Guillaume de Baskerville & Adso de Melk (Le nom de la Rose)

Il fait nuit + Pléthorique


« C'est probablement une abondance pléthorique de sang dans les reins qui cause des douleurs au bas du dos et de l'irritabilité, expliqua un moine en conduisant Guillaume dans les couloirs humides de l'abbaye. Ça arrive parfois à nos novices en hiver, notamment à l'approche des interrogations. Je pense que vous voir lui fera du bien. Enfin, si vous possédez de bons souvenirs en commun. Comment s'est passé votre voyage ensemble ? Je ne voudrais pas que des souvenances douloureuses lui provoquent des congestions supplémentaires.

-Si ma vue lui provoque un changement d'humeurs, ça n'aura certes aucun rapport avec son sang, rétorqua le frère Franciscain avec son humour pince-sans-rire habituel. Dites-moi, Adso vous a-t-il paru… changé entre le moment où il a quitté votre monastère pour les campagnes d'Italie et celui où il est revenu ?

-Plutôt, oui. Il nous avait habitués à être un garçon assez ordinaire, sage, pétris d'humilité, attentif aux leçons des anciens, studieux… un peu insolent, par moments, mais c'était de son âge. Alors que maintenant… il est sans cesse de mauvaise humeur ou bien la mélancolie vissée au cœur et il veut tout percer à jour, tout le temps, peu importe les sujets !

-Hum… La curiosité intellectuelle est une belle qualité, pourtant.

-Pas chez nos novices, vous le savez bien, frère Guillaume ! Ils ne sont pas encore assez mûrs pour s'interroger sans dévier vers l'hérésie ou toute autre sorte de pensée malheureuse ! »

L'ancien professeur du jeune étudiant incriminé ne répondit pas. Il se sentait un peu coupable. Il savait que c'était sa rigueur d'analyse et sa soif de vérité objective qui avaient déteint sur Adso. Mais c'était des qualités de moins en moins appréciées au sein de leurs confessions. Il n'avait jamais voulu lui attirer des ennuis.

« Voici le dortoir des novices, lui indiqua son guide en s'arrêtant devant une porte. Tous les autres sont à la confession en ce moment, vous devriez être seuls. Bonne après-midi, frère Guillaume. »

L'estomac un peu serré, autant de l'excitation de revoir son apprenti et ami après tous ces mois que de l'angoisse de ce qu'il allait trouver, Guillaume poussa le battant usé et humide et pénétra dans la pièce. Il faisait très sombre à cause de la nuit qui était déjà tombée et du mauvais temps, mais les torches accrochées sur les murs du dehors permettaient de distinguer au moins les silhouettes des lits. Au fond, lové au milieu des couvertures de l'un d'eux, se trouvait un adolescent.

« Adso…, murmura le moine en s'approchant pour lui poser irrésistiblement la main sur l'épaule. Adso ?

-Q… Quoi ?! »

Un frisson parcourut la silhouette prostrée dans les draps et Adso se retourna en s'emmêlant dedans, sa soutane brune remontée jusqu'aux genoux. Il avait encore ses cheveux châtains, épais et soyeux; comme ses études n'étaient pas finies, il n'avait pas encore été tonsuré. Ses yeux bleus brillaient d'un éclat las et triste et il avait des cernes. Il eut quand même un élan immédiat, en découvrant Guillaume, qui le porta vers lui.

« Maître… Je n'arrive pas à croire que ce soit vous, balbutia-t-il en se laissant tomber de son lit.

-Et pourtant, c'est bien moi, plaisanta le Franciscain en lui posant la main sur la joue. Comment vas-tu, Adso ? On m'a dit que tu avais du vague à l'âme en ce moment.

-C'est… c'est pour ça que vous êtes là ?

-Commençons par te démêler de ces couvertures. Ce n'est pas une posture très convenable pour discuter. »

Avec un sourire amusé, Guillaume attrapa les draps et aida son apprenti à s'en débarrasser. Puis, alors qu'il allait reprendre la parole, Adso se faufila dans ses bras et le serra contre lui de toutes ses forces.

« Je suis très heureux de te revoir, moi aussi, souffla le Franciscain, touché, en lui retournant l'étreinte. Adso, qu'est-ce qui se passe ? Dois-je supposer que ça a un rapport avec notre petite aventure d'il y a quelques mois ?

-Vous ne pouvez pas vous empêcher de supposer, n'est-ce pas ? murmura l'adolescent, avec un sourire, contre sa soutane. À dire vrai, je ne saurais pas dire exactement ce qui m'arrive… La tristesse et la colère ne m'ont pas quitté depuis notre séparation dans les montagnes…

-Je n'aurais pas dû te laisser repartir seul après tout ce qu'il venait de nous arriver. Je suis désolé, Adso. J'étais découragé et misérable, je n'ai pas agi comme un maître l'aurait dû.

-Non, ne soyez pas désolé. Vous aviez raison. Ce n'était pas partir avec vous sur un coup de tête qui a réglé mes problèmes. »

Après avoir accordé à l'adolescent encore quelques secondes, Guillaume l'écarta doucement et lui proposa :

« Allons marcher un peu dans le cloître. Ce sera plus agréable que ce dortoir obscur, non ? Et je ne voudrais pas tomber sur les romans d'amour courtois que tu caches sous ton oreiller. »

C'était un tel plaisir de taquiner son apprenti ! Il n'avait pas souvent l'occasion de plaisanter avec les gens qui l'entouraient, à part avec ses amis proches… à part avec Adso… Ils avaient partagé tant de souvenirs et tissé des liens si étroits ensemble, il avait l'impression qu'ils étaient presque toujours sur la même longueur d'onde. En tout cas, Adso comprenait ses blagues… enfin, la plupart du temps… et ils pouvaient se taquiner sans mal !

Cette fois-ci, pourtant, le jeune Bénédictin ne parut pas emballé par son idée.

« Il fait nuit, marmonna-t-il avec déprime. Il n'y aura rien à voir non plus dans le jardin.

-Tu marques un point, admit Guillaume, mais au moins, nous seront dehors. Allez, viens. Rien de mieux qu'une bonne balade pour s'éclaircir l'esprit. »

Adso lui prit le bras, mais uniquement parce qu'il était là, qu'il le voyait pour la première fois depuis des mois, et que le Franciscain attendait patiemment en lui tendant le coude. Et puis, il était toujours son novice… Alors, il régla son pas sur le sien et descendit avec lui dans le jardin.

Dehors, l'air était « revigorant », certes… Il était même glacial. Le jeune homme frissonna et Guillaume le serra contre lui pour l'entrainer sous les toits couverts du déambulatoire.

« Ah, frère Guillaume ! s'exclama le frère apothicaire, celui qui l'avait conduit aux dortoirs, en accourant vers eux dans la neige. Vous l'avez fait quitter le lit ! Mais vous ne devriez pas trop le promener ainsi dehors. Les humeurs qui l'agitent risqueraient de refroidir brusquement sous l'effet de la température et occasionner…

-Frère Friedrich, avec tout le respect que j'ai pour vous, coupa Guillaume, ce garçon n'est pas saisi de maux de sang fulgurants. Il est fatigué par les épreuves qu'il vient de traverser, il a trop froid en cette saison difficile, il est anxieux à cause de ses examens… De plus, la nuit tombe dès le milieu de l'après-midi et ce n'est pas propice à la joie et aux bons espoirs.

-Mais… mais… sa langueur…

-Être un peu chagriné de temps en temps peut arriver à tout le monde. Laissez-moi faire, poursuivit le Franciscain en se tournant vers son apprenti pour lui sourire. Je vais lui parler. »

Ils s'éloignèrent à l'autre bout du jardin en croisant d'autres Bénédictins et les co-novices d'Adso, au loin, qui suivaient leur maître pour se rendre à la prière. Ils lui jetèrent tous un coup d'œil qui en coin, qui carrément de travers. Ils avaient tous entendu parler de sa fugue en Italie, lors des campagnes militaires de son père, et de son court passage au service du grand Guillaume de Baskerville, en temps qu'apprenti. Tous l'enviaient d'avoir eu cette chance ! Le Franciscain était admiré dans toute l'Europe pour son éloquence et la finesse de son esprit, même si elles le conduisaient parfois à faire preuve d'un sacrilège orgueil.

Et puis, ils avaient l'air de s'entendre si parfaitement, le maître et le novice. Adso était accroché à son bras et frère Guillaume ne cessait de lui parler en souriant. À un moment, le jeune homme s'immobilisa carrément au milieu du jardin et déclara :

« Maître, je veux repartir sur les chemins avec vous.

-Adso, rétorqua son mentor avec tristesse, ce n'est pas une bonne idée. L'échec de la dispute qui eut lieu à l'abbaye a consolidé la position de Bernard Gui, du Pape et m'a mis dans une fâcheuse posture. C'est trop dangereux pour toi de m'accompagner.

-Ça m'est égal ! Je… ne suis pas prêt à retourner aux études du couvent de Melk, confessa-t-il d'une voix plus basse et douloureuse. J'ai l'impression de ne plus comprendre ce qu'ils m'enseignent, entre ce que j'ai vu et ce que vous m'avez appris et toutes les choses qu'il convient… qu'il convient de croire et de penser. J'ai besoin de vous, s'il vous plaît.

-Je…

-Et je me sens tellement heureux à vos côtés. Vous m'avez redonné le sourire en seulement quelques minutes alors que le frère apothicaire teste ses préparations sur moi, sans succès, depuis des jours. S'il vous plaît, Maître… Ne me laissez pas comme ça. »

Guillaume le dévisagea longuement et, finalement, lui sourit. Il secoua la tête avec une exaspération affectueuse et lui donna une petite tape dans l'épaule.

« Très bien, capitula-t-il. Mais tu sais que je vais devoir négocier avec ton abbé pour qu'il te laisse sortir d'ici et qu'il me confie ta garde.

-Je ne m'inquiète pas trop pour ça, se moqua Adso, vous adorez exercer votre capacité de persuasion.

-Ce serait dommage de ne pas exploiter ce don de Notre Seigneur, rétorqua son maître avec son expression la plus faussement modeste. »

Le jeune homme rit et Guillaume sourit avec soulagement. Il avait vraiment été inquiet quand on lui avait qu'Adso dépérissait. C'était pour ça qu'il était venu depuis la France, même au plus fort de l'hiver, même quand la nuit déprimante ne donnait aucun espoir pour l'avenir… Parce que son apprenti était celui qui lui rappelait qu'il y avait toujours de l'espoir, quelque part, chaque jour.