Je pensais laisser tomber cette fic, mais je me suis un peu forcé à m'y remettre pour ce chapitre, je ne sais pas quand viendra la suite mais pour le moment, bonne lecture. ;)


Orpheus Variations : Moonlight Sonata (Partie IV)

Nous étions allongés sur le ponton de la marre de Stark, le ciel nocturne était zébré d'étoiles filantes. Depuis quelque temps je me rendais compte a quel point j'étais attaché à Philippe. Nous traînions constamment ensemble. Entre nous quelque chose s'était cassé depuis cette fameuse nuit d'hiver où j'ai presque crevé dehors. Le fait de m'être confié -certes un peu forcé- m'avait soulagé et avait ouvert un pan de ma muraille intérieur. Par la même, cet événement avait brisé le mythe de ma personne froide et indéfectible mais par chance, ce n'était le cas que pour Pip, de plus il ne comprenait pas mon comportement vis-à-vis de mon père : Rester passif, fuir, ne rien faire face à sa maltraitance, me laisser taper dessus... mais merde c'était mon père ! C'était une des grandes sources de conflit que j'entretenais avec Philippe, vaste sujet qui nous permettait encore de nous décharner le visage avec des mots d'oiseaux ou des remontrances... Et le problème, c'était que cela pouvait venir sur le plateau à n'importe quel moment. Il était aussi tête brûlée que moi et quand il avait une idée, il la défendait bec et ongle.

-Tu devrais le dénoncer Damien... je t'assure, encore un cocard, et la prochaine fois ce sera quoi ? Des côtes brisées, un bras cassé ?

-C'est mon père.

-Et alors qu'est-ce que ça change ? Ce n'est pas parce qu'il s'agit de ton paternel que tu dois servir de cible à ses colères.

-… Tu m'emmerdes Pip.

-Je sais, mais admets que ton raisonnement n'a aucune logique !

-Qui a dit que j'étais quelqu'un de logique ? Tu sais bien comment je fonctionne, mes problèmes sont mes problèmes, je n'ai ni l'envie ni le droit de mêler des tiers dans ma vie privée, un problème, je vis avec ou je le règle moi même, point.

Nous étions insupportables. De toute manière, depuis qu'on se connaissait, notre relation avait pris des proportions inhabituelles. On s'tannait la gueule toute la journée pour n'importe quoi, on était jamais d'accord sur rien, bien que de même rang social, son caractère de cul coincé m'exaspérait et mon comportement de racaille blasé l'emmerdait. Autant dire qu'on s'adorait... Y n'y avait que le silence ou la musique pour mettre un point d'orgue à nos combats.

-Tu te rends compte que t'es un putain de blérot ?

J'ouvrais grand les yeux et tournais ma tête vers mon camarade. Il me regardait aussi, une moue colérique sur la figure. Les lèvres closes et droites cherchant à ne marquer aucune inflexion, ses yeux figés renforçaient par des sourcils blonds froncés me donnait l'impression qu'il me fustigeait. Je devais avoir l'air penaud, encore abasourdi par ce que j'avais entendu de sa bouche. Finalement, je me retournais à regarder la voûte céleste, haussant vainement les épaules.

-Finalement, ça te va pas de parler l'argot des banlieues, remet toi un bâton dans l'cul ça vaut mieux.

Une vive douleur me tailla les côtes, mais je ne laissais rien paraître. Je n'aimais pas donner de la satisfaction aussi facilement. Le poing de Pip entre mes côtes se ramollit, et finalement je sentis tout son corps se nicher contre moi, ma poitrine lui servant d'oreiller. Je passais finalement le bras autour de lui. Je ne réfléchissais pas vraiment à ce que je pouvais éprouver pour lui, ni ce que notre attitude pouvait faire penser, je me laissais agir comme je voulais agir. La vérité, c'était que je n'étais pas quelqu'un de tactile, je ne ferais jamais le premier pas pour du contact. Il n'y avait que Philippe que je laissais approcher, parce que c'était lui.

On était mi-juillet et le climat était très proche de la canicule quant il s'agissait du jour, la nuit était bien plus clémente et agréable. Ça faisait près de quatre jours que je n'étais pas rentré chez moi, passant mon temps à battre la campagne, à manger dans des petites gargotes dans les villes avoisinantes, dormir à la belle étoile, ou rendre visite à quelques rares connaissances. J'avais la peau matée par le soleil estival, le corps endolorit de mes vadrouilles, et je pense être un peu déshydraté en plus de la fatigue. Je n'étais pas très prudent, je me faisais un itinéraire, je prévoyais pour une journée, et finalement je rallongeais ma route en pleine nature, j'alourdissais mes vagabondages de plusieurs jours, parfois je ne croisais pas un être humain ou un village pendant la journée entière; du coup, je jouais constamment sur mes réserves... Cette nuit, j'avais atteint mes limites bien que je ne montrais rien, aussi, j'étais bouillant et une migraine déséquilibrée mes sens depuis ce matin.

Philippe n'avait pas eu de mes nouvelles jusqu'à aujourd'hui où je m'étais rendu chez lui, prétextant la nuit d'étoile filante pour l'emmener dans mes pérégrinations. Pas qu'il m'avait manqué, mais je suppose que j'ai besoin de mes heures avec lui que ça soit pour se chamailler ou pour écouter de la musique. Évidemment, il m'avait gueulé dessus comme quoi j'étais un irresponsable de pas l'informer de mes faits et gestes et qu'il s'inquiétait de ce silence radio; je lui avais répondu qu'on n'était pas en couple et que je ne lui devais rien, puis on est parti.

-Tu étais où ces derniers jours ?

-Hm... ici et là, j'ai fait le tour de l'horizon, me suis arrêté à nadir et au zénith, puis suis revenu au centre de s'te terre.

-Damien, t'es sûr que ça va ?

-Ouais, ouais, je délire un peu. T'as déjà lu « le Petit Prince » Pip ?

-Quand j'étais enfant, oui.

-Il est désertique ce bouquin, même quand il y a des gens t'as l'impression que l'univers reste toujours incroyablement vide. Y a du lien qui se crée, mais c'est tellement intimiste que finalement il en est presque invisible. Tu traverses un désert concret et littéral, un désert de civilisation, un désert de paysage, un désert de personne. Tu sais, quand je pars au milieu de rien comme ces derniers jours, j'ai un peu ce même sentiment, que le monde tourne à vide même s'il est plein... C'est beau, c'est contemplatif, tu apprécies, découvres, rencontres, vis, mais y a un truc au fond de toi qui te ronges malgré tout. Alors, tu rentres chez toi, mais tu te rends comptes que même dans ta propre maison ça te bouffe, ça te pique comme les épines d'une rose, une rose qu'on t'aurais enfoncée de force dans le cœur et qui irriterait les parois de ton corps. Pour oublier la douleur, on ressort, on essaye de s'occuper l'esprit en se rendant vers l'autre. Vain placebo, parce que c'est toujours là pour revenir, un foutu spleen baudelairien qui te montre à quel point tu es seul dans un monde bondé...

Pip avait écouté mon monologue sans piper mot. J'étais parti loin et dans mon crâne régnait la clameur de tambourinaire ou de forgeron. Par intermittence un acouphène venait subitement striduler à mon oreille droite. Je sens que mon camarade est sur le point de dire quelque chose, mais l'horloge semble avoir allongé le cliquetis de ses secondes. Alors, j'attends, sans vraiment savoir quoi attendre.

-C'est rare de t'entendre parler de cette manière...

-De quelle manière tu parles ?

-Je ne sais pas... sans verve, mais avec verbe... Presque introspectif, touchant a ton intimité quoi. Je pense que le soleil t'a un peu tapé sur la tête et même si j'aime ce Damien plein de poésie, il m'inquiète un peu. Te connaissant tu n'as pas dû trop dormir, ni t'arrêter pour dormir... Depuis combien de temps n'as-tu pas dormi dans un lit?

-Bof, quatre-cinq jours.

-Tu devrais aller dormir.

-Je ne veux pas rentrer chez moi.

-Qui t'as dit de rentrer chez toi, je t'invite imbécile -d'une manière pas très remarquable certes, mais bon.

-Dormir chez toi ? Fou toi pas de ma gueule !

-Quoi ?

-Je suis pas PD.

-Tu délires complètement, il n'est même pas question de ça, en plus tu sais très bien qu'il y a largement assez de chambres dans ma baraque pour ne pas que tu dormes avec moi. T'es vraiment un abruti parfois, tu sais ?

Philippe s'était retourné, se maintenant sur les coudes. J'avais un sourire de con fiché sur le visage, lui me regardait, ses mèches blondes passant de droite à gauche de dénégation. Il se leva finalement me tendant la main que je vais pour saisir. Dans mon élan je le pris dans ma course. Je n'avais pas envie de suivre les sentiers de randonneur, ni la route des biker et autre camionneur perdu, la cargaison sur la carcasse. J'entrepris de traverser les fourrés jusque South Park, Philippe sur mes talons. Il ne pesta pas sachant que j'étais rentré dans une espèce de comportement juvénile et sauvage. En traversant la forêt autour de la marre de Stark, on atteignit une mer de terrain vague et de champ agricoles, les montagnes en murailles, l'herbe haute et sèche. On s'y enfonça, laissant nos pas piétiner le sol en un froissement de papier bulle. Nos corps comme la coque fendeuse de gros bateau en expédition extrême septentrionale. Au-dessus de nous il y avait les étoiles qui continuaient de pleuvoir. Nous étions comme deux gros matous dans les steppes, invisible et rapide.

Je m'arrêtai, la tête me tournait. J'avais l'impression de marcher sur un miroir. Qu'est-ce que foutaient des étoiles sur terre ?... Je secouais brusquement la tête sous une injonction de Pip. Ce n'était pas des astres, bien trop gros pour en être, mais des lucioles se faufilant entre les hautes herbes, suivant notre course.

-On est des étoiles filantes Pip, regarde, fuyant à toute vitesse vers notre destination, notre fin !

Il me prit la main, et me força à reprendre la course, il avait pris la tête de l'expédition, la lune presque complète reflétant ses rayons dans sa tignasse faisant un curieux mélange entre l'or et l'argent. Quelque chose de stellaire, brillant.

Une fois chez lui, il me ficha un grand verre d'eau entre les mains que je bus en une gorgée. L'eau que j'avais engloutie me sembla couler dans tout mon corps, combler chacun de mes membres de sa fraîcheur. Puis on resta assis sur l'immense canapé de la véranda, la lumière nocturne filtrant au travers la verrière. Il me disait qu'avec sa chambre cet endroit était celui qu'il préférait, et je le comprenais. Il y avait un piano droit dans cette pièce, d'une blancheur immaculée. Il me disait qu'il passait des heures sur ce piano, ce lieu lui donnait l'impression de jouer en plein air, en pleine nature, directement reliée à un petit jardin encadré de haute haie sculpté. Je ne l'avais encore jamais entendu jouer, et je crois que lui non plus ne m'avait jamais entendu jouer. Doucement, je le fis se lever et on allait s'installer devant l'instrument. Mes doigts effleurant les touches d'ivoire avec délicatesse; je crois que ça m'avait manqué dans mon périple. J'hésitais. L'astre nocturne enflammait nos êtres. On était comme deux sélénites dans une chambre secrète, un lieu unique, ni dedans, ni dehors, quelque part, ailleurs, à nous, hors de nous, une espèce de vaisseau perdu au milieu de son voyage spatial. Mes doigts se posèrent doucement, faisant résonner trois notes subtiles, dans la parfaite image de ce moment, trois notes reconnaissables entre mille et que Philippe reconnut entre ces milles. Alors, il me rejoignit, pour ce sonate réarrangée en quatre mains par deux esprits génies au milieu de la nuit blanche de rayonnement, bleu de foison...

Le Sonate au clair de lune glissait, coulait de nos doigts... De grand moment d'improvisation qui, comme des chats, retombait sur les variations écrites de Beethoven. Mon esprit lâchait prise, je sentais le sommeil volait ma vie, prenant le corps, la niche de son épaule, de sa mâchoire et de sa nuque pour mon oreiller d'herbe, et lui, il continuait dans le passage allegretto, me berçant comme un ange de ces mélopées, me bordant comme un gamin par des notes et des accords noirs et blancs.