Depuis tout à l'heure, en boucle, la dernière phrase de son frère se répétait dans un murmure, sa voix sourde, en colère... peinée ? « Tu n'es pas la seule à payer le prix, Alex... » Elle essayait de se concentrer sur leur progression, la course du soleil, le nombre d'heures à marcher, la pente du terrain, la fatigue, la faim... Mais encore et toujours : « Tu n'es pas la seule à payer le prix, Alex... » Dans ce couloir mal éclairé, elle sent la main de son frère au travers de la fine manche de sa robe. Leur père lui a ordonné de l'escorter jusqu'à sa chambre. Il s'exécute et sa poigne se resserre sur son bras. Leurs pas claquent sur le marbre du couloir, elle se laisse guider car elle ne sait pas où aller. Le cauchemar de cette nuit qu'elle chasse depuis quatre ans obscurcit cet après-midi d'été. Elle retourne sans fin dans les ombres nocturnes de son bannissement. Quitte à ne plus être sur cette route, elle préférerait partir dans ses rêveries, comme elle le fait d'habitude fuir avec Wolfram comme ils auraient dû le faire à ce moment-là. Mais sa famille l'a repris, emmené loin, dans ce Nord inaccessible qu'il lui a si souvent conté. Elle marche, encore et encore dans ce couloir sombre, interminable. Le bruit sec des talons sur la pierre froide de cette demeure qui fût un jour la sienne, avec seulement la pression de la main de Wilhelm qui la retient ou peut-être la soutient. Insupportable sentiment d'échec, avec cette honte qui lui crie qu'elle a perdu bien plus en une nuit que l'amour d'un seul homme. Celui de leur père, elle en est sûre maintenant, elle ne l'a jamais eu. Son frère, par contre... Cet autre qui est elle-même, à ses côtés depuis toujours et qui pour la dernière fois lui répète sans cesse « Tu n'es pas la seule à payer le prix, Alex ... »

Elle passe ses mains sur son visage pour fuir, ne plus voir, ne plus entendre. La pression de nouveau sur son bras, elle voudrait lui dire qu'elle ne saura plus qui elle est sans lui, elle se retourne.

- Alex ? Ça va ?

Egon la soutenait avec force. Ses yeux verdis par le soleil la dévisageaient avec inquiétude.

- J'ai cru que tu allais tomber. Tu veux boire un peu ?

Éblouie par le retour aux lumières du jour, elle se sentit étourdie. Mais la réalité du contact de la main d'Egon la raffermit. Elle réussit à afficher un faible sourire reconnaissant et se redressa :

- La chaleur m'a un peu assommée. Nous allons passer à l'ombre de la montagne au prochain tournant, ça ira mieux.

Depuis une bonne distance ils observaient un petit hameau de trois maisons en bois près duquel se trouvait, semblait-il, un potager retourné à l'état sauvage. La lumière du jour déclinait et même si Alexandra l'avait prédit, sa présence était tout simplement providentielle. Aucun signe de vie, mais tout avait l'air en bon état. Egon s'impatientait et regarda Alexandra en soulevant un sourcil exaspéré et interrogateur. Celle-ci soupira et lissant inutilement sa tunique sale prit la direction de la cabane. Elle prononça entre ses dents :

- Je suis sûre de sentir une odeur de feu dans l'air, il doit y avoir des habitants...

- Oui, je suis d'accord. On voit même bien que le sentier a été pris récemment mais nous ne sommes que des voyageurs fatigués donc pas la peine de dramatiser ! répliqua-t-il.