Très court OS introspectif. ll se déroule pendant le dernier tiers de Rogue One lors de l'opération sur Scarif et se base uniquement sur la saison 1 d'Andor, ainsi que sur le film (je pars du principe qu'un certain nombre de personnages de la série ont dû mourir entre les deux.) Je ne suis pas une experte de l'univers SW, donc j'espère que vous me pardonnerez les éventuelles erreurs – il y en a surement !
...
Mourir pour rien
...
Quand Cassian Andor reprend conscience, tout son corps n'est que douleur. Son épaule. En miettes. Ses côtes. Brisées. Son crâne. Sans doute fracturé. Pendant une poignée de secondes, l'abrutissement de la souffrance est tel qu'il en perd la notion du temps et de l'espace.
Il divague.
Nu comme un ver, recroquevillé en chien-de-fusil, les mains pressées sur ses organes vitaux pour les protéger des bottes vicieuses des agents de renseignement impériaux, il est de nouveau à Coruscant au Bureau de la Sécurité Impériale. Le carrelage de la salle d'interrogatoire est glacial sur sa peau marbrée par les coups. Il va crever, il le sait bien, mais nourrit l'espoir de le faire sans parler, sans trahir les secrets de l'Alliance. Espoir insensé. Il parlera. Quelque chose qu'on lui a appris à ses tout débuts parmi les rebelles. Rael surement. Qui cela pourrait-il être d'autre que Rael ? « Si vous tombez entre leurs mains, vous parlerez. » Peut-être le sauvera-t-on, mais il n'y croit guère. Il va parler. Il parlera et puis…
Mais non. Cassian n'est pas à Coruscant, ni au Bureau de la Sécurité. Il est à PolSaafur, une petite planète reculée, une boule de terre inculte, juste bonne à accueillir une des multiples usines d'armement impériales. La déflagration a chassé le souffle de ses poumons et brulé ses mains. Ses oreilles sifflent et saignent. Détonateur à temps long, aucun risque, les doigts dans le nez. C'est ce qu'avait prétendu cet abruti de Ban Dresso, un spécialiste des explosifs engagé spécialement pour cette mission. Je t'en foutrais des spécialistes ! Le plus rageant, c'est que la cargaison de nouveaux chasseurs TIE n'a pas encaissé la moindre égratignure – la bombe a sauté trop tôt. Les surveillants de l'usine vont arriver, blaster au poing, et puis…
Pas PolSaafur, non plus. Cassian est de retour au camp de travail de Narkina 5. Il se tord sur le sol blanc de la prison, les membres agités de convulsions incoercibles – jusqu'à ses orteils qui se recroquevillent, les ongles de ses doigts qui griffent la surface lisse du métal. Impassibles, les matons le regardent. Faux, ils ne le regardent même pas. Pourquoi le feraient-ils ? Ils s'éloignent, la démarche nonchalante, à la recherche d'une nouvelle victime à martyriser. Il n'est qu'un prisonnier parmi les autres. Et, comme les autres, il va travailler ici, souffrir ici, vieillir ici et puis…
Cassian est à Scarif, au Centre des Archives Impériales.
Il gît à plat-ventre sur une plateforme métallique et son regard plonge dans les entrailles de la tour centrale. Des milliers et des milliers de casiers luminescents qui s'enfoncent dans les profondeurs de la terre, comme si l'Empire avait entrepris de forer la planète jusqu'au cœur pour y enfouir ses secrets. En tombant, il a frappé rudement les rambardes d'acier, une fois sur l'épaule gauche, la deuxième fois en plein coccyx. Puis l'arrière de sa tête a cogné de plein fouet le rebord de la plateforme. Cela fait un mal de chien. En revanche, son flanc droit touché par le tir de Krennic reste curieusement anesthésié. Au prix d'un élancement lancinant, il pousse sur le coude droit, roule sur le dos, levant les yeux vers le sommet de la tour. A une dizaine de mètres à peine, mais dix mètres ou mille, quelle différence ? Il ne peut pas bouger.
Cette fois-ci, c'est foutu, pense Cassian.
Vraiment foutu.
Cette pensée lui fait comme un électrochoc, une décharge d'adrénaline qui transperce son corps malmené des pieds et à la tête. Ce n'est pas l'idée de mourir. Non, vraiment pas. Mourir en mission est une fatalité qu'il a acceptée depuis longtemps. Sa vie ne valait rien – une vie animale, vide et sans but – mais il l'a donnée toute entière, sans désir de rétribution ou de récompense. « Nous n'en verrons pas la fin. » disait Luthen Rael. Le maître-espion était bon prophète. Lui-même est parti sans voir l'épanouissement de l'incendie qu'il avait contribué à embraser. Il a allumé la flamme, mais ne la verra pas illuminer la galaxie. Son meilleur élève ne la verra pas non plus. Peut-être ne le méritaient-ils pas, ni l'un, ni l'autre. Mourir, oui. Mourir pour la Rébellion, pour l'Alliance, pour le rêve.
Mais mourir pour rien ?
Voilà qui serait véritablement épouvantable. Cassian a failli mourir à Coruscant, à PolSaafur et à Narkina 5. A chaque fois, ce n'est pas la peur du trépas ou de la douleur qui l'a forçé à s'accrocher à la vie, à s'y cramponner bec et ongles, à se relever pour continuer la lutte… Mais l'angoisse dévorante, effroyable, de mourir sans avoir pu faire la différence. D'avoir tout donné, tout commis, tout accepté, tout subi et de disparaître avec au cœur la certitude que le monde resterait le même. Qu'à Ferrix, à Alderaan, à Lothal, à Coruscant, à Morak, à RhenVar, dans toutes les planètes grandes ou petites, puissantes ou insignifiantes, où il a posé son vaisseau, le drapeau de l'Empire continuerait à flotter éternellement.
Il ne s'agirait pas seulement de sa mort, alors, mais de celles de tous les autres : celle de Maarva, celle de Nemik, celle de Kino, celle de Bix, celle de Sartha, celle de K-2SO – et, oui, même celle de ce vieux salopard de Luthen Rael !
« Toutes les rébellions sont construites sur l'espoir. »
Qui a dit cela ? Certainement pas lui. Cela fait beau temps que Cassian n'a plus prononcé ce mot – « espoir » – sans trace de sarcasme ou d'aigreur dans la voix. Mais quand il l'a entendu dans la bouche de Jyn Erso, au milieu de la grande salle de commandement bondée de sceptiques apeurés de l'Alliance Rebelle, il s'est surpris à y croire à nouveau. Jyn est morte, assurément. Pendant qu'il était couché inconscient ou poursuivait ses souvenirs éparpillés, Krennic a dû la rattraper et l'abattre avant qu'elle n'atteigne l'antenne de communication. Non. Jyn est vivante. Elle doit être vivante. Il n'y parviendra jamais sans elle. Si. Il y parviendra. Malgré la souffrance, malgré le deuil, malgré la tentation du désespoir jamais tout à fait jugulée, il y parviendra.
Grinçant des dents, Cassian rassemble ses membres épars. Il inspire, expire, pousse sur ses bras engourdis, prend appui sur ses genoux en coton, geint, jure, râle, crache…
Et se relève.
