Robin de Locksley « Robin des Bois » & Gilles l'Écarlate (Robin des Bois : Prince des voleurs)
Bourrasques + Récréatif
Gilles ne pouvait pas s'empêcher de bâiller à s'en décrocher la mâchoire tandis qu'ils trottinaient dans la campagne. Il en serait presque tombé de son cheval, un bel animal blanc à la crinière et aux pattes noires, très calme et affectueux, qui trottait allègrement derrière la monture de Robin. L'étalon n'avait pas besoin de sa concentration pour avancer, lui… Il avait parfaitement bien dormi la nuit précédente et n'avait certainement pas une gueule de bois. Quelle chance ! Parfois, Gilles regrettait de ne pas être un cheval.
Le jeune homme bâilla encore une fois et s'étira les épaules, en tout cas autant qu'il le put en conservant les rennes en mains. Après quoi, il frissonna et rentra le nez dans le col de son écharpe. De froides bourrasques parcouraient la lande depuis le matin, comme si la nouvelle année se devait de montrer à quel point elle serait aussi puissante et capricieuse que les précédentes. Gilles aurait donné n'importe quoi pour être dans son lit.
« Eh bien, mon frère ? On a du mal à évacuer tout le vin de l'autre soir ? le taquina Robin en se tournant vers lui sur son étalon brun.
-Non… Je crois surtout que la nuit a été courte, bâilla Gilles en s'étirant de nouveau. Pourquoi est-ce qu'on doit faire le tour des villages aussi tôt ?
-Parce que je gage que nombre de paysans ont fini dans le même état que toi ! Ne t'inquiète pas, ça ne prendra pas toute la journée. Je veux juste m'assurer qu'il n'y a pas eu de gros problèmes et adresser à nos gens mes vœux de bonne année.
-Aucun seigneur, dans les villages où j'ai vécus, ne s'est jamais donné cette peine, objecta le cadet en esquivant une ornière.
-Tout le monde ne le fait pas, c'est vrai, admit Robin. Beaucoup préfèrent attendre leurs tournées ordinaires de début d'année pour distribuer leurs vœux.
-Et toi ? Tu t'inquiètes vraiment des jeunes hommes de ton comté qui auraient pu abuser de la boisson et se retrouver à cuver dans un coin depuis des heures ?
-À vrai dire, j'espérais surtout aérer l'esprit de mon petit frère. Mais je me suis dit que nous pouvions bien ramasser quelques adolescents en chemin, si nécessaire.
-Fabuleux… Et pourquoi si tôt le matin, donc ?
-Ne fais donc pas la tête ! Prends ça comme une randonnée à la fois primordiale pour accomplir notre devoir et récréative.
-Ça ne répond pas du tout à ma question, marmonna Gilles en jetant un regard morose aux champs drapés par la lumière matinale qui perçait parfois à travers les nuages. »
C'était stupide ! Ils ne pourraient même pas rendre visite à tous les hameaux de leurs possessions, il y en avait bien trop ! En fait, son frère devait juste être dans la « démonstration », comme d'habitude. Il devait avoir envie de montrer à quel point il était consciencieux, généreux, tolérant, indulgent avec ses paysans. Et ça n'avait aucun rapport avec lui ! Il ne l'avait amené que pour l'embêter.
« Hum… À la réflexion, tu n'aurais peut-être pas dû venir, observa Robin au bout d'une petite demi-heure en lui retournant un regard inquiet. Tu étais encore plus soûl hier que je le pensais, on croirait que tu vas tomber de cheval d'un moment à l'autre. Arrête-toi.
-Non, ça va, soupira Gilles en bâillant. Il conduit très bien tout seul.
-Il ne t'empêchera pas de vider les étriers si jamais tu te rendors d'un coup. Nous ne sommes pas si loin du château. Fais demi-tour. J'ai quelques personnes à aller voir à la ville, je rentrerai plus tard.
-Tu as changé d'avis ? Je croyais que c'était notre balade digestive d'après le jour de l'an.
-Je ne peux pas te demander de rester à cheval dans cet état, répéta le noble.
-Bon… Très bien. Si tu insistes, je ne tiendrai pas les rennes dans cet état. »
Gilles tira sur sa longe pour que l'animal s'arrête. Il en dégringola plus qu'il n'en descendit et, à la grande surprise de son frère qui s'était immobilisé lui aussi, il attrapa sa tunique et sa selle de cuir pour pouvoir se hisser derrière lui.
« Qu'est-ce que tu fais ? s'étonna Robin en le sentant passer ses deux bras autour de lui.
-Je cesse de mener mon cheval, comme tu me le demandes, répliqua son cadet. Je ne risque pas de tomber, là. Attrape sa longe, je ne voudrais pas qu'il s'enfuit. C'est le seul qui se moque que je n'aime pas trop les chevaux.
-Oui, je suis sûr que vous avez une très belle connexion, tous les deux. Ne me vomis pas dessus. »
Le noble se pencha légèrement pour récupérer la bride de l'animal et fit reprendre son chemin au sien.
« Je peux savoir ce qui t'a fait changer d'avis ? s'enquit-il tandis qu'ils trottinaient sur les cailloux de la route.
-Quel avis ? marmonna Gilles. Je n'ai pas eu le choix. Tu m'as emmené de force.
-De force ! De force, il ne faut quand même pas exagérer. Tu aurais pu rentrer si ça te dérangeait tant que ça.
-Je ne voudrais pas que tu t'ennuies de moi, rétorqua le jeune noble en enfouissant son nez contre le dos de son aîné, qui sentait si bon et qui était si chaud.
-Quel enfant tu fais, commenta Robin en souriant. »
Au cours du reste du trajet, Gilles se mit à somnoler, puis s'endormit carrément tandis que les deux animaux trottinaient gaiement à travers la campagne. Lorsqu'il se réveilla en tressaillant, ils s'étaient arrêtés devant une boulangerie qui sentait bon le pain frais. En se redressant, il aperçut son frère un peu plus loin qui reconduisait un adolescent complètement éméché chez une paysanne debout sur le pas de sa porte. Sur son cheval, il y avait un autre jeune homme qui bavait et marmottait, toujours en train de décuver.
« J'ai bel et bien retrouvé des garçons trop soûls sur le bord de la route, déclara-t-il en revenant vers Gilles d'un pas léger. Alors, je les ai hissés sur ton cheval et je les ai ramenés chez leur mère. Tu veux manger un morceau de brioche aux noix ? C'est consistant, ça devrait te caler l'estomac. Je ne veux pas que tu rendes le contenu de ton estomac sur mon épaule pendant le trajet.
-C'est une idée fixe chez toi aujourd'hui, railla son cadet, les mains déjà tendues pour recevoir la bonne nourriture.
-Et toi, je crois que tu ne sais pas dans quel état Jake t'a retrouvé ce matin. »
Gilles fit la moue et se laissa glisser à terre pour mieux déguster son repas. En fait, il était tellement mal avant de partir qu'il n'avait pas pris de petit-déjeuner. Et, bon sang, maintenant que le soleil était un peu plus haut dans le ciel pâle, qu'est-ce qu'il avait faim !
Comme il faisait encore très froid à cause du vent, Robin l'invita à s'abriter sous l'avancée du toit de la taverne, fermée pour les raisons que l'on devine, et ramener le deuxième adolescent chez ses parents. Puis, il revint le voir et prit un morceau de brioche aux noix lui aussi, qu'il dévora avec appétit.
Robin avait vraiment des choses à faire à la ville la plus proche alors il attendit un peu que la matinée avance, assis sur un banc au soleil avec son frère. Celui-ci le vit bien le surveiller du coin de l'œil, vérifier qu'il reprenait de l'énergie et des couleurs et qu'il était de nouveau en état de repartir. Il profita cependant au maximum du moment et laissa le soleil hivernal lui caresser les joues, l'épaule appuyée contre celle de son frère. Les chevaux, eux, buvaient tout leur soûl l'eau cristalline d'un abreuvoir.
Puis, Gilles reprit le chemin du château pendant que Robin se rendait à ses affaires. La journée avait beau être froide, elle était quand même très belle et il se prit à lancer sa monture un petit galop à travers la campagne. Un sourire lui monta aux lèvres. Elle était vraiment agréable, cette nouvelle année.
