Le dénommé Ben déplia les doigts pour jeter un coup d'œil à la scène. Il constata qu'il y avait bien un homme avec Hannah, mais ils n'étaient pas nus, ce qui le rassura. Il offrit un sourire insolent à une Hannah déstabilisée par cette arrivée impromptue. Elle se leva vivement et alla lui administrer une plâtrée de tapes sur le torse. « Mais qu'est-ce qui te prend ! fulminait-elle. Tu n'as pas à débarquer quand bon te chante !
- Ouais bin tant que t'es pas à poil, je peux faire ce que je veux !
- J'hallucine ! Ben tu vas me faire le plaisir de sortir ton petit cul d'ici !
- Mon petit cul refuse. Il est très bien là où il est. »
Comme pour compléter son attitude déjà enfantine, il tira la langue. Elle le gifla. Le sourire de Ben disparut. Il se massa la joue. « Je suis désolée Ben, mais tu dois comprendre que tu n'as pas tous les droits.
- C'est qui lui ?
- Un ami.
- Un ami ? Je connais tes amis, Hannah, et il n'en fait pas partie. »
Il foudroya le Docteur du regard, mais celui-ci demeurait impassible. Il se leva toutefois à son tour et contourna les deux amis. « Il a raison, vous savez, dit-il en lissant le devant de son manteau, je ne vous connais pas et je ne suis pas l'un de vos amis. » Un silence suivit cette remarque. Il reprit avec un petit sourire : « Mais j'aurais aimé l'être. »
Cette fois-ci, Hannah ne put empêcher le Docteur de quitter son appartement. Ben fut chassé quelques instants après car elle était trop épuisée pour poursuivre une quelconque dispute avec le jeune homme. Or, ce n'était pas simplement de la fatigue qu'elle éprouvait, il y avait également une pointe de regret dans le flot d'émotions qui l'envahissait.
Quelques jours passèrent. Belle était en congé. Hannah, elle, allait souvent regarder par la fenêtre, certainement dans l'espoir d'apercevoir un long manteau brun. Elle ne prenait plus la peine de prendre soin d'elle. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas laissé sa peau au naturel, et ses cheveux étaient rabattus négligemment en une queue-de-cheval sur le côté. Le jogging était désormais son vêtement de prédilection, ainsi que le débardeur et le sweet-shirt à capuche. L'artifice était si insignifiant. Sa mère l'appela plusieurs fois, ainsi que Ben, mais en pure perte. C'était comme si le monde lui apparaissait sous un nouveau jour. Elle pensait qu'elle ne s'en était jamais rendu compte avant mais en fait elle le savait depuis un moment. Ben le lui avait appris par sa détermination.
Et pourtant, Hannah ne voulait pas répondre aux sentiments des autres. Elle était meilleure dans la réalisation des fantasmes, elle savait où toucher les gens non à travers les mots mais par à travers le corps. Cette aptitude, cette excellence qu'elle avait toujours cru être son seul outil pour se défendre dans la vie et gagner sa place, en réalité ça n'avait pas la moindre importance. À présent, elle se sentait démunie, comme une enfant qui doit encore tout apprendre. Les remords la hantaient dès qu'elle repensait à son comportement envers lui. Elle aurait voulu lui apparaître autrement. Elle aurait voulu être Rose.
Le ciel était sombre de nuages, c'était un jeudi. Elle sortit de chez elle, enveloppée dans un trench-coat noir et lugubre, le teint et la bouche pâles. Elle prit une bouffée d'air frais, chargé d'humidité, puis marcha dans des rues étroites qu'elle ne reconnaissait pas. Elle acheta un thé à emporter et le dégusta sur un banc, dans un petit parc. Il commença à pleuvoir. Elle n'avait emporté ni son parapluie ni son portable.
Le banc bougea un peu, quelqu'un s'était assis. Elle ne tourna même pas la tête, regardant fixement la mare qui s'étendait devant elle. Le bruit des gouttes de pluie l'apaisait. Elle ferma les yeux et le bruit devint plus étouffé. Elle les rouvrit et vit qu'on l'avait abritée sous un parapluie bleu. « Beaucoup de gens pensent que la pluie rend le monde plus triste. Mais aujourd'hui, la journée est magnifique, vous ne trouvez pas ? »
Hannah tourna la tête et regarda le Docteur droit dans les yeux.
