Le cheval de trait avait trouvé son rythme et là où elle s'y attendait elle trouva le carrefour. Dans la nuit maintenant noire, impossible de savoir s'ils étaient bien passés. Elle continua tout droit pour finir par arriver au pont. Aucun signe de vie. Elle mit pied à terre et écouta la respiration chaude de sa monture. Rien d'autre. Elle les avait ratés ? Ils avaient continué pour plus de sûreté ? Et pourquoi aucun bandits ne semblaient les suivre ? Elle ferma les yeux en essayant de se souvenir du prénom du valet. Sans succès.
Elle s'apprêtait à repartir quand un clair de lune glissa sur la route. Elle aperçut deux silhouettes se dessiner devant elle. Alexandra mit pied à terre et lança :
- Sera ?
- Oui, c'est bien nous, mais nous avons un problème, répondit le valet.
- Ce n'est pas à vous que je m'adressais mais à Sera Elfriede, répliqua Alexandra en s'approchant de la jeune fille. Comment allez-vous, Altesse ?
- Présentez-vous, lui intima cette dernière d'une voix tranchante.
- Alexandra Schäferhund, je fais partie de la garde personnelle de votre père, répondit-elle en un salut rigide. J'ai été affectée à votre escorte mais nous avons été attaqués. Vous étiez visée et à travers vous, votre père. Je pense que...
- Évitez-vous cette peine, moi je sais.
Le domestique, dans le dos de la jeune fille poussa un soupir sonore et s'éloigna en maugréant.
- Vous savez, votre Altesse ?
- Sera Alexandra, nous devons nous rendre au Palais d'été, comme prévu, mais sans aucune escale et en évitant les routes passantes.
De l'attitude du jeune homme, Alexandra traduisit qu'il avait déjà du tenter de l'en dissuader. Pendant ses quatre années au service de la famille des Lunebourg, ses fonctions ne l'avaient jusqu'ici jamais amenée à côtoyer la fille du Duc mais les rumeurs allaient bon train sur son caractère lunatique et sur ses moindres caprices auxquels cédaient toujours le Duc. Surtout depuis la mort de sa mère. Extravagance ou stratégie, de tout façon, Alexandra était tellement soulagée de les avoir retrouvés qu'elle plia sans discuter.
- Très bien, Altesse. Nous allons contourner Garmish et nous continuerons par les routes annexes. Je vous informe cependant que cela prendra sans doute une bonne semaine. Ne voulez-vous pas qu'au moins nous faisions parvenir un message à votre famille, qu'ils sachent que vous êtes vivante ?
Elfriede laissa paraître sa nervosité en serrant ses mains l'une contre l'autre.
- Je ne pense pas que ça soit une bonne idée.
Elle s'approcha d'Alexandra et lui tendit son bras pour qu'elle l'aide à monter sur son cheval : « Guidez-moi jusque là-bas. Nous prendrons les dispositions qui s'imposent plus tard. »
Le dos de la jeune file avait fini par s'arrondir sous le poids du sommeil et sa tête dodelinait au rythme pesant de la bête de trait. Alexandra la guidait doucement sur le sentier caillouteux que la lune blanchissait. Là où elle s'y attendait, ils trouvèrent une route qui grimpait vers les montagnes naissantes. Elle commençait à souffrir au niveau de ses grèves inadaptées aux longues marches, sans parler de son ventre qui l'élançait sérieusement dès qu'elle prenait une respiration trop profonde. Elle avait tenu jusque là mais la fatigue rendait tout plus difficile Elle s'arrêta et interpella le valet :
- Rappelle-moi ton nom, s'il te plaît ?
- Egon...
- Egon, pourrais-tu m'aider à enlever mon plastron ? Je … Je n'y arriverais pas toute seule.
- Et bien alors ? On ne vous apprend pas ça chez les Premières Lames ? répliqua-t-il en grimaçant mais en s'approchant quand même.
- Et toi ? On ne t'a pas appris le respect à l'école des... des...
- Des larbins ? Non, je n'ai pas suivi tous les cours. Ceux sur le protocole dans les situations critiques m'avaient semblé superflus à l'époque... Si j'avais su !
Une fois débridée, il souleva brutalement la plaque de métal et Alexandra lâcha un cri. La douleur lui fit presque monter des larmes aux yeux. Elle s'agrippa à l'épaule d'Egon pour garder l'équilibre et posa la main sur son ventre pour imaginer les dégâts. Si rien n'était cassé, elle devait avoir un hématome monstrueux.
- Je suis désolée, Sera. Ca va ?
- Oui, oui. » murmura-t-elle en essayant de s'accroupir pour enlever ses grèves. Il la devança et les défit prestement. Ils s'arrangèrent pour les attacher à la monture avec les lanières de traits et de licol. La brave bête ne broncha pas et la duchesse non plus. Ils reprirent la route.
- Vous savez Sera Alexandra, même en évitant les grandes routes, si nous ne nous reposons pas un peu, nous n'irons pas bien loin.
- Je sais, mais si nous atteignons les pieds des Collines Bleues, nous pourrons nous cacher plus facilement. Je pense qu'en marchant une heure ou deux de plus, nous pourrons trouver une position un peu protégée. Quelques heures avant l'aube. Ça sera toujours ça de pris.
Ils firent quelques pas silencieusement.
- Vous auriez du me dire que vous étiez blessée. Vous devriez monter à côté notre princesse. Maintenant je vois la direction qu'il faut suivre.
- Egon, je suis comme toi au service de cette famille. Mais ce soir, je n'ai pas été à la hauteur de ma mission. Je suis tombée au début de l'attaque, je ne sais même pas comment. Tous mes compagnons sont sans doute morts maintenant, et je n'ai même pas...
Elle laissa sa phrase en suspens. Elle finit par se reprendre :
- Toi, au contraire, tu as eu la présence d'esprit de la sortir de là tout de suite. Si jamais nous arrivons à bon port, je le ferai savoir au Duc de Lunebourg...
- Votre monture était blessée au poitrail, nous avons du l'achever. Je pense qu'ils avaient tendu une corde en travers de la route. Vous et l'attelage l'avez prise de plein fouet. C'est plutôt un miracle que vous vous soyez relevée aussi vite !
Pour la première fois, Alexandra le regarda vraiment. Il était sans doute un peu plus jeune qu'elle et sous ses cheveux châtain en bataille, la lune faisait briller ses yeux en amande. Un peu plus grand qu'elle, il était élancé et toute sa personne dégageait encore un énergie incroyable malgré l'épuisement qui devait le gagner lui aussi. Il se rendit compte qu'elle le dévisageait car lui faisant face soudain il lui dit :
- Vous êtes en train de vous dire qu'en fait vous ne m'aviez jamais vraiment regardé, pas vrai ?
- Je suis habituée à me focaliser sur les tâches que l'on me confie et je n'avais pas de raison de...
- Et vous vous dîtes que je suis plutôt beau garçon, non ?
Elle faillit s'arrêter sous la surprise et celle-ci dut se lire sur son visage car aussitôt il laissa éclater un rire juvénile :
- Il faut croire que mon charme opère mieux sur les filles de chambres que sur les dames de la haute !
- Mais, je ne dis pas que... ce n'est pas... Je ne fais jamais attention à ce genre de choses ! Et comment pouvez-vous penser à ça dans une situation pareille ?
Il lui donna un petit coup amical sur l'épaule et lui prit les rênes des mains.
- Ne vous inquiétez pas Sera, je connais ma place. J'essayais juste de détendre l'atmosphère... ou peut-être juste vous ?
Et malgré la pénombre, elle vit se dessiner son sourire moqueur. Mais il reprit vite son sérieux :
- Vous nous ralentissez, montez sur le cheval. Je nous conduirai jusqu'aux collines.
