Ils avaient fini par trouver un renfoncement en surplomb qu'Alexandra jugea correct pour se reposer. Egon avait proposé de mauvais cœur de monter la garde mais celle-ci avait décrété que dans l'état où ils étaient, le mieux était qu'ils dorment tous deux ou trois heures.

Elle se réveilla en frissonnant avec l'impression qu'un rêve agréable lui avait échappé. Cela lui arrivait fréquemment en ce moment.

Egon et elle s'étaient placés de chaque côté d'Elfriede pour tenter de la protéger du froid mais la rosée du matin l'emportait face à ce mince stratagème. Elle tenta de se lever silencieusement mais la douleur de son ventre lui laissa échapper un grommellement. Pas maintenant...

En s'approchant du bord, dans la lumière incertaine du petit matin, elle pouvait quand même discerner le trajet du sentier qu'ils avaient suivi. Une route forestière de toute évidence. En arrière, aucune trace de mouvement, aucun signe de vie, les oiseaux commençaient à peine à chanter. C'était étrange et en même temps un soulagement. Mais pourquoi se donner tout ce mal si c'était pour les laisser s'enfuir après ? Excès de confiance ?

Elle regarda le chemin en amont : tout allait bien, il se dirigeait bien vers le Nord-Est. Elle ferma le yeux afin de se souvenir des cartes et de laisser les lieux lui parler. Forcément une rivière, sous peu... La courbe au dessus de la route et sa végétation différente semblaient l'indiquer. Et logiquement, un hameau de bûcherons. Ce n'était pas la haute saison, mais le sentier était entretenu. Avec un peu de chance, il trouverait de quoi se nourrir là-bas...

A l'évocation de la nourriture, bizarrement, ce n'est pas son estomac mais celui de la petite duchesse qui gargouilla. Elle se retourna pour constater que celle-ci était assise et l'observait.

- Altesse...

- Oui, je suis humaine et j'ai faim.

Alexandra haussa les sourcils, elle n'avait pas du tout l'intention de faire une quelconque commentaire. Elfriede se leva, laissant Egon grogner tout seul au sol en se retournant. La jeune fille reprit :

- Je voulais dire : Ne vous inquiétez pas, je ferai avec, comme vous.

Elle s'approcha d'Alexandra et lui jeta un regard qui malgré la fatigue restait inquisiteur :

- Et vous ? Comment allez-vous ? Et je ne veux pas de discours inutile. J'ai besoin de vous pour la suite du voyage. Enlevez votre gambison, j'ai besoin de voir votre blessure.

Alexandra balbutia puis, devant la détermination de l'adolescente, elle s'exécuta. Après tout, à un moment ou à un autre, il fallait bien qu'elle-même y jette un œil.

Étrangement, quand la jeune fille posa sa main sur son ventre et ses côtes violacés, elle était chaude. A son contact, elle sentit sa chair de poule disparaître et même son corps entier se relâcher, comme délivré de la tension de la nuit. Elle jeta un regard interrogateur à l'héritière. Contre toute attente, celle-ci lui renvoya un sourire timide :

- Il n'y a rien de trop grave, je crois. Idéalement, bien sur, le repos serait le meilleur conseil. Mais pour l'instant, vous devriez tenir la route.

Trop perplexe pour poser des questions, Alexandra renfila sa tunique quand elle remarqua que, les coudes posés sur les genoux, Egon les observait.

- Mais depuis combien de temps es-tu réveillé ?

- Quoi ? Je suis éveillé ? Moi qui pensais être encore dans mes rêves ! Quoique non, dans mes rêves, il ferait plus chaud et je n'aurais pas l'estomac dans les talons...

Sera Elfriede laissa échapper un petit rire qu'elle voulut faire passer pour un raclement de gorge. Alexandra se mit à délacer les pièces de son armure qu'ils avaient laissé au sol en arrivant :

- Trouve des buissons pour cacher ça... Je fais confiance à ta débrouillardise, tu sais celle qui t'a permis de rester en vie tout en étant aussi impertinent.

- Votre confiance me touche Sera. Je saurais m'en montrer digne, répondit-il en imitant un salut militaire.

Elle secoua la tête et en faisant une boule des lanières de cuir du reste de l'harnachement de leur monture, elle se mit à brosser le cheval de trait. Elfriede l'imita aussitôt, flattant l'encolure et soufflant quelques mots imperceptibles à la monture qui sembla apprécier.

Egon revint et aussitôt attaqua :

- Approchez votre Altesse, nous devons arranger cette robe pour que vous ayez l'air d'une paysanne.

- Hummm... vu son état actuel, ça ne sera pas difficile ! répondit celle-ci dans une moue.

Sans l'écouter, il sortit un couteau de sa ceinture et se mit à couper consciencieusement le taffetas bleu de sa jupe. La jeune fille le regarda faire, interdite. Il reprit :

- Là, vous aurez moins l'air de ce que vous êtes : une noble dame en détresse. Maintenant, nous serons une fratrie, en voyage pour... heu... rendre visite à notre vieux père bûcheron ? Ça vous va ?

- Nous ne nous ressemblons pas du tout ! s'exclama Elfriede qui, habituée à se faire habiller, tourna sur elle-même pour le laisser à son ouvrage.

- Non, c'est une bonne idée, renchérit Alexandra. Nous serons en voyage pour... Au sommet des Collines Bleues, il y a un vieux Temple, elle se frotta les tempes pour mieux se souvenir. Il est dédié à la grande Architecture, donc à l'Ordre des Chercheurs. Il doit surtout être plein d'ouvrages incompréhensibles protégés par un bibliothécaire tout aussi ancien mais ça doit pouvoir faire l'affaire.

- Et pourquoi est-ce que nous irions le voir ? Nous n'avons pas l'air d'érudits du Temple ! répliqua Egon, sans doute vexé qu'elle s'approprie son idée.

- Parce que c'est notre seule famille, nos parents sont morts dans l'incendie de notre ferme. L'été est particulièrement sec cette année, s'enthousiasma Elfriede, heureuse d'apporter sa pierre à l'édifice. Près de Minstër, il y en a eu plusieurs récemment. Nous sommes les enfants Almenrisch, et moi, je m'appelle Elfie ! J'ai toujours trouvé que ça sonnait bien, confia-t-elle amusée.

- D'accord, et moi je m'appelle...

- Toi, tu t'appelles Egon ! Personne ne connaît le nom du valet de la fille du Duc de Lunebourg, lança Alexandra moqueuse. Et avant qu'il n'ait pu répliquer, elle rajouta : Et moi, je reste Alexandra. Je ne suis personne non plus.