Chapitre 6
Assis sur un transat au bord de la plage, Peter lâcha un long soupir.
Quelle histoire.
Quelle histoire.
A côté de lui, Blythe huma, satisfait.
Son supérieur lui lança un regard, mais le plus jeune continua à arborer une expression profondément orgueilleuse.
Peter sentit un léger sourire étirer ses lèvres.
Au final, il avait eu raison : il l'avait eu. Ripley Holden allait partir un certain temps en prison.
-Vous y croyez ? Que le juge va demander une enquête administrative sur son casino ? Faire fouiller tous ses comptes ?
-Aaaah, c'était un risque … Non pas que je le plaigne, commenta l'inspecteur avant de commencer à lécher avec satisfaction sa sucette à la cerise. C'est souvent le cas, tu sais, dans ce genre d'histoire. Je ne pense pas qu'il risque de trouver de malversation, mais va savoir, vu le personnage. Le comptable dit bien qu'ils sont dans le rouge, après tout. Il siffla. La somme qu'il doit aux impôts ...
-Il va se faire descendre, les impôts sont les pires, rit son partenaire.
Cette fois, le sourire de Peter s'agrandit, son expression se faisant profondément satisfaite.
-Sa tronche quand vous l'avez achevé .. Blythe lui lança un regard troublé. C'était fort. Vraiment fort.
Le sourire de Peter se fit carnassier. Son partenaire sentit un malaise l'envahir. Il détourna le regard, fixant de nouveau l'océan.
Il y avait quelque chose dans le regard de son supérieur, quelque chose de trouble, et complexe, presque dangereux. Carlisle n'avait jamais été connu pour son respect des règles, mais cette affaire semblait avoir fait remonter tous les aspects les plus noirs de son caractère.
Blythe pouvait seulement être reconnaissant de ne pas être en mauvais termes avec.
Cela aurait pu arriver. Le jeune homme avait le sentiment que les choses auraient pu tourner très différemment, si l'interrogatoire d'Hailey n'avait pas été si efficace.
Inconscient des tourments secouant son partenaire, Peter mordit avec enthousiasme dans sa sucette.
-Les rats quittent le navire … J'ai entendu dire qu'Albright avait réclamé la somme qu'il a investie dans le casino. Les employés aussi. C'est la fin, le grand plongeon ! Il va couler ! s'exclama-t-il en ouvrant les bras.
Blythe roula des yeux devant son extravagance.
-On va pouvoir rentrer… Dommage, je commençais à m'y faire. Le grand air, le soleil.. L'hôtel pourri, ironisa-t-il, déclenchant un rire chez son chef, qui poussa ses lunettes un plus haut sur son nez.
-Ah ! L'hôtel ! Quelle horreur. C'est là-dedans qu'il aurait dû investir, tiens, des hôtels familiaux propres ! Il aurait fait fortune !
Presque aussitôt qu'il eut fini sa phrase, son sourire disparut, en même temps que les souvenirs du temps passé avec Nathalie dans sa chambre d'hôtel remontaient de nouveau à la surface.
Nathalie.
Il n'avait toujours pas eu de nouvelle de sa part, non pas qu'il s'y attendait.
Peter avait définitivement détruit toute chance potentielle de réconciliation lorsqu'il avait arrêté son mari, et son fils.
Surtout son fils.
Il ne pouvait pas vraiment lui en vouloir : personne ne pouvait accepter de voir son enfant être arrêté. Etait-elle au courant ? Savait-elle que Danny avait tué Mike, et vendait de la drogue ? Ou avait-elle vraiment été inconsciente toutes ces années ?
Il ne le saurait jamais.
Peu importait, à présent. Blythe – quel choc – avait raison : leur travail était terminé, ils allaient pouvoir rentrer chez eux.
Peter n'était pas certain d'en être vraiment heureux.
Il avait déjà travaillé sur des enquêtes compliquées, mais celle-ci s'était révélée une des pires. Tomber amoureux de l'épouse du principal suspect.. Coucher avec… Il aurait une chance folle si Blythe ne le balançait pas à leurs supérieurs.
Jamais il n'aurait pensé pouvoir ainsi perdre pied, mais là encore, jamais auparavant n'avait-il rencontré Nathalie Holden.
Il réalisait, à présent, combien leur histoire n'aurait jamais pu fonctionner.
Ce n'était pas une question d'amour : tous deux s'aimaient sincèrement, malgré le peu de temps depuis lequel ils se connaissaient. Mais l'amour n'était pas toujours suffisant : jamais Nathalie n'aurait pu accepter de vivre avec l'homme ayant arrêté ses proches. Et même s'il ne l'avait pas fait, il n'était pas certain que la mère de famille aurait été capable de complètement rompre ses liens avec son enflure de mari. Nathalie possédait ce terrible défaut qui s'appelait la loyauté, et le désir profond de voir le meilleur en chacun. C'était une des raisons pour laquelle Peter en était tombé fou amoureux, mais c'était aussi, malheureusement, ce qui les empêcherait toujours d'être ensemble.
Nathalie ne parviendrait jamais à quitter seule son mari.
Peut-être les choses changeraient-elles maintenant que Ripley allait partir en prison, mais Peter ne serait plus là pour le voir.
L'inspecteur secoua la tête, avant de sortir une nouvelle sucette de sa poche et enlever le plastique la protégeant. D'un geste sec et déterminé, il l'enfourna dans sa bouche, ignorant désespérément le chagrin qui le rongeait.
A côté de lui, Blythe lui lança un regard, avant de secouer la tête et rouler des yeux. Son chef avait vraiment mordu fort à l'hameçon.
L'expression de Peter se fit illisible.
-Le gamin va aller en taule, murmura-t-il. Avec la plainte du beau-frère..
-Agression physique caractérisée sans objectif de donner la mort ayant entrainé plusieurs jours d'ITT, récita son partenaire. Et menaces, intimidations et tentative de chantage pour le père, ajouta-t-il, pensif. C'est vraiment une ordure.
-Fumier.. Rien à sauver, grommela son chef. Ça me tue, que le gars soit venu dans la journée même pour porter plainte.. Tu me diras, vu ce qu'il nous a racontés sur leur enfance, je ne suis pas surpris, il devait en rêver depuis longtemps, mais la vache, le même jour où il épouse sa fille ? Il siffla. Je ne sais pas si je l'admire, ou le crains.
-Elle ne va pas le garder longtemps, ce n'est pas possible, commenta Blythe en se penchant en avant. Pas après qu'il ait porté plainte contre son frère.
-Tu dis ça, mais si cela se trouve, c'est lui qui va divorcer, répliqua Peter en haussant un sourcil, sa langue jouant avec sa sucette. Je veux dire, elle lui avait caché qu'elle savait qui l'a agressé. Il roula des yeux. Tel père, telle fille.. Ah, c'est leur problème, soupira-t-il en se levant. C'est terminé pour nous.
Blythe huma, l'imitant. En un bel ensemble, les deux hommes enfoncèrent leurs mains dans les poches de leurs manteaux, fixant la plage et l'horizon.
L'un quitterait la ville avec le sentiment du devoir accompli, et une nouvelle expérience à ajouter à sa liste.
L'autre partirait le cœur brisé, un sentiment amer de satisfaction le brulant au fond de la gorge.
Pour les beaux yeux d'une femme, il avait manqué tout perdre.
Pour les beaux yeux d'une femme, il avait mis en péril sa carrière, et son intégrité personnelle.
Pour les beaux yeux d'une femme, il avait manqué tout détruire.
Peter secoua la tête : il avait besoin d'une pause.
Il était temps qu'il pose tous ses congés en attente depuis des lustres.
Direction l'Ecosse. Le pays lui manquait, et l'air frais et humide de leurs vallées ne manquait jamais de le ressourcer.
Peut-être, y trouverait-il le calme dont il avait tant besoin.
I'm a poor lonesome cowboy
I'm a long long way from home
And this poor lonesome cowboy
Has got a long long way to roam
Over mountains over prairies
From dawn till day is done
My horse and me keep riding
Into the setting sun
Paroles - Poor Lonesome Cowboy (Pat Woods)
