Wilhelm « Wil » & Jacob « Jac » Grimm (Les frères Grimm)
Présent + Crème
« Bon, c'est bientôt Noël. Qu'est-ce que tu comptes m'offrir, t'as une idée ? »
Wilhelm donna un coup de poing dans le bras de son frère, toujours couché dans son lit, et le jeune homme grogna. Il remonta sa couverture sur son nez et marmonna :
« Oui, oui… On verra plus tard. Pour le moment, je ne suis pas sûr que j'arriverai à me lever pour courir les magasins ou même à réfléchir.
-Pourquoi ? Qu'est-ce qui t'arrive ? »
Jacob ne répondit pas et son frère, après une hésitation, s'approcha pour attraper son bras et le sortir de sous les draps.
« Hé, lâche-moi, se plaignit le cadet en secouant vaguement son membre inerte.
-Ton pouls est plus fort que d'habitude, remarqua Wilhelm. Et tu es chaud, ajouta-t-il en passant sa main sous ses cheveux. Je parie que tu as encore passé la journée à courir dehors pour trouver de quoi constituer de jolies histoires et que tu as complètement perdu la notion du temps. Des heures et de la météo, je précise.
-Oui, c'est très subtile. Est-ce que tu peux me laisser dormir, maintenant ? On se parlera plus tard. Tu n'as qu'à trouver une ou deux filles de qui occuper la chambrette pendant quelques heures.
-Ho, attends, tu as pensé à ce qui se passera si jamais c'est une jeune fille qui est déjà mariée ?
-Tu te débrouilleras ! J'aimerais bien pouvoir dormir sans bouchons d'oreille, pour une fois. »
Wilhelm soupira d'exaspération et laissa retomber le bras de son frère sur le matelas. Il hésitait à servir de nounou pour pouvoir veiller sur Jacob, mais il avait bel et bien des courses de Noël à faire et il était vraiment en retard s'il voulait trouver un présent qui plairait vraiment à son cadet. C'était nouveau pour lui d'accepter l'amour de Jacob pour les contes et le fantastique et de considérer que ce n'était pas forcément une chose néfaste et stupide qui risquait de le tuer. Il n'avait donc pas l'habitude de lui chercher un cadeau qui correspondrait vraiment à ce qu'il aimait le plus. Il allait avoir besoin d'un peu de temps pour se décider.
Le jeune homme rassembla ses affaires et s'apprêtait à sortir de la chambre d'auberge quand Jacob lança :
« Wil… Monte-moi de la soupe en revenant, s'il te plaît. J'ai vraiment très froid et je meurs de faim. Sauf que j'ai l'impression que je ne pourrai rien avaler avant un petit moment.
-Oui, d'accord, répondit son frère. Tu es sûr que tu pourras rester tout seul ?
-Oui, merci de le demander. Je vais juste passer le reste de la journée à dormir. »
Wilhelm hocha la tête et tendit la main pour tapoter le bras de son cadet, après quoi il s'en alla.
Il faisait très froid dans la rue. Le vent sifflait entre les maisons et une neige maronnasse, mélange de la poudreuse duveteuse qui était tombée durant la nuit et de l'activité des gens, du passage des charrettes et des déambulations des animaux, recouvrait le sol. Wilhelm soupira quand son nez se mit à picoter, envisagea de retourner à l'intérieur mais il avait vraiment besoin d'un cadeau pour Jacob. Alors, il frotta ses mains l'une contre l'autre et avança bravement sous les minuscules flocons blancs.
Il connaissait une petite librairie, dans un coin de rue, mais il n'était pas sûr qu'il trouverait le bonheur de son frère à l'intérieur. Jacob aimait toutes sortes de bouquins, mais les contes et les légendes, il préférait les glaner à la source même de leur apparition, dans les bois étranges, les villages isolés ou les cavernes enfouies.
En acquérant à prix élevé du papier blanc et des fusains, parce que son cadet en utilisait beaucoup, le jeune homme se dit qu'il y avait peut-être moyen de faire quelque chose avec sa passion du dessin. Cependant, il n'y connaissait rien du tout en arts graphiques. De quoi avait-on besoin d'autre pour gribouiller que des feuilles et une mine grasse ? En plus, c'était des articles qu'on pouvait acheter tous les jours, quand on avait de l'argent comme eux. Il aurait préféré quelque chose de plus… unique.
Wilhelm déambula donc un moment dans les rues avant de s'engager, par dépit, sur le petit ponton qui enjambait la rivière et menait à la forêt. Peut-être que ce serait de marcher dans un endroit tranquille et revigorant qui lui donnerait d'autres idées…
Au bout d'une heure, le jeune homme, découragé, s'assit sur le rebord d'une fontaine qui avait été érigée en plein milieu du pré. Un endroit tranquille et revigorant ! Bien sûr ! Comme si ça allait changer quoi que ce soit ! S'il n'avait pas d'idées, c'était qu'il n'avait pas d'idées, Wilhelm devait l'admettre. Peut-être que cette dizaine de feuilles blanches et ces crayons seraient suffisants pour faire plaisir à son frère.
Une veille femme finit par s'approcher de l'aîné des deux Grimm en s'appuyant sur une canne en chêne. Elle désigna son sac et lui demanda :
« Qu'y-a-t-il dans ta besace, mon beau monsieur ?
-Peu importe, soupira l'intéressé, j'aurais juste aimé que ce soit un beau cadeau de Noël pour mon frère.
-Alors un beau cadeau de Noël pour Jacob Grimm sera ! déclara la vieille comme de nulle part, avant de s'en retourner aussi vite qu'elle était venue. »
Wilhelm la regarda faire, le sourcil haussé en une expression de parfaite incompréhension. Normalement, il aurait considéré qu'elle était juste folle ou très marginale, mais il se demandait, désormais, avec une suspicion qui ne lui ressemblait pas, si ce n'était pas éventuellement une sorcière ou une magicienne. Et ce n'était vraiment pas pour le rassurer. Il espérait qu'elle ne lui avait jeté un sort qui l'empêcherait de trouver des cadeaux de Noël jusqu'à la fin des temps ! Sinon, Jacob risquait de lui en vouloir et il ne lui offrirait plus jamais de présents non plus, ce qui serait bien injuste puisqu'il ne serait pas sous l'effet d'un maléfice, lui !
L'aîné des deux frères secoua la tête et soupira. Décidemment, sa vie était beaucoup plus simple quand il était sûr et certain que la magie des contes n'existait pas ! Comme l'endroit devenait beaucoup trop humide, il se leva et revint vers les habitations. En repassant devant la librairie, il ne s'arrêta donc pas et poursuivit son chemin jusqu'au marché dominical, ouvert très tard le soir du fait de l'importance de la bourgade. Il acheta une bonne soupe bien chaude, que l'homme enferma dans une grande bouteille en bois, la sachant bien meilleure que celle de l'auberge où ils se trouvaient et, surtout, que son frère aimait beaucoup tester les différents mélanges que le marchand mettait au point chaque jour. Autant lui continuer ce plaisir malgré son agonie.
Cette idée en entraînant une autre, Wilhelm alla traîner du côté des étals de nourriture sucrée, tellement chère qu'elle n'attirait pas beaucoup le chaland, et repéra assez rapidement la délicieuse crème caramel onctueuse qui débordait des petites cuves de l'un d'entre eux.
« Remplissez-moi deux grands bols de ce savoureux dessert, demanda-t-il à la femme. Et si vous avez deux morceaux de tissu et deux longueurs de ficelle pour en sceller l'ouverture, ce me sera d'un grand secours. J'aimerais le rapporter à mon petit frère.
-Oh ! Comme c'est gentil de votre part ! gloussa la marchande en le servant avec une grande louche qui fit presque déborder le bol. »
Wilhelm lui fit un clin d'œil charmeur, parce que c'était sa nature, quand bien même il n'avait pas l'intention d'obtenir des faveurs de ces femmes, et rangea les deux récipients dans son deuxième sac, avec la bouteille de soupe. Après quoi, il retourna à la chambre.
Jacob semblait avoir repris un peu de couleurs et il lui sourit en le voyant entrer.
« Ah, tu es revenu ! Je pensais que tu serais occupée à flirter avec une demoiselle et que tu aurais complètement oublié que j'étais aux portes de la mort. »
Wilhelm leva les yeux au ciel en s'approchant du lit avec les sacs.
« Aux portes de la mort ! Il ne faudrait pas exagérer, dit-il. »
Son cadet tendit la main et attrapa la première besace qui se trouvait à sa portée, sauf que c'était celle qui contenait les fusains et le papier.
« Non ! s'exclama Wilhelm en se jetant sur lui pour lui arracher le ballot des mains.
-Mais qu'est-ce qui te prend, Wil ? s'étonna Jacob en tâtonnant sur le côté pour retrouver ses lunettes.
-Rien ! Contente-toi de boire ton potage et ne regarde pas ce qu'il y a dans ce sac !
-Oh, c'est mon cadeau de Noël ? lança son frère ravi. D'accord, d'accord, je ne regarde pas, promis ! »
Il déboucha la bouteille de soupe et se mit à avaler le breuvage chaud et délicieux avec un soupir d'aise. Wilhelm, pendant ce temps, s'était détourné pour pouvoir observer le contenu de sa sacoche à l'abri du regard de son frère. Oui, c'était bien ce qu'il lui semblait : il avait entendu des tintinnabulements en provenance des replis du tissu et ce n'était certainement pas le papier qui les avait causés ! Car là, au fond de son sac, il y avait des flacons de peinture à l'huile de toutes les couleurs, exactement ce dont Jacob aurait besoin pour pouvoir coloriser ses dessins.
Wilhelm fixa ce miracle multicolore, abasourdi. Il n'avait quand même pas échangé sa marchandise avec quelqu'un si ? Ou alors, c'était l'œuvre de la vieille qu'il avait croisée près de la fontaine. Le jeune homme redressa la tête et observa son frère, qui avait mis la main sur les pots de crème caramel et était encore plus ravi que devant la soupe. Oui, ça ne pouvait être que grâce à l'inconnue qu'il se trouvait soudainement avec le cadeau parfait pour son frère au fond de son sac. Eh bien, il n'était toujours pas accoutumé aux interventions des créatures magiques, mais il devait bien admettre que ça s'avérait bigrement pratique !
« Alors, tu te régales ? lança-t-il avec désinvolture en retournant vers Jacob. Tu verras, je t'ai déniché un cadeau du tonnerre ! »
