Aux lecteurs qui, la semaine dernière, ont lu le chapitre pendant la première heure qui suivait sa parution: j'avais posté ce chapitre-ci au lieu du vrai chapitre 2 :( Il vous faut donc relire celui de la semaine précédente que vous avez manqué. Avec toutes mes excuses pour ce raté! En particulier à celle qui m'a laissé une mignonne petite review au sujet des crêpes: c'est ton commentaire qui m'a fait réaliser mon erreur! ^^ Encore merci...

Chap 3

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Draco rentra chez lui comme un automate, de façon instinctive et sans réfléchir. Il prit une douche, se changea et s'enferma dans son laboratoire pour se vider l'esprit sur des ingrédients à découper et des chaudrons à surveiller.

Il resta dans cet état de confusion tout le week-end, et même le début de la semaine, oubliant de manger jusqu'à se sentir un peu faible, se disant qu'il devait aller dormir pour s'apercevoir que le jour se levait… Il se sentait flou, embrouillé comme s'il avait bu trop d'alcool, troublé et perplexe.

Il ne regarda pas une seule fois les photos de Potter sur son ordinateur, mais dans la poche de son pantalon, il serrait parfois convulsivement le poing autour du bout de papier où était noté son numéro.

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Draco ne savait pas quoi faire et l'indécision le rongeait. Il y avait eu cette nuit merveilleuse, pleine de souffrance, de tendresse et de plaisir… et puis il y avait le prochain vendredi soir qui se profilait à l'horizon et il savait bien que rien ne serait plus pareil.

Tomas allait revenir, les séances habituelles allaient reprendre, Potter serait libre de sa cage et Draco pourrait même le faire jouir, mais tout serait différent. Quelque chose avait basculé pendant la dernière séance, quelque chose avait changé et ils ne pourraient plus revenir en arrière.

En son for intérieur, Draco savait même que les séances du vendredi soir étaient comptées, qu'ils approchaient de la fin, ou du moins de la fin de sa participation. Dans quelques temps, dans quelques semaines, même si Tomas et Potter continuaient ensemble, ils continueraient sans lui. Parce qu'il ne supporterait plus d'y assister, il ne supporterait plus de voir Potter humilié, rabaissé, asservi par des ordres ou des gestes abjects, de le voir crier de douleur sans être récompensé, de le voir tremblant de froid ou d'épuisement, de le voir se taire quand Tomas pouvait se montrer cruel ou injuste, de le voir avili quand lui, il ne voulait que le magnifier et lui donner du plaisir.

Ce qui avait changé, c'était peut-être lui, c'était peut-être son regard, mais la raison n'avait pas d'importance. Ou il allait refuser de venir ou il finirait par se confronter avec Tomas, mais l'échéance approcherait inexorablement…

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Alors, puisque de toute façon la fin était proche, Draco n'avait plus rien à perdre. Il prit son téléphone et envoya un SMS à Potter.

« Désolé pour l'autre soir, j'étais pressé. Dispo pour une bière ou un resto ce soir ? »

La réponse vint, une longue heure d'attente et de cigarettes plus tard :

« Le soir en semaine, c'est un peu compliqué pour moi, avec les gosses. Je pensais plus à un café le midi… Ou sinon, tu viens manger à la maison ce week-end ? Ça vaut pas un resto, j'en conviens, mais tu devrais ressortir vivant de chez moi » assorti d'un smiley qui rigole.

Frissonnant d'une étrange sensation dans le ventre, Draco écrivit aussitôt, pour tenter sa chance, pour voir la réaction de Potter…

« Vendredi soir ? »

« Jamais dispo le vendredi soir. Samedi soir, 19h. Apporte du vin si tu veux en boire »

Le vendredi soir restait le soir de Tomas et Draco avait été stupide de s'imaginer qu'il pouvait supplanter le Maître de Potter. Mais avoir proposé une date, c'était déjà accepter l'invitation et maintenant, il s'était engagé pour aller dîner chez Potter. Avec ses gosses…

Et Draco n'arrivait pas à savoir si c'était une bonne ou une mauvaise chose.

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Mais avant ce dîner, il y avait la séance du vendredi soir et c'était déjà une étape à franchir.

Ce soir-là, Draco ne prépara pas le dîner. Il n'était pas d'humeur, il n'avait pas envie de faire quoi que ce soit pour Tomas, et puis il n'était pas sûr d'avoir très faim pendant la soirée. En revanche, il emmena une bouteille de vin, parce qu'il était par contre à peu près sûr qu'il aurait envie de boire.

Potter apparut, nu et sans cage, avec ses cheveux en bataille et son regard baissé, avec ses lèvres douces et son collier. Tomas commença à en faire le tour, comme un prédateur autour de sa proie, ou comme un propriétaire qui vient inspecter son bien. Il remarqua tout de suite les deux légères marques du vendredi précédent qui persistaient sur les fesses de Potter et les apprécia d'un sourire gourmand. Et il remarqua aussi l'hématome bleu-vert qui ornait la cuisse de Potter et il fronça les sourcils.

Draco également, parce que cet hématome n'était pas de son fait.

– Qu'est-ce que c'est que ça ?

– Un bleu, Maître. Je me suis pris un sortilège au travail et je me suis cogné sur un meuble…

– Silence ! Je ne te demande pas de te justifier, fit Tomas d'un ton sévère en appuyant du doigt sur l'hématome.

Potter se tortilla pour fuir la douleur sur sa cuisse et la main de Tomas claqua encore plus fort sur la peau déjà marquée. Draco soupira en silence pour se maîtriser; il désapprouvait déjà.

Tomas passa quelques longues secondes à insister de ses phalanges pliées partout où la peau n'avait pas une couleur normale jusqu'à ce que Potter reste absolument immobile sous la douleur. Puis il se redressa, attrapa sa mâchoire en le forçant à ouvrir la bouche et cracha à l'intérieur.

– N'oublie pas qu'il n'y a que moi qui aie le droit de marquer ton corps ! Et éventuellement mon ami…

Draco se renfrogna au fond du canapé et avala une gorgée de vin.

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Tomas fit livrer des plats d'un quelconque traiteur indien et ils mangèrent tranquillement, Potter à genoux à côté de la chaise de son Maître, comme avant. Draco se sentait plutôt taciturne, mais ce soir Tomas avait de la conversation pour deux et il raconta en long, en large et en travers son voyage à l'étranger, et surtout les quelques clubs qu'il y avait fréquentés.

Évidemment, Potter fut à peine nourri. Il reçut juste deux ou trois morceaux de viande qu'il dut aller lécher par terre, et il n'eut rien à boire. Heureusement, c'était une séance courte et pas une nuit complète, et Draco s'inquiéta de ce que pourraient être ces séances longues s'il n'était pas là. Rien à boire, rien à manger, dormir par terre, nu, en plein hiver, après des séances de discipline trop sévères… Pourrait-il vraiment s'abstenir d'être présent… ?

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Pour l'instant, Tomas semblait d'humeur raisonnable ce soir. Pour la séance de discipline, il se contenta d'attacher Potter les bras en l'air comme ils le faisaient habituellement et de le fouetter. Bien sûr, le fouet était sévère; bien sûr, les coups dérapaient régulièrement du dos et des fesses vers l'hématome sur sa cuisse et il jubilait de voir Potter se tortiller sur le côté; bien sûr, il lui avait mis quelques accessoires plus ou moins désagréables : pinces à seins et sur les testicules, une sorte de pièce de cuir reliée à un poids et qui les tractait vers le sol… mais Draco restait méfiant.

Il se montrait prudent, un peu distant avec Potter, de crainte que sa trop grande douceur envers lui ne rende Tomas encore plus sévère, mais Potter ne semblait pas le vivre très bien. Il gémissait plus que d'habitude, il secouait la tête, il tentait de se glisser vers lui dès que Draco approchait ses mains. Il était clairement en manque de sensations apaisantes et de « récompenses ».

Draco finit par céder et se camper face à Potter pour pouvoir le caresser davantage et soulager un peu sa douleur. Quelques minutes, il retrouva le bonheur de l'effleurer du bout des doigts, de chérir les creux de son ventre, de flatter doucement son sexe qui restait étrangement amorphe ce soir…

– Eh bien ! ricana Tomas. Je t'aurais cru plus réactif après un mois enfermé dans une cage !

Malgré la douleur du fouet et des autres instruments, et sous les attentions de Draco, Potter finit par bander et se retrouver rapidement sur le fil de l'orgasme, mais un coup de fouet passa un peu trop près de ses mains – toucha sans doute le sexe ou le ventre de Potter à en juger par son cri aigu – et Tomas ricana à nouveau.

– Arrête. Il n'a pas le droit de jouir.

Et devant son froncement de sourcils et son regard sombre, il ajouta aussitôt :

– Oh, il ne t'avait rien dit ?… Après Locktober, c'est No Nut November…

Et brusquement, Draco comprit mieux le choix rapide de Potter la semaine passée : il n'était pas à trois jours près pour porter sa cage; par contre, obtenir un orgasme au milieu de deux mois d'abstinence n'avait pas de prix…

– Et pour décembre, qu'est-ce que tu vas trouver comme prétexte ?! grogna Draco.

Il ne doutait pas que Tomas avait prévu cette abstinence forcée en partie pour le punir, lui. Il aimait trop caresser et faire jouir Potter pour qu'il ne veuille pas le priver de ça un peu plus longtemps. Sa seule consolation, c'était que Potter avait eu au moins deux orgasmes le vendredi précédent.

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Mais ce fut comme si cet orgasme manqué avait déchaîné le côté vicieux de Tomas. Il se mit à frapper un peu plus fort sur un Potter qui n'en pouvait déjà plus, et puis rapidement, il abandonna son fouet et la position attachée pour le mettre à quatre pattes au milieu du salon. Sans douceur, il lui enfonça un spéculum dans l'anus et tourna la vis jusqu'à ce que le cul de Potter soit béant, ouvert de plusieurs centimètres et il urina à l'intérieur. Puis d'une main dans ses cheveux, il releva de force sa tête baissée pour aller baiser sa bouche si durement que des larmes réflexes perlaient au coin des yeux fermés de Potter.

– Il est à toi, ricana Tomas quand il eut enfin éjaculé sur son visage.

Draco regretta amèrement que cette phrase ne soit pas vraie.

– Merci bien. Tu sais toujours si remarquablement me couper l'envie.

Tomas joua encore un peu avec sa « chose », lui enfonçant dans cet anus maintenu ouvert, des godes de diverses longueurs ou épaisseurs, puis il finit par se lasser, lui enlever le spéculum et le laisser en position de repos à leurs pieds.

– Et ne salis pas mon tapis avec ton cul ou je te le fais lécher !

Draco soupira intérieurement de cette séance qui semblait enfin achevée. Il restait environ une demi-heure avant que Potter ne disparaisse. Une demi-heure à continuer à songer à autre chose, à se souvenir de son visage ravagé par l'orgasme la semaine passée, à se souvenir de la façon dont Potter l'avait caressé quand ils avaient « fait l'amour », à se souvenir de son sourire tendre et un peu triste au moment de partir…

Ne surtout pas penser à aller dîner demain soir chez Potter sinon il allait défaillir d'angoisse.

Draco se leva pour aller se resservir un verre de vin dans la cuisine et ramena machinalement un verre d'eau pour Potter.

– Merci, Monsieur…

Qui t'a autorisé à parler ?! bondit Tomas en ricanant comme si on venait de lui offrir une surprise. Je trouve que tu parles beaucoup trop, ce soir. Tu as pris de mauvaises habitudes…

Il se leva et revint avec un bâillon qu'il lui enfourna dans la bouche et serra au maximum. Un bâillon qui ressemblait à un petit sexe et qui pénétrait si loin dans la bouche de Potter qu'il passa une demi-heure à ne pas pouvoir déglutir, à baver sur son torse et à lutter contre les haut-le-cœur.

Et si Draco avait pu trouver ce bruit érotique en d'autres circonstances, il passa une demi-heure à étouffer sa colère et à ressasser son erreur.

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ooOOoo

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Le lendemain soir arriva trop vite. Bien trop vite.

Draco n'avait trouvé le sommeil qu'au petit matin, trop écœuré, trop agacé, envers Tomas et envers lui-même, pour parvenir à s'endormir avant. Et ses rêves, contrairement à la semaine passée, ne furent ni agréables, ni reposants.

Il se traîna toute la journée du samedi, fumant sur son balcon cigarette sur cigarette dans un pâle soleil d'hiver. Il tenta une sieste pour essayer d'avoir moins mauvaise mine pour la soirée, mais ce fut peine perdue, alors il passa un long moment sur son canapé, son ordinateur sur les cuisses à se repasser des photos de Potter.

Ce soir, il allait devoir faire la jonction entre les trois Potter : le père de famille chez qui il allait dîner, le soumis du vendredi soir… et celui que Potter n'était qu'avec lui : un homme à genoux mais avec un sourire légèrement effronté, avec qui il avait fait l'amour au milieu de la nuit, qui lui avait préparé son petit-déjeuner et pour qui il avait passé des heures à confectionner un gâteau au chocolat digne d'une grande pâtisserie. Et Draco ne savait pas comment il allait réussir à faire coïncider ces trois versions de Potter dans son esprit. Ni quelle était celle qui lui plaisait le plus.

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Évidemment, il se retrouva dans la rue de Potter avec dix minutes d'avance et il dut patienter dans l'ombre et dans le froid pour ne pas paraître impoli. Il ne voulait surtout pas penser à ce qui l'attendait, ni aux enfants de Potter, ni à ce qu'ils allaient devoir se dire après tant d'années parce que dans cette réalité-là, ils ne connaissaient pas… il s'efforçait de ne penser à rien parce que tout était un motif d'angoisse et de retour chez lui sans même avoir sonné chez Potter. Il alluma une cigarette, la fuma rapidement et se lança un sortilège de fraîcheur pour ne pas arriver en sentant le tabac.

Et puis, il fallut bien se résoudre. Il était l'heure, passée de quelques minutes, et il ne voulait pas non plus arriver en retard. Il remonta la petite allée, s'avança jusqu'à la porte et sonna avant même de réfléchir. Se jeter dans le bain avant de faire demi-tour.

Il entendit une cavalcade de petits pieds dans la maison, aperçut un rideau bouger à l'étage et la porte s'ouvrit… sur la fille de Potter.

– Papaaa ! C'est le monsieur de l'épicerie ! cria-t-elle en détalant vers ce que Draco supposait être la cuisine.

– Draco ? Entre ! l'invita la voix de Potter. J'ai un truc sur le feu, j'arrive dans une seconde ! Lily, montre à Draco où accrocher son manteau.

Un peu désarçonné et le cœur battant la chamade, Draco entra prudemment dans la maison et referma la porte derrière lui. Il jeta un regard circulaire autour de lui, observant les patères remplies de manteaux et d'écharpes, les photos et les dessins d'enfant au mur, la rampe d'escalier où traînait un pull oublié et une peluche de singe et dans un placard entrouvert, une quantité impressionnante de chaussures.

La fille de Potter revint, avec ses yeux verts désarmants de franchise, et lui désigna les patères :

– Les manteaux, c'est là. Papaaa, le monsieur il a le droit de garder ses chaussures ?

– Oui, Lily, fit patiemment la voix de Potter depuis la cuisine. Les invités ont le droit de garder leurs chaussures.

– Et pourquoi nous on a pas le droit ?!

– Parce que toi tu as des chaussons et que c'est plus propre que de garder ses chaussures.

– Mais Tata Hermione, elle enlève bien ses chaussures, elle.

– Parce que Hermione vient souvent ici, qu'elle a ses propres chaussons et que Draco n'en a pas encore.

C'était idiot et sans doute destiné à le mettre à l'aise, mais Draco trouva ça mignon et il sourit en s'avançant vers la cuisine à la suite de la fillette.

– Et pourquoi le monsieur il met pas les chaussons de Tonton Ron ?

– Parce que ce sont les chaussons de Tonton Ron ! Zut, Lily. Tu me casses les pieds. Désolé, s'excusa Potter en le voyant dans l'entrée de la cuisine. C'est une va-nu-pieds, les chaussons c'est une bataille quotidienne avec elle !

Potter eut un sourire aussi désarmant que sa fille, puis il s'essuya les mains sur un torchon coincé dans sa ceinture et vint lui serrer la main.

– Comment tu vas ? Tu as trouvé facilement ? Je vois que tu es venu armé en prévision de la soirée, ajouta-t-il en riant.

Draco avisa la bouteille de vin qu'il tenait encore à la main – pas celle qu'il avait achetée à l'épicerie quelques jours plus tôt, pour éviter le ridicule – et la posa sur le plan de travail.

– Oui, j'ai préféré. Je n'ai pas l'habitude des enfants…

– Ne t'inquiète pas, gloussa Potter en retournant à ses casseroles. Ils sont crevés ! On a passé toute la journée à se promener en forêt et à ramasser des champignons. Ils ne feront pas long feu, ce soir… Tu aimes les champignons, d'ailleurs ?

– S'ils ne sont pas vénéneux, oui.

– Papa, pourquoi le monsieur il croit que tu veux l'empoisonner ?

– Le monsieur s'appelle Draco, Lily et il ne croit pas que je veux l'empoisonner. Il y a vingt ans, peut-être, mais plus aujourd'hui…

C'était dit en plaisantant et Draco sourit tandis que la fillette semblait repartie dans sa litanie de questions.

– Papa, pourquoi tu dis…

– Lily, va mettre ça sur la table, l'interrompit Potter en lui collant dans les bras des bols remplis de crudités qu'elle attrapa maladroitement. Et ça aussi.

– Papa ! protesta-t-elle avec un mouvement d'épaule étrange. Arrête ! Y a plus de place !

– Mais si, y en a encore ! gloussa Potter en la poussant doucement vers le salon. Je pourrais même te faire porter un truc coincé entre les dents et ce serait pas une mauvaise idée pour te faire taire.

Draco ferma brusquement les yeux en songeant à Potter avec un bâillon entre les dents destiné à le faire taire et il se fustigea aussitôt de ses idées déplacées. Bon sang ! C'était malsain de penser à une chose pareille pour des paroles que Potter venait d'adresser à sa fille !

Mais si l'image de Potter avec un bâillon, bavant sur son torse et luttant contre les haut-le-cœur avait été particulièrement sordide hier soir, elle avait à présent, dans cette cuisine familiale et maintenant qu'ils étaient seuls, une toute autre dimension, et Draco dut réprimer le frisson qui naissait dans son ventre.

Et puis, brusquement, Lily revint les bras vides et Draco remarqua enfin l'angle étrange que formait la manche droite de son pull, comme si elle était à moitié vide, comme s'il n'y avait pas de main au bout… Elle prit l'assiette de charcuterie que lui tendait son père de l'autre main, coinça un paquet de serviettes en papier entre son torse et cette manche à moitié vide et repartit dans le salon.

Draco avait dû garder trop longtemps le regard fixé dessus ou bien il avait des yeux ronds de surprise, car Potter vint à sa hauteur dans l'encadrement de la porte et jeta un œil paternel et fier sur sa fille qui se débrouillait dans le salon.

– Lily est née avec un bras atrophié, fit-il un ton plus bas en posant la main sur son épaule. Mais elle vit très bien avec son handicap et elle est parfaitement autonome…

– Je suis pas handicapée !

– … Mais méfie-toi, sourit Potter en retournant à ses fourneaux, elle est assez maline pour te manipuler et te mener par le bout du nez !

– Et quand j'irai à Poudlard, je serai à Serpentard ! fit la petite voix convaincue.

– Draco a été à Serpentard, gloussa Potter. Il peut te raconter ça de l'intérieur !

Et Draco vit aussitôt surgir près de lui deux grands yeux verts avides et curieux.

– C'est vrai ?!

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Gentiment chassée par son père, Lily était partie jouer dans le salon et Draco resta à observer Potter, appuyé de l'épaule contre le chambranle de la porte. Il était tellement plein de vie et de gaieté que c'en était incroyable. C'était le Potter de l'épicerie, celui que les gens décrivaient comme enjoué, toujours de bonne humeur, toujours joyeux et souriant. Celui qu'on disait « méritant » aussi, et Draco commençait à comprendre pourquoi…

Un Potter agréable à regarder, en tout cas, et il ne s'en privait pas. Ses grands yeux verts qui le regardaient sans frémir, sans fuir le contact, ses cheveux en bataille au point que c'en était devenu un style, le sourire plus ou moins large mais qui ornait toujours ses lèvres, la vie qui rayonnait dans ce visage et que Draco avait rarement vue aussi intense.

Le Potter du vendredi soir était tout l'inverse : effacé par l'obéissance, figé dans ses postures, le regard baissé, trop neutre, presque fade. Les seuls moments où il se permettait parfois une once de caractère, c'était avec lui… un coin de lèvres un peu relevé dans un sourire ironique, un plaisir non-dissimulé en lui léchant les pieds ou en le suçant, de rares baisers, sincères, touchants, les fois où Tomas avait été absent, et puis cette nuit où ils avaient fait l'amour, où Potter l'avait caressé, réellement, spontanément, tendrement, comme un amant l'aurait fait…

Et Draco ne devait surtout pas penser à ça sous peine d'avoir besoin d'une deuxième bouteille de vin pour noyer sa déprime.

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– Assieds-toi, je t'en prie, fit Potter avec un air un peu gêné. Ou va t'installer au salon. J'en ai pour deux minutes et je suis tout à toi !

Draco aurait donné cher pour que ce soit vrai. Il se contenta de sourire et de s'approcher pour voir ce que Potter faisait mijoter. Un rôti dans une sauteuse recouverte d'un couvercle, une poêlée de champignons, et sur un dernier feu une sorte de compotée de légumes pleine de couleur.

– C'est de la cuisine familiale, hein. Ne t'attends pas à quelque chose d'extraordinaire !

– Je ne m'attendais à rien, sourit Draco. Je suis même surpris de te voir cuisiner, vu ce que tu valais en potions.

– Fallait bien survivre, gloussa Potter. J'ai eu droit à des cours intensifs de Molly !

– Ça sent bon en tout cas.

– Merci, fit Potter avec un sourire à la fois fier et plein d'autodérision.

Il finit par couper tous les feux sous ses casseroles et s'occupa d'ouvrir la bouteille de vin.

– Tu préfères peut-être autre chose pour l'apéritif ? Je dois avoir du gin, du whisky, du martini…

– Ça dépend ce que tu prends…

– Moi, rien du tout. Je ne bois pas d'alcool. Les nains ! appela-t-il brusquement. Venez mettre la table !

– Jamais ? s'étonna Draco tandis qu'une porte s'ouvrait à l'étage.

– On n'est pas des nains ! protesta une voix.

– Le seul truc de nain ici, c'est le bras de Lily !

Draco ouvrit des yeux ronds devant la référence un peu cruelle au handicap de la petite fille. Visiblement, ses frères n'avaient aucune pitié pour elle.

– Une coupe de champagne pour le nouvel an ou à un mariage, lui répondait Potter sans se soucier des règlements de compte entre ses enfants. Pas plus…

– Et ton zizi quand tu seras grand ! répliqua la voix de Lily dans le salon.

Et Draco ne put s'empêcher de rire à sa répartie.

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L'apéritif et le dîner furent à l'image des dix premières minutes qu'il avait passées dans la maison : bruyants, en premier lieu, mais aussi pleins de vie, de chaleur et de rires. Les enfants parlaient tout le temps, s'apostrophaient d'un bord à l'autre de la table, disaient des bêtises pour se faire rire mutuellement, mais tout ça était très joyeux et bon enfant.

D'un accord tacite, Potter et lui avaient évité les sujets de conversation trop sérieux, trop personnels, les remisant pour l'après-repas, quand les enfants seraient sortis de table ou couchés… Là, il ne s'agissait que de se laisser porter par la vivacité et la répartie des enfants de Potter et finalement, ce n'était pas désagréable.

Les jumeaux Sirius et Arcturus passaient leur temps à parler en cœur ou à finir la phrase de l'autre et ils semblaient aussi délurés que les jumeaux Weasley ne l'avaient été à une autre époque. L'autre fils de Potter, James, était lui beaucoup plus calme, un peu rêveur et dans son monde, mais ses répliques sorties de nulle part étaient parfois à pleurer de rire. Quant à Lily, malgré l'innocence de son âge, elle n'était pas en reste pour s'imposer dans ce monde de garçons et elle ne se laissait pas marcher sur les pieds.

Draco faillit même se faire avoir quand elle lui tendit son assiette avec un regard de chien battu.

– Monsieur, tu peux couper ma viande, s'il-te-plaît ?

Pris de pitié devant la fillette et son bras atrophié, Draco prit l'assiette avant de percevoir les sourires rentrés des trois garçons face à lui.

– Lily ! gronda Potter en revenant de la cuisine avec le plat de légumes.

Avec un air boudeur, la fillette reprit son assiette, sortit une petite baguette de sa manche et jeta un sortilège de découpe sur sa viande.

– Raté ! ricanèrent en cœur les jumeaux.

Et Draco sourit quand elle leur tira la langue.

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Au départ, il n'y aurait pas misé un gallion, mais finalement, Draco avait apprécié le dîner. C'était simple mais c'était bon, les enfants étaient drôles et joyeux, et observer Potter en père de famille était un spectacle plus attendrissant qu'il ne l'aurait cru. De toute évidence, il adorait ses enfants qu'il couvait du regard en permanence, mais Draco ne s'était pas senti mis de côté pour autant.

Ils avaient partagé de vieilles anecdotes, des souvenirs de voyage ou de Poudlard destinés à les faire rire, et les enfants étaient bon public. Même lui avait beaucoup ri et ça ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Le vin avait peut-être un peu aidé à ce qu'il se détende, mais Draco ne regrettait vraiment pas d'être venu. Surtout maintenant que les enfants avaient débarrassé leurs assiettes, qu'ils étaient remontés dans leurs chambres et qu'il se retrouvait en tête-à-tête avec Potter. Le temps des confidences était enfin venu et Draco avait hâte de combler les lacunes de ce qu'il avait pu lire sur internet ou sur la Gazette… Et de comprendre.

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– Je suis resté quelques années dans le service actif, racontait Potter. Et puis je suis devenu instructeur pour les jeunes recrues…

– Et qu'est-ce qui t'a fait changer de poste ? Toi qui adorais te jeter tête baissée dans tous les dangers !

Ils étaient assis dans le canapé, légèrement tournés l'un vers l'autre, et Potter avait un bras replié sur le dossier, la tête posée sur sa main, le sourire aux lèvres. Proprement charmant, et Draco détourna les yeux pour boire une gorgée de vin.

– J'ai pas eu le choix, en réalité, fit Potter en riant. Pendant une mission, je me suis pris un mauvais sort au niveau du bras et je me suis retrouvé paralysé de l'épaule jusqu'à la main. Les médicomages de Sainte-Mangouste n'ont rien pu y faire et ils ne savaient même pas si le sortilège disparaîtrait avec le temps ou si ce serait permanent. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé à la maison, sans pouvoir travailler… Ça tombait pas si mal, les jumeaux étaient tout petits, ils demandaient beaucoup de présence et même avec un bras en vrac, j'ai pu m'en occuper énormément. Ça a duré un an avant que je recommence à avoir des sensations et à pouvoir me servir de ma main… Au bout d'un moment, on m'avait proposé un poste d'instructeur à l'école des aurors et… j'avais toujours aimé expliquer les choses, faire apprendre aux autres… Alors même quand j'ai recouvré complètement l'usage de mon bras, j'y suis resté. J'aime bien, et puis ça me permet d'être beaucoup à la maison… Les horaires sont plus cool, les jeunes sont sympas et fini les missions au pied levé ! Le seul inconvénient, parfois, ce sont les copies à corriger !

Draco sourit et se resservit un verre de vin. Potter avait l'air épanoui et c'était joli à voir.

– Tu ne regrettes pas ? Le service actif ?

– Non. Pas du tout. Peut-être que j'ai grandi un peu et que je n'ai plus besoin de foncer partout tête baissée ! gloussa-t-il.

– J'imagine que ça n'a pas dû être facile de rester un an sans savoir si tu allais pouvoir bouger à nouveau ton bras…

– Non, admit Potter. Mais on s'est débrouillés… Un bras, ça me gênait moins qu'une jambe, par exemple… Et puis, avec la magie, ça compense beaucoup de choses.

Draco hésita mais la curiosité était là.

– Et du coup, avec ta fille… ?

– Pour Lily, nous avons su dès la grossesse que son bras avait un problème. Nous avions fait une échographie dans un hôpital moldu et ils ont vu que son bras droit ne se développait pas comme l'autre, qu'il restait atrophié et qu'il n'y avait pas réellement de main à l'extrémité. Ils ont cherché d'autres anomalies, mais il n'y avait rien; juste le hasard qui avait joué un mauvais tour. Ils nous ont dit qu'il était possible d'interrompre la grossesse, mais nous avons refusé. J'avais vécu un an avec un bras paralysé, je savais qu'on pouvait se débrouiller… Lily est née comme ça, elle est habituée… Elle a très tôt appris à se servir de sa magie et à compenser son « handicap ». Ici, le bras de Lily est un non-événement. Un sujet de plaisanterie aussi bien que le côté rêveur de James ou ma gourmandise pour le chocolat…

Draco hocha la tête, étonné de cet aplomb et de cette sérénité sur un sujet difficile.

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– Et toi ? Tu ne racontes pas grand-chose… Qu'est-ce que tu es devenu après Poudlard ?

Draco soupira. Il n'avait pas grand-chose à raconter, effectivement. Sa vie était d'une platitude à toute épreuve, hormis des choses qu'il ne pouvait pas dire à Potter.

– J'ai fait une maîtrise de Potions à l'Institut, et je suis parti m'installer aux États-Unis pendant une dizaine d'années. New-York d'abord, et puis sur la côte ouest… Je suis revenu il y a deux ans, pour ouvrir une boutique sur le Chemin de Traverse. Ça marche plutôt bien, j'embauche un employé de plus tous les six mois, je fais quelques recherches et je développe mes propres potions… Rien d'extraordinaire…

– Tu t'es pas marié, t'as pas d'enfants ?

– Non.

– T'as même pas ramené une belle californienne de ton séjour aux USA ?!

– Je suis gay, Potter ! lâcha Draco en levant les yeux au ciel.

Son ton avait dû être un peu trop amer, car Potter eut l'air embarrassé et afficha presque un sourire d'excuses.

– Oh… J'imagine que ça n'a pas dû être facile à assumer dans ton milieu… C'est pour ça que tu es parti ?

Draco haussa les épaules avant de vider son verre.

– Je suis parti pour avoir la paix, et parce qu'on me proposait un poste de recherche prestigieux. Mes parents se sont faits à l'idée, même s'ils espèrent qu'un jour, je me résoudrais à faire un mariage de façade pour préserver la lignée des Malfoy. Ils n'ont qu'à faire un autre enfant s'ils tiennent à préserver la lignée !

– Et malgré tout, tu n'as pas rencontré quelqu'un là-bas ? fit Potter plus doucement. Tu n'as pas trouvé un compagnon… ?

– Je n'ai jamais voulu m'enfermer dans une relation.

– S'enfermer ?! C'est comme ça que tu vois ça… ? gloussa Potter. Il y a pourtant des enfermements qui sont délicieux…

Draco aurait voulu effacer d'un baiser ravageur ce petit sourire en coin sur les lèvres de Potter; il se contenta de se resservir un verre.

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– Et toi ? J'ai appris que tu étais veuf; tu n'as jamais voulu te remettre avec quelqu'un ?

Maintenant qu'il avait « annoncé » sa propre homosexualité, Draco voulait voir la réaction de Potter. Et surtout comprendre pourquoi l'hétéro bon père de famille allait chercher du sexe avec des hommes dans le plus grand secret. Il espérait qu'à présent, ce serait plus facile à dire ou à confier…

– Je ne suis pas veuf, corrigea Potter avec ce sourire malicieux. Ginny et moi étions divorcés bien avant qu'elle ne décède.

Draco haussa un sourcil surpris. Il n'avait lu ou entendu ce détail nulle part.

– En réalité, poursuivait Potter, on s'est séparés peu après la naissance de Lily. On avait eu quatre enfants en quatre ans, je m'occupais plus des enfants que d'elle, et pour dire vrai, il n'y avait plus grand-chose entre nous… Le handicap de Lily, ça a été la goutte d'eau. Ginny a cru qu'elle pourrait gérer et en fait, elle n'a pas pu. Malgré tout, on s'est séparés plutôt en bons termes. On a divorcé, elle avait refait sa vie de son côté, et puis… l'accident.

– Et tu n'as jamais retrouvé quelqu'un ?

– Il faudrait que j'ai le temps pour ça ! fit Potter en riant. Entre le boulot, la maison, quatre gosses, les courses, la cuisine, les devoirs… et un monceau de lessives !

Et puis Potter haussa doucement les épaules en souriant.

– Et puis je n'ai jamais trouvé le bon ou la bonne…

Le ventre de Draco se contracta délicieusement à entendre les paroles de Potter.

– Le bon… ? releva-t-il en cachant son sourire jubilatoire derrière son verre de vin.

– Oui, reconnut Potter. Je ne suis pas sectaire ! Et puis je ne vais pas me priver de fréquenter une bonne moitié de la population si je veux me trouver quelqu'un !

C'était une plaisanterie mais Draco sentait bien le fond de vérité derrière la façade ironique.

– Ça a toujours été ?

– Oui, d'aussi loin que je me souvienne, sourit Potter. Mais disons que… Ginny et moi, on s'est rencontrés très tôt, peut-être trop d'ailleurs, et cette partie-là de moi n'a pas vraiment existé avant qu'on se sépare…

– Et depuis ?

– À l'occasion, avoua Potter en riant. Tu es bien curieux ! Essaierais-tu de me draguer ?

Draco sentit son sang ne faire qu'un tour et se ruer vers son ventre et même un peu plus bas.

– Si je le voulais vraiment, je ne m'embarrasserais pas à te draguer, Potter. Je t'aurais déjà collé contre un mur et fait subir les derniers outrages.

Contrairement à ce qu'il attendait, Draco n'entendit ni éclat de rire, ni réaction outrée ou gênée. À la place, Potter avait ce petit sourire horripilant qui disait qu'il n'aurait pas été contre pareil traitement. Et Draco se maudit d'avoir laissé ses hormones parler pour lui.

– Et tes enfants sont au courant de ça ? fit-il pour changer de sujet.

– Oui, depuis toujours, assura Potter avec un sourire tranquille. Comme ils savent aussi que ça ne fera pas de différence pour moi si un jour, ils tombent amoureux d'un garçon ou d'une fille… Et que les deux sont possibles. Je leur ai toujours dit que quand on était attiré, on était attiré par quelqu'un… peu importe son sexe. Pour moi, ce que les gens ont entre les jambes ne compte pas vraiment. On trouve toujours moyen de s'amuser avec… Mais je crois que pour eux, en ce qui me concerne, ça reste un peu abstrait… Ils ne m'ont encore jamais vu avec un homme… ni même avec qui que ce soit, d'ailleurs !

Draco apprécia pensivement les paroles de Potter en buvant son verre puis décida finalement de tenter la chance.

– Et c'est donc ça que tu fais tous les vendredis soirs ?! Tu as dit que tu n'étais jamais dispo… C'est ton soir de liberté, tu vas draguer dans un bar et tu ramènes un coup d'un soir dans un hôtel… ?

– Non… Le vendredi soir, c'est mon club de bridge, soutint Potter avec un regard amusé. Et comme chacun le sait, le bridge c'est très sérieux.

Draco respira profondément et se mordit la langue. Indéniablement, Potter se foutait de lui et il le faisait avec un plaisir évident.

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Heureusement, Draco eut le temps de se ressaisir quand Potter monta cinq minutes vérifier que ses enfants étaient bien couchés, que les lumières étaient bien éteintes et qu'aucun robinet de la salle de bains n'était resté ouvert. Et leur faire un bisou pour la nuit.

Sans faire de bruit, Draco se leva et fit le tour du salon, observant les livres dans la bibliothèque, les bibelots, les photos encadrées posées sur le manteau de la cheminée. La plupart étaient des photos des enfants à différents âges, quelques-unes avec Molly Weasley, ou bien avec Ron et Hermione que Draco reconnut immédiatement. Potter était présent sur une seule photo, pas si vieille à en juger par les visages des enfants. Il y était magnifique, le regard et le sourire si lumineux que Draco se demanda qui il regardait comme ça – et à espérer au fond de lui qu'il le regarde un jour de cette façon… Ce qui était une pensée pitoyable et Draco leva son verre avec amertume.

– Vous êtes beaux sur cette photo, fit-il simplement quand Potter le rejoignit.

Et il l'aurait bien glissée dans sa poche – la photo, à défaut de Potter.

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La soirée se poursuivit, plus feutrée, plus intimiste, peut-être parce qu'ils parlaient moins fort pour ne pas réveiller les enfants, peut-être parce qu'ils se disaient des choses plus personnelles.

Potter était adorable, peu avare de confidences et terriblement attachant. Draco, lui, essayait de ne pas trop se dévoiler. Il n'avait pas grand-chose à dire de lui-même et surtout, il ne voulait pas que Potter fasse trop de rapprochements avec l'inconnu du vendredi soir. Pas qu'ils aient beaucoup eu l'occasion de parler ces soirs-là, mais il se méfiait. Dans ses conversations avec Tomas, il avait pu laisser échapper des informations…

Déjà, avouer à Potter qu'il était potionniste allait trop loin à son goût mais il n'avait pas pu faire autrement. Étant donné que son magasin avait pignon sur rue dans l'artère la plus fréquentée du monde sorcier anglais, Potter le savait peut-être déjà et il n'était pas question de commencer à mentir…

Mais il avait surtout peur que Potter fasse le rapprochement avec le soir où il avait fait son malaise. Draco n'avait rien dit explicitement mais il avait sous-entendu qu'il s'y connaissait. Et sans cela, pas sûr que Potter lui aurait fait confiance et qu'il aurait avalé cette fichue potion.

Pour tout le reste, en revanche, Draco essayait d'en dire le moins possible, et si cela semblait chagriner un peu Potter, il se contentait de faire la conversation pour deux. Et c'était… surprenant de le voir si bavard, si amusant, avec toujours une anecdote à raconter et le rire au bord des lèvres.

Draco se sentait presque au spectacle, fasciné par cet homme plein de vie et de gaieté, tout en sachant également quel était l'autre versant de Potter : son corps magnifique qui se cachait sous les vêtements et qui l'avait si bien accueilli, cette bouche si souriante et qui savait si bien sucer, cette voix rieuse qui l'avait appelé Monsieur et qui gémissait si divinement sous le fouet ou la badine… Un instant, Draco se demanda si ses fesses et son dos portaient encore des marques de la soirée de la veille, mais il chassa aussitôt cette pensée de son esprit. Ici, Potter était le bon père de famille et il n'était pas pour lui.

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– Je vois bien que ma conversation t'endort ! gloussa Potter.

– Pas du tout ! protesta Draco. Je…

En réalité, même s'il l'écoutait toujours, il s'était laissé glisser dans un brouillard cotonneux qui mêlait le Potter juste devant lui avec des rêveries un peu moins chastes… Il avait un peu bu aussi; la bouteille de vin finie, il avait avalé un gin sec et savoureux mais qui avait achevé de lui retourner l'esprit. Et il n'avait presque pas dormi la nuit précédente…

– Allez, Malfoy, je crois qu'il va être l'heure d'aller au lit…

– Ne m'appelle pas Malfoy, fit Draco, étrangement chagriné de cette distance désagréable.

– … et je crois même que tu vas dormir chez moi ! J'ai une chambre d'amis très confortable et je ne te laisse pas repartir dans cet état-là !

– J'ai déjà transplané dans des états pire que ça, tu sais !

– J'imagine bien, gloussa Potter en se levant. Mais je ne veux pas qu'il t'arrive quelque chose par ma faute !

– Ce n'est pas toi qui m'as forcé à boire, que je sache !

– Certes non, mais tu l'as fait chez moi et je suis donc responsable de toi, sourit Potter en lui tendant la main pour l'aider à se lever. Tu ne voudrais pas que je me sente coupable si tu devais te désartibuler en chemin, n'est-ce pas ?

Draco voulut brusquement se noyer dans ces yeux de chien battu et il hésita à tituber volontairement, juste pour se retrouver dans les bras de Potter. Il était pitoyable et l'alcool n'était sans doute pas la seule chose à blâmer.

– Allez, sois mignon… Ne m'oblige pas à te supplier…

Oh, bon sang ! Draco ferma brusquement les yeux et Potter dut prendre ça pour un vertige dû à l'alcool car il posa rapidement un bras en travers de son dos. En vérité, il aurait donné cher pour entendre Potter le supplier, de tout, de n'importe quoi et en particulier de le prendre là, tout de suite, sur ce canapé, même si les enfants dormaient au-dessus. Tout ça était un supplice et il s'était mis tout seul dans un beau pétrin !

– Allez, viens par là… Et essaye de ne pas faire trop de bruit dans les escaliers ! gloussa Potter.

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À dire vrai, Draco ne s'était pas fait trop prier pour rester dormir chez Potter. Parce qu'il y avait une certaine élégance à boire la coupe jusqu'à la lie, parce qu'il y avait du bonheur à s'allonger dans ces draps qui sentaient bon la lessive de Potter, parce qu'il y avait de l'espoir à rêver qu'il vienne le rejoindre dans la nuit…

Potter n'en fit rien, bien sûr, mais Draco dormit vraiment bien cette nuit-là. Il se réveilla très tôt, mais il avait dormi d'une traite, sans une seule insomnie.

Il se rhabilla en silence et se jeta un sortilège de fraîcheur à défaut de mieux. D'un coup de baguette, il refit également le lit avant de sortir de la chambre. Sous une porte dans le couloir, brillait la lueur bleutée d'une veilleuse. Une autre porte était restée entrouverte et ce qu'il en apercevait ressemblait davantage à la chambre d'un adulte… Draco s'arrêta un instant, écoutant la respiration lente de Potter, tiraillé par l'envie de se glisser à l'intérieur et de le rejoindre.

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– C'est quoi que tu fais ? Des pancakes ?

– Non, ce sont des crêpes, corrigea Draco. C'est français. Dessus, tu peux mettre du sucre, de la confiture, de la chantilly…

– Du beurre de cacahouètes ? l'interrompit Sirius.

– Si tu veux, fit Draco en riant. Et parle moins fort si tu ne veux pas réveiller ton père.

– Oh lui, il faudrait jouer de la trompette dans la maison pour le réveiller le dimanche matin !

Draco réprima un sourire et secoua la tête. Il posa la dernière crêpe sur la pile et recouvrit le tout d'un morceau de papier alu pour les garder au chaud. Il mit dans le lave-vaisselle les derniers ustensiles et partit se laver les mains. Il avait achevé de nettoyer et de ranger le bazar qu'ils avaient laissé dans la cuisine la veille au soir, le petit déjeuner était prêt, et… Ça ne voudrait peut-être rien dire pour Potter dans cette réalité-là, mais pour lui, c'était un juste retour des choses après la nuit passée ensemble chez Tomas.

– Je dois y aller, les enfants. Vous direz à votre père que je le remercie pour le dîner. Et pour le lit ! Que j'ai beaucoup apprécié la soirée et… que j'ai été heureux de le revoir. Et… dites-lui merci, simplement.

Sous les regards curieux et intrigués des enfants, Draco enfila rapidement ses chaussures et son manteau.

– Salut, les nains ! fit-il en ouvrant la porte d'entrée sur le froid du petit matin.

– On n'est pas des nains !

– Il a dormi avec papa, tu crois ?

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ooOOoo

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Draco rentra chez lui, un peu excité, un peu heureux, et un peu mal-à-l'aise d'être parti comme un voleur… mais s'il était resté plus longtemps, il aurait fini par aller voir Potter dans sa chambre, et il aurait forcément fini par lui sauter dessus. Et si Potter s'était réveillé de lui-même, ils se seraient retrouvés face à face au petit-déjeuner, un peu gauches, incertains, dans une situation pas très confortable… et Draco ne voulait surtout aucune gêne entre eux. Mieux valait partir comme on arrache un pansement : d'un coup sec et sans états-d'âme.

Malgré tout, il se sentait encore un peu euphorique et troublé de cette soirée inespérée; un relent d'alcool, sans doute… Et puis la joie de vivre et les rires des enfants, et le sourire si lumineux de Potter… Un désir lancinant et inassouvi aussi, et Draco finit rapidement devant son ordinateur et quelques vidéos porno en songeant à tout ce qu'il aimerait faire à Potter.

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Les jours qui suivirent furent du même acabit, l'ordinateur en moins. En fait, Draco s'était rendu compte qu'il avait assez de souvenirs du visage et du corps de Potter pour ne pas avoir besoin de vidéos en guise de stimulation. Il préférait s'allonger sur son canapé ou sur son lit, en se touchant lentement, les yeux fermés, plongé dans ses rêveries…

La façon dont il pourrait l'embrasser, le sucer, le baiser, les positions qu'il voulait essayer avec lui, la manière dont il voulait l'attacher ou le contraindre… Et maintenant qu'il connaissait sa maison, la réalité était un excellent support à tous ses fantasmes… Le plaquer contre le mur de l'entrée ou de la cuisine, comme il en avait menacé Potter… Le sauter sur la table de la salle à manger, les jambes relevées sur ses épaules… Lui donner de la badine, à genoux au pied du canapé, en l'obligeant à se taire pour ne pas réveiller les enfants… L'attacher les bras levés à la rambarde de l'escalier et le masturber lentement, très lentement, jusqu'à ce que Potter le supplie de le délivrer…

Découvrir cette chambre où Potter avait dormi et s'enrouler dans une couette pour une sieste crapuleuse… Bon sang, tout ça devenait trop mièvre et Draco s'obligea à repartir vers des rêveries un peu plus ardentes et rudes.

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Entre deux rêveries, il avait malgré tout envoyé un message à Potter pour s'excuser de son départ quelque peu cavalier. Et après un instant de réflexion, il avait encore envoyé « Merci encore pour le dîner. C'était chouette et j'ai même survécu à tes nains ».

Quelques minutes plus tard, Potter lui avait répondu « Avec plaisir. J'ai beaucoup apprécié aussi ».

Succinct. Positif en apparence mais sans proposition pour remettre ça un jour prochain… Comme un point à la fin d'une phrase.

Draco avait relu le message des dizaines de fois. Il avait écrit des dizaines de réponses aussi, jamais envoyées et vite effacées. Des dizaines de messages d'invitations à se revoir, à faire un truc ensemble, n'importe quoi : une bière, un café, un dîner au resto ou même un truc avec ses gosses…

Parce qu'il se doutait bien que pour Potter, sortir sans ses gosses était compliqué. Manque de temps, trop petits pour être laissés seuls… Et puis Potter s'octroyait déjà une soirée de libre tous les vendredis soirs, il était difficile de lui demander de les laisser à une baby-sitter une deuxième soirée dans la semaine.

Draco savait que chaque vendredi soir, les quatre enfants dormaient chez Molly et Arthur, ce qui expliquait que Potter restait parfois la nuit entière chez Tomas. Mais il ne tenait visiblement pas à interrompre ou à manquer une seule de ces soirées.

Il proposa donc une sortie au zoo, même s'il n'aimait pas vraiment les animaux, une autre pour aller manger des gaufres dans Baker Street, ou même une sortie au cinéma… Bien évidemment, aucun de ces messages ne fut envoyé.

Au milieu de la semaine, il reçut malgré tout un SMS de Potter « Maintenant, les nains me demandent des crêpes tous les matins ! » assorti d'un smiley qui rigole, et auquel Draco ne sut comment répondre sans paraître pitoyable.

« Je veux bien venir leur en faire tous les matins si j'ai le droit de me glisser dans ton lit toutes les nuits » n'était pas une option.

Et Draco se replongea dans les chaudrons et les vapeurs de potion pour oublier les crêpes, les nains de Potter, son sourire irrésistible et son envie de lécher de la chantilly à même son corps.

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Il avait voulu oublier ce détail également, et il y était presque parvenu, mais le vendredi soir se précipita dans la réalité malgré ses réticences. Après bien des hésitations, il se rendit finalement chez Tomas, avec quelque part la conscience qu'il n'avait jamais vraiment eu le choix. Il y allait surtout pour revoir Potter, qu'il n'allait pas revoir dans la vraie vie avant Merlin sait quand – probablement pas avant qu'il ait le courage ou l'audace de lui envoyer un message –, et un peu pour « veiller » sur lui, toujours dans la crainte que Tomas ne soit trop brutal ou trop cruel avec lui.

Et Tomas ne semblait pas parti pour être tendre. Il avait trouvé une quelconque raison de punir Potter, pour un rêve humide nocturne ou une autre bêtise du même genre… Draco n'avait pas voulu y prêter trop d'attention. Les fesses et le dos de Potter avaient violemment rougi sous le martinet et il était à présent debout au milieu du salon, les deux poignets liés ensemble dans son dos, sans doute trop serré à en juger par la couleur de ses mains. Tomas avait ensuite passé la corde dans un anneau au plafond et l'avait tendue jusqu'à ce que la traction oblige Potter à se courber en deux, les bras en arrière levés aussi haut qu'il le pouvait.

Draco adorait cette position sur les soumis; elle n'avait l'air de rien mais elle était douloureuse et insidieuse, la tension sur les épaules, la soumission qu'elle imposait avec une simple corde… cette façon de les obliger à se baisser, à courber l'échine, puis la tête quand la fatigue et la douleur s'installaient… Mais c'était une position dangereuse et Draco préférait la pratiquer à genoux. Parce que si Potter flanchait, il se déboîtait les deux épaules.

Et il s'arrachait aussi les couilles, puisqu'après l'anneau, Tomas avait relié la corde à ses testicules eux aussi tractés vers l'arrière et vers le haut.

Draco n'avait rien dit, encore une fois, et il ne voulait même pas trop regarder ce qui se passait, ni le visage crispé de Potter, mais il le surveillait du coin de l'œil et il avait sa baguette à portée de main.

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La séance s'éternisait et Draco trouvait ça très long, très pesant et tout sauf excitant. Il se demandait même comment il avait pu trouver ça excitant un jour, toutes ces humiliations, tous ces ordres abjects, toutes ces positions avilissantes… Et la douleur de Potter, quand elle n'était ni récompensée, ni une source de plaisir, lui broyait le cœur.

En réalité, et il le savait très bien, c'était la situation qui le révulsait. La présence de Tomas, sa façon de faire, rendaient les choses sales et sordides. Draco aurait adoré jouer bon nombre de ces situations avec Potter, le garder à genoux à ses pieds, l'attacher, user de son corps pour son plaisir ou le sien, mais il l'aurait fait avec plus de respect, avec plus d'attention, en prenant garde à sa sécurité, à la circulation sanguine de ses mains, à ce qu'il n'ait pas froid, à ce que les punitions restent mesurées… Il l'aurait fait avec un peu plus d'humanité et de sentiments. Avec un peu plus de douceur et de contreparties, aussi…

Tomas était trop froid, trop distant, trop indifférent. Ce que les soumis venaient lui abandonner de leur liberté et de leur être n'était jamais mesuré à sa juste valeur. L'obéissance devenait mécanique, automatique, sans limite autre que l'excès de douleur… Ça n'avait jamais été ce que Draco cherchait, et encore moins avec Potter.

Mais ici, il n'était pas maître en la demeure, et dans la vraie vie, Potter ne l'aurait sûrement pas laissé approcher de cette façon. Alors il prenait son mal en patience, quelle que soit sa propre douleur devant la douleur de Potter, et il restait pour garder un œil sur lui et pour profiter de son petit plaisir du vendredi soir quand il venait le sucer.

Draco ne lui parlait pas, ne l'appelait pas, de peur de se trahir s'il reconnaissait sa voix malgré le sortilège, mais quand il venait caresser du bout du pied le bras de Potter à genoux par terre, c'était le signal pour qu'il vienne s'occuper de lui. Malgré la peau cuisante de son dos, malgré les traces presque sanglantes sur ses fesses, malgré la présence de Tomas… un petit – long – moment rien qu'à eux, un moment de communion, doux, tendre et langoureux.

Potter le suçait admirablement lentement, du bout de ses lèvres arrondies autour de sa verge tendue, du bout de sa langue qui venait caresser son frein ou la couronne de son gland, parfois un peu plus profondément, ou à la base de son sexe, ou sur ses testicules, et puis il revenait vers la tête de son pénis pour le lécher révérencieusement, comme on savoure une sucette, en faisant durer le plaisir…

Et c'était une chose que Potter savait merveilleusement bien faire. Dès que Draco passait sa main sur son menton, il savait qu'il fallait ralentir, faire une pause de quelques secondes, une minute ou deux, aller glisser sa langue à un autre endroit, aussi doux, chaud et humide, et puis il revenait le taquiner du bout de ses lèvres, sucer doucement, infiniment lentement, et cela durait, et durait, tandis que Tomas, concentré sur son film, faisait mine d'ignorer ce qui passait à côté de lui.

Cela pouvait durer dix, vingt, trente minutes et plus c'était long, plus c'était bon. Draco n'avait même pas envie de jouir; ce plaisir seul lui suffisait : glisser ses doigts dans les cheveux de Potter et caresser son visage tandis que Potter glissait sa langue autour de son sexe et caressait son gland. Quelque chose d'infiniment doux, comme faire l'amour avec sa bouche, et où l'orgasme comptait bien moins que tout le plaisir qu'ils ressentaient l'un et l'autre à cette « simple » fellation.

Et Draco était sûr que Potter y trouvait autant de plaisir que lui. Il fermait les yeux avec un visage apaisé, il souriait en le léchant, parfois il laissait échapper des gémissements de satisfaction, des soupirs de contentement; au lieu de rester au sol, ses mains s'égaraient de temps en temps pour venir caresser ses cuisses, ses hanches, et il tendait même les fesses comme un appel à davantage de luxure.

… Les cheveux de Potter étaient la chose la plus douce et la plus délectable que Draco avait caressée depuis longtemps.

… Et plus essentiel que d'aller jusqu'à la jouissance, il avait juste envie d'interrompre ces lèvres savantes, cette langue délicieuse, et de les embrasser jusqu'à ce qu'il se sente enfin rassasié de tendresse.

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ooOOoo

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Durant le week-end qui suivit, Draco n'eut aucune nouvelle de Potter. Il n'en attendait pas réellement, étant donné qu'il n'avait envoyé aucun message, mais quelque part dans le fond de son cœur existait l'espoir irraisonné que Potter l'aurait à nouveau invité à dîner, à boire un verre, même chez lui, ou à partager les pizzas du dimanche soir.

C'était idiot, parce que dans cette vie-là, ils se connaissaient à peine, ils ne se devaient rien l'un et l'autre, et puis cela ne faisait qu'une semaine qu'il avait été dîner chez Potter. Et dans un juste retour des choses, c'était plutôt à lui de l'inviter… Mais attendre le week-end d'après pour espérer le revoir dans la vraie vie, cela signifiait aussi subir d'abord le vendredi soir et Draco n'y était pas très motivé.

Il passa toute la semaine à se demander quoi faire, et où inviter Potter avec ou sans ses gosses, et le vendredi soir se précipita à nouveau dans la réalité sans qu'il n'ait rien osé faire. Ce manque de cran et d'audace le fatiguait lui-même ! À trop vouloir ne rien gâcher, il faisait en sorte qu'il ne se passe rien du tout.

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Draco arrivait à peine quand Potter apparut au milieu du salon de Tomas, davantage impatient d'être là que lui, de toute évidence. Il accrocha son manteau dans l'entrée puis partit dans la cuisine pour ouvrir la bouteille de vin qu'il avait emmenée et servir un verre pour Tomas et pour lui.

Il n'avait même pas enlevé ses chaussettes et ses chaussures… Ce soir, il n'avait pas envie que Potter lui lèche les pieds, ni même qu'il le touche ou qu'il le suce. Il voulait juste passer au travers de cette soirée et rentrer chez lui. Quatre heures à tenir en serrant les dents et en surveillant que Tomas n'aille pas trop loin.

Draco revint vers le salon avec les deux verres de vin et aperçut le téléphone de Potter sur la table de la salle à manger. Il comprenait mieux aujourd'hui cette exigence qui lui avait paru si étrange au début : Potter était père célibataire de quatre enfants et même si Molly et Arthur les gardaient chaque vendredi soir, il voulait rester joignable en cas de besoin… Une soirée de plaisir mais ses responsabilités avant tout.

Tomas s'occupait de Potter, à genoux au milieu du salon, et en allant s'asseoir dans le canapé, Draco ne put s'empêcher de remarquer la chair de poule qui parcourait son corps nu. Ainsi que le très léger signe de tête de Potter pour le saluer, malgré son regard rivé au sol. Mine de rien, cela lui fit plaisir et il lança discrètement un sortilège de chaleur progressif pour réchauffer un peu la pièce.

L'interrogatoire, la punition pour n'importe quel prétexte, un truc à grignoter, la discipline, l'estomac de Potter qui grondait parfois de faim, le vin qui descendait inexorablement dans cette bouteille qui ne serait pas assez grande pour lui permettre d'aller au bout de cette soirée… Il allait finir alcoolique avant la fin de l'année s'il continuait sur cette voie-là !

Draco soupira, aussi peu excité que pouvait l'être Potter. Ce manque de désir ne semblait pas incommoder Tomas qui se contentait très bien de la soumission absolue de Potter. Draco savait qu'il trouvait son plaisir dans la pure domination et dans le contrôle du corps et de la douleur de son soumis; que l'ambiance ne soit plus lubrique ou luxurieuse comme elle avait pu l'être ne le dérangeait pas le moins du monde.

Draco, en revanche, n'y trouvait pas du tout son compte. Et il lui semblait que Potter avait de plus en plus de mal à gérer la douleur quand il ne recevait ni attention de sa part, ni stimulation sexuelle en récompense. Quinze jours qu'il n'avait plus touché Potter depuis que Tomas lui avait refusé cet orgasme sous prétexte d'un mois de novembre sans éjaculation; trois semaines qu'il ne l'avait pas fait jouir… En réalité, il aurait pu le toucher, le caresser, faire tout ce qu'il rêvait de lui faire… Tant qu'il ne l'amenait pas à la jouissance.

Mais Draco trouvait cela cruel… Sur une même séance, il pouvait apprécier de prendre son temps, de retarder le plaisir, de savourer l'attente, voire la frustration. Mais pas sur un mois.

Sauf que Potter semblait supporter de moins en moins bien ces séances trop orientées vers la discipline et dépourvues de tendresse et d'affection. Comme si, après avoir goûté à un peu de douceur, le sevrage était difficile. La douleur était trop écrasante, la soumission trop vile et le plaisir absent.

Et de n'avoir même pas eu ce petit moment de complicité tous les deux quand il venait le sucer, affecta Potter plus que Draco ne l'aurait cru. À la fin de la soirée, il tremblait comme une feuille morte, au point que Tomas fronça les sourcils, lui amena un verre d'eau et lui caressa doucement les cheveux en le prenant contre lui. Pour la première fois depuis longtemps, il utilisa même l'échelle de douleur, à laquelle Potter répondit par un chiffre qui paraissait ridiculement bas au vu de son état.

En partant à son tour, Draco eut presque envie de suivre Potter. De lui envoyer un message, d'aller sonner à sa porte, de s'assurer qu'il allait bien. Il se contenta de transplaner non loin de sa maison et d'observer quelques instants les allées et venues de lumière d'une pièce à l'autre jusqu'à ce que Potter aille se coucher.

Et il rentra chez lui, amer et fatigué de cette situation.

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Draco eut du mal à aller se coucher et il resta un long moment à fumer sur la terrasse de son appartement, malgré le froid glacial de cette nuit de novembre. La rue était calme et déserte; la seule ombre qui se faufilait dans l'obscurité n'était qu'un chat errant.

Il finit par aller se coucher vers trois heures du matin, et de manière surprenante, il dormit relativement bien. Peut-être parce qu'il avait enfin pris une décision.

Il irait encore chez Tomas le vendredi suivant, parce que c'était une séance longue et qu'il ne voulait pas laisser Potter entre ses mains toute une nuit sans surveillance. Il irait aussi le vendredi d'après parce que ce serait le premier week-end de décembre et que Draco tenait absolument à ce que le premier orgasme de Potter après ces semaines de privation vienne de lui. Et puis ce serait terminé.

Et d'ici là, il tenterait de se rapprocher de Potter dans la vraie vie, quoi qu'il en coûte à sa fierté et à son amour-propre. Il ne ramperait pas à ses pieds mais il se montrerait tenace s'il le fallait, même si Potter devait lire clairement dans son jeu et rire de ses avances.

Mais Potter n'était pas du genre à se moquer de cela.

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Draco partit prendre une douche puis avala un rapide petit-déjeuner avant de se mettre sur ses potions. Il prit quelques heures pour réfléchir à la teneur de son message et vers quatorze heures, il envoya enfin « Quelque chose de prévu cet après-midi ? Dispo pour une bière (un jus de fruits pour toi), un café ou un chocolat chaud pour les nains ? »

Voilà. Une perche tendue, qui incluait aussi les enfants pour montrer qu'il avait bien conscience des obligations de Potter… Et il aviserait ensuite suivant sa réponse. Ou son silence…

Mais Draco n'eut même pas le temps de se remettre à ses potions que la réponse arriva, à peine quelques minutes plus tard : « Passe prendre le café avec nous si tu veux. Ron et Hermione sont venus déjeuner mais ils ne vont pas passer l'après-midi ici… Et si tu trouves un dessert en venant, on est en manque de sucre ! » et un smiley hilare.

Draco grogna un son dubitatif. Ce n'était pas exactement ce à quoi il s'attendait, il ne tenait pas particulièrement à revoir Granger et Weasley – même s'il se doutait bien qu'il devrait les côtoyer s'il voulait faire partie de la vie de Potter –, mais il ne pouvait pas refuser une main tendue.

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Draco transplana directement sur le perron de la maison de Potter et frappa doucement à la porte. Il n'était pas très à l'aise mais il n'allait pas reculer maintenant.

Cette fois, ce fut Potter qui vint lui ouvrir et Draco fondit immédiatement devant son sourire lumineux et son regard vert qui soutenait le sien sans ciller.

– Salut ! Entre… Tu vas bien ?

– Très bien, et toi ? Tu as l'air fatigué.

Et de fait, malgré son visage souriant, Potter avait des cernes sombres sous les yeux et les traits tirés.

– Mauvaise nuit, grimaça-t-il en prenant son manteau pour l'accrocher à une patère.

– C'est ça de s'envoyer en l'air tous les vendredis soirs ! gloussa Hermione qui s'était levée pour l'accueillir.

Potter se contenta d'un petit sourire, mais Draco, lui, savait bien ce que recouvraient réellement ces soirées du vendredi et il se demanda si la mauvaise nuit de Potter était en lien avec l'état dans lequel il était reparti la veille au soir.

Il se recentra sur les personnes présentes dans le salon de la maison et salua convenablement les deux meilleurs amis de Potter. Malgré les années, ils n'avaient pas beaucoup changé et Draco n'eut aucun mal à les reconnaître. Il y eut quelques paroles rapides de présentation et de souvenirs et il finit par s'installer dans un fauteuil avant de se souvenir du sac qu'il avait posé sur la table de la salle à manger.

– Vu que vous sembliez en manque, j'ai ramené du sucre, fit-il en sortant les deux gâteaux qu'il avait achetés avant de venir.

Tandis que Hermione et Ron rougissaient légèrement, Potter éclata de rire.

– Hermione était chargée du dessert, murmura-t-il. Mais ils ont préféré s'envoyer en l'air ce matin et le gâteau a brûlé dans le four ! Mais tu en as pris beaucoup trop ! ajouta-t-il en voyant les deux grandes boîtes de la pâtisserie.

– J'ai préféré prendre large. Je me suis dit qu'avec les enfants… Et puis connaissant ta passion pour le chocolat…

Potter gloussa puis se tut brusquement en ouvrant l'une des boîtes. C'était un entremet au chocolat avec un glaçage miroir et une jolie décoration mais quelque part, Draco se doutait que cela lui rappelait celui qu'il avait préparé un jour pour emmener chez Tomas. Mais celui-là venait tout droit d'une pâtisserie renommée et Potter ne pouvait pas faire de lien avec lui.

– Qu'est-ce que tu veux boire avec ? fit-il en se ressaisissant. Thé ou café ?

– Je prendrais volontiers un thé.

– Hermione ?

– Si tu en refais, j'en prendrai aussi…

Tandis que Potter préparait du thé, Draco le suivit dans la cuisine pour prendre un couteau, des petites assiettes et des cuillères pour faire le service. Il avait assez fouillé l'autre jour pour trouver de quoi faire des crêpes pour savoir où était rangée la vaisselle.

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– Hum, c'est fameux ! s'exclama Ron après avoir avalé sa part. Ça vient d'où ?

Il avait pris le gâteau aux fruits et Draco devait avouer qu'il était peut-être même meilleur que celui au chocolat. Ron se leva pour aller voir le logo sur la boîte et se resservir par la même occasion.

– Neil Salomon's Bakery… C'est pas la pâtisserie de Soho qui est dans tous les magazines en ce moment ?!

– C'est surtout la pâtisserie la plus correcte à côté de chez moi, se défendit Draco avant qu'on l'accuse de snobisme.

Il sentit les trois regards se tourner vers lui, surpris et presque incrédules.

– Tu habites à Soho ? demanda Hermione.

– Oui, reconnut Draco avec un brin de méfiance.

– Tu habites chez les moldus ?! insista Ron avec de grands yeux ronds.

– Oui, j'ai un appartement en haut de Lexington Street. Ça pose un problème ?

Potter souriait doucement, presque avec affection, et Draco se morigéna aussitôt de cette pensée mièvre.

– Non, bien sûr que non, répondit Hermione. C'est juste que… on ne t'imaginait pas vivre dans le monde moldu, j'imagine… Plutôt dans le monde sorcier.

– J'ai vécu dix ans aux États-Unis, fit Draco en haussant les épaules. Là-bas, les moldus et les sorciers vivent bien plus mélangés. Il y a bien quelques rues commerçantes ou des quartiers d'affaires entièrement sorciers, mais pour le quotidien, ça ne choque personne de vivre au milieu des moldus.

– Et ton Manoir ? demanda doucement Potter.

– Quel… ? fit Draco avant de s'interrompre et de secouer la tête. Le Manoir Malfoy, c'est la maison de mes parents, pas la mienne. J'y ai beaucoup de souvenirs d'enfance, mais je n'y vivrais certainement pas. En rentrant en Angleterre, je me suis acheté un grand appartement, assez vaste pour y avoir mon propre laboratoire. Le quartier est sympa, vivant, et avec quelques sortilèges de protection, je peux faire des potions ou de la magie chez moi sans aucun problème.

Le sujet était clos pour lui et une cavalcade de pieds qui descendaient les escaliers attira de façon bienvenue l'attention de tous les adultes.

– Maman, est-ce que…, fit une voix d'enfant qui s'interrompit brusquement devant sa présence. Bonjour…

Une petite rousse aux yeux bleus qui restait figée dans l'entrée du salon tandis que Sirius qui l'accompagnait ouvrait des yeux gourmands. Draco ne put s'empêcher de sourire tandis que l'enfant le saluait tout en jetant un regard discret dans la cuisine.

– Vous avez fait des crêpes ?…

– Non, Draco n'a pas fait de crêpes ! se mit à rire Potter. Mais il a ramené du gâteau si vous voulez une part. Appelle donc les autres nains !

– On n'est pas des nains ! protesta Sirius avant de se précipiter vers l'escalier. Ramenez-vous ! Y'a le monsieur des crêpes et y a du gâteau à manger !

Draco sourit un peu plus franchement tandis que Hermione levait un sourcil.

– C'est quoi cette histoire de crêpes ?

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À présent que Ron et Hermione étaient partis, Draco se sentait un peu plus à l'aise chez Potter. Passée la surprise de savoir où il habitait, ils s'étaient montrés plutôt avenants et gentiment curieux, mais sans aucune animosité. La conversation s'était faite facilement, entre une tasse de thé, deux parts de gâteau et les rires des enfants, et l'après-midi avait été agréable.

Ils n'étaient pas partis tard cependant; si Hermione travaillait au Ministère comme il aurait pu le parier, Ron, lui, n'était pas auror comme Potter, mais il était devenu joueur d'échec professionnel, aussi bien dans le monde sorcier que chez les moldus, et il avait le soir-même une compétition qui nécessitait un peu de repos et de préparation mentale auparavant.

Ils étaient partis vers seize heures, emmenant avec eux leur fille et un garçon que Draco n'avait découvert qu'au moment de leur départ, et il devait tout de même s'avouer qu'il était plutôt content de se retrouver en tête à tête avec Potter.

– Tu veux rester là ? fit soudain Potter. Où tu veux aller faire un tour ?

Ils étaient confortablement lovés dans le canapé – pas assez proches, au goût de Draco – mais il était curieux de ce que proposerait Potter.

– Ça dépend à quoi tu penses…

– Tu connais la patinoire de Sommerset House ? Elle a ouvert il y a trois jours…

Bon sang. C'était d'un cliché et d'un romantisme un peu trop sentimental, Tomas en aurait ricané pendant des heures, mais dans le ventre de Draco, une douce chaleur était née et semblait ne pas vouloir décroître. Qu'importe si Potter voulait juste occuper ses gosses et les fatiguer pour avoir une soirée tranquille, l'idée était terriblement tentante. Presque mièvre, mais cette douceur sucrée était délicieuse.

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Ce fut drôle. Adorable. Absolument ridicule et dégoulinant de bons sentiments, mais Draco adora. Si les gosses de Potter étaient aussi à l'aise sur des patins que sur un balai ou avec un ballon de foot, Harry était aussi gauche et maladroit qu'un débutant, et Draco, s'il avait déjà eu l'occasion d'en faire, avait espéré être un peu plus convaincant.

Au final, ils se retrouvèrent à évoluer le long des barrières, à se tenir mutuellement pour conserver leur équilibre, et quand Draco retrouva un peu plus d'aisance, il garda dans sa main la main de Potter pour l'aider à avancer. Entre deux chutes et des moulinets des bras pour tenter de rester debout, ils rirent beaucoup et de bon cœur, ils furent moqués par les enfants qui passaient et repassaient à côté d'eux comme des virtuoses et Draco fondit un peu plus.

Potter était adorable. Enroulé dans une grosse écharpe qui ne laissait dépasser que sa tignasse noire et son nez rougi, il avait les yeux qui brillaient comme un gosse, un regard malicieux au possible et il semblait tout simplement heureux. Draco ne savait pas quelle image il renvoyait de lui-même, sans doute plus policée et mesurée, mais il était aussi heureux que Potter.

Et au vu des regards des gens autour d'eux, il n'était sans doute pas assez discret quand il le dévorait des yeux. Il devait sourire en permanence, afficher un air trop attendri par les maladresses et les rires de Potter, il devait être transparent aux yeux de tous, et en particulier aux siens, mais il s'en fichait. Il était ridiculement heureux et peu importaient les chuchotements des enfants qui les observaient d'un drôle d'air…

Un instant, il se demanda s'il n'y avait pas une caméra quelque part, qui les filmait en train d'évoluer maladroitement sur la patinoire, la main de Potter dans la sienne, parce que cela ressemblait un peu trop à une comédie romantique avec une musique sucrée et des flocons de neige. Et puis, l'instant d'après, il souhaita qu'il y ait vraiment une caméra parce que la douceur et la beauté de ce moment méritaient d'être immortalisées.

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Et puis il fallut se quitter et ce fut adorablement maladroit. Assez maladroit pour démontrer que le moment qu'ils venaient de passer ensemble n'était pas qu'un moment de simple camaraderie.

Leurs regards rivés dans les yeux l'un de l'autre, leurs sourires complices et aussi un peu troublés, une émotion silencieuse… un frisson qui n'était pas le froid…

Potter et ses quatre nains s'éloignèrent pour aller transplaner dans un endroit discret et Draco rentra chez lui à pied. Il avait besoin de silence, de calme, de faire le vide… et de s'épuiser un peu physiquement. Bon sang, il avait assez d'énergie et de chaleur en lui pour aller courir un marathon ! Ou plutôt il finirait sûrement par un orgasme en pensant à Potter, mais il se sentait merveilleusement bien.

Il ne s'aperçut du SMS de Potter qu'en arrivant chez lui, après un détour chez un traiteur indien pour se prendre de quoi manger. Il datait d'à peine quelques minutes après leur séparation « Tu as oublié tes gants, t'es encore dans le coin ? ».

Ses gants, qu'il avait prêtés à Sirius qui avait oublié les siens… Le message suivant était arrivé dix minutes après le premier « On est rentrés. Passe les prendre quand tu veux… »

Et cette porte ouverte chatouilla de bonheur le creux de son ventre et le fond de son cœur.

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