Louis XIV & Philippe d'Orléans (Versailles)

Belle-famille + Épris


Philippe était assis à l'une des deux tables, le poing sous la joue et il regardait d'un œil son frère déclamer un de ses sempiternels discours. Parfois, il laissait retomber son regard sur la grosse galette dorée pleine de beurre qui fumait doucement devant lui. Il avait faim, il voulait le manger, ce gâteau des rois ! Même s'il était toujours aussi énervé que Louis le place systématiquement à la seconde table des hommes lors de cette fête. Tout ça afin d'éviter qu'il ne gagne à sa place la fève qui le ferait devenir « roi ».

Évidemment, le roi d'Angleterre et tous les hommes de la belle-famille n'étaient pas touchés par cette contrainte ! Ils buvaient du vin, à la table du roi pour les plus hauts placés, à sa table secondaire pour les moins importants, et Philippe ne pouvait pas s'empêcher de les observer d'un air maussade. Quand il ne zieutait pas la galette, évidemment. Ces gens ne représentaient rien pour lui et de toute façon, il avait des relations exécrables avec le roi d'Angleterre, surprotecteur envers sa sœur Henriette et prenant ses plaintes envers le chevalier de Loraine très au sérieux.

Louis se retourna d'un air fier de lui et la foule se mit à applaudir. Philippe se redressa. Ah, enfin ! C'était l'heure de couper la galette. Il posa un regard scrutateur sur le valet qui plongeait son couteau en argent dans le gâteau; il n'avait pas intérêt à se louper ni à lui couper une part trop petite !

« Mon frère, sourit soudain une voix gentille en lui posant la main sur l'épaule. Ne le regarde pas comme ça. Il va te servir une belle tranche, tu sais.

-Je l'espère, rétorqua le duc en se tournant vers lui sur sa chaise. Ton discours m'a donné faim. Tu sais, c'était tellement exaltant. »

Le roi sourit, tout le monde remarqua son affection pour son frère et il s'éloigna vers les tables des dames. Le valet déposa la part de galette dans l'assiette de porcelaine fine de Monsieur, qui donna aussitôt des petits coups de fourchette dedans pour voir s'il avait la fève. Cependant, son manège fut interrompu par une intuition soudaine, une impression bizarre que son frère lui avait laissée, et il redressa la tête pour suivre son frère du regard. Louis était appuyé sur le dossier de la chaise capitonnée de Marie, la sœur aînée d'Henriette, et il paraissait lui lancer des œillades de velours particulièrement appuyées.

Philippe s'avachit contre son coude sans regarder s'il froissait la nappe, très désemparé. Leur cousine blonde, femme pour l'un, belle-sœur et maîtresse pour l'autre, assise à une autre table féminine, faisait franchement la tête. Elle triturait sa part de galette en foudroyant sa sœur du regard et ô combien Monsieur connaissait ce regard ! C'était celui qu'il avait lancé à son frère à chaque fois qu'il l'avait vu revenir avec un sourire niais de ses promenades avec Henriette ou encore qu'ils échangeaient des œillades complices. Oh, comme il avait détesté Louis dans ces moments-là ! Sa femme aussi, mais c'était tellement plus dur d'être trompé par son propre frère.

C'est pour ça que le duc d'Orléans se décida à se lever de son siège. Pas parce qu'il était spécialement épris de sa femme, pas parce qu'il ne voulait pas que son aîné déclenche un incident diplomatique, mais parce que ça faisait mal d'être cocufié par sa fratrie alors que les chairs issues d'un même ventre n'étaient pas censées commettre des actes aussi barbares. Il ne pouvait pas laisser la grande sœur d'Henriette flirter avec son amant comme son grand frère à lui avait flirté avec son épouse. Et, pour ça, il n'avait aucune autre solution que se glisser, de façon très peu discrète, entre eux deux.

« Alors, comment allez-vous, par ici ? s'enquit Philippe en s'accoudant à la table, juste à côté de Marie. Est-ce qu'il fait plus frais ? Oui, on dirait qu'il fait plus frais. Est-ce grâce aux belles fenêtres qui ornent ce côté-là de la salle. Sentez-vous cette délicieuse odeur d'oranger ? Ah, au temps pour moi, c'est à cause de la galette.

-Mon frère, que fais-tu à cette table ? s'impatienta Louis.

-Moi ? Je fais la conversation, prétendit son frère. Ma chère ! ajouta-t-il à l'attention de la sœur d'Henriette. Je crois que votre frère voulait vous parler de quelque chose. C'était Joseph, je crois, ou bien Henry. En tout cas, ce n'était pas Charles. Enfin, il ne me semble pas... Vous devriez aller lui demander ce qu'il voulait, ça avait l'air important. »

La princesse anglaise jeta un regard de biche aux abois à Louis, visiblement frustrée de devoir mettre fin à leur bagatelle, mais il ne pouvait pas faire grand-chose. Il savait que Philippe mentait mais toute la table était témoin de leur échange et ces dames n'avaient aucune raison de ne pas croire qu'on réclamait Marie à une autre table. Ce serait fort indélicat de la part de Louis de décréter que les désirs des princes alliés n'avaient aucune importante. Alors, après voir lancé un regard furibond à Monsieur, il inclina la tête en direction de l'objet de ses désirs pour lui indiquer de se lever. Philippe s'assit aussitôt à sa place.

« Mon frère, peux-tu m'expliquer ce que tu fabriques encore ? grogna le roi.

-J'aime bien être ici, répliqua Monsieur. Les dames sont toujours d'une agréable compagnie pour moi. Pas pour la même raison que pour toi, évidemment. J'aime parler bijoux et fanfreluches.

-Les fèves n'ont pas toutes été tirées encore. Retourne t'assoir à ta table et ensuite tu pourras converser avec elles.

-Je me disais que changer d'emplacement serait peut-être judicieux. Après tout, il s'en est fallu de peu que je sois une petite fille, moi aussi.

-Mon frère, sois sincère : cherches-tu encore à me faire honte ?

-Non, siffla soudain Philippe. Je fais tout, au contraire, pour que tu n'aies pas honte. »

Il attrapa brusquement Louis par son foulard de soie blanche et le tira jusqu'à lui. Un ou deux mousquetaires se dépêchèrent vers la table, mais ils s'immobilisèrent en remarquant que leur souverain ne faisait rien pour se dégager. Louis se laissait toujours faire par son frère, eût-il des gestes violents, et il écoutait toujours ce qu'il avait à dire. Toute l'attention du salon s'était tournée vers eux.

« Je te protège, chuchota Philippe dans un filet de voix, de la honte de mettre dans ton lit la sœur de ta maîtresse. Pas particulièrement pour Henriette, pas pour toi, mais parce qu'une telle trahison est cruelle, pour n'importe qui. »

Louis se figea totalement dans la poigne de son frère. Il se donnait au moins la peine de culpabiliser, même si ça ne l'empêchait de s'obstiner à retrouver Henriette quasiment chaque jour. Il devait commencer à avoir mal aux cervicales, et pourtant, il ne bougeait pas. Tout son regard et son expression de reproche (dirigée à la fois contre Philippe et contre lui-même) était fixée sur son frère.

« Et toi, tu ne te tournerais pas vers ses frères, si tu le pouvais ? chuchota-t-il furieusement, le front rouge d'embarras.

-Ce serait presque de l'inceste, rétorqua Philippe après s'être quand même donné la peine de réfléchir à la question. Sur le principe, bien sûr. »

Il sourit, relâcha le col de son aîné et ajouta d'une haute voix enjouée :

« Je n'aime que toi, cher frère, tu le sais.

- Bien sûr, lança Louis en rajustant son ruban. Nous nous vouons tous deux une fidélité sans faille. »

Il retourna lentement à sa table sans regarder Marie et, après avoir fait le tour de ses trois frères, la jeune femme fut obligée de revenir vers Monsieur, ridicule et mortifiée.

« Vous vous êtes trompé, lâcha-t-elle laconiquement.

-Oh, vraiment ? fit le duc d'Orléans en haussant des sourcils surpris. Vous m'en voyez navré. Bien, je vous rends votre siège. »

Il se leva et regagna sa place en se retenant de justesse de s'avachir sur sa chaise. Il savait bien qu'il avait été suffisamment insolent comme ça en attrapant le roi par le jabot et en le forçant à rester penché sur lui jusqu'à ce qu'il ait fini de lui dire ce qu'il avait à lui dire. Autant ne pas aussi se montrer débraillé.

Le duc d'Orléans pensait que son frère allait rester fâché contre lui pendant au moins trois jours, mais non, il se releva de table à peine quelques minutes plus tard pour le rejoindre.

« Me ferais-tu l'honneur d'être mon ambassadeur ? lui demanda-t-il avec un sourire en lui tendant le bras. »

Telle était la coutume de la galette des rois à Versailles : il y avait deux fèves pour les hommes, quatre fèves pour les femmes et chacun des rois et reines devait choisir un ambassadeur pour aller « rendre visite » aux autres et leur décrire les merveilles d'un pays imaginaire. Il fallait aussi se montrer diplomatique envers les différents ambassadeurs en faisant des bons mots sur les particularités de leurs – réels – domaines respectifs. Visiblement, son frère avait eu la fève de sa tablée. Philippe était étonné qu'il l'ait choisi.

« Bien sûr, sourit-il quand même en prenant son bras. »

Ils se dirigèrent vers la table d'Henriette et Philippe bouscula sa femme exprès pour qu'elle se cogne à sa sœur Marie.

« Oh, heu… est-ce que tu aurais envie d'être mon ambassadrice ? demanda alors spontanément la princesse. »

Le duc d'Orléans sourit, leur jeta un coup d'œil puis croisa le regard de son frère. Louis aussi lui souriait d'un air complice.

« Moi aussi je n'aime que toi, mon frère, dit-il dans un fulgurant moment de tendresse fraternelle.

-Bien sûr, nous nous vouons tous les deux une fidélité sans faille, répondit Philippe avec humour. »

Ils pouffèrent ensemble. Rien ne valait un bon goûter innocent à base de galette des rois pour continuer à être frères.