Chapitre 5


C'était fini.

Danny avait parlé.

Son récit concordait, point par point, avec celui de Hailey.

L'homicide involontaire était confirmé. Au vu des circonstances, Peter avait décidé d'un commun accord avec Blythe de se montrer conciliant dans son rapport, rappelant la tentative de meurtre sur la jeune femme et le fait que Danny lui avait probablement sauvé la vie. Ils avaient également dressé un portrait sévère de sa situation familiale, et des abus psychologiques subis à cause de son père.

Si le passage devant un juge était obligé, Peter n'était plus trop certain que la prison était la réponse la plus adaptée au vu des circonstances.

Danny avait besoin d'un suivi judiciaire sévère, et d'aide psychologique.

Un gamin paumé, coincé entre un père abusif et une mère dans le déni.

Le mieux qui pourrait lui arriver serait de quitter cette putain de ville, et peut-être le ferait-il, mais avant, il devrait répondre de ses actes devant la justice.

Ce serait au juge de trancher. Son boulot était terminé.

Peter soupira, avant de se frotter les tempes et plonger la main dans sa poche. Ses yeux s'illuminèrent en y trouvant au milieu des papiers de bonbons une sucette au citron.

A côté de lui, Blythe grimaça.

-Sérieusement ?

Le plus âgé enfourna avec gaieté sa trouvaille dans sa bouche, avant de faire claquer sa langue.

-Prêt ? Blythe grimaça, avant de se redresser et se lever de son bureau. Peter l'agrippa gaiement par l'épaule. Juste un mauvais moment à passer.

-Si c'est un mauvais moment, pourquoi est-ce que vous rayonnez ? grommela son subordonné, en lui lançant un regard en biais. Vous appréciez beaucoup trop ça. L'avoir entre vos mains.

Peter ne daigna pas répondre, se contentant d'enfoncer ses mains dans sa poche et claquer gaiement sa langue. Son sourire se fit sournois alors qu'ils remontaient le couloir, son expression satisfaite. Blythe lui lança un nouveau regard, avant de plisser les lèvres, ne prenant pas la peine de cacher sa désapprobation.

-Vous allez faire quoi ? S'il vous accuse d'avoir couché avec sa femme ?

Cela eut le mérite de faire réagir son supérieur, dont le regard s'assombrit. Blythe grimaça en l'entendant casser sa sucette, et finir de la mâcher à grand renfort de dents, sa frustration évidente.

Le plus jeune inspecteur sentit son malaise augmenter en même temps qu'ils se rapprochaient de la salle d'interrogatoire où Ripley Holden avait été emmené des heures auparavant.

Son instinct lui disait que les choses n'allaient pas bien se passer.

-Je pose les questions, tu prends les notes. Pas un mot, même s'il t'attaque. Laissons-le se prendre les pieds seul dans le tapis.

-Vous avez un plan ? interrogea son partenaire, inquiet. Vous avez un plan, murmura-t-il en voyant Peter esquisser un sourire mauvais.

-Pourquoi penses-tu que j'ai commencé par l'interrogatoire du gamin ? J'ai tout ce qu'il me faut. Peter enfourna avec gaieté une nouvelle sucette dans sa bouche, avant d'enfoncer ses mains dans son long manteau. Regarde et apprend.


Menotté à la table d'interrogatoire, Ripley leur lança un regard mauvais.

-C'est pas trop tôt ! Ça fait des heures que vous me laissez crever ici ! Vous comptez me libérer ? aboya-t-il en levant son poignet. Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? Pour qui vous vous prenez ?

-La loi, répliqua gaiement Peter en se laissant tomber sur sa chaise.

A côté de lui, Blythe appuya sur l'enregistreur, déclarant la date et le jour. Ripley le fusilla du regard, avant que ses lèvres ne s'étirent avec mépris.

-Oh, vous avez ramené votre toutou ? A son mérite, Blythe lui lança un regard vide. Vous avez baisé ma femme, vous aussi ? Ou c'est un truc des Ecossais ?

La tension dans la pièce monta d'un cran.

Blythe se redressa, avant d'ouvrir son stylo et son cahier.

-Chef ? Est-ce que je rajoute outrage à agent ?

-Outrage sur deux agents, rectifia gaiement Peter, avant de se pencher en arrière et croiser les bras, en même temps que Ripley s'étouffait. Menaces verbales et tentative de chantage sur représentant de l'ordre public, entrave à la justice, dévoiement d'un officier de l'ordre public, refus de coopérer avec la justice, incendie criminel, faux témoignage, proxénétisme, et agression sexuelle répétée caractérisée sur personne fragile. Il fit claquer sa langue. J'en ai connu, des ordures, mais vous êtes d'un niveau spécial, il faut vous l'accorder. Vous confirmez refuser la présence d'un avocat ?

-Je n'ai pas besoin d'avocat, je n'ai rien fait, répliqua avec orgueil Ripley.

-Vous savez, j'aurai pensé qu'un propriétaire de casino serait une des personnes les plus au fait de la loi, commenta Peter, son accent écossais remontant en même temps qu'il laissait transpirer sa satisfaction. Mais clairement, vous avez manqué quelques leçons. Vous serez heureux d'apprendre que vous n'êtes plus soupçonné du meurtre de Mike Hooley.

-Encore heureux !

-Cela n'efface évidemment pas le reste.

-Quel reste ? Qu'est-ce que vous vous êtes encore imaginé ? s'exclama Ripley, furieux. Vous voulez juste me pourrir la vie ! C'est pour ça que vous avez crashé le mariage de ma fille !

Peter l'ignora. Ouvrant son dossier, il en sortit une première photo de l'immeuble brulé par leur suspect.

-Est-ce que vous reconnaissez cet immeuble ?

Ripley y jeta à peine un regard.

-Jamais vu de ma vie, cracha-t-il.

-Amusant. Peter se pencha en avant, croisant les mains. A côté de lui, Blythe lui lança un regard. C'est l'immeuble que possède votre femme. La mention de Nathalie fit remonter la bile dans sa gorge, alors que Ripley tressaillait. Il haussa un sourcil, maintenant son masque de neutralité. Celui où vous allez récupérer les loyers tous les mois.

Ripley le fusilla du regard, alors que Blythe ne pouvait retenir son regard admiratif.

-Et ?

-Il a brulé, il y a quelques temps. Aucun de vous n'a porté plainte.

Ripley haussa les épaules.

-C'est un vieux tas de merde. L'assurance va fonctionner. On comptait le détruire, de toute manière.

-Mmm. C'est pour cela que vous l'avez brulé ? Ripley s'étouffa sur place, alors que Peter sortait une autre photo du dossier, qu'il plaqua avec brutalité sur la table. Ce qui est bien, dans les villes touristiques, c'est qu'il y a des caméras partout. Très utile, pour chasser les voleurs. Ou, dans notre cas, les pyromanes.

Quelques heures d'attente, c'est tout ce qui lui avait fallu pour obtenir les images des caméras de sécurité. Le regard déformé par la haine, le Ripley de la photo avançait vers l'immeuble, un bidon d'essence à la main.

Peter sortit une autre photo, la plaçant avec lenteur à coté de l'autre : le père de famille y poussait en avant un petit groupe à peine habillé, les forçant à sortir de l'immeuble. Parmi eux, Hailey, son regard effrayé.

Ripley demeura silencieux, son regard furieux rivé sur l'inspecteur, qui le dévisagea longuement, sa satisfaction évidente. Blythe se mordit la langue, retenant l'envie de se trémousser sur sa chaise, en même temps que le combat silencieux entre les deux hommes se poursuivaient.

Quelque part dans le commissariat, le son d'une machine à sous gagnante résonna.

Lentement, avec toute la grâce d'un fauve venant de remporter une bataille, Peter se laissa retomber en arrière, avant de claquer sa langue. Le son résonna dans la pièce, irritant un peu plus Ripley, qui continuait à le fusiller du regard.

-Hailey. Est-ce que vous la connaissez ?

-Tout le monde la connait, répliqua avec mépris l'homme d'affaires.

-Vous la connaissez ? répéta Peter.

-Et alors ? attaqua l'autre homme. C'est interdit ?

-Dans quelles circonstances l'avez-vous rencontrée ? interrogea l'inspecteur, en haussant un sourcil.

Blythe lui lança un regard en coin, en même temps qu'un sentiment de satisfaction l'envahissait, alors qu'il réalisait vers où menait la conversation.

Ripley était si orgueilleux qu'il suffisait de le presser légèrement pour obtenir toutes les réponses dont ils avaient besoin.

-C'est une pute, j'ai besoin de vous faire un dessin ? roula des yeux leur suspect, sa voix s'emplissant d'un dédain moqueur. Surement, deux grands garçons comme vous savent comment ça fonctionne.

Blythe se tendit, mais Peter ne répondit pas. Il se pencha en avant, sa voix devenant brutalement froide lorsqu'il demanda :

-Vous confirmez avoir eu des relations sexuelles avec elle de manière régulière ?

-C'est ça votre souci ? Que j'ai couché avec une pute ?

-Non, répliqua Peter, sa voix douce et dangereuse. Mais que vous forciez une de vos locataires à des relations sexuelles non consenties afin de payer son loyer ? Oui, Monsieur Holden. Cela me pose un problème. Merci de confirmer que vous l'avez violée et abusée à répétition depuis plusieurs années.

Les yeux de Ripley Holden s'écarquillèrent jusqu'à former deux énormes boules. Son souffle s'accéléra, en même temps qu'il agrippait la table, ses articulations devenant blanches.

Peter se leva lentement, avant de tendre la main vers l'enregistreur.

-Inspecteur Blythe ? Nous avons terminé.

Échec et mat.