Mon premier est une voyelle qui fait sourire
Mon second recouvre tout ton corps
Mon troisième le chat les sort quand il est en désaccord
Mon tout est une créature noble
Miséria lui avait écrit cette charade sur un bout de parchemin et lui avait dit d'attendre son retour dans la grotte en essayant de la déchiffrer.
La petite fille était assise sur ses talons, avec la faible lueur d'une bougie pour toute compagnie.
Mon premier est une voyelle qui fait sourire
Elle gonfla ses joues et expira bruyamment. Elle avait sommeil et bien qu'elle adorait les charades de sa sœur, elle aurait préféré y réfléchir à tête reposée le lendemain. Ça n'était pas la première fois que Miséria l'emmenait à la grotte en pleine nuit pour lui demander de se creuser la cervelle au-dessus d'un morceau de parchemin. Du haut de ses cinq ans, Alaïs ne comprenait pas à quoi rimait ces escapades nocturnes.
Elle aurait dû se garder de dire à sa sœur qu'elle avait appris à lire. C'était bien étonnant pour une enfant de son âge et de sa condition, auraient dit les adultes du village s'ils avaient su. Mais Alaïs, haute comme trois pommes, savait déjà qu'il ne fallait pas leur en parler.
Sous son bonnet de nuit, elle tordit sa frimousse dans tous les sens et détermina que seule le I la faisait sourire. Elle avait décodé le premier indice.
Mon second recouvre tout ton corps
Elle avait su lire d'un instant à l'autre lorsqu'un jeune garçon du village s'était moqué d'elle, arguant qu'elle n'était qu'un bébé qui ne saurait pas lui dire combien coûtait un navet. Et là, d'un coup, le panneau écrit à la craie derrière lui était devenu clair comme de l'eau de roche. Alaïs revoyait sa mâchoire pendante quand elle avait donné la bonne réponse.
— Tu n'es qu'une sorcière de toute façon ! avait craché le vilain garçon. Comme ta sœur et comme ta mère, et ils viendront te chercher aussi !
Ces méchantes phrases avaient fait peur à l'enfant qui était rentrée bien vite auprès de sa seule parente, de onze ans son aînée, qui les faisaient subsister comme elle pouvait.
— Je suis pas une sorcière ! avait pleuré Alaïs.
Mais Miséria n'avait rien démenti. Elle avait séché ses larmes et dit de ne plus y penser. Alaïs ne se souvenait même pas de sa maman, elle n'avait d'elle qu'un portrait dans leur misérable chaumière au cœur de la forêt. Elle était belle, sa maman, avec des cheveux noirs et bouclés et une peau olivâtre. Oui, c'était ça ! De la peau ! La deuxième énigme était résolue.
Mon troisième le chat les sort quand il est en désaccord
Les horribles gens du village, ils avaient tué un chat parce qu'il était noir et l'avait pendu au dessus du puits. Alaïs avait beaucoup pleuré ce jour-là et Miséria et elle n'étaient même pas restées pour vendre leurs tisanes et leurs herbes au marché.
Dehors, elle entendait du bruit, mais sa sœur avait dit d'attendre qu'elle vienne la chercher et puis, elle n'avait pas résolu sa charade. Alaïs se concentra sur son parchemin alors que les ombres projetées par des torches dansaient sur les murs de la grotte. Elle aimait bien les chats, ils comprenaient toujours ce qu'elle voulait et lui apportaient des cadeaux. Elle leur avait dit que le garçon du village s'était moqué d'elle et ils avaient promis de le griffer.
Voilà le troisième mot à trouver : griffe.
— I, peau, griffe, décortiqua Alaïs de sa petite voix.
Mon tout est une créature noble
Mais oui ! Comme les hippogriffes qu'elles croisaient parfois en forêt et devant lesquels Miséria les faisaient toujours s'incliner bien bas.
Il y avait toujours du bruit dehors, mais cette fois, Alaïs avait trouvé la solution de la charade. Elle se remit debout, prit dans son petit poing la bougie à la flammèche dansante et s'approcha de l'entrée de la grotte. Elle entendait du mouvement à l'extérieur et il lui semblait sentir la fumée d'un feu de bois. Miséria avait dit d'attendre à l'intérieur, mais la charade était trop facile pour elle, elle l'avait résolue et avait grand hâte de retourner se coucher.
L'enfant sortit de sa cachette et un O de stupeur se dessina sur ses lèvres, bien loin du I qui devait la faire sourire.
