Disclaimer : Les personnages ne m'appartiennent pas, ils sont la propriété du MCU et de la mythologie.

Note : Encore un two shot qui se place en parallèle de Fanaison et entre les chapitres 4 et 6 de Floraison. Donc Thanos est encore à deux doigts d'avoir la dernière pierre de l'infini.

Petit rappel : Ici, Oupouaout est le fils de Seth et Nephtys, et le demi-frère d'Anubis. Et il est un peu (beaucoup) amer contre les autres dieux.


Moisson - Oupouaout


Attablé à un restaurant de Portland, Oupouaout regarde avec ennui les mortels qui vont et viennent autour de lui, comme autant de fourmis qui passent sans avoir conscience qu'un dieu n'est qu'à quelques pas d'eux. Certains s'arrêtent parfois pour lui jeter des coups d'œil, légèrement hésitants, percevant son aura divine tout en croyant avoir vu un reflet quelconque. Bien qu'il soit sous son aspect le plus humain, il ne cache pas tout à fait sa différence, autant par fierté de sa condition que par mépris de l'humanité. Contrairement à son demi-frère qui considère chaque âme comme une fleur à préserver, lui ne les voit que comme des parasites qui n'ont rien à apporter à leur planète. Il a connu un moment de gloire, par le passé, avant d'être supplanté par Anubis et ses fidèles – des incapables qui n'arrivaient pas à distinguer un chacal d'un loup et qui ont honoré son demi-frère à sa place – et il porte encore en lui cette colère de n'être devenu qu'un nom si vite effacé.

« Oliver ? l'interpelle une voix timide qui lui fait lever les yeux. »

Il détaille la femme qui se tient devant lui, ses longs cheveux bruns, son sourire un peu gêné, son regard hanté par des souvenirs qui ne la quittent pas, ses mains crispées sur son sac, sa posture entre décontraction et envie de fuir. Il esquisse un rictus puis se compose une expression avenante avec un brin d'hypocrisie, acquiesçant tout en tendant sa paume en un geste de salut. Le dieu décèle de l'incertitude lorsqu'elle lui serre la main et il penche un peu la tête, s'imprégnant du fond de terreur qu'il perçoit chez elle. Il n'ignore pas quels sont les événements particuliers qu'elle a traversés et quelle peur git encore parfois dans son cœur.

« Audrey, répond-il. Tristan n'a pas menti sur ta beauté. »

Dans son esprit, un rire l'agite. Thot – Tristan comme il s'est présenté à cette femme – n'est pas du tout au courant de sa présence ici, à Portland. Oupouaout s'est arrangé pour lui dissimuler son arrivée et la prise de contact qu'il a eue avec Audrey Nathan. Le dieu loup ne comprend pas l'attrait que la mortelle exerce sur le dieu de l'écriture, elle lui paraît banale, si fragile face aux divinités et à leur immortalité. Dès qu'il a appris que Thot a une relation avec une humaine, Oupouaout en a profité pour obtenir des informations à son sujet, creusant dans son histoire pour essayer de deviner en quoi elle est différente des autres. Il a ainsi découvert que la femme a côtoyé un agent du Shield plusieurs années plus tôt, un certain Phil Coulson mort au combat à New York lors de l'invasion des Chitauris, et qu'elle a eu du mal à surmonter son deuil. Elle n'y est parvenue que grâce à l'aide inattendue de Thot, sans savoir que l'homme qu'elle aime désormais n'est pas aussi humain qu'elle.

Il l'invite à s'asseoir puis commande deux cafés avant d'écouter les questions qu'elle se pose sur lui et sur son amitié avec Tristan. Il répond qu'il le connaît depuis longtemps, qu'ils ont perdu contact pendant quelques années – millénaires serait bien mieux – et qu'il a été heureux d'apprendre qu'il a rencontré quelqu'un. Thot a toujours été proche de l'humanité, il leur a confié des secrets sur l'écriture, leur permettant de sortir de l'obscurité de siècles d'oralité. Oupouaout, pour sa part, n'a jamais compris cette envie de voir évoluer les humains, il préfère de loin les époques où la peur règne, où les prières sont le seul recours de chacun, où les dieux sont vénérés à la hauteur de leur puissance. Toute cette avancée technologique a accru le déclin des panthéons, les poussant à se réfugier dans leurs domaines respectifs jusqu'à disparaître des croyances des hommes, pour ne rester que des mythes gravés sur les temples et inscrits dans les livres.

Thot n'est pas le premier dieu à céder à l'appel du cœur pour un membre de l'humanité. Oupouaout se souvient d'un autre temps, lorsque les ouchebtis n'ornaient pas encore l'une des salles de la Grande Pyramide, lorsque l'Ennéade n'était pas aussi suspicieuse vis-à-vis des siens, lorsque les mortels tournaient encore leurs pensées vers leurs dieux. Plusieurs divinités ont visité les nuits des humains jusqu'à ce qu'Osiris proclame qu'il ne devrait plus y avoir de liens physiques entre les immortels et les mortels. Oupouaout a deviné, ce jour-là, ce que craignait le souverain de la Douât : un enfant issu de l'union d'un dieu et d'une humaine serait un danger, un pont entre deux mondes censés évoluer en parallèle sans route commune. Puis Sobek a transgressé ce nouvel interdit et, ambitieux, le dieu loup a vu là la possibilité de s'élever au sein de l'Ennéade en dénonçant le dieu crocodile. Soumis à la colère d'Osiris, Sobek est devenu le premier ouchebti, et la menace d'être changé en statuette a commencé à planer sur l'ensemble des divinités.

Oupouaout a hésité en découvrant l'amour que Thot ressent pour cette femme. Il aurait pu retourner auprès d'Osiris, s'incliner bien bas et révéler la tromperie du dieu ibis. Cependant, il sait aussi que les connaissances de Thot sont si vastes qu'il aurait les moyens de lui soutirer des informations grâce à du chantage. Il ne lui a pas fallu longtemps pour se décider à faire ployer l'autre divinité, y trouvant là une occasion en or d'échapper peut-être à une catastrophe qui se dessine lentement dans l'univers – mais à laquelle il n'accorde que peu de crédit, habitué qu'il est à vivre depuis des millénaires sans craindre de perdre la vie.

« Je suis désolée d'être aussi curieuse mais Tristan n'a jamais parlé de toi.

— Nous nous sommes brouillés pour des broutilles. Mais avec tout ce qui a eu lieu depuis des années, j'ai voulu reprendre contact avec lui. Le Shield a précipité notre monde dans le danger, je ne tenais pas à perdre un ami. »

Il savoure l'expression d'Audrey alors qu'elle baisse les yeux vers sa tasse de café. Nommer le Shield n'est pas anodin, il lit les dilemmes dans l'esprit de la jeune femme, ainsi que ce mélange de mélancolie et de colère qui l'assiège dès qu'il est question de l'organisation. Il poursuit en annonçant qu'il a perdu des amis lors de la bataille de New York, plusieurs années auparavant, et qu'il s'est senti révolté en apprenant les événements qui se sont déroulés en Sokovie. En feignant l'agacement, il déclare que le Shield a ouvert une porte sur l'univers, que ce Loki qui a tué autant de gens est un dieu et que les immortels de ce genre ne sont que des bourreaux. Audrey relève le regard vers lui et conteste en avançant que tous les dieux ne sont pas des monstres, que Thor a sauvé la Terre avec les Avengers, à plusieurs reprises.

« Il n'aurait pas eu à le faire si Loki n'était pas venu, et si Odin avait su retenir les siens, avance Oupouaout.

— Tous les dieux ne doivent pas payer pour les actes d'un seul.

— Donc si demain un autre dieu assassinait des gens, tu ne le reprocherais pas à l'ensemble de son panthéon ? »

Oupouaout se souvient à cet instant de la raison pour laquelle il méprise les humains. Tous ces insectes inutiles passent leur temps à chercher des excuses à des personnes qui n'en ont pas. Audrey lui répond qu'elle n'a pas pour habitude de mettre tout le monde dans le même camp. Il s'apprête à ajouter son point de vue lorsqu'il sent la présence de Thot, de l'autre côté de la rue. Sous une apparence humaine que le dieu loup ne lui connaît pas, l'ibis les rejoint, dardant sur lui un coup d'œil à la fois inquiet et suspicieux. Oupouaout le salue avec un sourire éclatant, notant la manière dont Thot se rapproche d'Audrey comme s'il tenait à la protéger. La jeune femme paraît soulagée de le voir, elle se lève et pose un baiser sur ses lèvres sous le regard goguenard du dieu loup. Comme si elle semblait soudainement se rappeler un détail, Audrey formule une excuse maladroite, assurant qu'elle a une répétition pour son concert. Elle récupère son sac à main, laisse un billet à côté de sa tasse puis s'éloigne après un dernier sourire au dieu de l'écriture. Ce dernier s'installe sur la chaise qu'elle vient de quitter, observant le dieu loup avec concentration.

« Que veux-tu, Oupouaout ?

— Je vais être honnête avec toi. Tu connais l'avenir et j'ai besoin de savoir ce qui nous attend. Des rumeurs évoquent Thanos et une catastrophe pour ce monde, mais nous, les dieux, que risquons-nous ?

— Qu'ai-je à gagner en te répondant ? se méfie Thot.

— Audrey. Si tu refuses, je m'empresserai de lui montrer que nous ne sommes pas humains et de rapporter ton délit à Osiris. Je n'ai pas rendu visite à nos semblables depuis bien longtemps mais je crois savoir qu'ils emprisonnent encore les traîtres dans des ouchebtis. »

L'expression du dieu ibis se ferme alors qu'il lui demande de le suivre, sa silhouette commençant à s'estomper pour s'élancer vers ce pays qui a toujours été le leur. Oupouaout se glisse dans son ombre et, ensemble, ils disparaissent sans se soucier des regards des humains qui les observent. Sous leurs traits habituels, dénués de leur apparence humaine, ils traversent la ville d'Hermopolis Magna et se rendent jusqu'à la nécropole Tounah el-Gebel. À cet endroit, de nombreuses salles souterraines contiennent des momies égyptiennes et, un peu plus loin, des momies animales ont été enterrées en l'honneur du dieu de l'écriture. Thot ne ralentit son pas qu'au moment où ils arrivent devant le tombeau de Pétosiris, l'un de ses prêtres les plus fidèles. Oupouaout lance un trait d'humour en remarquant qu'ils ont tous les deux choisis des tombeaux comme lieux où se garder de l'humanité et de leurs semblables.

Ils franchissent les hautes portes du tombeau où l'air semble moins lourd et moins chaud. Le dieu loup contemple l'endroit favori de Thot, notant les différences entre ce lieu et celui où il vit. Oupouaout a gardé le faste du passé dans son tombeau, il a récupéré des stèles à son image, a allumé des braseros, a garni les colonnes de dessins colorés qui rappellent sans mal une époque luxueuse. Ici, tout paraît plus doux, sans ostentation, sans richesse inutile. Le décor n'est que pierre et sable, tel qu'il a été découvert par les archéologues, sans artifice pour dissimuler le passage du temps. S'il n'y avait pas cette très légère membrane miroitante autour d'eux, Oupouaout pourrait presque croire que l'autre dieu a dressé son sanctuaire dans le monde des hommes, sans barrière entre eux et lui.

« Tu devrais emmener Audrey ici, pour qu'elle change un peu de paysage, se moque le dieu loup.

— Je ne tiens pas à la mêler à nos conflits, riposte Thot. Elle a déjà traversé assez d'épreuves.

— Sa vie est assez ironique, tu ne trouves pas ? Son ancien compagnon a été tué par un dieu et son nouveau petit ami en est un. Enfin, tué … Toi comme moi savons que Phil Coulson est encore en vie.

— Et elle n'a pas besoin de le savoir. Son deuil a été long et douloureux, je n'ai pas envie qu'elle retombe dans la détresse à cause de lui.

— Dis surtout que tu ne veux pas la perdre. Si elle apprenait la vérité, qui chercherait-elle à voir ? Un dieu qui lui ment sur son identité ou un agent qui n'a eu de cesse de la protéger ? »

Il pourrait presque entendre le cri informulé de Thot, cette haine qu'il fait poindre dans son cœur. Oupouaout s'en délecte, il aime pousser les siens jusqu'au point de rupture et leur montrer ce qu'il a ressenti maintes et maintes fois en étant mis à l'écart de l'Ennéade. Le dieu de l'écriture, habituellement si posé, parfois même trop pompeux, n'est qu'un bouillon de colère à laquelle, peu à peu, se mêle la tristesse. Oupouaout sourit, se gorge de ses émotions, se laisse envahir par toute cette noirceur qui se dessine dans l'âme de Thot. Entre eux, les dieux parviennent à se blesser – Osiris a été coupé en morceaux par son propre frère, Horus a perdu un œil dans un combat, Seth s'est retrouvé émasculé – mais les humains, soumis au passage du temps et aux sentiments si volatiles, sont les plus à même de briser la carapace si solide des divinités. Le dieu loup n'ignore pas que sans cette mortelle, Thot n'aurait jamais perdu le contrôle de ses émotions, lui qui regarde s'écouler les siècles avec un calme désarmant.

« Comptes-tu me dénoncer comme tu l'as fait avec Sobek ? Tiens-tu à punir tous les dieux qui s'opposent à toi ?

— Sobek n'était pas mon adversaire, conteste Oupouaout. En annonçant sa liaison avec l'un de ces mortels, j'ai simplement voulu prouver à Osiris que je suis comme les autres membres de l'Ennéade. »

Il ne souhaitait qu'une certaine forme de reconnaissance de la part du roi de la Douât le jour où il s'est agenouillé devant son trône pour lui annoncer que Sobek passait son temps en compagnie d'un humain. En ont résulté une nouvelle loi de l'Ennéade et un nouveau châtiment, sans qu'Oupouaout ne soit pour autant remis sur le devant de la scène des dieux. Il aurait dû prévoir, à cette époque, qu'Osiris ne l'accepterait jamais comme un membre à part entière de leur grande famille ; la querelle entre son père et son oncle n'a pas cessé au fil des siècles, elle est devenue moins virulente mais perdure encore, comme une ombre qui n'attendrait qu'un éclat pour s'étendre à nouveau. Osiris n'admet que l'existence de ses propres enfants, qu'ils soient légitimes ou non, et préfère ignorer que son frère a lui aussi un fils.

Thot lui rappelle, avec un brin d'amertume, qu'il n'est pas que le bourreau de Sobek mais de tant d'autres des leurs. Oupouaout hausse les épaules en un geste très humain, peu touché par cette accusation qui n'en est pas vraiment une. Il a, en effet, dénoncé plusieurs des siens, mais il considère qu'il n'est pas celui qui doit être montré du doigt. À ses yeux, Osiris a tous les torts, c'est le roi des morts qui a décidé de piéger certains des dieux dans un ouchebti, c'est lui qui a imposé cette punition pour ne plus subir de rébellion – et pourtant, parmi les prisonniers des statuettes, il n'y a qu'un nombre infime de véritables coupables, la plupart d'entre eux ne sont que des victimes collatérales de la colère ingérable d'Osiris.

« Ce n'est pas à toi que je vais apprendre que l'Ennéade châtie bien trop vite ceux qui lui tiennent tête, remarque Oupouaout. Si Osiris et Horus prenaient le temps de juger les accusés, nous n'aurions pas autant d'ennuis.

— Ils n'auraient pas à agir si personne ne leur donnait une raison de le faire, proteste le dieu de l'écriture. Ce mortel qu'aimait Sobek aurait fini par mourir, comme tous ceux de son espèce, nous ne risquions rien de sa part. Quant à la conception d'un héritier à la fois dieu et humain, nous n'avions rien à craindre non plus. »

Oupouaout perçoit l'ironie mordante de Thot et retient un rire. À l'instant où il a dénoncé Sobek au roi de la Douât, Isis était présente et a tenté, à sa façon, de défendre le dieu crocodile contre la colère de son mari en avançant cet argument concernant l'absence d'enfant. Mais Osiris n'a rien voulu entendre, il a simplement vu un dieu en train de transgresser ses règles et a préféré le condamner pour éviter que d'autres ne suivent son exemple.

En fin de compte, Thot soupire qu'il ne lui laissera pas faire de mal à Audrey. Le dieu loup en profite pour en revenir à ce qui l'intéresse vraiment, à savoir quels dangers planent sur leur planète. Seul le silence lui répond, en premier lieu, puis l'ibis lui apprend l'existence de six singularités particulières – des pierres de l'infini – et détaille leurs pouvoirs individuels ainsi que le potentiel qu'elles ont une fois réunies. Oupouaout découvre ainsi que plusieurs de ces gemmes sont sur Terre, qu'elles ont été à l'origine de certains conflits : l'invasion de New York par les Chitauris n'était pas une lubie de conquête.

« Thanos recherche les pierres de l'infini pour mener à bien un plan de destruction. Il suppose qu'il peut sauver l'univers s'il parvient à en éliminer la moitié. Il lui suffira de claquer des doigts pour effacer les âmes.

— Mais nous ne craignons rien, suppose Oupouaout en croisant les bras. Nous sommes des dieux, notre puissance est supérieure à celle d'un Titan.

— À celle d'un Titan, sans doute, répète Thot, mais pas à celle des pierres. Elles ont été créées bien avant nous, Geb lui-même n'est qu'un enfant à côté d'elles. »

Le dieu loup perd sa bonne humeur, irrité de constater que son immortalité qu'il pensait éternelle est en train de lui échapper. Il n'a jamais eu à déplorer la fin de l'un des siens – il y a bien les dieux enfermés dans des ouchebtis mais ils vivent encore – et il s'inquiète de découvrir qu'un simple claquement de doigts pourrait lui ôter ce qu'il considère comme acquis. Il refuse de croire que les divinités ne sont que des poussières dans la mécanique du cosmos, ils ont survécu à des millénaires, ont assisté aux successions des empires. Thot lui apprend ensuite que certains échapperont à cet événement, que leur panthéon ne va pas complètement s'effondrer : la litanie de noms qui suit les propos du dieu ibis agace Oupouaout plus qu'elle ne le rassure. En entendant le nom d'Anubis, il serre les poings, plus encore en constatant que le sien n'a pas franchi les lèvres du dieu de l'écriture.

Comprenant qu'il n'appartient pas à la liste des survivants, il sent la colère qui monte en lui. Il croise le regard si neutre de Thot, n'y lisant qu'une absence d'émotions qui ne l'apaise en rien. Il ne va pas attendre son sort dans son coin, à guetter une énergie inconnue, alors qu'il sait désormais quelle catastrophe ne manquera pas de s'abattre sur l'univers. D'une voix calme, il demande au dieu ibis quel moyen serait utile pour lutter contre Thanos et le pouvoir des pierres. Thot hésite, ses yeux se troublent, sa posture vacille quelques secondes, prouvant à Oupouaout qu'il existe bien une solution. Le dieu loup lui rappelle les termes de leur accord – de son chantage – et patiente, remarquant l'air défait qui imprègne alors le visage de l'ibis.

« Il existe une septième pierre, murmure le dieu de la connaissance en détournant le regard. Elle protège son porteur des effets des six autres, et donc de l'effacement en ce qui concerne la décision de Thanos.

— Et tu sais où elle est, n'est-ce pas ?

— Anubis l'a découverte et l'a mise en lieu sûr pour éviter qu'un mortel ne l'utilise.

— Un mortel ou un dieu ? ricane Oupouaout. Mon frère n'a jamais totalement accordé sa confiance à l'Ennéade et je crois que le mérite t'en revient un peu.

— Il n'a pas eu besoin de moi pour comprendre l'hypocrisie de notre grande famille. N'oublie pas que nous ne sommes pas les seules divinités qui peuplent la Terre. »

Oupouaout imagine mal d'autres dieux partir à la recherche des pierres de l'infini. S'il devait arrêter ses pensées sur l'un d'entre eux, ce serait sans doute Loki, dieu des mensonges du panthéon nordique, celui qui a envahi New York avec les Chitauris et qui, auparavant encore, s'en est pris à Thor au Nouveau Mexique. Loki a tenu le Tesseract entre ses mains, il a eu une des gemmes à portée de regard, mais n'a pas pris le temps de récupérer les autres. Le dieu loup voit mal les autres dieux nordiques suivre cette quête, Odin a longtemps été un conquérant mais cette époque est terminée, il s'est retiré pour laisser la place à son fils aîné avant de disparaître, vaincu par les millénaires et la fatigue. Oupouaout ne considère pas les dieux grecs comme des adversaires potentiels qui tenteraient de s'emparer de l'une des gemmes, Zeus est trop fainéant dans son coin – ou il joue bien à la divinité qui se moque du monde.

Quant aux autres panthéons, plus obscurs, ils restent dans l'ombre, se cachant presque plus que l'Ennéade, tant plongés dans l'ombre que le fils de Seth se demande parfois s'ils vivent encore. Il n'a jamais mis les pieds à Omnipotence City, il n'est pas assez respecté parmi les siens et déteste toute cette ostentation qui entoure les plus grands dieux. Tout ce qu'il sait sur ce lieu reculé, il le tient de son père qui assistait de temps en temps aux réunions de certains dieux avant de décider qu'il n'avait pas de temps à perdre à regarder Zeus brandir un éclair sous les yeux amusés des autres divinités alors qu'ils ont tous des sujets plus importants à traiter que l'ego sans cesse accru du roi de l'Olympe.

Songeur, Oupouaout demande où Anubis a dissimulé la pierre, conscient que s'il ne pose pas la question, le dieu de l'écriture fera au mieux pour ne pas lui donner d'indications précises. Il ajoute que si son demi-frère a voulu tenir la septième gemme à l'écart des dieux, il a dû trouver un endroit des plus secrets, que nul regard insistant ne saurait percer. Contraint par leur accord, Thot lui parle du temple de Louxor et de la chapelle-reposoir dédiée à Khonshu où le dieu de la mort a caché la dernière gemme, derrière les parois de pierre. Oupouaout n'est pas tout à fait surpris par ce choix, il n'a pas manqué de remarquer l'étrange amitié qui unit son demi-frère au dieu de la lune, sans toutefois comprendre comment l'un et l'autre ont pu développer une telle relation en étant aussi différents ; Anubis est une divinité qui reste calme, fidèle à l'Ennéade malgré ses doutes, alors que Khonshu accumule les avatars pour garder un lien étroit avec l'humanité, plus que tous les autres dieux.

Après avoir réclamé d'autres détails pour récupérer la gemme, et cela afin d'éviter de faire face à une porte close qui briserait sa volonté de survivre au claquement de doigts de Thanos, Oupouaout remercie Thot. Il y a une ironie mordante dans ses propos, il sait pertinemment que l'autre dieu ne lui a pas confié toutes ses connaissances de gaieté de cœur et qu'il n'a agi que par amour pour une humaine qui ne sera plus là – que ce soit à cause du Titan ou du passage des ans, si corrupteurs pour le corps et l'âme des mortels.

« Tu aurais pu devenir une divinité plus respectable si tu n'avais pas suivi les pas de Seth, l'informe le dieu de l'écriture. La cruauté et le chaos n'ont jamais été des armes dignes pour des immortels.

— Mon père a essayé d'être quelqu'un de droit et de juste, argue Oupouaout dont les yeux se mettent à briller sous l'afflux de la colère. Il a été adulé pour ses bienfaits, il guidait la barque de Râ et le protégeait des attaques d'Apophis, il n'était pas ce monstre que le panthéon a fait de lui dès l'instant où Osiris a décrété que son frère ne valait rien. »

Il n'était pas né à cette époque mais il en a entendu les récits, si précis. Seth n'a échappé à l'emprisonnement sous la forme d'ouchebti que de justesse, parce que son frère et ses sœurs ont eu pitié de lui malgré ses actes à l'encontre d'Osiris. Oupouaout n'ignore pas quelle jalousie s'est creusée dans le cœur de son père en voyant son frère devenir un dieu serein, vénéré par ses semblables, alors que lui n'était qu'une ombre parmi l'Ennéade. Démembrer Osiris n'a pas été la meilleure idée de Seth, mais il n'a pas mérité d'être relégué au rang de dieu malfaisant. Le dieu loup sait que son père n'était pas aussi sombre autrefois, qu'il était même idolâtré par des mortels dans certaines régions d'Égypte, puis Horus a vu le jour, a grandi, et s'est changé en une divinité de premier plan, en l'image même du pharaon, guide et protecteur d'un peuple qui a alors choisi de mettre Seth au même niveau que les dieux les plus destructeurs.

Thot rétorque que le passé est révolu et que les décisions d'Osiris concernant Seth ne doivent pas l'influencer. Cependant, Oupouaout ne peut nier être comme son père et avoir vécu le même outrage. Anubis, qui n'est qu'un dieu né d'un adultère, est celui qui récolte tous les honneurs, que ce soit de la part de l'Ennéade ou de la part des mortels. Mais lui, le dieu loup, qu'est-il ? Une divinité qui voit les siècles filer en restant dans une vieille tombe qu'il a adaptée à sa convenance ? Un dieu qui exerce son pouvoir en domptant les loups qu'il prend sous sa coupe et en observant le passage des vies sans s'y attacher ? Un immortel qui a préféré l'exil volontaire là où la plupart des autres se réunissent dans la Grande Pyramide ou attendent le jour où quelqu'un les libèrera de leur prison de pierre ? Oupouaout n'est pas comme son demi-frère, il ne pardonne pas avec facilité, et il compte rappeler à tous qui il est.

Délaissant le dieu de l'écriture et ses multiples mises en garde, il se glisse à l'extérieur de la tombe du scribe en se métamorphosant en loup, filant dans les dunes sans se préoccuper d'être vu par un quelconque œil humain. Il peine à trouver la route de Louxor, il n'a pas pris l'habitude de s'y rendre et se fie aux panneaux indicatifs pour se guider jusqu'au temple d'Amon, grinçant intérieurement d'être obligé de compter sur des signalisations humaines pour aller dans un lieu qui a pourtant été très rayonnant plusieurs millénaires plus tôt, et qui a accueilli l'un des plus grands dieux de leur panthéon. Oupouaout reprend une forme plus passe-partout, suivant des visiteurs qui s'extasient sur les hautes colonnes du temple et la beauté d'une culture depuis longtemps dépassée. Il ne lui faut que quelques minutes supplémentaires pour repérer l'emplacement de la chapelle-reposoir, ralentissant le pas en constatant que celle de Khonshu jouxte celle d'Amon, elle-même à côté de celle de Mout. Il s'assure de l'absence des dieux vénérés là autrefois puis entre enfin dans celle qui recèle le secret d'Anubis.

Avec un sourire vainqueur, Oupouaout fait apparaître son sceptre-ouas qu'il brandit en marmonnant les paroles du rituel de son demi-frère. Autour de lui, les hiéroglyphes se meuvent, tracent une autre histoire puis la porte se détache, lui permettant d'entrer. Là, au centre de la pièce dissimulée à tous les regards, repose une pierre d'une blancheur éclatante, presque aveuglante. Le dieu loup s'en approche avec une expression d'intense admiration sur ses traits, tendant une main sûre vers la gemme dont la lumière semble varier selon un rythme qui lui est propre. Il perçoit sa puissance, suffisante pour tenir tête aux six autres pierres, et il savoure cette victoire qu'il vole au dieu de la mort. Ses doigts se referment sur la gemme, cachant en partie son éclat, et il recule enfin, scellant ensuite la porte en savourant la surprise qu'aura Anubis lorsqu'il découvrira que cet artefact n'est plus à sa place.

« Tu aurais dû la garder avec toi, murmure Oupouaout dans le vide de la chapelle-reposoir. Aucun dieu n'aurait remarqué cette pierre, ils sont bien trop égocentriques pour faire attention à un joyau. »

Il tape son sceptre contre le sol, marquant la pierre de son empreinte magique, comme une signature particulière. Il ignore si son demi-frère remarquera la différence, leurs énergies sont si semblables, bien malgré eux, mais il songe avec humour que d'autres divinités pourraient sans doute faire le lien. D'un geste, il s'efface pour retourner à Assiout, levant la tête vers le ciel en appréciant la caresse familière de la magie qui suinte de sa résidence. Les flammes des braseros s'inclinent à son passage, ses loups ouvrent les yeux, révèlent leurs crocs puis s'apaisent en le reconnaissant. Il fait tourner entre ses doigts la pierre blanche, curieux quant à sa puissance qui ne le réduit pas en cendres alors que Thot lui a appris que les autres gemmes ont tendance à s'accrocher à leurs porteurs, en bien ou en mal.

Oupouaout se laisse choir sur son trône, portant la pierre à la hauteur de ses yeux en tentant de capturer du regard tous les éclats qui la parcourent. Il a l'impression que ce rythme qu'il a perçu plus tôt est désormais en phase avec les battements de son propre cœur, comme si la gemme venait déjà de s'habituer à lui. Il n'a plus qu'à attendre l'arrivée de Thanos et à espérer ne pas avoir été trompé par Thot ; le dieu de l'écriture est pacifique mais il parvient aussi à tromper les autres en choisissant avec soin les connaissances qu'il accepte de partager. Oupouaout pense cependant que le vieil oiseau ne risquerait pas la vie de sa bien-aimée, même s'il a dû pour cela permettre à un autre dieu de mettre la main sur un artefact des plus puissants.

Pourtant, au fond de son esprit, le dieu loup est bercé par un doute. Thot, comme Khonshu lorsqu'il prend le temps de s'intéresser à ce ciel qui lui offre ses pouvoirs, est capable de lire les messages des astres, de les interpréter, et d'en comprendre chaque nuance, chaque changement. Le dieu de la connaissance a déjà prévu l'acte de Thanos et la disparition de la moitié de l'univers mais Oupouaout trouve qu'il a cédé bien vite à ce chantage qu'il lui a imposé. Thot aurait-il suivi l'avenir sans le lui dire ? Et lui, le fils de Seth, était-il déjà destiné à dérober cette pierre à son demi-frère ? Oupouaout grogne, mécontent de cette étrange incertitude qui l'étreint, se levant d'un bond de ce trône qui épouse sa silhouette.

Il sent peser sur lui les regards curieux de ses loups alors qu'il arpente sa salle favorite, des pensées parasites venant perturber ce sentiment victorieux trop fugace. Il serre son poing sur la pierre, s'imprègne de son énergie, essaye d'oublier que Thot a peut-être plusieurs coups d'avance sur lui. L'espace d'un instant, Oupouaout envisage de retourner à Portland pour attirer la compagne du dieu de l'écriture dans ses filets et lui faire payer tous les doutes qui l'assaillent.

Au loin, un appel lui parvient, de la part d'Osiris, répété par Horus puis par chaque dieu de l'Ennéade. Oupouaout est curieux, il sent que le roi de la Douât invite toutes les divinités à se réunir en urgence dans la Grande Pyramide, ce qui n'est pas arrivé depuis un moment. Il devine que tout est lié à Thanos et à son approche – sans savoir cependant où se trouve le Titan et s'il a mis la main sur certaines pierres. Pour qu'Osiris soit ainsi désespéré, il faut que la situation le soit elle-aussi, à un point tel où même l'existence des dieux est en péril. Le dieu loup ne répond pas à la demande du souverain des morts, il poursuit son mouvement, marchant entre les colonnes en attendant, sans voir le temps passer, sans connaître l'état de cette humanité qu'il déteste tant.

Un étrange sentiment l'oblige pourtant à cesser ses allers et venues, courant sur sa peau comme une brise trop froide, serrant sa gorge avec une poigne invisible. Oupouaout jette un coup d'œil à ses loups, debout bien campés sur leurs pattes, les oreilles dressées comme si eux aussi percevaient l'énergie qui circule dans l'air. Son corps réagit alors à une force inconnue, sa peau vire au gris, secouée par une magie dont l'origine lui apparaît avec clarté dès l'instant où la pierre, dans sa main, se met à luire en éclairant les lieux à la manière d'un soleil qui se serait glissé dans son repaire. Il comprend que Thanos a réussi sa quête des gemmes de l'infini et qu'il a claqué des doigts, comme cela était prévu. Le dieu est déchiré de l'intérieur, ses cellules se battent pour lutter contre le pouvoir du hasard, s'effaçant et se réalignant dans la seconde, lui donnant l'impression de se défaire et de se refaire à la façon d'un cycle infini.

Fatigué par cette guerre qui se joue dans son organisme, il s'écroule à genoux, le souffle coupé, sans lâcher la pierre blanche qui brille si fort, encore et encore, le nimbant d'un éclat qui lui redonne des couleurs. Thot a eu raison à ce propos, la gemme le protège des six autres et de leur magie, l'aidant à garder pied dans un monde auquel il aurait dû être enlevé. Un sourire fou vient orner ses babines, il se met à rire sans pouvoir s'arrêter, remplissant son sanctuaire de sa propre déraison. Lui, le dieu loup, le fils de Seth, l'immortel que chaque membre de l'Ennéade a repoussé, a vaincu le jeu du hasard et de la mort. Il rit plus fort en songeant à l'appel d'Osiris, à l'état dans lequel le dieu-roi sera en découvrant les siens épars, disparus pour certains, affolés pour d'autres.

« Je suis vivant, hurle Oupouaout en brandissant la main qui tient la pierre vers le toit de son repaire. »

La lumière aveuglante s'éteint progressivement, jusqu'à n'être plus qu'un léger éclat, bien palpable mais plus supportable pour ses yeux de loup. Entre ses doigts, la gemme est brûlante, plus encore que les flammes de ses braseros, plus que les feux infernaux d'Apophis. Oupouaout desserre ses phalanges qui portent la marque de la pierre, entendant distinctement le bruit qu'elle produit lorsqu'elle heurte le sol en petits bonds. L'un des loups, intrigué par cet objet qu'il ne connaît pas, le renifle puis glapit en la touchant, frottant son museau endolori contre ses pattes avant de retourner à sa place. Il faudra sans doute un peu de temps pour que la gemme redevienne plus froide, elle a dégagé tant d'énergie qu'Oupouaout est presque surpris d'être en un seul morceau.

Il se relève puis se dirige vers son trône, orné de tissus bariolés, et en saisit un qu'il enroule autour de sa main avant de reprendre la pierre. Même à travers les différentes épaisseurs, il perçoit encore la chaleur de l'artefact, pulsant à nouveau à un rythme plus calme. Oupouaout est tenté, quelques instants, de retourner à Louxor pour replacer la gemme sur son piédestal de lin, en un geste ironique qui creuserait sans doute un trou béant dans l'âme de son demi-frère. Maintenant que Thanos est parvenu à ses fins, il laissera l'humanité en paix, et le dieu loup n'a plus aucune raison de conserver la pierre. Il patiente ainsi un long moment, jusqu'à pouvoir à nouveau saisir la pierre sans se brûler, remarquant qu'elle a repris son éclat initial, si lumineux ; pleine de vie, la gemme ne paraît pas avoir lutté pour conserver une âme dans un monde où la moitié de l'univers a été emporté.

Puisant dans son propre pouvoir, Oupouaout fait disparaître la pierre dans un ailleurs auquel il a accès par la pensée. Son repaire semble perdre de sa superbe, redevenant ce lieu de feu et d'espoirs déçus, où les stèles à son image ne sont plus que des ombres creusées dans leur support, où les colonnes se tendent vers le plafond comme autant de mains décharnées. Le dieu loup s'interroge encore, il envisage d'aller rendre une visite impromptue à la Grande Pyramide où il suppose que les dieux se trouvent toujours, secoués par l'événement qui s'est abattu sur l'univers. Une autre partie de lui s'imagine attirer l'attention de Thot pour lui montrer qu'il est là, qu'il a vaincu ce destin qui lui était tracé et qu'il a su déjouer ce piège dans lequel chacun se croit englué jusqu'à la fin.

Comme en réponse à son dilemme, une silhouette se découpe à l'entrée de son sanctuaire. Oupouaout l'analyse d'un coup d'œil, notant ses vêtements sableux, sa chevelure négligemment nouée, ses yeux cernés par la fatigue et le chagrin. Le dieu loup retient un nouveau rire, il devine qui se tient devant lui, bien qu'il ne l'ait jamais côtoyé.

« Arthur Harrow. »

Intérieurement, il exulte. Cette situation devient très intéressante pour lui, un plan s'esquisse dans son esprit alors qu'il se décide à céder la septième pierre à l'ancien avatar de Khonshu. L'Ennéade va regretter d'avoir abandonné l'un des siens dans l'ombre, Oupouaout s'en fait la promesse.