Episode I: la babysitter.

Novarre se retrouva le cul par terre, la mâchoire en miette, un goût métallique dans la bouche. Le butarien en face de lui se frottait le poing d'un air satisfait, sous le regard presque ennuyé d'un salarien.

-Novarre... qu'est-ce que je vais faire de toi? S'exclama-t-il d'un las.

Le butarien cru sans doute y voir un quelconque signal et envoya son pied dans les côtes de l'humain, lui coupant le souffle au passage.

-Par les temps qui courent, un bon capitaine est quelque chose qui m'est extrêmement précieux... mais puis-je réellement te considérer comme un bon capitaine?

Le butarien s'apprêta à frapper à nouveau, mais son patron salarien l'en empêcha.

-Grax! J'essaye d'avoir une conversation sérieuse! Et je ne peux pas avoir une conversation sérieuse avec de la viande hachée.

De mauvaise grâce, Grax retint son coup et s'éloigna, se plaçant aux côtés des autres hommes de main du salarien.

C'est à peu près à ce moment là qu'une élégante asari entra, enveloppée dans une robe de soirée rouge. Elle adressa à peine un regard à l'humain, qui tentait mollement de se relever, et vint s'asseoir sur le rebord du fauteuil du salarien.

-Julann, chéri, tu as bientôt fini? La soirée commence bientôt.

Julann Huzen, baron du crime de son état, hocha la tête.

-Juste une dernière affaire à régler, Jeslima.

Il tourna ses deux yeux globuleux vers Novarre.

Ce dernier se repassait, mentalement, toutes les réponses qu'il avait pu imaginer, voir même fantasmer. Oh qu'il aurait adoré dégainer son PKD pour exploser la tronche de cet horrible petit batracien! Mais ça ne l'aurait pas mené bien loin... d'une part, on lui avait confisqué son arme avant de démarrer cette joyeuse réunion et, d'autre part, même si il l'avait sur lui, il y avait trop de gardes pour qu'il puisse s'en tirer en vie. Et même si par miracle le commandant Shepard débarquait pour lui sauver la peau, le secteur n'était pas assez grand pour lui permettre de se cacher bien longtemps... et de toute façon, Huzen était un des seuls à bien vouloir lui confier du travail ces jours-ci.

Donc, pour le moment, il devait se résoudre à lui lécher les bottes. Respire un coup, défroisse ta chemise, sourit, après avoir essuyé le sang qui macule tes dents et zou!

-Julann! Julann! Je peux vous appeler Julann?

-Non.

-Monsieur Huzen. Donc. Comprenez bien que tout ceci est une terrible méprise...

Huzen arqua un sourcil, légèrement amusé.

-Vraiment? Donc ce n'est pas toi et ton rafiot pourri qui m'avez perdu plus de cinq millions de crédit en creeper?

-Euh...

Huzen sourit, presque amusé. Novarre déglutit.

-Ce que je voulais dire, c'est que... j'ai dû faire un choix. Perdre cinq millions de crédit en creeper, ou perdre cinq million de crédit en creeper et un vaisseau flambant neuf et...

Huzen leva une main pour interrompre Novarre.

-''Flambant neuf''', ton tas de ferraille? Ta cargaison, ma cargaison, valait plus que ton vaisseau et la bande de pouilleux qui te sert d'équipage!

-Oui, mais vous auriez quand même tout perdu si j'avais gardé le creeper à bord! La patrouille...

-Silence!

Le salarien s'était à présent levé de son siège, fulminant de rage.

-Les trois quart des flics de ce secteur sont à ma botte! Tout ce que tu avais à faire, c'était leur dire que tu bossais pour moi!

Il pointa Grax du doigt.

-Grax, combien de fois lui ai-je dis?

-Au moins une trentaine de fois, boss.

-Exactement. Je sais que les humains sont lents, mais pas à ce point.

Novarre joignit ses mains.

-Oui, mais, comme je vous l'ai déjà expliqué, trois quarts, ça laisse toujours un quart.

-Épargne moi les leçons de mathématique, sinon je demande à Grax de t'apprendre les probabilités.

Un sourire carnassier s'étira sur les lèvres du butarien. Enseigner les probabilités, il adorait ça! Il avait même dégotté une vieille pétoire humaine pour jouer à ce vieux jeux!

-Oui, mais, ce n'était pas vraiment une question de probabilité, monsieur Huzen. Voyez vous, dès qu'ils nous ont appelé, j'ai immédiatement reconnu la voix de...

Le salarien soupira et claqua des doigts. Grax s'avança, un peu trop joyeux au goût de ses collègues, et envoya son poing dans le ventre de l'humain, lui coupant le souffle.

-Je n'ai foutrement pas le temps pour tes excuses, Novarre. Jeslima encore moins.

La beauté asari se contentait de regarder son omnitech d'un air distrait.

Huzen se leva, ajustant sa tenue.

-Je devrais faire un exemple avec toi Novarre. Mais comme je l'ai déjà dis, les bons capitaines sont précieux, surtout en ce moment.

Il s'approcha de Novarre, que Grax força à se mettre à genoux.

-Aussi, que cela soit bien clair: c'est la dernière fois que je tolérerai une telle erreur de ta part... ou de n'importe qui d'autre.

Il désigna, au hasard, un mercenaire parmis les nombreux porte-flingue à son service. C'était une turienne, qui arborait un motif floral jaune en guise de peinture faciale. Huzen lui fit signe d'approcher.

-Tremu... Tremi... Tremu...

Il claqua des doigts. Deux fois.

-Tremocius. Corrigea la turienne.

-C'est cela. Tremocius est ta nouvelle babysitter maintenant. Elle sera mes yeux, mes oreilles et ma voix sur ton tas de boue. Si tu es un bon garçon, tu pourras, peut-être, retourner faire des loopings dans l'espace. Si tu joue au con, elle te lancera dans le premier trou noir venu. Capiche?

Novarre déglutit, jetant un œil à sa ''babysitter''. Elle conservait une expression parfaitement neutre, professionnelle, presque rigide. Ce qui n'était pas spécialement compliqué pour un turien.

Le salarien sortit un gros cigare de sa veste, qu'il coinça entre ses dents.

-Et d'ailleurs, tu me dois à présent cinq millions de crédits. En plus du reste.

Il alluma le cigare, avant de tirer une longue bouffée dessus.

-Et j'obtiens toujours ce qui m'est dû.

Les coursives de la station Olympe étaient, comme à leur habitude, bondées. Des vendeurs à la sauvette essayaient de refourguer leurs ''authentiques'' pièces d'armures du commandant Shepard, des réfugiés quémandaient un ou deux crédits pour se payer de quoi survivre un jour de plus, des restaurateurs préparaient, sous l'œil gourmand des badauds, saumons, thon et anguilles, fraîchement débarquées de la criée de Polypus, le tout sous le regard plus ou moins bienveillant des coquilles bleues, surnom affectueux qu'on donnait, par ici, aux agents de police de la station.

Novarre laissa traîner son regard sur l'assiette d'un client du resto. Un gros pavé de saumon, cuit à la perfection, agrémenté d'une petite julienne d'algue, accompagné d'une sauce à la crème, probablement à base de lait d'amende, puisque personne, depuis la guerre, n'avait vu la moindre vache dans tout le Pendulum. L'estomac trahit l'appétit du contrebandier, qui lança un regard gêné à la turienne.

Celle-ci restait impavide. Ou peut-être était-elle amusée, à l'idée de voir le capitaine devoir réprimer ses envies de bon gueuleton, pour ne pas envoyer la mauvaise impression, dès le premier jour, à Huzen. C'était toujours compliqué avec les turiens, ils étaient si peu expressifs!

Sur les écrans géants, installés un peu partout dans les coursives, le visage de Della Quick, la journaliste vedette d'Olympe, brillait de toutes ses dents.

-Cela fait maintenant un an, depuis l'effondrement du relais cosmodésique, qui nous coupa complètement du reste de la galaxie. Si nous restons, pour le moment, toujours sans nouvelles de la tentative de libération de la Terre, le conseil d'Olympe a, aujourd'hui, estimé que la bataille avait de grandes chances d'être un retentissant succès, étant donné l'absence totale d'activité ennemie depuis son lancement.

Ouais... toujours la même rengaine: dormez brave gens, la garde veille. La vérité, c'est que personne n'avait la moindre idée de ce qui se passait.

Il y a un peu plus d'un an, une terrible guerre avait démarré. Elle opposait l'ensemble de la voie lactée aux moissonneurs, une race de machine qui voulait tout détruire. C'était très synthétique, mais, très honnêtement, il n'y avait pas grand chose d'autre à ajouter. Personne ne savait réellement ce qu'étaient ces créatures, ce qu'elles voulaient et pourquoi elles s'étaient mise à génocider la galaxie entière. Personne? Non, bien sûr, le Conseil de la Citadelle (le gouvernement galactique) et l'équipe du commandant Shepard devaient savoir. Mais c'était le genre d'information qui dépassait largement le commun des mortels comme Novarre et les habitants du Pendulum.

Tout ce qu'ils savaient, c'est que la Citadelle avait fait l'autruche pendant des années, malgré les efforts du commandant. Puis, quand les moissonneurs ont débarqué pour coller une branlée à tout le monde, ils ont laissé ce pauvre type tout faire, tout seul. Un seul homme, qui avait dû gérer les petites gamineries de la galaxie, pour rassembler la plus grande flotte de l'histoire, afin de renvoyer la monnaie de leur pièce aux moissonneurs.

Le dénouement était censé avoir lieu sur Terre. L'acte ultime, qui devait mettre un terme à cette guerre, d'une façon ou d'une autre. Et puis, plus rien. Les communications avaient été perdues, les relais cosmodésiques avaient volé en éclat et le nuage de Pendulum s'était retrouvé coupé de la galaxie. Le tout agrémenté d'un blackout complet de tout les systèmes informatiques.

C'était cette partie qui avait été la plus chiante. Tout les vaisseaux s'étaient retrouvés à la dérive, incapable de manœuvrer, les diverses stations du Pendulum, privée d'IV et de ravitaillement, avaient vu leur mécanique bien huilée complètement foutues en l'air. Des tas gens n'y avaient pas survécu. Il avait fallu un mois pour qu'Olympe puisse à nouveau être ravitaillée par Polypus, ainsi que reprendre le transfert des réfugiés vers Ishac-2.

Pour Novarre, ça s'était résumé à rester bloqué pendant trois mois sur cette boule de sable. Son vaisseau avait méchamment dégusté à cause du black-out et ils avait dû, plusieurs fois, en venir aux armes, pour empêcher les réfugiés de désosser le Nevada-6.

Ils y étaient, d'ailleurs. Dock 35. Un sas à passer et ils étaient, tout les deux, dans la cale du Nevada. Un grande brique en ferraille vide, surplombée d'une plate-forme, avec quelques caisses de matériel ici et là. C'était un vieux cargo de classe YU-450. Des vieux bousins, produit en série au début de l'expansion coloniale humaine. Après la guerre du premier contact, ils étaient devenus complètement obsolètes. La plupart des compagnies de transport les avaient bazardés pour une bouchée de pain. C'était comme ça que les Novarre avaient acheté le leur.

C'est d'ailleurs son paternel qui les remarqua en premier. Un vieux type au crâne dégarnis et à l'embonpoint prononcé, qui avait relevé le nez de son data-pad, à l'instant même où il avait entendu le grincement du sas.

-Alors, ça s'est passé comment?

Novarre grogna et pointant la turienne du pouce, avant de montrer le gros coquard sous son œil gauche. Son père haussa les épaules.

-Meh, c'est pas si mal.

Clairement, ça aurait pu être bien pire. Un œil au beur noir et une babysitter, c'était pas cher payé pour avoir perdu cinq millions en creeper. Novarre pouvait détester, en ce moment, Huzen, mais il était obligé de reconnaître que le type était un minimum raisonnable.

-Je suppose qu'il faudra une cabine pour madame...

-Yup. Tu peux t'en charger, papa?

Le vieux hocha la tête. Le Nevada-6 disposait d'une dizaine de cabines et il était loin de les remplir. Il faudrait juste aller récupérer quelques draps à la laverie, doubler les vivres dextro et pour le reste, c'était le problème de la turienne.

Il attrapa le data-pad et le tendis à son fils.

-Oh, d'ailleurs, j'ai une bonne nouvelle, j'ai réussi à nous dégoter un petit deal. Quelques tonnes de bouffes, médocs et eau potable pour un camp de réfugiés sur la vilaine boule de sable.

Ishac-2. C'était un coin complètement paumé, située bien trop prêt de son étoile... mais pas assez pour cramer complètement. Et il y avait de la place, bien plus que sur Olympe ou Polypus, donc, c'était là que les moins chanceux finissaient.

Convoyer des ressources vers ce trou paumé, c'était un des jobs les plus ingrats dans tout le Pendulum et c'était généralement mal payé... mais, bon, un job était un job et le Nevada-6 ne pouvait pas se permettre de faire la fine bouche. Surtout avec la nouvelle dette qu'ils venaient de se dégotter.

Commençant à lire le manifeste sur le data-pad, Novarre fit signe à la turienne de le suivre. Ils remontèrent les coursives, rejoignant l'avant du navire, qui abritait les quartier de l'équipage et la passerelle.

-Combien on vous paye? Demanda la turienne.

Novarre manqua de sursauter. Elle était restée silencieuse pendant tout le trajet retour, au point qu'il en avait presque oublié qu'elle pouvait parler.

-Dix-mille...

-Ça couvre à peine le trajet.

-Hey! C'est toujours mieux que rien!

-Monsieur Huzen n'aura pas la patience de se faire rembourser un crédit par mois.

Novarre haussa les épaules.

-Si Huzen a une meilleure offre, je suis toute ouïe.

Elle se contenta de claquer ses mandibules et de croiser les bras.

-Je pense pas que monsieur Huzen apprécierait si il était pas là.

Novarre serra les poings. L'espace d'un instant, il envisagea très sérieusement de serrer le kiki de la turienne, puis de la balancer, elle et son stupide marquage facial à fleur, par le sas le plus proche. Puis il se rappela ce qui se passerait quand cette saleté de salarien l'apprendrait. Il décida alors de se contenter de grogner, pour, quand même, montrer qu'il n'était pas content.

Si cette Tremocius pouvait sourire, elle l'aurait certainement fait, jusqu'à la racine de ses mandibules.

Ils étaient arrivés dans la salle de vie. C'était un compartiment assez confiné, où se côtoyaient une cuisine déglinguée, qui avait certainement vu des jours meilleurs, une table aux chaises dépareillées, ainsi qu'un grand canapé, complètement élimé et rafistolé. Sur ce dernier, un humain roupillait en caleçon, une clope au bec. Sur sa poitrine, un cendrier, plein à craquer de mégots, montait et descendait au rythme de ses ronflements.

Novarre balança un coup de pied dans le canapé, réveillant l'homme, qui renversa les cendres sur le sol.

-Mets un pantalon Fielder, on décolle dans deux heures.

Nero Fielder cligna des yeux, frotta ses cheveux noirs et déploya son corps malingre pour attraper une cigarette à moitié consumée, qu'il ralluma d'un coup de briquet, avant de tirer une longue taffe dessus.

-Ouais, ouais... tu nous as dégoté une passagère, cap'?

-Ouais, mais celle là voyage gratis.

Fielder grogna et recracha un peu de fumée, avant de se lever, puis de se mouvoir jusqu'à l'entrée de sa cabine, avant de disparaître par l'écoutille.

Novarre continua et débarqua sur la passerelle. Une jeune humaine, arborant des tâches de rousseur et une queue de cheval, était en pleine conversation avec une salarienne particulièrement agitée.

-Je suis sûr qu'ils sont là! J'ai relevé un pic de transmissions cryptées! C'est forcément eux! Il faut qu'on parte! Vite!

Mia Ulrea hocha la tête.

-Oui, mais, tu comprends, le capitaine n'a...

-On a une destination! Coupa aussitôt Yedik Parale. Le capitaine est à bord! Fielder dort sur le canapé, Zator ne quitte jamais les machines, Jean-Luc a finit le chargement. Tout le monde est là! Plus aucune raison de rester! Il faut partir. Maintenant!

Novarre se pinça l'arrête du nez.

C'était repartis pour un tour! Les crises de panique de la salarienne devenaient de plus en plus fréquentes... trop fréquentes. C'était dans ce genre de moment qu'il contemplait de l'abandonner sur Olympe. À l'écouter, le Nevada ne devrait même pas s'approcher à moins d'un parsec de la moindre trace de civilisation. Au début, c'était un bon moyen de briser la monotonie qui régnait lors des longs voyages... mais, à force, ça commençait à taper sur les nerfs de tout le monde. C'était vraiment parce qu'elle était douée avec ses senseurs, et surtout parce qu'elle ne demandait aucune paye, qu'il la gardait.

Heureusement pour lui, il n'aurait pas à gaspiller son temps et son énergie à essayer de calmer la salarienne, puisqu'il allait exaucer son souhait.

-C'est prévu, Yedik.

Il se tourna vers Mia.

-Départ dans deux heures, cap sur Ishac-2.

La jeune femme replaça une mèche rebelle en souriant, soulagée de voir le capitaine la débarrasser du radotage de la salarienne.

-Tout est paré boss. J'ai calculé l'itinéraire, on devrait en avoir pour quinze heures. Treize si on pousse les réacteur, mais je pense pas qu'on aura assez de carburant pour le retour.

Novarre hocha la tête.

-Va pour quinze.

Il entra alors quelques instruction dans une des consoles, pour contacter la salle des machines. La voix synthétisée d'un vieux quarien grincheux se fit entendre.

-Ouais?

-Zator! On appareille dans deux heures, tout est bon côté machines?

-Quoi!? T'es pas sérieux Novarre? J'ai besoin d'au moins une heure en plus pour décrasser ces fichus filtres.

Le capitaine poussa un soupir exaspéré, avant de se passer une main lasse sur le visage.

-T'as deux heures, je t'envoie Fielder.

Appareiller, décoller. Deux termes autrefois bien spécifiques, qui aujourd'hui étaient devenus pratiquement interchangeable, de part l'étrange amalgame que semblait être l'espace, dans l'imaginaire collectif de l'humanité. Ciel infini ou mer ultime? Chez les Novarre, après de nombreuses soirées à débattre de la question, on avait finit par simplement la mettre de côté, pour le surnommer grand noir.

Ainsi le Nevada-6 quitta Olympe, avec toute la grâce dont il était capable, c'est à dire pratiquement aucune.

-Faudra vraiment changer les truster directionnel, capitaine. Lança Mia.

Cela faisait deux mois qu'elle s'échinait à le lui répéter. Mais il remettait toujours ça à plus tard.

-Si t'as les crédits pour...

Elle leva les yeux au ciel, se demandant, encore une fois, pourquoi elle bossait pour ce type.

Sur sa console, la carte en trois dimension du système de Klustrio. Une naine rouge, autour de laquelle ne gravitaient que deux planètes telluriques et cinq gazeuses. C'étaient ces dernières qui faisaient tourner tout le Pendulum, fournissant la matière première, qui devait ensuite être raffinée en carburant. Il y avait aussi quelques mines, sur la ceinture d'astéroïde centrale et les mondes telluriques. Autrefois, il ne s'agissait que d'installation secondaires, mais, depuis la perte du relais cosmodésique, l'antenne locale de la Bridgesun les avait radicalement changé, triplant la productivité depuis l'isolation du Pendulum.

Aux limites de l'héliosphère de Klustrio, un tas de débris, qui autrefois avait été le relais cosmodésique reliant le Pendulum au reste de la galaxie. Le Pendulum regroupait un trio d'étoile, assez proches pour qu'on puisse les rejoindre par saut conventionnel. Mais pour n'importe quel autre système, se situant bien plus loin, c'était une tout autre histoire. Les sauts conventionnel ne suffisait plus, il fallait faire appel à la puissance d'un relais. Grâce à eux, on pouvait traverser la galaxie en à peine quelques heures. Sans eux? Disons qu'il fallait commencer à compter en année.

La turienne regarda Novarre sortit une antique clef de donnée, qu'il brancha sur le circuit de communication interne du Nevada. Une étrange liste s'afficha alors sous ses yeux. Il appuya sur l'une des ligne, presque au hasard. Un étrange bruit de percutions, assez répétitif, se mis alors résonner dans tout le vaisseau, rapidement suivit de quelque chose qui évoqua, vaguement, à Avina Tremocius, un fil tendu qu'on s'amusait à gratter. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre que l'humain venait de lancer un morceau de musique.

-Quoi? Huzen va m'emmerder parce que je laisse la parole aux cailloux?

Avina estima qu'il s'agissait des artistes qui avaient commencé à s'égosiller sur l'intercom. Très honnêtement, elle n'était pas certaine d'apprécier la musique humaine. Surtout ce style là. Ça manquait de rigueur, de méthode. Les instrument allaient et venaient sans qu'elle puisse en comprendre vraiment le sens, l'utilité. Certains de ses amis avaient décrit la musique humaine comme une sorte de conversation... si elle devait rester sur cette comparaison, elle qualifierait plutôt, ce qu'elle écoutait, de cacophonie.

L'humain, Novarre, la regardait avec un grand sourire. De ce qu'elle savait, quand un humain souriait, c'est qu'il était content... ou bien qu'il se foutait de votre gueule. Elle tendait à pencher vers la seconde option. Elle croisa les bras.

-Pas mon style.

Novarre haussa les épaules. Ça ne l'étonnait pas. La société turienne n'était pas vraiment quelque chose qu'on pourrait qualifier de rock 'n roll. C'était donc assez logique qu'ils n'apprécient pas trop ce style. Il pianota dans sa playlist, recherchant les quelques chants militaires qu'il pouvait avoir en stock. Le boudin et blood upon de riser. C'était pas beaucoup... mais il faudrait qu'il essaye, un de ces jours. Mais, pas tout de suite.

Les Stones continuèrent d'ordonner à leur mystérieux interlocuteur de dégager de leur nuage. À part eux, personne ne pipait mot. Novarre se contentait de balancer sa tête de droite à gauche, au rythme de la batterie. Mia, elle, avait lancé un antique jeu vidéo sur la console de navigation, ne mettant le jeu en pause que quelques secondes, pour vérifier que le Nevada-6 ne déviait pas de son cap. Yedik, elle, surveillait attentivement les ondes, semblant totalement insensible aux choix musicaux de son capitaine. Des trois, aux yeux d'Avina, c'était clairement la plus professionnelle.

Enfin, ça, c'était ce qu'elle pensait quand Novarre en était encore aux Rolling Stones. Hormis la playlist du capitaine, rien ne semblait réellement changer. Les heures devenaient interminable et chaque seconde semblait être une minute. Même pour le plus discipliné des turiens, une telle inactivité était particulièrement usante, surtout qu'il se faisait tard. Sur Olympe, la soirée arrivait largement à son terme et la station devait déjà commencer à s'endormir.

Avina finit par se lever, décidant de se changer les idées en se baladant dans le vaisseaux. Novarre la regarda, avec un petit sourire en coin.

-Pas habitué aux voyages?

Elle s'arrêta, se retournant légèrement, puis complètement.

-Pas ce genre de voyage.

Pendant son service, obligatoire chez les turiens, elle avait largement eu le temps d'explorer la galaxie. À l'époque, la flotte turienne était encore le bras armé de la Citadelle, donc elle avait vu pas mal de pays.

La différence, c'est qu'il y avait toujours quelque chose à faire sur les navires militaires turiens. Il y avait toujours une coursive à nettoyer, toujours une séance de close combat, toujours un compartiment à garder, un débarquement à préparer. Là, elle ne faisait rien, si ce n'était attendre. Attendre que Novarre sorte cinq millions de crédit de ses fesses, ou qu'Huzen ne perde patience.

Le capitaine croisa les doigt derrière sa tête.

-Ouais... c'est ça l'espace. Grand et vide. À moins de chercher, on croise rarement d'autres vaisseaux. Donc, en général, il ne se passe pas grand chose.

-À se demander comment t'as perdu la cargaison de monsieur Huzen...

Il lui coula un regard las. Est-ce qu'elle allait passer tout le trajet à lui rabâcher ça?

-Comme déjà expliqué, ''à moins de chercher''.

Elle fit claquer ses mandibules.

-Suis-je sensé en conclure que ça n'était pas un incident?

Novarre leva les yeux au ciel, sentant venir une nouvelle salve de reproches inquisiteurs.

-Pour moi, oui, mais pas pour Streets.

Avina resta silencieuse. C'était un nom. Un nom humain. Ça lui disait vaguement quelque chose, mais elle n'arrivait pas à se rappeler.

-C'est une des rares flics qu'Huzen n'a pas pu acheter.

Avina hocha la tête. Elle s'en rappelait maintenant.

L'inspectrice Judy Streets. De la police d'Olympe, division spatiale. Une flic, à laquelle on avait confié un vaisseau et la mission de sillonner le Pendulum, à la recherche de toute activité illégale, pour y mettre un terme. La division spatiale était ce qui s'apparentait le plus à une flotte militaire. Ils traquaient les pirates, interceptaient les contrebandiers et passaient, de temps en temps, faire le ménage dans les stations et les spatioports les plus perdus du Pendulum.

Naturellement, la division était pourrie jusqu'à la moelle. Un tel pouvoir, avec une telle mobilité et une telle autonomie, c'était quelque chose dont le crime organisé devait prendre le contrôle. Avoir les spatiaux dans la poche, c'était la garantie de trafiquer en paix, tandis que la concurrence se faisait démolir.

Mais Streets, c'était l'exception qui confirmait la règle. Avina s'en souvenait vaguement. Huzen avait envoyé quelques voyous pour lui graisser la patte, ça s'était très mal passé. Le salarien avait été obligé de sortir ses avocats du placard et de faire disparaître, discrètement, ses intermédiaires. De ce qu'elle en savait, Huzen avait réussit à convaincre ses supérieurs de l'envoyer patrouiller au fin fond du Pendulum. Depuis, on avait plus entendu parler d'elle.

-Oh. Réalisa Avina.

Novarre hocha la tête.

-Ouais. Elle nous avait accroché dans l'orbite de Polypus.

C'était là que le creeper était produit. Il était raffiné à partir d'une algue locale, dans des labos clandestins. Ensuite, on rapportait le produit sur Olympe. Les doses les plus pures restaient, pour alimenter les soirées mondaines, le reste était coupé et envoyé vers Ishac-2, où on trouvait un autre type de clientèle, bien moins regardante sur la qualité.

Le capitaine regarda sa montre. Il était déjà minuit. Il écrasa un bâillement, avant de se tourner vers Mia.

-On en est où?

-Encore douze heures, capitaine. Tout est au vert de mon côté.

Il hocha la tête, avant de se lever et se s'étirer, faisant craquer quelques vertèbres au passage.

-Alors, tout le monde au lit.

Yedik sembla vouloir protester, mais elle se ravisa, aucun son ne sortant de sa bouche.

Avina, elle hocha la tête, avant de se rappeler, subitement, qu'elle n'avait toujours aucuns quartiers où dormir. Novarre, toutefois, sembla lui aussi s'en souvenir. Il traversa l'écoutille, faisant signe à la turienne de le suivre.

Ils retournèrent dans la salle de vie. Elle était plongée dans la pénombre, mais Novarre ralluma la lumière, seulement pour constater que Fielder avait encore laissé son cendrier plein de mégots sur la table basse. Il soupira, avant de se diriger vers l'écoutille sur la gauche. Celle-ci donnait sur une cage d'escalier étroite, qui montait à droite et descendait à gauche. Il y avait une écoutille similaire, sur le côté gauche de la salle de vie, mais celle-ci donnait sur une simple échelle, qui offrait un accès d'urgence aux ponts supérieurs et inférieurs, ainsi qu'à divers compartiments purement techniques, pour la maintenance.

Novarre hésita quelques secondes, avant de descendre. Le pont inférieur était traversé d'un long corridor, qui se finissait sur l'échelle de maintenance. Juste sur la gauche, une porte labellisée par une croix blanche, renfermait l'infirmerie, qu'il aurait été plus honnête de décrire comme la réserve de médigel. Sur la droite, une grande porte renfermait la cambuse, la réserve de vivre de l'équipage, un énorme frigo dans lequel Fielder et le père de Novarre empilaient tout ce qui était comestible.

Novarre passa deux ou trois autres portes et croisa Fielder, drapé dans une serviette, les cheveux encore humides, avant de s'arrêter. Il entra alors quelques commandes, sur le clavier de l'écoutille, puis, celle-ci bascula, révélant une petite pièce. C'était spartiate, mais elle avait connu pire.

Une couchette et un casier, imbriqués dans la cloison, à gauche. Une table et une chaise à droite, avec des étagères. Un paquet de draps pliés étaient posés sur le lit, à côté d'un sac, le peu d'effets personnels qu'Avina avait eu le temps de prendre, avant d'embarquer.

-La douche et les chiottes sont au centre. Tire pas toute la flotte. Le réveil, quand tu veux. Je suis au pont supérieur si tu me cherche. Sur ce, bonne nuit.

Et il repartis, laissant la mercenaire seule dans sa cabine.

Avina soupira, refermant l'écoutille, avant d'attraper les draps, pour faire son lit.

Mia fut réveillée à six heures, par le carillon horripilant de son réveil. Elle écrasa son poing sur l'appareil, avant de fixer le plafond, en poussant un long soupir exaspéré. Elle n'avait pas envie. Elle voulait rester encore quelques heures dans le lit, au chaud, sous sa couette violette. Malheureusement, il fallait qu'elle s'assure que tout se soit passé correctement pendant la nuit. Enfin, en théorie, ça devait être le cas. Elle n'avait reçu aucun appel et aucune alarme n'avait sonné.

Elle finit par mettre fin au débat, en rejetant la couette sur le côté, puis de basculer pour se lever. Elle attrapa le bas de jogging qui reposait sur la chaise, avant de l'enfiler, pour finalement se glisser dans ses bottes. Il y avait plus classe comme tenue, mais, le matin, personne ne lui dirait rien.

Elle attrapa son data-pad, relié directement à la console de navigation et vérifia que tout les indicateurs étaient au vert. C'était le cas. Si tout allait bien, ils seraient sur Ishac-2 pour le déjeuner. Elle glissa l'appareil dans sa poche, avant d'attraper un sweat à capuche et de sortir.

Elle croisa Jean-Luc, le père de Novarre, encore en pyjama, qui se dirigeait vers la salle de bain du pont supérieur. Le vieil homme lui adressa un sourire bienveillant, qu'elle lui renvoya, avant de s'engouffrer dans les escaliers.

Fielder était déjà là, surveillant des œufs frémissants sur une poêle, une clope au bec, comme à son habitude. La turienne était là, également, mangeant en silence, à table. Le contenu de son assiette était nettement moins élaboré que ce que préparait Fielder pour les levos. Il fallait dire aussi, qu'avant elle, le Nevada n'avait qu'un seul dextro à bord. Et sa philosophie, en matière de repas, favorisait bien plus la rapidité et l'efficience, pour pouvoir plus rapidement retourner au travail, que la qualité et la convivialité, qui, nécessairement, demandaient plus de temps.

C'était clairement de la pâte nutritionnelle, qu'on avait vidé dans une assiette et réchauffé au micro-onde. Avina n'allait pas se plaindre, au moins Fielder avait-il eu l'amabilité de ne pas faire de mélange de saveur excentrique, voir immangeable. Mais il fallait avouer que deux cents grammes de pâte au goût vaguement sucré n'était pas sa conception d'un petit déjeuner. Même dans l'armée turienne, on était mieux traité que ça.

Mia se servit un café, faisant bien attention de prendre celui des levos, et vint s'asseoir à côté de la turienne. Quelques minutes plus tard, Fielder arrivait avec la poêle, qu'il posa sur la table, avant de retourner chercher des assiettes et du pain.

-Vous êtes levée depuis longtemps? Demanda la jeune humaine à la turienne.

Avina fut presque surprise par la question.

-Euh... une heure environ. Pourquoi?

Mia sirota son café en grimaçant.

-Je sais pas comment vous faites.

Elle ne sut pas vraiment quoi répondre. C'était elle qui ne comprenait pas comment les humains pouvaient se lever aussi tard.

Dormir était une nécessité. Une fois qu'on avait rechargé les batteries, ça ne servait à rien de rester au lit. Il y avait tant de choses à faire, même pour quelqu'un comme Avina, qui techniquement, n'avait aucune tâche ou responsabilité à bord. Faire son sport matinal, prendre sa douche, nettoyer sa chambre, prier les esprits, vérifier son équipement...

-Novarre n'est pas encore levé? Demanda la turienne.

Mia secoua la tête.

-Jamais avant huit heure. Expliqua-t-elle.

Elle ne se souvenait plus de la dernière fois qu'elle avait vu le capitaine se lever avant. Il disait que ça ne servait à rien, que tout se passait généralement très bien la nuit. Dans un certain sens, il n'avait pas tord... mais ça tenait plus de la chance qu'autre chose, vu le nombre de pièces qui auraient déjà dû être remplacés à bord.

Fielder remplit une assiette d'œufs, avec lesquels il mis quelques tranches de pain, ainsi qu'une tasse de thé. Il la recouvra alors d'une cloche en plastique, avant de retourner dans la cuisine, où il attrapa la cafetière des dextros, pour remplir un thermos. Il ouvrit ensuite un tiroir, duquel il tira trois tubes de pâte nutritionnelle dextro.

-Mia, tu peux aller servir Yedik? Je dois m'occuper du vieux Zator.

La jeune femme hocha la tête.

-Je finis ça et je m'en occupe.

Fielder hocha la tête, avant de finir sa cigarette. Une ultime bouffée dessus, et il écrasa le mégot dans le cendrier.

La fumée parvint jusqu'aux conduits olfactifs de la turienne, qui fit claquer ses mandibules. Ça aussi, c'était quelque chose qu'elle ne comprenait pas. Ça sentait mauvais et elle avait lu que c'était très mauvais pour la santé, que ces ''cigarettes'' contenaient des éléments utilisés dans des carburants d'antiques fusées et centrales à énergie, bien avant le temps de l'effet cosmodésique. Du poison, dont la consommation n'avait jamais été régularisée, même si la plupart des humains considéraient avec dédain une telle activité.

Fielder, toutefois, n'en ralluma pas d'autre. Il se contenta de se diriger, avec le thermos et les tubes, vers la cale. Avina fut légèrement intriguée. Ce Zator n'avait-il pas sa propre cabine? La turienne décida de suivre l'humain. Après tout, elle n'avait pas encore visité l'arrière du Nevada et ce Zator était le seul membre d'équipage qu'elle n'avait pas encore rencontré. Une partie de son job était justement de connaître suffisamment le vaisseau et son équipage, pour savoir si Novarre n'essayait pas d'entuber monsieur Huzen.

Fielder ne sembla pas se formaliser de la présence d'Avina. Il se contenta de lui adresser un bref coup d'œil, avant de reprendre sa route. Ils traversèrent la passerelle qui surplombait la cale, rejoignant une écoutille de l'autre côté. Là, ils arrivèrent dans un sas. Fielder entra un code dans les commandes de la porte, qui s'ouvrit alors.

Ils arrivèrent devant la forme reconnaissable d'une chambre à noyaux cosmodésique. Une énorme boule métallique, qui renfermait un cœur d'élément zéro. La chambre était, à l'intérieur, tapissée de tout un tas de connexions électriques, ayant pour rôle d'influer sur l'eezo, pour obtenir le résultat escompté, via diverses combinaisons, connues seulement des esprits les plus brillants et des Intelligence Virtuelles.

Deux rampes contournaient le cœur sur les côtés, étant encadrées, au dessus et en dessous, par les quatre réacteurs secondaires. De l'autre côté, les deux réacteurs principaux, bien plus grand que les quatre et directement reliés au cœur, fournissant le gros poussée nécessaire pour mouvoir la carcasse du Nevada-6. Juste à l'entrée du sas du cœur, un quarien, qui surveillait au moins une demi-douzaine d'écrans, positionnés en arc de cercle. Sa combinaison était assez atypique. On était loin des tenues assez moulantes et des larges visières. Seul un bandeau de verre permettait de voir ses yeux, tandis que sa combinaison était assez ample, presque grossière, pourvue de multiples poches et renforcée aux coudes et aux genoux.

Fielder déposa le thermos et les tubes sur un des rares espace non-occupés par les écrans, outils ou machines.

-Merci Nero. Lança le quarien, la diode, sur son casque, au niveau de sa bouche, clignotant au rythme de ses mots.

-Tout se passe bien ici, papy?

Zator leva les yeux au ciel.

-Ouais, ouais.

Il se leva, s'étirant, avant d'attraper le thermos. Il sortit alors une petite paille en plastique, enfermée dans un sachet stérilisant, d'une des poches de sa combinaison. Il déchira le sachet, fit sauter le couvercle du thermos et y plongea à la paille, avant de la connecter à son casque. Il tira alors une longue gorgée du breuvage caféiné.

-Par contre, c'est un travail de goret que tu m'as fait, hier soir.

Fielder haussa les épaules. Il était cuistot, lui, pas mécano.

-J'ai dû me lever à quatre heure pour réparer tes conneries.

Il grogna, tirant une nouvelle gorgée de café.

-C'était pas ce que j'avais prévu...

Il se tourna alors vers Avina, toujours connecté au thermos. Il fronça ses sourcils.

-Alors c'est vous la babysitter d'Huzen?

La turienne croisa les bras. Elle sentait de l'hostilité dans la voix du mécanicien.

-Oui, et?

Il y eu un court silence, pendant lequel les deux aliens se dévisagèrent.

-Tachez de pas trop fouiner ici.

-Et pourquoi donc?

-Des fois qu'Huzen aurait une idée très stupide, que vous auriez l'extrême stupidité d'exécuter.

C'est là qu'Avina remarqua le gros fusil à pompe qui dépassait d'une des poches du quarien. Plié et rangé comme il était, elle serait presque passée à côté.

Elle ne se laissa pas démonter pour autant. Après tout, c'était juste un quarien. En terme de menace physique, ils n'étaient pas spécialement les plus impressionnants.

-Monsieur Huzen n'a aucun intérêt à détruire ce navire. Je suis juste là pour m'assurer que votre capitaine arrête de lui faire perdre de l'argent.

-Mouais... ben le capitaine il est pas là!

Il déconnecta la paille se son casque et la retira du thermos, avant de le refermer. Il jeta alors le tube en plastique dans la poubelle la plus proche, avant d'attraper une des pâtes nutritionnelles. Avina en désigna une du doigt.

-Il faudra qu'on reparle de ça...

Zator écrasa le tube de pâte, l'avalant presque d'un coup, en fixant la turienne droit dans les yeux.

-Si ça te convient pas, t'as qu'à aller faire les courses.

Il se tourna vers le cuistot, qui s'était contenté de les observer d'un air détaché, adossé contre le sas du cœur.

-Fielder, t'as entendu?

L'humain secoua une main d'un air las.

-Ouais...

Il se redressa, enfournant ses mains dans ses poches.

-Bon app', papy.

Et il remonta. Avina l'observa quelques secondes, avant de lancer un regard au vieux quarien. Les yeux de ce dernier lui lançaient toujours des éclairs. Elle jugea inutile de s'attarder plus longtemps ici et rejoignit Fielder.

Il avait déjà passé le sas de la salle des machines. Il était à présent assis sur le garde fou de la passerelle, une cigarette aux lèvres, un briquet dans les mains. Il alluma la flamme précisément au moment où Avina passa le seuil de l'écoutille.

Elle resta là, un temps, puis elle se rendit compte qu'il ne l'attendait pas. Il était simplement en train de prendre une pause. Elle décida donc de retourner vers l'avant du vaisseau.

La vilaine boule de sable était désormais visible depuis le cockpit. Mia effectua les derniers calculs, tandis que Yedik entrait en contact avec la régulation spatiale locale. Quelques minutes plus tard, on leur donnait le feu vert et Novarre lança le Nevada-6 dans l'atmosphère d'Ishac-2.

La friction atmosphérique fit rougeoyer les déflecteurs, qui à leur tour firent hurler la console du capitaine, lui signalant qu'au moins le tiers d'entre eux avaient dépassé la date limite de maintient en activité, ce qui rendait, techniquement, toute entrée atmosphérique impossible. Enfin, ça, c'était surtout une question d'assurance. Zator lui avait affirmé qu'il leur restait au moins une dizaine d'atterrissage planétaire avant que les déflecteurs ne les lâches. C'était surtout une question de prévoyance et de sécurité.

Une fois dans l'atmosphère, Novarre pilota le Nevada pendant encore quelques minutes. Au sol, les terres arides et rocailleuses d'Ishac-2 offraient un bien sinistre spectacle, qui n'était égayé que par quelques plantes, disposées ici et là. Finalement, à l'horizon se détacha une immense tour. Un recycleur d'air. Un des douze que cette planète comptait.

Ishac-2 était trop prêt de son étoile pour entretenir une grande flore. Ce n'était pas un problème, avant, mais l'arrivée massive de réfugiés, pendant la guerre, avait tout changé. La planète n'était plus capable de produire assez d'oxygène pour tout le monde. On avait donc érigé ces tours, dont la mission et de recycler le dioxyde de carbone, pour en faire du dioxygène et permettre à tout le monde de respirer. Naturellement, c'était autour de ces énormes spires que la plupart des gens s'étaient agglutinés, formant des bidonvilles qui suintaient la misère par toutes les pores.

Le Nevada-6 se posa à quelques kilomètres de la ville. Rusty-town, si la mémoire de Novarre était bonne.

Quelques minutes plus tard, la rampe d'accès du cargo basculait, révélant une terre craquelée, ainsi que le Rusty-town, qui semblait bien minuscule, comparée au recycleur.

Novarre détestait cet endroit. Il faisait chaud, l'air été littéralement vicié et on ne pouvait jamais vraiment se fier à qui que ce soit. Derrière lui, Mia mis en marche le spade, une sorte de gros tout terrain, sur lequel Fielder commençait déjà à empiler des caisses de marchandise.

Novarre laissa le Nevada entre les mains de son père et embarqua avec Mia et Fielder. Ce dernier avait enfilé un long manteau gris, dans lequel il avait rangé un vieux M8 avenger replié. Mia, elle, avait prit une grosse paire de lunette de protection, polarisée, ainsi qu'une casquette arborant l'inscription ''Rafale''. Novarre, quand à lui, portait une veste en cuir, son fidèle PKD rangé dans un holster, à sa ceinture, caché par un pan de la veste.

Avina se présenta alors, vêtue d'une armure complète. Elle était jaune et portait le symbole du syndicat criminel d'Huzen: une flèche allant vers le haut, coupée en deux en son milieu. Elle avait également apporté un fusil M15 vindicator.

Novarre arqua un sourcil.

-Un peu voyant comme tenue.

-Ça protège toujours mieux que ton blouson.

-Mon blouson me protège parce que je ressemble à un type normal, pas un commando.

-Jusqu'à ce qu'on te tire dessus.

Et elle grimpa, se plaçant à côté de Fielder. Novarre voulu répondre, mais il se retint, sentant qu'il allait clairement dire quelque chose qu'il risquait de regretter. Il poussa un soupir, avant de lança un regard vers Mia, puis de hocher la tête, lui signifiant qu'elle pouvait y aller.

Mia embraya la première et appuya sur l'accélérateur. Le spade descendit alors la rampe, craquelant la terre sèche sur son passage, avant de s'éloigner, direction Rusty-Town.

Rusty-Town portait bien son nom. Si au abords de la tour de recyclage, les habitations semblaient avoir été construites par des architectes un minimum compétent, tout le reste tenait effectivement du bidonville. Des préfabriqués, posés à la va-vite par les équipes humanitaires d'Olympe, des container qu'on avait transformé en habitation de fortune, des carcasses de vaisseau spatial, qu'on avait reconvertis, jusqu'à d'authentiques cases en taules, qui tenaient par la vertu du Saint Ruban Adhésif.

Naturellement, les routes étaient en terre battue, à l'origine la même surface craquelée qui maculait la surface d'Ishac-2, mais qu'un an de passages continus avaient broyés et retournés. Les rares fois où il pleuvait, les rues devenaient de véritables bourbier.

Mia eu beaucoup de mal à faire progresser le spade dans les rues bondées, où la horde de réfugiés ne semblait pas disposée à s'écarter, quand un mendiant n'essayait pas nettoyer de force le pare-brise, pour ensuite réclamer un payement. Fielder gérait généralement cette dernière partie, virant l'impudent à grand coup de late.

Ils finirent par arriver devant le point de rendez vous donné par leur client. C'était une clinique. Un caducée, ainsi que divers autres symboles renvoyant à la notion de médecine, étaient peint sur la devanture du préfabriqué.

Novarre sortit du spade, pour entrer. Il laissa Fielder et Mia garder le véhicule, mais Avina décida de le suivre. À l'intérieur, c'était assez bondé. Des gens aux profils divers et variés étaient agglutinés sur les chaises de la salle d'attente, ou faisaient la queue pour pouvoir parler à l'asari qui tenait lieux de réceptionniste. Cette dernière semblait assez jeune, mais aussi particulièrement fatiguée, si l'on en jugeait par les énormes cernes sous ses yeux.

L'armure jaune fit tourner quelques têtes vers eux. Novarre coula un lent regard blasé à la turienne, avant de s'écarter d'un pas sur le côté, comme pour se désolidariser d'elle. Avina fit claquer ses mandibules.

Peu désireux de poireauter trois heures, le capitaine décida de couper la queue, pour atteindre directement la réceptionniste. Personne ne pipa mot, mais on lui lança assez de regards noir pour former un trou noir. L'asari, elle même, s'apprêtait à lui dire de retourner faire la queue, quand il lui fourra un data-pad sous le nez.

-Bonjour madame. Capitaine Novarre, de Novarre express, j'ai une livraison pour...

Il lança un bref coup d'œil à son data-pad.

-Le docteur Pukar.

Elle cligna des yeux, deux fois.

-Un instant je voue prie.

Elle tapota alors sur sa propre console, avant de leur désigner une porte.

-Sur la gauche, le docteur va vous recevoir d'ici deux minutes.

Deux minutes plus tard, la porte s'ouvrait, relâchant un volus rondouillard.

-Merci docteur! Je me sens beaucoup mieux.

La petite créature continua son chemin, laissant Novarre et Avina face un très gros krogan, assit derrière un bureau, sur lequel trônait un bonsaï.

Une vue pour le moins singulière. Les krogans, ces gros lézards, des créatures nées pour combattre, le prédateur ultime, forgé dans l'atmosphère radio-active de Tuchanka. Pas vraiment une espèce qu'on imagine enfiler une blouse blanche et recoudre des plaies!

-Entrez, capitaine. Lança le docteur Krog Pukar.

Novarre dû lancer un coup de coude dans les côtes d'Avina, pour qu'elle ne reste pas plantée dans le passage.

Pukar referma la porte derrière eux, réglant distraitement quelques formalités administratives sur son écran, avant de revenir à l'étrange duo.

-Je puis vous assurer, capitaine, que ma clinique et les abord de Rusty Town, sont totalement sûr.

Novarre arqua un sourcil, avant de lancer un bref regard vers Avina, puis de comprendre où le krogan pouvait en venir.

-Ooooh! Non, voyez, docteur, ce n'est pas ce que vous croyez. C'est elle qui a insisté pour venir.

Le docteur le dévisagea quelques secondes, avant de se dire qu'au final, ça n'étaient pas ses affaires.

-Vous avez quelque chose pour moi?

Novarre lui tendit le data-pad.

-Vos médicaments, vivre et eau potable... je suppose que c'est pour la clinique?

-Entre autres. Répondit le krogan en validant la livraison. Tout est là?

Le capitaine hocha la tête.

-Juste dehors.

Ils ressortirent. Fielder et Mia les attendaient, Fielder, adossé contre le spade, en train de fumer, Mia, assise derrière le volant, une paire d'écouteur dans les oreilles.

Lorsque Fielder vit le krogan en blouse blanche, sa cigarette pendit mollement, collée à sa lèvre inférieure.

-Aide le monsieur à décharger. Lança Novarre.

Le cuistot hocha la tête, avant de déverrouiller la porte du compartiment de stockage. Le docteur Pukar tendit alors juste le bras, attrapant une des caisses, avant de la tirer vers lui. Il n'avait visiblement pas besoin d'aide.

Quelques minutes plus tard, tout était réglé. Le krogan régla la facture que lui présenta Novarre. Le capitaine le remercia avec un sourire satisfait, avant de retourner au véhicule. Une fois à l'intérieur, il poussa un grand soupir soulagé, avant de se tourner vers Mia.

-Allez. Tirons nous d'ici.

Fielder jeta sa cigarette et le spade démarra, délesté de sa cargaison. Avina s'était accoudé contre la fenêtre et regardait les rues d'un air morne.

Jean-Luc Novarre surfait sur l'extranet, à la recherche d'opportunités commerciales. Ishac-2 était une planète misérable, complètement dépendante du reste du Pendulum. Elle n'exportait rien et les gens, ici, étaient généralement trop pauvres pour se payer un ticket vers Olympe ou Polypus. C'était donc plus pour la forme qu'autre chose, histoire de voir si le Nevada pouvait rentabiliser un minimum son retour.

À la place, ce fut un quarien de très mauvaise humeur qui déboula dans la salle de vie. Il jeta une pièce mécanique que le vieux Novarre reconnu immédiatement. Il fit une grimace en remarquant son aspect carbonisé.

-Et merde...

-Ouais. Lança Zator. Adieux le régulateur.

C'était une des pièces maîtresse du réacteur. Elle régulait les flux d'énergie dans le noyaux, pour distribuer correctement les courants électriques dans le cœur d'élément zéro, permettant ainsi d'obtenir les différents effets désirés. Sans elle, pas de noyaux. Sans noyaux, pas de gravité artificielle, ni de voyage supraluminique. Ils étaient bloqués jusqu'à ce qu'on puisse remplacer cette fichue pièce!

Et bien entendu, il fallait que ça arrive ici. Sur cette fichue boule de sable! Le coin le plus paumé de la galaxie, qui était bien le dernier endroit qu'on fournissait en pièce détachée. Jean-Luc se pinça l'arrête du nez. C'était une catastrophe!

Au même moment, il entendit le moteur du spade rugir dans le hangar. Son fils et les autres étaient déjà rentrés. Les deux vieux poussèrent un immense soupir. Zator récupéra la pièce et suivit Jean-Luc, qui partait à leur rencontre.

Le jeune Novarre, lui, était complètement inconscient de la tragédie qui se jouait dans les entrailles de son navire. Il était pour sa part satisfait, l'opération s'était déroulée sans accroc, sa babysitter n'avait pas attiré la moitié des flingues de Rusty Town sur eux et...

-Cap'! On a un problème! Lança Zator depuis la passerelle.

Novarre se retourna, sourcils froncés et bras croisés, pas vraiment égayé à devoir se dévisser le cou pour entendre une mauvaise nouvelle.

-Quoi encore?

Zator montra le régulateur carbonisé. Le capitaine se passa une main très lasse sur le visage.

-Et merde...

Jean-Luc avait comme une sensation de déjà vu. Fielder haussa les épaules, n'y comprenant rien à la mécanique, tandis que Mia grimaça, sachant grosso modo ce que ça voulait dire. Avina claqua ses mandibules.

Super... premier jour avec Novarre et son vaisseau partait en miette. Et maintenant elle était coincée sur la vilaine boule de sable. Il fallait qu'elle prévienne Huzen. Il aurait plus vite fait à se faire rembourser, en récupérant le métal du Nevada-6, qu'en espérant que Novarre trouve mystérieusement l'argent.

Fielder s'alluma une nouvelle cigarette.

-On fait quoi patron?

Très bonne question. Que faire? Novarre réfléchit quelques secondes.

-On retourne à Rusty-Town.

La cantina de mama Narel était à l'image de Rusty Town: bondée, crasseuse et menaçant de se casser la gueule au moindre coup de vent. Pourtant, sur Ishac-2, c'était probablement l'un des établissements les plus respectables. L'alcool n'était pas frelaté, la nourriture était réellement comestible et il y avait même, de temps en temps, un petit groupe qui venait se produire, pour le plus grand plaisir des clients.

Novarre et le reste de son équipage étaient rassemblés autour d'une table, dans un recoin sombre, chacun son verre. Seul Yedik et Jean-Luc étaient restés à bord, pour éviter qu'un ferrailleur n'ait la mauvaise idée de désosser ce qu'il restait du Nevada. Cela arrangeait particulièrement la salarienne, qui, de toute façon, pour rien au monde, n'aurait mis les pieds en ville.

Le reste avaient passé l'après-midi entière à quadriller la ville, fouillant chaque magasin, retournant la moindre étagère, à la recherche d'un régulateur. Malheureusement, l'opération était un véritable fiasco. Impossible de mettre la main sur cette fichue pièce de rechange.

-Je me serai contenté d'une occasion... grogna Zator, avant de boire, à la paille, dans sa bière turienne.

Mia avait déployé une carte holographique de la région, avec son omnitool. Elle pointa du doigt la ville la plus proche de leur position, tout en jouant avec l'ombrelle de sa margarita.

-On peut peut-être essayer là?

Novarre posa sa bière et plissa les yeux.

-Reddust. Lut-il.

Il secoua la tête.

-On peut toujours essayer, mais y a au moins trois heures de route.

Fielder haussa les épaules, retirant sa cigarette de ses lèvres, pour les tremper dans son whisky. Avina, elle croisa les bras, avant de jeter un coup d'œil à son jus de fruit. C'était censé avoir un goût d'orange, un fruit humain, dont on avait synthétisé l'arôme pour les dextros. Mais, bon, elle ne pouvait pas prendre un vrai jus d'orange pour comparer.

-On devrait y aller maintenant. Le soleil ne se couche que dans quatre heures, on pourra dormir là bas et rentrer demain.

Novarre secoua la tête.

-Trop dangereux.

C'était un coup à se faire trancher la gorge dans son sommeil, avant de se faire dépouiller et balancer dans le ragoût d'un krogan en manque de viande. C'était la première règle du voyageur spatial en escale sur Ishac-2: dormez dans votre vaisseau. Si vous veniez de l'espace et que vous pouviez y retourner, c'est que étiez riche, au moins bien plus que la plupart des gens ici. Forcément, ça finissait très mal.

Soudain la porte de la cantina s'ouvrit. Un groupe de coquilles bleues fit alors irruption, arme à l'épaule, boucliers chargés, bloquant toutes les issues et balayant la salle du regard. Mama Narel, une matriache asari, avait vu ce genre de scène bien trop souvent pour réellement s'en formaliser. Mais, bon, c'était chez elle et si les flics trouvaient quelque chose à y redire, elle n'allait pas se laisser faire. Aussitôt, ses pouvoirs biotiques coulèrent dans ses veines, lui conférant une aura sombre et menaçante. Les agents de la police d'Olympe braquèrent aussitôt leurs armes sur elle.

Mama Narel n'était toutefois pas la seule à sortir l'artillerie lourde. Novarre put voir, tout autour de lui, divers personnages douteux déplier silencieusement leurs armes.

-Tout le monde se calme.

Une femme entra. Elle était vêtue d'une armure bien plus légère et arborait deux étoiles de l'ordre du bain, sur ses épaulières.

-Inspectrice Streets, police d'Olympe. Annonça-t-elle.

Avina déplia lentement son fusil, Fielder plongea discrètement sa main dans son imper, Novarre posa nonchalamment sa main sur la crosse de son PKD, Mia replia sa carte et essaya de se faire la plus discrète possible, tandis que Zator, lui, décidait de terminer tranquillement son verre. Après tout, pourquoi gâcher?

Streets s'avança au milieu de la pièce, sortant un projecteur holographique de sa poche. Aussitôt, la tête d'un butarien s'afficha.

-Kapo Casgnarok est un dangereux criminel faisant l'objet d'un mandat d'arrestation sur Olympe.

Le silence fut sa seule réponse. Personne n'aimait les coquilles bleues sur Ishac-2. Ils étaient les représentant d'Olympe, un monde à part, qui s'était contenté d'entasser tout les miséreux sur cette boule de sable, avant de bien vite les oublier. Même si Ishac-2 n'était pas réputé pour ça, il y avait malgré tout un code: Olympe et ses laquais pouvaient aller se faire voir. Ça voulait dire qu'on ne vendait personne aux coquilles bleues.

L'inspectrice balaya la pièce du regard, dévisageant chaque client. Novarre la fixa droit dans les yeux, un petit sourire aux lèvres. Ils restèrent quelques secondes, à se jauger. Finalement, ce fut mama Narel qui brisa le silence.

-On ne connaît pas de Casgnarok. Maintenant, si vous ne comptez pas consommer, partez.

Streets tourna la tête vers l'asari, son visage figé dans un masque de professionnalisme et de stoïcisme. Elle hocha finalement la tête, avant de s'approcher du comptoir, pour y poser le projecteur holographique.

-Bien. Je laisse ça ici, avec mes coordonnés, au cas où quelqu'un changerait d'avis.

Elle salua alors la propriétaire des lieux.

-Passez une bonne journée.

Alors, elle se retira, rapidement suivie par ses agents, qui adressèrent quelques regard mauvais aux clients un peu trop douteux à leur goût.

Une fois la loi sortie, le silence régna quelques secondes dans la cantina. Puis les conversation reprirent, une par une, comme si de rien était. L'équipage du Nevada-6 replia ses armes et son capitaine attrapa sa bière, pour la finir d'une traite. Il afficha alors un grand sourire, une moustache de mousse sur les lèvres.

-On vient de trouver notre ticket de sortie.

La première chose que l'inspectrice Judy Streets fit, une fois revenue à son vaisseau, l'OPS Intervention, fut de se servir une grande tasse de café, dans laquelle elle bu avidement. Cela faisait à peine douze heures qu'on lui avait signalé la présence de ce criminel sur Ishac-2, mais elle avait déjà l'impression que ça faisait des semaines. Les locaux refusaient de parler et c'était foutrement prévisible. Après tout, à part défoncer des portes, les coquilles bleues ne faisaient jamais rien pour les gens de la boule de sable.

C'était particulièrement frustrant. L'ordre venant directement d'en haut, elle était quasiment sûre que c'était un prétexte pour l'éloigner le plus possible de Polypus et Olympe, là où se trouvaient les véritables têtes pensantes du trafic de creeper.

Alors qu'elle vidait sa tasse, son second, le sergent Knoll, débarqua. Un type solide ce Knoll, un ancien de l'alliance, droit dans ses bottes, même si il aimait un peu trop jouer aux cartes.

-Inspectrice, il y a quelqu'un dehors qui veut vous parler.

Elle arqua un sourcil. Dire qu'elle était surprise aurait été un euphémisme. Quand on lui avait confié cette mission, elle s'était attendue à courir après des ombres, gaspillant son temps et son énergie pour des cacahuètes. Et voilà que quelqu'un venait lui parler? C'était trop beau pour être vrai.

-Qui est-ce?

Knoll sourit.

-Vous vous souvenez de ce vieux YU-450, qu'on a contrôlé l'autre jour sur Polypus?

Elle fronça les sourcils. Ce tas de boulon? Une épave qui ne volait que par la vertu du saint esprit, au méprit de toute norme de sécurité élémentaire. La seule raison pour laquelle elle n'avait pas retiré sa licence au pilote, ainsi que confisqué l'appareil, c'était parce que le conseil d'Olympe avait assouplit les règles en la matière. Avec la perte du relais cosmodésique, le Pendulum n'avait plus accès au reste de la galaxie, donc aux moyens de renouveler sa flotte marchande locale. Or, cette dernière était la seule chose qui empêchait tout le Pendulum de crever de faim.

Il y a quelques jours, elle avait établit un poste de contrôle orbital, sur Polypus. Elle avait contrôlé beaucoup de navire, ce jour là, dont ce vieux YU-450, qui l'avait surtout marqué par sa vétusté et la nervosité de son capitaine.

Ce dernier était en bas de la rampe d'accès, bras croisé, Rusty Town dans le dos, illuminée par le coucher de soleil. Elle hocha la tête, se rappelant l'avoir vu à la cantina. Elle ne l'avait pas reconnu tout à l'heure, mais elle savait bien qu'il lui était familier. Il était accompagné d'une turienne portant une armure aux couleurs du syndicat criminel d'Huzen, le baron du crime d'Olympe.

-Inspectrice Streets, que puis-je pour vous? Lança-t-elle.

Le capitaine Novarre joignit ses mains.

-J'ai une proposition à vous faire, concernant votre client.

Elle arqua un sourcil. Donc c'était bien en lien avec son affaire. Encore plus surprenant.

-Casgnarok?

Novarre hocha la tête.

-J'ai des informations sur sa position.

Elle croisa les bras.

-Vraiment?

Elle fixa Avina du regard.

-Je suppose que ça n'a rien à voir avec Julann Huzen?

La turienne lança un regard nerveux au capitaine. Il leva sa main pour la rassurer, avant de répondre.

-Disons que monsieur Casgnarok a... manqué de discrétion à l'égard d'une personne très proche de monsieur Huzen.

Il fit un grand sourire.

-Si vous voyez ce que je veux dire.

Streets se pinça l'arrête du nez, sentant comme une pointe de dégoût monter en elle. Des bandits qui s'entre-tuaient pour une dame... et ils comptaient sur elle pour régler le sale boulot. Néanmoins, il y avait quelque chose qui n'allait pas dans cette histoire.

-Depuis quand vous travaillez pour Huzen, vous? Quand j'ai contrôlé votre tas de boulon, vous n'aviez pas encore la turienne.

Novarre prit un air gêné, se frottant l'arrière de la nuque.

-Disons que j'ai quelques petits problèmes d'argent et quelques ardoises à droite à gauche... vous savez, les affaires quoi.

Elle prit un air blasé. Elle aurait dû s'en douter en même temps. Un type qui se trimballait dans une épave pareille avait forcément des dettes. Ce Novarre devait très mal gérer son argent... elle se souvenait de la cale du YU. Pratiquement vide, en revenant de Polypus. Il fallait être le roi des...

Une minute. Un capitaine fauché, endetté auprès du plus grand trafiquant de creeper du Pendulum, sortant de Polypus, avec une cale vide. Quelle idiote! Elle aurait dû y penser! À tout les coups, ce Novarre était un des contrebandiers d'Huzen! C'était pour ça que sa cale était vide, il avait dû balancer le creeper par dessus bord. Et maintenant, la cargaison devait avoir brûlé pendant l'entrée atmosphérique. Impossible de prouver quoique ce soit, donc. Pour le moment.

Un sourire s'étala sur les lèvres de la policière.

-Je vois... et donc, ce Casgnarok?

Novarre sourit, ravis de voir qu'elle tombait dans le panneaux.

-Il se cache, à Rusty Town.

Elle hocha la tête. Elle était quasiment sûr que c'était un coup fourré. Elle savait qu'Huzen était responsable de sa mise à l'écart par le super-intendant. Elle était une des rares volantes à qui il ne graissait pas la patte. Avait-il décidé de passer à la vitesse supérieure? Probablement. Mais si elle jouait bien ses cartes, elle pouvait choper ce petit contrebandier pour tentative de meurtre, sur elle même, et remonter jusqu'à Huzen.

-Très bien... je suppose que ça ne vous dérangera pas de nous accompagner?

Novarre tiqua. Si. Ça le dérangeait vraiment. Mais, après tout, c'était une éventualité qu'il avait prévu.

-Bien sûr.

Elle hocha la tête, satisfaite.

-Bien.

Quelques minutes plus tard, la plupart des agents de l'Intervention grimpaient dans un mako, suivant le spade du capitaine Novarre. Le sergent Knoll fut laissé sur place, avec une poignée de coquilles bleues, afin de garder le vaisseau.

Planqué derrière une dune, Zator, Fielder et Mia observèrent le convoi retourner en ville. Zator avait ressortit sa vieille armure, quand il était encore un marine dans l'armada quarienne: une combinaison de survie renforcée sur les points vitaux, particulièrement le casque et la poitrine. Fielder, lui, avait troqué son imper contre une cagoule qui ne laissait voir que ses yeux et sa bouche. Mia, elle, avait juste ramené une radio et une paire de jumelles.

-Prêt, papy?

Le quarien hocha la tête, regardant l'horloge sur l'affichage tête haute de son casque.

Le spade guida le mako dans les rues étroites de Rusty-Town. Toutefois, le blindé était loin d'y être aussi adapté que le tout terrain. Streets ordonna à tout le monde de mettre pied à terre.

La demi-douzaine de coquilles-bleues suivit donc Novarre et sa petite équipe. Sur leur passage, les mendiants et les miséreux s'écartaient, craignant les foudres des agents. Une réaction qui arracha un regard sombre à l'inspectrice. On ne respectait pas la police d'Olympe, ici. On la craignait.

Ils finirent par arriver jusqu'à une maison aux pieds du recycleur. Un mélange de mortier et de pièces de vaisseau, rapiécé par endroit, sur deux étages. Au dessus de la porte, une pancarte, sur laquelle on avait grossièrement peint en rouge ''hôtel''.

-Alors? Lança l'inspectrice.

-Chambre vingt-deux. Répondit Novarre en croisant les bras.

Les coquilles bleues, aux ordres de Streets, bondirent dans le hall, sous le regard indigné du butarien tenant les lieux. Les agents se postèrent immédiatement pour prendre en compte les escaliers, tandis que l'inspectrice s'approchait du comptoir, pour réclamer les clefs de la chambre.

-Y a personne dans cette chambre! Vous perdez votre temps!

Elle leva les yeux au ciel.

-On va vérifier ça.

Le butarien soupira et lui donna une carte d'accès, avant qu'elle ne la confie à l'un de ses hommes. Elle lança alors un regard à Novarre, qui lui répondit par un petit sourire.

Sourire qui retomba aussitôt, lorsqu'un des agents le poussa, pour leur faire suivre le reste des coquilles bleues, qui s'engageaient à présent dans les escaliers. Avina détestait les escaliers. La culture turienne étant particulièrement militarisée, on lui avait apprit, dès le plus jeune âge, à s'en méfier. Les escaliers, c'était le piège à gogo par excellence, en combat urbain. Un type, posé avec un gros calibre, en hauteur, dans un endroit confiné, c'était tout ce qu'il fallait pour que ceux qui montent s'exposent à de très gros problèmes.

Elle nota, malgré tout, le professionnalisme des agents, qui plutôt que d'attendre bêtement, en posant leurs appuis, dynamisaient leur action, pour passer le moins de temps dans les escaliers. Un duo prit même la peine de vérifier le premier étage, afin de s'assurer que rien ne remonterait vers eux.

Une fois au deuxième étage, les coquilles bleues progressèrent en colonne dans le couloir, renvoyant dans leurs chambres les clients qui, intrigués par le bruit, étaient venu voir ce qu'il se passait. Les policiers se mirent alors de chaque côté de la porte. L'homme de tête, à qui Streets avait confié la carte. Il la présenta devant la serrure, avant d'ouvrir brusquement la porte vers lui. Les hommes de l'autre côté s'engouffrèrent aussitôt.

Une armoire, un lit, une fenêtre. Le tout particulièrement poussiéreux et décrépit.

-RAS! Beugla un des agents.

L'inspectrice pénétra à son tour, flanquée de Novarre et Avina. Elle lança un grand sourire prédateur au contrebandier. Elle le tenait, maintenant. Elle sortit lentement une paire de menotte.

-Dooooonc. On part sur quoi, ''capitaine''?

Il leva les yeux au ciel, sous le regard nerveux d'Avina, avant de pointer, d'un air las, le lit. Un petit carré blanc y avait été déposé. Un bout de papier.

Streets s'en approcha, enfilant une paire de gants en latex, avant d'attraper la note. Quelqu'un avait griffonné quelque chose dessus. ''Ah ah ah, je vous ai bien niqué mes poulets''. Elle fronça les sourcils avec de relever un regard interloqué vers Novarre.

-Qu'est-ce que...

Un coup de feu retentit et le contrebandier bascula en arrière, l'épaule ensanglantée.

-Sa mèèèèèèère! Beugla-t-il sous l'effet de la douleur.

-SNIPER! Hurla un des agents.

D'autres tirs retentirent, les projectiles heurtant les barrières cinétiques des coquilles bleues, les faisant immédiatement sauter. Cela les empêchait de subir le même sort que Novarre, mais cela les forçait aussi à vite planquer leurs fesses.

-Kol! Termop! Hurla Streets. La chambre d'à côté! Arrosez moi ce fumier!

Deux agents rampèrent hors de la pièce, tant bien que mal, avant de défoncer la porte de la chambre d'à côté, sous les cris indignés d'une fille de joie asari et de son client, qui furent écartés sans aucune forme de cérémonie.

Kol ne prit même pas la peine de briser le carreaux et pointa directement son arme en face, pressant la détente. La façade du bâtiment voisin fut alors criblée de projectiles. Les tirs se turent rapidement.

Streets se redressa prudemment. Elle désigna trois autres agents, qu'elle envoya de l'autre côté, histoire de vérifier que Casgnarok était encore là, ou éventuellement le choper dans sa tentative de fuite.

À côté d'elle, Novarre se roulait au sol, gémissant de douleur. La turienne, qui s'était déjà relevée, poussa un soupir et s'agenouilla pour lui prêter assistance.

-Arrêtes de bouger. Grogna.

-J'veux pas mourir!

Avina fit claquer ses mandibules.

-Tu vas pas mourir.

Elle lui releva un pan déchiré de son blouson, ouvrant un peu plus le trou. Novarre s'interrompit dans ses jérémiades, ses yeux se braquant sur le petit trou sanguinolent sur son épaule.

-Oh...

Une blessure superficielle, loin de toute artère. Le projectile n'avait fait qu'une vilaine entaille dans l'épiderme. Rien que puisse être fixé par une application de médigel.

Street les regarda en silence, circonspecte. Elle comprenait que se prendre un coup de fusil, sans avoir d'armure pour se protéger, n'était pas l'expérience la plus agréable du monde, mais ce Novarre en faisait clairement des caisses. Sous ses airs d'aventurier suave et mielleux se cachait, visiblement un couard qui s'écroulait dès qu'on lui mettait un peu la pression.

Elle fut tirée de ses songes par la voix de Kol, sur la radio.

-Casgnarok est en train de s'enfuir!

Elle délaissa Novarre et la turienne, s'approchant de la fenêtre, pour voir une silhouette sombre s'enfuir par les toits.

-Termop! Sur le toit! Le reste, poursuivez le!

Elle se précipita dans le couloir, mais s'arrête un bref instant, en voyant ses informateurs du coin de l'œil.

Elle hésita. Sa première intuition lui avait hurlé que cet homme lui tendait un piège. Mais Casgnarok était bien là. Il s'était juste montré mieux informé et avait visiblement réussi à anticiper leur venue. C'était rare que son instinct se trompe. Mais, aujourd'hui, elle était forcée de reconnaître que c'était bel et bien le cas. Si il avait cherché à la tuer, il était assez ironique qu'il soit le seul blessé de cette histoire.

Elle activa son omnitool et entra quelques commandes, versant un tiers de la prime à Novarre. Celui-ci haussa un sourcil, presque indigné. Il s'était prit une balle pour ça?

-Vous aurez le reste quand on aura attrapé Casgnarok.

Il avait gagné le bénéfice du doute. Mais elle ne lui faisait pas confiance.

Elle abandonna Novarre et Avina, s'élançant à la poursuite du butarien. Elle dévala les escaliers de l'hotel, avant de débouler dans la rue. Un de ses hommes, dans une ruelle, lui faisait de grand signe, l'invitant à la suivre dans le quartier marchand.

Utilisant les sous-routines tactiques de son armure, Street déploya ses agents dans le quartier, de façon à cerner toutes les issues. Une partie d'entre eux grimpa dans le mako pour se redéployer depuis l'autre côté, pendant que le reste progressait entre les étals et la foule.

La silhouette de Casgnarok, au loin, était à peine visible, repoussant les badauds sur son chemin et renversant diverses marchandises sur son passager.

-Au nom de la loi! Arrêtez vous!

Mais Casgnarok avait déjà bifurqué. Street identifia un passage possible sur la droite.

-Coupe lui la route, je reste sur lui!

Son subordonné emprunta donc le chemin de traverse, tandis qu'elle tournait à son tour, sur les talons de sa proie.

Elle accorda à peine un regard à la salarienne qui, au sol, probablement renversée par Casgnarok, pointait du doigt la direction de fuite du butarien. Poursuivant sa route, elle ne remarqua pas cette même salarien se relever calmement et l'observer courir, quelques secondes, avant d'épousseter sa robe sombre, puis de marcher en direction de l'hôtel.

Arrivée dans la rue principale, un spade, occupé par deux personnages familiers, s'arrêta à son niveau. Novarre était toujours en train de panser sa blessure de guerre, tandis qu'Avina s'occupait de conduire. Yedik Parale releva sa capuche et pris place à bord. Alors que la turienne enclencha la première, le capitaine coula un regard irrité à la salarienne.

-Sérieusement? Une égratignure? Y avait pas moyen de faire plus convainquant?

Yedik haussa les épaules.

-Compliqué quand vous ne portez même pas d'armure, capitaine.

Les mandibules d'Avina s'écartèrent. Elle lui avait bien dit que son blouson ne stopperait pas les balles!

Street et ses hommes avaient perdu la trace de leur proie. C'était comme si ce fichu butarien s'était volatilisé. Après plusieurs heures passées à ratisser le quartier, puis la ville, elle finit par ordonner l'abandon de la poursuite. C'était inutile à présent. Casgnarok avait bien trop d'avance pour les moyens dont elle disposait.

Bredouilles, les coquilles-bleues rembarquèrent dans leur mako, avant de retourner à leur navire. La route fut longue et silencieuse. Les agents évitaient le regard de leur patronne, peu désireux de lancer une conversation très gênante sur ce qu'il venait de se passer. Ce fut presque une délivrance lorsque le chauffeur annonça que l'Intervention était en vue.

L'inspectrice fut la première à descendre du mako, le pas saccadé, la démarche raide. Elle fumait de rage. Elle ne manqua pas de noter l'absence de sentinelle près de la rampe d'accès. Quelqu'un allait sérieusement en prendre pour son grade.

-KNOLL ! Beugla-t-elle depuis le sas.

Aucune réponse ne lui parvint. Une grosse veine se mis à palpiter sur sa tempe.

Elle s'avança dans le vaisseau, progressant dans la coursive centrale avant de grimper l'escalier principal. Elle arriva au pont supérieur, où se trouvaient les quartiers de l'équipage. Une grande salle de vie, avec des couchettes sur les murs. Quand les agents ne travaillaient pas, c'était là qu'ils se retrouvaient pour se détendre. À tout les coups, c'était là que Knoll et les autres étaient, à enchaîner les parties de cartes et à délaisser tout le reste.

D'un coup de pied, elle ouvrit l'écoutille, prenant une grande inspiration pour engueuler le sergent, avant de tomber nez à nez avec le reste de son équipe, ligotés et bâillonnés. Knoll tourna la tête vers elle et tenta de l'interpeller, parvenant à peine à formuler quelques cris étouffés.

Les moteurs du Nevada vrombirent pour le plus grand plaisir de Zator, qui essuya de ses gants les restes de cambouis et de carbone. Les coquilles-bleues avaient du bon matos, ça devrait tenir quelques années.

Dans la salle commune, Jean-Luc riait à gorge déployée, en consultant les comptes du navire. Non seulement ils avaient chipé la pièce, mais leur propriétaires avaient même eu l'amabilité de les payer.

À côté de lui, dans le canapé, Fielder somnolait, une clope coincé dans un sourire de vilain garnement.

Yedik, elle, avait réquisitionné la table basse pour y étaler les pièces détachées de son fusil. Le caque de Fielder sur les oreilles, elle nettoyait son arme, balançant sa tête au rythme d'une musique dont elle seule pouvait profiter.

Mia observait tout le monde depuis la cuisine, une tasse de thé à la main. Elle y trempa ses lèvres, ayant du mal à masquer une grimace amusée sur leurs actions de la journée.

Sur la passerelle, Novarre faisait grimper le Nevada vers le vide intersidéral, sous le regard sévère d'Avina. Il semblait particulièrement amusé par la situation, Avina, elle, ne savait pas trop quoi en penser.

-Je dois avouer que je suis surprise que ça ait marché...

Le capitaine lui lança un regard outré. Comment osait elle dire ça ? Turienne de peu de fois !

-Hey ! On s'en tire bien ! C'est pas tout les jours que monsieur Huzen peut se faire payer par les coquilles-bleues et les voler dans la même heure !

Avina resta dubitative. Essayait-il vraiment de se comparer à l'une des plus grosses pontes du crime organisé du secteur ?

-Huzen a tous les flics du secteur dans sa poche...

Novarre leva un doigt protestataire.

-Mais pas celle là !

Elle hocha la tête. Elle comprenait quelque peu la logique. À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.

Elle secoua la tête, reniflant pour masquer un petit rire. Huzen l'avait envoyé dans une drôle de galère.

-Combien de temps avant qu'elle ne réalise que tu l'as roulé ?

Il regarda sa montre, avant de hausser les épaules.

-Il y a quelques minutes je dirais.

-Elle doit être sacrément remontée... elle va te coller au train maintenant.

Il ricana. Le temps qu'elle reçoive la pièce d'Olympe, qu'elle la remonte et qu'elle quitte cette boule de sable, le Nevada-6 aurait déjà atteint Polypus.

-Chic, ma première groupie.

Avina fit claquer ses mandibules, amusée, avant de rire à son tour. Peut-être que cette mission de babysitting ne serait pas si mal finalement.