Karl & David Scott (Dinotopia)

« Le métro est arrêté pour une durée indéterminée » + Norvégien(ne)


En tournant à l'angle du couloir et en esquivant un ou deux voyageurs, Karl tomba presque immédiatement sur son frère qui observait les écrans de renseignements devant lui. Il sourit. Ça faisait environ quatre mois qu'il n'avait pas vu David, depuis le week-end du 15 août durant lequel leur père les avait emmenés à la mer. Non pas qu'il pensait souvent à lui ou qu'ils partageaient un lien spécialement fort, mais il nourrissait une certaine tendresse fraternelle à son égard. Il aimait bien le revoir. Même s'ils n'avaient rien d'autre qu'une partie de leur sang et quelques jours par ans en commun.

David avait l'air perdu. Dire que Karl avait toujours été persuadé que son tempérament d'intello observateur et précautionneux lui permettait d'appréhender ces trucs incompréhensibles et inaccessibles au commun des mortels. Mais non, il était aussi peu dégourdi avec les problématiques d'orientation dans un espace inconnu qu'avec la faculté de parler aux gens. Alors, l'adolescent lui donna une tape dans l'épaule pour attirer son attention.

« Salut, lança-t-il en souriant. Qu'est-ce que tu cherches ? La sortie ?

-L'entrée du métro, répondit son frère en désignant son sac de voyage. Je viens d'arriver avec le bus.

-Alors suis-moi. C'est de ce côté. »

Karl empoigna lui aussi son bagage et entraina David au milieu des quidams jusqu'à la bouche sombre qui s'enfonçait sous terre, sa rampe de métal maculée de tâches de graisse et de chewing-gums à peine visible. À deux reprises, les deux frères faillirent se perdre de vue et l'aîné fut obligé d'attraper David par le bras pour l'empêcher de se faire bousculer par des impatients.

« Heu… Ça va ? s'inquiéta-t-il quand il s'aperçut que son frère commençait à pâlir.

-Oui, je… Je ne me sens pas très bien, avoua David en portant la main à son front. Je crois que je… commence à étouffer.

-Quelle petite nature tu fais, lança Karl sans le moindre tact en l'attrapant toutefois par le bras pour l'emmener un peu plus loin. »

Il y avait un tel monde sur ces quais… la foule se pressait et se bousculait pour pénétrer dans les rames ou essayer de sortir et il faisait très chaud; Karl ne pouvait pas tellement en vouloir à son frère de se sentir un peu mal. Est-ce que ça pouvait également avoir un rapport avec le léger asthme dont il était atteint ? L'adolescent ne savait pas, mais au cas où, il fallait qu'il l'assoie quelque part. Tous les bancs étaient occupés, mais Karl dénicha un coin près des escaliers… à côté d'une poubelle pleine, mais il ne pouvait pas faire mieux.

« Voilà, assieds-toi, indiqua-t-il à David, un peu inquiet tout de même de sentir qu'il commençait à faiblir sur ses jambes.

-L'odeur est vraiment horrible, se plaignit son frère.

-Je sais mais il n'y a de la place nulle part ailleurs, rétorqua Karl en gardant la main sur la tête de son cadet jusqu'à ce qu'il soit sûr qu'il ne s'était pas évanoui. »

Il rassembla leurs bagages sur ses pieds et observa les quais en attendant que la foule diminue un peu. Lorsque David eut repris quelques couleurs, son aîné l'aida à se relever.

« On devrait refaire une tentative, proposa-t-il. J'ai hâte d'arriver chez Papa. Ce voyage m'a lessivé.

-Alors que dire de moi qui ai fait tout le chemin en bus, soupira David en obtempérant. »

Les deux garçons se glissèrent dans la rame qui venait d'arriver et se collèrent contre la porte automatique, leur sac entre les pieds. Ils échangèrent quelques regards, se doutant que la logique voudrait qu'ils se posent une ou deux questions comme de vrais frères, mais d'une part il y avait trop de bruit, d'autre part ils se connaissaient vraiment trop peu pour se demander des choses pertinentes. Et ils n'avaient pas envie d'échanger des banalités gauches et sans sincérité, ils étaient frangins tout de même !

La journée écoulée commençait vraiment à peser sur leurs épaules. Ils s'appuyèrent l'un contre l'autre et faillirent bien se tomber dessus – heureusement qu'ils étaient calés entre deux blocs de sièges – quand la rame s'arrêta brutalement.

« Qu'est-ce qui se passe encore ? soupira Karl. »

Le haut-parleur qui s'enclencha se chargea de répondre à sa question, au milieu d'un cœur de soupirs, de lamentations et de jurons :

« Mesdames, Messieurs, pour des raisons indépendantes de notre volonté, le métro est arrêté pour une durée indéterminée.

-Je vois qu'on n'est pas rendus ! ironisa le plus âgé des deux frères en plongeant sa main dans sa poche pour sortir son téléphone. Je vais prévenir Papa. »

Ils jetèrent ensemble un coup d'œil au petit écran lumineux et échangèrent un regard dépité en constatant que l'icône indiquant les barres de réseau était barrée.

« Bon. Je vais sortir pour l'appeler, se résigna Karl. Si jamais la rame démarre avant que je revienne, pas la peine de m'attendre mais pense à prendre mon sac. »

Se frayer un passage vers la sortie fut nettement plus facile que jouer des coudes pour descendre. Karl se planta sur le trottoir, dans la froideur du soir qui commençait à tomber, et observa distraitement les passants tandis que son téléphone sonnait dans le vide.

« Allô, Papa ! lança-t-il quand Franck Scott décrocha. J'ai pris le métro avec David mais on dirait qu'il y a un problème. On risque de ne pas repartir avant un moment.

-Bon sang, c'est pas vrai, soupira leur père, qu'il imaginait très bien se frotter les yeux à deux doigts. Bien… Je suis bloqué dans des embouteillages, de toute façon. Essayez de rejoindre notre station quand même en restant dans le métro. On se recontacte quand vous serez arrivés. »

Karl acquiesça et raccrocha, avant de laisser son regard se promener alentour à la recherche d'un magasin qui vendrait quelque chose à manger. Il était en train de se demander si David n'avait pas eu un moment de faiblesse parce que son estomac était vide depuis trop longtemps. Il aurait pu descendre pour lui poser la question, mais après tout, qu'est-ce qu'il perdrait à acheter à manger sans que son frère en ait réellement besoin ? Rien du tout, David serait sûrement content de toute façon et il avait faim, lui aussi.

L'adolescent se dirigea donc vers une pâtisserie qui se trouvait de l'autre côté de la route, illuminée par ses nombreux néons et ses décorations de Noël. Il acheta une omelette norvégienne qui sortait tout juste du four. Il la rapporta à David, dans la rame qui n'avait évidemment pas bougé d'un pouce depuis vingt minutes mais qui s'était singulièrement vidée. Ainsi, son frère avait réussi à trouver une place assise sur un strapontin.

« Qu'est-ce que c'est ? s'étonna-t-il en avisant la boîte à gâteaux.

-Un goûter en attendant que Papa nous récupère enfin ! répondit Karl fièrement en ôtant le couvercle. Omelette norvégienne. J'ai acheté des couverts en plastique aussi.

-Qu'est-ce qui t'a pris d'acheter ça ?

-J'avais faim et j'ai pensé que toi aussi, rétorqua son aîné en commençant à attaquer la couche de meringue et la glace à la vanille juste en-dessous. »

Évidemment, malgré sa réticence première, David avait faim aussi et il plongea sa cuillère dans le gâteau à la suite de son frère. Ils ne le mangèrent pas en entier, bien sûr, même si l'envie y était, mais il contribua largement à leur redonner un peu le moral.

Ils attendirent encore un long moment que le métro redémarre. Comme il commençait quand même à faire froid, les deux frères se serrèrent l'un contre l'autre, cette fois-ci dans de vrais sièges puisque la rame était presque vide à présent.

« Hé, lança Karl en souriant à son frère, cette arrivée est vraiment pourrie, mais je suis content de te voir.

-Oui… C'est vrai que ça faisait longtemps, répondit David en lui rendant son sourire. »

Le métro finit par repartir au bout d'une heure et demie. Franck Scott les attendait en faisant les cent pas et, après les avoir étreints tour à tour, il les emmena directement manger au restaurant. C'était une arrivée difficile mais finalement une bonne soirée.