Orpheus Variations : Deep Bridge (Partie III)

Il fendait l'air.

Mains closes, phalanges blanchis de par la contraction. Je sentais mes ongles s'enfonçais dans ma peau, y faisant comme une crevasse rougeoyante, vive, vers laquelle je tentais de tendre, imperceptiblement. J'empoignais la vie, parce que je n'avais plus que sa à faire. Droit, debout face à ma Némésis, je ne sillais pas. J'attendais que le coup vienne, que le coup blesse, que le coup m'égraine, que le coup s'affaisse…

Il fendit l'air, et quand je le sentis s'enfoncer dans ma mâchoire, tout mon équilibre, toute ma détermination flancha avec mon corps. La force de cette assaut me fit écrouler sur le sol, avec le recul ma tête percuta le mur pendant que je m'avachissais dans ma positions de mourant. Cette fois, j'avais fermé les yeux, ils étaient embués d'un voile étrange, mouvant, tourbillonnant, un genre de calque grisâtre auquel le monde en était déformé. Je le voyais encore se tenir devant moi de toute sa taille et toute sa stature : Il était toujours impeccable dans un costume noir strié d'imperceptibles rayures grises, une chemise en soie bordeaux, la lumière des lustres se reflétait dessus, conduisant un jeu d'ombre et de lumière, un effet de profondeur comme si, en ce plastron, on y voyait l'enfer s'enflammer. Et sa cravate pareil à une langue obscur pendait au milieu du bûchait une terrible image de mort. Il fini par se retourner, insensible.

Comateux, je sentais pourtant mon corps crier. Les chaires de ma joue gauche était légèrement ouverte, il y avait imbriqué à cette ligne de sang comme des renfoncements dû aux bagues d'or qu'il portait sans arrêt aux doigts, c'était des marques chauffais à blanc, ma peau malléable finira par recouvrir sa lisse texture mais, dans l'instant, j'étais marqué au fer rouge. Brûlant. Tout mon être était imprégné de fourmis. Je passai ma langue sur ma lèvre fendu, un mince filet rouge abondait de liquide carmin. Je me goutais, cette saveur âcre qu'on assimilé au fer. C'était donc ça le goût de la vie ? Rien de plus qu'un goût de vestige, un hangar abandonné à la tôle rouillé ? Si Dieu m'entendais je lui dirais quels curieuses façons il avait pour nous faire réaliser ce que nous étions, le rien de la vie qui nous incombe. Mais le goût de mon sang avait quelque chose d'hypnotique, je pouvais comprendre cette obsession qu'avait les hommes vers ces êtres de la nuit qu'étaient les vampires. Ils ne sont que la réalisation de notre manie carnassière et symbolique : la valeur du sang, se saisir au plus prés de ce qu'on appel la vie. Le symptôme de l'Ouroboros m'envahi, lapant sans arrêt ce que mon corps rejette de ses blessures, je me dévore et me reconstitue inlassablement.

Il avait fendu l'air…

J'entendais encore le coup vriller à mes oreilles, comme une bulle s'y étant logé, renfermant toute la tempête de ce coup douloureux et désarçonnant. Je me levais avec difficulté, le monde à travers mes yeux tanguait comme sur un bateau ivre terrassé par les vagues immenses, le ciel noir, claquant ces éclairs scindant le ciel en deux, se reflétant sur l'eau agité en une zébrure plus démembré encore par les remous… Le haut et le bas se confondait. Un pied devant l'autre, titubant comme un damné.

Peu à peu, je recouvrais un certain équilibre, après un tel coup une migraine pointé sur tout mon encéphale, penser m'était une corvée. Je tendis la main vers la porte pour sortir. Quand je pivotai la poignée, laissant l'interstice s'ouvrir vers l'extérieure, le contraste me prit de court… Ma joue enfoncé, ma lèvre fendu, mon oreille chauffé, ma tête fiévreuse et la température agréable de la maison se confronta au brûlot de l'hiver. Véritable démon du froid qui, du choque thermal, me brisa que plus encore. Pourtant je ne fis pas marche arrière, rompant la chaine m'ayant un instant pétrifié sur le seuil. Un pied devant l'autre je m'engageai sur le chemin qui allait vers le portail de sortie. La neige l'avait complètement recouvert. Mes chaussures s'enfonçaient émettant un craquement à la fois sec et tendre, étouffant un croissement étrange.

Simplement habillé d'un polo à manche longue et d'un jean, tout deux de la même couleur que la nuit, je sentais le froid s'immiscer à travers le tissu, nouer mes muscles, fluctuer parmi mon sang, écrasé mon cœur, et serer mes poumons. Je passai le portail en fer forgé, le contact de ma paume avec le métal fut similaire à toucher de l'acier chauffé à blanc. La douleur s'incruster dans ma main comme de la limaille, j'eus peur de rester coller un instant, et lorsque je m'arrachai du portique je regardai ma paume, m'attendant à lui voir des bouts de chaire disparu. Il n'en fut rien. Je continuai mon chemin, suivant la berge de la route. Je ne savais pas où je me dirigeai, mes mon corps semblait assurer ma démarche. Quand j'entrevis le panneau indiquant un arrêt de bus, je compris que l'habitude que j'avais de prendre le bus chaque lundi matin m'avait guidé vers ce refuge. Brutalement, mon métabolisme jusqu'alors en action automatique, s'arrêta net, j'avais atteint la fonction de mon processeur. Je m'assis là, mon polo contre le pilonne de fer, mes fesses et mes pieds enfoncé dans la neige. Trempé, je grelottais… Et j'attendais impassible, le cerveau déconnecté. De ma lèvre le sang avait coagulé, ne laissant qu'une croute sombre filant vers mon menton, ma peau creusé avait maintenant une cinglante teinte bleuté en dessous de l'œil, et une estafilade rutilante sur la joue.

Proche de l'hypothermie, mes paupières lourdes s'affaissaient vers une glaciale hibernation. Au loin de mon demi sommeil, j'entendais des pas dans la neige. Saisissant la flamme de ma nature humaine, je levais la tête vers l'aura qui, distante, me paraissait déjà brulante. Je discernais une silhouette familière, fine ossature recouverte d'un manteau long couleur goudron et d'un bob similaire. Des cheveux blond rigide comme des stalactites encadraient un visage pâle où resplendissait toute la superbe de deux émeraudes travaillés avec délicatesse. Vert profond, brillant des rayons d'un soleil invisible et de son ombrage. Le sourire que je tendis à mon vis-à-vis était comateux, un genre de vague nuage perdu dans un ciel d'été. Lui, la surprise et l'horreur se peignit sur son visage dans un décalage parfait : On reconnait d'abord l'aspect général d'autrui, pouvant pointer ses qualificatifs référentiel, puis on affute notre focal et on remarque les petits détails, les changements.

Philippe enjamba les quelques pas qui me séparais de lui, et s'agenouilla à mon chevet, tout prés de mon linceul blanc… Sans aucune hésitation il me fit lever, se dévêtis de son manteau et m'en enveloppa, me frictionnant frénétiquement pour me réchauffer. Il semblait paniqué, je ne savais pas trop pourquoi. J'étais pommé dans l'observation de son corps s'activant à la tâche. Il me paraissait l'entendre m'insulter de tous les noms d'oiseaux qu'il connaissait; bien sûr ce devait être dans une manière assez châtier et délicate. Il ressemblait plus à une petite maman moralisant son enfant d'avoir fait une bêtise le mettant en danger.


Je ne savais comment j'avais pus atterrir ici. C'était une chambre richement lumineuse, des tapis molletonneux recouvraient le parquet de bois noble. J'étais emmitouflé dans une couverture polaire, assis sur un tendre fauteuil écru, quasiment nu, n'ayant que mon caleçon sur moi. A bas volume, une musique classique se chantait de la chaîne hifi posée comme un autel au milieu d'une bibliothèque sacrement fourni. Mon regard véhicula dans l'ensemble de la pièce il y avait un lit baldaquin aux tentures beige, deux tables de nuit, une table basse et quelque commode ou étagère. La pièce avait un beau volume, deux portes s'ouvrant certainement vers une salle d'eau et le reste de la maison.

Après l'observation attentive de la chambre, je me concentrais de nouveau sur moi, et sur ce qui c'était passé durant les dernières heures. Je me souvins du coup qu'Il m'avait porté, de ma fuite, puis plus rien. Black out… Je n'aimais pas ça. J'extirpai mes doigts de la couverture, les passants sur le souvenir de ma blessure. Ma joue était gâtée d'un pansement, de même que mon œil; je ne me rendais compte que maintenant que la moitié de mon champ de vision m'était indisponible. Mon menton et mes lèvres avaient été nettoyé, plus aucune trace de souillure sanglante. Soudain, l'une des portes s'ouvrit, une gerbe de vapeur s'étira de la pièce jouxtant, suivit de l'audible écoulement de l'eau. Philippe me souri, les manches retroussés de son gilet blanc laissaient entrevoir la course de goutte sur sa peau humide.

- Tu es enfin réveillé ? Tu sais que tu m'as fait peur à t'effondrer comme ça ?

- Qu'est-ce que je fou là…

- Je t'ai porté jusqu'à chez moi. Tu étais en piteuse état, à moitié frigorifié, et tu t'es évanoui quand j'ai tenté de te faire avancer. Du coup je t'ai trainé.

- …

- J'aurais quelque question à te poser… mais avant, va dans la salle d'eau, je t'ai préparé un bain.

- Pfff… Tu fais pédale à t'occupé de moi comme ça.

- Un remercîment aurait suffit, mais c'est vrai, au fond, je n'ai fait que rembourser ma dette, sinon je t'aurais laissé te transformer en glaçon sur le parvis sans me poser de question.

- Une dette ?

- Celle de notre premier jour de classe ensemble, où tu m'as débarrassé de Trent. Allez cesse de discuter et va prendre ton bain, sinon c'est moi qui t'y jette.

- Tsss… Comme si t'en étais capable !

- Je t'ai bien trainé jusqu'ici. Va.

Malgré toutes mes invectives envers cette proposition. Je me levai du fauteuil, et je me rendis enfin compte de l'endolorissement de mon corps… J'enjoignis fébrilement la salle de bain sous le regard amusé de mon hôte. Il ferma la porte dans mon dos. C'était un véritable sauna. Je me débarrassai du dernier vêtement que je portais avant de m'enfoncer petit à petit dans l'eau bouillante. A l'instant où j'y entrai le bout de mon orteil j'eus comme un électro-choque. Ceci-dit, après le choque thermale passé, je m'y engouffrai avec plaisir, chacun de mes muscles se dénouant d'eux même.

Je dû restai dans l'eau une bonne demi-heure avant de me décider à entreprendre une sortie. Mais après une seconde de réflexion, il y avait comme un problème.

- Pip' !

Le surnommé entrebâilla la porte, un sourcil levé.

- Comment tu m'appels toi maintenant ?

- Pip' tapette ! Tu peux me filer une serviette, et mes vêtements, parce que je n'ai pas l'intention de sortir à poil d'ici.

- Hn… Oui un instant.

Une fois séché je pus enfiler mon polo qui avait apparemment eut le temps de séché, et un jean de Philippe, m'annonçant que le reste de mes affaires étaient encore trempé. Je sortis de la salle de bain les cheveux encore ruisselant de perle, et sans pouvoir énoncer une objection, Philippe me sécha activement la tête avec une serviette, me disant clairement que ce n'était pas la peine d'attraper un rhume même s'il faisait bon dans la chambre.

Nous sommes maintenant tous les deux assis, chacun dans un fauteuil, dans un silence tout juste perturbé par des aires d'opéra. Philippe me fixait. Je ne savais pourquoi, mais son regard me gêné; je baissais alors les yeux ou cherchant quelque chose dans la pièce de plus « intéressant » à regarder. Il ne tint pas plus longtemps, il explosa de sa voix assuré mais assez fluette dans le fond :

- Tu vas m'expliquer ce qui c'est passé pour que je te trouve dans cette état en plein hiver ?! Tu t'es battu encore une fois ? Franchement tu en as pas marre de toujours taper en premier et poser les questions ensuite ? Faut que tu apprennes à te calmer sinon il va finir par vraiment t'arriver un problème. Si je n'avais pas eu ma leçon de piano ce soir tu serais sans doute encore dans le froid, ou pire mort d'hypothermie, tu te rends compte que tu n'es pas passé loin de la mort à cause de ton comportement de bagarreur !?

- … Tu n'y es pas Philippe. Je ne me suis pas bagarrer… On peut même dire que j'ai fuis la bagarre... Certes j'ai échappé à un problème mais je m'en confronte à deux autres…

- Deux autres ?

- Oui, comme tu le dis je ne suis pas passez loin de la mort, et le deuxième problème c'est de te devoir des explications.

- Et je les attends encore.

- … C'est mon père qui m'a tabassé.

Pendant tout le dialogue j'avais soutenu son regard, mais cette phrase de confession m'acheva et je me détournai de lui et son étonnement non feint. Le silence repris son court. Derrière, l'aria du Génie du froid de l'opéra de Purcell, « King Arthur », résonnait, rappelant à mon corps ça récente expérience toute proche de ce même génie…

« What power art thou, who from bellow

Hast made me rise unwillingly and slow

From beds of everlasting snow […] »