Bonjour à toutes, bonjour à tous !
Petit OS bonus du lundi ! Voici le texte que j'ai écrit dans le cadre de ma participation à l'ASPIC (pour Ateliers Scripturaux Promouvant l'Imagination et la Créativité) organisé par le serveur Discord Potterfictions sur le thème des fanarts. Il s'agissait de tirer au sort de un à trois fanarts et d'écrire une histoire de 5'000 mots maximum qui les intègre dans son récit. De plus, nous tirions au sort un incipit et un poncif scénaristique qu'il fallait aussi intégrer.
Si participer à l'un de ces futurs ASPIC ou même juste rejoindre une communauté inclusive d'auteurs et d'autrices qui écrivent sur l'univers HP vous intéresse, le Discord Potterfictions peut être rejoint via un lien sur mon profil !
De plus je veux remercier UptheHill, Artworkfromamage et Kidovna, qui autorisent l'utilisation de leurs œuvres pour cet ASPIC.
Je vous conseille de lire cette histoire sur mon compte Archive of our Own, car cela vous permettra de profiter de sa version illustrée.
L'incipit tiré au sort était celui de Jacques le fataliste de Diderot. "Comment s'étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde", et mon poncif à intégrer était un Syndrome du pavot : Les protagonistes sont dans une relation où l'un est meilleur que l'autre. Pour redevenir des égaux, au lieu d'essayer de s'élever, l'un ramène l'autre à lui.
J'ai pris ce défi comme un exercice de style pour me permettre de pousser fort dans une direction que je n'ai pas l'habitude d'aborder. L'OS est inspiré par la chanson "The kids are not alright" de The Offspring. J'espère que ça vous plaira ! Je remercie Pouik et Genny237 pour la correction.
Bonne lecture !
- Le Crépuscule des jours -
Comment s'étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Sans doute. Peut-être l'attendait-elle ? Était-ce une coïncidence si chaque fois qu'il remontait l'allée centrale de Pré-au-Lard, elle était là ?
Sur Terre, il était une heure au crépuscule où tout prenait la teinte de l'or. À cette heure, l'astre à quelques pas de l'horizon tendait sur le ciel un regard d'un feu d'ambre qui, aux yeux de Harry, incendiait tout de la plus belle étincelle. Cette heure était un écrin, une chape coralline qui flamboyait jusque dans les cœurs. Harry souriait, il se figurait fuir en ligne droite à la poursuite de cet instant. Un peu plus vite, un peu plus loin, et il rattraperait le Soleil. Un peu plus vite, un peu plus loin, et l'heure deviendrait éternelle.
Harry s'imaginait cavaler comme si le poids des années n'existait pas, et cela le fit sourire à pleine dent. Il pactiserait avec les enfers pour le privilège de vivre dans cette heure à jamais. Sur sa droite, l'étrangère l'attendait.
Cette belle femme, il ne la rencontrait que lorsque lui prenait l'envie de voyage à cette heure d'ambre. Il sortait de chez lui, transplanait à Pré-au-Lard, elle l'attendait. Toujours. Cette dernière semaine, il la voyait pour la septième fois.
Son visage délicat était relevé de deux yeux noirs dont l'iris se confondait avec la pupille. Elle avait un nez fin et des cheveux raides coupés aux épaules. Sa peau blanche comme le lait contrastait avec ses lèvres sanguines. Il avait toujours été ami avec cette femme, bien qu'il ne connût pas son prénom.
Harry fourra ses mains dans les poches de son sweat-shirt et commença à remonter la rue. L'étrangère lui emboîta le pas en silence. La neige fraîche de janvier crissait sous leurs pas, le son régulier était l'unique conversation dont ils avaient besoin. Heureux, l'ami et l'étrangère se taisaient ensemble.
L'allée centrale était recouverte de neige immaculée. Voilà bien longtemps que plus personne ne marchait entre les bicoques éventrées de Pré-au-Lard. Le pays de son adolescence, désert, froid. Au-delà des ruines, les conifères cachaient leurs verdeurs sous des masses de poudre blanche et seuls leurs corps noirs rendaient à Harry son regard. Il se figea et l'étrangère avec lui. Son propre souffle résonnait à ses oreilles, sa propre vie produisait cette brume qui s'échappait de ses lèvres et brouillait le paysage.
Autour de lui, la lumière avait pris un éclat presque divin. Le fantomatique village s'embrasait de cette aura, les flammes le consumaient une fois de plus, mais de cet enfer paisible ne jaillissait aucune destruction, aucun chaos. Au contraire, il rendait la vie à ce qui fut pour lui un lieu de pèlerinage.
— Tu es différent, aujourd'hui, Harry, murmura l'étrangère.
Il lui répondit d'un soupir.
— Je crois bien que c'est la dernière fois, souffla-t-il. Je ne veux plus revenir.
— Alors je ne vais plus t'attendre.
— Je sais.
Ils reprirent leur marche au rythme des crissements de la neige. Le froid lui tannait la peau du visage d'une façon que Harry appréciait. C'était à la fois mordant et agréable, un entre-deux dans lequel il se trouvait plus souvent qu'il ne le laissait dire.
— Hermione a accouché de son deuxième enfant, annonça l'étrangère.
— Je le sais. Un petit garçon. Hugo.
— Te souviens-tu de ce qu'elle disait, Harry ? Te souviens-tu de ce dont elle rêvait ?
— Oui, je m'en souviens, grimaça-t-il.
Cela remontait à leur cinquième année. À cette époque, la jeune adolescente menait son cheval de bataille sous le sigle de la S.A.L.E. Harry se souvenait avec quelle détermination, avec quelle rage convaincue son amie guerroyait dans une bataille qu'elle seule voulait mener. C'était un doux matin, un samedi de mars, dans la salle commune de Gryffondor. À cette époque, la chaleur de la tour irradiait tant du feu de cheminée que de l'insouciance d'étudiants qui profitaient du weekend en riant de la maladresse de Nick Quasi-sans-tête.
Harry esquissait des dessins dans les marges de son exercice de divination auquel il ne comprenait rien, tandis que Ron repassait ses notes de potion, une plume à la main. Son ami venait d'avoir seize ans et son visage de moins en moins enfantin resplendissait de la fureur ardente des adolescents confiants. Le genre de joie de vivre qui éclairait le chemin des jours d'un optimisme conquérant. Quand la noirceur de son destin lui pesait, Harry n'avait qu'à tendre la main et glisser ses doigts contre sa paume. Alors, tout l'amour qu'avait son meilleur ami pour lui attisait son cœur et illuminait le jour nocturne.
Ce matin-là, la conversation avait débuté comme souvent. Hermione avait une idée et de cette idée découlait un plan. Peu importe la manière, le but était le même : rassembler autant de sorciers que possible pour défendre les droits des elfes. Souvent, son plan échouait car il reposait sur l'égale quantité d'humanisme qu'elle attendait de ses comparses. Mais ce plan était différent. Cette fois, cela ne pouvait rater car la jeune femme avait pris une décision radicale. Son plan n'impliquait qu'elle.
— Je vais devenir ministre de la Magie, annonça-t-elle avec gravité.
Ron parut désarçonné par la soudaine annonce.
— Rien que ça ? Je croyais que tu voulais être guérisseuse ? Si tu veux être ministre tu ne devrais pas, genre, étudier la loi plutôt ? Ou la politique ?
— Si. Je vais me réorienter. Je laisse tomber l'arithmancie et la métamorphose, et je prends à la place l'étude des moldus. De plus, je vais devoir rattraper mon retard en étude des créatures magiques et en histoire de la magie, vu que je les avais laissées de côté.
Hermione ouvrit son sac et en sortit un lourd volume intitulé « Histoire et géopolitique médiévale des créatures magiques conscientes ».
— En cours d'année ? Comme ça ?
Ron se tourna vers Harry.
— On peut se réorienter en cours d'année comme ça ? demanda-t-il.
— Je m'en moque, reprit Hermione sans attendre sa réponse. Je ferai ce qu'il faut pour. Même si ça veut dire travailler toutes les vacances pour rattraper mon retard.
Elle s'empara d'une plume et d'un parchemin vierge, et commença à prendre des notes tandis qu'elle lisait. Ron jeta un regard en coin à Harry, il avait l'air soucieux. Harry haussa les épaules.
— Tu penses avoir tes chances pour devenir ministre ? Entrer dans le service législatif ou dans le département de régulation des créatures magiques ne suffirait pas ?
— Non, Ron. J'y ai pensé toute la nuit et vu les mentalités, je n'ai pas le choix. Avoir le pouvoir suprême est la seule méthode pour parvenir à mes fins. Le simple fait que les sorciers se soient octroyés le droit de « réguler » des créatures magiques conscientes et intelligentes dit tout ce qu'i dire. C'est toute la mentalité qu'il faut changer. Et comme tout le monde se moque des elfes, je dois devenir ministre.
— Ministre de la Magie, tout de même, c'est une sacrée carrière. Pas facile d'avoir une vie de famille, un mari… des gosses…
Harry se souvint avoir vu le plus étrange éclair traverser les yeux de Hermione. Elle resta silencieuse et immobile pendant un quart de seconde, avant de se reprendre.
— Pourquoi tu me dis ça ?
— Hein ? Oh, euh… je… Pour rien ! Pour rien, assura Ron, mal à l'aise.
— Ce métier, c'est mon rêve Ron. Je veux me rendre utile, marquer mon époque ! Faire le bien autour de moi c'est une chose, mais imagine pouvoir le faire pour tout un pays ! Pour le monde ! Je suis pas sûre de comprendre pourquoi tu me parles de famille et d'enfants alors que j'ai toute ma vie pour ça, mais jamais je n'abandonnerai ce rêve pour un homme ou pour des gosses qui n'existent même pas.
Durant toute sa tirade, Ron avait eu l'air tiraillé par une chose qu'il n'osait dire. Harry observait son ami en essayant de déchiffrer son regard, sans y parvenir.
— Tu penses que Hermione a une chance de devenir un jour ministre ? demanda tout à coup Harry à l'étrangère.
— Alors qu'elle vient d'avoir un deuxième enfant ? Harry, mon cher, tu n'es pas si naïf.
Il soupira, puis se remémora :
— Elle a été remisée dans un placard du ministère le jour où elle a essayé de présenter son projet de loi à sa supérieure. Elle lui a ri au nez, puis s'est assurée que Hermione n'ait plus jamais l'occasion de prendre de l'importance dans le service… Je suis prêt à parier que son projet de loi n'est même pas arrivé sur le bureau du ministre.
Le silence dans le village était toujours aussi sombre. N'y avait-il pas même un animal pour vivre dans cette forêt dévastée ?
— C'est injuste, conclut Harry.
— Ron est heureux.
— C'est vrai… Ron est heureux…
Il donna un coup de pied dans un petit morceau de glace qui glissa jusqu'à taper dans le coin d'une maison dont le mur était éventré. Le bruit sec fit se redresser les yeux de Harry.
Lui aussi fut heureux… Il repensa à cette photo qui l'attendait dans la chambre du square Grimmaurd où Harry s'était réfugié. Elle l'attendait, pourtant il ne la retrouverait jamais. Il s'était promis. Plus jamais il ne poserait ses yeux sur cette photo car aujourd'hui, il venait à Pré-au-Lard pour la dernière fois.
Juste avant de quitter son refuge, il avait pris soin d'observer la photo pendant de longues minutes si bien qu'à présent il pouvait conjurer son image dans son esprit comme si elle était devant ses pupilles.
Sur cette photo, il avait vingt ans. Cela se passait en juin. Tandis que Harry achevait sa formation d'auror, Drago venait à bout de sa dernière année d'étude de médicomagie et allait devoir choisir un service où achever sa formation pratique. Cela lui prendrait deux ans en tant qu'interne, après quoi il en passerait deux de plus pour rédiger sa thèse afin d'obtenir son doctorat de médicomagie pédiatrique. Depuis sa rencontre avec le guérisseur Felt, charismatique et brillant médecin-chef du service de pédiatrie de Sainte-Mangouste, son chemin était tracé. S'occuper des jeunes sorciers malades serait sa manière de réconforter l'enfant oublié qu'il avait été. Il parlait de cette vocation comme d'un but ultime, que rien ne pourrait entraver.
À l'aube de sa dernière année d'étude théorique, un an avant que ne soit prise cette photo, Harry et Drago avaient emménagé ensemble. Un petit appartement dans les combles d'un immeuble londonien, un séjour qui faisait aussi office de cuisine, une chambre et une salle de bains. Un appartement hors de prix vu son confort sommaire, mais sis à Londres… et à la portée des fortunes familiales des Malefoy et Potter.
Vivre avec son petit ami terrifiait Harry. Drago supporterait-il ses bizarreries quotidiennes ? Ses nuits agitées ? L'aimerait-il toujours lorsqu'il se rendrait compte qu'il était une plaie quand on devait le vivre toutes les heures du jour ?
Ses questions ne trouvèrent pas de réponse car pour finir, Drago fut peu là. Ses études difficiles occupaient tout son temps, là où Harry était un auror naturel. Aucun effort ne fut requis et il devint le meilleur étudiant de sa promotion. Cela exacerba sa paresse qui revint au galop, à quoi bon fournir un travail quand tout venait sur un plateau ?
Drago ne se rendit pas compte qu'il changeait. Harry ne se rendit pas compte qu'il influait. Il était ivre du bonheur brutal qui l'assaillait quand le soir il pouvait serrer contre lui son amant qui sombrait doucement. Le bruit de la pluie à travers la fenêtre les berçait ; la chaude lumière d'ambre de la guirlande qu'ils avaient trouvée un jour abandonnée sur le trottoir les éclairait de ses feux ; sur une table de nuit constituée de piles de livres jamais lus, une tasse à café encore pleine traînait. Un sortilège et clic, dix secondes plus tard, la photo était prise.
Du haut de la montagne qu'ils avaient gravie ensemble, la chute brutale entraîna la perte de tout ce qui les liait. Drago fut refusé dans le département du guérisseur Felt, car ses résultats n'étaient qu'excellents et que l'on admettait seule la perfection. Déchiré par la douleur d'un échec qu'il n'avait jamais envisagé, il retomba en miettes sur la psychomagie dont le service avait le bon goût de se situer au-dessus de la pédiatrie. Il espérait ainsi s'acheter une maigre chance de se faire remarquer. Il voulait croire que tout n'était pas perdu.
— Drago est-il en vie ? souffla soudain Harry à l'étrangère, les larmes aux yeux.
Elle l'observa un moment, pensive.
— Oui, dit-elle enfin.
Ils reprirent leur marche. Les yeux de Harry le piquaient dans le vent froid. Le souffle du monde portait avec lui les effluves marins du lac Noir, arrachés de la surface au prix de quelques ridules passagères. Pas la moindre vie, ni sur terre ni sous l'eau. Juste le sifflement d'une brise et le craquement de la neige sous leurs pas.
— Tu n'as jamais remarqué à quel point Drago est un être influençable, n'est-ce pas ?
— Jamais, admit Harry, tandis qu'une larme tombait de sa joue.
— Hermione avait essayé de te prévenir, tu te souviens ? Elle avait essayé de te dire le mal que tu lui faisais, sans t'en rendre compte. C'était le jour de la commémoration de la Bataille de Poudlard, et vous vous étiez retrouvés sur le promontoire de la Tour d'astronomie. Tu ne l'avais pas crue, n'est-ce pas ? Tu ne l'avais pas crue, et la colère est venue.
— Je m'en souviens. Pourquoi tu me dis cela ? Tu prends plaisir à être cruelle avec moi ?
— Tu le mérites. Tu comptes sur moi pour t'extraire de ta misère. Je ne suis pas ton amie, Harry, mais ton échappatoire. Ta fuite.
— Même si cela était vrai, tu ne pourrais pas me laisser fuir sans me torturer ? Tu ne pourrais pas me laisser m'en aller comme tant de gens le font ?
L'étrangère eut un sourire. Ils marchaient d'un pas lent. Dans le ciel, le crépuscule durait, l'heure d'ambre s'étendait. Comme si la Terre avait cessé de tourner pour que Harry profite, une dernière fois, de la grâce de cette heure où tout resplendit et s'illumine.
— Tu as le privilège de me parler, Harry, mais je n'ai que la vérité à offrir. Elle sait être belle et douce, mais elle peut être tranchante et traîtresse. Sous un cuir de bonne nouvelle se trouve parfois une chair pourrie de la pire des gangrènes. Et d'autre fois les pétales flétris des mauvaises nouvelles laissent place à de délicieux fruits. Drago est en vie, voilà la surface. Veux-tu vraiment que je te dise ce qu'elle cache ?
Harry hocha la tête. L'étrangère soupira, puis commença son récit.
Tous les plans que fomenta Drago pour se faire muter dans la pédiatrie de Sainte-Mangouste échouèrent. Il n'eut jamais de nouvelle occasion d'intégrer le service du guérisseur Felt. Ainsi il travailla deux ans en tant qu'interne du service de psychomagie de Davina Merkow. Drago était un être consciencieux, il se refusait à laisser des patients souffrir à cause d'un choix orgueilleux et irréfléchi de son passé. Par conséquent, il se força à s'intéresser à la psychomagie, il aida au sommet de son art ceux qui croisaient sa route, et devint l'un des meilleurs psychomages que Sainte-Mangouste n'eut jamais connu. Mais cela eut un coût.
Drago haïssait son métier. Il baignait dans des malheurs intangibles, des esprits brisés par des épreuves atroces, des êtres délaissés par la roue du sort acharnée contre eux. Il n'eut jamais l'occasion de se réconcilier avec le gamin qu'il avait été.
Les premiers mois à travailler pour le service suffirent à détruire la relation de Drago et Harry et bientôt, Harry voyait le battant de leur appartement claquer derrière Drago qui l'abandonnait. C'était là le souvenir le plus récent que Harry avait de celui qu'il aimait. Il ne le revit jamais plus.
L'étrangère raconta que Drago avait une femme à présent. Cette vérité était un couperet qui vint trancher les derniers espoirs de Harry. De toute son âme, il savait que ça finirait ainsi. Après tout, pourquoi Drago aurait-il dû sombrer dans la même solitude que lui ? Au fil des ans, Harry avait su blinder son cœur en jouant et rejouant dans sa tête la perte de son unique amour. Mais toute son anticipation resta perméable à l'annonce de l'étrangère à cause d'un détail. Son amant était avec une femme désormais.
Quand Harry s'était rapproché de Drago, le jeune aristocrate n'était qu'un gamin révolté. Un adolescent de dix-huit ans au cœur enflammé, dont l'âme s'insurgeait contre le destin qu'on avait eu l'orgueil de tracer sans son avis. Sans le savoir avec certitude, il était persuadé que son couple avec Drago se nourrissait tant de leur amour partagé que de la signification qu'il portait au monde. Drago Malefoy était amoureux d'un homme, certes, mais il était surtout amoureux de l'homme qui incarnait seul la victoire de l'humanisme face au cancer insidieux des idées suprémacistes. Harry adorait cette facette de son amant. C'était la plus pure expression de la révolte de Drago.
Harry marchait toujours dans l'air à présent glacial de Pré-au-Lard. Il entrevoyait peu à peu la chute de dominos qui avait commencé avec lui. Inconscient de l'effet qu'il avait sur Drago, il l'avait encouragé sur une voie d'échec, qui le conduisit à un métier qu'il haïssait, ce qui compliqua son existence plus que de raison, ce qui éteignit un par un tous les brins de révolte du jeune adulte et le transforma en un docteur responsable et stable, entouré par sa famille, aimé par une femme bienveillante… Mais plat, morne, battu à l'intérieur. On n'éteignait pas l'incendie d'une révolte sans étouffer le feu de l'âme.
L'étrangère continua son récit. Elle lui montra comment s'achevait la chute.
Drago avait un fils, un certain Scorpius. Harry sourit, il crut percevoir dans le prénom de cet enfant la trace de l'esprit chaotique du Drago qu'il aimait encore. La dernière flammèche.
— Est-ce qu'au moins il est heureux avec sa famille ?
— Il l'a été, approuva l'étrangère. Puis quand son fils a eu neuf ans, on lui a diagnostiqué une surpuissance magique dégénérative.
— Oh, Merlin… C'est grave ?
— Oui. Il ne pourra jamais entrer à Poudlard, ses pouvoirs sont incontrôlables. Sa source de magie grandit avec lui et grandira toujours, elle le dévore peu à peu et détruit son corps de l'intérieur. Son aura est si puissante qu'elle met en danger tous les êtres qui l'approchent, rien de vivant ne peut être en contact avec lui sans être blessé ou tué. Il est entré la semaine dernière dans une chambre blindée de l'aile pédiatrique de Sainte-Mangouste, d'où il ne touche les médecins et ses parents qu'à travers une épaisse combinaison de protection. Les crises d'angoisse ou de colère qu'il est incapable de maîtriser aggravent chaque jour sa condition et ne font qu'écourter le temps qui lui reste. Le bureau de Drago est situé au-dessus de sa chambre.
Harry avait le cœur en miettes et les yeux embués. Ce monde le révulsait, le silence de Pré-au-Lard lui donnait la nausée.
— Personne n'a vécu heureux alors ?
L'étrangère tourna les talons et ne répondit rien. Harry s'essuya les yeux de sa manche. Plus le temps passait, plus il avait envie de rester ici, à Pré-au-Lard. Le village en ruine de son enfance.
Ils arriveraient bientôt au bout de la rue centrale. Après la sortie du village, elle serpentait dans la forêt aux arbres noirs puis menait à l'entrée du domaine de Poudlard. Sur la droite, la bicoque en ruine était celle qui avait autrefois abrité les Trois Balais. Dans sa lutte avec sa propre fin aux relents de désespoir, Harry essaya de conjurer un souvenir heureux.
— Dennis Crivey m'avait suivi ici, une fois, quand j'étais en cinquième année. Son frère lui avait tant parlé de moi qu'il me vouait un culte à la fois ridicule et adorable. Il m'admirait tellement qu'il était capable de passer une après-midi entière à me courir après. Il s'étonnait de ce que je mangeais le midi, s'enquérait des sujets qu'on évoquait avec Ron et Hermione… Il m'admirait…
— C'était une âme douce, Dennis Crivey, approuva l'étrangère. Il n'a jamais su se remettre de la mort de son frère. Il a lutté et lutté encore, il s'est accroché à la lumière plus longtemps que quiconque… Mais la douleur de la perte vainquit, la dépression le faucha. Ses parents ne supportèrent pas de perdre leur second fils, ils se donnèrent la mort quelque temps après. Dennis t'a admiré jusqu'au dernier jour de son existence, Harry.
Harry voulut crier, mais il en fut incapable. La douleur recouvrait tout en lui, elle mettait bas la colère, la tristesse, la vie… Il avait mal. C'était tout ce qu'il ressentait. Sa vision se troublait, il voyait de moins en moins bien, le silence de l'endroit lui paraissait immonde à présent. L'air glacial devint trop froid pour assouvir son besoin d'oxygène.
— Le café de madame Pieddodu était juste là… Je me souviens avoir espionné Lavande Brown et Ron alors que j'y avais invité Cho…
— Oh, Lavande… Je pensais la revoir avant toi, mais ce ne fut pas le cas. Elle est en vie, elle dort bien chaque nuit grâce à la goutte du mort-vivant dont elle ne peut plus se passer… Cela a commencé comme ça, du moins. Elle a corsé les effets depuis, si bien que plus le temps passe plus je la vois dans ce cercle vicieux. Aujourd'hui, c'est un dérivé de sang de centaure… Je prie pour que jamais elle ne goûte au sang de licorne.
Les larmes coulaient encore le long des joues de Harry. Les traînées qu'elles laissaient gelaient contre sa peau. Il avait le souffle court et la gorge nouée. Il aurait voulu une bouée, un bâton, n'importe quoi ! N'importe quoi qui lui permette de nager dans cet enfer !
— Là-bas j'ai mis une raclée à Drago, Crabbe et Nott ! Ça nous a rendu heureux, ça, pas vrai ? On riait, Merlin, on riait après ça…
— Théodore a bien tourné à certains égards. Il a fui la gueule de bois de l'immédiate après-guerre en plongeant dans son mariage quelques semaines après sa fin. Il s'est drapé de cette cape de normalité aussi tôt que possible, pour fuir son passé et les morts. Il a découvert sa femme au fil des noces. L'emprise qu'elle eut sur lui le brisa d'abord, avant qu'il ne contre-attaque. Hier, elle et lui étaient face à la porte d'un commissariat, leurs corps couverts d'ecchymoses, mais ils ne l'ont pas franchie. Ils ont préféré se donner « une nouvelle chance. »
— Putain... Personne…
Harry cessa d'avancer. Le chemin commençait à prendre de la hauteur, si bien qu'en se tournant il avait une vue plongeante sur les ruines de Pré-au-Lard. Entre les murs de pierre éventrés, les toits calcinés, entre la végétation folle qui reprenait ses droits et les troncs noirs des conifères recouverts de chapes de neige, Harry entrevit combien il était petit. Presque invisible, un rien sur l'horizon. Il se laissa tomber assis dans la neige. Ses larmes ne coulaient plus, il se surprit à sentir son cœur battre. Dans sa poitrine, il croyait entendre le tambour d'une marche funèbre.
C'est alors qu'il les vit ! Dans le village, une portée de jeunes huskys gambadait entre les ruines en se roulant dans la neige avec gourmandise. Ils se couraient après, sautaient, mordaient, se roulaient dans la poudre blanche, puis ils furent rejoints par leur mère, droite et le regard bleu fier. Elle fixait Harry, au loin.
Sur un toit, son œil fut attiré par une volée d'oiseaux qui prit soudain un envol hypnotique. Puis sur sa gauche, un écureuil fébrile escalada le tronc rachitique de l'un des arbres sombres. Enfin, Harry remarqua les mille traces de pattes et de palmes dans la neige autrefois immaculée. La vie perlait à travers les ruines de Pré-au-Lard. La vie perlait et il la voyait enfin. La vie hurlait et il la voyait enfin.
Le souffle du vent siffla dans ses oreilles, et avec lui vinrent les jappements des chiots, les piaillements des oiseaux, le grattement de l'écureuil. Si l'on écoutait, la vie brûlait dans le village, elle éclairait et s'enivrait de la chaleur du monde. Au loin, le soleil s'effaça derrière les monts et emporta avec lui la dernière lueur d'ambre de la plus belle heure du jour.
— Personne n'a vécu heureux ?
— Oh si.
L'étrangère s'assit à son côté. Elle continua :
— Des millions de gens vivent heureux grâce à toi, Harry, souvent sans le savoir. Toutes ces âmes que tu vois au loin et qui se moquent de ton destin. Qu'est-ce que ta misère ? Ou celle des autres, face à leur joie d'être ? Simplement exister, être. Tout au long de ta vie, tout t'a mené à moi, à tel point que tu étais incapable de voir les ramifications du chemin. Les occasions de bifurquer. Tu le pouvais, mais tu ne l'as pas fait et tu as foncé droit vers moi. Sais-tu pourquoi ?
Les yeux de Harry brillaient d'émerveillement face au parterre de vie qui s'emparait du village. À chaque seconde, il en voyait un nouvel éclat.
— Oui, je sais pourquoi. Parce que tu es mon amie.
— Et qu'au crépuscule, tu me prendras la main, et on s'en ira comme des égaux.
Harry observa la main tendue de l'étrangère. Il inspira l'air frais à plein poumon, admira une dernière fois l'œuvre qui se jouait devant lui, puis se releva. Alors, le sourire aux lèvres, il saisit la main de l'étrangère et partit avec elle.
Au cœur d'un Pré-au-Lard en ruine, la mère husky fixait toujours de ses yeux l'endroit où se trouvaient quelques secondes plus tôt les deux humains. Au-dessus d'eux, le plateau qui dominait le lac Noir et la vallée avait autrefois resplendi de la vie de centaines de gamins. Il ne brillait plus à présent que par le silence éternel et la noirceur des ruines du château effondré.
Merci de m'avoir lu ! J'espère que ça vous a plu !
Je sais je sais c'est d'une mélancolie absolue ! Pour ceux qui lisent Frères de cœur, je m'en veux moi-même d'avoir écrit ce destin à Scorpius qui ne mérite clairement pas ça. Ni Drago, ni Harry, ni la famille Crivey, mais bon... Dans un monde cataclysmique, j'imaginais un Harry qui n'aurait vécu que pour voir le destin fauché des gens qu'il aime autour de lui. Je l'imaginais dialoguer avec sa vieille amie jusqu'à son départ, le dernier jour.
En tout cas n'hésitez pas à me laisser un petit mot pour me dire ce que vous avez pensé de tout ça, et si vous lisez Frères de cœur on se retrouve vendredi pour le chapitre 24 !
A bientôt !
