retournement, me masquant sa délicieuse progression.

Puis les caresses cessèrent et je l'imaginai jeter un œil à mon sexe impatient alors qu'inconsciemment, ma main venait agripper l'une de ses jambes étendues à ma hauteur. Je retins ma respiration, me languissant de ses attentions, retenant les mouvements de mon bassin. Quand enfin il se reprit, ce fut pour sentir sa main saisir ma fesse et forcer mon corps à basculer sur le côté en même temps que le sien, plaçant le visage du marimo en face de mon envie. Et moi de la sienne.

J'ouvris des yeux ronds, comprenant enfin ce qu'il entendait par « initiative » de ma part mais engendrant par là même un nouveau mystère : comment n'avais-je pas pu le voir venir ? Et visiblement, cette initiative n'était pas la seule qu'il prévoyait. En témoignèrent rapidement ses paroles amusées.

« À toi l'honneur. »

Étrangement, son membre ne m'intimidait plus et son regard était posé loin de moi alors je ne tardai pas à répondre à sa demande : timidement, je déposai une main sur sa taille et saisis de l'autre son attente, la guidant vers mes lèvres entrouvertes. Ma langue, la première, en rencontra le bout, réveillant nombre de souvenirs, et elle ne tarda pas à lécher, cajoler, choyer.

J'avais déjà perdu le fil de mes pensées, goûtant agréablement les premiers gémissements de mon partenaire quand une tendre chaleur humidifia mon propre plaisir, me faisant me cambrer de délice. Et une séduisante bataille s'engagea. À celui qui offrirait le plus. À celui qui offrirait le mieux. Une bataille où le meilleur est de perdre.

Il m'avait laissé une longueur d'avance, devinant sans doute que sa probable expérience lui permettrait rapidement de dominer le jeu. Car j'étais mauvais, à ce jeu, réalisant régulièrement que son membre reposait dans ma bouche, bien trop délaissé. Je feignais alors d'ignorer l'excitation qui inondait mon corps pour tenter de le lui rendre… jusqu'à ma prochaine trêve.

Je finis par adopter un va-et-vient régulier que je parvenais à maintenir sans trop d'efforts, profitant à la fois des mille sensations nées de ses divines caresses comme des soubresauts de ce corps que je ne contrôlais plus, des profonds frémissements du sien comme de la présence défendue de leur source. L'ensemble était parfait.

J'en avais rêvé, de vivre son plaisir et le mien, d'un même déchaînement. Mais les songes n'ont en réalité que bien peu de fantaisie et ils me parurent bien fades face à l'immensité de mon émoi partagé.

Nos ardeurs dissimulaient mes cris bien plus que les siens. Il gagnait du terrain. Sa langue esquissait des tracés bien trop provocants, ses lèvres m'emprisonnaient dans une douceur bien trop troublante, ses mains pressaient nos corps l'un contre l'autre dans une torride étreinte bien trop bouleversante.

Pour la première fois, nos corps se frôlaient, se caressaient, s'enlaçaient, tendrement, passionnément, intensément. Et je me libérai enfin de toute pensée, de toute raison, de toute futilité, dans la pureté éclatante de la jouissance.

Elle avait été puissante, plus que les autres fois, et Zoro me laissa gentiment un moment pour m'en remettre avant que je ne réponde, l'esprit dans le vague, à sa délicate impatience. Parce qu'il avait gagné. Il avait gagné le droit de se perdre.

Dans les échos mon orgasme, je tentai lui offrir les plus douces caresses, pâle reflet de mon délicieux flottement, avant d'accélérer un va-et-vient qui lui permettrait bientôt d'atteindre mon bonheur. Il s'abandonnait, le front contre ma cuisse, sa main s'entremêlant dans mes cheveux, son bras enserrant mon dos. Ses lèvres libérées me livraient ses plus lourds secrets, dans de graves et profonds gémissements. Ses muscles se crispèrent contre les miens si détendus, avant de relâcher à son tour ces vives vagues d'extase.

Le temps se figea ou nous échappa, nous ne savions plus vraiment.

Et finalement, le marimo consentit à briser notre douce errance pour se retourner. Il s'étendit près de moi et me livra un regard incertain. Le voile rude de ses yeux avait de nouveau laissé place à une sincère inquiétude. Mais l'heure n'était pas à la réflexion, et perdus l'un et l'autre dans un lointain transport, gagnés peu à peu par la chaleur de nos corps à nouveau pressés, il glissa, hésitant un bras autour de mes épaules.

Sans attendre, sans hésiter, sans raisonner, je me blottis dans la douceur qu'il s'osait à m'offrir. Alors, il referma son étreinte autour de mon corps, glissa sa tête dans mes cheveux et respira mon odeur. Je découvrais un autre homme et avec lui un autre monde, celui d'une tendresse que nous nous risquions à partager, sans un mot, sans excuse autre que notre oubli.

J'attirai sur nous la couverture, décalai doucement mon oreille à la recherche d'un battement apaisant et régulier, appréciant sa vie, la vie. Je fermai les yeux sur nos aveux, trop heureux de savourer, rien qu'une fois, nos interdits et m'endormis sous cette pulsation, si loin de nos soucis.


Et voilà ! Merci pour votre lecture et à très vite !