MOISSON

CHAPITRE I

JOUR DE CHALEUR

L'inspecteur Javert refit le noeud retenant ses cheveux avec agacement et les deux hommes s'arrêtèrent sur le Pont-au-Change. Un vent, brûlant et impitoyable, traversait les rues de Paris, jetant son souffle de forge sur les malheureux passants écrasés par la chaleur.

Un vent espiègle qui emportait les chapeaux et brisait les ombrelles. Un vent qui décoiffait allégrement l'austère inspecteur de police du poste de Pontoise.

Javert pestait en se plaçant face au vent et en tentant de dompter ses longs cheveux pour les replacer dans sa queue-de-cheval habituelle.

Cela amusait franchement l'inspecteur Rivette.

Et permettait aux policiers de faire de temps en temps une pause durant leur patrouille.

Les deux hommes regardèrent la Seine, dangereusement basse en cette période estivale. La chaleur était pesante, les passants étaient rares et marchaient lentement sous le soleil. Javert supportait cela sans aucun souci. Il avait connu bien pire. Même si dans le sud, la chaleur était toujours tempérée par la présence de la mer.

L'inspecteur Rivette souffrait de la chaleur. Bien plus que Javert. Régulièrement, le policier retirait son chapeau pour s'éponger le front, couvert de sueur.

" Dieu… Je boirai bien un glace…

- Nous sommes en service, opposa gentiment Javert.

- Merde au service !"

Un rire profond, partagé puis l'inspecteur Javert se rendit. Il avait aussi soif et les rues étaient d'une monotonie morose.

Les passants étaient rares, les voitures roulaient au pas, la Seine étincelait sous le soleil…

" Allons chez Suchet, proposa Javert. Il doit avoir rentré du cidre.

- Du cidre ? Dieu le bénisse !"

Et ce fut dit.

Il ne fallut que quelques minutes pour que les deux policiers se retrouvent assis l'un en face de l'autre, à une table de café. Leurs chapeaux étaient posés près d'eux, leur uniforme était ouvert, accentuant leur aspect débraillé.

Deux hommes fatigués après une longue journée passée à marcher au soleil.

Une journée longue et inutile.

"Et ton môme ?, demanda Javert en savourant le froid du cidre que Suchet, le cafetier faisait venir de sa Bretagne natale.

- Un sacré gueulard ! Il nous empêche de dormir, la femme et moi. Et il a décidé que les siestes n'étaient pas pour lui. Fils d'imbécile !"

Un rire partagé.

Javert songea à Valjean. Si le nouvel industriel et fabricant d'huile avait enfin délaissé son bureau à l'usine de la rue de Sully, il devait être en train de travailler le jardin de la rue Plumet en plein soleil avec son inconscience habituelle. Javert se promit de visiter la maison de son amant ce soir pour vérifier comment il allait et s'il avait pensé à boire. Il suffirait à l'inspecteur d'interroger la maisonnée pour le savoir.

Cosette était bien trop jeune pour faire plier le Cric, quant à la servante...Toussaint était gentille mais n'avait aucune autorité sur le vieux forçat. D'ailleurs qui en avait ?

Javert secoua la tête en souriant à cette image avant de revenir à Rivette et à son mômignard.

" Tu pourras en faire un sergent dans ce cas, lança Javert, amusé. Il a la gueule qu'il faut pour cela.

- Pitié ! Non ! Je ne veux pas que mon môme entre chez les cognes ! Tout sauf ça !

- Alors dans la garde ? J'ai entendu parler d'un bagne bien achalandé à Toulon…"

Encore un rire puis Rivette répondit, rêveur :

" Je voudrais que mon môme fasse ce qu'il souhaite de sa vie. Un docteur ? Un avocat ?

- Un voleur ?, rétorqua Javert, les yeux brillants de malice.

- Je suis sérieux Javert ! On est devenu cogne par dépit. Enfin, tu voulais vraiment devenir policier toi ?"

Javert souriait mais ses pensées n'étaient pas heureuses. Il n'avait jamais vraiment eu le choix. Un jour, il s'était vu soldat. Mais il était devenu policier car il avait eu cette opportunité. Sinon, il serait encore à Toulon à surveiller les forçats.

" Je voulais entrer dans l'armée, admit l'inspecteur en prenant une gorgée de cidre frais.

- Pourquoi cela ne fut pas possible ?," demanda Rivette, furieusement intéressé par l'aveu de son collègue.

Il était de notoriété publique que l'inspecteur Javert était un solitaire, il ne faisait pas d'ami et ne donnait aucune information quant à sa vie privée. Cet hiver fou qui venait de se terminer les avait rapprochés comme jamais, suivi d'un printemps mémorable les liant dans une proximité certaine, mais Rivette sentait toujours qu'un mur de secrets entourait son collègue.

Ils étaient devenus des collègues très proches...voire des amis…

En tout cas, c'était ce qu'espérait le jeune Rivette.

" A cause de ma naissance," rétorqua enfin Javert.

Rivette ne dit rien. Compréhensif. Il ne connaissait que trop bien l'ostracisme qui touchait Javert, même encore maintenant, alors qu'il était inspecteur de Première Classe !

Même avec un dossier exceptionnel !

Il n'y avait qu'à voir son âge. Des hommes plus jeunes, moins efficaces, moins sérieux...avaient été promus à des postes de commissaire de quartier. Mais pas Javert.

Il était certain qu'il allait rester éternellement inspecteur de Première Classe. Même le commissariat de Pontoise dans lequel il travaillait comme faisant office de commissaire pouvait très bien être admis à un autre inspecteur.

Le pire serait qu'on choisisse un de ses propres officiers et que Javert soit obligé de baisser la tête devant un de ses anciens subalternes.

" Et toi Rivette ?, demanda Javert, voulant quitter ses sombres pensées.

- Tu vas te foutre de moi !, répondit le jeune policier, amusé.

- Loin de moi cette idée…

- Je voulais faire du théâtre."

Il fallut quelques instants à l'inspecteur pour encaisser la nouvelle puis, placidement, il rétorqua :

" Cela t'aurait bien été. Tu as réussi à jouer le vieux jardinier de couvent.

- Le Père Fauchelevent m'a demandé qui me teignait les cheveux.

- Vraiment ?

- Il avait compris que c'était une teinture dès le premier jour mais il pensait qu'on m'avait teint pour cacher les cheveux gris, pas pour les créer.

- C'était un drôle de type…

- Il était amusant… Il me manque..."

Il faisait chaud dans les rues de Paris.

Au sens propre comme au sens figuré.

La folie du 3 juillet était retombée. Le peuple, versatile, avait acclamé le roi Charles X deux jours après la défaite des royalistes légitimistes aux élections.

Le peuple avait acclamé Charles X pour la victoire en Algérie.

Le 5 juillet, Alger était prise. Le dey Hussein avait capitulé. L'Algérie était devenue une colonie française.

On acclamait un roi fort et conquérant, oubliant qu'il n'y avait que quelques jours on le sommait de quitter le pouvoir.

Le champagne était bon. Le Marquis avait fait porter quelques caisses de la part du Romarin...sans donner de nom d'expéditeur.

La cérémonie avait été simple. Et simple avait été le repas des noces. Une auberge sans luxe ostentatoire. Peu d'invités, la famille, quelques amis.

La mariée était vêtue d'une jolie robe de couleur crème. Le marié arborait un beau costume flambant neuf.

Ils formaient un joli couple.

Le cogne et la punaise.

Vidocq avait "oublié" de se présenter au repas mais Javert avait remarqué parmi les badauds qui déambulaient dans la nef de cette petite église de quartier un ouvrier du bâtiment fort comme un Turc et doté d'une belle prestance.

Trop belle pour un simple ouvrier du bâtiment.

Les regards des deux hommes se croisèrent et l'ouvrier leva sa main pour saluer le policier avec une déférence...que remettait en cause l'éclat moqueur des yeux brillants.

Javert reconnut le Mec rien qu'à son sourire suffisant et à l'agacement qu'il sentait monter en lui. L'instinct du chien de chasse !

Valjean sentit son compagnon se raidir et, discrètement, il se pencha contre lui.

"Tu te sens mal Fraco ?"

Un reniflement méprisant répondit. Puis Javert désigna du menton le grand escogriffe qui examinait d'un air indifférent les colonnes de la nef et leurs sculptures. Valjean regarda et ne remarqua rien.

"Vidocq !, souffla Javert.

- Que fait-il ici ?, s'enquit Valjean, légèrement inquiet.

- Voir si la mariée est jolie.

- Quoi ?

- Il a quand même obtenu la radiation de Lucie. Il a exigé de voir la fille en jolie robe de mariée.

- Exigé ?

- Rien n'est gratuit avec le Mec."

Les deux hommes s'inquiétèrent que le Mec ne décide de rester jusqu'au bout à la noce mais le Mec disparut de l'église. Maintenant qu'il savait qu'on l'avait remarqué.

On retrouva sa marque parmi les quelques cadeaux de noce, modestes que les époux Durand recevaient. Un joli service à thé en porcelaine orné des armes de Paris. Le blason avec le bateau des navigateurs parisiens...

Javert prévint discrètement son sergent de la provenance du cadeau...et le jeune marié évoqua vaguement des collègues.

Puis le repas fut suivi de danses.

Léonie avait convié quelques voisins avec leurs instruments de musique. Payés de quelques verres de vin et d'une assiette bien pleine, ils allaient égayer le déjeuner.

Le repas était composé d'une blanquette de veau en sauce blanche, mitonnée avec des champignons, accompagnée d'un gratin dauphinois. Après un beau plateau de fromages, le dessert se résumait en quelques parts de tartes et de Turinois, un solide gâteau à la farine de châtaignes.

Il se mariait à merveille avec une tasse de café bien chaud.

Valjean et Javert avaient rarement été à pareille noce. Ou alors du temps de Montreuil.

Mais en tout cas, ils n'avaient jamais apprécié de se retrouver ainsi, dans un banquet, paisiblement. Profiter de la présence de l'autre.

Discrètement, la main de Valjean vint serrer celle de Javert.

Ce n'était pas la première fois durant cette longue journée…

Plus tôt, sous la nef de l'église Saint Antoine, les deux hommes s'étaient retrouvés à prier, les mains tenant le Livre de Messe, si proches, qu'elles se frôlèrent.

Ils se regardèrent un instant.

Le prêtre officiait, annonçant l'amour éternel, les liens indéfectibles du mariage, la volonté d'être uni devant Dieu… Mais au lieu de marier Lucie et Horace, c'était Valjean qui disait oui à Javert, à travers ses yeux.

Et Javert qui lui répondait… Jusqu'à ce que la mort nous sépare…

Le bleu d'azur des yeux de Jean Valjean était le bleu du ciel, le bleu du Paradis...même s'il annonçait l'Enfer pour l'inspecteur Javert, il voulait s'y noyer, corps et âme.

D'ailleurs, le policier sourit tendrement en apercevant une larme glisser le long d'une joue ridée et se perdre dans une barbe blanche, si soyeuse.

Javert secoua doucement la tête, murmurant simplement :

"Vieux fou sentimental !"

Un mariage simple, un repas de noce modeste et quelques heures passées à danser.

Les enfants de Mme Léonie gambadaient avec les enfants de Marie, la mère de Soazig. Cette dernière se tenait dans une jolie robe de demoiselle au bras de Chavó, raide dans son nouveau costume. Mme Marie le lui avait cousu dès la nouvelle des noces connue de toute l'usine.

Mme Durand pleurait de joie en voyant son fils, si heureux au bras de sa femme. Même si l'avenir était tellement incertain pour le jeune couple. Pauvre, modeste, il allait falloir cohabiter avec Mme Durand.

Ou alors déménager dans un appartement un peu plus grand où toute la famille vivrait ensemble.

Lambry, le hussard, faisait danser Mme Léonie, la faisant rire en la basculant en arrière, au rythme d'une valse endiablée. Il était visible de tout le monde que le hussard souhaitait vivement convoler en justes noces lui aussi. On s'étonnait juste que la demande n'est pas encore été faite.

Seulement...seulement Mme Léonie n'était pas veuve et cela compliquait la situation.

Peu de monde connaissait ce petit détail. Personne, pas même Lambry, ne savait que le père de ses enfants était déjà marié avant qu'il ne la rencontre puis la trompe à son tour.

Alors Mme Léonie laissait les choses traîner, contente que son amant ne la pousse pas non plus.

Le hussard patientait… Dieu seul savait pourquoi !

Qui restait-il ?

Dédé, le garnement, qui essayait de se faire bien voir de Cosette et ne réussissait qu'à faire rire la jeune fille. Après tout, ils avaient peu de différences d'âge, les deux adolescents. Cosette portait sa plus belle robe de satin, agrémentée de rubans et de roses, Dédé était dans un costume de bourgeois, veste et gilet brodé, cheveux peignés et moustache bien taillée. Un ravissant jeune homme.

Toussaint contemplait les jeunes gens avec un regard sombre qui n'aurait pas dérogé à une duègne de la Cour de Philippe II d'Espagne.

Et Antoine ? Antoine était tellement content, tellement fier. Sa maman était la plus jolie maman du monde, dans sa belle robe blanche et ses longs cheveux roux montés en chignon, dans lequel il avait eu le droit de piquer des fleurs de lys. Cadeau de M. Fauchelevent. Et son papa était le plus fort des papas du monde, un policier courageux avec un uniforme et un pistolet et qui allait un jour devenir le préfet de police. Toinet le savait ! C'était Soazig qui le lui avait dit et Soazig ne mentait jamais !

Qui restait-il ?

Il ne restait que l'inspecteur Javert et M. Fauchelevent. Un peu perdus au-milieu de toute cette agitation et de toute cette joie. Comme toujours.

L'écho d'autres repas de noce officiés par M. Madeleine et auxquels participait le chef de la police, comme surveillant ou comme invité.

Le chef de la police était un invité un peu obligatoire pour les bourgeois bien nantis de Montreuil, tout comme monsieur le maire.

Mais l'alcool était bon. Du bon vin blanc d'Artois, du bon champagne… Les hommes mangeaient et buvaient, plus que de raison.

"A Montreuil, on servait souvent du vin d'Arbois, souffla Javert, vérifiant que personne ne les écoutait.

- On servait ce qu'on pouvait en ces temps difficiles, répondit Valjean.

- Mhmm. Je croyais que c'était votre vin préféré, monsieur le maire."

Un fin sourire. Le chef de la police avait découvert cela donc.

Autant avouer.

"Oui, aussi."

Javert leva son verre et le rapprocha de Valjean, pour les entrechoquer.

"Vin d'Arbois, pied de porc en gelée et gâteau battu picard. Même vos goûts culinaires rappelaient vos origines paysannes, monsieur le maire.

- Et quels sont les vôtres, inspecteur ? Une daube provençale ? Plein de viande de boeuf marinée dans du vin rouge, cela doit être à votre goût !"

Javert eut un sourire nostalgique, il fit tournoyer son alcool dans son verre, observant les bulles de champagne se déplacer dans le liquide.

"Peut-être, en effet. Si j'avais eu les moyens de m'acheter de la viande. Je me suis longtemps contenté de pain et de charcuterie. De la fougasse et des tranches d'andouillette… Quand j'avais de la chance."

Valjean regarda Javert. Un peu dépité.

Mais le policier souriait toujours, perdu dans ses souvenirs d'autrefois. Manifestement les deux hommes avaient tous deux connu la faim dans leur jeunesse et les privations avaient été leur lot quotidien.

"On trempait les pommes de terre dans le café chez moi, lança Valjean.

- Ma mère nous préparait des caillettes lorsqu'elle avait de quoi."

Les deux hommes se regardèrent et rencontrèrent la même tristesse dans les yeux de l'autre.

" Le boudin du Père Perret était excellent à Montreuil, ajouta Javert. Je me suis souvent gavé de boudin aux pommes avec de la purée de pommes de terre.

- Moi aussi."

Le sourire se reflétait dans les yeux maintenant et les deux hommes se détendirent.

"Il faudra manger du boudin rue Plumet ! Je suis sûr que Cosette n'a jamais mangé cela !

- C'est vrai," répondit Valjean.

Et l'atmosphère devint plus légère…

Les heures avaient passé et bientôt la noce devait libérer les locaux. Lucie Durand avait pris son courage à deux mains pour enfin oser inviter l'inspecteur Javert à danser.

Il lui avait fallu patienter jusque là pour le faire.

La jeune femme savait maintenant tout ce qu'elle devait au policier...et elle lui devait tout…

Il aurait pu tout briser. D'un seul mot, il aurait pu briser sa vie mais l'inspecteur avait appuyé le mariage, aidé, menti, il avait même plaidé auprès de Vidocq...et obtenu gain de cause.

Tout d'abord, la jolie mariée était venue inviter M. Fauchelevent à danser. Plus abordable, plus gentil, plus agréable. Le vieil homme s'était excusé mais Lucie n'avait pas cédé.

Ce ne fut pas un spectacle très gracieux mais M. Fauchelevent fit danser de son mieux la jeune femme.

Lucie Durand ne ressemblait que de loin à Lucie la Rousse, les yeux brillants, naturellement, le sourire riant, sans artifice, les cheveux décoiffés, à cause des baisers que son mari lui donnait, en croyant être discret…

Une femme amoureuse et heureuse.

Le vieil homme dansait et boitait, mais malgré sa claudication, il s'en tira honorablement.

Lucie ne joua pas les enjôleuses, elle avait quitté ce rôle. Elle se moqua, gentiment, de son partenaire.

"Vous n'avez jamais vraiment dansé, monsieur Fauchelevent.

- Ma jambe me l'interdit, sourit Valjean. Je suis désolé de ne pas être à la hauteur."

Un rire cristallin et la jeune femme ne réclama pas de deuxième danse. Elle ramena le vieil homme à sa place puis elle murmura :

"Et l'inspecteur ? Croyez-vous qu'il sache danser ?

- Pourquoi ? Vous voulez l'inviter ?

- J'aimerai beaucoup.

- Je crois que j'apprécierais de voir cela…"

Taquin, le vieil industriel s'assit à côté de son compagnon, austère et silencieux. Il arborait clairement un froncement de sourcils montrant son mécontentement.

Jaloux inspecteur ?

Lucie hésita puis comme la scène durait trop longtemps, elle debout devant l'inspecteur de police, la jeune mariée se jeta à l'eau :

"Me ferez-vous le plaisir d'une danse inspecteur ?"

Décontenancer le policier était un acte rare, Lucie pouvait s'enorgueillir d'avoir réussi cet exploit.

"Pardon ?

- Javert, cette jeune femme charmante vous demande de la faire danser !, expliqua Valjean, moqueur.

- Moi ?

- Oui, vous.

- Mais je ne sais pas danser.

- Alors je vais vous apprendre !," fit Lucie, autoritaire et déterminée.

Il fallut bien se soumettre. Pour ne pas faire de scandale.

Javert se leva et se sentit ridicule.

Non, il n'était pas timide ! Un homme de six pieds de haut, des favoris touffus qui lui mangeaient les joues, une réputation à faire frémir la moitié des criminels de la ville tandis que l'autre n'en parlait qu'avec haine.

Faire danser une femme ?! Bah la belle affaire !

Et cependant, le policier n'en menait pas large. Il était maladroit tandis que Lucie en riant lui prenait les mains pour les poser à leur place.

"Une main sur ma taille, une autre tient ma main. Vous avez vu la position de M. Fauchelevent ? Elle était parfaite !

- Oui, bredouilla Javert, osant à peine regarder la jeune femme dans les yeux.

- Et maintenant à moi de me rapprocher de vous !"

Et ce fut ainsi.

Lucie se rapprocha de Javert et posa sa main sur son épaule.

" Vous êtes si grand !, se moqua gentiment la jeune femme. J'espère que nous ne sommes pas trop ridicules."

Mais Javert ne disait rien. Il n'arrivait pas à parler, il en était incapable. Percevant le malaise, l'ancienne prostituée leva les yeux sur le policier et fut saisie.

Javert était rouge de honte, les joues brûlantes et les yeux écarquillés, on aurait pensé à un cheval affolé en le voyant ainsi rouler des yeux.

Lucie en fut désolée.

" Vous ne savez pas danser.

- Non, déglutit le policier.

- Et vous n'avez jamais connu de femme."

C'était dit sans volonté de juger. Le policier avoua sans volonté de mentir.

" Non.

- Juste une danse et je vous laisse en paix, s'excusa-t-elle. Je ne voulais pas vous déranger. Juste vous remercier.

- Je n'aime pas...le contact…

- Avec une femme ?

- Avec qui que ce soit."

Sauf Jean Valjean.

La danse commença au sourire enjoué de Lucie destiné aux musiciens mais cette fois, il était forcé. Le sourire de Lucie la Rousse. Car les deux danseurs n'étaient pas à l'aise.

Lucie lentement poussa Javert à bouger et la danse se fit lente.

"Respirez et imitez mes pas.

- Je connais la base, se défendit âprement Javert. J'ai souvent assisté à des bals.

- En tant que policier je suppose.

- Touché !"

Lentement, Javert fit tournoyer la jeune femme et Lucie fit honneur à son rang. On ne remarquait rien du malaise parmi l'assistance. On souriait en voyant les deux partenaires aussi mal assortis réussir à valser sans se marcher sur les pieds.

Lucie avait l'habitude.

" Pourquoi n'avez-vous jamais dansé avec une femme ?

- Mille raisons, sans intérêt.

- Je souhaiterais que l'on soit au Romarin, souffla Lucie, juste une dernière fois ! Pour vous déniaiser !

- Comment cela ?

- Pas moi en personne !, se mit à rire la mariée. Mais nous aurions trouvé une femme pour vous plaire. Ou un homme.

- Tsss ! J'ai déjà rencontré Marguerite, cela me suffit."

Le rire fut partagé. Enfin, l'inspecteur se détendait, Lucie en était soulagée. Elle le ressentait dans la pression des mains qui s'atténuait, sur sa taille, sur ses doigts. Elle ne savait plus quoi faire à part provoquer le fier inspecteur pour l'amener à oublier ce qu'il faisait dans l'instant.

" Une belle femme, Marguerite, sourit Lucie, mais c'est une ambitieuse ! Elle espère se glisser dans le lit du Marquis depuis des années pour devenir la nouvelle Marquise du Romarin ! L'usage veut que ce soit les femmes qui tiennent les bordels.

- Une belle femme ! Et j'espère que ce sera la dernière fille du Romarin à venir me débusquer dans mon commissariat ! Cela fait jaser !"

Nouveaux rires ! On arrivait au bout de la danse.

Lucie le regrettait. Maintenant qu'il était détendu et que ses mouvements étaient devenus souples, l'inspecteur ne dansait pas si mal que cela.

Il aurait fallu quelques danses de plus pour l'améliorer… Au Romarin, Lucie la Rousse s'en serait fait un plaisir.

Lucie Durand remercia son danseur et le ramena à sa place. Javert, élégamment, s'inclina pour saluer sa partenaire.

Et il lui parla en la fixant dans les yeux, histoire de tuer le passé une bonne fois pour toutes.

"Par le passé, petite punaise, je t'aurais offert un tour de valse avec un de mes sergents, tandis que j'inspectais le bordel.

- Les temps changent, inspecteur.

- Oui, je sais. Tu ne me dois rien, la belle, sauf de rendre heureux mon sergent.

- Est-ce une menace ?

- Non. Une prière. Je ne suis pas en position de menacer qui que ce soit ici. Et tu es devenue une industrielle émérite. Laissons le passé où il est !

- Oui, inspecteur !

- Et ne t'occupe pas du mien. Je ne veux pas que ta jolie petite Sorbonne commence à monter des plans pour me trouver une femme ou un homme.

- Compris."

Et ils disparurent...le policier et la prostituée...redevenant M. Javert et Mme Durand, un vieil homme, encore imposant, et une jeune mariée, folle de joie.

Javert s'assit à côté de Valjean, ne remarquant pas sa main se précipitant sur le verre de vin pour le finir d'un trait.

Valjean le contemplait, incertain.

" Vous avez bien dansé, malgré tout.

- Lucie est un bon professeur. Tu devrais l'embaucher pour enseigner la danse à Cosette.

- Pourquoi pas ?"

Oui, pourquoi pas ?

La fête terminée, la journée se finissait. On se quitta sur des sourires et des promesses de se revoir. Durand rentrait chez sa mère, mais avec sa femme à son bras et son fils tenant sa main.

Lambry raccompagnait Léonie et Marie, avec toute la marmaille. Le hussard était un peu ivre et assommait la troupe avec ses souvenirs de bataille.

Plus silencieux et plus calme, le cortège de la famille Fauchelevent se retira, en compagnie de l'inspecteur Javert.

Dans le fiacre qui les ramenait rue Plumet, Cosette bavardait encore en baillant :

"Ce Dédé est vraiment un jobard !

- COSETTE !, opposa Toussaint, choquée. Langue !

- Oui, pardon. Mais quand même quel idiot ! Il a voulu jongler avec des pommes.

- Et ?

- Il a réussi à casser trois verres et à se prendre une dérouillée de sa mère.

- Si cela lui a permis de comprendre son erreur, fit Valjean, sentencieux.

- Au moins, il n'a pas reçu une déculottée par Mme Léonie," ajouta Javert.

Et cela fit rire tous les passagers du fiacre.

Cette nuit fut un changement dans l'ordre habituel des choses. L'inspecteur Javert dormit officiellement rue Plumet.

Il y avait une chambre d'amis maintenant. Ce fut la chambre du policier. Chacun était fatigué de sa journée.

Et vers minuit, les deux hommes se retrouvèrent debout, chacun devant la porte de sa propre chambre à hésiter à apparaître dans le couloir pour rejoindre l'autre.

Deux acteurs de vaudeville ? Quelle sera la prochaine étape ?

Mais, prudemment, ils se recouchèrent…, chacun dans son lit, songeant à l'autre…

La prise d'Alger le 5 juillet avait affaibli la défense de Paris. De nombreuses troupes étaient parties à la conquête de ce beau pays de sable et d'or, sur les terres lointaines d'Afrique.

On attendait le dernier tour des élections le 19 juillet mais les rues étaient plus calmes… Le roi Charles X ne bougeait pas, le ministère Polignac se faisait oublier et les journaux poursuivaient leur travail de sape.

Bref, la vie politique était plus calme...mais on sentait dans l'air une tension. Comme s'il ne suffisait que d'une étincelle pour enflammer l'air ambiant et créer une terrible explosion. Un coup de grisou !

"Peux-tu me dire ce qu'on fout ici ?"

L'agacement perçait dans les propos de l'inspecteur de Première Classe Rivette. Ainsi que le malaise.

Javert n'eut pas le temps de repousser son mouchoir pour répondre que Rivette lui asséna durement :

" Et si tu me dis qu'on déterre un cadavre, je te fous mon poing dans la gueule !

- Alors je n'ai rien à dire."

Une voix étouffée par le tissu.

Javert et Rivette observaient les gestes du fossoyeur avec soin. Pour ne pas voir le reste.

Un commissaire de police était présent, celui de Montmartre, et il n'était pas content d'être là. Deux médecins s'évitaient du regard. L'officiel et celui de la famille du décédé. Le prêtre de la paroisse psalmodiait des prières et demandait pardon à Dieu.

Tout le monde ignorait avec ostentation les deux inspecteurs de police déférés sur place sur ordre de la Sûreté. Et pas fiers de l'être.

"Je croyais que ce salopard de Vidocq ne pouvait pas nous faire pire que la surveillance des égouts en plein hiver dans la neige, mais je me trompais. Putain !

- Rivette !," grogna Javert, s'attirant de ce fait un regard fâché de la part du commissaire...un dénommé Fournier qui allait faire payer cette joyeuse visite au cimetière aux deux policiers.

Javert reprit la parole en baissant d'un ton :

"Le Mec est sur une affaire !

- Une affaire ?! Une affaire ! Quelle affaire ? On déterre une vieille femme morte il y a un mois ! PUTAIN ! UN MOIS !

- Je ne sais pas. Le Mec n'a rien voulu m'expliquer, claqua Javert.

- La bonne blague ! Nous envoyer déterrer un cadavre en plein ruffant [chaleur]. Avec l'odeur, les mouches… Je vais lui vomir mon déjeuner sur son joli bureau au Mec."

Oui, Rivette râlait et son visage, déjà pâle, tournait lentement au verdâtre du plus mauvais aloi.

Le cercueil venait d'être forcé, les fermetures en plomb retirées, le fossoyeur attendait l'ordre d'ouvrir.

Et l'ordre fut donné d'un geste nerveux.

Javert s'approcha. Il fut le seul.

Il avait fait pire. Ce n'était pas le premier cadavre en putréfaction qu'il voyait. Et la Morgue offrait des spectacles bien pires qu'une vieille femme, morte, enveloppée dans son suaire, même si cela faisait un mois qu'elle l'était.

On le regarda agir, prêt à critiquer, à s'opposer, à crier à l'anathème...mais le policier fut respectueux. L'inspecteur de police s'approcha et lentement écarta les voiles.

La couleur de la peau, les ongles, les cheveux, il n'y avait rien à dire. Mais ce n'était pas cela que voulait le docteur Orfila.

Le célèbre médecin, chimiste et professeur émérite de médecine légale à la Faculté de Médecine de Paris avait accepté d'appuyer le chef de la Sûreté dans cette affaire.

Il voulait un cadavre à autopsier.

On pensait à un empoisonnement et Orfila avait accepté de se charger de l'autopsie.

Javert ne voulait pas seulement vérifier si la morte était bien décédée, ce qui aurait été du dernier ridicule, il voulait enlever carrément le cadavre. Et ça c'était un outrage !

Il y avait peu de temps qu'on tolérait cette pratique en matière judiciaire et ce grâce à l'action de Mathieu Orfila, justement. Ce médecin et scientifique originaire d'Espagne et naturalisé français depuis quelques années, avait bouleversé la chimie et la justice par ses leçons publiques, créant peu à peu les bases de ce qui s'appelait déjà la médecine légale.

Nommé premier professeur de médecine légale à la Faculté de médecine de Paris le 1er mars 1819, il publia ses Leçons de médecine Légale et écrivit un Traité des Poisons qui fit grand bruit.

Comment une telle sommité pouvait être redevable de Vidocq ? Cela tenait du mystère. Mais qui n'était pas redevable du Mec ? De sombres histoires devaient entacher le passé du professeur Orfila… Peut-être remontant à la chute de Napoléon ? Ou encore plus loin...il était de notoriété publique que lors de la défaite de l'Empereur à Baylen contre l'armée espagnole, le 22 juillet 1808, les Espagnols en résidence à Paris avaient été placés sous une étroite surveillance de la police.

Fouché, le ministre de la police, avait été très zélé dans cette affaire, sommant les Espagnols à venir prêter serment au nouveau roi d'Espagne, Joseph Bonaparte, le frère de Napoléon.

Bizarrement Orfila avait fini en prison...et il avait fallu que quelqu'un vienne répondre de sa bonne conduite, le chimiste bien connu Nicolas Vauquelin.

Cela suffit à libérer Orfila des griffes de la police impériale...mais pour que Fouché accepte de se dessaisir de sa proie, il avait dû y avoir d'âpres discussions.

Et qui mieux que Vidocq avait pu les mener ?

"Souvenez-vous inspecteur !, claqua la voix sèche et dure du commissaire Fournier. Le corps de Mme de Gondi revient à sa tombe ce soir, dernier délai.

- Oui, commissaire, fit respectueusement l'inspecteur.

- Ou, Vidocq ou pas, je ferais part de mon mécontentement au préfet en personne !

- Ainsi que l'Église !, ajouta le prêtre de la paroisse, le Père Yvain. Monseigneur de Quélen, l'archevêque de Paris, n'a pas apprécié cet outrage rendu à l'une de ses plus ferventes brebis. Mme de Gondi était une sainte femme !

- Oui, mon père," répondit poliment Javert.

Mais pour qui le connaissait bien, comme Rivette, l'inspecteur de police en avait soupé de leurs admonestations. Cela se voyait dans la raideur de ses épaules et dans ses yeux qui n'osaient pas regarder en face. Par peur de les lever au Ciel devant témoins sans nul doute.

Le cercueil était encore en bon état, cela ne faisait qu'un mois et les mois avaient été secs depuis la fin du Printemps. Le sol était sec.

Le fossoyeur fut soulagé de tout refermer et avec plusieurs confrères, on emporta le cercueil jusqu'à la sortie du cimetière où un corbillard attendait.

D'ailleurs il n'était pas le seul à attendre.

Une foule hostile se tenait en silence dans la rue et guettait l'apparition du cercueil.

Une étincelle suffirait à tout embraser.

Javert se surprit à ne pas être cette étincelle-là.

Mais les pierres ne furent pas jetées, juste quelques insultes et des crachats. On en survit.

Ce fut avec un réel soulagement que l'inspecteur de police donna le signal de partir au cocher.

"Mais qu'espère vraiment le Mec avec un cadavre aussi vieux ? A part des vieux asticots ?

- Je ne sais pas Rivette. Honnêtement, je ne sais pas dans quoi le Mec nous a entraîné."

Le Mec se tenait à la Morgue en compagnie d'un grand homme chauve dont les tempes étaient ornées d'une grosse touffe de cheveux grisonnants, les yeux d'une profondeur de faucon se mariaient très bien avec l'imposant nez aquilin.

Le professeur de chimie et père de la médecine légale, Mathieu Orfila, attendait son cadavre en compagnie du chef de la Sûreté.

Ce dernier eut un sourire amusé en voyant apparaître les deux inspecteurs de police que la Force lui avait gracieusement offert pour un temps indéterminé. Juste celui d'une Révolution.

"Des soucis messieurs ?, demanda simplement le Mec.

- Aucun, grogna Javert. Voici le corps de madame de Gondi."

On amena le cercueil et avec précaution et déférence il fut déposé sur une table à dissection dans les profondeurs de la Morgue, devant les yeux stupéfaits de Keller, le préposé. Jamais il n'avait encore assisté à cela.

Le Mec haussa les épaules et lança, indifférent :

"On va la rendre dans le même état ! Pas de souci, nous ne sommes pas versés dans la nécrophilie."

Une grimace générale. Parfois, l'humour du Mec sentait encore trop le bagne.

Et l'autopsie commença. On observa les mouvements du professeur Orfila avec un intérêt morbide.

Rivette quitta la pièce et s'en alla marcher au soleil, bientôt suivi par Vidocq.

Le médecin de famille était resté, il était mécontent et en même temps...ce n'était pas un imbécile.

Il se rapprocha de l'inspecteur Javert.

Les deux hommes cachaient leur nez dans un mouchoir, l'odeur était insoutenable et la chaleur la rendait encore pire.

"Qu'espérez-vous trouver ?, demanda le médecin au policier.

- Un empoisonnement," répondit simplement Javert.

Maintenant qu'il avait vu Orfila en action, il était certain de ce qu'on soupçonnait. Le policier avait lu son Traité des Poisons et l'avait trouvé difficile à lire mais passionnant.

Le docteur Bellemere n'était pas un imbécile, il grimaça à cette réponse.

" Vous plaisantez ?! Mme de Gondi était une vieille femme, elle est morte de mort naturelle.

- L'avis de décès que vous avez rempli parle de douleurs abdominales et d'anémie.

- Une vieille femme. Mme de Gondi se plaignait sans cesse de douleurs dans son estomac et dans ses jambes. Elle avait du mal à marcher, elle souffrait de vomissements.

- Pourrait-elle avoir été empoisonnée ?, demanda le policier.

- Cui bono [de Cicéron, à qui profite le crime] ? Son fils hérite de la fortune des Gondi. C'est un homme peu sympathique mais le manque de cordialité n'est pas une preuve de culpabilité !

- D'autres pistes ?, sourit le policier, malgré le mouchoir cachant sa bouche.

- Une fille. Mais elle est trop simple pour…"

Puis le médecin se tut, conscient de ce qu'il disait. Et à qui il le disait.

"Il n'y a personne qui aurait pu vouloir empoisonner cette malheureuse femme ! Mme de Gondi est morte de sa belle mort.

- Si vous le dites, docteur."

Le médecin s'éloigna précipitamment de ce policier trop curieux…

Cela dura deux heures, montre en main.

Le médecin ne tint pas jusqu'au bout. Vidocq envoya régulièrement Keller aux nouvelles. Rivette avait été envoyé à la recherche de bière et de friands...

Il ne resta bientôt que l'inspecteur Javert à tenir compagnie au professeur Orfila.

Ce dernier s'en rendit compte et lui fit signe d'approcher...ce que le policier fit...et Javert fut captivé par ce qu'il vit…

Une autopsie n'était jamais un beau spectacle et le policier en avait peu vu dans sa vie. Parfois, un médecin un peu plus soupçonneux ordonnait une analyse plus poussée d'un cadavre...parfois un corps d'une famille importante demandait quelques recherches...mais cela restait succinct.

Keller se chargeait d'ouvrir quelques crânes ou quelques ventres pour amuser la galerie ou répondre à des demandes de certains policiers curieux.

"La victime était-elle enceinte ? Quelle arme avait été utilisée ? Quel coup avait été mortel ? A quand remonte la mort ?..."

Des questions de base et qui trouvaient rarement des réponses précises. Jusqu'à l'arrivée du professeur et chimiste Mathieu Orfila.

Javert avait lu son Traité des Poisons, il avait été jusqu'à assister à quelques-unes de ses leçons de médecine légale. Il avait été impressionné par ce qu'il entendait.

La police était mal organisée, mal formée, les méthodes étaient empiriques, il y avait encore des enquêtes qui se résumaient à torturer un suspect pour le faire parler…

Le délit de faciès, l'origine et la religion suffisaient à faire de vous le coupable parfait.

Mais le médecin Orfila professait d'autres méthodes. Ouvrant la voie vers une police moderne et des méthodes sensationnelles.

Enquêter, chercher des indices, regarder des traces, interroger…

Orfila indiqua en souriant une masse verdâtre innommable sortie de la cage thoracique et lança, satisfait :

" Savez-vous ce que c'est inspecteur ?

- L'estomac ?," demanda Javert, incertain.

La position dans le corps, l'aspect de l'organe même en putréfaction…, tout portait à croire qu'il s'agissait de l'estomac.

"Bien ! Il s'agit en effet de l'estomac."

Le professeur se recula et abandonna le corps sur la table. Il appela un de ses aides qui s'approcha et se mit en demeure de réparer les dégâts, refermer de son mieux et cacher les sévices endurés par la malheureuse morte. Le corps pouvait être rendu à sa tombe initiale.

Javert, envoûté, suivit le médecin et le vit se laver avec soin les mains, les ongles en utilisant du savon de Marseille.

Orfila l'aperçut et lui intima l'ordre de l'imiter.

"Lavez-vous les mains inspecteur ! Nous ne risquons que la mort à côtoyer les cadavres.

- Se laver les mains empêche la mort ?"

Cette remarque naïve fit rire le médecin qui secoua la tête, dépité.

" L'hygiène est primordiale. Un jour, nous l'enseignerons à nos enfants."

Les deux hommes ne dirent rien de plus.

L'hygiène était importante, en effet, le garde-chiourme l'avait vu au bagne de Toulon, le manque d'hygiène amenait des maladies et des problèmes de peau...mais de là à empêcher la mort ?

Peut-être d'avoir touché un cadavre...il pouvait mourir ?

A cette pensée, Javert redoubla d'efforts et frotta avec soin ses longs doigts et ses ongles coupés court.

Ceci fait, les deux hommes sortirent de l'atmosphère viciée de la Morgue.

Le professeur sortit une pipe et se mit à fumer, chassant les miasmes de la mort.

"L'estomac était en très mauvais état, mais encore lisible. Dieu merci !

- Qu'avez-vous lu, monsieur ?, demanda respectueusement Javert.

- La cause de la mort, inspecteur, sourit le professeur, suffisant.

- Et ce serait ?

- Un empoisonnement au plomb. Il y avait encore des taches noires caractéristiques sur les parois de l'estomac.

- Un empoisonnement au plomb ?

- Maintenant, à vous de déterminer si c'est accidentel ou volontaire. Je suis chimiste, pas juriste."

Vidocq rejoignit les deux hommes et demanda ses conclusions au professeur Orfila.

" Comme prévu au regard de l'avis de décès, monsieur le chef de la Sûreté, répondit posément Orfila. Un empoisonnement au plomb.

- J'ai lu et apprécié votre Traité des Poisons, rétorqua le Mec en souriant, content de lui.

- Problèmes de céphalées, manque d'aplomb, douleurs abdominales, perte de poids, soucis de coordination motrice, anémie, troubles d'élocution…, récita sentencieusement Orfila, tout en fumant tranquillement sa pipe. Il était évident que c'était un empoisonnement au plomb.

- Vous le juriez en Cour d'Assises ?," demanda fermement Vidocq.

Un regard ferme et le professeur hocha simplement la tête.

"Je le jurerais devant le roi en personne."

Vidocq sourit, satisfait de la réponse.

"Alors il suffit de trouver l'empoisonneur et j'aurais besoin de votre témoignage.

- Si empoisonneur il y a !

- Faites-moi confiance M. Orfila. Faites-moi confiance !"

Un dernier regard et les deux hommes se séparèrent, Javert suivant son supérieur.

Rivette attendait dans un estaminet. Devant lui il y avait des cartes à jouer, des verres vides et des assiettes encore pleines de victuailles.

Le jeune inspecteur n'avait pas l'air fier de lui.

Vidocq cogna sa main sur l'épaule de Javert, faisant sursauter ce dernier sous la violence du coup.

"Alors l'argousin, c'était comment ce cours pratique de médecin légale ?

- Un empoisonnement au plomb ?! Mais il y a plusieurs façons de s'empoisonner au plomb ! Ce n'est pas rare ! La peinture, la vaisselle, le maquillage.

- On voit que tu as étudié la question ! C'est bien le cogne !"

On percevait une certaine admiration dans le ton, malgré la moquerie habituelle. Rivette, lui, examinaient les deux hommes avec un air stupéfait et une bouche bée qui le faisaient ressembler à un poisson.

Javert haussa les épaules et rétorqua, agressif :

"Je ne suis pas un illettré ! Je me tiens au fait des avancées de la police. J'ai lu le Traité d'Orfila. Mais je sais aussi que le plomb n'est pas rare dans la société."

Vidocq s'assit et fit s'asseoir Javert en face de lui.

"Je suis d'accord avec toi le cogne. Je ne me serais pas intéressé à cette vieille bique de Gondi si on ne m'avait pas rapporté un drôle de conte. Veux-tu en avoir la primeur ?

- Tiens le crachoir le Mec, je suis tout ouïe."

Vidocq réclama à corps et à cris une nouvelle tournée de cidre et se mit à parler, avec un air de conspirateur qui énerva Javert, comme de bien entendu.

" Une jeune fille est venue me voir il y a quelques semaines. A mon bureau de la Sûreté. Un peu simplette, elle m'a parlé de sa regrettée mère. La vieille femme a eu une horrible mort, douloureuse et lente. Une agonie ! La jeunesse n'a pas su quoi faire pour aider sa malheureuse mère à être soulagée. Et la mort fut vue comme une délivrance par la famille."

Un verre de cidre et une gorgée, le Mec tenait son auditoire sous sa dextre, cela l'amusa.

"Et ?, fit Rivette, plus pressé que Javert.

- Je me suis entendu l'assurer qu'un prêtre serait d'un meilleur recours qu'un policier dans son dilemme mais la jeune fille m'a expliqué pourquoi elle voulait me parler. Sa mère à peine enterrée, un voisin montra les mêmes symptômes.

- Il est mort ?"

Vidocq regarda Javert, content d'avoir réussi à captiver le policier.

"La semaine dernière.

- Mais ? Et le cadavre ? Pourquoi s'intéresser à un vieux cadavre d'un mois alors qu'on a un cadavre d'une semaine ?," demanda Rivette, sans comprendre.

Mais Javert avait compris et il fut soufflé.

" Tu soupçonnes réellement un empoisonneur ? Mais qui ?

- Qui aurait pu accéder aux deux morts tu veux dire Javert ? C'est là que vous intervenez les cognes ! Je ne vais pas demander une autre exhumation, j'ai l'avis de décès de monsieur de Saintonge, cela me suffit. Il a eu les mêmes symptômes que la vieille. La jeune fille un peu simplette parle d'une épidémie et veut que la Sûreté fasse œuvre de salubrité publique, je lui ai conseillé un voyage à Aix-les-Bains pour soigner ses poumons. Elle est partie et ne risque pas de provoquer une catastrophe.

- Et le deuxième mort ?, reprit Rivette, insistant.

- Pas de deuxième exhumation !, opposa fermement Vidocq.

- Tu ne veux pas éveiller les soupçons !, rétorqua Javert.

- Tu vois quand tu veux Javert, tu peux être un bon cogne !"

Et le rire, profond, du chef de la Sûreté résonna dans l'estaminet.

Ce soir-là, Javert se lava entièrement, plusieurs fois, avec soin. Il avait peur de la mort et l'odeur du cadavre était collée à ses vêtements.

Valjean ne demanda rien, surpris de cette soudaine frénésie de lavage.

"Il faudrait une baignoire…, lança Javert avec exaspération.

- Tu te sens si sale que cela ?"

Mais Javert n'osa pas avouer ce qu'il avait fait ce jour-là. Il parla de sueur et d'odeur, de saleté et d'hygiène...

Avant de rejoindre Valjean et de craindre que ce dernier ne sente encore les relents de la mort dans ses cheveux dénoués...mais Valjean se serra contre son compagnon, le nez dans la longue chevelure de mercure et murmura en s'endormant :

"Tu sens la lavande…

- Un achat en passant dans le marché des Carmes…

- On devrait vendre de l'huile de lavande..."

Et les deux hommes s'endormirent au-milieu des senteurs de Provence...

À l'usine, les après-midis de juillet étaient longues et étaient lentes. Inévitablement.

Jean Valjean passait ces heures de relevée assis devant les livres de comptes, à parcourir d'interminables rangées de chiffres et à les allonger encore davantage.

Parfois, il se rendait compte que le petit bureau était une fournaise où même l'air était épais. Puis il s'épongeait la nuque et le front avec le mouchoir, et soupirait.

Mais c'était samedi et la nuit était tombée, apportant avec elle des promesses qu'il était difficile d'ignorer.

Valjean passa sa redingote et éteignit le quinquet. Avant de fermer la porte, il mit sa casquette et l'enfonça jusqu'aux yeux alors qu'il traversait la cour intérieure. C'était une précaution qu'il prenait chaque samedi avant d'entrer dans la salle d'armes de Lambry, et cela suffisait généralement.

Parce que les samedis, Javert venait s'exercer et que le bagnard ne contrôlait pas toujours où il regardait. Ou plutôt, l'insistance avec laquelle il le faisait.

Lambry consacrait à l'ordinaire cette heure tardive à l'inspecteur et le poussait à dépasser ses limites avec une insistance remarquable. Le résultat était souvent spectaculaire, même aux yeux de quelqu'un d'aussi peu ami des armes que Valjean.

À la technique sèche et agressive, parfois brutale de Lambry, Fraco opposait ses mouvements fluides enchaînés avec une facilité surprenante, et son agilité sans concession. Le résultat devenait une danse singulière dans laquelle efficacité et élégance étaient confrontées... Et dans laquelle l'ancien galérien avait clairement établi ses préférences.

Pendant ce temps, dans le coin opposé de la salle, Rivette et Durand se tapaient dessus avec leurs épées en bois, Lambry ne leur permettant pas encore d'utiliser leurs armes réglementaires sans supervision directe.

Après, trempés de sueur et commentant une esquive ou alors un appel raté, tous les cinq se rendaient au premier étage de fort bonne humeur. Sachant que la douce Marie leur aurait laissé avant de partir de quoi se désaltérer et se sustenter. En général, du saucisson et du fromage. Un bon morceau de pain. Et aussi assez de bière pour rentrer chez soi la tête quelque peu embrumée. Puis, une fois rentrés chez eux...

Le moins que l'on pouvait dire était que l'exercice physique faisait du bien à Javert.

Jean Valjean s'habituait à cette routine amicale et rassurante au point d'oublier presque, en présence des quatre hommes, les raisons qui l'avaient toujours amené à fuir la compagnie d'autrui. Il apprenait même à attendre l'arrivée du samedi avec impatience...

Ce samedi de juillet, il entra dans la salle discrètement pour ne pas être une cause de distraction et allait s'appuyer contre le mur du fond comme il en avait l'habitude lorsqu'un individu, qui avait dû le suivre d'aussi près que son ombre, se glissa derrière lui dans la pièce.

" Belle boutique que tu as là, le Cric", dit l'homme.

Le cœur battant la chamade, Valjean se retourna pour regarder en face le nouveau venu. Il était robuste et semblait être entre deux âges. Son haut-de-forme cabossé ne révélait que ses énormes favoris d'un blond grisonnant et sa bouffarde éteinte. A en juger par le tablier taché de sang qu'il ne s'était pas donné la peine de retirer, il pouvait être l'un des bouchers du coin.

" Vidocq !

- Je commençais à penser que tu ne sortirais pas de ta tanière. Cela aurait été dommage. Un de mes hommes m'a dit que tu fréquentes la salle le samedi et j'y suis venu expressément pour m'entretenir avec toi.

- Un honneur que je ne peux guère mériter, Monsieur le Chef de la Sûreté.

- Blondel. Les hommes de la Force ici présents me connaissent, mais pas le hussard. Disons que j'aurai la même délicatesse envers toi, le Cric."

Valjean inclina la tête en signe de reconnaissance. Vidocq n'était donc pas venu l'arrêter... Ni accuser Javert et peut-être tous les autres d'être ses complices.

" Vous direz donc, M. Blondel. Je suis à votre disposition.

- Bah ! Toujours le même, Jean le Cric. Tu n'as pas envie de t'amuser un peu avant qu'on parle affaires ? Un peu d'exercice ? Voir ces hommes se battre m'inspire ! Épée ou sabre ?

- Je ne saurais que faire ni de l'un ni de l'autre.

- La canne, alors. Ce n'est pas élégant, bien sûr. Cependant, c'est une science que mes hommes pratiquent en compagnie des scélérats dans les ruelles... mais pas pour le plaisir.

- Pas davantage, M. Blondel. Mais il me semble que M. Lambry et l'inspecteur Javert ont terminé leur duel de la semaine. Peut-être que l'un d'entre eux pourrait vous obliger ?"

Et en effet, les deux hommes se saluaient avec cérémonie à l'autre bout de la salle d'armes. Aussitôt, le hussard se plaça à côté de l'inspecteur puis lui saisit un coude pour le guider dans un mouvement dont l'angle sembla singulier à Valjean. Sans doute, ils perfectionnaient une technique avancée quelconque. Ils renouvelèrent l'action à plusieurs reprises, lame en main cette fois, puis se séparèrent presque en souriant.

Javert se retourna, et il ne lui fallut pas une seconde pour froncer les sourcils. Le temps exact qu'il avait tardé à reconnaître le chef de la Sûreté puis à avancer vers eux.

" A nous deux maintenant, Fauvent !," s'écria Vidocq.

Valjean n'aperçut que du coin de l'œil le bâton que Vidocq lui lança. Le désir de garder son nez intact le fit lever la main et saisir le morceau de bois ; la force de l'habitude l'amena à en poser le bout tout près de son pied. Dans une position de repos qui venait de le trahir.

" Ha ! L'arme des pèlerins et des paysans ! Je me disais bien que vous ne pourriez pas y résister.

- Vous vous trompez, Monsieur Blondel. Lorsque j'étais jeune, il y a peut-être quarante ans..."

Valjean finit sa sentence par un souffle d'air inarticulé et bruyant.

Vidocq avait fait coulisser son bâton entre les mains et, d'un geste rapide, en avait enfoncé le bout dans la poitrine du forçat.

Ce fut un coup dur... et vicieux. Si Vidocq avait frappé quelques centimètres plus bas, il lui aurait certainement fendu une côte.

Valjean se plia en deux et porta une main à la poitrine. Cependant, il ne lui vint pas à l'idée de lâcher le bâton. Deuxième erreur.

Vidocq avait encore fait coulisser son bâton en arrière, l'avait armé et en traçant un vaste arc, il était sur le point de le lancer contre le sommet du crâne de Valjean. Le bagnard se laissa tomber par terre puis roula sur lui-même.

Pris d'angoisse, l'ancien galérien jeta un coup d'œil à Javert.

Son amant avait les mâchoires serrées et les yeux plissés... Il était prêt à se précipiter pour lui venir en aide ; Rivette le retenait par la manche. Lambry serrait la poignée de son sabre et était sur le point de dégainer.

Valjean leva une main qui se voulait apaisante en direction du groupe et se força à sourire. Il avait le choix : il pouvait laisser Fraco et probablement aussi Rivette faire face à leur supérieur et s'attirer des ennuis, puis entraîner Lambry par la même occasion ; ou alors il pouvait donner à Vidocq ce qu'il voulait. Il étira le bras pour ramasser son bâton.

" Allons Fauvent ! Juste une petite partie de plaisir en souvenir du bon vieux temps", s'écria le chef de la Sûreté, tout bonhomie.

Mais dès que Valjean se releva, Vidocq entreprit d'exécuter un moulinet, il se baissa puis lança son arme contre les jambes du galérien.

Valjean n'y réfléchit pas longtemps. Malgré ce qu'il affirmait, son adversaire ne jouait pas du tout... Et il en allait de ses genoux. Le galérien sauta pour échapper au bâton qui siffla quelques centimètres au-dessous de ses chaussures.

" Pas mal pour un variqueux !, s'exclama Lambry.

- Variqueux ?, dit Javert, surpris.

- Il ne vous a rien dit ?

- Et pourquoi le ferait-il ?", répondit Javert tout en regardant son amant avec une indifférence soudaine...et feinte.

Valjean avait arrêté un nouveau coup par la méthode simple mais efficace de planter fermement le bâton devant son corps. La position des mains, le fait que l'arme n'ait pas bougé même sous la terrible puissance de l'impact infligé par son adversaire trahissaient une excellente technique. Mais cette fois, il n'y avait pas d'erreur possible : le galérien avait compris que se laisser frapper par Vidocq lui laisserait des séquelles qu'il préférait ne pas avoir à imaginer.

Le chef de la Sûreté lâcha l'un de ses gros rires.

Lambry, après avoir déployé ses bras pour éviter que la société ne se rapproche trop des combattants, fit un signe pour permettre le combat de se poursuivre puis sourit.

" Voyons ce que notre bon Monsieur Jean nous cache", dit le hussard.

Avec un Javert particulièrement alarmé en tête, le petit groupe de spectateurs recula à la demande de Lambry. Un combat au bâton est dangereux et nécessite de l'espace. Il ne s'agissait plus de se battre armés de cannes flexibles, ni d'épées émoussées et épointées : les armes que les combattants avaient entre leurs mains étaient des bâtons de châtaignier de bonne taille et assez lourds.

Vidocq déclencha une série d'attaques à vitesse fulgurante : moulinets visant la tête ; croisés destinés à châtier les flancs de son adversaire ; coups de figure avec flexion pour toucher en jambes que le chef de la Sûreté rendait particulièrement vicieux en raison de sa capacité à avancer et à se pencher avec une rapidité que son gabarit ne permettait pas de soupçonner.

Sous le fracas du bois se percutant, harcelé par des attaques qui sifflaient trop près de ses oreilles, Valjean se repliait.

Il commença par utiliser des techniques de parade de tête en positions simples pour se défendre. Bientôt elles ne suffirent plus ; il les alterna avec des parades en rompant que seule sa force rendait efficaces contre la violence déployée par Vidocq ; il lança quelques coups de flanc qui n'atteignirent jamais son adversaire, mais qui ne manquèrent pas de détourner en plein vol les attaques interceptées. Valjean se retenait.

Après avoir exécuté un enlevé, un mouvement circulaire ayant pour but de défendre presque la totalité de son corps, et après une longue série de parades croisées qui obtinrent le même résultat malgré le fait que Vidocq avait réussi à raccourcir les distances, Valjean s'arrêta au bon milieu d'un coup de pointe et porta une main à son épaule droite. Puis lança le bâton au loin avec une petite grimace de douleur.

Admettant ainsi sa défaite.

Durand se mit à applaudir avec enthousiasme jusqu'à ce que Rivette lui donne un coup de coude dans les côtes. Javert serra les poings et fit un pas vers les combattants... Et Vidocq fit une révérence théâtrale à l'attention de tous.

" A la revoyure, messieurs !" dit-il en se dirigeant vers la porte. Puis, comme s'il avait oublié quelque chose d'important, il tourna les talons et tendit la main à Valjean. Une main que Valjean accepta et qui fut serré avec un sourire.

" Chez moi lundi huit heures", lui dit Vidocq sans presque remuer les lèvres.

CHAPITRE II

A LA SÛRETÉ

Habituellement, les samedis soirs étaient des occasions de se retrouver entre hommes. Il y avait tellement de femmes à tenir l'usine et à porter le pantalon… Cela faisait du bien aux mâles de retrouver leur prérogatives et de discuter quelques instants autour d'un verre de bière ou une tasse de café…

Mais la rencontre entre amis de cette nuit-là eut lieu sans Jean Valjean. Après le départ de Vidocq, le vieux galérien ne se sentait pas la force d'endurer les regards inquisiteurs de Durand et de Rivette ; il n'était pas davantage décidé à répondre aux questions de Lambry. Quant à Fraco...

Il faisait chaud dans la loge, donc il décida de l'attendre dans le jardin. Il prit place sur le banc de pierre : de là, il pouvait entendre Cosette répéter tout doucement sa leçon de solfège et était même tenté de fermer les yeux pour libérer son esprit de tout ce qui n'était pas sa petite voix. Cependant, il eut bien raison de ne pas le faire : à peine une heure plus tard il vit à travers la grille que Fraco traversait la rue. À la vue de l'ampleur et du rythme que l'inspecteur donnait à ses foulés, Valjean savait qu'il était furieux ; il restait à voir si Javert allait diriger sa colère contre lui, car il ne manquait pas de raisons. Même s'il savait que sa présence n'était pas perceptible depuis la rue, le bagnard se retira dans la loge avec discrétion.

Une fois de plus et contre tout ce qu'avait anticipé le galérien, l'inquiétude l'emporta sur la colère chez son compagnon. Dès qu'ils se retrouvèrent, Fraco encadra le visage de Valjean de ses grandes mains et entreprit de retirer les mèches de cheveux que la transpiration collait encore sur son front.

" Ton épaule ?, demanda le policier sans dissimuler sa préoccupation.

- Elle va parfaitement bien. C'était juste un prétexte... Je pensais que tu avais remarqué.

- Tu es un foutu cabotin, Valjean. Et un satané jobard, aussi. Pourquoi ne pas avoir jeté le bâton dès le départ ?

- Parce que cela n'aurait pas arrêté le Mec. Son premier coup n'était pas un avertissement, Fraco. Je sais qu'il était déterminé à me démolir."

Valjean appuya son front sur l'épaule de son amant et lui entoura la taille. Il prit le temps de souffler ; le temps de le sentir.

" Pendant un instant, j'ai cru que j'étais de retour au bagne, aux bagarres déclenchées par un regard de travers. Quoi que l'on puisse faire, même en s'excusant sans aucune raison de le faire, la seule façon de régler le problème était de se servir de ses poings."

Valjean sentit les muscles de Javert se durcir et il comprit que l'argousin était toujours en colère...mais pas contre lui...

" Il a eu les baloches de te blesser ?"

Javert se détacha de lui puis chercha son regard. Il affichait cette grimace disgracieuse qui lui faisait retrousser le nez lorsqu'il montrait ses dents et ses gencives. Comme un loup prêt à attaquer.

Valjean employa deux doigts prudents pour effacer la multitude de petites rides qui s'étaient soudainement formées autour de son nez.

" Mon bien-aimé, mon cher Fraco... Voici la deuxième raison qui m'a poussé à confronter Vidocq. Tu aurais dû te voir... Tu étais sur le point de lui sauter dessus pour me défendre. Mais je ne suis pas une demoiselle, et tu n'es pas mon chevalier servant. Combien de temps penses-tu qu'il aurait fallu à Vidocq pour comprendre ? C'est déjà un miracle que tes hommes ne se rendent pas compte...

- Nous sommes prudents, objecta Javert.

- Lorsque tu me regardes... Parfois, ce que je lis dans tes yeux est tellement évident que je doute que nous puissions tromper qui que ce soit. Mais viens, ce vieillard a besoin de son repos."

Ils se déshabillèrent en silence, chacun d'eux cherchant le calme dans les gestes si souvent répétés au cours de leur existence. Mais la nuit s'était remplie de présages vagues et sombres qu'aucun des hommes n'arrivait à écarter complètement. Ces lourdes prémonitions se dressaient encore entre eux lorsqu'ils se rejoignirent dans le lit et que leurs pieds se touchèrent sous les draps.

" Tu sais ce que je ne comprends pas ?, demanda le galérien en s'installant dans les bras de son amant pour embrasser l'un de ses favoris, juste sous son oreille.

- Mmmhhh ?

- Si Vidocq a mis fin à notre trêve... et tu peux me croire, il l'a fait, pourquoi ne m'a-t-il pas arrêté ? Et pourquoi se battre avec moi ? Je ne pense pas qu'il manque d'occasions de se battre pendant qu'il travaille...

- Qu'est-ce qu'il t'a dit ? Tu sais...quand il t'a serré la main.

- Il veut me voir dans son bureau lundi à huit heures."

Valjean sentit un grognement, profond et féroce, se former dans la poitrine de Fraco et se redressa.

" Foutrebleu ! Putain d'accapareur de merde d'abeilles [profiteur] !

- Quoi ?

- Chez Vidocq, rien n'est gratuit, répondit à son tour l'inspecteur tout en s'asseyant sur le lit. Il va te faire travailler pour lui, Jean. Que tu le veuilles ou pas. Et s'il a essayé de te rosser c'est parce qu'il veut savoir si tu es toujours capable de te défendre. Ce salaud ne veut pas de ton sang sur les mains.

- Je ne peux pas travailler pour lui ! Être son mouchard ? Trahir d'autres comme moi ? Livrer sans distinction ceux qui sont mus par le vice et ceux qui sont poussés par la faim ? Qui suis-je pour déterminer cela ? Tu sais que je ne le peux pas, Fraco !"

L'inspecteur entoura les épaules de son compagnon d'un bras protecteur. Il le savait au bord des larmes, et il craignait que, comme lui, il n'ait à ce moment précis la maudite sensation qu'un énorme chat lui griffait la poitrine pour lui arracher le cœur.

" Je vais lui parler, au Mec. Bien haut et bien clair ! Ne t'inquiète pas, Jean. Viens, dormons un peu.

- Non ! Même si Vidocq cédait, tu lui aurais révélé que tu tiens à moi. Non pas à un parent, ni à un collègue, mais à un bagnard en cavale ! Combien de temps faudrait-il à Vidocq pour te traiter de tante et te faire chanter toi aussi ? Non, Fraco. Si nécessaire, je laisserai Cosette avec toi et...

- Tais-toi donc... Tu ne partiras pas sans moi. Jamais."

Fraco Javert contraignit son amant à s'allonger ; il l'immobilisa sous le poids de son corps ; il le couvrit de baisers jusqu'à ce que ses larmes sèchent et ce ne fut qu'alors qu'il s'allongea à ses côtés. Appuyé sur un coude, il entrelaça leurs doigts tandis que Valjean se laissait aller peu à peu au sommeil.

" Tu sais ce que je pense ?, dit l'inspecteur au bout d'un moment. Je pense que cela aurait été jouasse que tu lui fasses sauter quelques dents avec ton bâton, celles de devant, tu sais ? Pour qu'il ne puisse plus tenir la bouffarde pendant qu'il parle. Je me serais fait un devoir de vérifier s'il était encore capable de me traiter de sot sans lancer de postillons…

- Fraco !

- Non ? Pas même lui ? Tu es un jobard, Jean."

Valjean sourit. Il souriait toujours lorsqu'il s'endormit sous le regard brumeux de Javert.

Dire que l'inspecteur Javert était fâché était un euphémisme. Il bouillait de rage. Il était à deux doigts de se jeter à la gorge du Mec.

Et le Mec le savait...et en profitait.

En fait, il n'y avait pas d'amitié, il n'y avait pas de respect entre eux, ils restaient un argousin et un forçat et le forçat en profitait pour humilier l'argousin. Encore et toujours ! Javert s'en rendait compte douloureusement aujourd'hui.

Salopard de Vidocq, manipulateur et vicieux !

" Javert ! J'apprécierais que tu m'écoutes ! Vous n'avez avancé à rien dans cette affaire !

- Oui, monsieur."

Grincer des dents, baisser les yeux et essayer de détendre ses doigts sur sa matraque accrochée à sa martingale, Javert ne pouvait pas mieux faire.

Vidocq s'en amusa.

" Une vieille femme a été empoisonnée il y a un mois. Un vieux gonze est mort il y a une semaine. Et qu'avez-vous ? RIEN !"

Vidocq fit claquer ses doigts sur une de ses dents dans un geste méprisant.

"La femme est morte d'un empoisonnement au plomb, je suis d'accord avec ça, le Mec, fit posément Javert, mais de là à parler de meurtre. Je n'ai rien ! IL N'Y A RIEN !

- Je ne crois pas aux coïncidences le cogne ! Retourne au taf et ramène-moi quelque chose ! Rends-toi utile !"

Vidocq souriait, toujours aussi amusé, tandis que Javert devenait rouge de rage. Un loup n'aurait pas eu un autre regard.

" Et comment va le Cric ?, lança Vidocq en souriant. Il a une belle planque dans son usine d'huile.

- Va te faire foutre Vidocq !"

Et la porte que claqua derrière lui l'inspecteur de police conclut à merveille ses mots.

Ce fut une victoire de courte durée. Comme bien le savait l'inspecteur, Jean Valjean n'était pas à son usine, mais là où Vidocq avait bien voulu l'envoyer après l'entretien qu'ils avaient mené tous deux le matin même.

Et cela l'inquiétait.

Javert n'était point le genre d'homme enclin à laisser libre cours à son imagination, mais il connaissait la rue et ses dangers.

Il connaissait aussi son Jean.

La possibilité que le chef de la Sûreté ait pu profiter de son passé de galérien pour lui faire infiltrer l'une des bandes qui grouillaient dans la ville lui faisait dresser les cheveux sur la tête…

Sans doute aurait-il été plus rassuré de savoir qu'à cette même heure, Valjean était agenouillé et en train de raboter le parquet chez un notaire de la rue Vivienne.

Il était tôt, mais le soleil tourmentait déjà les rues et les toits. Les Parisiens cherchaient à se cacher sous les portiques et les galeries couvertes. Sous les auvents de fortune installés dans les marchés.

L'équipe de raboteurs avait ouvert grand les fenêtres ; la plupart d'entre eux avaient ôté leurs blouses de travail, leurs chemises et même leurs bretelles, mais transpiraient tout de même dans l'atmosphère surchauffée qui sentait bon le bois et l'huile de lin.

La bouteille de piquet circulait de main en main.

Valjean déployait ses efforts dans les zones les plus rapprochées du mur, là où un hypothétique manque de savoir-faire risquait de passer inaperçu avec facilité. Le chef de l'équipe gardait les yeux rivés sur lui...

" Je sors déjeuner, messieurs. Je serai de retour dans deux heures."

Le premier clerc du notaire, un vénérable ancêtre qui assurait la sauvegarde de l'étude pendant les vacances du propriétaire, ne daigna pas de lancer un regard vers les ouvriers avant de refermer la porte d'entrée à double tour.

Une témérité qui laisserait les travailleurs piégés et désemparés en cas d'accident ; un témoignage de l'importance que le respectable vioc accordait à la vie des artisans qui gagnaient leur vie à genoux.

Valjean secoua la tête puis envoya un regard de connivence au contremaître. Quelques minutes après, il disparut dans le couloir avoisinant la pièce.

Trouver le bureau du notaire fut facile : il lui suffit de chercher la porte la plus solide et la serrure la plus voyante. Il prit la pochette en cuir dont Vidocq l'avait équipé, choisit deux petites plaques en fer et un crochet minuscule puis se mit au travail. C'étaient des outils de belle facture et bien plus résistants que ceux qu'il avait possédés à Montreuil. La serrure ne lui résista pas plus de deux minutes.

L'étude du notaire sentait le cigare et le vieux papier. Il était plongé dans l'obscurité la plus profonde, donc Valjean dut attendre un instant pour s'y habituer. Une fois qu'il battit le briquet et alluma un quinquet, cela devint un jeu d'enfant de trouver le tiroir à double fond du bureau et de faire jouer sa serrure à secret. Il ne se donna guère la peine de regarder son contenu : un petit cahier et un rouleau de monnaies qui, à en juger par la taille, devait contenir des doubles louis.

Puis il entreprit de chercher la cassette dont Vidocq lui avait parlé. Admettant qu'il y en eut une, elle était très probablement cachée parmi les étagères surchargées de livres. Et pas très bien cachée, d'ailleurs, car elle se trouvait derrière la seule planche où les livres n'accumulaient pas une couche de poussière.

Il trouva à l'intérieur plusieurs rouleaux de monnaies et un étui qui aurait bien pu contenir des bijoux...

Valjean referma le tout et s'assit dans le fauteuil du notaire. Il posa ses pieds sur le bureau puis étira ses jambes pour donner du repos à ses genoux. Le notaire avait un bel assortiment de plumes sur la table ; un encrier qui pourrait bien être en argent et une boîte à cigares en bois précieux finement travaillé.

Le bagnard fut sur le point de l'ouvrir. Mais le petit étui à côté de la boîte attira son attention. Il l'ouvrit doucement pour admirer les petites lunettes rondes cerclées d'or. Amusé, Valjean les essaya.

La pièce s'estompa immédiatement sous son regard, lui donnant le tournis ; le galérien ferma les yeux et baissa la tête pour éviter la sensation gênante à l'extrême. Alors qu'il s'apprêtait à enlever les lunettes plutôt déçu, il remarqua que les en-têtes du papier de l'étude étaient devenus plus grands. Pas plus clairs ni plus nets, mais plus évidents. Il étudia les lunettes pendant un moment, vérifiant leurs vertus et cherchant une façon de les utiliser à bon escient.

Il ne tarda pas à s'ennuyer.

Il retourna auprès des ouvriers et se rendit utile en attendant que le clerc revienne. Un grand luisard [un soleil de plomb] tourmentait la ville lorsque l'ancêtre laissa entendre ses premiers ronflements en provenance de la pièce voisine... Et Valjean mit fin à sa tâche.

L'homme frappait du poing sur la table, joliment marquetée, qui ornait son salon. Il était rouge de colère et ses yeux perçants fusillaient du regard les deux inspecteurs de police postés devant lui, au garde-à-vous.

" Vous allez me faire le plaisir de partir, messieurs, articula avec soin M. de Saintonge. Je dispose d'amis puissants au Parlement.

- Votre père est mort il y a une semaine, monsieur de Saintonge, persista Javert en avançant courageusement d'un pas dans le salon richement décoré.

- Oui ! Il y a une semaine ! Et le deuil n'est pas terminé ! Dois-je faire intervenir mes serviteurs ?"

La menace était forte et un intendant se plaça près de son maître, le visage sombre et les mains croisées dans le dos.

" Une seule information, monsieur ! Une seule ! Mme de Gondi connaissait-elle votre père ? Avaient-ils des liens ?"

M. de Saintonge ne prit pas la peine de répondre à l'importun policier, il leva la main pour attirer son serviteur mais Rivette fut plus rapide. Il saisit le bras de Javert et le serra à lui faire mal.

Prenant aussitôt la parole pour excuser le comportement de la police et offrir un salut respectueux.

" Au revoir monsieur de Saintonge, nous vous prions de nous excuser.

- SORTEZ !"

Ce que les deux policiers firent.

Dans la rue, passante et luxueuse, de ce quartier des Tuileries, Javert essayait de se reprendre, il était en rage. Rivette laissait son collègue se calmer tout en observant les voitures armoriées qui circulaient à grand bruit.

Enfin, Javert s'était apaisé et rejoignit Rivette.

" M. de Saintonge te paraît-il suspect du meurtre de son père ?, demanda Rivette, en souriant pour se moquer.

- Il me semble capable de massacrer qui ose se dresser devant lui ! Il aurait fait un merveilleux travail au Comité de Salut Public !

- Javert, Javert, Javert ! Que faisons-nous maintenant ?

- Puisque la voie royale nous est interdite, nous allons prendre les sentiers détournés.

- Qu'est-ce à dire ?

- Tu as envie de cajoler une servante Rivette ?

- Dieu ! Fasse le ciel que jamais Fanny ne l'apprenne ou je risque de devenir eunuque."

Un rire.

Mais le mouchard avait raison d'agir ainsi.

Javert était trop impressionnant pour pouvoir jouer la comédie de l'amoureux mais il n'en était pas de même de Rivette.

Belle gueule, jeune et convaincant, l'inspecteur de Première Classe faisait ses classes. Il pouvait espérer entrer au service du Premier Bureau en jouant ainsi.

Deux ouvriers se retrouvèrent donc dans les estaminets de Montmartre. Javert se tenait à une table éloignée et buvait en solitaire. Examinant son collègue, contant fleurette à une joliette.

Une petite aide de cuisine de la maisonnée de madame de Gondi.

Une gentille fille, nommée Anne, que le bel ouvrier en bâtiment, Philippe, avait rencontrée dans la rue quelques jours plus tôt.

Venue de sa province, la gamine était heureuse de rencontrer un homme aussi gentil et doux que Philippe le maçon.

Et ce furent quelques promenades durant les rares moments de liberté de la servante, ce furent des verres échangées et des discussions remplies de souvenirs de la campagne.

Ce furent des rapports d'un ennui à mourir pour l'inspecteur Javert.

Mais il fallait jouer longtemps pour pouvoir pousser à la confidence…

Seulement, il y avait deux affaires d'empoisonnement. Donc deux victimes. Donc deux empoisonneurs.

A moins que les deux affaires ne soient liées, mais Javert n'aimait pas tirer de conclusions hâtives.

Ainsi, à une table se tenait Rivette contant fleurette à Anne, aide-cuisinière de Madame de Gondi...tandis qu'à une autre c'était Durand qui jouait les jolis coeurs avec Martine, une lingère de M. de Saintonge.

Le sergent le faisait en rougissant adorablement et en osant à peine tenir la main de sa compagne.

Durand jouait son grade d'inspecteur. Javert avait arraché la promesse de la promotion de son sergent au chef de la Sûreté.

Une discussion âpre, une colère noire, des menaces à peine voilées...et le Mec avait cédé.

Rien n'était gratuit avec le Mec, mais Javert n'en avait cure. Lui aussi commençait à se donner un prix.

Rivette souriait et embrassait des phalanges avec sûreté, il avait plus de trente ans, il était marié, il savait séduire...et la petite Anne se laissait séduire avec joie.

Durand faisait rire sa compagne par sa balourdise, Martine le taquinait et lui caressait la moustache, le jeune marié se troublait et baissait la tête en essayant de se reprendre.

Javert levait les yeux au Ciel, se sentant dans la peau d'un proxénète et détestant cordialement cela.

Mais il fallait avancer.

Et que restait-il aux policiers que de flirter à la lisière de la légalité ?

Le fils de Mme de Gondi avait tenu le même langage agressif que le fils de monsieur de Saintonge.

Des familles nobles, riches, appartenant à des membres du Parlement, voire ayant des amitiés parmi le Gouvernement…

Trop haut pour la Force.

Alors que restait-il sinon le jeu du mouchard ?

Rien, rien, rien.

Anne ne savait rien. La vieille maîtresse avait été une gentille vieille dame, elle traitait bien son personnel, tout le monde l'aimait. De belles manières, de beaux vêtements, de gentils sourires.

Une charmante dame.

Son fils était d'une autre trempe. Il faisait peur au personnel de la malheureuse morte, il menaçait de renvoyer la moitié du personnel, il buvait trop et jouait beaucoup… Mais il ne s'intéressait pas à la petite aide de cuisine alors Anne supportait la mauvaise ambiance.

Martine n'aimait pas son ancien maître, monsieur de Saintonge avait la main leste et les doigts fureteurs. Il appréciait de caresser des fesses et de pincer des tétons.

Il payait mal et exigeait d'être servi à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Il renvoyait facilement ceux qui osaient se plaindre et détestait les femmes avec des enfants. Les mariages étaient prohibés entre domestiques.

Un homme dur et sévère...et qui pensait encore que le maître avait tous les droits sur ses serviteurs...et encore plus sur ses servantes.

Marguerite avait été heureuse le jour où ce salopard était mort. Son fils n'était pas mieux mais au moins il avait l'air de ne pas vouloir coucher avec toutes les servantes de la maisonnée. C'était un mieux !

Rien, rien, rien.

Aucun point commun entre Mme de Gondi et M. de Saintonges et Javert était pieds et poings liés. Il aurait voulu savoir si les deux victimes se connaissaient, si elles se côtoyaient, s'il y avait eu des travaux récemment dans les maisons, si du plomb pouvait être trouvé chez elles…

Canalisations, peintures, maquillage, vaisselles, bijoux, verre…

Des conversations difficiles à avoir lorsqu'il s'agissait de deux amoureux se découvrant et apprenant à se connaître.

Un soir, une silhouette s'assit face au policier habillé en ouvrier et Javert vida son verre d'un geste agacé lorsqu'il reconnut son vis-à-vis.

" Tu n'as pas du travail rue-Petite-Sainte-Anne ?, murmura Javert.

- Comment vont tes poulains ?, s'amusa Vidocq.

- Comment nous as-tu trouvé ?

- A chacun ses secrets le cogne, répondit le Mec. J'admets que la méthode m'a soufflé et que je voulais voir par moi-même ! La vertu encourageant le vice."

Il fallut tout son contrôle sur lui-même pour que Javert ne claque pas violemment le verre de bière sur la table.

" Qu'est-ce que tu veux ?

- Sur qui tu paries ?"

Un sourire, amical. Cela rendit encore plus méfiant l'inspecteur Javert. Vidocq avait quelque chose à lui demander.

Quelque chose qu'il allait haïr !

" Rivette ! Il est plus dans le rôle ! Durand est tellement maladroit que la fille va finir par le jeter."

Un rire profond et Vidocq examina quelques secondes les deux tables avec attention.

" Je suis d'accord avec toi. Ton sergent n'arrivera à rien. Peut-être s'il s'agissait d'une punaise…

- Que veux-tu le Mec ?, claqua Javert en saisissant le bras de Vidocq avec brutalité.

- J'ai une solution pour faire avancer notre affaire.

- Pourquoi je sens que tu vas me faire une crasse ?, souffla Javert en glissant ses mains dans ses favoris.

- Parce que tu n'as pas confiance en moi le cogne !

- Tu m'as déjà donné l'impression que je pouvais ?"

Vidocq hocha la tête et Javert relâcha le bras du chef de la Sûreté.

" Ces derniers mois m'ont semblé prouver que nous pouvions travailler ensemble," fit le Mec, sans son sourire suffisant.

Javert ne dit rien, savourant sa bière...ou faisant mine, elle était trop chaude.

" J'admets que je n'ai pas été très juste avec toi. On pourrait tenter de faire mieux, qu'en dis-tu ?

- Dis-moi clairement ce que tu attends de moi le Mec !

- Simplement que tu continues à faire ce que tu fais le mieux Javert.

- Quoi ? Le jobard de la Sûreté ?"

Vidocq se pencha en avant et murmura en montrant toutes ses dents, relativement bien entretenues :

" Le mouchard ! Et j'ai exactement le vis-à-vis qu'il te faut !"

" Rien ! Comment ça, rien ? Tu n'as rien trouvé du tout ?"

Plus tôt dans la semaine, Vidocq avait tenu les mêmes propos auprès de Jean le Cric.

Valjean ne savait pas que quelqu'un pouvait atteindre un teint cramoisi aussi vif sans être immédiatement saisi par un transport au cerveau. Vidocq, tout compte fait, arrivait à le faire sans même se relever de son siège à la Sûreté.

" Absolument rien, M. Vidocq.

- Tu as trouvé la cassette dont parlait mon mouchard ?

- Oui. Elle se trouvait dissimulée dans le mur, cachée derrière une étagère.

- Et alors ?

- Elle contenait quelques rouleaux d'or et un étui à bijoux.

- Tu as ouvert l'étui, au moins ?"

Le bagnard secoua la tête. Cette situation lui rappelait désagréablement une autre époque, celle où il était maire dans le nord. La seule différence était que, dans le temps, c'était Fraco qui se tenait debout et raide devant un bureau... Et que lui même ne s'était jamais permis de lui parler sur ce ton. Avec froideur, oui. Avec autant de colère ? Cela lui aurait plu parfois. L'avait-il jamais fait ?

" Tu l'as ouvert, le Cric ? insista Vidocq, à bout de patience.

- Dans quel but ? Il était trop petit pour contenir un livre de comptes, donc je n'ai pas vu l'intérêt."

Vidocq saisit fermement son nez et serra la paroi nasale avec soin. Quelques secondes, pour se reprendre et éviter de frapper violemment quelque chose...ou quelqu'un.

Surtout en voyant le visage candide de Valjean en face de lui.

Jean-le-Cric lui jouait la comédie de l'innocence. "Je t'en foutrais," pensait le chef de la Sûreté.

" Et le tiroir, tu as trouvé le tiroir ?, poursuivit calmement Vidocq.

- Oui, ce fut la même histoire. Seulement, il y avait moins de rouleaux à l'intérieur. Néanmoins, il s'agissait de doubles louis.

- Et rien de plus ?"

Vidocq avait saisi son coupe-papier comme s'il s'agissait d'un poignard et Valjean commença à se demander s'il ne poussait pas sa chance trop loin.

" Il y avait aussi un vieux cahier. Si petit que je ne lui ai pas accordé d'intérêt.

- Foutre de chapon ! Butor pisse-froid ! Jean le Cric ? Jean-Foutre, oui !, " cria Vidocq en claquant son poing gros comme un maillet à démolition sur le bureau.

Valjean écarquilla les yeux. Autrefois, lorsqu'il était habillé en rouge garance et qu'il portait des chaînes, certains appelaient Vidocq le Vautrin. Un surnom qui lui venait de son enfance. Cependant, il était encore facile de l'imaginer contractant le cou et prenant de la vitesse pour charger avec fureur et férocité inhumaines.

Mais Valjean avait un but... et ni les insultes ni les menaces ne sauraient lui faire renoncer à l'atteindre. Il haussa les épaules puis fit face aux circonstances. Sans trop s'en rendre compte il fit la tête que Madeleine affichait dans ses mauvais jours.

" Fous-moi le camp !," siffla Vidocq.

Son regard froid et son masque dépourvu d'émotions étaient revenus comme par enchantement.

Valjean comprit que quelque chose tournait terriblement mal...

Le couloir ; l'air aussi brûlant que celui d'une forge ; la loge du portier... et derrière elle, la liberté. Le bagnard pressa le pas tout en priant la Sainte Vierge de l'aider à sortir des installations de la Sûreté.

Il avait presque franchi le seuil...

" Le Cric !, la voix nasillarde de Coco-Lacour se fit entendre derrière lui ; Valjean se figea.

- Le Mec veut que tu fasses antichambre. Ça serait trop con de le faire maronner [fâcher] davantage."

Grillé !

Les installations de la Sûreté étaient, pour le dire en termes modérés, vieilles et malsaines. Cependant, après de nombreuses années d'administration efficace, bien qu'il y avait toujours quelqu'un pour appeler sa gestion du vol bien dissimulé, Vidocq avait réussi à les doter d'un certain confort. Le plus remarquable était le cabinet d'aisances.

Situé au bout d'un couloir sombre, loin de toute fenêtre et oublié dans un coin, l'endroit sentait le fauve. Ce fait ne lui interdisait pas de devenir la destination prioritaire du pèlerinage incessant des effectifs de la Sûreté.

Coco-Lacour guida Valjean jusqu'à la porte d'accès à la latrine puis l'abandonna à son sort. Vidocq n'était pas naïf au point de penser que l'odeur gênerait le galérien, qui en avait déjà connu d'autres. Quant à la dignité due à un homme déjà âgé, la tête de la Sûreté n'en avait cure.

Non, le Mec exécutait un stratagème bien plus néfaste pour le Cric : il s'assurait que tous les hommes qui travaillaient à son service connaissaient son visage. Il les rendit curieux de connaître son nom ; il fit en sorte que dans la Sûreté l'on ne parla que des mesures disciplinaires prises contre Jean le Cric... et aussi que son histoire personnelle soit divulguée.

Jean Valjean attendit pendant de longues heures. Debout, au début ; plus tard assis sur une chaise boiteuse que lui apporta un bon samaritain. Quand la nuit était sur le point de tomber, Coco-Lacour sortit à sa recherche. Il portait sous le bras une impressionnante liasse de papiers.

" C'est pour toi, Jean-Foutre. Ce sont les comptes du Service que le Mec doit présenter au préfet le mois prochain. Tu as deux jours pour les vérifier.

- Ah !..."

Le bagnard regarda autour de lui, perplexe. Il n'y avait pas de table pour poser les documents, il n'y avait pas de lumière, il n'avait pas de plume... Il n'avait même pas bu une goutte d'eau depuis le petit déjeuner...

L'ancien galérien se leva et était sur le point de demander une bougie lorsque Lacour revint sur ses pas.

" Voilà, cela devrait te suffire, dit-il en lui tendant un crayon à mine de plomb, mais fais en sorte que tes notes soient claires, sinon tu devras recopier ce que tu auras sali."

Valjean soupira. Il savait reconnaître la défaite en la voyant, et même s'il n'aurait pas hésité à sacrifier davantage sa dignité pour échapper aux ambitions de Vidocq, il avait compris depuis longtemps que son stratagème avait échoué. Il n'avait plus qu'à en payer les conséquences.

Lorsque le Mec décida d'utiliser les commodités à son tour il trouva Valjean très occupé. Il avait réussi à réquisitionner une chaise qui lui servait de bureau ainsi qu'un quinquet ; le vieux forçat releva à peine la tête quand il le vit approcher.

" Tu t'amuses bien, le Cric ?

- Ce que je fais me convient, monsieur Vidocq. C'est facile et simple.

- Et cela ne te cause aucun conflit. A moins que je n'aie été malhonnête, bien sûr.

- Bien entendu. Mais jusqu'à présent, je n'ai rien trouvé qui puisse suggérer une telle éventualité."

Vidocq écarta les pans de sa redingote et commença à fouiller dans sa braguette sur le chemin du cabinet d'aisance. L'on put entendre un soupir soulagé puis un ruissellement se précipitant dans la fosse.

" Ça va être vrai ce qu'ils disent ? Tu as changé ? Tu as peur de te salir les mains ? J'ai mon idée à ce sujet... Mais cela ne change pas les faits, et les faits sont que tu as une dette envers la société. Disons que la façon de se faire rembourser que les juges ont choisi ne te convient pas. Soit. Je peux comprendre cela. Mais tu n'as pas pensé qu'entrer à mon service pourrait être une solution dans ton intérêt ?

- En toute franchise, non.

- Et pourtant, tu n'as pas le choix."

Le Mec se retourna pour faire face à Valjean pendant qu'il finissait de boutonner son pantalon.

" Disons que je suis un gonze sensible et que je peux comprendre tes scrupules, le Cric... Disons que je suis même disposé à le faire. Est-ce que ça changerait la donne ?

- J'en doute, Vidocq."

Le chef de la Sûreté se gratta le menton. Il chercha sa bouffarde puis la remplit avec un air pensif.

" Je vais te raconter une histoire, Valjean. Un vieux limande [homme sans coeur] qui fait la cour à une jeune fille et qui se fait rejeter. Il est riche, mais il est aussi réputé libertin et méchant. La mère de la demoiselle interdit au gonze en question d'approcher à nouveau sa fille... Cependant, le cochon trouve un moyen de l'enlever... Est-ce que cela te convient ?

- N'est-ce pas la police qui s'occupe de ces affaires là ?

- Supposons que nos collègues de la police soient trop occupés à enfermer des républicains et que la mère, inconsolable, fasse appel à nous.

- Que dois-je faire ?

- Trouve moi ce scélérat et dis-moi où il habite."

Jean Valjean fit bien mieux. Il était parti cette nuit-là avec un morceau de papier contenant le nom et l'adresse de la mère puis était retourné un jour et demi plus tard en poussant un bourgeois indigné qui menaçait de mettre le feu à toute la brigade.

Dans son rapport Valjean précisa que le gonze , un dénommé Creuzet, était connu dans plusieurs débits de vin du quartier où habitait la pauvre fille et facilement reconnaissable grâce à une verrue de la taille d'un pois qui lui refermait à moitié l'oeil droit.

Les demoiselles de comptoir et les fleuristes des environs le connaissaient aussi, notamment celle qui avait été victime de ses avances et qui s'était dérobée à sa convoitise grâce aux muscles de son mari. Cette femme savait, parce que l'homme ne se privait pas de se vanter, qu'il était un chapelier de renom.

Une consultation à l'Almanach du commerce à la recherche de la chapellerie Creuzet, quelques heures de vigilance devant l'établissement pour parler à la gente féminine... Puis ce fut la confirmation que ce Creuzet avait bien une verrue et les mains gourmandes de jeunes ouvrières. Il ne restait plus qu'à attendre son arrivée... Et Le Cric lui mit le grappin dessus.

Un coup de chance !

"Tu es un animal, Valjean ! N'as-tu pas entendu parler des mandats d'amener ? Comment oses-tu arrêter un homme sans mandat ?", s'écria Vidocq dès la lecture de ce bref rapport.

- Je ne l'ai pas arrêté. Je l'ai simplement identifié, j'ai localisé son commerce, je l'ai suivi dans un café voisin à l'heure du petit déjeuner. Ce n'est pas ma faute si ce monsieur s'est amusé à raconter à tous ceux qui voulaient bien l'écouter qu'il avait enlevé sa bonne amie... En fait, je crois qu'il agissait ainsi parce qu'il n'a jamais prévu que la mère de la jeune femme pourrait accorder plus d'importance à la sécurité de sa fille qu'à l'honneur de la famille... Il n'a jamais cru que la femme allait oser le dénoncer. Lorsque Creuzet a quitté le café, je l'ai gentiment invité à me suivre... Je n'ai pas tenté de le faire parler ; je ne l'ai accusé de rien. Maintenant, le reste dépend de vous, Vidocq.

- Tu as agi sans m'en informer ? Sans demander de renforts ? En mettant en danger toute la procédure judiciaire ? Tu es un animal, le Cric !

- Oui, mais la fille est en sécurité."

Vidocq le récompensa d'une grande bourrade sur le dos… Qui laissa Valjean presque sans souffle... et craignant pour un instant que ce soit le début d'une agression qu'il n'avait pas envisagée.

" Je pense que je finirai par aimer ta façon de faire après tout, dit Vidocq en laissant entendre son gros rire le long du couloir. Tu es prêt à faire mieux maintenant et je sens que tu vas aimer cela."

Un rire qui faisait froid dans le dos.

CHAPITRE III

LES VERDOUZIERS

C'était une belle maison, riche et luxueuse, bien située dans le joli quartier placé autour de la place du Palais-Royal, et dotée d'un magnifique jardin...hélas il manquait cruellement de soins.

D'où l'embauche de deux nouveaux verdouziers [jardiniers] pour l'entretenir. Un vieillard au bord de la tombe et son gendre, encore en apprentissage. Un homme efficace et compétent et un homme fort et courageux.

Deux hommes assez taciturnes, marqués par un deuil commun. La mort de la fille du plus vieux.

Il y avait donc un père endeuillé et un mari récemment veuf.

Et ils se mirent à travailler avec ardeur au jardin sous un soleil accablant et une température écrasante.

" Doucement, soufflait Valjean en souriant. Tu vas te crever à manipuler le tombereau ainsi !

- Je n'ai pas ta force !," grommela Javert.

Un tombereau de terreau ! Combien de kilos de terre ? Javert ne manipulait la bêche que depuis deux heures et il n'en pouvait déjà plus.

" Rappelle-moi de planter ma bêche dans le crâne du Mec !"

Un rire.

Valjean ne ressentait qu'un soupçon de fatigue. Il sentait la sueur dégouliner dans son dos mais rien à voir avec la rivière qui se déversait sur le front de l'inspecteur de police.

" En fait, tu ne sais pas bêcher !, remarqua Valjean.

- MERDE !," haleta Javert.

Ils eurent encore la force de se regarder pour sourire.

" Non, je ne vais pas planter ma bêche dans son crâne, je vais l'étouffer à lui faire bouffer de la terre.

- Je t'aiderai à cacher le corps !," proposa le Cric en reprenant son travail.

Javert allait grommeler une réponse mais une silhouette se profila devant eux.

Un jeune homme d'une quinzaine d'années à peine et vêtu avec soin était venu les voir. Le petit-fils de la marquise de Bassemcourt regardait les deux agents de la Sûreté cachés parmi le personnel de sa grand-mère avec suspicion.

Et d'une voix, un peu trop surjouée, Gilbert-René de Bassemcourt, se mit à parler en désignant le jardin :

" Mère aime les roses. Veillez à bien les entretenir ! Je voudrais que l'odeur monte jusqu'à sa chambre.

- Oui, monsieur, fit poliment Valjean en tordant son chapeau de paille entre ses doigts.

- Comment va madame la marquise ?," osa demander Javert, en fixant des yeux le jeune homme, pâle d'inquiétude.

Un vrai serviteur n'aurait jamais posé une telle question personnelle à un maître, mais Javert et Fauchelevent n'étaient pas des serviteurs, c'étaient des policiers en mission.

Après une légère hésitation, due au respect des convenances et de l'étiquette, le marquis leva les yeux vers la fenêtre de la chambre de sa grand-mère et répondit honnêtement à la question.

" Le médecin est avec elle.

- Que dit-il ?, reprit Javert, plus doux dans sa manière de parler.

- Il lui fait une saignée. Comme à son habitude. Et il va prescrire du repos et de la tisane de sauge."

M. de Bassemcourt secoua la tête, se sentant impuissant. Il sursauta en sentant une main toucher la sienne et aperçut les yeux bleus d'azur, si doux, du vieux policier à la chevelure blanche.

Fauchelevent ? C'est cela ?

" Elle est entre les mains de Dieu ! Ayez la foi !"

Un jeune garçon de quinze ans… Ses yeux s'embuèrent et il répondit en hochant la tête.

Il avait un rôle à assumer et une maison à tenir.

Les deux agents de la Sûreté le regardèrent partir en redressant les épaules, conscient de son rang.

" Une saignée ?, répéta Javert en s'essuyant le front.

- Pour enlever les humeurs. Mais pour une vieille dame fragile...

- La Peste soit de ces médicastres [médecin] foireux !"

Et le spectacle reprit pendant plusieurs longues minutes…

A midi il se passa un drôle de phénomène. Javert et Valjean travaillaient avec acharnement lorsque retentit un coup de canon.

On entendit la voix du cocher résonner presque aussi fort dans son écurie :

" Le canon du Palais-Royal ! Honorine ! IL EST MIDI !"

Ce à quoi répondait une autre voix de l'autre côté du jardin :

" Oui ! Encore un peu de patience ! Tu es un glouton !"

Et les rires furent partagés.

Car dans ce quartier situé autour du Palais-Royal, l'heure de midi

était indiquée par le canon qu'on faisait tirer une fois dans les merveilleux jardins pour amuser les touristes.

Bizarrement, ce fait fut vite oublié et devint habituel. Tirer au canon pour appeler pour le déjeuner.

La fin de la journée fut accueillie avec ferveur et soulagement. Le maître d'hôtel, qui ne savait rien de la réelle identité des deux jardiniers, vint les voir pour constater le travail accompli en une journée.

Il fut abasourdi. Il lui avait semblé que les deux hommes peinaient et parlaient beaucoup mais c'était plus qu'honorable.

Pour la peine, il leur accorda de l'eau chaude dans une bassine à l'extérieur et du savon, ainsi qu'un quart de vin au repas du soir.

Car la règle de la Maison Bassemcourt était simple ! Tout travail méritait salaire et chacun était payé selon ses mérites.

Donc Javert et Valjean durent déplacer la bassine de leur mieux pour se dévêtir à l'abri de la cabane de jardin dans laquelle ils logeaient.

Il était hors de question que Jean expose ses cicatrices à tout va.

Une fois propres et habillés de leur mieux, les deux hommes rejoignirent les cuisines.

C'était là que la table avait été dressée pour le personnel. Masculin. Les femmes allaient manger après les hommes dans la même cuisine.

Hors de question de se mêler ! C'était une autre règle de la Maison Bassemcourt.

Cela permettait de limiter les ragots et les coucheries.

Javert et Valjean se retrouvèrent en bout de table.

Il y avait déjà quatre hommes installés dans la cuisine. Ils accueillirent les nouveaux venus avec un hochement de tête.

Le maître d'hôtel, M. Legrand, dirigea la distribution de pain et de soupe. Soupe de légumes, tranches d'agneau rôti et pommes de terre persillées. On pouvait compter sur des pommes au four au dessert. Le personnel jouissait d'une relative bonne aisance chez Mme de Bassemcourt.

Le vin était juste mis sous le boisseau et servi avec parcimonie.

Madame n'aimait pas les ivrognes et l'odeur du vin la rendait malade. Vieux souvenir de son mari.

Donc, le maître d'hôtel versa comme promis, un quart de vin aux deux jardiniers en récompense de leur bon travail puis ce fut de l'eau pour tout le monde, y compris lui-même.

Les conversations portaient sur la politique et les soucis de l'opposition. Dans cette maison, on se devait d'être royaliste et légitimiste. Oser critiquer le gouvernement Polignac équivalait à une lettre de renvoi.

Le père et son gendre baissaient la tête sur leur tranche de pain et mâchaient en silence leur morceau de fromage.

Puis un bruit se fit entendre et un nouveau personnage fit son apparition, provoquant aussitôt l'ire de M. Legrand.

" C'est à cette heure-ci que vous arrivez Masson ?! Vous vous moquez vraiment du monde !

- La paix Legrand ! Je suis crevé !"

L'homme, puant le cheval, la sueur, et le vin, s'assit lourdement. Il claqua les fesses de la petite servante qui lui apporta une assiette de soupe et la vit sourire tandis qu'il poussait un rire, large et sonore.

" Encore de la soupe de choux ?! Mais qu'est-ce qu'elle a Honorine ? On lui a refilé une cargaison de choux au rabais ?!

- Mange Jacques et ferme-la !, jeta hargneusement son vis-à-vis, le frotteur, le vieux valet de pied de la maison et homme à tout faire.

- Quoi ? Vous aimez les choux ? Et c'est qui les deux gonzes là ?"

Le cocher, absent durant une bonne partie de la journée pour des raisons inconnues, n'avait pas assisté à l'arrivée des nouveaux membres du personnel.

" Les jardiniers !, expliqua le maître d'hôtel, la colère brillant dans les yeux.

- Des jardiniers ?! Une idée de madame ?

- De monsieur, rétorqua le valet de chambre de monsieur le marquis, un jeune homme frêle nommé Jules.

- De monsieur ?! Sans blague !"

Ce fut comme si la foudre avait frappé devant le cocher. Il leva la tête de son assiette et regarda avec attention le valet de chambre. Il y eut un regard de connivence entre les deux hommes.

" Elle l'a laissé faire ?! Elle doit vraiment être malade la marq…

- Masson !," claqua le maître d'hôtel, une menace bien sensible dans la voix.

Cette fois, il obtint gain de cause. Le cocher s'assit et se mit silencieusement à prendre son repas.

Il ne reprit vie qu'au dessert, la bouche pleine de pommes au four, il s'adressa aux jardiniers et demanda :

" Moi ce que j'aimerai savoir c'est comment le jeune marquis a fait votre rencontre, messieurs les jardiniers !

- On aime les mêmes fleurs," fut la réponse laconique de Javert.

Et le regard, glacé, de l'inspecteur de police calma les velléités de curiosité du cocher aviné.

Après les hommes, les femmes eurent le droit de dîner, mais il ne fut pas question de se côtoyer. Le maître d'hôtel fit sortir ses hommes tandis que la cuisinière gérait son équipe féminine.

On eut des regards curieux pour les deux nouveaux venus.

Le plus vieux avait des yeux magnifiques et une jolie prestance, il plut beaucoup, tandis que le plus jeune faisait peur avec sa peau sombre et son regard froid...mais il y aurait des frissons parmi les plus jeunes des filles cette nuit-là…

Dans leur cabane, Javert et Valjean purent souffler un peu. La cabane était vétuste, seulement c'était un miracle de ne pas être obligé de loger dans le grenier de la maison, parmi les autres membres du personnel. Partager une chambre, un lit, l'intimité…

Là, un père dormait en compagnie de son gendre. Et personne ne trouvait à y redire.

En réalité, les deux hommes se retrouvèrent dans le même lit et échangèrent des baisers qui étaient loin d'être ceux d'un père à son fils.

" Tu crois vraiment qu'il y a un meurtrier parmi tous ces gens ?, demanda Valjean en se collant contre Javert, un bras serrant la taille fine du policier.

- Je ne sais pas, Jean, répondit en baillant Javert. Le plus horrible criminel que j'ai connu était un jeune garçon de quatorze ans. Et on n'aurait jamais cru cela de lui."

Le silence retombait sur la cabane mais Valjean attendait la suite.

" Qu'avait-il fait ?, reprit Valjean.

- Tuer sa mère et sa soeur puis les dépecer.

- Seigneur ! Mais pourquoi ?

- L'argent. Pour quelle autre raison ?"

Et le policier s'endormit, sans plus y penser que cela. L'argent était le nerf de la guerre, la raison de la plupart des meurtres, la cause de la majeure partie des conflits…

Pour une fois, Valjean se dit que Javert avait vécu plus que lui...

Le lever était à six heures. Ce n'était pas un problème pour les deux hommes, habitués aux couchers tardifs et aux levers aux aurores. Le maître d'hôtel fut très satisfait de les voir au travail avant même que lui-même n'ouvre les volets de la grande maison.

Un hochement de tête en direction du jardin et la maison reprit vie.

" Je vais me faire un ami, lança Javert en passant vers Valjean.

- Un ami ?, s'étonna ce dernier.

- Nous n'aurons pas de quart de vin ce soir mais peut-être des informations.

- Que vas-tu faire ?

- Me comporter en ivrogne !

- Et moi ?, fit Valjean, surpris de cette décision.

- Toi, tu observes et tu apprends ce qu'il se passe dans cette maison. Si tu pouvais interroger la cuisinière, les filles de cuisine, les bonnes, je ne sais qui, ce serait bien !

- Mais interroger sur quoi ?"

Javert leva les yeux au ciel pour regarder le bleu devenir lumineux et éclatant. La journée allait être chaude.

Et le policier se contint pour ne pas gronder Valjean. Ce n'était pas un policier, ce n'était pas un de ses sergents, ce n'était même pas un mouchard.

Mais c'était Jean-le-Cric, il savait se déguiser, jouer un rôle, rester discret. Il fallait juste lui montrer la voie à suivre.

Javert se pencha sur une herbe folle et l'arracha en expliquant :

" La première question à résoudre est celle-ci : qui peut en vouloir assez à la marquise pour vouloir la tuer ? La deuxième question est : comment le poison peut entrer en contact avec une femme enfermée la majeure partie du temps dans son boudoir avec sa bonne et son médecin ? La dernière question est : pourquoi le jeune marquis a eu des soupçons sur la maladie de sa grand-mère ? Vidocq ne m'a rien dit de plus que son histoire de petit-fils inquiet pour sa grand-mère adorée mais le connaissant comme je le connais, il y a certainement autre chose derrière cette histoire.

- Cela fait beaucoup de questions !

- J'oubliais ! Une autre question : est-ce que la marquise de Bassemcourt a été en contact avec Mme de Gondi et M. de Saintonge ? Ce serait amusant de comparer les trois maladies ! Le plomb a des symptômes précis.

- Il tue à chaque fois ?

- Non, sinon tous nos peintres et nos verriers seraient morts à cause du plomb. Il suffit d'éloigner la cause de la maladie pour rétablir la santé.

- Donc il faut trouver d'où vient le poison et qui a intérêt à le donner à la marquise ! Ce doit être du céruse de plomb, c'est plus facile d'utilisation !

- Bien, sergent, félicita Javert. Tu commences à penser comme un cogne.

- Donc j'interroge et je me fais bien voir ?

- Oui ! Et tu improvises ! Je ne serais pas là pour te tenir la main.

- Tu vas te faire un ami ?

- Le cocher ! Je veux des informations sur les voyages de madame. Ainsi, je saurai peut-être des choses sur les autres victimes. Souhaite-moi bonne chance Jean.

- Bonne chance Fraco !"

Une main discrètement placée sur une épaule et Javert disparut en direction de l'écurie. On entendait des sifflements et des claquements de sabots. Le cocher, M. Masson devait être au travail lui aussi.

Tout à coup, on vit le nouveau jardinier délaisser son travail pour se rendre utile à l'écurie.

D'abord méfiant, le cocher se révéla content d'avoir un compagnon. L'homme était jovial et adorait les chevaux. Javert, par son passage au bagne, connaissait bien cet animal. Il se dérida et échangea des plaisanteries avec le cocher. Les deux hommes étaient faits pour s'entendre.

D'ailleurs, le cocher fit sortir les deux chevaux de madame. Deux beaux exemplaires de la race navarrine, la race utilisée amplement par Napoléon pour équiper son armée et sa cavalerie.

Avec l'aide de Javert, ce fut facile et agréable de s'en charger.

Nettoyer, brosser, étriller, bouchonner… Le cocher laissa le jardinier vérifier les paturons et ce fut bientôt un cours d'anatomie équine qui se déroula dans le jardin.

M. Masson était impressionné par les connaissances de Javert et Javert accepta avec joie de boire du vin en compagnie de son nouvel ami.

" Alors comme ça tu étais dans l'armée ?, demanda Masson à son nouvel ami.

- J'ai fait la campagne de Russie et la campagne de Saxe. Puis je me suis marié, expliqua Javert en buvant au goulot le vin épais du cocher.

- Et ta femme ?, demanda le cocher en récupérant la bouteille pour en prendre aussi une large gorgée.

- Un ange, morte il y a trois mois. Fièvre puerpérale.

- Et le gosse ?

- Mort avec la mère."

Le cocher fut désolé. Il posa sa main sur l'épaule de son collègue et lui rendit la bouteille.

" Chienne de vie ! Ma môme est morte avec son connard de mari en voulant voyager. Leur diligence a fait un accident. Tu te rends compte ?

- Quoi ?, grogna Javert, déjà atteint par le vin, trop lourd pour lui…, ou faisant semblant de l'être.

- Le comble pour un cocher ? Mourir d'un accident de calèche !

- Putain de vie !"

Le déjeuner se résuma en une assiette de cochonnailles que les filles de cuisine apportèrent aux hommes travaillant à l'extérieur. Valjean eut le droit à une douceur, une tasse de café joliment sucrée.

Et un sourire amical de la part de la fillette.

Du côté de l'écurie, on n'eut droit qu'à un plateau posé à même le sol et un cruchon d'eau. Le visage courroucé de la cuisinière se posa sur les deux hommes puant le cheval de concert et assis sur le sol, alors que l'écurie demandait encore des soins. Surtout l'état des boiseries et du bâtiment dans son entier. Il aurait fallu restaurer les murs, les chauler et refaire les stalles… Du travail que le cocher repoussait depuis des semaines...

" Ha bien bravo Jacques ! Tu ne crois pas qu'un seul fainéant suffit dans cette maison avec cette pauvre madame malade !? Il a fallu que tu corrompes le jardinier !

- Je ne corromps pas Honorine !, fit le cocher, conciliant. Paix pour François ! Il a perdu sa femme il y a trois mois !

- Et alors ? Est-ce une raison pour se comporter en Jean-Foutre ?! Je te préviens Jacques, M. Legrand te surveille ! Que vas-tu devenir en ces temps difficiles si tu te fais jeter ?

- Honorine ?!, fit le cocher, hilare. Tu t'inquiètes pour moi ? C'est touchant ! Je viendrais te retrouver cette nuit pour te montrer mon dévouement !

- Tu n'es qu'un sagouin ! Mais essaye de pas influencer les nouveaux !"

Puis se tournant vers Javert, resté avachi sur le sol, sans se mêler de la dispute, elle ajouta, les poings sur les hanches :

" Jacques a déjà fait trois maisons, monsieur ! TROIS ! Il se fait chasser à cause de son ivrognerie et de sa langue de vipère. Faites attention à vous !

- Merci du conseil, madame, fit poliment Javert. J'en ferais bon usage."

Sans savoir s'il se moquait d'elle ou s'il était sincère, la cuisinière préféra ajouter :

" Vous avez fait bonne impression hier. M. Legrand a parlé de vous à madame, elle voudra sans nul doute vous rencontrer un jour. Ne perdez pas cette bonne impression en vous livrant à des...turpitudes ! Jacques est un bon cocher mais c'est un énergumène !

- AMEN ! Merci Honorine et par pitié ! Ne nous sers plus de soupe aux choux, s'il te plait ! J'aimerai du rôti de porc aux airelles ! Tu le cuisines divinement ! Même la cuisinière de M. de Porquerolles ne le fait pas aussi bien que toi !"

Les mots, le sourire, eurent raison du courroux de la cuisinière qui rougit adorablement.

" Un sagouin ! Un jour tu vas te faire chasser Jacques !

- Mais oui Honorine ! Et je me trouverais une autre maison et une autre cuisinière.

- Un sagouin et un goujat."

Elle grommelait en partant.

Jacques Masson se tourna vers Javert et lui répéta en riant :

" Mes turpitudes ? Elle en connaît de ces mots cette Honorine !

- Madame est du genre à chasser pour un verre de trop ?, demanda Javert, intéressé.

- Non. Le vieux marquis l'était mais il est mort il y a des années. Madame ne gère plus grand chose en fait, c'est le chef des larbins [maître d'hôtel] qui décide de tout."

Le cocher se mit à rire en regardant le ciel.

" C'est pour cela que cet empaffé n'a pas aimé que je me moque de monsieur décidant de quelque chose dans cette maison. Normalement, c'est M. Legrand qui décide de tout. Nourriture, achat, dépense, vin… Pouah ! En plus il n'y connaît rien en vin !"

Un silence, avant d'ajouter :

" Bref un sale con ! Mais il peut rien contre moi, madame m'a à la bonne ! Je la promène dans les allées du Bois dans sa calèche comme si elle était encore une demoiselle de vingt ans. Cela la fait rire !

- La marquise fait beaucoup de déplacements ?, s'enquit Javert en s'étirant avant de se coucher sur le sol, les bras sous la tête, comme une vivante image de la paresse.

- Oui, elle adore se promener. Madame a des amies partout.

- Quand on a de l'argent, on a des amis," fit sentencieusement Javert, avant de bailler bruyamment.

Quelque part, Valjean devait retourner la terre, planter, semer, arroser…

" Sûr ! Ces gens de la Haute aiment se retrouver entre soi.

- Des autres marquises ? Des rescapées de la Veuve je parie."

Un rire amusé et sonore, le cocher imita Javert mais il poussa le vice à chercher un ballot de foin pour s'en faire un oreiller.

" Tu crois pas si bien dire le gonze ! Une madame de Gondi par ici, un monsieur de Saintonge, par là et une autre de ses amies est une autre marquise. Madame de Plessis-Bellières."

Un sifflement admiratif. Javert avait fermé ses yeux et sa voix, lointaine retentit dans l'air lourd.

" Des réunions pour discuter de Polignac ?

- Non, madame joue ! Elle a connu Versailles et le Petit-Trianon notre madame de Bassemcourt. Elle adore jouer !"

Cela fit rire le cocher. Un fainéant en fait, Javert eut envie de lui retourner une gifle pour le mettre au travail. Ce n'était pas son genre de paresser alors qu'autour la maison bruissait comme une ruche. Les servantes s'affairaient à taper les tapis et plusieurs fois le maître d'hôtel avait été aperçu à gérer les domestiques.

" La patronne a tellement d'argent ?

- Elle est riche. Ne t'en fais pas pour le salaire, madame est pingre mais on est mieux payée chez elle que chez d'autres.

- Madame est bonne ?

- Une bonne patronne, oui. Elle est un peu pingre je te dis, mais on peut pas tout leur demander à ces nobliaux. Dieu merci, la guillotine a fait le ménage, ceux qui restent ont assez le trac pour se montrer arrangeants.

- Et le mari ?

- Mort de la goutte. Un gonze assez fier mais on a vu pire. Il a survécu à la Terreur. On se demande bien comment.

- Madame est malade vous avez dit ?

- Oui, c'est une tristesse. Mais c'est une vieille femme, il est normal qu'elle meurt.

- De quoi elle est malade ?"

Trop de questions. Javert sentit le moment exact où commençait la suspicion, le policier se redressa et reprit la bouteille pour en prendre une gorgée avant de lancer :

" En tout cas, cela ne peut pas être pire que la putain de fièvre puerpérale de ma femme. Fantine avait vingt-neuf ans.

- Ma Linette avait trente-deux ans quand elle s'est cassée le cou à cause d'un putain d'essieu de diligence mal réglé.

- Et ta femme ?

- J'ai pas de femme, j'avais une fille !," grogna le cocher.

Et Javert comprit que les questions étaient terminées. Il fallut se remettre au travail. Après les chevaux, l'écurie. Le reste de la journée consista à nettoyer le fumier et à en faire un joli tas dans le jardin.

Pour l'emmener dans une décharge et vider la cour.

Car madame aimait l'odeur des roses mais détestait l'odeur du fumier.

Ce soir-là au dîner, Javert discuta avec Masson encore et toujours des chevaux. M. Legrand montra son désaccord d'une manière simple et claire.

Valjean eut droit à un quart de vin. Javert en fut privé.

Cela aurait fait rire le policier s'il n'avait pas trouvé cela pathétique.

Dans la cabane, Javert se fit rabrouer par Valjean.

" Tu empestes le cheval !

- Pas eu le temps de me laver, monsieur le maire.

- As-tu appris quelque chose ?

- C'est le maître d'hôtel qui gère la maison et madame est une bonne patronne.

- Là, il n'y avait pas besoin de jouer les ivrognes avec le cocher, se moqua Valjean.

- Madame de Bassemcourt connaît nos deux victimes. Elle joue chez elles.

- Madame est joueuse ?," s'enquit Valjean, choqué.

Cela fit rire Javert. Moqueur, il se redressa et regarda Jean de Faverolles.

" Un paysan ! Il est vrai que tu n'as pas dû côtoyer beaucoup d'aristocrates dans ta campagne picarde et Montreuil possédait quelques nobliaux de province mais rien de transcendant !

- Car tu en as côtoyé toi peut-être ?, rétorqua Valjean, presque agressivement.

- Par la force des choses ! Parfois les enquêtes nous entraînent dans l'intimité des puissants.

- Un policier chez un noble ?

- Les mariages demandent une présence policière, les bals également. Nous sommes souvent de surveillance ! Et il paraîtrait que je porte très bien l'uniforme !"

Les deux hommes se regardèrent et monsieur Madeleine acquiesça, laissant ses doigts caresser les favoris, coupés si ras, du policier. Changeant entièrement l'expression de Javert, de farouche, il devenait humain.

" C'est vrai, tu portes très bien l'uniforme !"

Les yeux gris brillèrent, Javert saisit la main de Valjean et embrassa avec soin les doigts, les uns après les autres. Tendrement.

" Ils ne sont pas différents de nous, les nobles. Joueurs, menteurs, ivrognes. Tu n'as peut-être pas vu cela à Faverolles ou à Montreuil ?! Mais ils sont les mêmes que nous, il n'y a que l'argent qui les différencie de nous.

- A Montreuil, ils ne sortaient pas beaucoup de leurs hôtels particuliers. Ils vivaient surtout à Paris.

- J'ai vu des nobles jouer tout leur argent sur une carte et d'autres rouler sous la table comme tout bon ivrogne de taverne. J'ai vu des aristocrates frapper leur femme avec la même violence que n'importe quel ouvrier des faubourgs. J'ai rêvé de m'interposer plusieurs fois entre des nantis et leurs progénitures martyrisées, malgré l'interdiction d'intervenir. L'argent et la naissance protègent les criminels.

- Mon Dieu ! Il y a des choses qui ne changeront jamais !"

Javert n'aima pas cette réflexion, mais il savait sa justesse. Il ne voulut pas la relever pour ne pas lancer de polémique. Il préféra poursuivre le sujet qui les occupait :

" Madame est donc joueuse. Elle va à des réunions pour jouer chez ses amis, dont les récentes victimes.

- Et qu'est-ce que cela apporte à notre enquête ?, demanda le sergent Valjean.

- Rien pour l'instant, admit Javert, mais peut-être ce fait se révélera important dans l'avenir."

Un silence qui laissa les deux hommes méditer, puis Javert interrogea à son tour Valjean :

" Et toi ?

- Pas grande chose. J'ai passé la plupart de la journée à arroser. Néanmoins, le Maître d'Hôtel m'a fait l'honneur de sa présence. Ce fut instructif...

- Si tu me dis que tu as réussi à lui soutirer des informations, je te promouvrai au rang d'inspecteur.

- Sans façon, merci. Avant que tu ne t'emportes... Je n'ai pas pu lui poser de questions, je l'ai juste laissé parler. Il m'a demandé de réparer le petit chemin qui mène à la serre. Il veut que je remplace les gravillons emportés par les pluies et que j'installe des paillassons pour que le fauteuil roulant de madame puisse passer aisément. Puis il m'a interrogé sur la santé des violettes.

- La santé des violettes ? Ça c'est de l'arguche [argot] de verdouziers ?"

Valjean sourit. Il trouvait charmant de savoir son compagnon si hors de son élément. Pour une fois.

" Non. C'était juste une façon désagréable de me reprocher de ne pas avoir cueilli de violettes fraîches pour la tisane de la Marquise. Elle n'a pas pu la boire depuis notre arrivée.

- Quelqu'un t'a déjà dit que nous devions le faire ?"

Javert fit un geste de mépris, tout comme s'il voulait chasser une mouche. Ou une idée.

" Bah, reprit-il, pas la peine de répondre à ma question. Je connais ce genre de serviteurs... Ils agissent comme si la maison leur appartenait.

- C'est vrai. C'est sans doute pour cela qu'il m'a prévenu de ne pas traîner dans la maison, y compris la cuisine, avec mes allures de sans-culotte. Même si cette sotte d'Honorine fait semblant de ne pas remarquer mon apparence. C'est littéralement ce qu'il a dit. Je ne pense pas que ces deux-là s'entendent très bien.

- Autre chose sur madame ?

- Elle viendra visiter la serre demain soir si elle continue à aller mieux. Lire dans le petit boudoir installé dans son jardin d'hiver, entourée de ravenalas et de dattiers semble être l'un de ses passe-temps favoris. Elle a également demandé des fruits, plus précisément des poires et des cerises, car l'appétit lui est quelque peu revenu et elle semble avoir la dent sucrée... Ne compte pas boire de café ou de thé dans cette maison, mais tu pourras te laver les boyaux à l'aide de toutes les tisanes que tu arriveras à imaginer ; madame permet même à la cuisinière de les sucrer pour les serviteurs. Un gâchis, d'après le père Legrand. Le miel de lavande est toutefois réservé à l'usage personnel de madame."

Javert fronça les sourcils. Se passer de café n'était pas pour lui plaire...

" Essaie de te faufiler dans la cuisine demain...

- Oui, je dois juste trouver une excuse."

Une fois les confidences terminées, Javert se retourna et posa quelques baisers dans la gorge de Valjean, murmurant :

" La porte est verrouillée, il n'y a pas de voisins… Tu me manques Jean.

- Ce n'est pas raisonnable ! Nous ne sommes pas chez nous.

- Vraiment ?"

Une main mutine se glissa sur l'entrejambe de Valjean et caressa habilement, cherchant l'excitation.

Mais Valjean se retira :

" Vraiment !"

Javert se replaça sur le côté et maudit tous les saints du Paradis en commençant par Saint-Jean.

Nouveau jour, accablant de chaleur.

Cette fois, Javert se montra d'un sérieux à applaudir. Avant que le soleil ne se montre à l'horizon, il cueillait des poires, des abricots et des cerises sous l'œil attentif de son compagnon. Valjean se consacrait au jasmin et aux violettes... et lui lançait des regards admiratifs lorsqu'il se tenait sur la pointe des pieds et s'étirait pour atteindre les fruits qui poussaient en hauteur.

À peine plus tard, arriva un tombereau rempli de gravillons qu'il fallut décharger et l'inspecteur commença à peiner. Mais il mit un point d'honneur à faire sa part. Il eut même le courage d'aider à répandre les couches de gravier le long du chemin vers la serre.

Mais, sous prétexte qu'ils n'avaient qu'un seul compacteur, Valjean lui fit remplir de paille les sacs de jute qui devaient faciliter les déplacements de madame.

Ce fut le tour de Javert de regarder à la dérobée cette force de la nature qu'était encore Jean Valjean. Il le vit soulever le poids considérable du compacteur, le laisser retomber et le soulever à nouveau... avec la même facilité que s'il avait manipulé un triste balai.

En fait, son amant avait dû le surprendre à le lorgner, car il mordait sa lèvre inférieure pour éviter de rire...

Lorsqu'il eut terminé, il confia à Javert le soin de distribuer les sacs le long du chemin puis disparut en direction de la cuisine avec une cruche vide entre les mains.

L'ancien forçat n'entra pas dans la maison. Il se contenta de gratter à la porte puis de l'entrebailler. Alors il recula pour redescendre les marches, le chapeau à la main.

" Pourriez-vous nous donner de l'eau, madame ?, demanda-t-il à la cuisinière.

- Mais ne restez pas là, mon bon monsieur ! Entrez", répondit Honorine depuis la table.

La femme, échauffée, trempait des gros poissons frits dans du saindoux afin de les conserver malgré la chaleur.

Près d'elle se tenait un verre vide et une bouteille pleine.

Ce n'était pas compliqué de comprendre ce qu'elle venait de faire. Surtout en entendant sa voix un peu trop aiguë pour être honnête.

" Je ne veux pas contrarier monsieur Legrand. En plus, je salirais la cuisine.

- Sottises ! N'écoutez pas tout ce qui raconte ce nigaud. Il a l'habitude de péter plus haut que son cul. Mais il ne me trompe pas, moi…"

La femme lança un regard autour d'elle. L'une des soubrettes frottait une marmite en cuivre déjà étincelante.

" Marinette !, lui dit-elle. Va chercher du bois et appelle ta soeur. Il faut commencer à éplucher les légumes".

La cuisinière s'approcha de la porte et prit la cruche que Valjean lui tendait pour la remplir. La jeune servante aurait pu le faire, mais... Le clin d'oeil que lui adressa la femme fit comprendre à Valjean que l'heure des confidences était arrivée. Il lui sourit de son mieux...

" Legrand pense que personne ne le sait, mais il n'est pas aussi sobre avec le vin qu'il le prétend. En fait, j'ai dû l'assister dans ses gueules de bois à plusieurs reprises... Remarquez, je dois avouer qu'il a un talent pour ne pas se faire attraper quand il a bu à tire-larigot. Bien que j'aie dû demander l'aide de l'ancien jardinier de temps en temps pour l'enfermer dans sa chambre. C'est la raison de mes propos, monsieur... au cas où le moment viendrait où j'aurais besoin de votre aide.

- Mais il m'a fait comprendre que vous ne vous entendez pas...

- Et nous nous détestons ! C'est seulement en gardant son secret que je suis sûre de prendre ma retraite ici... Et maintenant, vous aussi.

- Ah ! Je ne sais pas quoi dire, madame...

- Allez, je vous ai vu travailler ces jours-ci. Madame a trouvé chez vous un bon employé ! Cependant, votre gendre...

- C'est un brave homme, madame. Il est juste blessé et... confus. Il a été un bon mari pour ma fille, je vous assure.

- Un pauvre diable comme Legrand, alors ! dit la femme, en baissant davantage la voix. Cela ne l'empêche pas d'être un con fini.

- Allons, pressons, pressons !"

Valjean ne dit rien mais n'en pensa pas moins.

Voilà une femme qui se permettait de juger son prochain concernant le problème d'alcoolisme et qui semblait elle aussi être victime du même problème.

On voyait toujours la paille dans l'oeil de son voisin mais jamais la poutre qui se trouvait dans le sien…

Cela fit sourire M. Madeleine...

Le valet de chambre de monsieur entra dans la cuisine au pas de course, poursuivi par la colère froide de Legrand.

" C'est l'heure du café du jeune monsieur. Attendez un instant..., dit Honorine à Valjean en lui rendant la cruche remplie d'eau.

- Fauchelevent ! Que faites-vous là ? Je croyais vous avoir dit de rester hors de la cuisine, n'ai-je pas été clair ?

- Fort clair, au contraire, Monsieur Legrand. C'est pourquoi je suis resté à la porte. Mais nous avons besoin d'eau.

- Et le puits, alors ?

- Justement, je devais vous en parler. Je ne sais pas si c'est à cause des neiges de l'hiver, ou peut-être de la pluie... Mais il y a eu des infiltrations dans le puits, et je me demande sérieusement si l'eau sera bonne pour l'arrosage. En tout cas, je ne pense pas qu'on puisse la boire sans en être malade.

- Ce n'est pas la première fois que cela arrive... Mais les plantes ne s'en sont jamais plaintes."

Legrand marqua une pause théâtrale pour souligner sa grimace de mécontentement avant de poursuivre.

" Soit. Vous pouvez boire l'eau de la rivière qui coûte si chère à madame la marquise."

Valjean serra son chapeau de sa main libre. Il ne savait pas s'il fallait remercier Legrand ou lui faire avaler un verre d'eau du puits. Peut-être que la colique aurait la vertu d'adoucir son caractère ? L'ancien forçat s'en voulut immédiatement.

Lui aussi devait apprendre à ne pas juger son prochain, n'est-ce-pas ?

Mais Legrand semblait avoir complètement oublié sa présence et était déjà occupé à harceler le jeune valet.

Il lui criait dessus tout en lui emboîtant le pas. Il lui reprochait la position de la cuillère dans le sucrier, lui faisait des remarques peu obligeantes sur la longueur de ses cheveux, ou sur son maintien si peu convenable.

" Que vient-il de se passer là ?, demanda Valjean lorsqu'il se retrouva seul avec la cuisinière.

- Jules est le souffre-douleur de Legrand depuis des mois. Personne ne sait exactement la raison, mais il l'a accusé à plusieurs reprises de donner de mauvaises habitudes au jeune monsieur. Comme le café, par exemple.

- Ah ! Bon, madame, je crois que je devrais y aller... Mon gendre doit désespérer, fit Valjean feignant l'indifférence.

- Prenez un café ! J'avoue que ce breuvage est aussi mon péché mignon. Mais ne vous faites pas d'illusions, Fauchelevent ce n'est qu'une troisième infusion. Dans cette maison, personne ne vole madame !

- Comme de bien entendu. Mais... madame, cela vous dérangerait-il que je donne le café à mon gendre ? Il l'apprécie vraiment, alors que moi...

- Récompenser un ivrogne ? Je ne pense pas que ce soit juste, Fauchelevent. Mais il est également vrai que pendant qu'il boit du café, il ne sera pas à boire du vin.

- C'est une façon de mettre les choses, madame."

Javert apprécia le café chaud. Le fait qu'il s'agissait d'une troisième infusion le laissait indifférent, surtout lorsqu'il considéra à quel point lui avait manqué la boisson qu'il chérissait tant. De toute façons, il avait l'habitude d'ingérer des concoctions bien plus infectes dans les estaminets...

Ce fut avec courage renouvelé qu'il aida Valjean à porter le peu de fumier que le jardinier avait eu le droit de conserver pour le bien du jardin.

Un jardinier laissant partir du fumier ? C'était une aberration et aucun vrai jardinier n'aurait accepté une telle décision sans tergiverser.

" Pas de nouveau concours de beuverie ?, demanda en souriant Valjean.

- Non, j'attends des nouvelles.

- Des nouvelles ?

- Nous allons recevoir un lot de bulbes à planter.

- Comment cela ?"

Valjean n'était pas Rivette, et encore moins Durand. Il n'appréciait pas d'être ainsi laissé de côté durant l'enquête.

M. Madeleine fustigea du regard son chef de la police, Javert se rendit à cette muette critique.

" Vidocq m'a ordonné de lui rendre un rapport tous les deux jours. Il doit aussi me parler de ses avancées.

- Le Mec enquête aussi ?," fit Valjean, abasourdi.

La pelle de Javert sembla prise de rage tandis que le policier pelletait le fumier pour en faire un tas...inutilement d'ailleurs…

" Il est bon, c'est un fait. Il faut le reconnaître. Il sait mener des investigations et il n'a pas besoin de frapper ses suspects pour en obtenir des informations. Oui, le Mec enquête sur la mort de monsieur de Saintonge.

- Mais comment fait-il ?

- Comme nous. Il s'est fait un complice dans la place. Un vieux serviteur qui regrette la mort de M. de Saintonge. Il doit bien être le seul d'ailleurs ! Durand m'a raconté qu'aucune des servantes de la maison ne pleurait la mort du vieux noble.

- Pourquoi ça ?

- Main leste et baladeuse. Un vieux jocrisse qui pensait que le droit de cuissage était encore un privilège à l'ordre du jour.

- Un beau salopard alors ?

- Paix à son âme !"

Javert s'arrêta de pelleter et essuya son front en sueur en soupirant de fatigue, laissant une traînée de sang.

" Tu as des ampoules ?, s'enquit Valjean, surpris.

- Peut-être que tu as raison, Jean, je ne sais ni bêcher ni pelleter.

- Tu n'es pas fait pour les travaux de force, se moqua gentiment 24601.

- Non, répondit l'adjudant-garde, les yeux intensément pris dans ceux du forçat. Mais donne-moi un fouet et je te montrerais ma dextérité !"

Un sourire, mais qui ne se reflétaient pas dans les yeux. Valjean eut furieusement envie de lisser le froncement de sourcils de son amant, il se contenta de sortir son mouchoir à peu près propre et le tendit en expliquant :

" Enroule cela autour de ta main, cela empêchera la plaie de s'étendre.

- Merci Jean."

La conversation s'arrêta alors qu'on les appelait depuis l'entrée de la maison.

Le maître d'hôtel se tenait là, abasourdi, avec à ses côtés, la position droite et dominante, le jeune marquis de Bassemcourt.

Les deux hommes entretenaient un débat qui semblait échauffer M. Legrand.

" Vous auriez dû m'en parler, monsieur, assénait le maître d'hôtel, tout en conservant une attitude soumise et respectueuse. Je me serais chargé de ces achats avec soin.

- C'est une surprise pour mère, se défendit le jeune homme.

- Mais j'aurai su tenir ma langue, monsieur ! Vous le savez bien ! Vous n'aviez pas à vous charger de cela, ce n'est pas votre…

- Suffit Legrand !, claqua la voix juvénile. J'ai discuté de ces achats avec M. Fauchelevent, il s'en est chargé pour moi.

- M. Fauchelevent ?, répéta le maître d'hôtel en jetant un regard ahuri à Valjean.

- Oui, il s'y connaît en jardin et en fleurs ! Mieux que moi. Et mieux que vous ! Qu'il s'en charge !"

Le marquis disparut dans la vaste maison. M. Legrand se tourna vers les jardiniers et eut un rictus difficile à lire.

" Votre livreur est arrivé, monsieur Fauchelevent. Veuillez vous charger de ce détail le plus vite possible.

- Bien entendu, monsieur, fit poliment Valjean.

- Et la prochaine fois, venez me voir au lieu d'aller ennuyer les maîtres avec ces détails de...jardinerie ! Il y a une hiérarchie à respecter !"

La voix devenait froide et mauvaise.

Le maître d'hôtel se fit méprisant en ajoutant pour clore son discours :

" Je n'ai peut-être pas l'oreille de monsieur, mais j'ai celle de madame !

- Cela ne se reproduira plus, monsieur."

Valjean, humble Fauchelevent, s'inclina devant le maître d'hôtel, le plus puissant des serviteurs d'une maison bourgeoise, le chef de la domesticité, le chien fidèle de ses maîtres.

M. Legrand ne dit rien et s'en alla, mais il avait un regard brillant de haine.

Javert le regarda partir et souffla, mécontent de ce contretemps :

" Foutredieu ! Il a fallu que Vidocq nous fasse ce coup bas.

- Un coup bas ?

- Nous venons de nous faire un ennemi ! Ce jobard doit croire qu'on complote pour lui prendre sa place.

- Mais non voyons !

- Plus de quart de vin pour nous deux dorénavant ! Je file voir le livreur de bulbes, retourne à tes semailles."

Aussitôt dit, aussitôt fait, Valjean reprit la pelle et la bêche et travailla les sols pour les ameublir. Javert passa la porte de service et se retrouva dans la rue, passante, de ce riche quartier du Louvre.

Devant lui, la voiture du Mec conduite par un agent de la Sûreté était stationnée et l'attendant avec un large sourire se tenait...l'inspecteur Rivette vêtu en ouvrier.

" Alors ce jardin ?, se moqua gentiment le jeune face à son aîné.

- Je hais les fleurs ! Alors ces nouvelles ?"

Sortant une liste de sa poche de blouse, Rivette se mit à déclamer :

" Vingt bulbes de lys, trente bulbes de tulipes, cinq pieds de rosiers et la surprise de madame la Marquise : un selenicereus grandiflorus."

Rivette souriait, amusé, après avoir déchiffré le nom de la plante mystère.

" Un quoi ?

- Un cactus !"

Cette fois, Rivette riait franchement. Javert se passa les doigts sur les yeux et appuya quelques instants, ce qui eut le don de calmer l'hilarité de son collègue.

" C'est le cactus de la reine Marie-Antoinette, expliqua Rivette. C'est une idée du Mec pour me permettre de venir vous voir sans éveiller les soupçons. Cette plante est délicate et demande des soins et de l'attention. Il vient de Martinique.

- Bien. Un groin d'âne [un pissenlit] à surveiller."

Cela fit rire Rivette.

" Un groin d'âne !? Un cactus ! Et fragile avec ça ! Il faut le protéger du froid et bien gérer l'arrosage. Il va donner des fleurs jaunes qui sentent bon la vanille.

- Que je comprenne bien ce que tu essayes maladroitement de me dire Rivette..., commença Javert, en articulant bien tous les mots.

- Si vous vous en occupez bien, le cactus va fleurir. Les fleurs s'ouvrent la nuit. Ce cactus s'appelle communément "Reine de la Nuit" car ses fleurs s'ouvrent la nuit.

- Le Mec n'a rien trouvé de mieux à faire qu'à offrir une plante rare à la marquise ?! Et nous allons devoir nous en occuper ?"

Cette fois, Rivette avait perdu son sourire amusé, il sentait la colère monter dans son collègue. Et elle allait être terrible.

" Ce cactus a poussé à Versailles. Il n'est pas si compliqué que cela à entretenir. Juste de l'attention et…

- Je vais le tuer !, fit simplement Javert.

- Non, c'est une excellente excuse pour me permettre de…

- Te fous pas de moi, grogna le policier. Un cactus ?! Pourquoi pas une girafe ? Ou un baobab tiens ? MERDE !"

Il n'y avait plus qu'à attendre que l'orage passe.

Rivette se tut et attendit, les mains croisées dans le dos, appuyé nonchalamment contre la voiture et le regard pensif. Le conducteur de la voiture de la Sûreté fit comme s'il n'avait rien remarqué, les yeux en l'air et les mains jouant nerveusement avec les rênes.

Laissant l'inspecteur Javert se reprendre. Javert fit quelques pas dans la rue, maudissant l'absence de sa matraque, il aurait frappé avec joie un des lampadaires que ce riche quartier avait le luxe de posséder.

Car le quartier du Louvre était un quartier luxueux, fait d'hôtels particuliers et d'établissements aisés, il était situé non loin de la place du Palais-Royal et bénéficiait de ses avantages.

La place du Palais-Royal était le centre de Paris. "Paris est la capitale de la France, le Palais-Royal est la capitale de Paris." "Tout ce qu'il est possible de trouver à Paris est au Palais-Royal."

C'était un lieu de promenade, un lieu de spectacle, un lieu de restauration… Loisirs, achats, jeux…, prostitution…

Tout était possible dans ce quartier riche et prestigieux.

C'était aussi sur cette place que se trouvait le palais de Louis-Philippe, le futur roi de France et le cousin du roi en titre. Un palais sans cesse en chantier avec une galerie d'art renommée, dans lequel le duc d'Orléans vivait paisiblement en donnant des fêtes magnifiques et en laissant passer le temps… Attendant que l'Histoire lui donne la place qui lui était dûe.

Le fait que la famille Bassemcourt possède un hôtel particulier dans ce quartier prouvait à lui seul la richesse et la situation importante que cette famille avait eue par le passé.

Et, bien entendu, il y avait le Palais-Royal qui donnait au quartier un air de luxe et de prestige.

Il attirait les étrangers et les provinciaux venus l'admirer.

Le Palais-Royal était un bâtiment richement décoré, bâti en lieu clos, donnant sur des rues étroites et ne communiquant avec l'extérieur que par des galeries et des péristyles. Il offrait les distractions les plus variées et tous les commerces possibles et imaginables.

Des spectacles variés, il y avait du théâtre, des marionnettes, des ombres chinoises…

Des restaurants et des cafés, dont le Café Corrazza dans la Galerie de Montpensier ouvert en 1787 et qui se retrouvait l'un des plus anciens de Paris... On racontait encore le café bu par Bonaparte en parlant d'avenir et de révolution...quand l'Empereur n'était encore qu'un simple caporal...

Et puis ce Palais-Royal était une page d'histoire assez étrange en cette période mouvementée… Au café de Foy, on se souvenait encore de la voix ardente de Camille Desmoulins appelant "Aux armes"... D'autres voix tenaient aujourd'hui le même discours dans les mêmes cafés...

Des boutiques proposaient l'abondance, même en ces temps de disette. Plus de quatre cent magasins avec des produits de luxe (joaillerie, horlogerie, traiteurs, tailleurs, librairie…).

Il y avait aussi un établissement de bains et des cabinets de lecture... Un casino, des tables de jeux où tous les jeux possibles étaient proposés, surtout ceux qui rapportent ou font perdre des fortunes. Au "113", il y avait huit salles de jeux et six tables de roulettes.

Et l'envers du décor ! Le Palais-Royal était appelé le "marché aux putains" et il méritait ce surnom. Les prostituées s'offraient sous les arcades ou dans les renfoncements… Quelques maisons de jeux se faisaient maisons closes. Les librairies et les marchands d'estampes vendaient des publications libertines sous le manteau…

L'inspecteur Javert connaissait plutôt bien cet aspect du lieu.

Là, le mouchard aurait aimé être un policier et mener sa patrouille habituelle dans les quartiers de Paris plutôt qu'un mouchard à qui on donnait des missions plus insensées les unes que les autres.

Soigner un cactus ?

C'était du dernier ridicule.

Mais il fallut se calmer et accepter la fine plaisanterie du chef de la Sûreté.

Dieu merci, la colère de l'inspecteur ne dura pas longtemps.

Javert se fit une raison.

Malgré tout, le policier savait qu'il avait une affaire à gérer et que perdre son temps en crise de colère était inutile.

Il revint vers Rivette et avec une impassibilité et une froideur fièrement obtenues, il demanda des explications sur la manière de gérer le cactus.

Calmement et simplement, Rivette les lui donna.

Puis les deux hommes échangèrent quelques nouvelles de l'enquête et Rivette transmit deux lettres à Javert, une de la part de Vidocq, une autre de la part de Chabouillet.

La vie se poursuivait à Paris malgré l'impression de Paradis perdu ressentie dans ce jardin caché au coeur d'un bel hôtel parisien.

Le retour du jardinier auprès de son beau-père ne passa pas inaperçu. Il fit quelques allers-retours, aidés du livreur, afin de déposer quelques caisses de terreau où se trouvaient des bulbes à replanter et des pieds de rosiers.

Et un pot unique que le livreur manipula avec un soin tout particulier.

Mais ce n'était pas cela qui attira tous les regards sur le jardinier. On le regardait surtout à cause du visage sombre qu'il arborait. Même Valjean en fut saisi.

" Que se passe-t-il ?

- Je suppose que les nonnes du couvent de Picpus n'avaient pas de cactus.

- De cactus ?

- Jean, je te présente le selenicereus grandiflorus. C'est le cactus préféré de la reine Marie-Antoinette."

Ce faisant, Javert alla chercher le pot et le déposa aux pieds de Valjean.

Il le fit avec un regard plein de ressentiment mais la réaction du vieux forçat le surprit. Valjean se mit à genoux et doucement, il retira le chiffon qu'on avait placé autour de la plante pour la protéger durant le voyage.

" Un cactus ? Mais comment cela s'entretient ?"

Javert était surpris par cet intérêt, il se mit à genoux à côté de Valjean et lui expliqua ce qu'il put.

" On place le pot dans la serre, il doit rester dans l'ombre."

Doucement, le forçat caressa les longues tiges tombantes qu'arborait le cactus, des fleurs fermées, d'un diamètre imposant, annonçaient une floraison exceptionnelle.

" Beaucoup d'arrosage et d'entretien.

- Mais combien cela a dû coûter au Mec ? Cela doit valoir une fortune !

- Je soupçonne le gamin d'avoir acheté cela à sa grand-mère. Sur les conseils du Mec, bien entendu.

- J'espère le voir fleurir."

Et Javert fut saisi par les doigts calleux de Valjean se faisant aussi doux qu'une plume pour caresser les fleurs fermées.

Une tendresse de jardinier.

Là, Javert était tellement abasourdi qu'il ne trouva rien à dire. Un exploit !

Ce soir-là, le dîner fut rapide. Le maître d'hôtel était morose mais manifestement l'homme avait dû comprendre que le marquis avait bien agi.

Que savait-il des cactus et des plantes rares ?

Le dîner avait été expéditif pour une seule et bonne raison : les jardiniers devaient préparer la serre à accueillir son nouveau pensionnaire.

Javert dut s'avouer qu'il avait envie de frapper Valjean lorsque celui-ci pour la cinquième fois lui faisait déplacer le pot.

" Plus près de l'ombre des passiflores, ordonna Valjean.

- Je l'ai placé là la deuxième fois et tu as dit que c'était trop sombre pour lui !

- Alors plus près de l'oranger.

- JEAN ! Il était là il y a cinq minutes !

- Pas trop dans l'ombre et pas trop au soleil, maugréa Valjean en examinant la verrière.

- Je vais le mettre dans le premier coin venu Jean si tu ne te décides pas !

- Attends ! Il faut bien le placer ! C'est essentiel pour sa survie. Mais je n'ai pas assez regardé la serre, je ne sais pas où porte le soleil."

Une voix amusée et résolument féminine se fit entendre dans leur dos.

" Alors à côté des passiflores, il sera à son aise."

Comme un seul homme, les deux jardiniers se retournèrent et aperçurent madame la marquise.

C'était une vieille femme en effet, portant haut ses quatre-vingt ans, mais dont le regard espiègle détonnait parmi les voiles et les vêtements sombres. Poussant le fauteuil roulant, le jeune marquis ne savait pas quoi dire. A ses côtés se tenait la femme de chambre de madame la marquise, dont le visage fermé ne s'accordait pas au sourire réjoui de sa maîtresse. On aurait dit que la bonne était l'aristocrate tant elle portait un regard fier et hautain sur les deux hommes couverts de terre mouillée.

La marquise se mit à rire, un rire cristallin, qui ne correspondait pas du tout à son âge.

Elle attendit que son petit-fils l'ait poussée jusqu'à la table de fer ouvragée pour poser une main toute ridée et tremblante sur son bras.

" Merci Gilbert. Tu es un ange, mon fils. Une partie de backgammon ?

- Mère, vous devriez vous reposer, opposa doucement le jeune homme.

- Je suis cloîtrée dans la chambre depuis des jours, se languit la vieille dame. J'ai dû pleurer pour avoir le droit de venir dans la serre. Voir mon cadeau !

- Mère !

- Une partie de backgammon ?

- Très bien," souffla le jeune garçon.

Devant les yeux ébahis de Valjean se passa une scène intime qu'il n'aurait jamais cru voir.

Madame la marquise était une marquise, certes, mais c'était une vieille femme et elle se comportait comme...une vieille femme… Elle demanda du thé en souriant, faisant grogner sa bonne, elle l'envoya ensuite chercher son châle, se plaignant du froid, puis correctement installée, elle se plaignit du chaud. Son petit-fils, d'abord furieusement conscient de la présence inopportune des deux jardiniers, encore au travail dans la serre, se détendit bientôt et se perdit dans le jeu avec sa grand-mère.

" Madame de Floranges jouait si bien au backgammon ! Nous jouions toujours au Trianon. Vous vous souvenez Antoinette ?

- Oui, madame, fit la voix glaciale de la bonne.

- Madame de Floranges jouait bien au backgammon mais elle était mauvaise au Pharaon. Je la battais à chaque fois. Hein Antoinette ?

- Oui, madame.

- Tu aurais dû me voir Gilbert ! A dix-huit ans, je brisais les coeurs ! Même Charles d'Artois m'avait remarquée !

- Madame !, claqua la bonne, affolée devant le manque de correction de son insupportable maîtresse.

- Mère !," se mit à rire le jeune marquis.

Le petit-fils aimait sa grand-mère avec passion. Elle représentait tout pour lui, elle avait remplacé sa mère, son père…, son grand-père… Les deux derniers membres de la famille Bassemcourt.

" Tu ne me parles plus de cette jeune Solange. L'as-tu revue ?

- Mère !, claqua la voix paniquée du marquis.

- Elle est de bonne famille. Même si elle n'est pas marquise, les Pézé sont de vieille souche.

- Vous ne voulez pas une tisane, madame ?, fit sèchement la bonne à sa maîtresse.

- Antoinette, vous êtes un trésor ! Allez donc me chercher une tasse, en effet, et des biscuits ! Au chocolat !

- Madame !

- J'ai maigri ! J'ai le droit au chocolat ! N'est-ce-pas Gilbert ?

- Qu'a-dit le docteur mère ?

- Il n'a pas parlé de chocolat. Il m'a fait une saignée et m'a laissée mourante.

- Ne dites pas cela mère !, opposa violemment le marquis.

- J'ai survécu à la Terreur et à ton grand-père, ce n'est qu'un rhume ! Cette fourbe de Gondi a dû me le donner ou ce vieux sagouin de Saintonge."

Le marquis se mit à rire, malgré lui, essayant de cacher ses larmes derrière un geste élégant de sa main. La bonne, plus pragmatique, renifla avec dédain. Elle se leva et partit chercher la tisane et les biscuits.

La femme de chambre aussitôt disparue, la marquise se fit plus sombre. Elle demanda son bras à son petit-fils et se leva avec difficulté.

" Je ne suis pas en forme, c'est juste, mais montre-moi ce cadeau ! J'ai soixante-cinq ans aujourd'hui tout de même !

- Oui, mère," se moqua gentiment le jeune homme tout en essayant de soutenir la vieille femme.

Cela faisait vingt ans que madame la marquise de Bassemcourt avait soixante-cinq ans. Elle avait cessé le compte des années avec la chute de l'Empereur Napoléon.

Mais le jeune marquis était furieusement inquiet pour sa grand-mère, la vieille femme s'épuisait, maigrissait, elle se plaignait sans cesse de son ventre et de sa tête. Le médecin ne jurait que par les saignées et les tisanes de sauge. Il avait été le médecin personnel des Bassemcourt du temps de monsieur le marquis, la bienséance demandait qu'on le conserve pour madame la marquise.

Parfois, le jeune homme rêvait de jeter la bienséance aux orties.

" Alors qu'as-tu fait comme folie pour ta vieille grand-mère ?

- Un souvenir, mère."

Ce mot piqua la curiosité de la vieille marquise qui retrouva un regain d'énergie en tirant le bras de son petit-fils de toute sa force disparue.

Valjean et Javert n'avaient pas bougé depuis l'arrivée de la vieille femme. Ne sachant pas comment se comporter.

La voir s'approcher ainsi d'eux les glaçait.

Mais Javert observait la femme avec des yeux de policier. Le teint anémié, la faiblesse générale, le manque de coordination…, tout lui prouvait que Vidocq avait raison.

Il y avait un empoisonneur dans la maison. Et l'inspecteur se dit qu'il allait devoir cesser de jouer les jardiniers pour interroger le marquis.

Peut-être le fait d'être allé voir le Mec montrait que ce jeune homme, si sensible, savait quelque chose d'important.

Valjean voyait la vieillesse et les derniers jours d'une vie… Mais il ne savait pas reconnaître la vieillesse de la maladie, l'empoisonnement ou la fin d'une existence. Qu'est-ce qui fragilisait vraiment la marquise ?

" Alors messieurs, lança le marquis en soutenant la vieille femme. Montrez-nous cette merveille !"

Valjean souleva le pot de terre comme s'il ne pesait pas plus lourd qu'une plume mais il n'y avait qu'une plante grasse à montrer. Les fleurs étaient encore fermées, elles ne s'ouvriraient que dans quelques jours...enfin quelques nuits…

Mais la vision du cactus avait suffi à enthousiasmer la marquise.

" Une " Reine de la Nuit " ? Mais où as-tu trouvé cela Gilbert ? C'était la fleur préférée de Sa Majesté !

- Je sais, mère, sourit le jeune homme en saisissant une main de sa grand-mère et en embrassant la peau ridée.

- Je l'ai vue souvent, dans son cercle. Au Trianon. La Reine jouait en portant une fleur de vanille dans ses cheveux. La Reine embaumait. C'est une folie !

- Rien n'est trop beau pour vous, mère.

- Flatteur ! Tu ressembles bien à ton père !"

La vieille femme rit, puis regarda les deux jardiniers pour la première fois et poliment leur fit un joli sourire.

" Et qui sont ces deux hommes ?

- Les jardiniers, mère. Je les ai choisis pour se charger du jardin et surtout de ce cactus précieux."

Javert eut un sourire, incertain, en maudissant Vidocq et ses idées à la noix. Mais la vieille femme eut un plus beau sourire encore.

" Deux jardiniers pour ma Reine de la Nuit ? Je suis gâtée.

- Retournez vous asseoir, mère. Vous êtes épuisée.

- Gilbert, j'aimerai parler de Solange. Il faudra prévoir les fiançailles.

- Pourquoi donc mère ? Nous avons bien le temps !

- Je ne sais pas, fils. Je suis bien malade.

- Mère !"

Cela avait toujours été ainsi et cela le serait toujours. Un regard vaguement intéressé, un sourire qui ne voulait rien dire et les aristocrates avaient oublié l'existence des serviteurs.

Le marquis ramena tendrement sa grand-mère jusqu'à son fauteuil et replaça doucement le châle sur ses épaules, écoutant patiemment le babillage de cette femme qui avait connu la Cour de Louis XVI et les fastes du Trianon. Une femme pour qui les noms du passé représentaient encore des visages et des silhouettes.

Madame de Lamballe, le "cher coeur" de la Reine était une jeune femme, calme et sérieuse, tandis que la duchesse de Polignac était insolente et dévergondée. On jouait au Petit Trianon, on s'amusait et on oubliait pour un temps l'étiquette et les soubresauts de Paris.

La marquise de Bassemcourt détestait Paris et les Parisiens, elle n'était venue vivre à Paris que pour suivre la Reine et la Cour...et elle n'en était pas partie.

Les jardiniers de la Sûreté se demandèrent bien comment des aristocrates, aussi proches de la Cour, avaient bien pu échapper à la Guillotine et à Robespierre.

Lorsque la bonne revint, madame était endormie. Le jeune homme regardait sa grand-mère avec une terrible inquiétude qu'il n'arrivait pas à cacher. La femme de chambre était une femme presqu'aussi vieille que la marquise elle-même, des décennies passées auprès de cette oiselle que le temps n'avait pas réussi à assagir, ni les malheurs de la vie.

" Elle s'est endormie, fit le jeune marquis, presqu'en s'excusant.

- Oui, monsieur," fit la voix sèche de la bonne.

Elle ne dit rien de plus mais tout était dans la position et l'attitude, le "je vous l'avais dit", le "et bien que fait-on maintenant ?" et le regard ne réussit pas à cacher totalement le dédain qu'elle avait pour le jeune homme.

" Je...je vais porter Mère jusqu'à sa chambre, proposa le marquis en se levant.

- Vous êtes sûr, monsieur ?"

Une voix onctueuse qui faisait mal à entendre. La bonne se comportait exactement comme aurait dû le faire la marquise dans l'imagination populaire.

"Vous êtes sûr de pouvoir ?," sous-entendait la femme de chambre en se moquant durement du jeune garçon de quinze ans, frêle comme un roseau.

Courageusement, le garçon se leva et s'approcha de sa grand-mère, incertain. La vieille femme n'était pas lourde mais il avait peur de lui faire mal.

Valjean n'y résista pas et au mépris de l'étiquette, de la bienséance, de tout manuel de comportement à l'usage des domestiques, il s'avança et proposa son aide.

Faisant se lever au ciel les yeux de Javert.

" Je pourrais porter madame la marquise si vous le souhaitez, monsieur. Mon gendre portera le fauteuil."

Dire que la bonne était horrifiée d'un tel manque de retenue était un euphémisme. Elle regarda la tenue, boueuse, les mains, calleuses, et déglutit.

Le jeune homme hésita puis lança :

" Le fauteuil est très lourd, messieurs. Il faudrait le porter à deux.

- Alors je porte le fauteuil, asséna Valjean sans relever le conseil du marquis, et mon gendre portera madame. Si vous nous le permettez, monsieur."

Le jeune homme ne savait pas quelle décision prendre puis il accepta la proposition.

"Très bien, je vous montre le chemin. Madame Vervins, partez préparer le lit !"

Un souffle parvint de la servante qui réussit à articuler un "oui, monsieur" difficile à comprendre avant de disparaître.

Dès le départ du dragon, le marquis se détendit et eut un pauvre sourire.

" En avant messieurs ?

- Montrez-nous la route, monsieur !," fit Javert.

Porter la marquise sans la réveiller n'était pas un souci. Javert se fit doux et réussit à ne pas bousculer la pauvre âme. Il fut surpris de son poids inexistant et de la fragilité de ses os. Il n'aima pas cela.

Trop maigre, trop fragile, trop faible.

Le tigre légal en lui grondait et rugissait.

Dire que le fauteuil ne fut pas plus dur à porter pour Valjean qu'un pot rempli de terre ou une charrette de bois était inutile. Seul le marquis fut impressionné.

Javert était blasé, il avait l'habitude de la force d'Hercule de Jean-le-Cric.

Cabotin !

Mais la nouvelle de l'endormissement de madame avait atteint tout le personnel et tout le monde se précipita pour assister à son coucher. Les deux filles de cuisine étaient attristées, la cuisinière les suivait, en secouant la tête tristement. Le cocher, bizarrement en compagnie d'une des bonnes, vint voir ce qui se passait, répandant une forte odeur de cheval. La lingère enfin se montra, aussi endormie que la deuxième bonne. On chassa tout le monde et chacun partit se coucher, inquiet pour la patronne.

Car madame de Bassemcourt était une bonne maîtresse, un peu économe, avec des idées parfois un peu trop archaïques, mais il y avait pire. Madame permettait les jours de congé, madame ne disait rien sur les mariages, madame aimait beaucoup ses gens, madame acceptait les enfants des serviteurs...

Le maître d'hôtel apparut à son tour et demanda, réellement inquiet, en voyant l'étrange cortège à la lumière des chandelles :

" Madame est au plus mal ?"

Le serviteur, dévoué, était prêt à partir en pleine nuit chercher le médecin.

" Non, le rassura le marquis. Elle s'est endormie dans la serre.

- Et il a fallu la porter ?

- Je me voyais mal le faire, Legrand, se fâcha le garçon.

- Oui, oui. Pardon monsieur le marquis, se reprit le maître d'hôtel, douché.

- Allez vous reposer, Legrand, fit le marquis, conciliant. Demain, nous ferons venir le médecin.

- Bien, monsieur. N'hésitez pas à me faire appeler, monsieur. Je ne me coucherai pas, monsieur.

- Legrand, soyez raisonnable.

- Bonne nuit, monsieur."

Et fier et droit, le maître d'hôtel disparut dans les profondeurs de la maison. Le marquis soupira, fatigué.

Une dernière personne manquait pour finir le spectacle et elle arriva au moment où le garçon ouvrait la porte de la chambre de sa grand-mère, afin d'y faire pénétrer les jardiniers.

" Dieu Gilbert ?! Madame ne va pas bien ?"

C'était le valet de chambre qui parlait ainsi, les yeux embués de sommeil. Inconscient de ses paroles et de l'intimité avec laquelle il s'exprimait. Les joues pâles du marquis rougirent intensément.

" Elle va bien, Jules. Va te recoucher !

- Non, je m'habille et je viens t'aider !

- Jules, s'il te plaît," plaida le marquis.

Mais avant que la conversation ne s'envenime, la porte s'ouvrit en grand et la bonne apparut, le visage glacé et mécontent.

" La chambre est prête, monsieur.

- Oui, madame Vervins," lança aussitôt le marquis.

Et le dénommé Jules disparut à son tour.

Ainsi, il y avait des secrets dans cette maison si bien organisée…

La chambre de la marquise était simple mais bien décorée. Un paravent chinois protégeait tout un pan de mur, derrière devait se trouver le meuble de toilette. Peut-être la chaise perçée.

Des boiseries superbes, aux nuances d'un rose doux, décoraient les murs et de lourdes tentures tombaient du plafond et encerclaient le lit, placé au centre de la pièce.

Tout était lourd, fait de marbre et d'acajou, mais malgré tout, cela conservait une grâce aérienne. Madame la marquise avait bon goût.

Javert et Valjean restèrent un instant immobiles, éblouis par ce luxe inimaginable pour eux.

Combien de mois de salaire une des torchères de bronze patiné figurant un cygne le bec levé pouvait bien représenter ?

Ils furent arrachés à leur contemplation par madame Vervins la femme de chambre de la marquise qui indiqua le lit d'un geste brusque.

Javert obéit instinctivement et déposa doucement son trop léger fardeau. La bonne, perdant un instant son air compassé, glissa une main sur le front de sa maîtresse et le caressa. A la recherche de la fièvre sans nul doute.

" Comment va-t-elle ?," demanda Javert, pris aussi par l'ambiance générale d'inquiétude.

Ne voulant pas relever ce manque extrême d'éducation et de politesse pour ne retenir que l'intérêt pour sa maîtresse, la bonne répondit :

" Madame est fatiguée. Je lui ai dit de rester au lit, mais elle voulait faire plaisir à son petit-fils.

- Elle est bien malade, s'enquit Valjean en s'approchant à son tour de la vieille dame, après avoir déposé le fauteuil, quelque part.

- Au moins, elle n'a pas vomi.

- Cela lui arrive souvent ?," s'enquit Javert.

Et Valjean comprit que le policier s'était réveillé.

" Tous les soirs, souffla la bonne. Elle n'arrive pas à garder sa nourriture. Et ce médecin qui la saigne tous les jours…"

Elle secoua la tête et entreprit de préparer sa maîtresse à son repos.

" Fait-elle de la fièvre habituellement ?, demanda Javert.

- De la fièvre ?, réfléchit la bonne. Non, mais elle vomit et se plaint de maux de ventre atroces. Son père est mort de fluxion de ventre, il semblerait que c'est ce qui l'emportera aussi.

- Dieu l'en préserve, fit Valjean en se signant.

- Oui, prions Dieu de lui rétablir sa santé !"

La bonne allait les mettre dehors lorsque Javert eut une dernière question, alors qu'il examinait nonchalamment les flacons posés sur un coiffeuse de bois de rose. Reniflant même quelques-unes des fioles et grimaçant sous leur parfum trop fort. Au grand déplaisir de la bonne.

" Ces vomissements ont lieu tard dans la nuit ?

- Oui. Je dors à côté, dans ma propre chambre. Madame m'appelle à l'aide quand elle a besoin.

- Pourquoi ne pas dormir dans sa chambre ?"

Le policier s'était retourné mais le manque d'uniforme officiel, sa position dans la maison comme simple jardinier et l'autorité de la femme de chambre de madame l'empêchèrent de soutirer autant d'informations qu'il aurait voulu de la bonne.

Antoinette Vervins se hérissa et répondit sèchement :

" Madame refuse que je dorme dans sa chambre, maintenant sortez !"

Les jardiniers obéirent.

Ils se retrouvèrent dans le couloir, retombé dans l'obscurité… Ils avançèrent doucement et des voix leur parvinrent, venant d'une chambre dont la porte était mal fermée.

Ils reconnurent le marquis et son valet de chambre.

" Calme-toi Gilbert ! Ta grand-mère va bien ! Elle a cette chipie de Vervins avec elle. Elle va la veiller toute la nuit comme un dragon veille sur son or. Ce qui est un peu le cas.

- Que vais-je devenir si Mère meurt ?

- Je suis là ! Tu m'as moi ! Je ne te quitterais pas !

- Et Legrand qui se voit déjà le maître ! Je ne suis pas à la hauteur. On va me marier à cette Solange de Pézé. Legrand sera trop heureux de publier les bans au nom de Mère.

- Celui-là ! Il faut le chasser ! Quand tu seras le marquis, tu le mettras à la porte !

- Jules…"

Un rire ressemblant à un sanglot.

" Tu as été voir ce fameux Vidocq ?"

Cela suffit à faire cesser la marche silencieuse de Javert et de Valjean. Les deux hommes se sentaient ridicules à marcher aussi lentement dans le couloir. Ils s'immobilisèrent et écoutèrent.

" Oui, Jules.

- Et ?

- Les jardiniers sont des agents de la Sûreté.

- Tu leur as parlé ?

- Non, Jules. Je…, je n'ai pas pu…

- Mon Dieu Gilbert ! Tu es une mauviette !

- Je ne saurai…

- Je leur parlerai demain !

- Non !," fit trop fort le marquis.

Cela provoqua le silence. Et Valjean pria tous les saints de ne pas laisser le marquis venir vérifier le couloir, Javert, plus pragmatique, attendait simplement d'être découvert dans cette situation compromettante.

Dieu merci il n'en fut rien, mais la porte fut refermée et il ne fut plus possible d'entendre autre chose que le son des voix.

Même Javert, l'oreille collée au linteau de la porte, ne comprit rien à la conversation.

Puis il fut temps de disparaître.

Et ils eurent raison. Devant la porte d'entrée les attendait M. Legrand. Les deux jardiniers s'attendirent à une admonestation...mais le maître d'hôtel les raccompagna simplement jusqu'à la cabane…

Puis il les laissa là en les remerciant d'avoir pris soin de madame.

Donc, pas un ennemi…, un allié… Peut-être fallait-il l'interroger clairement lui aussi ? Ainsi que la bonne, le marquis et son valet de chambre…

Dans leur lit ce soir-là, les deux agents de la Sûreté cogitaient.

" Un empoisonneur. Très bien. Je suis convaincu. Mais comment fait-il pour empoisonner la marquise ?," souffla Javert.

L'inspecteur de police cherchait à comprendre.

" Une boisson ?, proposa Valjean.

- Elle boit et mange dans sa chambre en compagnie de sa bonne. Ou alors…"

Valjean eut la même idée mais c'était trop simple.

" Non, elle se serait déjà fait prendre, rectifia Javert. Et comment aurait-elle empoisonné madame de Gondi et monsieur de Saintonge ?

- Ces affaires ne sont peut-être pas liées, lança Valjean.

- Je ne crois pas aux coïncidences ! Trois morts par empoisonnement au plomb ! Trois personnes appartenant au même cercle de jeux ! Il y a forcément un seul empoisonneur !

- Ou alors il y a un imitateur."

Javert se tut, abasourdi par l'idée de Valjean.

" Un imitateur ?!, répéta Javert, son esprit logique commençant à échafauder des hypothèses.

- Le marquis ? reprit Valjean. Il me semble pourtant vraiment attaché à sa grand-mère…

- Quelqu'un aurait assisté à la mort de madame de Gondi. Et aurait trouvé cette façon de tuer pratique.

- Le marquis ne me semble pas capable de tuer sa grand-mère.

- Madame de Gondi était une bonne personne mais on a pu vouloir tuer monsieur de Saintonge. Lui était un salopard.

- Non, ce n'est pas le marquis qui veut tuer la marquise... Mais peut-être le cocher ? Il doit être tombé amoureux du marquis et rêve de l'épouser. Seulement la marquise a refusé le mariage.

- Un imitateur ! Il a vu mourir deux personnes d'un empoisonnement au plomb et a voulu faire pareil. Mais comment a-t-il pu savoir que c'était un empoisonnement au plomb ?

- FRACO ! Tu m'écoutes ?"

Le cri de Valjean avait ramené le policier au présent. Deux hommes, en chemise de nuit, couchés l'un contre l'autre dans le même lit.

Javert était désarçonné et demanda, un peu stupidement :

" Tu as dit quelque chose ?"

Cela fit rire Valjean qui secoua la tête et répondit :

" Laisse tomber. Je disais simplement que je ne pensais pas que le marquis soit coupable.

- Non, je ne pense pas non plus. Il a été cherché la police...ou alors il a fait cela pour détourner les soupçons de lui.

- Mais qui aurait intérêt à tuer cette pauvre marquise ?

- Une excellente question, sergent. Si nous pouvions y répondre, j'aurai quelque chose à écrire dans mon rapport à remettre au Mec. Car pour l'instant à part des nouvelles sur un cactus, je n'ai rien à dire."

Mais le Mec n'avait rien non plus, ce qui rassurait Javert. Même avec tout son savoir-faire, même avec un complice dans la maison de monsieur de Saintonge, le Mec n'avait rien trouvé.

Son message se résumait à rappeler au bon souvenir du policier l'existence de la Sûreté et les soins à donner à un cactus…

Si le Mec avait eu quelque chose de sérieux à annoncer, il n'aurait pas hésité à écraser le policier de ses découvertes.

La lettre du secrétaire du Premier Bureau de la Préfecture était plus dérangeante. M. Chabouillet admonestait son protégé à rester loin de la Préfecture de police durant les prochains jours. Le préfet préparait un grand coup d'éclat qui allait lui valoir son poste.

Il ne servait à rien de le prévenir, terminait sentencieusement Chabouillet, sachant ce qu'allait être le premier mouvement de son procédurier de protégé… Mangin creusait sa tombe...politiquement parlant bien entendu...

Enfin, il fallait l'espérer.

Javert n'aima aucune des deux lettres, il voyait une enquête qui piétinait et une situation politique qui continuait à être explosive.

La Révolution était en marche, malgré les hauts murs de ce bel hôtel parisien, les portes pouvaient être forcées et les têtes décapitées par une foule en furie.

La princesse de Lamballe en était la triste preuve.

Il faisait chaud dans la cabine cette nuit-là. Une chaleur humide et étouffante qui avait fini par réveiller Jean Valjean.

De toutes les habiletés que Dieu avait jugé bon de lui accorder, sa capacité à dormir était celle qu'il appréciait le plus. Et pourtant, il y avait des nuits comme celle-ci : des nuits où son passé revenait le hanter. Ce soir, c'était Toulon.

Il serra Javert dans ses bras pour chasser les fantômes de la peur et de la rage. Malgré la chaleur, les quelques centimètres de peau nue qu'il parvint à effleurer lui transmirent une sensation fraîche. Cela aurait été un réconfort de se coller à la peau de son amant et de lui dérober ainsi sa fraîcheur ; de laisser la transpiration de Fraco le rafraîchir lui aussi... Valjean se déplaça pour ôter sa chemise de nuit, puis se ravisa.

Il préféra ouvrir la fenêtre puis la porte pour renouveler l'air et laisser Fraco à son repos. Il finit par s'asseoir sur un grand pot renversé à quelques pas de la cabane et se plongea dans l'une de ses sombres méditations.

" Trop chaud ?"

Valjean hocha la tête tout en contemplant le magnifique hôtel qui se dressait à quelques centaines de mètres de là. Une faible clarté se glissait entre les lames des volets de deux pièces au premier étage. Si ses calculs étaient corrects, la pièce avec la porte-fenêtre devait être celle de la marquise. L'autre était probablement celle de sa femme de chambre.

" ... tu ne crois pas ?

- Désolé, Fraco. Je n'ai pas entendu ce que tu disais.

- Je vois... Tu n'es pas très bavard ce soir.

- Parfois, je ne suis pas de bonne compagnie. Je pensais te l'avoir dit."

Valjean se fit violence pour regarder son compagnon dans les yeux. Il s'attendait à trouver là des reproches à son égard. Toujours, toujours cette inquiétude qui le poursuivait à tort ou à raison. Avec Fraco, il avait constamment eu tort, du moins depuis qu'ils étaient devenus bien plus que de simples amis.

" Bah ! Tu n'es pas si mal pour un vieil ermite, lui répondit son amant. En fait, j'aime que tu te taises et me laisses réfléchir de temps à autre.

- Il n'est pas toujours confortable de penser en compagnie des autres, c'est vrai. Bien que, parfois, il n'y ait pas d'autre solution. Cela ne change rien, au fond, car il est étonnant de voir à quel point un homme peut se sentir seul même lorsqu'il est entouré par la foule.

- C'est Toulon, n'est-ce pas ?"

Fraco s'était accroupi auprès de lui. Son expression était sombre.

" Non?," mentit Valjean.

Mais Fraco le regardait avec cette intensité qui avait autrefois gelé son sang, et qui maintenant ne faisait qu'enflammer sa mauvaise conscience.

" En fait, je pense à quelque chose d'illégal. Je veux dire : je ne pense pas que tu approuverais mon idée, pas plus que Vidocq, mais cela pourrait se révéler utile.

- Vidocq ? Je suppose que tu n'es pas sérieux. Le Mec serait capable de vendre sa mère si cela devait conduire à une arrestation.

- Alors, habillons-nous de vêtements sombres... Et faisons une petite cambriole.

- Tu es fou ?"

L'intègre inspecteur Javert protesta âprement. Mais il le fit alors qu'il s'habillait en vitesse. Malgré les nombreux appels à la confiance que lui adressait Valjean, il ne se calmait point...Cependant, dès que le croissant de lune se cacha derrière un nuage, les deux hommes traversèrent le jardin.

Javert se cacha parmi les buissons, là où l'obscurité était plus dense pour surveiller ; Valjean retira sa veste et, en bras de chemise, commença à monter le long du mur. Il avait cherché un coin où appuyer son dos, puis entreprenait son ascension laborieuse en se servant des fentes entre les pierres de taille pour poser ses doigts et ses orteils.

Javert observait cela avec stupeur, il se revoyait revenu au bagne. Les évasions de Jean-le-Cric. L'homme si fort du bagne escaladait toutes les surfaces possibles. Une de ses évasions avait failli se finir tragiquement. L'adjudant-garde l'avait eu en plein dans sa ligne de mire, son mousquet prêt à tirer...et Javert n'avait jamais tiré. Il n'avait jamais su pourquoi d'ailleurs… Peut-être tirer dans le dos d'un forçat était une limite que le garde-chiourme ne se voyait pas dépasser.

Valjean grimpa jusqu'au premier étage et commença à se déplacer le long de la façade à l'aide de la bordure décorative qui reliait les différentes fenêtres. Il bougeait vite, s'accrochant toujours aux projections de la pierre.

Ses mouvements avaient quelque chose d'une danse ténébreuse.

En bas, Javert sentait un nœud se former dans son estomac. Il s'essuya les paumes sur son pantalon alors qu'il regardait son amant se tenir d'une main et porter l'autre à sa bouche. A la recherche de l'outil, moitié crochet, moitié tournevis qu'il avait entre les dents.

Puis il regarda son compagnon travailler patiemment sur l'un des côtés du volet, puis se déplacer à la recherche de l'autre… Méticuleux, précis, silencieux, l'ancien forçat semblait avoir un contrôle total sur son corps. Sur sa peur.

Une fois son travail terminé, Valjean entreprit soudainement de descendre ; il ne rebroussa pas chemin, mais préféra une descente tout à fait verticale, se servant toujours des rebords de la pierre. Il devenait plus audacieux à mesure qu'il se rapprochait du sol et de Javert. Puis il se laissa tomber et roula sur lui-même.

" On peut aller se coucher maintenant ?, marmonna Fraco de retour à la cabane.

- Oui, je crois que je commence à avoir sommeil."

Ce fut dit sur un ton tellement désinvolte que Javert eut envie de gifler l'ancien forçat.

Ce matin-là, la réunion du petit-déjeuner fut encore plus morose que les autres matins. Même le sévère Legrand semblait inquiet.

De temps en temps, il regardait Honorine et la cuisinière secouait la tête : Madame Vervins, la femme de chambre de la marquise, n'était toujours pas venue aux nouvelles.

" La voiture est-elle prête, Jacques ?, demanda le maître d'hôtel.

- Prête à aller chercher le médecin, répondit le cocher la bouche remplie de pain. Madame a passé une mauvaise nuit ?

- Oui, très mauvaise."

Legrand jeta un regard solennel autour de lui puis s'éclaircit la voix.

" Mais cela ne doit pas nous détourner de nos devoirs. Jules : cela ne passera pas d'aujourd'hui que vous vous fassiez couper les cheveux. Et vérifiez la redingote couleur taupe de monsieur : elle a une tache au coude. Si vous êtes assez incompétent pour ne pas savoir comment vous en débarrasser, demandez de l'aide à notre lingère."

En toute réponse, le garçon se limita à cacher son visage plus profondément dans son bol de lait.

" Maurice : Il est grand temps de nettoyer les miroirs du salon bleu. Ne l'oubliez pas comme la semaine dernière.

- Non, Monsieur Legrand.

- Verjat : J'ai une tâche particulière pour vous aujourd'hui, alors ne vous éclipsez pas après le petit déjeuner."

Javert releva la tête. Son air renfrogné fit craindre le pire à Valjean.

" Bien, Monsieur Legrand," répondit Javert avec tout le respect dégoulinant d'obséquiosité du subalterne.

Enfin, se tournant vers Valjean, le maître d'hôtel ajouta, un mauvais sourire sur les lèvres.

" Fauchelevent... Il semble que les volets de madame soient détériorés. Vous devrez les réparer le plus rapidement possible.

- Oui, monsieur. Mais j'ai bien peur de devoir déranger madame la Marquise pour le faire.

- Vous ne pouvez pas le faire de l'extérieur ?

- C'est possible... Mais je ne pense pas qu'il soit très efficace d'ériger un échafaudage juste pour voir les dégâts.

- Dans ce cas, vous attendrez les instructions de Madame Vervins. Elle vous dira quel est le meilleur moment pour ce faire.

- Ah... Monsieur Legrand, reprit Valjean avec calme. J'aimerais avoir votre accord pour vérifier la serre. Je suis allé rabattre les bâches tôt ce matin pour protéger le plantes du soleil et je les ai trouvés encore remplies de paille. Qui est sans doute pourrie après le dur hiver. Je dois vider et réparer les paillasses, mais les vitres ont également souffert de la grêle et...

- Encore des dépenses, Fauchelevent ?

- J'aurai besoin de mastic et de peinture pour la charpente. Et aussi de la graisse pour les fermetures. Il faudra peut-être remplacer quelques vitres fêlées et rapiécer les bâches. Je ne pense pas que la dépense sera excessive, mais je pourrai vous donner plus de précisions ce soir.

- Il doit rester de la peinture dans la cave. Veillez à vous en servir. Donnez-lui la clé, Honorine. Oh, et... Fauchelevent, aujourd'hui c'est jour de lessive. N'oubliez pas de porter vos hardes à Louison. La générosité de la Marquise s'étend également à ses jardiniers. En retour, elle n'exige que de la propreté.

- Très bien, monsieur."

Le jardinier quitta la cuisine, laissant son collègue sur place. Il avait compté sur l'aide de Javert pour mener à bien son stratagème, mais dans l'état actuel des choses, il devait improviser.

En premier lieu, sa ruse lui permit de visiter la cave, interdite à eux jusque lors. Le problème était qu'il ne savait pas quoi chercher. Même si l'expérience lui avait appris à regarder les choses comme le ferait un voleur, il était incapable de les voir comme un policier.

Le sous-sol de la maison était aménagé sur deux niveaux. Au premier niveau, il y avait deux chambres fermées à clé, puis un couloir menant à l'escalier.

Lanterne à la main, Valjean descendit au deuxième niveau.

Il trouva près de l'entrée, un grand nombre d'étagères chargées d'outils bien ordonnés. Des truelles, des taloches, des burins, des maillets dans l'une ; des scies à main, des marteaux, des clous dans l'autre. Des clés, des tenailles, tous les genres de bacs possibles sur la suivante... Peinture blanche en grande quantité, peinture bleue, verte, noire... Des éléments permettant de préparer différents mastics, étoupe, sciure bien protégé de l'humidité par de vieilles toiles cirées. Rouleaux du même tissu rêche qui avait servi à fabriquer les bâches qui protégeaient la serre.

La caverne d'Ali Baba pour tous ceux qui seraient tenus de faire des menues réparations. Or dans une demeure de la taille et la nature de cet hôtel particulier, cela revenait au jardinier. Pourquoi Valjean ou même Javert n'avaient-ils pas leur propre clé ?

Valjean se rendit au fond de la cave. Il découvrit d'énormes malles qui reposaient sur des structures en bois. Il força le cadenas de l'une d'elles et la trouva remplie de vêtements. C'était des robes farfelues comme il n'en avait jamais vu auparavant ; de la tulle et des dentelles jaunies par le temps. Des boîtes contenant de minuscules chapeaux ou, au contraire, des couvre-chefs si larges qu'ils auraient pu ombrager trois têtes à la fois. Des perruques pyramidales encore poudrées ; des fards protégés par des coffrets précieux...

L'ancien forçat en conclut que la mode avait dû être fort bizarre lorsqu'il était au bagne... ou même avant. Systématiquement, il vérifia en vitesse les malles restantes et obtint des résultats similaires.

Lorsqu'il devint évident qu'il s'attardait trop, Valjean partit à la recherche de la structure d'échafaudage qui était déposée près de l'entrée et commença à la transporter vers la serre.

Mais il lui restait autre chose à faire : visiter les deux pièces fermées du premier niveau. Il n'avait pas hésité à crocheter les serrures, mais ses efforts ne furent guère récompensés: il n'y avait dans l'une des chambres, qu'une grande quantité de bouteilles scellées, bien alignées et poussiéreuses, qui couvraient la pièce du sol au plafond ; et l'autre pièce ne contenait que des pommes de terre, des oignons, un tas de choux et quelques autres légumes. Quelqu'un avait déposé ici et là des dispositifs en bois : des pièges à rats, sans doute.

Ce fut en quittant cette pièce que Valjean découvrit quelque chose d'intéressant : des boules de la taille d'un haricot, peut-être un peu plus grosses, posées à proximité des montants de la porte.

Elles se trouvaient également auprès de la porte menant au jardin, puis cachées dans les coins de l'escalier, et aussi à l'étage inférieur de la cave.

Valjean se pencha pour mieux les observer, mais veilla à ne pas les toucher. Il était facile de reconnaître qu'elles étaient faits de mie de pain, et s'il ne se trompait pas, elles devaient contenir aussi de la graisse et une sorte de poison de ceux disponibles chez les droguistes. Probablement de la strychnine.

Ces boules n'étaient autre chose que la mort-aux-rats.

Est-ce que Javert se trompait de poison ?

Le matin avait commencé sous la chaleur, la matinée était étouffante… Javert maudit sa mauvaise étoile.

Il la maudit d'autant plus qu'il ne méritait pas pareil traitement.

Il ne préféra pas imaginer le sourire amusé de Vidocq s'il le voyait ainsi.

Le fier inspecteur Javert armé d'une brosse à chiendent et d'une bonne dose de patience frottait un mur pour bien en nettoyer la surface.

Enlever les morceaux de joints qui se détachaient et frotter, frotter, frotter, à s'en briser les doigts.

Supporter cela avec une bouche fermée et un courage de forçat.

Supporter le bavardage incessant de l'homme qui travaillait à ses côtés.

Le cocher était heureux de la punition subie par le jardinier.

" Legrand est un salopard mais ce n'est pas si mal ! Chauler l'écurie ! On aurait dû faire cela par temps humide ce printemps, mais je n'en ai jamais eu le temps."

Ne pas répondre par une vilenie mais sourire avec compréhension. Pas eu le temps ? Trop occupé à quoi ? Boire au point de rouler sous la table ?

Mais voilà, le maître d'hôtel était venu voir Javert avec un sourire mauvais ce matin et le front haut, il lui avait simplement dit :

" Puisque vous aimez tant les chevaux, Verjat, vous allez vous charger de restaurer l'écurie avec Masson.

- Restaurer l'écurie ?, fit Javert, prudent.

- Oui, il faut chauler les murs. Ce fainéant de Masson a "oublié" de le faire ce printemps, ce sera l'occasion de le faire. Ainsi vous ne penserez ni à boire, ni à ennuyer madame."

Respect, dignité, soumission, obéissance… Javert s'inclina et rejoignit Masson pour lui annoncer la nouvelle.

A sa grande surprise, l'homme en fut content.

Et ce fut le branle-bas de combat !

Il ne fallut que dix minutes à Javert pour regretter la pelle et le tombereau…

Avant de chauler les murs, il fallait les nettoyer, avant de les nettoyer, il fallait récurer l'écurie…, sortir la paille souillée et laver à grandes eaux… Des brouettes et des brouettes de fumier à déverser dans un coin du jardin… le grand nettoyage du printemps...sous le soleil accablant de l'été…

Et puis frotter sans fin les murs à l'intérieur de l'écurie.

" Une fois que les murs seront bien brossés, je préparerai le lait de chaux. Legrand va en commander quelques sacs et au travail !"

Le cocher se mit à siffler, heureux de vivre tout en se chargeant d'un autre mur.

Javert essaya de se mettre au diapason, mais le coeur n'y était pas.

" De la chaux ?, s'enquit Javert, abasourdi. Nous n'allons quand même pas chauler nous-mêmes ? Legrand ne fait pas appel à des plâtriers ?"

Et le rire de Masson, le cocher, fut perceptible dans toute la maisonnée.

A midi, au coup de canon du Palais-Royal, Javert serrait les dents, fermait sa bouche, pour ne pas laisser sortir la plus belle envolée lyrique de jurons venus de la gouttière la plus profonde. Et il écoutait le cocher, à s'en étourdir l'esprit.

L'homme lui faisait des confidences sur les habitudes de la maison. Avec un accent gouailleur et un sourire salace.

" Monsieur aime beaucoup, beaucoup, beaucoup trop son valet de chambre. Tu devrais les voir à la bruine… derrière les clématites !"

La brosse était manipulée avec hargne et Javert comptait les passages.

" Les filles de cuisine, Marinette et Louison, sont des gamines, mais elles sont déjà délurées, crois-moi ! Un jour, je me les ferais ! Obligé !"

Un, deux, trois, quatre… la brosse arrivait au bout du mur et Javert reprenait depuis le début. Un, deux, trois, quatre...

"La petite bonne, la petite brune, Claudine ! Elle a le feu au cul ! Tu devrais bien être le seul mâle à pas lui être passé sur le corps. Ha et ton vieux jocrisse !"

C'était le travail de Sisyphe ! Jamais de sa vie, Javert n'avait autant travaillé de ses mains. Il eut honte de lui !

" Gervaise, la lingère, est une drôle de fille ! Elle sort jamais de sa chambre et de sa lingerie. Elle lave, frotte, repasse. Elle a fait plusieurs maisons, comme moi. Va savoir pourquoi ?"

Javert notait les noms dans sa mémoire et attaqua avec un regain d'énergie un autre mur. Il voulait en finir !

" La deuxième bonne, Jeanne, est gentille, mais sérieuse. Jamais pu la séduire. Elle doit pas aimer l'odeur du cheval !"

Il ne ramonait même pas son commissariat, il laissait cela à ses hommes. Javert eut pour eux une pensée pleine d'excuses. La prochaine fois, il le ferait !

" Honorine… Honnêtement, je l'aime bien, mais je préfère plus jeune. Elle a l'âge d'être ma femme !"

L'inspecteur pensa à Durand, il espérait que le jeune sergent s'en tire bien, il pensa à Roussel qui le remplaçait à la tête du commissariat, il pensa à Blier et regretta de ne pas avoir de nouvelles de ses hommes. Même ce fainéant de Philippot lui manquait.

" Legrand, il aime le vin mais je l'ai déjà vu tourner autour de Jeanne. La pauvre ! Un tel triste sire ! Il doit pas savoir quoi faire d'une femme !"

Javert pensa à Lambry et regretta de ne plus pouvoir se battre contre le vieux hussard. Il se promit de mieux écouter ses leçons la prochaine fois. Il y avait des bottes que Lambry avait apprises sur les champs de bataille qu'il serait intéressant d'apprendre.

" Le frotteur, Maurice, est un fieffé coquin ! Il truande madame sur le prix des livraisons. Je le sais, je l'ai vu faire ! Il doit avoir une belle à entretenir !"

Et ces confidences étaient entrecoupées de rires et de coups de coude dans les côtes.

Javert avait l'habitude d'entendre des discours de ce genre, que ce soit parmi la garde ou parmi la Force, mais sa position et son uniforme lui permettaient de faire taire l'importun d'un froncement de sourcils.

Là, il devait tolérer et hocher la tête pour montrer son assentiment.

Il faisait chaud et c'était épuisant. Javert n'y tint plus et se dévêtit. Il retira sa veste et sa chemise, il se retrouva torse nu et des torrents de sueur lui dégoulinaient dans le dos tandis qu'il frottait.

Ce n'était pas très malin mais il avait trop chaud. Il préférait subir quelques coupures bénignes dues au frottement de la pierre que de cuire dans ses habits trop épais. D'ailleurs Jacques l'imita.

Et les deux hommes se retrouvèrent tous deux, torses nus, à frotter de concert. La poussière de la pierre se collait à leur sueur et leurs corps prenaient des teintes de cadavres.

A un moment donné, la chaleur était si forte que le maître d'hôtel eut un mouvement de pitié. Il fit servir de l'eau fraîche aux deux travailleurs.

Javert remercia avec enthousiasme la jeune femme qui vint lui apporter une cruche de grès remplie d'eau fraîche, le cocher, préféra décliner et sortir une de ses bouteilles de vin cachées dans la paille du grenier.

La fille regarda boire l'homme farouche à la peau nue, maculée de poussière et de sueur, puis elle se mordit la lèvre avant de lui murmurer :

" Monsieur, il y a Jules qui voudrait vous parler.

- Jules ?"

Javert était à mille lieues de l'enquête, étouffé dans la poussière du mur, fatigué par son travail et voulant finir sa tâche.

Il reconnut enfin la fille, il s'agissait d'une des bonnes, la dénommée Jeanne, et elle le regardait avec soin.

Mais Javert n'en avait cure, il s'apprêta à retourner à son travail.

La bonne observa avec soin que personne ne l'entendait ; le cocher, occupé à vérifier que les chevaux allaient bien, attachés dans l'ombre de la cour, était trop loin pour les espionner.

" Le valet de monsieur le marquis, insista la jeune femme. Il veut vous voir le plus vite possible.

- Dites-lui que je ne peux pas !, grogna le jardinier. Je dois finir ce putain de mur ! Je le verrais ce soir !

- Oui, mais il a dit que c'était important ! Cela concerne madame…

- Hé bien Jeanne ?, s'étonna le cocher. Tu viens déranger les travailleurs ? Il est vrai que nous sommes bien nus ! Tu préfères le jardinier ? Il est veuf mon coeur, tu peux essayer avec lui !"

Un rire gouailleur et la fille disparut en rougissant de honte.

Le regard sombre de Javert le fit rire plus fort tandis que le cocher haussait les épaules :

" Ben quoi ? Tu espérais vraiment que tu allais la coucher dans le foin ?"

Et le travail reprit de plus belle.

Javert regrettait son poste de policier tandis qu'il frottait un mur avec une brosse en affichant une hargne qu'il montrait habituellement en arrêtant un criminel.

Enfin, il sursauta lorsqu'il sentit une main se poser sur son épaule. Une voix chaude et aux senteurs de vin bon marché lui parvint :

" Beau travail François ! On va s'arrêter là, cela suffit."

Cela suffisait ?

Javert regarda son mur, sortant tout à coup de son enchantement, il ne s'était pas rendu compte qu'il avait fini. Le mur était propre. Il avait frotté trois murs sur quatre.

Le cocher avait terminé le sien. Mais depuis combien de temps il avait terminé ? Laissant son collègue s'épuiser ainsi sur ces murs…

Honnêtement, Javert l'ignorait. Il avait travaillé sans rien voir au-dehors, concentré sur son travail, assommé par le bavardage du cocher. Javert avait frotté avec application, il avait toujours été un homme sérieux et dévoué à son travail.

Quelqu'il soit. Patrouiller, gérer la paperasse, jouer le mouchard, surveiller, enquêter…, nettoyer un mur…

La main avait disparu et le cocher poursuivit son discours.

" Demain, on pourra commencer le lait de chaux ! Mais d'abord, il faut montrer notre travail à Legrand, il va faire une de ces gueules tellement il sera dégoûté qu'on en ait déjà fini !"

Sortir de l'écurie fut difficile.

Javert fut surpris de voir le soir tomber et de sentir ses jambes vaciller. Il porta sa main à son front et en ressentit une forte douleur.

Il regarda distraitement ses mains et fut étonné de voir le sang qui coulait de ses doigts.

Masson le vit faire et siffla, moqueur...un peu désolé malgré tout.

" Hé bien ! Tu vas le sentir passer demain avec le lait de chaux, crois-moi ! Mets un linge dessus ! Je vais chercher M. Legrand."

Un linge ?

Mais combien d'heures avait-il passé à frotter ces maudits murs ? Avait-il seulement déjeuné ? Javert ne se rendit pas compte qu'il se laissait tomber contre le mur de l'écurie, indifférent à tout.

A Toulon, il y avait souvent des blessures aux mains parmi les forçats, c'était même les blessures les plus courantes. On enveloppait les mains dans des chiffons, on passait de la pommade dans les pires des cas et c'était suffisant. Le lendemain, l'homme retournait au travail.

Et les jours passaient durant lesquels, le forçat travaillait et s'endurcissait. Pour la première fois, Javert se rendit compte que la violence au bagne n'était pas seulement celle des coups et des insultes, il y avait une violence plus insidieuse… Le manque d'empathie et l'absence de soins étaient peut-être les pires des violences. Car c'était une violence banalisée.

Lui-même avait traité ces blessures et ces plaies avec désinvolture.

Javert ferma et ouvrit ses mains, la chair à vif le fit frémir.

" Bien, bien, bien !, fit la voix surprise de M. Legrand. Vous avez bien travaillé, en effet."

Le maître d'hôtel était là, crachant ces mots comme si c'était du vitriol.

" N'est-ce-pas ?, fit la voix réjouie du cocher, ironique à souhait.

- J'enverrai Delacour chercher les sacs de chaux demain !

- Faites attention à la quantité ! La dernière fois, il y avait à peine le compte !

- Tant mieux, rétorqua aigrement le maître d'hôtel. Ce n'est pas la peine d'en prendre trop et de faire des réserves !

- Oui ! Mais il faudrait chauler l'extérieur aussi !

- Pas tant que le nettoyage n'a pas été fait ! Vous promettez toujours et vous ne le faites jamais !

- Peut-être mais maintenant j'ai une aide ! Hein François ?"

On l'appelait ? Une voix quelque part. Javert se redressa, maudissant sa faiblesse. Il se releva et jeta un regard en direction de la voix.

" Hein François que tu vas m'aider à chauler l'écurie en entier ! Intérieur et extérieur !"

Le cocher le regardait en souriant, Javert avait saisi la question et il acquiesça :

" Oui, fit-il laconique.

- Dans ce cas, je commande plus de sacs de chaux, accepta le maître d'hôtel. Mais assurez-vous de ne pas me décevoir !

- Pas de souci Legrand ! Nous formons une bonne équipe !"

Le maître d'hôtel s'en alla en hochant la tête, profondément vexé du bon déroulement des travaux.

Et soudain Javert comprit la cause de son malaise.

" Que m'a-t-on fait boire tantôt ?, demanda le policier.

- Legrand nous a fait servir de l'eau du puits.

- Parfait, cela ne pouvait pas être mieux !"

Et le jardinier se dirigea vers la cabane, sachant qu'il y trouverait de l'eau de bonne qualité et de quoi envelopper ses mains. Il était malade d'avoir trop travaillé, d'avoir respiré de la poussière et d'avoir bu de la mauvaise eau.

Tiens ? Comme un forçat ?

Ignorant les questions empressées de Valjean qui s'inquiéta de le voir aussi pâle, Javert défit ses vêtements et se coucha…

On permettait aux forçats de dormir. On allait le laisser agir en tant que tel…

Il se laverait demain et leur prouverait à tous ce qu'un policier était capable de faire…

Demain, demain, demain...

Puis une dernière pensée avant l'inconscience le dérangea, quelqu'un avait voulu le voir...lui parler de la marquise...quelqu'un...mais qui ?

CHAPITRE IV

LES FIANÇAILLES

L'inspecteur Javert regretta sa fatigue et son évanouissement de la veille.

Il le regretta amèrement.

Il le regretta d'autant plus qu'il se sentait coupable.

Le chef de la Sûreté était là et déambulait dans le jardin, souriant au maître d'hôtel et l'assurant de sa discrétion.

Le Mec prenait bien soin d'ignorer les domestiques, il ne daigna même pas jeter un regard aux jardiniers.

Javert fermait les yeux et serrait les dents.

Masson préparait le lait de chaux, expliquant que le secret résidait dans la quantité de lait de vache qu'on y ajoutait. Certains mettaient aussi des oeufs et du sang, mais le cocher n'était pas convaincu.

Seul le lait de vache assurait un enduit à la chaux qui allait durer.

Foi de Masson !

Alors on mélangeait avec soin la poudre de chaux, l'eau, le lait. Les travailleurs avaient protégé leur visage avec un mouchoir. Leur seule protection contre la poussière.

Et Javert, inattentif, s'était brûlé les mains plusieurs fois déjà, ses yeux allant naturellement à Vidocq et ses deux agents. Dont Rivette.

Des uniformes de police.

Et il entendait des bribes de conversation.

" Pas de problème, monsieur Legrand, assurait la voix forte de Vidocq. Votre maison a eu assez de malheur ainsi. Nous allons nous charger de cela.

- Madame sera fort aise de savoir que vous vous êtes déplacé en personne pour régler ce déplaisant problème. Monsieur est au lit."

Legrand était dépassé par les évènements et remerciait sincèrement le chef de la Sûreté pour sa célérité et sa discrétion.

" Nous avons l'habitude, monsieur Legrand. Tous les policiers ne sont pas des grands escogriffes mal embouchés !

- C'est heureux !," sourit le maître d'hôtel.

Enfin, alors que la Sûreté repartait en emportant le corps du valet de chambre de monsieur le marquis, tragiquement victime d'un accident dans la nuit, l'imposant chef de la Sûreté s'arrêta devant l'écurie et désigna les travaux.

" Vous chaulez vos bâtiments par ces temps chauds ?

- Nous sommes bien obligés, monsieur, expliqua simplement le maître d'hôtel. Il n'a pas été possible de faire ces travaux avant. Un bon employé est rare.

- A qui le dites-vous ?"

Javert leva les yeux et fixa intensément le Mec, mais celui-ci poursuivit en lâchant posément :

" Des bons cognes, c'est rare ! Beaucoup ne savent pas mener une enquête sans faire de vagues. Des Jean-Foutre !

- J'imagine qu'il en est de même dans la police que dans la domesticité, soupira tragiquement M. Legrand.

- Bonne chance avec vos travaux," lâcha le Mec.

Mais il était impossible de savoir s'il parlait à M. Legrand ou aux travailleurs. Ou à l'inspecteur Javert.

Le Mec dut entendre l'admonestation du cocher avant de quitter l'hôtel Bassemcourt :

" Putain ! Gaffe à tes mains François ! Tu n'auras plus de peau si tu continues comme ça !"

Oui Javert regrettait amèrement sa fatigue et se sentait terriblement coupable.

La nouvelle avait réveillé tout le monde aux aurores.

L'accident avait dû être rapide et impossible à éviter.

Le malheureux Jules, le valet de chambre du marquis, s'était cassé le cou en tombant dans l'escalier. Un homme si jeune, si doux, si gentil… Il avait dû marcher précipitamment et ne pas regarder devant lui. L'escalier était plongé dans l'obscurité.

Un accident était si vite arrivé. Le malheureux avait dû être trop épuisé par la courte nuit pour prendre garde à ses pas.

On pleura sa mort, puis on commenta le désespoir sombre dans lequel s'enfonçait le jeune marquis. Cloîtré dans sa chambre, le jeune homme refusait de s'alimenter et ne faisait que pleurer.

Une chute dans l'escalier ?

Il était évident pour Javert que ce n'était pas le cas mais qui était-il pour parler ? Un jardinier…

Vidocq ne devait pas être dupe mais lui aussi devait accepter cette explication...pour ne pas éveiller les soupçons du meurtrier…

Chauler un mur était moins fatiguant que d'en nettoyer la surface avec une brosse.

Il avait fallu humidifier les murs pour que la chaux adhère bien. On saturait d'eau le mur puis on le laissait sécher avant d'appliquer la couche de lait de chaux.

Le mur devait être seulement humide mais ne pas être mouillé.

Donc une fois le mur correctement humide, les deux travailleurs sortirent de l'écurie pour examiner les travaux à faire sur le reste du bâtiment.

Le lait de chaux était prêt, il suffisait de tremper la brosse dans le liquide pour l'appliquer sur les murs bien nettoyés…

Et en profiter pour faire l'extérieur de l'écurie.

Masson s'était dit qu'ils en avaient pour plusieurs jours et parlaient déjà de faire une pause pour la journée… Javert le refusa en silence.

Javert détesta chaque minute de cette journée et se lança à corps perdu dans le travail. Dès que Masson lui en donna l'autorisation, Javert badigeonna un mur, puis un autre…, puis un autre...

A midi, au coup de canon, cette fois, Honorine vint doucement apporter un repas aux deux travailleurs, avec de l'eau de bonne qualité. Le maître d'hôtel la suivait, vaguement inquiet tout de même.

" Vous avez bien travaillé, reconnut M. Legrand. Vous pouvez vous arrêter pour aujourd'hui. Le lait de chaux attendra. Ou alors Masson en fera un autre demain."

Tout le monde se tourna vers le maître d'hôtel, choqués par cette assertion venant d'un homme aussi économe que lui.

L'intérieur était terminé mais Javert ne répondit pas. Silencieux, il passa devant tout le monde pour sortir dans la cour. Il se plaça devant l'écurie.

Et avec une rage visible de tous, il se mit à nettoyer le mur extérieur…

A une heure, le nettoyage était terminé et personne ne savait quoi dire. Javert travaillait toujours, Masson avait cessé depuis longtemps. Il fumait sa pipe et examinait son collègue sans le comprendre.

M. Legrand était venu plusieurs fois aux nouvelles. Là, le maître d'hôtel ne savait pas quoi faire non plus. Ordonner l'arrêt des travaux aurait été du dernier ridicule et déranger madame pour une telle broutille était impensable. Alors que faire ?

Enfin, dérangeant son plan de travail, Valjean arriva à son tour et regarda son compagnon, comprenant très bien ce qu'il essayait de faire.

L'inspecteur Javert s'en voulait de la mort du jeune valet et se le faisait payer. Soupirant, Valjean laissa faire.

M. Legrand regarda M. Fauchelevent avec une légère pointe d'exaspération.

" Faites-le s'arrêter ! Il va nous faire une syncope !

- S'il veut finir aujourd'hui, il finira, fit sentencieusement Valjean. Personne ne pourrait l'en empêcher.

- Un verre de vin ? Peut-être ?, proposa précautionneusement Masson.

- Pour une fois votre remède d'ivrogne pourrait servir, asséna sèchement M. Legrand. Sinon, il nous faudra faire venir le pharmacien."

Encore fallait-il que Javert l'accepte !

Et comme attendu, il refusa avec hargne de s'arrêter, que ce soit pour respirer ou pour boire de l'alcool.

Il fallut encore deux heures de travail. Masson s'y remit courageusement, Valjean donna un coup de main et le frotteur abandonna sa loge pour prendre aussi une brosse. On badigeonna encore et enfin, l'écurie fut comme neuve.

Lorsque le travail fut terminé, chacun posa la brosse avec satisfaction.

Javert jeta l'outil sur le sol et récupéra ses vêtements. Il avait le regard sombre tout en s'habillant. Ses mains étaient une douleur sans fin qui lui rappela l'hiver et ses engelures.

Mais la culpabilité était toujours là. Aucun travail au monde ne pouvait la faire disparaître, aussi dur soit-il.

Négligeant le plateau qu'Honorine avait apportée plusieurs heures auparavant, Javert prit juste de l'eau avant de se tourner vers Valjean et de lui demander abruptement :

" Que faut-il faire maintenant ?"

Même lui fut surpris de sa voix rauque.

" Te reposer peut-être ?, proposa Valjean. Et manger ?

- La journée n'est pas terminée, opposa durement le policier, intransigeant. Que faut-il faire ?

- Planter des bulbes…"

Car planter des bulbes était une activité douce, qui devrait permettre au vieux policier de reposer son dos, ses mains. Valjean mourrait d'envie d'examiner les doigts de Javert, dont le sang tachait les linges que le policier avait utilisés pour protéger les plaies de l'acidité de la chaux.

" Alors allons-y pour planter des bulbes."

M. Legrand ne dit rien. On regarda le grand homme, sombre, suivre son beau-père et tranquillement se mettre à genoux pour se charger du jardin.

Le cocher s'occupa des stalles qu'il pouvait enfin garnir de paille afin de faire entrer les chevaux. Les bêtes avaient besoin de se retrouver à l'abri, dans leur écurie.

Le cocher lança en direction du maître d'hôtel, philosophe :

" Il y en a qui n'ont que le travail pour oublier leur chagrin ! Demain, il ira mieux mais foutez-lui la paix Legrand ! Boire un peu n'a jamais tué personne !

- Je vais faire apporter de la pommade à l'arnica pour ses mains.

- Bien urbain de votre part Legrand !, se mit à rire le cocher. Je n'ai jamais eu droit à ça, moi."

Le maître d'hôtel ne répondit pas, il retourna à ses tâches, suivi par le frotteur, resté muet durant tout l'échange.

Planter les bulbes fournis par Vidocq, lever les vieux bulbes de lys, de narcisses pour les débarrasser des cayeux, puis les transplanter... et écouter le rapport de Valjean. La peinture au plomb devrait être présente dans la cave. Il y avait des pots de peinture, nécessairement la céruse de plomb y était.

Mais qui avait accès à la cave ?

Valjean continua à parler doucement même si Javert, comprenant qu'il avait atteint un point crucial de son enquête, ne lui accordait plus autant d'attention qu'il aurait dû.

À son avis, ce que son compagnon aurait put observer la veille depuis son échafaudage, posé à plus de dix mètres de hauteur, ne pouvait susciter trop d'intérêt.

" Pendant la nuit, c'était plus difficile, mais j'ai pu reconnaître...

- Tu as aussi été là-haut la nuit ?

- Pas toute la nuit, bien sûr. Mais replier les bâches ne nécessite pas beaucoup de lumière... Et quand il s'est fait trop tard, je me suis débrouillé pour ne pas être vu. J'ai juste eu à me couvrir avec l'une d'elles.

- Alors tu as pu voir quelque chose hier soir ?, demanda Javert en prenant un autre oignon et le nettoyant pour faire semblant que tout était normal.

- J'ai surveillé la chambre de la marquise, qui a toujours les volets cassés et ouverts. Mais je ne voyais rien du reste de la maison. Ce que je peux affirmer c'est que personne n'est entré ou sorti de l'hôtel pendant que j'étais à mon poste. Et j'y suis resté plusieurs heures après être allé te voir dans la cabane."

Javert examina ses mains. Il n'était pas très fier de la façon dont il avait ignoré son compagnon la veille. Après lui avoir tant prêché de demander de l'aide lorsqu'il était en difficulté...

" J'imagine que tu n'as rien vu d'intéressant…, dit-il en lui tendant un oignon déjà propre.

- Je ne saurais pas te dire. Mais je sais, par contre, que la marquise a reçu de nombreux visiteurs ce soir, et que je trouve cela inhabituel compte tenu de son état de santé. Il est dommage que la seule chose que les rideaux m'ont permis de voir était leurs silhouettes.

- Tu as vu Madame Vervins, j'imagine.

- Oui, elle est restée longtemps à aller et venir dans la pièce. A travailler, je suppose. Mais le marquis est venu aussi. Il s'est assis près du lit pendant un bon moment, jusqu'à ce que Jules vienne le chercher. Ensuite Madame Vervins est revenue, et aussi Legrand, bien qu'il ne soit jamais entré dans la pièce. Rien de plus jusqu'à ce que la femme de chambre ne parte... en laissant les bougies allumées.

- Elle devait avoir l'intention de revenir plus tard.

- Non, je ne pense pas que ce soit ça, car elle a dû aller se coucher : elle a éteint la lumière de sa propre chambre quelques minutes plus tard.

- Elle avait l'intention de revenir plus tard, peut-être, répéta Javert, têtu.

- Non, je ne pense pas, car elle a dû se coucher aussitôt : elle n'a tardé que quelques minutes à souffler sa bougie. Et c'est là que l'histoire devient intéressante : quelqu'un d'autre est entré chez la marquise. Je ne saurais pas dire si c'était un homme ou une femme, car je n'ai pas reconnu la silhouette. Mais ce que j'ai vu, c'est que cette personne est large... robuste. Je n'ai pas pu apprécier sa taille parce que la personne semblait marcher recroquevillée, à tâtons dans la pénombre. Mais je sais que Vervins et Legrand sont tous deux plus minces.

- Cette personne a-t-elle tenu compagnie à la marquise jusque tard dans la nuit ?, demanda Javert, intéressé tout à coup.

- Il était déjà tard quand cette personne est arrivée... et elle est restée une heure ou une heure et demie avec la marquise. Elle n'a pas quitté son siège, mais s'est levée uniquement pour souffler la bougie et partir. En fait, je ne peux que supposer qu'il, ou alors elle, est parti."

Javert resta longtemps méditatif. Il y avait trop de secrets dans cet hôtel ; trop de menteurs. Peut-être y avait-il aussi des intérêts que personne ne soupçonnait.

Lorsque les bulbes furent plantés, il était tard. Secouant sa tristesse, Javert jeta un simple :

" Je vais essayer de voir le marquis. Il a des choses à avouer.

- Si tu étais dans ton uniforme, tu aurais une chance mais là…"

Un sourire mauvais et Javert asséna sèchement :

" Je suis meilleur cogne que tu le crois ! Je suis bon à faire parler les gens."

Et Javert se leva, vacillant sous le choc, avant de se diriger vers la cabane. Avisant un broc d'eau, il but longuement et son esprit logique commença à travailler.

Le poison était dans la cave, la marquise recevait de la visite tard dans la nuit, le valet savait quelque chose, quelqu'un l'avait fait taire…

Et faisant claquer ses doigts, Javert se traita de jobard, avant de se diriger vers la maison.

La cuisinière était dans sa cuisine, les yeux rougis par les larmes. Elle faisait une tarte aux fraises. Ses deux aides travaillaient en reniflant. Se faisant rabrouer en laissant verser leurs larmes dans la vaisselle.

Puis, Honorine aperçut l'homme sombre et impressionnant qu'était le nouveau jardinier dans l'entrée. Elle eut un pauvre sourire en l'accueillant :

" Ha ! Monsieur Verjat ! Je suis contente de vous voir enfin faire une pause, sourit la cuisinière. Vous nous avez inquiété tantôt.

- Un travail est un travail. Je ne suis pas un pochard [un ivrogne] ! Je regrette d'avoir laissé cette impression.

- Nous avons compris, mon bon monsieur. Mais méfiez-vous de Jacques, c'est un mauvais homme !

- Je ne connais pas assez pour juger, madame."

Se reprenant sur cette critique déguisée, la cuisinière préféra proposer du café au jardinier.

Javert accepta la tasse d'un café très clair pour lui plaire. Mais il en fut reconnaissant.

" Madame vient d'apprendre la mort de Jules. Elle est bien triste pour le garçon. Jules était un brave garçon. Il va nous manquer."

En entendant le prénom du valet, les deux filles de cuisine se mirent à pleurer avec des sanglots bruyants.

" Marinette, Louison ! Allez tendre vos édredons !"

Sans rien répondre, les deux soeurs disparurent, pleurant et hoquetant parmi les larmes.

Honorine secoua tristement la tête.

" Elles sont trop sensibles. Elles aimaient bien Jules. Il faut dire qu'il était gentil avec tout le monde et que tout le monde l'aimait bien.

- Même M. Legrand ?, demanda sournoisement Javert.

- Legrand n'aime personne d'autre que Madame. Et son poste. Méfiez-vous de lui ! Mais après vos exploits de plâtrier, il va vous avoir à la bonne. Legrand est un mauvais mais il reconnaît la valeur d'un bon employé ! L'ancien jardinier est mort de vieillesse, il n'a plus beaucoup travaillé au jardin. Et pourtant, Legrand l'a gardé en service. Bien honnête de sa part !

- Je n'ai pas beaucoup connu Jules. J'espère qu'il avait quelqu'un dans sa vie. Mourir si jeune est triste. Ma femme…"

Javert se tut, baissant la tête...et laissant passer un temps pour bien permettre à la cuisinière de le plaindre.

Ce qui ne rata pas. La cuisinière posa une main ridée sur la sienne et serra avec douceur.

" Votre chagrin passera, mon pauvre monsieur. J'ai perdu mon mari il y a des années. C'était un brave homme. Mais les voies du Seigneur sont impénétrables...

- Merci, madame. Mais je suis vieux, Jules était… Quel âge avait-il ?

- Dix-sept ans. Un brave jeune homme destiné à devenir un bon valet de chambre. Mais il n'était pas seul dans la vie, rassurez-vous M. Verjat.

- Ha ? Il y a une fiancée ?

- Jeanne l'aimait beaucoup. Je ne pense pas qu'ils étaient fiancés, Legrand ne l'aurait pas permis, mais ils étaient très amis. Deux jeunes coeurs. Pauvre Jeanne !

- Dieu ait pitié de nous !"

Une parole qui fit briller les yeux, embués de larmes. Le mouchard jouait bien sa partie, buvant doucement son café et baissant les yeux sur le bois de la table.

" Que vouliez-vous M. Verjat au fait ?

- Auriez-vous des navets, madame ?

- Des navets ?

- Je me suis blessé les doigts avec le lait de chaux et je voudrais soigner ce qui peut l'être.

- Bien sûr, bien sûr. Attendez !"

Honorine se leva et partit fouiller quelque part, dans l'arrière-cuisine. N'entendant plus rien, Javert en déduisit que la cuisine était reliée à la cave.

Donc, on pouvait accéder à la cave facilement pour y prendre de la céruse de plomb.

Il suffisait de savoir s'il y en avait. Questionner la cuisinière serait inutile, le cocher également, peut-être le frotteur ? Ou alors obtenir le droit d'y aller...en trouvant le bon prétexte…

Javert attendit patiemment puis Honorine revint avec trois beaux navets qu'elle lui donna en souriant gentiment.

" Voilà M. Verjat, soignez-vous bien !

- Et comment va madame ?, demanda tout à coup Javert en saisissant les navets, grimaçant un instant sous la douleur...réelle ou fictive…

- Le médecin est toujours avec elle, puis il ira voir monsieur. La maison est maudite, mon pauvre monsieur. Voilà monsieur qui ne va pas bien. Il aimait beaucoup Jules lui aussi. Et cette pauvre madame… Que faire ?

- Je suis sûr qu'une simple tasse de café ou de tisane ferait plus de bien à madame que des saignées et des sirops amers, lança Javert.

- Ha madame adore sa tisane à la violette ! Elle boit juste de la tisane à la violette et du café.

- Avant de se coucher ?

- Non, elle boit sa tisane le matin. Dans son lit depuis sa maladie, avec Mme Vervins. Madame déteste prendre son repas au lit. Elle ne boit jamais sa tisane le soir.

- Jamais ?, sursauta Javert, étonné d'apprendre cela.

- Madame dit que les tisanes du coucher sont bonnes pour les vieilles dames et qu'elle n'est pas encore assez vieille pour cela."

Un sourire amusé.

Mais Javert eut un instant d'hésitation avant de demander :

" Elle ne boit pas de tisane avant de dormir ? Dans sa chambre ?

- Non, répondit Honorine en fronçant les sourcils. Pourquoi demandez-vous cela ? Mme Vervins a dit quelque chose ?

- Non, non. Mais ce serait bien la première patronne que je sers qui ne boit pas de tisane avant le coucher.

- Non, madame ne boit jamais avant son coucher ! Elle n'est pas si vieille ! Si elle vous entendait dire le contraire, elle sera bien fâchée !"

Un rire partagé cette fois et Javert remercia en souriant les navets.

" Et l'alcool ?, demanda Javert en se levant pour partir.

- Madame ne boit jamais d'alcool, monsieur Verjat, asséna durement Honorine. Madame n'aime pas le goût de l'alcool et cela lui rappelle de mauvais souvenirs. Le marquis buvait beaucoup.

- Je comprends. L'alcool est la mère de tous les vices...mais il chasse à merveille la mélancolie. Même si cela ne vaut pas le travail.

- Une belle pensée, M. Verjat."

Un regard de connivence et Javert retourna dans le jardin.

Dans la chambre de madame la marquise, il y avait une coiffeuse et sur le plateau de la coiffeuse se trouvait une tasse de porcelaine, jaunie par le thé ou la tisane que tous les soirs on devait y verser. Javert avait pensé qu'il s'agissait de tisane… Tous les soirs ou tous les matins…

Cela n'avait pas surpris le policier. Contrairement au petit flacon de parfum rempli d'eau de vie de prune… Il en avait reconnu l'odeur...

Voir la cuisinière était simple même si M. Legrand avait interdit aux jardiniers d'entrer dans la maison.

Voir le marquis était illusoire. Même en invoquant la Sûreté, le jeune homme pleurait la mort de son valet de chambre avec un désespoir qui faisait mal à entendre.

Le précepteur du jeune homme, monsieur Gauthier, fut appelé pour essayer de soulager la tristesse du marquis, mais on entendait les sanglots depuis le jardin.

Un désespoir d'amoureux.

Le cocher vint se placer tout près de Javert alors que ce dernier observait la façade de la maison endeuillée.

Il tendit une pipe prête à l'emploi et expliqua posément :

" Quelque chose me dit que les fiançailles avec Mlle de Pézé vont être repoussées aux calendes grecques.

- Monsieur aimait beaucoup son valet, tu avais dit, lança Javert en acceptant la pipe.

- Trop. Mais je parle beaucoup, faut pas tout croire."

Une belle rebuffade, Javert laissa Masson lui allumer sa pipe et le policier se mit à fumer.

" Je parle trop quand je bois.

- La petite qui est venue nous voir…

- Jeanne ?, reprit Masson en retrouvant son sourire gouailleur.

- Elle a personne tu as dit.

- Personne mais elle est sérieuse. Une vraie nonne ! Elle travaille pour payer la retraite de sa vieille mère à ce qu'il paraît. Pas le temps pour la bagatelle.

- Elle est bien jolie."

Javert prit une bonne inspiration et laissa la fumée envahir ses poumons. Il prisait mais ne fumait pas. Non pas qu'il ne savait pas, mais il n'appréciait pas cela. Au moins, priser avait le don de le calmer.

" Tu veux la voir ?, proposa le cocher, amusé par cette histoire de coucherie.

- Elle voudra ?"

Masson examina le jardinier. Vieux, grand, laid, mais avec une belle prestance et le charme de l'inconnu. Et de beaux yeux.

" Lave-toi ! Ce soir je t'organise un rendez-vous !

- Sois discret !

- Pour qui me prends-tu ?"

Et le cocher repartit à sa sellerie qu'il fallait entretenir et cirer avec soin. Javert prit encore une bonne bouffée de tabac avant de rejoindre Valjean dans la serre.

Ce soir, il avait un rendez-vous galant ?! Cela ne lui était pas arrivé en...cinquante ans...

" Oui ! Tu es beau !, grogna Valjean, mécontent.

- Vraiment ?, s'étonna le policier en s'examinant dans le miroir ébréché qu'il y avait d'accroché dans la cabane.

- Et vous allez faire… Ha ! Ne me dis pas ! Je ne préfère pas savoir !"

Javert était surpris par cette colère venant de son compagnon. Il avait expliqué à Valjean ses dernières avancées.

Il voulait parler à Jeanne car, peut-être le valet de chambre lui avait parlé avant sa mort.

Et comment faire sans passer par un rendez-vous galant ? Si les jardiniers avaient le droit d'entrer dans la maison, cela serait plus simple. Mais la maison leur était interdite.

En fait, Javert regrettait pour une fois de ne pas dormir dans le grenier de la maison. Donc, candidement le policier avait annoncé à Valjean le rendez-vous pris avec Jeanne, la petite bonne.

Javert n'était pas près d'oublier le regard surpris que Valjean posa sur lui.

" Quoi ?

- Je rencontre la bonne après le dîner, quand la maisonnée dormira.

- Mais pourquoi ?

- Pour l'enquête voyons."

Pour quelle autre raison ?

Javert ne comprenait pas où voulait en venir Valjean. Alors, le regard sombre et les sourcils froncés, le forçat avait assisté aux soins qu'apportait le policier à son apparence.

Faire ce qu'il pouvait avec ce que Dieu lui avait donné. Se laver, tailler avec soin les favoris, peigner les cheveux pour en faire une belle coiffure, porter le plus beau costume qu'un jardinier possédait... Ses mains étaient enveloppées de bandages mais il pouvait toujours utiliser ses doigts.

Et Valjean vit apparaître devant lui un homme complètement inconscient de son apparence. Pas forcément beau mais frappant.

" Est-ce que cela va ?, s'enquit Javert, inquiet.

- Mais oui," claqua sèchement Valjean.

Un regard à sa montre et Javert quitta la cabane.

La nuit était profonde mais Javert aperçut de la lumière dans les étages. Les serviteurs ne dormaient pas tous.

Javert se glissa derrière la fameuse clématite, il y avait un banc de pierre contre le mur.

Et le policier se sentit ridicule.

Mais le cocher était là, la petite bonne à ses côtés. Masson arborait un large sourire et lança en le voyant arriver :

" Mazette ! Tu as fait des efforts François ! Tu es magnifique. Allez je vous laisse les tourtereaux. Quand vous aurez fini, sifflez-moi, je ferais diversion pour laisser à mademoiselle la chance de rentrer dans la maison sans se faire prendre !

- Merci," fit Javert, les dents serrées de colère.

En passant près du jardinier, le cocher posa sa main sur son épaule et murmura discrètement :

" Elle t'a à la bonne, elle a accepté tout de suite de te voir ! Bonne chance !"

Un rire discret, mais perceptible.

Puis le silence retomba, brisé seulement par le bruit des grillons dans la pelouse.

La jeune femme attendait, inquiète.

Et Javert avança d'un pas vers elle.

Valjean rongeait son frein. Il en fut tellement énervé qu'il ne put s'empêcher de se lever pour sortir à son tour. Respirer la nuit. Calmer les battements de son coeur.

Jamais il n'avait ressenti cela. Cette sensation de colère qui le prenait ainsi.

De quoi s'agissait-il ?

La jeune femme vit venir à elle le grand homme et sur un geste de ce dernier, elle s'assit sur le banc de pierre. Plus discret, caché derrière la clématite.

Elle tremblait.

Mais elle était courageuse.

" Jules...Jules m'a dit que vous êtes des policiers. C'est vrai ?"

Belle entrée en matière. Javert n'en fut qu'à moitié surpris. Pour ne pas se montrer stupide, il demanda :

" Jules était l'amant du marquis ?

- Oui, déglutit Jeanne, la servante.

- Je suis un inspecteur de police.

- M. Legrand était surpris de votre arrivée. Jamais monsieur ne s'était intéressé aux domestiques, sauf à Jules évidemment.

- Je suis profondément désolé de ne pas avoir parlé à Jules quand il en était encore temps.

- Je...je ne savais pas quoi dire pour vous convaincre de venir, monsieur."

Elle se mit à pleurer. Javert se dit amèrement que ce devait être le pire rendez-vous galant de tous les rendez-vous galants. Il posa sa main sur les doigts de la jeune femme.

" C'est de ma faute, j'ai oublié que j'étais là pour autre chose qu'un mur ! Je suis désolé.

- Jules voulait désespérément vous parler, monsieur.

- Avez-vous une idée de ce qu'il voulait me dire ?

- Non, il m'a juste demandé de vous chercher.

- Et si j'avais accepté ?

- Vous l'auriez rejoint dans sa chambre, monsieur."

Javert haleta sous la signification qui aurait pu être donné à ce geste. Mais cela ne servait à rien de tergiverser sur ce qui n'avait pas eu lieu.

" Quelqu'un a-t-il assisté à votre entrevue lorsqu'il vous a demandé de me chercher ?

- Personne monsieur !"

Javert se fâcha et asséna sèchement :

" Réfléchissez ! Il y a eu forcément un témoin !

- Mais non, mais pourquoi ? Ou alors vous pensez…"

Et la compréhension fit pâlir la jeune fille qui murmura, horrifiée :

" Vous pensez...que ce n'est pas un accident !

- Quelqu'un vous a vu et l'a fait taire dès que possible. Où étiez-vous quand vous avez parlé de moi ?

- Mais...nous étions dans la lingerie… Je devais… je devais ranger du linge… La lingère venait de nous laisser seuls...ainsi que Claudine. On connaît notre amitié.

- Claudine est votre amie ?

- Oui, elle est gentille.

- Et la lingère ?

- Gervaise est un peu sauvage, elle ne fait pas d'amitié mais elle est sérieuse et douce. Une gentille femme.

- Depuis combien de temps travaillez-vous pour la marquise ? Et toutes ces femmes ?

- Des années ! Enfin, pas tous. Il y a…"

Une voix se fit entendre dans le jardin et les fit taire. M. Legrand. Il semblait discuter avec quelqu'un.

" Je vous jure, monsieur. Elle n'est pas dans sa chambre !

- Allons madame Vervins ! Vous voyez bien qu'elle n'est pas là !

- Elle n'est pas dans sa chambre vous dis-je ! C'est Gervaise qui m'a prévenue ! Cette fourbe de Claudine ne voulait rien dire.

- Elle n'est pas là !

- Vous êtes parfois tellement stupide, monsieur Legrand.

- Je ne vous permets pas madame Vervins !

- Derrière la clématite ! Triple buse !"

Des pas se rapprochant.

Il fallait jouer sa partie jusqu'au bout. Javert et Jeanne se regardèrent dans les yeux et la fille demanda doucement :

" Vous êtes sûr que Jules a été assassiné ?

- Oui, comme je suis sûr d'être un policier !

- Alors embrassez-moi !"

Une hésitation et Javert embrassa la jeune femme comme si sa vie en dépendait. Bloquant la fille contre le mur et oubliant que ce n'était pas son compagnon.

Les mains de la jeune fille se posèrent naturellement sur ses épaules et Javert approfondit le baiser. Ravi de sentir la fille lui répondre.

C'était doux, plus doux qu'avec Valjean.

C'était une sensation différente que toutes celles qu'il avait connues.

Une lumière les découvrit. Et un halètement retentit dans la nuit avant que la colère fasse surface.

" Vous voyez monsieur Legrand ! Un libertin ! Un ivrogne !, hurla madame Vervins en désignant Jeanne la bonne dans les bras de Verjat le jardinier.

- Silence !, claqua la voix du maître d'hôtel.

- Et si la lingère n'avait rien dit ?

- Jeanne, retournez dans votre chambre !, ordonna M. Legrand, furieux. Quant à vous, Verjat, allez dans la cabane, je verrais quoi faire de vous demain."

Javert relâcha doucement la jeune fille mais avant, il lui glissa à l'oreille :

" Y a-t-il un verrou à votre porte ?

- Oui, chuchota la fille.

- Enfermez-vous et n'ayez confiance en personne. Demain, il faudra régler cette affaire. Ou je vous ferais quitter cette maison.

- Pourquoi ?"

M. Legrand s'impatientait, il hurla :

" SÉPAREZ-VOUS OU JE VIENS LE FAIRE POUR VOUS !"

Javert replaça une mèche de la chevelure de la fille derrière une oreille et répondit :

" Vous êtes en danger de mort.

- Dieu !"

Mais courageusement, la fille se recula et rejoignit madame Vervins. Celle-ci, sans un regard pour Javert, prit la bonne par le poignet et la tira vers la maison.

M. Legrand se tenait, les bras croisés et contemplait sans joie le jardinier :

" Vous avez perdu votre femme depuis peu c'est cela ? Morte en couches vous avez dit ? Vous êtes sûr qu'elle ne vous a pas quitté, vu comme vous traitez les femmes ? Libertin !

- Je vous emmerde, fit Javert, le front haut.

- Nous verrons cela demain, monsieur."

Cette fois, chauler une écurie ne suffirait pas pour rattraper la situation.

Dire que Valjean fut surpris en voyant revenir Javert en compagnie de M. Legrand était un euphémisme. Il était abasourdi.

Javert entra dans la cabane sans dire un mot.

Legrand se posta devant M. Fauchelevent et asséna :

" Votre gendre est un fieffé coquin, monsieur. Je ne pense pas que nous pourrons vous garder tous les deux au service de madame.

- Qu'a-t-il fait ?

- C'est une maison sérieuse ici, monsieur et on ne séduit pas les jeunes filles. Et on ne les embrasse pas dans les jardins à la nuitée. Bonne nuit monsieur !"

Ne laissant pas le vieux jardinier plaider pour son gendre, le maître d'hôtel partit d'un pas majestueux.

Il fallut quelques instants à Valjean pour se reprendre et être capable de supporter de voir Javert.

Et la colère s'évanouit en voyant Javert plier de rire dans la cabane. Il fallut le regarder à deux fois pour être sûr que les soubresauts de ses épaules étaient dûs au rire et non aux sanglots.

" Tu vas bien ?, demanda prudemment Valjean.

- Mon premier rendez-vous galant et je me fais prendre comme un écolier.

- Tu as embrassé une fille ?, reprit Valjean, incrédule.

- Oui, répondit Javert sans y attacher d'importance. Il fallait sauvegarder les apparences.

- Tu l'as...embrassée…

- Je vais certainement me faire chasser demain mais tu poursuivras la surveillance. Je viendrai prendre tes rapports et nous coincerons ce salopard."

Devant le manque de réaction de son compagnon, Javert se retourna, étonné.

" Que se passe-t-il Jean ?

- Rien," fit amèrement le vieux forçat.

Mais Javert ne comprenait pas, il cherchait ce qui avait pu se produire pour provoquer ainsi la colère de Jean Valjean, un homme si doux.

Enfin, il pensa saisir la situation mais le policier en fut abasourdi.

" C'est pour l'enquête Jean. Pour la couverture.

- Que ne serais-tu pas capable de faire pour une de tes sacro-saintes enquêtes ?"

Valjean se déshabilla en silence et se coucha en grognant des mots incompréhensibles.

Javert resta debout, stupéfié.

Enfin, après avoir vérifié le verrou et retiré ses vêtements, le mouchard se coucha dans le lit près de Valjean. Il sentit le forçat se crisper dans ses bras. Cela fit rire Javert, un rire de gorge.

Et la bouche du policier vint se placer près de l'oreille du forçat...un souffle chaud qui fit lever la chaire de poule.

" J'ai appris quelque chose ce soir.

- Tant mieux pour l'enquête, fit Valjean, agacé.

- Ce n'est pas pour l'enquête.

- Alors que veux-tu que cela me fasse ?

- Le plus grand bien. Viens."

Curieux mais encore fâché, Valjean se tourna, s'attendant à voir un sourire mauvais sur la bouche de Javert.

Mais Javert le regardait simplement, avec affection et amour.

Cela coupa le souffle de Valjean. Jamais on ne l'avait regardé ainsi...sauf Javert…

" Qu'as-tu appris ?, demanda Valjean, montrant encore de l'agacement dans la voix.

- Ça !"

Et Javert embrassa Valjean avec douceur, se souvenant du baiser doux, si doux, de la jeune fille. Le policier ne savait pas embrasser sans mordre, sans se montrer brutal… Embrasser cette fille avait été une révélation !

Valjean fut surpris et naturellement ses mains vinrent se placer sur les épaules de Javert. Avant de glisser dans les cheveux dénoués de l'inspecteur.

Doux, tendre, sans volonté de mener un combat, juste de l'amour…

Lorsque Javert se recula, il vit les yeux brillants de plaisir du forçat.

" Tu as appris cela en embrassant une fille ?, souffla Valjean.

- Oui, qu'en penses-tu ?

- En un seul baiser ? Comment as-tu pu…

- Je suis un bon élève," le coupa Javert en l'embrassant encore.

Oui, cela changeait tout. La fille avait répondu au baiser mais sans dominer, sans combattre… Une capitulation ? Non, une question de confiance !

" Dieu, souffla Valjean lorsque Javert se recula à nouveau. Mhmmm. Recommence !

- A vos ordres, monsieur le maire."

Un nouveau baiser. Doux, plus passionné. Mais malgré tout, Javert apprenait à contrôler sa force, sa brutalité. Valjean laissa ses mains passer des cheveux aux épaules, caressant tendrement.

Sur ses lèvres, il sentit le sourire du policier, orgueilleux.

" On dirait que tu préfères de cette façon… Je me trompe ?, susurra la voix profonde de Javert.

- Qui aurait pu croire que l'inspecteur Javert pouvait être capable de douceur ?

- Personne ne le sait à part toi.

- Une telle perte…"

Un nouveau baiser. Mais Javert prenait bien soin de ne pas appuyer, puis il abandonna les lèvres pour embrasser la gorge de Valjean.

Mais si les baisers enivraient le forçat, les paroles du policier le glaçèrent.

" Demain, je vais me faire chasser. Ne nous leurrons pas ! Une dernière nuit pour nous. Il faudra que tu sois prudent.

- Pourquoi ?

- Je ne sais pas qui a tué le valet mais c'est quelqu'un qui a entendu Jules parler à la bonne. Quelqu'un d'assez mauvais pour décider de tuer le valet… Ou qui se sent poussé aux abois.

- Tu t'inquiètes…?

- La bonne. Il faut protéger Jeanne, je ne sais pas ce que Jules lui a exactement dit de nous, mais elle sait que nous sommes des policiers. J'ai peur qu'elle ne soit la prochaine victime.

- Il faut prévenir la marquise ! Ce jeu n'a que trop duré !

- Et j'ai peur pour toi, Jean. N'accepte que ce dont tu es sûr. Boire, manger devient dangereux ! Je ne serais pas là pour te protéger.

- C'est idiot !, s'insurgea Valjean. Allons voir le marquis ! Faisons venir la police !

- Et après ? Arrêter tout le monde ? Les coller en cellules et les faire parler ? A coups de triques et de gifles ?

- Non, mais…

- Je ne sais pas faire parler les gens contre leur volonté...à moins d'utiliser des méthodes que...M. Madeleine n'approuverait jamais."

C'était dit.

Javert se recula et s'étendit, les bras croisées sous la nuque.

" Alors que faisons-nous ?, demanda Valjean.

- Jeanne m'a dit que seules la lingère et la deuxième bonne ont assisté à son entrevue avec Jules. Mais elle n'était pas attentive, alors cela pourrait être quelqu'un d'autre…

- Tu vas me quitter ?, fit la voix fragile du forçat.

- Legrand va me chasser honteusement demain, mais je lui ferai payer cet outrage quand je reviendrais vêtu de mon uniforme de policier."

Un grondement menaçant dans la voix, Valjean souffla dans le creux de l'oreille de Javert :

" Montre-moi encore ces nouveaux baisers ! Je pense qu'il faut expérimenter pour être sûr que tu les as bien appris.

- M. Valjean et sa soif de connaissance. Très bien, je m'incline."

Et Javert reprit la bouche de Valjean.

Un baiser, doux. Et le policier sourit lorsqu'il sentit que, pour une fois, c'était le forçat qui se faisait pressant. Approfondissant le baiser et cherchant à faire naître le désir.

Totalement irresponsable !

En cour d'Assises, il y avait le juge et ses deux assesseurs, le jury populaire composé de douze personnes, le procureur. L'accusé tout comme la victime disposaient d'un avocat pour se défendre.

Ce matin-là la salle de cuisine de madame la marquise de Bassemcourt ressemblait à la Cour d'Assises, mais les règles étaient biaisées. Un véritable tribunal révolutionnaire !

Le juge se faisait avocat et procureur. M. Legrand avait déjà jugé l'accusé comme coupable.

Et, avec un petit sourire amusé, Javert attendait le renvoi. Les mains sur le côté, dans une magnifique position de garde-à-vous.

Cabotin !

Et autour de la table étaient assis les membres les plus importants du personnel de la maison. La cuisinière, Honorine Colin était là, le visage scandalisé, la femme de chambre, Antoinette Vervins portait un regard dégoûté sur le jardinier et le maître d'hôtel, M. Legrand, était plus satisfait qu'autre chose...d'écraser un rival…

Dans le jardin se tenaient les autres domestiques, inquiets, choqués, amusés. Le cocher clamait haut et fort que le jardinier avait bien le droit à la bagatelle dans sa situation de veuvage.

Les deux filles de cuisine critiquaient le goût de ce bel homme si sombre et si impressionnant. Jeanne, une bonne ? Pfff !

La deuxième bonne, Claudine était postée à côté de Gervaise, la lingère, et les deux femmes se taisaient, méditant sur le sort de leur malheureuse camarade...car après le jardinier, il était évident que la bonne allait aussi être blâmée.

Enfin, M. Fauchelevent était debout près de Maurice, le frotteur. L'homme, taciturne, bourrait sa pipe en regardant la maison. Et le jardinier faisait un magnifique pendant à cette statue.

On entendait rien.

Et tout à coup, on devint le spectateur d'une scène assez cocasse.

Monsieur le marquis arriva, essoufflé, le visage pâle et les yeux encore rouges de chagrin ; à ses côtés marchait Jeanne et les deux traversèrent le jardin pour aller dans la cuisine.

" Où est M. Legrand ?, demanda le marquis.

- Dans la cuisine, monsieur, expliqua le cocher.

- Il y a eu une terrible méprise !"

Et la porte de la cuisine s'ouvrit, permettant à tout le monde d'être témoin du procès.

Javert vit avec surprise s'approcher son avocat de la Défense...en compagnie d'un témoin de sa bonne foi.

Le maître d'hôtel ne s'attendait pas à ce que le marquis vienne en personne régler cette affaire domestique. Mais dès qu'il entendit les explications maladroites du jeune homme, M. Legrand se laissa tomber sur sa chaise, livide.

" Monsieur, vous...vous vous rendez compte ?

- Je suis désolé, monsieur Legrand. Je ne voulais rien dire. Si vous n'aviez pas été si zélé, cette histoire se serait réglée discrètement.

- Et maintenant ? M. Verjat est en deuil !, asséna la femme de chambre, cinglante.

- Son épouse est morte il y a trois mois !, opposa le marquis à Mme Vervins. Il n'est plus tenu par la loi à porter le deuil !

- Mais...mais, il ne connaît Jeanne que depuis quelques jours, opposa Honorine, la cuisinière.

- En fait, M. Verjat connaît Jeanne depuis des années… Elle et lui sont…"

Le marquis bafouillait, cherchant une réponse adéquate. Jeanne n'était d'aucun secours. Javert, secrètement amusé par cette bande de menteurs en herbe, lança :

" C'est une cousine."

Et se tut, diverti par les cris scandalisés qu'il venait de provoquer. Jeanne s'approcha de lui, ne sachant pas trop quoi faire.

Javert ouvrit les mains et d'un regard il fit comprendre à la jeune fille ce qu'elle devait faire. Elle comprit et, maligne, vint saisir les mains tendues.

" Mais...alors…"

Le maître d'hôtel avait perdu de sa superbe, mais la femme de chambre ne s'en laissa pas conter, elle monta aux créneaux avec une énergie de procureur dévoué à la Veuve.

" Un deuil de trois mois et nous avons des fiançailles ?! Je suis certaine que madame va apprécier !"

Et monsieur le marquis se dressa et avec une autorité inusitée, il fusilla la femme de chambre et tous les autres de son regard vif.

" Je vous interdis d'en parler à Mère. Je vais lui en parler quand elle ira mieux !

- Mais…, commença Mme Vervins.

- NON !, fit le marquis. Je vous l'interdis sinon ma mère devra se passer de sa femme de chambre !"

C'était dit mais la femme de chambre se permit une dernière admonestation.

" Je ne dirais rien à madame mais si vous pensez qu'elle ne comprendra pas, vous faites erreur, monsieur le marquis. Et je refuse que des rendez-vous galants soient pris dans le jardin à la pénombre. Cela fait mauvais genre !

- Oui !, asséna Honorine en hochant vigoureusement la tête. Il faut un chaperon ! C'est un scandale !

- Je suis d'accord, accepta le marquis. La nuit dernière fut une erreur."

M. Legrand ne disait plus rien. Il était assis, estomaqué et assommé. Il tenait peut-être vraiment à la petite Jeanne ?

Javert sentit les doigts de la bonne, rougis et calleux à cause du travail trembler entre les siens et il les serra. La jeune fille leva la tête vers lui et examina son "fiancé." Un grand homme, imposant, la peau sombre et les yeux clairs, avec deux énormes favoris touffus qui lui mangeaient les joues.

Javert lui sourit de son mieux, essayant de ne pas l'effrayer, sachant à quel point son sourire était laid.

Et il réussit à provoquer un faible sourire sur les lèvres de Jeanne.

Ce rapprochement n'échappa à personne ; Honorine, plus compréhensive, lança faiblement :

" Ils peuvent quand même se promener ensemble dans les jardins. Si personne n'y voit d'inconvénient."

Un reniflement de mépris pour la femme de chambre, un acquiescement pour le marquis, un manque de réaction total pour le maître d'hôtel.

Et la porte de la cuisine s'ouvrit pour dévoiler les heureux fiancés qui sortirent dans le jardin. Jeanne tenait le bras de Javert avec une force que démentaient son sexe et sa taille, elle le regardait avec un sourire affectueux...auquel répondait de son mieux Javert.

Jamais l'inspecteur n'avait joué les amoureux, c'était une première.

Ce fut un coup au coeur de Jean Valjean.

Le travail reprit. L'écurie était terminée et M. Legrand ne se montra pas dans le jardin.

Par contre, Jeanne fut libérée de ses tâches régulièrement pour tenir compagnie à son fiancé. Chacun les espionnait, sans vraiment se cacher.

Honorine lui confia le plateau portant le repas des jardiniers. Elle eut le droit de déjeuner à l'extérieur en leur compagnie.

Valjean les laissa seuls pour vérifier les plans de bulbes.

Et ce fut une torture pour le forçat de les voir interagir.

Javert acceptait les sourires et les rendait facilement, il caressait une joue tout en riant doucement, elle se permettait de toucher les favoris…

A un moment donné, accompagné de la jeune bonne, le jardinier disparut dans la grande maison. Valjean vit Javert discuter avec Maurice, le frotteur et celui-ci acquiesça.

Jeanne applaudit et embrassa son fiancé sur la joue avant de disparaître pour retourner à son travail.

Valjean ne devait pas être aussi impassible que ce qu'il pensait car une main se posa sur son épaule tandis qu'une voix claquait à son oreille, goguenarde et désagréable, aux senteurs de vin.

" C'est toujours comme ça, Fauchelevent. Faut s'faire une raison.

- Plaît-il Masson ?, rétorqua trop durement Valjean au cocher.

- Les remariages ! Votre fille devait être la meilleure des filles et la plus charmante des épouses, mais elle est décédée. J'en suis navré. François est encore jeune !

- Vous avez été marié, monsieur ?, demanda sèchement Valjean.

- Oui, et je le suis encore au regard de la loi. Ma femme est une salope, je pense qu'elle m'a oublié dans les bras de son dernier micheton. Mais ma fille...je la pleure encore.

- Je l'ignorais, murmura Valjean, désolé.

- Baste !, fit le cocher en souriant. Nous allons concocter un charivari à tout casser pour votre ancien gendre ! Il a cinquante ans et Jeanne en a vingt-trois ! Le vieux Lovelace !"

Une claque sur son épaule et un sourire complice. Le cocher repartit à ses chevaux et à sa sellerie...

Une journée de folie qui fit oublier les violettes à Jean Valjean...que personne ne vint réclamer...

Javert se retrouva à aider Valjean à restaurer la serre. Les deux hommes parlaient peu mais rien ne leur échappait.

Javert hocha la tête un moment et retourna vers le cocher.

Bientôt des rires se firent entendre et le frotteur fut appelé à grands cris pour participer aux libations concernant les fiançailles de Verjat.

Valjean ne participa pas à la célébration. Il savait que personne ne lui ferait de reproches, mais il savait aussi que chacun se tromperait quant à ses raisons : il avait besoin de réfléchir. Désespérément.

Il lui fallait penser à autre chose que les mains de cette jolie Jeanne sur le corps de Fraco ; il devait oublier la science que cette femme avait réussi à lui enseigner en si peu de temps. Non, il ne pouvait plus laisser la douleur qui était tantôt du feu, tantôt de la glace, continuer à le dévorer de l'intérieur.

Fraco faisait son travail. Il n'y avait rien d'autre à dire.

Si Valjean avait été un homme conséquent, il serait à chercher un moyen définitif d'attraper l'empoisonneur avant qu'encore une mort ne vienne endeuiller la maison.

D'autant plus que Fraco avait clairement indiqué que Valjean et lui même seraient les prochains...

Valjean avait besoin de réfléchir... Et il se devait d'admettre que le faire sur l'échafaudage était bien plus facile. Il trempa le pinceau puis commença à peindre les traverses de la serre. En blanc.

Ce que Javert cherchait désespérément à savoir, et qu'il ignorait encore et toujours, c'était ce qui pouvait pousser à tuer la marquise.

L'argent, bien sûr, mais des domestiques ? Le policier commençait à changer son fusil d'épaule. Alors, il buvait en compagnie des deux hommes de la maison, si on excluait le marquis et le maître d'hôtel. Et cherchait à comprendre en posant des questions sur le train de vie de la maison.

" Madame est riche, je te l'ai dit, François. On va gagner un petit pécule à sa mort. Puisse Dieu lui permette de vivre encore des années !"

Le cocher se mit à rire en buvant le vin au goulot de la bouteille. Le frotteur, mécontent de ses paroles, lança :

" Parle pour toi, Jacques ! On va pas gagner grand chose ! C'est Legrand qui va empocher la plus grosse part. Comme de juste !

- Un maître d'hôtel… Il est tout triste d'avoir perdu Jeanne."

Et les hommes se mirent à rire.

Javert tendit subrepticement la bouteille au frotteur et Maurice acquiesça sombrement :

" La famille est riche, oui. Mais pas nous autres. Je sais que des choses disparaissent dans la maison.

- Des choses ?, s'enquit Javert, intéressé.

- Parole de mauvais !, rectifia le cocher. Il y a toujours des vols dans une maison.

- Des vols ? Des vols ? Tu en as de bonnes, toi ! C'est pas toi qui a dû chercher les foutues lunettes de madame. La Vervins m'en a fait toute une histoire !

- Les lunettes ?

- Un jour, les lunettes, le lendemain, des boucles, des fioles de je ne sais quoi. Elle me fait chier !

- Normal dans une maison, bâilla le cocher.

- Cela dure depuis longtemps ?"

Là Javert se tendit, c'était une question importante. Le frotteur réfléchit et répondit simplement :

" C'est vrai que ce n'est pas la première fois, mais cela a empiré depuis quelques temps. Pas plus tard que la semaine dernière, j'ai dû retourner la maison pour chercher des broches…

- Vous les avez trouvées ?

- Dans le linge. Des broches de diamant que le marquis avait offert à la marquise.

- Le linge ?

- Au moins, elles étaient en bon état."

Puis le frotteur se tut, mécontent d'avoir parlé, mais l'alcool coulait et Verjat se révélait un sympathique compagnon. Pas trop bavard, juste intéressé et il ne bassinait pas les autres avec des descriptions de ses campagnes militaires.

Car le frotteur avait connu la guerre lui aussi. Valmy, Jemmapes, il y était.

" Il y a d'autres restaurations à faire ?, demanda Javert en buvant quand même une gorgée.

- L'écurie ne t'a pas suffi ?, se moqua Masson.

- Je pensais à des travaux de peinture. Je préfère peindre à frotter un putain de mur.

- Il y a eu des travaux de peinture il y a quelques mois. Dans la chambre de Jules.

- Il vous reste de la peinture ?"

Le frotteur regarda le jardinier avec suspicion.

" Pourquoi faire Bon Dieu ?

- Repeindre la chambre de Jeanne. Si on doit emménager dans la même chambre, je veux de jolis murs.

- Et un nouveau lit solide !," ajouta le cocher en riant.

Rassuré, le frotteur se frotta le menton, qu'un chaume grisâtre recouvrait et acquiesça sans sourciller.

" Oui, il reste des pots.

- Du blanc de céruse ? J'aimerai bien une peinture blanche, rien de mieux que la céruse de plomb."

Une autre question importante. Javert examina soigneusement les visages, le maintien des deux hommes à ses côtés mais soit ils étaient d'excellents acteurs, soit ils en avaient rien à faire de cette peinture de plomb.

Car le cocher ne daigna pas s'intéresser à la réponse que le frotteur fit simplement en se grattant la tête.

" Oui, de la céruse de plomb, on a. Je peux te montrer les pots, si tu veux ?

- Non, non, opposa en riant le jardinier. D'abord le mariage et après les travaux de peinture.

- Et un baptême de lit !"

Intraitable, le cocher fit rire encore la compagnie.

Puis le temps de se séparer étant arrivé, le frotteur lança au jardinier en se relevant :

" Pour ce que Jeanne a demandé, je vous trouverai cela, Verjat.

- Qu'est-ce que Jeanne a demandé ?, s'enquit le cocher, curieux.

- Une surprise," répondit le jardinier.

Et le frotteur s'en alla en souriant, amusé. Ses pas manquaient de grâce alors qu'il vacillait vers la sortie de l'écurie.

Javert se leva à son tour et le cocher lui lança :

" Ta cousine ?! Je t'en foutrais ! Tu as couché avec elle et elle est enceinte ? C'est cela ?

- Je ne suis là que depuis quelques jours, ce serait un peu rapide, tu ne crois pas Jacques ?, rétorqua la voix glaciale de l'inspecteur de Pontoise.

- Jeanne va voir souvent sa mère… Tu as pu la rencontrer ailleurs ! Sacré Verjat !"

Et le policier disparut à son tour avant de coller une gifle au cocher, trop intelligent pour son propre bien et doté d'une remarquable langue de vipère. Mais Javert devait remercier ce libertin de lui avoir donné une excellente excuse pour approcher enfin de la maison.

La cuisinière était encore choquée par ce qu'elle avait appris sur la gentille petite Jeanne, si sérieuse et si travailleuse. Voir entrer le jardinier, nouvellement fiancé, dans sa cuisine la rendit follement curieuse.

" Vous avez besoin de quelque chose monsieur Verjat ?

- Je voudrais parler à Jeanne.

- Elle vous a pourtant déjà vu au déjeuner, s'énerva la cuisinière.

- Certes, fit posément le jardinier. Mais j'ai besoin de lui parler de sa chambre. De notre chambre. Et du mobilier qu'elle souhaite avoir.

- Le mobilier ? Vous voulez parler de...de…

- D'un lit. Oui."

Javert s'amusait énormément en voyant le visage de la cuisinière devenir rouge de honte.

Elle tendit la main vers une des filles de cuisine.

" Louison, mène M. Verjat jusqu'à Jeanne. Qu'ils voient la chambre ensemble. Mais ne… Enfin reste ! Ne…"

Ne les laisse pas seuls !, compléta l'esprit espiègle du policier.

" Pas de souci, madame !, fit la petite Louison, en souriant de joie.

Et la fille de cuisine entraîna le sombre jardinier dans les profondeurs de la maison, tandis que sa soeur, jalouse de ne pas avoir été choisie, se concentrait sur les casseroles qu'elle récurait.

" Jeanne est dans la lingerie. Elle fait de la couture, elle sera heureuse d'avoir une pause pour vous voir, monsieur."

Et un sourire moqueur.

Oui les deux filles de cuisine étaient jeunes et bien délurées.

" Espérons," fit la voix profonde du policier.

Ils montèrent par les couloirs des domestiques, sombres et encombrés, séparés des passages bien aérés et lumineux de la famille Bassemcourt. Comme à Versailles, la maison disposait de deux réseaux de circulation et si les domestiques faisaient bien les choses, ils devaient ne croiser que le moins de membres de la famille possible.

Enfin, arrivés devant une porte, Louison frappa et ouvrit en grand, un large sourire aux lèvres :

" Jeanne ! Devine qui vient te voir !

- François ?!," fit la jeune bonne, surprise et confuse.

Javert entra résolument, comme si c'était normal qu'il soit là, dans le quartier des bonnes.

Il y avait trois femmes qui travaillaient dans la lingerie. Les deux bonnes, Claudine et Jeanne, cousaient tandis que la lingère repassait. Et ces femmes virent entrer un homme dans leur domaine attitré avec stupeur.

" Je voulais te parler de logement, asséna Javert d'une voix autoritaire.

- De logement ?

- Et de mobilier."

La fille s'était levée et elle se laissa saisir par la taille, puis embrasser avec passion.

" Où est ta chambre ?, demanda Javert, tandis qu'il relâchait les lèvres de la fille.

- Au fond du couloir, répondit la fille en haletant un peu.

- Montre-moi !"

Louison oublia volontairement les ordres d'Honorine et laissa les deux amoureux ensemble, tandis que la bonne, prenant son fiancé par la main, l'entraîna dans sa chambre.

Là, dés que la porte fut refermée, ce ne fut pas la même histoire.

" Vous voulez me faire renvoyer ?, demanda durement la bonne. Que vais-je faire maintenant que vous avez brisé ma réputation ?

- Paix !, claqua le policier. J'ai besoin de voir le marquis. Je ne peux rien faire en tant que jardinier.

- Et qu'est-ce que je lui dis ?

- Que le jardinier a besoin de parler de la marquise. Va !"

Avant de sortir, avec un à-propos qui impressionna le mouchard, la fille ébouriffa ses cheveux et fit rougir ses joues en les pinçant.

Javert laissé seul dans la chambre examina les lieux. Les deux bonnes dormaient là. Une chambre modeste, un mobilier simple, un crucifix de laiton accroché au mur et quelques romans posés dans un angle.

Un vieux tapis élimé et sur une coiffeuse, une bassine de zinc pour les ablutions.

Puis, on ouvrit la porte sans frapper et Jeanne fit entrer le marquis.

" Que se passe-t-il ?, demanda le jeune homme, encore sous le choc de la mort de son amant.

- D'abord, je veux que ma "fiancée" retourne à ses travaux d'aiguille."

Ce que Jeanne fit avec un plaisir visible.

Cela amusa Javert. Il devait vraiment être un déplorable amoureux.

Puis le policier réapparut et Javert demanda, sèchement au marquis :

" Qu'avez-vous dit à Vidocq pour qu'il m'envoie enquêter sur la maladie de votre grand-mère ?"

Pas de faux-semblant. Le marquis rougit et s'assit sur un des lits.

" C'est...compliqué…

- Et cela a coûté la vie de votre ami, Jules, fit plus doucement Javert. Alors parlez !

- Vous croyez que Jules…, vous croyez qu'il a été tué ?, murmura le marquis, et les yeux s'embuèrent de larmes.

- Oui, je le crois mais je peux venger sa mort. Il y a un meurtrier chez vous !

- Moi et Jules, nous étions… Je ne dors que rarement dans ma chambre...seul… Nous étions...plus que des amis…"

Le marquis baissa la tête, horrifié par ses aveux, il s'attendait à un cri scandalisé. Mais comme rien ne vint, il releva la tête et regarda l'imposant policier. Javert leva juste un sourcil et attendit la suite.

" Donc, nous étions dans le même lit et pas très...attentifs...mais comme mère est très malade…

- Depuis combien de temps votre grand-mère est-elle malade ?

- Pas si longtemps en réalité. Elle est tombée malade après la mort de Monsieur de Saintonge. Cela ne fait que quelques semaines.

- Pourquoi avez-vous parlé à Vidocq ? Ce n'est pas un acte anodin, vous aviez peur ?

- Oui, avoua le marquis.

- Peur de quoi ?

- Peur...de la mort… Il y a une malédiction sur cette maison, monsieur. Je le sais."

Javert était déçu, tellement déçu.

Il s'assit à côté du marquis. Il ne pouvait pas croire qu'il n'avait suffi que de cela pour pousser le Mec à envoyer Javert en surveillance sous un alias.

" La sorcellerie est en train de tuer ma mère, souffla le marquis.

- Il faut faire venir un prêtre, répondit sèchement le policier.

- Non ! Je risquerai de provoquer le malheur !"

Javert allait quitter la chambre. Il songeait amèrement qu'il allait devoir reprendre ses surveillances et éliminer les différents membres de la maisonnée les uns après les autres dans le rôle du suspect...en espérant qu'il n'y ait pas d'autres victimes.

Mais le marquis, fou de terreur, se leva et le saisit par le bras.

" J'ai une preuve de ce que j'avance monsieur !

- Une preuve de la sorcellerie ?, ne put s'empêcher de demander le policier, goguenard.

- Ceci !"

Et devant les yeux de Javert le marquis exhiba une carte que le gitan, né d'une tireuse de cartes, reconnut immédiatement. Le treizième arcane d'un tarot de Marseille, nommé "l'arcane sans nom" car il désignait la Mort.

Javert la saisit et ne releva pas ses propres doigts tremblants. Il comprit pourquoi Vidocq l'avait choisi, lui, le gitan, fils d'une cartomancienne.

" Où l'avez-vous trouvée ?, demanda Javert en retournant la carte, notant son état usé qui prouvait son usage régulier.

- Dans le couloir, devant la chambre de ma mère. J'ai tout de suite pensé à une malédiction. De la sorcellerie.

- Ce n'est pas de la sorcellerie, opposa le policier, songeant à sa mère tirant les cartes. C'est de la cartomancie.

- Quelle différence ?, jeta durement le marquis. Quelqu'un essaye de tuer ma mère en la maudissant.

- Là, je suis d'accord avec vous, monsieur."

Javert glissa la carte dans une poche intérieure et se sentit rasséréné. Il savait comment jouer dorénavant.

" Maintenant parlez-moi de Jules."

La colère du marquis s'évanouit et le jeune garçon s'assit sur le lit, dévasté. Il n'avait que quinze ans.

Jules avait été son premier amour…, son premier amant… Ils étaient tombés amoureux tout les deux et il avait fallu des mois avant qu'ils n'osent se rapprocher l'un de l'autre. Se découvrir… S'aimer…

Le marquis ne lutta pas contre les larmes.

" Cette nuit-là, Jules a dormi avec moi. Cela arrivait souvent. Trop souvent aux dires de Jeanne. Mais…"

Le garçon ferma les yeux et serra les doigts devant sa bouche. Javert s'assit à ses côtés, se rappelant tout à coup avoir joué une scène similaire avec Julien du Romarin.

Il n'était pas bon à cela, consoler les gens. Il souffla, prudemment :

" Vous aviez besoin de réconfort avec la maladie de votre grand-mère, c'est compréhensible."

Cela fit rire amèrement le garçon qui s'écria :

" Si mon grand-père était là, je serai enfermé à la Bastille pour m'apprendre à vivre. Six mois de cellule m'auraient remis les idées en place.

- Il l'a fait ?

- Non, mais cela aurait été son genre. Mon grand-père n'était pas...un homme sympathique."

Un sourire, petit, petit, mais néanmoins présent, embellit les traits du marquis. Quinze ans et premier amour ? Il avait encore une vie devant lui ! Javert songea à Durand et à Werther et s'inquiéta.

Le jeune garçon semblait épuisé et désespéré.

" Donc cette nuit Jules était avec vous. Et ensuite ?, reprit le policier.

- Nous nous sommes disputés. Je ne voulais pas vous parler de nous...ni de la sorcellerie. J'ai bien eu du mal à parler de la carte au chef de la Sûreté. Je me suis senti tellement...ridicule…

- Il s'est levé en colère et a foncé tête baissée dans l'escalier.

- Jules connaissait très bien cet escalier. Il avait l'habitude de le monter et de le descendre dans la nuit. Nous devions être discrets. Un seul témoin…"

Javert ne dit rien, mais il était évident que toute la maisonnée le savait, du frotteur à la dernière des chambrières. C'était la première confidence lascive que lui avait faite le cocher.

" Donc il est arrivé au-dessus des escaliers, inattentif, et quelqu'un l'a poussé.

- Un meurtre… Mon beau Jules a été tué. Je voudrais découvrir le meurtrier et le tuer de mes propres mains."

Le marquis serrait les dents et la rage le prenait maintenant. Javert fut content de le voir réagir ainsi. Mieux valait la colère que le désespoir !

Mais cela ne dura qu'un instant… Il allait falloir du temps pour que la tristesse s'apaise.

Le policier se releva et se prépara à partir.

" Deux choses encore, monsieur le marquis.

- Oui ?"

Le jeune garçon le regardait, les yeux brillants à nouveau de larmes.

" J'ai besoin d'avoir le droit de quitter la maison quelques heures. Si on vous interroge, vous êtes d'accord.

- Très bien.

- Et je vous promets de venger la mort de votre ami et de sauver la vie de votre grand-mère !"

Un regard moins perdu et un sourire incertain, le marquis se redressa.

" Vraiment ? Mais comment ?

- Pour vaincre la sorcellerie, il suffit de faire appel à la magie !"

Et Javert désigna la carte avant de quitter la chambre. Il hésita à retourner voir la lingerie. Il préféra quitter le plus rapidement possible la maison.

Il avait un homme à aller voir et quelque chose à récupérer dans son appartement de la rue des Vertus. Quelque chose qu'il n'avait pas vu depuis des années.

Sur l'autorisation du marquis, alors que M. Legrand regardait sa maison tourner sens dessus-dessous, le jardinier eut le droit d'emprunter la voiture.

Du jamais vu !

Fraco tardait à revenir. L'après-midi s'allongeait et il devenait difficile d'ignorer l'inquiétude. De plus en plus difficile.

Les travaux progressaient vite, et bientôt Valjean allait devoir déplacer l'échafaudage du côté opposé de la serre.

Il avait vu peu de chose depuis ce mirador de fortune : les deux soubrettes s'étaient amusées dans un coin éloigné du jardin avec les vêtements de la Marquise. Ce fut amusant de regarder à nouveau jouer des enfants et presque entendre leurs rires. Comme lorsqu'il habitait le couvent. Seulement, les jeux des deux soeurs étaient bien différents. L'aînée, plus effrontée, posait les jupons de madame la marquise, fraîchement décrochés de l'étendoir, sur son tablier et levait le menton pour affecter les manières d'une grande dame ; tandis que sa jeune soeur se défaisait en révérences et poses ridicules destinées à montrer sa soumission... Jusqu'à ce que sa grande soeur détourne le regard. Alors, elle lui adressait de superbes pieds de nez.

Puis une femme assez large et trapue apparut près des deux fillettes et ce fut la débandade. La femme dut les gronder car les éclats de rire disparurent.

Deux autres femmes firent leur apparition. Ce devait être les bonnes, Claudine et Jeanne, et la lingère, Gervaise.

Elles portaient de lourds paniers certainement remplis de linge destiné à être lavé et étendu à sécher à l'arrière de la maison.

Valjean ne les avait aperçues qu'en coup de vent. Sauf bien entendu la "fiancée" de Javert. Jeanne, une jolie blonde qui souriait tandis qu'elle bavardait avec sa collègue. Claudine, une belle brune plantureuse qui devait faire tourner toutes les têtes masculines des environs.

Les femmes devaient aller étendre les draps sur les cordes situées au soleil, loin de la maison.

Gervaise, la lingère, était plus âgée et nettement moins jolie que ses collègues.

Elle se chargea avec célérité des robes et des jupons de madame que les jeunes coquines avaient laissé tomber sur le sol.

Ce soir, Marinette et Louison allaient se faire gronder.

Et pourtant…

Ces jeux étaient la seule véritable preuve de vie dans cette maison qui se mourait au rythme de sa maîtresse.

C'était drôle, c'était innocent...et cela lui avait aussi rappelé Cosette au vieux bagnard.

Valjean observait les femmes travailler et songeait à sa fille.

Comment Cosette se portait-elle ? Est-ce qu'il lui manquait ? Est-ce qu'elle serait en colère après lui, cette douce colère qui la faisait bouder comme une enfant ? Et que pouvait devenir l'usine, depuis si longtemps sans lui ? Que devenaient tous ceux qui dépendaient de lui...

Tremper le pinceau et continuer. Regarder. Tremper le pinceau.

Legrand, aussi collet monté qu'à son habitude, était descendu à la cave à deux reprises en une heure, et chaque fois en était revenu avec quelque chose sous le bras. N'y avait-il pas une entrée par la cuisine ? Et dans ce cas, pourquoi ne s'en servait-il pas ?

Tremper le pinceau, peindre, surveiller.

Maurice avait l'air saoul. Cette canaille se préparait à pisser au pied d'un marronnier. Ce n'était pas l'affaire de Valjean... S'il avait choisi les buissons ou les oeillets, alors là il serait descendu de l'échafaudage pour l'attraper par l'oreille.

Tremper le pinceau... Surveiller.

Madame Vervins lui faisait signe de la fenêtre de la marquise. Des gestes qui le pressaient sans équivoque à se rendre sur place.

Valjean descendit de l'échafaudage et s'approcha de la maison, mais la Vervins n'allait pas se rabaisser à lui parler de la fenêtre. Au lieu de cela, elle pointa discrètement du doigt les volets, que Valjean n'avait pas encore réparés, et lui fit signe de monter.

L'ancien bagnard acquiesça puis montra d'un geste dépourvu de finesse son tablier crasseux à la femme de chambre.

Elle hocha la tête à son tour.

De l'eau, du savon, des vêtements propres et un sécateur. Encore dix minutes pour parcourir un coin du jardin, quelques arrêts en cours de route puis Valjean se dirigea vers la porte de service.

Vervins avait quitté la chambre de sa maîtresse, laissant la porte entrebâillée, et le jardinier la referma davantage après qu'on lui ait intimé d'entrer.

La marquise était assise sur son lit. Il y avait quelque couleur sur ses joues émaciées, ou peut-être qu'elle s'était fait maquiller. Valjean n'avait jamais été doué pour trancher sur de telles questions.

Il avança dans la pièce presque sur la pointe des pieds, avec son chapeau de paille dans une main et un bouquet de roses fraîchement cueillies dans l'autre. Il avait réussi à donner une apparence harmonieuse au bouquet en entourant les roses d'hellébores et d'asparagus.

" Vous me gâtez beaucoup, Fau... Fau..., la Marquise fit de sa main un geste fatigué, qui ne fut cependant pas sans impatience.

- Fauchelevent, madame la Marquise. C'est un nom long.

- Et amusant.

- Ah ! Eh bien... on s'y habitue, madame.

- Vous n'auriez pas dû couper ces roses.

- Si j'en ai trop fait, je suis désolé, madame. Mais Monsieur le Marquis m'a dit que vous aimez les roses, et que leur odeur vous manque. J'ai choisi les roses les plus parfumées. C'est vrai qu'elles embellissaient le jardin, mais c'est vrai aussi que je suis le seul à m'arrêter pour les admirer... Je trouve que c'est du gâchis.

- Oui, vous avez peut-être raison. Cette pièce sent les médicaments et les vieilles femmes. Et après tout, il ne me reste plus longtemps pour profiter des roses...

- Excusez mon audace, Madame la marquise... J'ai cru comprendre que vous alliez mieux, et j'ai voulu vous faire plaisir."

Valjean saisit l'un des vases en verre sur la commode, comprima un peu les fleurs séchées déposées à son intérieur, puis versa le contenu dans l'autre vase. Quelques pétales décolorés tombèrent sur le parquet bien entretenu. Le jardinier regarda autour de lui, gêné.

" Ne vous inquiétez pas Fauchelevent, poussez les pétales vers le mur. Je suis sûr que cette coquine de Claudine a dû laisser de la sciure dans le coin, comme elle en a l'habitude. Quelques fleurs séchées ne sauraient être encombrantes."

Et, en effet, il y avait un petit tas de sciure de bois près du pied de la commode. Il n'y avait rien de bien extraordinaire à cela, mais ce fait indiquait que madame exigeait que sa chambre soit nettoyée à l'ancienne : en étalant de la sciure de bois et en la balayant ensuite avec une brosse douce. Cela impliquait aussi que Claudine faisait son travail à la hâte... Ou avec la tête dans les nuages.

" C'est un beau bouquet," marmonna la marquise.

Sa voix était faible, mais ses yeux brillaient comme ceux d'une jeune fille qui découvre encore le monde.

" Si vous le souhaitez, je peux vous faire parvenir d'autres bouquets, madame. Le jardin regorge de roses et d'oeillets.

- Oseriez-vous dénuder mon jardin, Fauchelevent ?, demanda la marquise avec un petit rien d'amusement dans la voix.

- Seulement si vous me l'ordonnez, madame la Marquise. Mais je pense que ces fleurs accomplissent mieux leur travail ici que nulle part ailleurs dans la maison.

- C'est vrai."

La femme lança un regard long et audacieux à Valjean. Elle marqua des pauses pour observer des parties de son anatomie qu'aucune autre femme n'avait jamais remarquées. A moins, bien sûr, qu'il ne l'ait jamais su. L'ancien forçat baissa la tête comme il l'aurait fait au bagne. Lorsqu'il leva les yeux, le sourire malicieux de la vieille femme avait disparu.

" Je pensais pouvoir encore me promener dans le jardin pour admirer les fleurs ; et je pense que j'aurais aimé le faire au bras de mon jardinier. Imaginez le scandale ! La pauvre Antoinette aurait inhalé toute sa réserve de sels d'un seul coup !"

Valjean sourit sans grande conviction. L'espièglerie de ces phrases cachait la profonde tristesse qui se logeait tout à coup dans le regard de la marquise.

" Mais cette éventualité est de loin la moins probable. Nous devons tous en finir un jour, Fauchelevent, car que cela nous plaise ou pas, la mort nous guette. Je devrais peut-être être raisonnable, au moins sur ce point.

- Permettez-moi de ne pas partager cet avis, Madame la Marquise. Et excusez mon hardiesse... Mais je suis un vieil homme et ce n'est pas ainsi que je vois les choses."

La vieille femme pencha la tête avec curiosité. Un homme de peine quelconque qui osait avoir une opinion personnelle et l'exprimer ?... Surtout lorsque cette opinion allait à l'encontre de celle de sa maîtresse ? Les jours étaient si mortellement ennuyeux qu'il valait peut-être la peine d'écouter ce farfelu.

" Parlez, Fauchelevent. Vous avez mon accord.

- Madame la Marquise, ce n'est pas à moi de donner mon avis... Un homme avec peu d'éducation et encore moins de lumières. Mais je suis aussi un homme qui a beaucoup vécu. Madame se résigne à tort. Il est vrai que nous devons tous mourir, mais il est également vrai que nous avons tous le devoir, avec l'aide de Dieu, de nous accrocher à la vie qui nous reste encore. Il est de notre responsabilité suprême de veiller à ce que nos proches nous survivent.

- Vous êtes impertinent, Fauche-peu-importe. Pensez-vous vraiment que je sois pressée de quitter ce monde ? Pensez-vous que je ne fais pas de mon mieux pour voir la prochaine aube, la prochaine saison ?

- Très franchement, non."

La marquise fit un effort surhumain pour se relever quelque peu sur ses oreillers. Elle en fut épuisée. Valjean résista au besoin de lui venir en aide : malgré tout, le temps était venu de porter le coup final.

" Si madame la marquise voulait bien faire les choses, elle veillerait à ce que son petit-fils ait le temps nécessaire pour achever sa croissance, et lui donnerait la chance de devenir un homme. Vous laissez un enfant à la tête de votre maisonnée et de votre fortune. C'est trop pour un si jeune garçon. Si madame la marquise avait à coeur d'épuiser toutes les possibilités, elle engagerait un garde malade... Quelqu'un qui saurait lui donner les doses exactes de médicaments, à la température requise. Quelqu'un qui saurait préserver efficacement les principes de ces médicaments...

- Antoinette s'en occupe !, souffla la vieille dame.

- Avec tout le respect que je vous dois, Madame la Marquise, c'est là que vous pourriez vous tromper. Madame Vervins est une vieille femme exténuée. Une femme qui n'a pas dormi depuis des semaines parce qu'elle vous veille, et qui pour cette raison n'a plus la force de vous donner les soins nécessaires la nuit. Une femme qui a de nombreuses obligations à remplir, en dehors de votre service personnel... Et puis, que sait-elle à propos des fioles qu'il faut protéger de la lumière, ou de ces autres qui craignent l'humidité ; de celles qui perdent de leur efficacité dès qu'on les ouvre ? Rien, madame. Tout comme moi.

- Une garde malade ayant à ma disposition ma femme de chambre ? C'est ridicule, monsieur. Admettre un étranger dans mon intimité ? Savez-vous de quoi vous parlez ?"

La femme se laissa retomber sur les coussins pour prendre une inspiration douloureuse. Elle leva un mouchoir pour essuyer la sueur qui s'était accumulée sur sa lèvre supérieure.

" Si seulement je pouvais voir mon Gilbert grandir !," dit elle au bout d'un instant.

La marquise était une vieille femme. Une noble de haute naissance, oui, mais aussi une grand-mère effrayée.

" Une sœur de la charité saurait faire le travail et saurait aussi être discrète.

- Je n'aime pas les nonnes...

- Madame... J'ai dû jadis confier une personne très chère aux bons soins des Sœurs de la Charité. Il n'y avait aucun espoir pour elle, à moins que Dieu ne nous accordât un miracle. Cela ne fut pas le cas. Mais lorsque la peine me prend et que je repense à elle... La seule consolation qui me reste est de savoir qu'elle a été entre des mains capables et douces jusqu'à la fin.

- Je vais y réfléchir, Fauchelevent... Maintenant, laissez-moi dormir un peu... Cela m'a toujours fatiguée que d'être contrariée…"

Ce fut dit avec un fil de voix, mais aussi avec un soupçon d'espoir. Bien que la femme ait fermé les yeux, Valjean s'inclina devant elle.

Il ne lui fallut que dix minutes pour réparer les volets : il lui suffit de déplacer avec précaution la chaise trouée, de la protéger pour que ses chaussures ne laissent aucune trace puis de serrer quelques vis.

Sur le chemin du retour, Valjean tomba sur la femme de chambre. Elle semblait très contrariée, mais c'était là son attitude habituelle.

" Avez-vous terminé, Fauchelevent ?

- Oui, Madame Vervins. J'ai aussi laissé les volets ouverts... Il faut que la colle finisse de sécher au niveau des joints.

- Encore une nuit sans pouvoir fermer les volets ?

- Je suis désolé, madame…"

Mais Antoinette Vervins ne l'écoutait plus. Elle s'était précipitée dans la chambre de la Marquise et, sans prendre la peine de fermer la porte, protestait contre la puérilité d'avoir perdu son temps à couper des roses et à faire un bouquet...

Valjean sourit... Il soupçonnait que Vervins ne se parlait pas à elle-même, et que la marquise ne partageait pas son avis.

Le chef de la Sûreté regardait le jardinier resté debout devant lui, les bras croisés et la mine sombre, avec un dédain visible...et une lueur amusée dans le regard.

" Un diseur de bonne aventure ? Voilà ce que je suis pour toi ?," fit la voix, fatiguée, de Javert.

Le policier n'avait même pas envie de crier. Il luttait depuis si longtemps pour faire oublier le gitan en lui… Il luttait en vain…

" Non, s'obligea à répondre Vidocq. Je ne te vois pas en train de prédire l'avenir dans les cartes.

- Alors, qu'est-ce que ceci ?"

Javert exhiba la carte et attendit la réponse. Vidocq se laissa tomber sur le dossier de sa chaise et croisa ses bras derrière sa nuque.

" Je me demandais si tu allais le découvrir.

- Un jeu ? C'était un jeu pour toi ? Le valet est mort, fit amèrement Javert. Je ne trouve pas ce jeu amusant.

- Crois-tu que cela aurait empêché le meurtre si tu avais su pour la cartomancie ?, demanda Vidocq, ennuyé de cette nouvelle.

- Je ne sais pas."

Javert était fatigué de la Sûreté et de son affaire. Il rêvait de retrouver son uniforme et son commissariat. Il frotta ses yeux avec force et Vidocq aperçut les bandages sur les doigts du policier.

" Comment vont tes mains ?, s'enquit Vidocq, consterné malgré tout.

- Utiles. Je ne pense pas que cela t'intéresse réellement."

Javert réagissait tel un chat sauvage, griffant et faisant le gros dos. Vidocq soupira de dépit.

" Je m'excuse pour ne pas avoir parlé du tarot. Je pensais que tu allais refuser l'affaire si tu avais su qu'il y avait de la cartomancie dans l'air.

- Pas faux, admit Javert. Mais je mérite mieux que ça."

Vidocq se leva et s'approcha de Javert, voyant se raidir aussitôt le policier. Oui, un chat ou un loup.

Cela amusa le chef de la Sûreté. Comme toujours.

" Et on peut savoir pourquoi tu es venu m'encombrer le cogne ? Vous avez réussi à faire crever le cactus, bande de manchots [incapable] ?

- Non, Valjean est aux petits soins pour lui. Mais j'en ai marre que tu me fasses des cachoteries, le Mec.

- Moi ?"

Et l'expression de Vidocq convenait à merveille pour jouer l'innocence bafouée.

" Je veux la liste des domestiques travaillant pour les deux victimes.

- Ha !, fit Vidocq, content de l'inspecteur. Tu commences à y croire à cet empoisonneur ?

- Je ne sais pas, avoua sèchement le policier. Mais je ne crois pas aux coïncidences !

- Mais je ne crois que cela soit un domestique, fit Vidocq en se frottant le menton avec un air méditatif. J'ai enquêté chez M. de Saintonge, ils sont tous de braves imbéciles. Des caves sans humour et sans ambition.

- Contrairement à toi ?," rétorqua Javert, mauvais.

Vidocq sourit.

Les deux hommes ne s'aimaient pas, ils avaient appris à se faire confiance, ils avaient appris à travailler ensemble mais on ne rattrape pas des années de bagne. Il n'y avait que Jean Valjean pour pardonner les coups de fouet et les nuits au cachot...

" L'ambition ! Cela a du bon Javert ! Regarde-moi !"

Javert serra les dents et acquiesça sans répondre. La colère était mauvaise conseillère.

" Et Valjean ?, reprit Vidocq, en s'asseyant, les fesses sur le bord de son bureau.

- Il fait de son mieux et c'est bien suffisant, répondit hargneusement Javert.

- Une nuit au secret, un passage devant un juge de mes amis et il pourrait être pardonné.

- Une grâce royale ?

- Non. Je ne pense pas pouvoir obtenir cela. Surtout avec un passé comme celui de Valjean, mais je peux lui obtenir un pardon.

- Putain ! Ne peux-tu pas simplement lui foutre la paix ? Il a une usine à tenir et tu… "

Javert se tut, conscient de parler trop et trop vite.

Vidocq observa le policier déguisé en civil devant lui et eut un sourire de loup.

" Tu t'intéresses beaucoup à ce fagot, Javert. Pourquoi ?

- Je vais te poisser ton bouconneur [empoisonneur] et je vais te coller ma démission.

- Encore ? Décidément, cela devient ta seule défense quand on parle du Cric !"

Et Vidocq se mit à rire, de son rire lourd et puissant.

Javert allait partir de la Sûreté, fâché contre lui d'être venu parler au Mec et d'avoir, une fois de plus, perdu le contrôle de sa langue.

Mais Vidocq fut plus rapide et saisit le bras de Javert. Le Mec ne souriait plus.

" Je vous ai accolés les deux car vous faites du bon travail. Tu es impulsif et brutal mais tu es loin d'être un con. Quant à Valjean, c'est une anguille, il sait se faufiler partout et jouer n'importe quel rôle. Vous avez été exceptionnels cet hiver !

- C'est pour cela que tu as été le chercher ?

- Oui, je le veux dans mon équipe ! Je ne suis pas homme à laisser perdre des talents.

- Valjean a payé de dix-neuf ans son "talent". Tu ne crois pas que c'est suffisant ?"

Vidocq relâcha le bras mais plissa ses yeux si malins pour demander :

" Pourquoi tu t'intéresses autant à ce fagot ? Si tu étais encore un cogne honnête, je dirais que tu veux le renvoyer au Pré, mais aujourd'hui...je ne sais plus que penser de toi.

- Le jour où je t'aurai collé ma démission, je me ferais le plaisir de te casser la gueule, le Mec.

- Pourquoi ? Tu lui dois de l'oseille ? Du chantage ? Qu'est-ce que le-Cric a qui lui donne tant de pouvoir sur toi ?

- Il m'a sauvé la vie."

Vidocq haussa les épaules, l'air de dire "la belle affaire".

" Je ne suis pas homme à renier mes dettes. Je lui suis redevable.

- Décidément, Javert, tu devrais être prudent ! A force de promettre ta vie à tout le monde, tu auras du mal le jour où il faudra payer l'addition.

- Plaît-il ?

- Te voilà redevable de ta vie à M. Chabouillet et à Jean Valjean. J'aimerai beaucoup être le prochain sur la liste."

Vidocq se mit à rire et Javert lui jeta, les dents serrées :

" La prochaine fois, ce sera peut-être toi qui me seras redevable, Vidocq.

- J'attends de voir cela, l'argousin !"

Et le rire profond du chef de la Sûreté résonna à nouveau alors que Javert quittait le 6, rue Petite-Sainte-Anne, pas beaucoup plus avancé qu'en arrivant.

Avant de partir, le policier se frappa le front et se traita de jobard, il avait oublié d'insister sur l'importance de la liste des domestiques. Il espérait y trouver un transfuge. Après tout, Masson avait connu différentes maisons, Gervaise aussi…

Même s'il était quasiment certain que quelqu'un d'aussi intelligent que Vidocq avait dû vérifier avec soin les listes avant que lui-même y pense seulement.

Rue des Vertus, Javert mit quelques temps à fouiller dans ses affaires...avant de retrouver quelque chose de son passé.

Quelque chose que mille fois il avait failli jeter au feu durant toutes ces années.

Entre-temps, Jean Valjean empruntait les couloirs encombrés destinés à la domesticité pour atteindre la sortie sans passer par les salles réservées aux maîtres. Il n'était pas bien difficile de s'y orienter, mais l'obscurité les rendait sournois. Pourquoi se soucier d'éclairer des couloirs où l'on pouvait se fendre la tête alors que les blessés potentiels n'étaient que des serviteurs ?

Louison, l'aînée des filles de cuisine, le surprit au tournant d'un recoin. Valjean espérait que les ténèbres avaient caché un sursaut qui risquait de sembler indigne.

" Monsieur Fauchelevent, dépêchez-vous ! Madame Honorine vous cherche depuis une heure et vous nous rendez fous, ma sœur et moi !

- Vous me cherchiez ?

- Courez, courez ! Ma soupe au choux va brûler !"

Valjean fit ce qu'il put. Sa physionomie faisait de lui un coureur modérément rapide sur de très courtes distances, mais pas un coureur ayant de l'endurance. L'âge n'avait pas amélioré les choses.

" Loué soit le Seigneur notre Dieu !"

Honorine, la cuisinière, accueillit l'ancien forçat en levant les yeux au plafond puis en joignant ses mains en prière.

Valjean n'eut même pas le loisir de remettre en question son attitude avant que la porte menant au cellier ne se mette à trembler sous des coups de poings terribles.

" Laisse-moi sortir d'ici, espèce de démon !, criait une voix avinée.

- Legrand ?, demanda Valjean.

- Qui d'autre sinon ? Il a avalé deux bouteilles d'un trait ! Cela faisait longtemps que ça ne lui était pas arrivé... Des années, je dirais.

- Peut-être qu'il serait préférable de le laisser dormir là...

- Et le faire savoir du reste du service ? Non, monsieur ! Qui aurait alors autorité sur ce glandeur de Jacques ou même sur l'abruti de Maurice ? Nous devons l'emmener dans sa chambre et l'enfermer. Dès qu'il verra son lit, il sera incapable de résister à cuver son vin."

Valjean se gratta la nuque. Y avait-il un moyen de faire ce qu'Honorine demandait sans que personne ne soit blessé ?

Il se plaça devant la porte du cellier, les jambes écartées, torse et membres fléchis.

" Ouvrez et écartez-vous tout de suite, madame. Ah ! et faites sortir les petites de la cuisine."

Les filles de cuisine ne se le firent pas répéter. Louison eut toutefois le réflexe d'enlever la marmite du feu, tressaillant sous le vacarme que causait Legrand. Dès que les jeunes filles disparurent, Honorine se prépara à faire jouer la clé dans la serrure puis jeta un dernier coup d'œil sur Valjean.

Il lui fit un signe de la tête... Alors la femme ouvrit la porte puis ferma les yeux.

Cela revint au même que d'ouvrir un toril.

Aveugle, sourd, insensible, Legrand se rua en avant... Il chargea Valjean.

Mais le bagnard était prêt. Il se pencha pour mettre en avant son côté droit puis profita de l'élan de Legrand pour le charger de force sur son épaule. Alors il se redressa et bloqua ses longues jambes pour éviter les coups de pied que le maître d'hôtel, qui avait paniqué lorsqu'il avait senti le sol disparaître tout à coup sous ses pieds, avait commencé à lui envoyer. Mais l'impact, et le fait que le jardinier l'avait plaqué par la taille, ne semblaient pas avoir fait du bien à l'estomac du maître d'hôtel. Il ne lui fallut qu'un instant pour être en proie de bruyants hauts-le cœur, et encore moins pour arroser Valjean de vin rouge mal digéré.

" Sainte Mère de Miséricorde", s'exclama la cuisinière, horrifiée, alors que l'ancien forçat s'engageait dans le couloir qui desservait les quartiers des domestiques.

Dès que Legrand fut allongé sur son matelas, tout se passa en douceur. Valjean aida la brave femme à débarrasser le maître d'hôtel de sa redingote et de sa cravate. Alors qu'elle rapprochait le pot de chambre de la tête de lit, le forçat lui ôta les souliers.

Legrand avait cessé de se débattre et regardait, l'air ahuri, son nouveau valet de chambre. Puis il eut de la peine à rouvrir ses paupières. Puis il lança un ronflement...

Valjean profitait pour regarder autour de lui. La seule chose digne de mention dans la chambre du maître d'hôtel étaient les dessins, assez jolis, qu'il avait accrochés au mur. L'un figurait une femme avec son enfant assis sur les genoux ; l'autre, une demoiselle blonde vue de dos qui pouvait être n'importe qui, mais dont Valjean suspectait l'identité... Un homme surprenant que ce Legrand... Mais le galérien avait d'autres chats à fouetter et ne tarda point à reprendre son observation des allées et venues d'Honorine : tantôt amenant un chiffon trempé d'eau fraîche, tantôt fermant les volets pour protéger l'intimité de l'homme. Arriva le moment de partir et Honorine prit le grand trousseau de clés de Legrand, ferma la porte à double tour et laissa tomber les clés dans l'une des poches de son tablier.

" Vous devriez me donner vos vêtements dès que possible, monsieur, pour que je les fasse tremper. Autrement, il sera impossible de faire sortir la vinasse du tissu."

Valjean fit demi-tour. Gervaise, la lingère, avait passé la tête hors de sa chambre et le regardait de ses grands yeux craintifs.

" Vous êtes très gentille, madame. Je vais me changer tout de suite... Bien que je ne sais pas si je devrais...

- C'est mon travail, monsieur Fauchelevent, ne vous gênez pas. Mais vous pouvez toujours jeter vos hardes, si vous préférez. Je ne m'en plaindrai pas !"

Cela étant dit, la femme adressa un petit sourire complice à Honorine puis disparut de nouveau dans sa chambre.

Une femme farouche en effet, elle ne resta pas pour bavarder. Honorine devait en avoir l'habitude, elle ne le releva pas et servit le repas aux hommes.

Le dîner fut une étrange affaire cette soirée-là. La cuisine sentait le vin aigre et il y avait des chaises vides autour de la table.

" Où est Legrand ?, demanda le cocher.

- Malade. Il dînera dans sa chambre.

- Vous le traitez bien, ce tordu. Si seulement vous traitiez Maurice de la sorte, je ne dirais pas !

- Pour autant que je sache, Maurice est ivre, pas malade, répondit sèchement la cuisinière.

- Oui, oui... Exactement ce que je disais," reprit Jacques Masson tout en clignant de l'œil à Javert.

Puis le cocher jeta tout haut après avoir goûté la soupe.

" Pouah ! De la soupe aux choux ?! Mais c'est pas possible ?! Je comprends leur "maladie" à tous, je vais faire pareil tiens ! Je vais me porter malade et aller bouffer au rade [café] le plus près.

- Tais-toi Jacques ou je te chasse de ma cuisine !," grogna Honorine, rouge de colère.

Le silence retomba dans la cuisine...pour peu de temps… Honorine leva les yeux au ciel avec agacement.

" Et Fauchelevent, donc. Il est passé où ?, demanda à son tour le policier, masquant savamment son inquiétude.

- Il a eu un contretemps. Il dînera plus tard.

- Allons, Verjat... un peu de patience... Non pas qu'on puisse faire de reproches à l'homme s'il décide de te fausser compagnie, dit Jacques.

- Fi donc ! Ce vieux têtu n'a toujours pas compris que la vie est courte."

Javert endura les regards désapprobateurs que lui adressa la société, même le cocher, avec l'assurance que confère la pratique.

Plus tard, Javert coinça le cocher pour fumer une pipe en sa compagnie et lui demanda, l'air de rien :

" On peut dîner ailleurs, vrai ?"

Le cocher, avec une moue amusée, répondit :

" Si tu te fais choper par Legrand, tu es bon pour l'amende. Mais sinon, tu peux tenter le coup. Maurice est facilement achetable. Une bouteille de vin et un peu de Rême [fromage] et il fermera sa gueule."

Il faisait chaud et lourd, même sous la lune et les étoiles. Javert n'aimait pas l'odeur de sueur qui lui collait à la peau. Il rêvait de bain et de savon. Travailler comme un forçat signifiait aussi puer comme un forçat.

" Tu as pensé te faire une soirée au bordel ?, demanda directement le cocher, intéressé.

- Pourquoi ? Tu veux en être ?

- Je dis pas non. Il y a longtemps que la petite Claudine ne s'est pas montrée gentille.

- Elle en a l'habitude ?

- Je te l'ai dit, François ! La petite a le feu au cul. Mais tu as choisi la blonde. Dommage pour toi !"

Javert fut obligé de rire pour plaire au cocher. Avant de quitter le jardin et de retourner dans ses pénates.

Valjean ne se rendit à la cuisine que lorsqu'il fut sûr que les femmes avaient fini leur dîner. Comme il l'avait prévu, il ne restait plus qu'Honorine et ses deux jeunes aides dans la pièce. Les filles nettoyaient pendant que la cuisinière faisait mariner un beau morceau de bœuf pour le lendemain.

" Je suis désolé d'être si en retard, madame. Je ne voudrais pas vous causer davantage de désagréments... Un morceau de pain et de l'eau fraîche suffiront amplement...

- Ne soyez pas ridicule, Fauchelevent. Et dites-moi si vous voulez que je fasse réchauffer votre soupe", répondit Honorine en montrant du doigt le service qui l'attendait encore sur la table.

Puis, pointant tout à coup le ballot que le bagnard tenait en main, elle ajouta :

" Et n'oubliez pas de mettre votre linge dans la bassine que Gervaise a laissée près de la porte. La chère âme s'inquiète de ne pas pouvoir sauver votre chemise."

L'ancien forçat mangea en silence, observant du coin de l'oeil le travail des trois femmes. L'une des jeunes filles baillait à répétition ; sa sœur s'empressait de l'imiter. Et la brave Honorine finit par perdre patience et les envoyer au lit.

Elle acheva de ranger la vaisselle puis mit à chauffer du café. La cuisinière se versa une tasse généreuse puis fit de même pour Valjean ; après elle s'assit à côté de lui pour la déguster.

" Qu'est-ce qui vous a retenu si longtemps ? Je veux dire, à part vous laver et changer de vêtements, bien sûr.

- J'étais en retard pour l'arrosage de la serre. Et les plantes ne comprennent rien aux imprévus...

- Certainement pas !"

La femme prit une gorgée de café et le savoura les yeux fermés. Valjean l'imita... et dut constater l'excellente qualité de la boisson. Il n'était tout simplement pas possible qu'il s'agisse d'une troisième infusion !

" Je compte sur votre discrétion, Fauchelevent. Concernant le café, mais aussi Legrand.

- Vous n'avez pas à vous inquiéter, madame. Je comprends la situation. Monsieur Legrand et vous avez des responsabilités qui... Ah ! Maintenant que je me souviens... Auriez-vous la gentillesse de me donner une pomme de terre ? Une petite pomme de terre, même vieillie... peu importe.

- Avez-vous encore faim ?, demanda la cuisinière, tout à coup indignée.

- Non, non. Je dois vérifier si le sol de la serre est trop acide. Et mettre une pomme de terre ouverte en contact avec le terreau est le meilleur moyen", mentit Valjean.

Honorine ne se hâta pas de finir son café... Lorsqu'elle le fit, elle sortit l'unique clé confiée à sa garde et ouvrit le cellier. Valjean la suivit, tenant une bougie.

" Cette pomme de terre fera votre affaire ?

- Sans aucun doute. Ah ! Madame, puisque nous y sommes, pourriez-vous aussi ouvrir la porte qui mène à la cave ? Je dois aller chercher davantage de peinture pour demain, mais je doute fort que Legrand puisse reprendre son service de si tôt.

- Je suis désolée, Fauchelevent. Ma clé n'ouvre que la porte du cellier qui fait face à la cuisine, mais pas celle du cellier qui mène à la cave. C'est une coutume très avisée établie par feu Monsieur le Marquis : quand elles arrivent, les filles de cuisine ne sont guère plus que des petites filles qui fouinent... Et dans la cave, il y a des dangers. Imaginez que l'une de ces petites sottes laisse les deux portes ouvertes en même temps et qu'un rat entre dans ma cuisine ! Ce serait la fin de ma réputation et de ma carrière."

Valjean sourit volontiers et pointa alors du doigt l'un des pièges éparpillés dans le cellier.

" Je vois que vous êtes en guerre contre ces sales bestioles... Êtes-vous en charge de préparer les mort-aux-rats qui se trouvent dans la cave ?

- Non, c'est le travail de Maurice. Pourquoi ?

- Parce que les boules ont séché et n'attireront point les rats. Elles sont à renouveler.

- Mon Dieu ! Legrand lui avait dit de le faire la semaine dernière. Saloperie de Maurice, vieux paresseux ! Et le connaissant, il faudra attendre encore dix jours pour qu'il se décide à le faire !

- Je peux le faire, si vous voulez."

Honorine s'empressa de mettre sur la table une tranche de pain et un morceau de lard rassis qu'elle coupa et écrasa grossièrement dans un mortier. Elle mélangea le tout, l'enveloppa dans un linge sale puis le tendit à Valjean.

" Nous n'obtiendrons pas grand-chose sans le poison, remarqua le bagnard avec un sourire amusé.

- C'est vrai, c'est vrai... Mais il est dans la cave. Savez-vous où Maurice range ses outils ?

- Je le pense, mais je ne peux pas en être sur. Je sais par contre où sont rangés les outils de menuisier.

- Ils sont sur la même étagère. Cherchez dans la planche du haut ; au fond, vous trouverez une boîte en fer blanc avec un rat dessiné sur le couvercle. C'est le poison.

- Alors, demain matin à la première heure, je m'occuperai de... Ah ! J'avais presque oublié que je ne pourrai pas accéder à la cave demain. Alors, ce sera pour après-demain.

- Non, pour l'amour de Dieu, non ! Tenez, tenez... Je vous confie la clé de Legrand, mais n'oubliez pas de me la rendre demain matin à la première heure."

Honorine tremblait lorsqu'elle lui remit la clé. Valjean regretta d'avoir provoqué sa crise de nerfs... Mais il ne put s'empêcher de sourire sentant le poids de la clé dans sa poche.

Cette nuit-là, alors que toutes les lumières de la maison furent éteintes, Valjean descendit à la cave et trouva le poison juste là où la cuisinière l'avait dit. C'était quelque chose de très peu impressionnant : une petite quantité de poudre blanche d'apparence inoffensive.

Un peu déçu, Valjean descendit de son marchepied et l'appuya contre le mur de manière très précise...

À la réflexion, il alla chercher un sac de sciure de bois et saupoudra soigneusement les quelques barres transversales et le dessus de l'escabeau.

Mais une fois le sac de sciure entre les mains, une idée saugrenue lui traversa l'esprit... Cette idée l'occupa pendant de longues heures.

En homme prévoyant, et bien qu'il ne l'aurait jamais avoué aussi quelque peu obsessif, l'ancien forçat avait pris soin de couvrir les fenêtres de chiffons pour que la lumière de son quinquet ne puisse pas jaillir à l'extérieur.

Pourtant, alors qu'il se trouvai près de la porte d'entrée et concentré à faire un double de la clé appartenant à Legrand - procédé pas du tout légal et encore moins élégant - en se servant de plusieurs feuilles de fer blanc destinées aux petites réparations du toit, des pinces coupantes et des limes qui abondaient dans la cave, le bagnard eut une frayeur qui le poussa à se cacher précipitamment derrière la plus éloignée des étagères et à retenir son souffle.

Quelqu'un s'était approché de la cave d'un pas si silencieux que le forçat avait pu à peine s'en apercevoir, et s'était arrêté devant la porte. Cette personne ne semblait pas disposée à partir... C'était comme si elle se tenait à l'affût.

Et Valjean avait oublié d'éteindre son quinquet.

Il ne lui restait que deux options : traverser les quelques mètres qui le séparaient de la lumière et l'éteindre, ou prier pour que l'intrus ne trouve pas sa cachette. Il choisit cette dernière.

Mais la personne en question se contenta de secouer la porte à plusieurs reprises, comme si elle voulait s'assurer qu'elle reste bien fermée, puis repartit.

Dès qu'il entendit le gravier craquer sous les semelles si prudentes de son visiteur furtif, Valjean se précipita vers la fenêtre la plus proche et souleva un bout du chiffon.

Tout ce qu'il put voir, ce fut une jupe sombre qui s'éloignait.

Honorine ?

Ou alors l'empoisonneuse ?

Ou était-ce une coïncidence que les deux fois qu'il avait aperçu quelqu'un se faufilant dans une pièce, cette personne était une femme ?

Tout à coup, l'ancien forçat s'aperçut qu'il n'avait pas pensé à vérifier si quelque faisceau lumineux échappait sous la porte donnant sur le jardin. Il pâlit.

Ce fut presque à l'aube quand Valjean retourna à la cabane. Fraco dormait profondément, mais le calme ne dura qu'un instant. Le vieux forçat en avait profité pour laver son visage et passer un coup de peigne à sa crinière rebelle.

" Tu m'évites et ensuite tu découches, traître ?

- J'ai aussi du travail à faire, Fraco."

Fraco se hissa sur les coudes puis lui lança un regard peu avenant.

" Et peut-on savoir à quoi tu travailles, mon cher ?

- Plus tard, après je te dirai tout. Je n'ai pas le temps maintenant : Honorine doit déjà être levée. Je dois lui rendre une clé. Ah ! Et je dois sortir aujourd'hui, alors essaie de me couvrir pendant mon absence.

- Honorine ? Tu t'intéresses aux heures de lever de la cuisinière maintenant ? Et tu vas me dire que c'est pour l'enquête je suppose..."

Javert se recoucha et replaça la fine couverture sur sa tête.

Il savait qu'il exagérait mais c'était plus fort que lui. Des années de méfiance et de suspicion ancrées en lui...seulement il n'aurait jamais pensé les voir se retourner contre lui...

Valjean envoya un regard interloqué à son amant, mais il ne releva pas. Il était bien trop pressé pour cela. Pressé au point d'oublier même de l'embrasser...

Entendre Valjean partir précipitamment pour rencontrer une femme, ignorer où il avait passé la nuit et à quoi...ou avec qui... , et ne pas même recevoir de baiser…

Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase.

Javert se leva et s'habilla avec un regard sombre et une humeur de dogue. Mais il se promit de travailler et de n'en rien montrer.

Ne devait-il pas faire confiance ?

Et apprendre à dominer sa nature brutale et méfiante. Sinon Valjean aurait vite faire de trouver qu'une femme lui irait mieux qu'un vieil inspecteur grincheux et jaloux.

La vie de madame semblait être aussi capricieuse que la dame en personne. Un jour, on la croyait au bord de la mort, le lendemain, elle pouvait descendre dans le jardin et discuter gentiment avec son petit-fils.

L'inspecteur de police n'était pas surpris de cet état de fait mais Valjean ne le comprenait pas. Un poison tuait, non ? Alors comment était-ce possible que la marquise soit encore en vie ? Ou que certains jours, elle soit si bien ?

Javert croisa les doigts et fit un cours sur la science des toxiques…tout en aidant Valjean à déplacer les plantes de la serre afin de poursuivre les travaux de restauration. Il était calme et ne montrait rien de ses sentiments bouleversés par la scène du matin.

" Il y a plusieurs façons de tuer par empoisonnement, expliqua le policier. Il y a même des empoisonnements involontaires.

- Involontaire ?

- Quand quelqu'un mange une ciguë, ce n'est pas toujours un meurtre. J'ai connu un cas en Provence dans mon jeune temps. Une mère avait laissé son enfant jouer dans l'herbe, tandis qu'elle cherchait des baies comestibles, l'enfant a mangé une cigüe, il en est mort.

- Comment savoir que c'était accidentel ?

- La mère n'avait plus que l'enfant. Elle est devenue folle de chagrin."

Valjean se tut et assimila ce que Javert avait dit. Puis le pinceau en main, les hommes se mirent à peindre en blanc de nouvelles traverses apparues derrière les pots déplacés.

" Donc, on peut empoisonner en une seule fois ou jouer sur le long terme.

- Tu as connu cela ?"

Un temps, on trempa les pinceaux et le policier avoua :

" Non, pas un empoisonnement à long terme. Mais j'ai vu des cadavres de personnes empoisonnées à la mort-au-rat. On a cru que c'était une fluxion de poitrine… La mort-au-rat tue immédiatement. Si le médecin n'avait pas eu de soupçons...

- Il y a de la mort-au-rat dans la cave.

- Là, ce n'est pas de la mort-au-rat mais du plomb qui est utilisé comme poison. Je crois ce que dit ce chimiste, le docteur Orfila.

- Donc la marquise est empoisonnée chaque jour ?

- Voilà ! Tu as compris ! Quelqu'un lui fait prendre du poison. Chaque jour...ou presque… Il suffit d'un jour sans poison pour que la marquise se remette. Donc sans poison, la santé de madame se restaurerait en quelques jours. C'est ce que dit le "Traité des Poisons" d'Orfila."

Javert se tut mais Valjean poursuivit sans relever le silence du policier :

" Mais comment l'empoisonneur peut lui faire prendre le poison chaque jour ?

- Une simple poudre blanche. Voilà ce qu'est la céruse de plomb… On dirait du talc."

Un instant, un battement de cil et Valjean jeta d'une voix trop forte :

" Merde ! Je crois que j'ai compris !"

On se tourna vers les jardiniers au travail. Le cocher jeta un regard surpris, le frotteur arrêta de nettoyer la calèche, le marquis qui poussait le fauteuil roulant de sa grand-mère les regardait, inquiet...et la marquise était choquée d'une telle incorrection.

Seule la femme de chambre jeta dédaigneusement :

" Que sont-ils encore en train de faire ces deux-là ?"

Ce qui résumait à merveille la pensée générale.

Javert fusilla de ses yeux clairs le forçat.

" Que diable t'arrive-t'il Jean ? Tu veux causer un nouveau scandale ? Alors demande Mme Vervins en mariage !

- La tisane de violettes !

- Comment cela ?

- J'ai cueilli des violettes et le lendemain la marquise était malade au point de faire venir le médecin. Et quand j'ai oublié, la marquise s'est remise.

- La violette, c'est un parfum fort. Surtout si on ajoute de l'alcool de prune dans la tasse.

- Je n'en ai pas cueilli avec tes fiançailles…, commença Valjean.

- ...et la voilà sur pied," conclut Javert.

Les deux agents de la Sûreté se regardèrent et un même sourire apparut sur leurs lèvres.

" Je crois Jean que Vidocq a raison sur nous. Et je suis dépité de devoir le reconnaître.

- Qu'a-t-il dit ?

- Nous sommes exceptionnels lorsque nous travaillons ensemble !"

Les deux hommes se regardèrent avec une envie de s'embrasser...peut-être trop visible. Javert baissa les yeux et chuchota :

" Un soir, je vais faire quelque chose que je ne pensais jamais faire de toute ma vie. Et je vais avoir besoin de toi pour être convaincant."

Valjean n'eut pas le temps d'avoir de plus amples informations, la marquise venait dans la serre en babillant avec son petit-fils, tandis que la femme de chambre affectait un visage d'un ennui profond.

Valjean voulut s'en aller mais Javert le retint. Les deux hommes se laissèrent tomber sur l'échafaudage, discrètement…

La marquise s'extasiait sur le jardin, sur les roses, sur l'écurie et son petit-fils était partagé entre la joie et l'inquiétude de la voir si volubile.

" Antoinette ! Vous croyez que la "Reine de la Nuit" a fleuri ?

- Je ne sais pas, madame.

- Il faut aller voir la "Reine de la Nuit" ! La Reine était si jolie avec sa fleur de vanille piquée dans ses cheveux et elle embaumait tout Versailles. Madame de Floranges détestait cette odeur, c'était si drôle de la voir sourire et mentir alors que la Reine passait près d'elle. Elle disait qu'elle adorait l'odeur de la vanille ! Alors qu'elle la détestait. Tu sais ce que Charles d'Artois a fait Gilbert ?

- Non, mère, s'amusait le petit-fils.

- Il lui a offert un plein bouquet de fleurs de vanille. Ce que nous avons ri !"

Le jeune garçon se mit à rire en effet. Un son qui faisait du bien à entendre dans cette maison attristée par la mort d'un domestique et la maladie de la marquise.

Mais les fleurs de la "Reine de la Nuit", malgré l'impatience de leur nouvelle maîtresse, ne s'ouvraient que la nuit. Valjean prenait grand soin du cactus de madame. Surtout que Javert s'intéressait beaucoup à la floraison.

Et tandis que la marquise se dirigeait vers la serre, on annonça un visiteur de qualité.

Quelqu'un que Valjean et Javert ne pensaient jamais rencontrer de toute leur vie.

Un homme de cinquante ans vêtu d'un costume luxueux et portant des cheveux blancs du plus bel effet. Un bel homme malgré ses cinquante ans. Fin et racé.

Il rendait une visite de courtoisie à la vieille amie de sa mère, la marquise de Bassemcourt.

Car sa mère avait été une amie de la marquise et en même temps une amie des plus intimes de la reine Marie-Antoinette. Les deux femmes s'étaient côtoyés sous les dorures de Versailles et avaient connu les mêmes drames sous la Révolution.

Il s'agissait du prince de Polignac, fils de la duchesse Gabrielle de Polignac.

Le prince et ministre d'Etat savait la marquise de Bassemcourt malade et souhaitait lui rendre hommage.

Marie-Adeline de Bassemcourt, maîtresse de Fouché, tolérée de ce fait par les Montagnards, avait longtemps veillé sur la carrière de Jules de Polignac et apporté son soutien lorsque les temps étaient durs pendant la Grande Révolution.

Le prince de Polignac, aide de camp du comte d'Artois, devenu ministre des affaires étrangères et président du conseil des ministres de Charles X, n'était pas homme à renier ses amitiés et ses protecteurs.

Surtout en mémoire de sa regrettée mère…

Donc, pour accueillir l'important visiteur et patienter à la fraîcheur jusqu'à la tombée de la nuit, la marquise fit installer la table et le thé fut préparé dans la serre. A portée des yeux et des nez.

Les deux jardiniers étaient bien cachés mais pas invisibles. On aurait pu les voir en les cherchant. Seulement oublier les jardiniers semblait une manie ! Les deux hommes surent se faire discret en restant bien accroupis.

Puis, voyant arriver son ancien protégé, la marquise tendit les mains en direction du principal ministre de Charles X. Elle le fit avec le sourire et la candeur d'une jeune fille de dix-huit ans.

" Mon cher Jules… Tu te fais rare ! Viens donc m'embrasser !"

Un sourire, petit mais néanmoins présent, tandis que le ministre se penchait sur la vieille main ridée et l'embrassait avec douceur.

" J'ai appris votre indisposition, madame, souffla la célèbre voix soyeuse et agréable du prince de Polignac.

- La vieillesse, mon cher Jules. La vieillesse tout simplement.

- Allons madame, se moqua gentiment le prince. Vous êtes encore de prime jeunesse.

- Cher Jules..."

La marquise souriait et ne laissait pas partir la main du prince. Elle le regardait, si heureuse de le voir.

Un bonheur de retrouver l'enfant qu'elle avait connu durant les temps si lointains de Versailles puis en adolescent perdu dans les drames de la Terreur… Émigrer… Jules de Polignac était devenu un homme, déjà âgé aujourd'hui, mais les années passaient si vite.

" Comment se porte Maria-Charlotte ?

- Elle se porte à merveille, madame.

- Tu as bien fait de te remarier, Jules. Ta mère en aurait été très satisfaite, une Choiseul ! Un beau nom ! Même si elle est née Parkyns."

Polignac acquiesça sans rien dire. Il en était ainsi de ces grandes familles, on se mariait pour le nom, pour la fortune, pour le pouvoir mais rarement pour l'amour.

" Et ton petit Ludovic ? Il était souffrant il y a quelques semaines.

- L'hiver a été dur pour lui, admit le ministre d'Etat, attentionné. Mais il est mieux."

Car il ne fallait pas oublier que ces ministres d'État, ces grands hommes politiques étaient avant toute chose des hommes ! Des maris, des fiancés, des pères, des frères, des veufs…

Le prince de Polignac, remarié depuis quelques années après le décès de sa première épouse, avait deux fils encore jeunes mais dont la santé était fragile.

Mais qui le savait hormis les amis de la famille ?

" Dieu en soit loué ! Il faudra que tu m'amènes son médecin, il me sauvera peut-être."

Un sourire triste, la main de la marquise se glissa sur la joue du prince et, en privilège de vieille amie et de protectrice de la famille, la marquise se permit une caresse dans les favoris joliment entretenus et d'une douceur de velours.

" Tu ne dors pas assez Jules, fit la vieille femme, inquiète.

- Les temps sont durs, madame la marquise.

- Paris est en colère, ce n'est pas la première fois."

On se regarda dans les yeux et M. de Polignac baissa les siens. La dernière fois que Paris avait été en colère, la jolie duchesse Gabrielle de Polignac, amie, favorite et gouvernante des enfants de la reine Marie-Antoinette, avait dû fuir le pays pour s'en aller mourir en exil à Vienne.

Elle n'avait que quarante-quatre ans et Jules se retrouva sans mère.

" Oui, le peuple est mécontent.

- Mon pauvre Jules ! Je ne comprends pas ces êtres vils qui s'opposent à leur Roi. Ils ont déjà fait couler le sang du frère. Sont-ils tellement assoiffés du sang d'autre ?"

La marquise tremblait. Mais ce n'était pas possible de savoir si c'était de colère, de peur, de froid ou simplement de maladie.

" Non, reconnut le prince. Ils sont assoiffés de liberté."

A ces mots Javert et Valjean se regardèrent, époustouflés. L'Etat n'était donc pas si aveugle que cela ? Mais alors comment expliquer la révolte qui grondait ?

" La liberté est leur excuse pour faire tomber des têtes couronnées !, cracha la vieille femme. Sa Majesté était un ange de douceur, je ne leur pardonnerai jamais d'avoir fait couler son sang sous la lame de leur monstruosité.

- Ma chère âme, sourit le prince, indulgent. Il y avait des raisons de se battre !

- Jules ! Comment peux-tu dire cela ?"

Scandalisée, la vieille marquise foudroya du regard le prince de Polignac, un homme de cinquante ans passés et qui avait déjà beaucoup vécu.

" Sa Majesté est attachée au droit divin. J'ai personnellement participé à la préparation de son sacre. Mais je crois que Charles d'Artois a eu tort d'insister sur cela…

- Jules ! Tu as trop vécu avec des Parlementaires ! Si ta malheureuse mère t'entendait !

- J'ai vécu en Angleterre les plus belles années de ma vie, madame. La monarchie constitutionnelle est la meilleure des solutions.

- Dieu ! Jules !"

Nouveau regard partagé. Javert haussa les épaules à la question muette de Valjean. Non, le mouchard ignorait cet état d'esprit chez le ministre. Peut-être aurait-il fallu le rencontrer en personne au lieu de trahir allégrement avec Chabouillet et ses 221 comploteurs du Parlement ?

Le ministre accepta avec un sourire poli la tasse de thé apporté par une Claudine, plus belle que jamais, dans une tenue propre et le visage légèrement maquillé.

" Je sais, madame. Mais j'ai réfléchi. Le droit divin des rois est une réalité mais il faut avancer avec son temps ! La Révolution a forcé le monde à avancer ! Charles X veut faire marche arrière…"

Polignac secoua la tête.

Il se souvenait avec acuité des colères noires qui prenaient son ami et camarade de combat, Charles d'Artois, lorsque les deux hommes osaient évoquer le droit divin. Charles X avait du mal à voir l'évolution de la société, Polignac comprenait très bien les visées du peuple.

Mais il n'était que ministre d'Etat !

" Les journaux sont horribles contre vous, monsieur le ministre, fit respectueusement le jeune marquis, hypnotisé par l'imposant personnage assis à leur table.

- C'est le danger, sourit Polignac, avec une bienveillance teintée d'amertume. Il ne faut pas que le peuple jouisse d'une liberté de la presse sans limite ni mesure. Le peuple manque de recul et de connaissances pour comprendre ce qui est bon pour lui."

Puis, ajoutant cela avec un bref mouvement de menton, rempli de dédain :

" Et tous les grands ministres d'Etat ont eu leur caballe ! Même monsieur de Voltaire a admiré le cardinal de Richelieu tout en le brocardant.

- Tu serais magnifique dans une tenue cardinalice," remarqua la marquise en souriant, amusée.

On se mit à rire.

Un son bien venu et si rare sous les frondaisons de la maison Bassemcourt.

" Et la prise d'Alger est un joli succès, monsieur, reprit le jeune marquis.

- Qui nous a valu l'aliénation de l'amitié anglaise, soupira Polignac. Mais si cela peut redresser l'image de la France à l'étranger, alors on fera fi ! La France est un pays puissant qui mérite de retrouver la première place en Europe ! C'est celle qui lui est due ! Par la volonté de Dieu !"

Monsieur de Polignac s'échauffait, pour la première fois.

" Dieu a bien autre chose à faire mon cher Jules ! Regarde l'Ogre ! Il nous a fait monter si haut pour retomber si bas ! Ne faisons pas faire à Dieu ce qu'il n'a nullement l'intention de faire !

- Dieu soutient et protège le trône de France !, admonesta le ministre, ultraroyaliste, conservateur, et fervent chrétien.

- Oui, oui, Jules ! Je me souviens de Sa Majesté. Elle possédait un magnifique petit crucifix argenté autour de son cou. Surmonté d'un petit noeud."

La colère du ministre retomba en voyant comme toujours que l'esprit de la marquise dérivait vers le passé.

Vers ce Versailles qu'elle n'avait jamais vraiment quitté.

Il valait mieux laisser là le sujet de la religion, il y avait longtemps que la marquise avait perdu la foi.

Il avait fallu la mort sous la guillotine de toutes ses amies ou alors leur disparition en exil… Il avait fallu la Terreur et la création de cet Être Suprême venu remplacer officiellement Dieu par ce monstre de Robespierre.

Il avait fallu le décès de ses enfants et de son mari, la disparition de son dernier amant, le ministre Fouché.

Oui, il avait fallu de nombreux drames pour que la marquise perde la foi…

Mais elle embrasserait une dernière fois le Christ le jour de l'Extrême-Onction et elle confesserait les péchés que lui demandera son confesseur...

Le prince de Polignac respecta le silence de la marquise puis se tourna vers le jeune marquis. Il vit ses yeux rougis et en fut troublé, mais on ne pose pas de questions personnelles dans les grandes familles.

La marquise se l'était permise car elle connaissait Jules de Polignac depuis sa naissance. Elle avait vu l'enfant courir nu dans les jardins de Versailles et se tremper dans les fontaines du parc. Elle avait ri en compagnie de sa défunte mère en des temps plus heureux alors que la reine Marie-Antoinette montrait aux enfants de Versailles à quoi ressemblait un oeuf de poule !

" Et Gilbert ?, demanda le prince en désignant le jeune marquis. Encore quelques mois et je le fais entrer dans mon service ?"

Echanges de bons procédés, la marquise en fut enchantée. Elle allait mourir mais elle savait maintenant que son petit-fils ne serait pas abandonné à son sort.

" Ce serait bien. Les hautes charges sont un métier de choix ! N'est-ce-pas Gilbert ?

- Oui, mère."

Le marquis approuva. Que pouvait-il faire d'autre ? Et puis, Jules mort, il ne voulait rien d'autre que partir.

" Après le mariage avec Solange de Pézé, je te l'enverrai à Saint-Cloud, asséna la marquise.

- Alors après le mariage, nous lui trouverons une fonction à assumer," assura le prince.

Le marquis remercia avec effusion et Polignac hocha la tête, sans répondre. Il était naturel qu'on le remercie.

Et il était naturel qu'à son tour, il protège le petit-fils de la marquise de Bassemcourt.

Le prince de Polignac était resté une heure à discuter ainsi, en homme poli et attentionné. Il avait serré la main ridée et douce de la vieille marquise.

La bonne de la marquise, madame Vervins, fut satisfaite de voir sa patronne s'en tirer plutôt bien. Pas de drame et des paroles plutôt sensées.

Mme Vervins restait silencieuse et muette, invisible près de la marquise.

Enfin, l'homme politique devait retourner à son devoir. Le prince de Polignac se leva et s'inclina respectueusement devant la marquise.

La vieille femme sembla désolée de le voir partir.

" Prends soin de toi Jules ! Et reviens me voir !

- Bien sûr, madame, assura le prince en souriant, séducteur.

- Tu ressembles tellement à ta mère, mon petit. Gabrielle était une très belle femme et elle t'aimait beaucoup, Jules.

- Merci, madame."

Un dernier baiser sur une main tremblante et un maître d'hôtel, empesé et impassible, accompagna le prince de Polignac jusqu'à la porte.

Devant laquelle attendait depuis une bonne heure la voiture du prince et ses chevaux de qualité.

Le visiteur de qualité parti, la marquise se laissa tomber sur son siège et montrer la fatigue.

Le soir était là.

" Voulez-vous vous recoucher, mère ?"

La marquise ne voulait pas retourner dans sa chambre qu'elle ne voyait que comme une prison. Elle allait mourir en ayant sous les yeux le même papier-peint fleuri et les mêmes rideaux de velours…

C'était à en désespérer. La marquise refusa mais la vieille femme était bien fragile. La visite l'avait épuisée.

Son petit-fils la couvait du regard et lui caressait la main.

" Une partie de backgammon, mère ?, proposa gentiment le garçon.

- Pas ce soir. Parlons plutôt de Jules. On m'a dit qu'il était décédé. Comment est-ce arrivé ?"

Et les yeux clairs du jeune marquis s'embuèrent de larmes. La marquise envoya sa bonne chercher une étole de cachemire quelque part dans la maison avant de poser la main sur celle de son petit-fils.

" Dis-moi Gilbert. Que s'est-il passé ?"

Le jeune marquis raconta le tragique accident de son valet et la marquise eut beaucoup de chagrin pour son petit-fils.

Elle souffla tout à coup :

" Tu sais comment ton imbécile de grand-père a survécu à la Terreur, mon chéri ?

- Le marquis n'en a jamais parlé.

- J'ai beaucoup aimé le comte Fouché.

- Pardon mère ?

- Sa mort en 1820 m'a beaucoup touchée."

La marquise se tamponna les yeux avec un geste un peu trop exagérée mais cela ne valut pas le regard horrifié de la femme de chambre qui revenait avec une étole de cachemire dans les bras.

" Madame, votre étole !, fit froidement Mme Vervins.

- Merci Toinette. Tu te souviens de Joseph Fouché ? Le ministre de la police du petit Caporal ?

- Oui, madame," répondit prudemment la femme de chambre.

Il y eut un regard entre les deux vieilles femmes qui ne pouvait pas être lu autrement que de pure haine.

" Et de son fils Armand ? Tu te souviens Antoinette ?, insista la marquise.

- Vous devriez vous recoucher, madame, rétorqua sèchement la bonne. Ce n'est pas ce soir que les fleurs de la Reine de la Nuit vont fleurir.

- Tu as raison, Toinette. Comme toujours. Retournons dans ma prison."

La marquise se retrouva dans le jardin, plongé dans la pénombre et son fauteuil était poussé par le jeune marquis. Son rire cristallin éclatait dans la nuit.

La femme de chambre était restée en arrière et les deux jardiniers, oubliés sur l'échafaudage, l'entendirent clairement s'écrier :

" Vieille bique ! Puisse cette maladie te faire crever !"

Avant de cracher par-terre avec une rage bien digne d'un forçat.

Découvrir le secret bien gardé de la femme de chambre ne demanda pas tellement de soins. Juste interroger Jeanne tout en buvant une tasse de café en tête à tête dans le jardin.

Aux yeux et aux vues de tout le monde.

Javert interrogea sa fiancée tout en lui caressant la main, tandis que celle-ci souriait à s'en faire mal à la mâchoire.

" On raconte que Mme Vervins a failli épouser un jeune noble à une époque de sa vie, mais que madame a fait rater le mariage.

- Pourquoi diable aurait-elle fait cela ?, demanda le policier.

- Jalousie ? Il paraîtrait que c'était un mariage secret."

Jeanne apportait une tarte aux prunes qu'elle avait cuisinée elle-même pour son fiancé.

" Vous êtes marié monsieur ?, s'enquit la fiancée.

- Non, répondit Javert. Qui aurait voulu d'un homme comme moi ?

- J'admets que vous faites peur. Mais si vous rasiez vos favoris et si vous essayez de sourire sans montrer vos gencives… Vous pourriez être agréable à regarder."

Cela provoqua l'étouffement de Javert. Il dut boire une longue gorgée de café brûlant pour avaler cette critique déguisée.

Sacrée petite Jeanne !

" Je ne plaisante pas monsieur !, se défendit la bonne. Gervaise dit que vous êtes pas pire que le cocher et Claudine dit que…"

Là, Jeanne se mit à rougir intensément. Cela déconcerta Javert qui se pencha en avant pour demander, amusé :

" Que dit-elle de moi ?

- Que vous devez être mieux bâti que ce connard de Masson."

Et ils partagèrent un rire qui fit sourire tout le monde, hormis Valjean.

Mais voilà. Malgré les confidences de la bonne qui lui apprit tout ce qu'elle savait des domestiques, le policier dut avouer qu'il piétinait.

Il fit un rapport circonstancié pour Vidocq qu'il transmit à Rivette lors de sa livraison suivante.

Des bulbes encore, mais aussi des plantes mellifères, pour attirer les papillons que madame la marquise aimait tant.

L'inspecteur Rivette ne sut rien des fiançailles de son collègue. Par contre, il tendit à nouveau deux lettres pour le policier.

Sur un clin d'oeil, il glissa :

"Il y en a une pour M. Fauchelevent. Quelqu'un s'impatiente après son père !"

Le Mec annonçait qu'il laissait encore une semaine au mouchard pour trouver le bouconneur mais qu'après il fermait le dossier. Il ne fit aucune mention de la liste des domestiques que l'inspecteur lui avait réclamée et Javert pesta contre cet oubli.

Il décida de faire une escapade le soir-même. Il avait absolument besoin de ces informations !

Pour Cosette, Javert transmit le courrier au vieux forçat, lançant l'air de rien :

" Courrier ! Me voilà descendu au rang de messager !

- Je ne me plains pas d'avoir un messager de ta trempe. Mes lettres ne sauraient être en de meilleures mains."

Puis Valjean sembla oublier le monde autour de lui en se perdant dans quelques lignes à la calligraphie serrée et ronde :

Père,

Vous me manquez. Mais je comprends que seules des circonstances exceptionnelles ont pu vous éloigner de l'usine et de moi. J'espère seulement que la situation, quelle qu'elle soit, se résoudra vite et favorablement.

Je m'empresse de vous rassurer en ce qui concerne l'usine : la production est toujours en hausse et il n'y a pas d'imprévus. Madame Léonie gère efficacement les équipes de travail, et Madame Durand s'occupe du reste.

Quant à moi, j'ai décidé de passer mes après-midi à examiner les comptes avec l'aide de Chavó et de Madame Rivette. Le temps est venu pour moi de prendre mes responsabilités, père. J'espère seulement que je ne ferai pas trop de bévues.

Monsieur Lambry transmet le bonjour à monsieur Javert. A vrai dire, je pense qu'il s'ennuie sans son seul adversaire de taille.

L'inspecteur me manque beaucoup trop. Les dîners sont tristes et solitaires sans vous deux.

Je vous envoie toute mon affection, père. Et aussi à monsieur Javert.

En espérant que vous reviendrez bientôt,

Cosette.

Valjean retourna la lettre à l'inspecteur. Il ne sut résister à la tentation de cacher les mains dans les poches et de regarder son amant lire de son air froid et indifférent.

" C'est bien la fille de son père", dit Fraco.

Sa voix sonnait étonnement douce.

" Je suis allé m'embrouiller avec une famille de sentimentaux," ajouta le policier sans regarder Valjean en face.

Javert s'éloigna en secouant la tête tandis qu'il pliait le billet avec soin. Dans n'importe quelle autre situation, ces quelques mots auraient suffi à illuminer sa journée, mais aujourd'hui, Javert avait des raisons de détester sa chance. Valjean finit d'empirer les choses en le hélant doucement.

" Fraco, je dois sortir maintenant. Je ne serai pas long. S'ils me demandent, dis-leur que je suis parti chercher du mastic pour la serre."

Une mauvaise journée. Elle avait mal commencé, sans baiser, sans gentillesse et avec une sourde appréhension. Avec les manoeuvres alambiquées du chef de la Sûreté qui le menaçait de clore l'enquête sans lui donner tous les moyens d'arriver à ses fins.

Et puis il y avait Jean Valjean...et Honorine...

Javert avait tellement de raisons de se sentir mal. Honorine était devenue très amicale envers le vieux jardinier. Elle lui apportait elle-même des plateaux avec des parts de tartes, elle lui faisait du thé, alors que c'était un produit de luxe… Elle souriait et passait toujours quelques minutes avec lui à discuter et à le regarder.

Javert voyait cela et serrait les dents. Méfiant, il espionnait du coin de l'oeil les bavardages innocents et travaillait encore plus durement au jardin.

Car il était redevenu jardinier à plein-temps.

M. Legrand évitait comme la peste de venir dans le jardin et de rencontrer les jardiniers. Pour l'instant, il devait s'avouer vaincu.

Mais malgré tout, cela restait une dure période pour l'inspecteur.

Un instant pour se changer les idées, le policier se permit une petite promenade dans le jardin, sous la fenêtre de la chambre de la marquise. Histoire de voir les travaux de Valjean et de se rendre compte du lieu de l'action.

Javert aimait voir les choses de lui-même.

Puis, il entendit des rires venant de l'arrière de la maison. L'inspecteur, curieux, s'y dirigea et se rendit compte qu'il n'était pas le seul à se tenir en plein soleil. Surtout sur ce côté de la maison, exposé au plein sud et situé à proximité du puits. Loin de l'aile de la maison où se trouvaient les chambres des maîtres.

Des bavardages, des rires, vite étouffés. On travaillait mais on essayait de rester discret.

C'était l'équipe de la lingerie.

Les deux bonnes et la lingère se chargeaient du linge. Madame étant alitée et souvent malade, il fallait laver ses draps plus souvent et les faire bouillir longuement. Pour retirer les taches de vomissure et de sang.

Le travail des lingères était ardu et fatiguant.

D'ailleurs, Javert les observa un instant s'affairer autour d'un large drap. Le tordant pour en retirer le surplus d'eau chaude et savonneuse. Avant de frotter, frotter...et battre le tissu.

Puis, lorsque tout était enfin propre, il fallait accrocher le linge sur la corde pour le faire sécher au soleil.

Le vent soufflait toujours sur Paris et cela ne prendrait pas longtemps avant que tout soit prêt à être repassé.

Javert eut honte de lui et de ses plaintes. Les femmes travaillaient durement et leurs mains étaient abîmées par l'eau et le savon. Rougies et pleines de crevasses.

Il le savait bien, il avait assez caressé les mains de Jeanne et sentit les callosités.

Un travail ingrat.

Voyant les deux bonnes s'affairer avec un drap trop grand, il s'approcha et se proposa pour les aider.

Claudine la brune et Jeanne la blonde sursautèrent en l'entendant parler. Avant de rire de concert.

" Vous devez plaisanter monsieur, fit Claudine, amusée. Un homme qui s'occupe du linge !

- François !, se moqua gentiment Jeanne. Retourne à tes plantations !"

Javert ne comprenait pas, il voulait sincèrement aider. Puis une voix douce se fit entendre dans son dos.

Il se retourna et découvrit le visage fatigué de la lingère. Gervaise.

" Vous devriez retourner au travail, , fit gentiment la lingère. Si M. Legrand ou madame Vervins vous voient sans ouvrage, ils vont se fâcher."

Ce n'était pas une jolie femme, c'était vrai, mais elle avait de remarquables yeux d'une couleur inhabituelle. Du violet ? Et des cils d'une longueur impressionnante.

" Vous avez peur d'eux, madame ?, se mit à plaisanter le jardinier.

- Ils sont capables de chasser les paresseux, fit la lingère, en frissonnant.

- Tu ne risques rien ici, Gervaise, lança Claudine en souriant d'un air rassurant. C'est une bonne maison !"

Javert regarda la lingère et se voulut agréable. Et intéressé.

" Vous avez connu d'autres maisons ?

- Oui, répondit simplement la lingère. Beaucoup de maisons et les bonnes places sont rares. Je tiens à garder la mienne !"

Cela conclut la conversation. Gervaise retourna à ses draps. Jeanne se permit un petit clin d'oeil pour son fiancé et Claudine lui assura qu'elle pouvait embrasser son homme en toute sécurité.

La jeune bonne était espiègle et taquine, elle fit rougir Jeanne et fuir Javert.

Il fallait retourner au travail et voir se finir cette journée de labeur…

Surtout que l'inspecteur de police sentait confusément que quelque chose lui échappait et il détestait cela.

En fait, le seul point positif de cette journée fut que ce jour-là, la marquise allait assez bien pour recevoir des visites. Après le prince de Polignac, ce fut l'ami et confesseur de la marquise, l'abbé Léonard, qui fut annoncé. Le prêtre fut content de visiter sa paroissienne et de discuter des Saintes Ecritures. Ils prirent le thé dans la serre que décidément la marquise adorait par ces temps-chauds. Il faisait frais dans la serre, grâce aux ouvertures judicieusement placées que son nouveau jardinier avait correctement restaurées.

Un homme intelligent et très attentionné.

La marquise y pensa un instant avant d'oublier pour se concentrer sur ce que disait son confesseur.

La femme de chambre levait les yeux au ciel, agacée devant le manque d'attention de sa maîtresse. C'était ainsi depuis une cinquantaine d'années.

" Dieu nous a fait le plus grand des cadeaux, madame la marquise, fit le prêtre en ouvrant ses mains, comme pour embrasser toute une assemblée.

- La beauté ?, fit la marquise, essayant de s'intéresser aux propos décousus de son visiteur.

- Non, madame, corrigea délicatement le prêtre. Le libre-arbitre ! Nous pouvons choisir de pardonner ou non ! C'est le plus beau des dons !

- Vraiment ? Ce n'est pourtant pas sa capacité à pardonner qui était le point fort de mon défunt mari.

- Madame !, souffla la femme de chambre.

- Madame la marquise a raison sur ce point, approuva joyeusement le prêtre. Le marquis était un homme bon et charitable. Il ne pardonnait que dans le secret de Dieu.

- Certainement. Tout comme sa bonté et sa charité ! Elles ne devaient se faire que dans le secret de Dieu."

Mme Vervins semblait à l'agonie et le jeune marquis était rouge de retenir son rire. Quant au prêtre, troublé, il se mit à boire son thé et à approuver le jardin, demandant même des nouvelles de cette fameuse "Reine de la Nuit" dont lui parlait sans cesse la marquise.

D'ailleurs, quelqu'un d'autre riait en mordant la manche de son vêtement de travail, il s'agissait de Valjean. Javert était trop loin pour avoir entendu, il aidait le cocher à refaire le toit de l'écurie.

La fin de ce jour fut l'occasion de revoir le maître d'hôtel sur le pied de guerre. La visite du prince l'obligea à quitter son antre.

M. Legrand avait repris du poil de la bête, on le voyait à nouveau arpenter la maison de son pas martial et il avait une dent contre le jardinier.

Le soir de ce même jour, Javert se retrouva encore seul à son tour dans la cabane. Il fut tellement inquiet pour Valjean, parti enquêter dans une maison où rôdait un tueur...que le policier se décida à s'entraîner à faire de la magie…

Et, avec dépit, il se rendit compte qu'il n'avait rien oublié des leçons de sa mère.

Même si elles ne l'avaient jamais concernées, elles n'avaient été que pour sa soeur…

Mariana récitant de sa petite voix chantante les enseignes et les atouts et leurs significations des cartes du Tarot...

Un gitan, né en prison, d'un galérien et d'une tireuse de cartes...

Que pouvait-on attendre de lui ?

Mais dès que le silence fut profond...l'inspecteur quitta l'abri de la cabane et disparut dans la nuit.

La loge s'ouvrit après quelques tambourinements discrets. Maurice le frotteur apparut en se frottant les yeux.

" Putain c'est toi Verjat ?! Qu'est-ce qu'il y a ? Madame est malade ?

- Non ! Je dois sortir !

- A cette heure ? Il y en a qui sont vraiment des putassiers [libertin, paillard] de première ! Je croyais qu'on pouvait pas faire pire que Masson !

- Ta gueule !, grogna Javert. Je te ramènerai un coup de ginglard ! J'ai une course à faire !

- C'est cela ! A d'autres ! Tu vas juste ramener une chaudelance [MST, blennoragie] à la Jeanne !

- Bon ! Tu me laisses sortir ou je t'en colle une ?

- La paix ! Je t'ouvre ! Tu gueuleras à ton retour !"

Et la porte du charmant hôtel Bassemcourt s'ouvrit pour laisser sortir Javert. La place du Palais-Royal était encore très passante, on allait et venait, sortant des restaurants, des cafés, des théâtres, des salles de jeu...ou d'une rencontre avec une prostituée…

Le policier ne perdit pas de temps.

Il se dirigea directement sur les locaux de la Sûreté.

A cette heure tardive, le Mec devait être chez lui, bien au chaud dans son lit avec son épouse, mais il y avait un gonze de permanence.

Javert se mit à marcher de son pas le plus rapide pour rejoindre la rue Petite-Sainte-Anne.

La chaleur n'avait pas diminué, il faisait lourd et chaud, un temps d'orage. Les étoiles étaient resplendissantes et illuminaient le ciel.

Une belle nuit pour une patrouille.

Au 6, rue Petite-Sainte-Anne, il y avait une lanterne qui indiquait l'entrée. Bien entendu, elle n'était pas rouge...même si certaines mauvaises langues de la Force prétendaient le contraire…

L'inspecteur Javert entra sans s'arrêter dans le bâtiment de la Sûreté, comme si l'endroit lui appartenait.

Et il se fit arrêter par un agent de Vidocq qui le regarda sans aménité.

" On passe pas le bourgeois ! Et on décline son bague [nom] !"

Javert leva les yeux au ciel mais il se plia respectueusement au protocole. C'était normal et il ne portait pas son uniforme de police.

Même s'il était évident que sa haute taille et ses favoris ne passaient pas inaperçus et parlaient pour lui.

" Inspecteur de Première Classe Javert. Poste de Pontoise.

- Raisons de la visite ?

- Le Mec est-il là ?

- Monsieur Vidocq est rentré chez lui. Il est tard, inspecteur !

- J'ai besoin d'accéder aux dossiers de la Sûreté."

Là, le préposé à la garde des locaux fut encore moins amical.

" Vous avez une demande officielle signée par votre commissaire en titre, ou à défaut, de la préfecture ?"

Javert n'avait plus envie de lever les yeux au ciel, il avait envie de claquer des poings sur le bureau de l'agent en face de lui.

Tout le monde connaissait la situation du poste de Pontoise ! L'absence chronique de son commissaire et Javert faisant office de succédané. C'était ainsi depuis des années, à de rares exceptions près.

Lentement, en se forçant à rester apaisé, Javert le rappela :

" M. Gallemand est en repos. A la campagne. Je peux me faire une autorisation si vous le souhaitez ?"

Question stupide ! Mais Javert aurait tellement voulu que l'agent accepte le compromis, rien que pour lui prouver à quel point il était idiot.

Cependant, Javert s'était rarement retrouvé face à un tel mur de bêtise.

" En l'absence de commissaire, il me faut l'autorisation de la Préfecture."

Et pour montrer que la discussion était close, le préposé retourna à son journal et à sa lecture.

Javert resta quelques instants à respirer.

Puis il reprit, le sourire aux lèvres :

" La Préfecture est fermée à cette heure.

- Évidemment !, fit le préposé en haussant les épaules.

- Je ne peux pas avoir ce papier ce soir.

- Hé bien, vous l'aurez demain."

Une nouvelle page de journal tournée et Javert vit rouge.

Il se pencha en avant et saisit le préposé par le col, le forçant à lever la tête pour le regarder dans les yeux.

" On va recommencer depuis le début. Et tu vas écouter attentivement !

- Inspecteur ! Lâchez-moi ou je me plaindrais !"

Mais le sourire de fauve fit blanchir l'agent de la Sûreté.

" Je suis l'inspecteur Javert, je suis sur une affaire du Mec. J'ai besoin d'un dossier qui doit se trouver dans vos archives. As-tu compris ?"

D'un mouvement habitué de la main, Javert étrangla légèrement le préposé en tournant son col. Juste un petit mouvement.

" Oui, inspecteur. Dite-moi quelle affaire ?

- Bien, nous nous entendons enfin."

Et la main du policier relâcha le col.

Le préposé, livide, se recula et remit de l'ordre dans sa tenue.

" Les affaires Saintonge, Gondi et Bassemcourt.

- Elles ne sont pas aux archives mais dans le bureau du chef.

- Comment le sais-tu ?

- M. Vidocq l'a dit. Ce ne sont pas des affaires classées, tout ce qui a trait à elles doit se retrouver sur son bureau.

- Hé bien ! Qu'attends-tu pour aller me chercher ce que je souhaite ?

- Oui, inspecteur."

Et d'une vitesse assez impressionnante, l'homme fila dans le bureau de Vidocq, dont il possédait une clé.

Et Javert se demanda si ce n'était pas une farce...ou si l'agent était un imbécile pour de bon.

Car soit le bureau du Mec était exceptionnellement bien rangé et classé, soit le Mec avait prévu le coup et s'en était amusé par avance

En effet, au bout de cinq minutes seulement, le préposé, rouge de honte, revint, une enveloppe dans les mains qu'il manipulait avec nervosité.

" Vous avez dit vous appeler inspecteur Javert ?

- Tu ne me reconnais pas ? Tu m'as l'air d'une flèche toi.

- C'est pour vous, inspecteur."

Et le regard inquiet, le malheureux agent tendit l'enveloppe à Javert qui poussa un juron en lisant le destinataire.

A l'attention de l'inspecteur Javert qui passera prendre

" Je ne savais pas, inspecteur. Monsieur Vidocq n'a rien dit…

- Paix !, fit le policier, fatigué. Je suis venu, c'est bon.

- Vous...vous ne direz rien au Mec ?"

Javert regarda l'agent. C'était un jeune homme qui devait débuter dans la Sûreté. Un ancien voleur peut-être ?

Une blague de Vidocq certainement. Peut-être le jeune n'avait jamais vu l'inspecteur en effet.

" Tu as commencé la Force quand le môme ?, demanda doucement Javert.

- C'est mon troisième jour, inspecteur.

- Bienvenu dans la Sûreté, collègue. On se reverra sûrement."

Javert salua et s'en alla...non sans avoir lancé au pauvre homme, inquiet.

" Je ne dirais rien au Mec. Mais dis-lui bien que le courrier est arrivé à destination.

- Je n'y manquerais pas, inspecteur," répondit le jeune agent, soulagé.

Il faisait nuit. Il faisait lourd.

Javert hésita à rentrer, il était tellement fâché contre Vidocq et ses petits jeux stupides.

Le policier décida de faire une petite promenade dans les rues de Paris. Dans les rues de sa ville.

La Seine lui manquait…

Sous un lampadaire, le policier ouvrit son courrier et parcourut les listes de noms… Une trentaine de noms bien classés dans un tableau. Madame de Gondi, Monsieur de Saintonge, Madame de Bassemcourt.

Et trois noms avaient déjà été entourés dans les trois listes :

Jacques Masson, Claudine Lebel, Gervaise Sertine.

Et ces trois noms étaient présents dans les trois listes.

L'un d'entre eux devait être l'empoisonneur.

Sous le tableau, la main de Vidocq avait tracé une petite phrase de sa jolie écriture pleine de déliés, affichant un orgueil incommensurable.

"J'ai déjà fait la chasse pour toi. Trois noms. Je n'ai pas les dates de départ et d'arrivée. A toi de chercher si tu y tiens ! Je ne pense pas que tu sois sur la bonne piste avec ces trois-là. Pas de raisons valables de tuer leurs patrons. Cherche ailleurs ! La famille proche peut-être ?"

Peut-être… Vidocq n'était pas un imbécile. Ce serait trop simple que l'empoisonneur soit un de ces trois-là. Mais la coïncidence était troublante…

Javert se retrouva sur le parapet du Pont-au-Change, non loin de la Préfecture et il regarda les flots de la Seine, brillant sous les étoiles.

Le policier songea, amusé, qu'il aurait dû venir demander une autorisation de la part du Premier Bureau, son patron, pour pouvoir accéder aux dossiers de la Sûreté.

Il aurait été bien reçu en pleine nuit...

Cela amusa Javert...

Valjean fit un dernier tour dans le jardin à la recherche de Fraco. Ce fut en vain. Alors, il ne put s'empêcher de l'imaginer caché derrière les clématites occupé en conter fleurette à sa Jeanne ; il ne put s'empêcher également de se traiter de vieil imbécile. Il rentra à la cabane, abattu, puis déposa son petit paquet sur l'oreiller de Fraco.

Des pets-de-nonne pour qu'il n'oublie pas tout à fait qu'il pensait à lui... Quel idiot ! Si seulement il avait pu revoir Fraco avant d'être forcé de repartir...

Résigné, il prit son crayon à mine de plomb puis gribouilla quelques mots sur l'emballage :

"Sois sans crainte."

J.

Honorine n'était pas seule dans la cuisine malgré l'heure tardive. Valjean l'entendait parler à quelqu'un qui répondait parfois à ses longues tirades par des monosyllabes. C'était une douce voix de femme qui répliquait lentement mais avec conviction.

Le bagnard gratta à la porte et attendit que Honorine, comme à son habitude, lui crie d'arrêter de faire l'imbécile et d'entrer une bonne fois pour toutes.

" Qu'est-ce que je t'avais dit ? Le vieillard a pris goût à mon café, dit la cuisinière à son interlocutrice ce soir-là.

- Chut, madame Honorine ! Il va vous entendre...

- Bah ! Il est inoffensif."

Puis, à vive voix, elle ajouta :

" Fauchelevent, arrêtez de faire l'andouille devant la porte, le café refroidit et l'eau de vie se réchauffe."

Valjean ôta son chapeau pour entrer dans la cuisine d'un pas hésitant. Comme lors des précédentes soirées, Honorine était assise devant une tasse de café fumante ; ce soir, en outre, elle avait auprès d'elle une petite carafe mi-remplie de liquide ambrée et un petit verre vide.

" Notre bonne Gervaise était intéressée à vous voir, Fauchelevent. En fait, elle vous a cherché toute la journée.

- Oh ? Bon... Pour tout vous dire, je la cherchais aussi. Je vous cherchais toutes les deux, en fait."

Le jardinier posa sur la table un petit paquet identique à celui qu'il avait laissé sur l'oreiller de Fraco, mais en plus grand.

" J'ai dû aller acheter du blanc d'Espagne et j'ai trouvé une boulangerie sur mon chemin... J'ai pensé que ce serait peut-être une bonne façon de vous montrer ma reconnaissance…"

Honorine se mit en quête d'un énorme couteau pour couper le morceau de ficelle qui attachait le le paquet. Les grosses taches rouges sur ses joues et sa démarche quelque peu chancelante rendirent Valjean suspicieux en la regardant manipuler la lame...

" Des pets-de-none ! J'adore ces beignets, Fauchelevent. Dommage qu'ils ne soient remplis que d'air... Mais l'on dit que l'important, c'est l'intention, non ?

- Madame Honorine !, la gronda doucement Gervaise.

- Bah ! Arrête tes pruderies, mon amie. Aucun d'entre nous n'en est à sa première jeunesse et nous savons déjà ce que c'est que d'avoir un coup dans le nez. Ce soir, c'est mon tour de l'avoir... et votre tour de me supporter."

Valjean dut étouffer un rire. Gervaise regarda la cuisinière de ses grands yeux tristes, mais ne souffla mot.

" Arrête de me regarder comme un hibou, Gervaise. Je ne suis pas ivre : j'ai toujours été comme ça, demande à François... ou à Fauchelevent, tant que tu y es.

- Je vous connais peu, madame. Mais je dois dire que la subtilité et vous-même ne faites pas bon ménage lorsque l'eau de vie s'en mêle.

- C'est peu dire !," rit la femme en lui servant du café.

Puis elle saisit l'un des beignets et se l'enfonça dans sa bouche. D'un seul coup. Un deuxième beignet prit le même chemin avant que Honorine n'ait fini d'engloutir le premier.

Gervaise en profita pour remplir à nouveau le verre de la cuisinière et verser un peu d'alcool dans son café. Puis elle poussa la carafe vers Valjean.

" Ne t'en donne même pas la peine ! L'ami Fauchelevent ne boit pas, dit Honorine.

- Jamais ?

- Un peu de vin au dîner. Mais rien d'autre," répondit le jardinier.

La lingère le fixa pendant qu'elle buvait. Ses étonnants yeux violets ne semblaient pas avoir besoin de cligner.

" Pourquoi ?, demanda soudain la femme.

- Plaît-il ?

- J'ai dit : Pourquoi ne buvez-vous pas ? Seuls les ivrognes repentis cessent de toucher à l'alcool.

- Et aussi des hommes qui se savent violents, madame.

- Vous êtes violent, Fauchelevent ? Et après ? Que feriez-vous ? Rosser les paroissiens à coups de sermons ? J'aimerai vous voir retrousser vos manches et flanquer deux gifles à votre salaud de beau-fils. Il ne les aurait pas volées, celui-là. Mais autant tuer un âne à coups de figues molles, plaisanta Honorine.

- Eh bien... Bon... Je suppose qu'il vaut mieux avoir confiance dans les desseins du bon Dieu que de prendre la justice entre ses propres mains. Je dois y aller, mesdames. Je dois encore m'occuper de quelques plantes dans la serre qui ne supportent pas l'arrosage à très haute température. Et je suis trop occupé le matin...

- Mais Gervaise a une chose à vous dire, allez-y, ma chère…"

La lingère leva vers lui des yeux inquiets, voire quelque peu effrayés.

" Je n'ai pas pu sauver votre chemise, monsieur. Le tissu était tellement usé qu'il n'a pas pu résister aux produits que j'ai dû employer... Je suis désolée."

Valjean prit un moment pour regarder, pour vraiment voir la petite femme trapue. Elle était si peu visible et ses actions si discrètes qu'on pourrait dire que, dans un sens, elle lui ressemblait beaucoup.

Mais elle avait peur. Sa peur lui rappelait celle des chiens battus ou alors celle des galériens fraîchement fouettés...

Le bagnard secoua la tête.

" Rien ne dure éternellement, madame. Je vous remercie tout de même pour vos efforts.

- De plus, vous pourrez toujours vous servir du pantalon et du gilet, bien qu'ils aient changé de couleur, ajouta Honorine en riant.

- Vraiment ? J'espère que la pelouse ne trouvera aucune raison de s'en plaindre ! Autrement, personne ne risque de le remarquer."

Gervaise sourit, révélant deux ravissantes fossettes qui étaient, en quelque sorte, incongrues sur son visage sans charme. Ensuite, elle saisit un beignet et l'examina entre son pouce et son index.

" Ils mettent toujours beaucoup trop de sucre dans ces gâteaux. Mais le sucre n'est pas bon…," marmonna-t-elle en secouant la poudre blanche qui couvrait le beignet.

Un puissant vent du sud s'était levé et avait enveloppé le jardin de miasmes. Les ruisseaux qui coulaient dans les rues, les tas d'ordures de toutes sortes que fouillaient les chiffonniers à cette heure précise, accéléraient leur décomposition et imprégnaient l'atmosphère.

Valjean leva le regard à la recherche de nuages annonçant l'orage, mais il n'en vit aucun. Demain, il aurait encore devant lui une longue journée à transporter de l'eau pour soulager un peu les plantes qui suffoquaient sous la canicule...

Le vent soufflait de plus belle lorsqu'il acheva son travail dans la serre. Par mesure de précaution, il se rendit à la cabane en faisant un détour du côté de l'est et s'arrêta pour regarder les capucines en pleine floraison. Elles s'accrochaient au muret mais, de ce fait, étaient trop exposées au vent. Il se pencha pour ramasser le baluchon qu'il avait caché à proximité et, à trois pas de la cabane, il éteignit sa lanterne sourde puis enfila la blouse de travail bleu foncé qu'il venait de ramasser.

L'obscurité l'engloutit.

Un tambourinement à la porte. Qu'il fallut recommencer plusieurs fois. Avant que le frotteur ne l'entende enfin.

Maurice vint ouvrir la porte et s'apprêta à hurler sa colère, mais il resta sans voix devant les deux bouteilles de vin que Javert plaça entre ses mains.

"Du ginglard pour fermer ta gueule !, annonça Javert. Cela fait-il ton compte ?

- Aucun souci ! Personne ne saura rien.

- Alors, je vais me coucher bien sagement dans ma cabane.

- Tu n'as pas bougé de la nuit. De toute façon, cette porte est restée fermée toute la sorgue [nuit].

- Bien."

Javert était fatigué. Après la Seine, il avait cherché un marchand de vin encore ouvert à cette heure indue et il avait dû marcher longtemps avant d'en trouver un…

Dans la cabane, Javert se déshabilla sans vraiment en être conscient. Il était fatigué mais pas si mécontent que cela. Trois noms seulement ! Il suffisait de pousser les choses et de poser les bonnes questions… Peut-être les vieilles méthodes auraient fonctionné dans un cas comme cela ?

Claques, gifles, matraques, privations d'eau et de nourriture… Il y avait mille façons de faire parler un détenu. Et Javert les avait toutes connues.

Même si les temps avaient changé et que la Révolution avait humanisé la Justice et la Police, certains policiers continuaient à oeuvrer avec des manières de faire que n'auraient pas renié les juges de l'Inquisition.

Javert n'avait jamais approuvé ces méthodes.

Il avait menacé, oui. Giflé, également, lorsque la colère le portait trop loin. Mais jamais torturé.

Jean Valjean était là pour en témoigner. M. Madeleine n'avait jamais avoué à son chef de la police où étaient cachés ses millions…et jamais Javert n'avait levé la main sur lui…

A quoi bon ?

M. Madeleine n'aurait jamais avoué de toute façon, quelque soit la force des coups qu'il aurait reçus...

Donc, le policier avait trois noms et une enquête à mener.

Et soudain, titubant de fatigue, le policier découvrit, posé sur son oreiller, un petit sac et un message de Jean.

"Sois sans crainte."

J.

Cela le fit sourire… Ce soir, les deux hommes avaient découché pour vivre chacun leur vie.

Puis le sourire disparut. Javert espéra que Valjean n'avait pas trouvé un autre lit que le sien pour la nuit...

Ouvrant le sac, le policier fut surpris de trouver des gâteaux. De jolis beignets couverts de sucre appelés pets-de-nonne.

Javert ne se souvenait pas en avoir mangé dans sa vie. Il en croqua un, savourant le goût du sucre…

Puis, s'étendit sur le lit...avant de s'endormir, du sucre maculant ses favoris...

Ce n'était pas le moment de prendre des risques, donc Valjean fit une dernière promenade autour du jardin. Non pas qu'il craignait de trouver quelqu'un rôdant autour, mais parce qu'il pensait qu'il était possible qu'à cause de la chaleur, l'un des domestiques ait décidé de laisser ses volets ouverts. Si c'était le cas, il voulait savoir d'où pouvait venir le danger. Malheureusement, la quasi-totalité du personnel semblait avoir chaud cette nuit-là...

Attentif au moindre bruit, Valjean manipula sa fausse clé avec précaution. S'il avait eu le temps, il l'aurait façonnée en fer au lieu de se contenter de la renforcer. Il se demandait maintenant si ce serait suffisant pour faire jouer la lourde serrure.

Ce fut le cas.

L'intérieur de la cave était sombre, mais la pleine lune se faufilait à travers les soupiraux. Il faudrait que cela suffise.

Le galérien s'approcha de l'étagère où Maurice entreposait la strychnine. Il y avait des empreintes de pas sur la sciure qu'il avait saupoudré la veille, des empreintes dont il ne pouvait distinguer la forme dans l'obscurité, mais qui étaient nombreuses. Un contretemps.

Cependant, la boîte contenant le poison était toujours en place, tout comme le long cheveu qu'il avait emprunté à Fraco pour l'enrouler autour du couvercle afin qu'il tombe si quelqu'un essayait d'ouvrir le récipient.

Un bon signe.

Valjean saisit son baluchon et en sortit un morceau de papier soigneusement plié et bombé en son centre. Il s'affaira quelques instants, jusqu'à ce qu'une chatte en rut qui appelait ses prétendants dans le jardin depuis un bon bout de temps se taise brusquement puis souffle avec hargne.

Ce pourrait être une étape de plus dans les jeux amoureux du félin, compliqués et capricieux... Mais l'appel suivant de l'animal arriva depuis le côté opposé du jardin. Et derrière celui-ci, il y en eut un autre.

Valjean se dépêcha de poser la boîte et se précipita vers le fond de la cave, au-delà du mur maître mitoyen.

Là, l'obscurité et le silence étaient presque absolus.

L'ancien galérien se tapit derrière un tas de matelas enveloppés dans de la toile cirée qu'il avait repéré la veille et attendit. De longues minutes... Une éternité pendant laquelle le sommeil le tenta. Après tout, il n'était qu'un vieil homme qui avait été privé de son sommeil pendant trop longtemps, et le travail de la journée avait été dur...

Et pourtant, il avait tellement de choses inquiétantes en tête. Les événements des deux derniers jours, par exemple. La question des "fiançailles" de Fraco, qui lui tapait sur les nerfs même si ce n'était qu'une mascarade. Mais cette comédie avait dévoré le peu de temps qu'ils avaient pour être en tête à tête : sauf pendant les heures de travail, ils avaient fini par ne plus se voir du tout. Encore heureux que son compagnon ait trouvé un moment pour l'illustrer sur les différents types de poison et leurs effets...

Trop de travail et pas assez d'occasions de parler, voilà tout... N'est-ce pas ?

Non, Valjean se devait de reconnaître que s'ils ne se voyaient pas, c'était, en grande mesure, parce qu'il s'était consacré à esquiver son amant pour quelque raison incompréhensible mais néanmoins puissante... Et il n'en était pas fier.

L'obscurité était totale, mais quelqu'un se déplaçait non loin de lui. Il ne l'avait pas entendu entrer, pas plus qu'il ne l'avait sentit arriver au fond de la cave. Mais il pouvait l'entendre déplacer furtivement des objets ; il pouvait entendre le frou-frou d'un lourd tissu qui se mouvait et, quelques instants plus tard, le bruit presque imperceptible de pas qui semblèrent s'arrêter juste devant lui.

Le moment était venu pour Valjean de sauter sur sa proie et de l'immobiliser. Il était temps de s'assurer que cette personne, quelle qui soit, restait hors d'état de nuire...

Valjean se crispa et son cœur se mit à pomper du sang à toute allure pour le préparer à l'attaque...

Il réalisa alors qu'ils n'obtiendraient rien s'il se jetait sur le criminel à ce moment précis. De quoi pourrait-il l'accuser un juge ? De rôder dans une cave la nuit ? De transporter sur sa personne un produit qui pourrait aussi bien servir à préparer de la peinture qu'à intoxiquer un régiment de grenadiers ? La forme furtive se mit en mouvement. Rapidement, comme si la discrétion était devenue une préoccupation secondaire...

La porte de la cave fut verrouillée à double tour.

Le moment était passé.

Et Jean Valjean était pris au piège. Même s'il décidait de prendre le risque de se servir de sa fausse clé, rien ne pouvait lui assurer que l'empoisonneur ne l'attendait pas devant la porte pour lui asséner un coup de couteau... Et pour cette raison même, il n'était point possible de recouvrir les soupiraux de chiffons puis d'allumer sa lampe pour savoir ce que l'intrus avait fait.

Le bagnard n'avait pas d'autre choix que d'attendre l'aube. Il se leva pour combattre la fatigue. Bien plus tard, il chercha une cachette d'où il serait mieux en mesure d'entendre la porte.

Il se força à guetter le noir.

Même en admettant que l'empoisonneur n'eut pas sa force physique, il se disait qu'aucun homme pourrait faire face à un assaillant plus faible après avoir reçu un coup de hache. Il se le répéta encore et encore pendant des heures.

Puis il se laissa entraîner sans s'en apercevoir vers un sommeil agité et perdit la notion du temps. Plus tard, il se souviendrait qu'il avait rêvé que Fraco pleurait et que ses larmes tombaient sur ses mains enchaînées de forçat et lui glissaient entre les doigts… De longues traînées de souffrance.

Deux voix masculines discutant dans la cave le réveillèrent. Il fut facile de reconnaître Legrand.

" Et personne ne sait où il est passé ?

- Le vieillard avait arrosé dans la serre jusqu'à très tard. Il avait raconté à Honorine je ne sais quoi à propos de plantes qui crèvent si on les arrose sous le soleil. Il reste donc souvent debout jusqu'à très tard.

- Mais il n'a pas quitté l'hôtel ?

- Je vous assure que non, Legrand. Il doit être quelque part dans le jardin, couché sous une haie... Et il a bien raison, il n'y a pas moyen de dormir par cette chaleur d'enfer.

- Trouvez-le immédiatement et rappelez-lui qu'il doit cueillir des violettes pour la marquise.

- Oui, oui... Mais laissez-moi d'abord aller chercher le marteau et les clous, ou je devrai vous demander à nouveau de m'ouvrir la cave dans pas longtemps.

- Vous le ferez de toute façon. Alors, allez-y et…"

La porte se referma et les voix cessèrent. L'obscurité revint, mais cette fois Valjean n'avait rien à craindre.

Il alluma sa lanterne sourde et dirigea le faisceau de lumière vers le sol.

La couche de sciure qu'il avait aussi répandue au fond de la cave montrait deux jeux d'empreintes très distincts. Les unes, plus grandes et quelque peu particulières car les traces laissées par le pied gauche étaient étrangement allongées au bout, étaient les siennes.

Valjean fut surpris de constater que, tant d'années plus tard, les marques laissées sur lui par le bagne étaient encore si évidentes... Mais cette ligne de pensée n'était pas seulement inutile en ce moment précis, elle était aussi dangereuse.

Il porta toute son attention sur l'autre série d'empreintes, beaucoup plus petites, presque enfantines. Elles se dirigeaient en ligne droite vers l'une des malles contenant de vieux vêtements. C'était comme si l'intrus connaissait son chemin par cœur, où avait le don de voir dans l'obscurité.

Dans sa jeunesse à Faverolles, sa soeur lui avait raconté des histoires sur des gens comme ça... Valjean sentit un frisson lui parcourir le dos. Mais il n'avait guère de temps pour les superstitions...

Le bagnard força la serrure de la malle à nouveau et jeta un coup d'oeil à l'intérieur. Tout était comme il se le rappelait : de vieilles boîtes à chapeaux, des perruques fantaisistes, une robe affreuse, du maquillage...

Non, pas du maquillage.

Le souvenir de Lucie, l'ancienne prostituée et maintenant son associée à l'usine, lui revint à l'esprit. Elle s'était fardée une nuit en sa présence. Or, si Valjean avait bien retenu quelque chose de cette situation embarrassante, ce fut que sur la coiffeuse de la jeune femme il y avait une multitude de pots et de fioles. Elle en déposait un et en soulevait rapidement un autre suivant un rituel bien établi. Il y avait des pinceaux et une pâte noire ; il y avait du blanc qu'elle appliquait sur son décolleté ; il y avait différentes nuances de rouge...

Pourtant, dans la malle il n'y avait qu'une boîte en bois contenant de la poudre blanche... Pas de rouge, pas de noir, pas de bleu... juste cette poudre blanche conservée dans une boîte finement travaillée. Quelle femme conserverait une si petite partie de son maquillage ?

Valjean sortit son mouchoir et y versa la poudre blanche. Il la compacta en enroulant soigneusement le tissu autour, y fit un nœud et le rangea dans sa poche.

Puis il chercha dans son baluchon le papier brun bien plié et encore bombé au centre dont il s'était servi la veille et remplaça le poison par son contenu : du simple talc inoffensif.

Il cherchait déjà à ouvrir la porte lorsqu'une idée le frappa. Une idée irrationnelle, presque une intuition. Il posa l'escabeau auprès de l'étagère où Maurice gardait ses outils et s'empara du récipient en fer blanc contenant la strychnine.

Bien lui fit, car le cheveu de Fraco avait disparu...

Legrand le rattrapa à mi-chemin de la serre. Le maître d'hôtel, qui était habituellement si froid et si hautain, s'épongeait le front de son mouchoir en faisant de son mieux pour ne pas succomber à une apoplexie.

" Fauchelevent, dit-il. Où étiez-vous ?

- Je me suis endormi. J'allais maintenant voir s'il est encore possible d'arroser le...

- Arrêtez d'arroser ! Où sont les violettes de Madame la Marquise ? Allez tout de suite cueillir un bouquet !

- Je suis désolé, monsieur, mais cela ne se peut.

- J'ai dit immédiatement, Fauchelevent !

- Les violettes sont au soleil depuis un bon moment. Lorsqu'elles prennent le soleil, elles ne peuvent plus être cueillies, car elles perdent de leurs propriétés... le goût...

- Combien de fois l'avez-vous oublié déjà ? Si vous radotez, trouvez-vous une place dans une maison moins sérieuse ! Me suis-je bien fait comprendre ? Un oubli de plus, un seul... et vous serez renvoyé. Suis-je bien clair ?

- Parfaitement clair, Monsieur Legrand," répondit Valjean baissant humblement la tête.

Le maître d'hôtel s'éloigna à grandes enjambées féroces. Derrière son dos, Jean Valjean souriait.

Une nouvelle journée d'été, chaude et accablante trouva les hommes de peine de madame la marquise de Bassemcourt travaillant avec ardeur pour certains, au ralenti pour d'autres...

Tout cette journée, Javert sentit le paquet de cartes brûler dans sa poche intérieure de veste. Il travailla mécaniquement, sans s'octroyer de pause. A tel point que Masson se moqua de lui.

" Tu nous rejoues la même scène ? Maintenant que tes mains vont mieux ? Va t'asseoir sous le marronnier pour te reposer jobard ou je demande à Jeanne de venir se charger de ton cas !

- Pas la peine !, grogna Javert. Je vais bien !"

Masson se mit à rire en décrochant une nouvelle ardoise du toit pour la jeter sur le sol. Elle éclatait dans le gravier et Maurice passait mollement le balais pour la récupérer.

" Tu as l'air de bonne humeur, François ! Ce sont les fiançailles qui te travaillent ? Alors un conseil ! Divorce !"

Et de rire, de rire, Masson en perdit son arrache-clou.

Mais Javert n'oubliait pas les trois noms entourés sur sa liste.

" Je trouverai une autre place, pour moi et Jeanne !, claqua le jardinier. Legrand me fait chier !"

Masson vérifiait d'autres ardoises. L'hiver avait été long et la neige avait tenu longtemps sur le toit de l'écurie.

" C'est pas le pire des larbins [domestique]. J'ai connu un connard de maître d'hôtel qui rognait sur les paies si on tenait pas les délais pour les travaux.

- Comment cela ?

- Imagine que Legrand nous ait donné trois jours pour refaire cette saloperie d'écurie. Nous y sommes depuis trois jours. Elle est pas finie.

- Il retirait un jour de paie par jour de retard ?

- Un connard, je te l'ai dit ! Je me suis fait chasser parce que j'avais tendance à pas tenir les délais.

- Et tu buvais un peu trop je suppose ?"

Masson riait, sans fausse honte.

" L'alcool est un don de Dieu !

- Et quelles maisons tu as connu ?"

Masson n'hésita pas à répondre à la question.

" J'ai été le cocher personnel de Madame de Gondi, de Monsieur de Saintonge, de Monsieur de Porquerolles et de Madame de Bassemcourt. J'espère finir ici, on est plutôt bien payé et madame est une bonne patronne. Et le jeune marquis sera un bon patron lui aussi, il a été à bonne école.

- Tu as été chassé pour la même raison ?"

Un regard amusé et Masson se pencha vers Javert afin d'avouer dans le creux de l'oreille.

" J'ai aussi sauté pas mal de bourgeoise. Cela fait mauvais genre.

- Qu'en disait ta femme ?"

Là, le sourire s'évanouit et Masson asséna durement :

" Ma femme était une vipère. Elle s'est frottée à tous les mâles des environs, comme cette foutue chatte qui vient traîner tous les soirs dans le jardin de madame."

C'était fini.

Masson reprit sa tâche, le visage fermé et l'envie de boire de plus en plus forte.

Une journée de peine et Javert attendit le soir avec impatience.

Jeanne lui avait assuré que la marquise reviendrait dans sa serre.

Jean lui avait assuré que les fleurs de la "Reine de la Nuit" allaient s'ouvrir cette nuit.

Il suffisait d'un peu d'aide pour que la magie joue et contre la sorcellerie.

Et que Valjean ne se trompe pas car toute la mise en scène reposait sur lui !

Bref, le tête à tête amoureux entre Javert et sa fiancée ne fut pas très bavard. La jeune fille regardait le policier et n'osait pas parler pour ne pas briser sa sombre méditation.

" Vous allez bien, monsieur ?

- Vous êtes toujours prudente n'est-ce-pas ? Vous ne buvez et ne mangez que ce que vous avez vous-même préparé ou vu préparer ?

- Oui, mais qu'avez-vous ? Vous pensez toujours que je suis en danger ?

- Oui. Mais si vous êtes prudente ! Tout se passera bien !"

Se rapprochant témérairement du policier, la jeune fille caressa les favoris toujours aussi touffus et murmura :

" Et vous ? Vous n'êtes pas en danger ?

- Mon compagnon et moi-même ne mangeons que les plats que vous nous apportez. Nous n'avons confiance qu'en vous.

- Est-ce à dire que je tiens votre vie entre mes mains ?

- N'est-ce pas ainsi depuis les débuts du monde ? La femme tient la vie de l'homme entre ses mains.

- Vous pouvez avoir confiance en moi, fit durement Jeanne. Je veux que Jules soit vengé et madame sauvée !

- Alors encore un peu de patience ! Je ne sais pas encore qui est le criminel."

De loin, ils devaient donner l'image parfaite d'un couple de fiancés heureux, elle le touchait, le caressait et il souriait en lui parlant, les yeux dans les yeux.

En réalité, ils se faisaient des confidences et Javert se faisait un sang d'encre pour la jeune fille. Et manifestement, elle s'inquiétait aussi pour les policiers…

Puis Javert en profita pour interroger encore une fois sa fiancée sur ses deux collègues de la lingerie.

Tout en embrassant les phalanges, abîmées par l'eau et le savon, de Jeanne, le policier interrogea :

" Claudine a fait différentes maisons si j'ai bien saisi.

- En effet, répondit la jeune fille en rougissant.

- Quelles maisons ?

- Elle m'a surtout parlé de monsieur de Saintonge. Le vieil homme aimait profiter de ses servantes.

- Profiter ?"

Le baiser passa des phalanges au poignet. Et la rougeur s'étala jusqu'aux oreilles. L'inspecteur Javert savait jouer les amoureux, donc.

" Claudine a quitté son ancien poste de bonne car le maître a essayé de la violenter. Elle n'était pas la dernière, ni la première. Claudine en parle avec haine.

- Il est mort il y a peu."

Cela ne surprit pas la jeune fille qui reprit sa main vivement, ils étaient fiancés mais le policier allait trop loin dans ses baisers.

" Oui, c'est pour cela que Gervaise est ici.

- La lingère ?

- Son maître est mort. Et c'est Claudine qui a parlé d'elle à M. Legrand. Gervaise est un peu sauvage mais elle est sérieuse et dévouée.

- Mais depuis combien de temps est-elle au service de madame ?"

Jeanne ne put répondre. Honorine l'appelait à grands cris.

La fiancée se pencha sur son fiancé et doucement déposa un baiser sur les lèvres sèches du policier.

Gentiment, elle lui dit :

" Vous devriez vraiment raser vos favoris, monsieur. Cela vous vieillit et vous rend affreux.

- Affreux ? A ce point ?, se mit à rire Javert.

- De si beaux yeux cachés sous des touffes de poil aussi disgracieuses !"

Javert la laissa partir mais il lui en fut gré d'avoir allégé l'atmosphère.

La journée était dure car Valjean manquait à Javert. Ce fut encore une nuit sans Valjean à ses côtés, encore un matin sans s'embrasser tellement les deux hommes étaient pressés de se quitter, encore une journée passée à se côtoyer que quelques instants… Javert en avait soupé de cette affaire.

Ce matin-là, les deux hommes s'étaient juste regardés et Javert n'eut que le temps de remercier pour les beignets qu'une voix pressante éclatait dans la cour :

" VERJAT ! AU TRAVAIL !"

C'était Legrand et il avait prévu avec soin le travail de la journée. Refaire le toit de l'écurie.

Pas de baiser, pas de discussion amoureuse.

Javert se leva et hurla d'une voix de stentor :

" J'ARRIVE !"

Valjean regarda Javert, désolé, et les deux hommes se quittèrent sans plus discuter que cela.

Et toute la journée, le policier voyait Honorine, la cuisinière, qui venait discuter de tout et de rien avec le jardinier, qui lui apportait des douceurs, qui prenait grand soin que M. Fauchelevent pense à boire par cette chaleur accablante...

Une journée infernale !

Et la nuit ne s'annonçait pas meilleure…

Car ce soir-là, Javert devait faire de la magie.

Le soir tombait enfin. Et Javert s'examinait dans le miroir de la cabane. Valjean n'était pas là, il était dans la serre, comme à son habitude.

Javert se contemplait et se détestait encore plus que d'habitude. Pour une fois, il devait respecter son sang gitan. Avec acharnement, il laissa tomber ses cheveux sur ses épaules. Ils étaient longs, rarement coupés, jamais rasés depuis le bagne.

Une vague de mercure.

Il ne portait qu'une chemise et une veste légère, ouverte. Il jouait sur l'image du gitan, telle qu'elle était ancrée dans les esprits. Il lui manquait une boucle d'oreille, songea-t-il en souriant...sans joie…

Avec sa paire de bottes d'officier, il ressemblait plus à un soldat en permission qu'à un jardinier d'une grande maison bourgeoise.

Et ce fut ainsi qu'il apparut dans la serre, dans laquelle Valjean préparait le décor. La table était dressée et les deux filles de cuisine amenaient une nappe blanche, un service à thé…

Elles regardèrent le jardinier avec stupeur. Même Valjean, ne sachant pas du tout à quoi s'attendre, le contempla, étonné.

" Mais que…?, demanda Marinette, plus dégourdie.

- Où est la marquise ?, répondit Javert, conscient de son apparence inappropriée.

- Elle arrive, rétorqua Louison, curieuse de voir ce qu'il se passait.

- Alors soyons convaincant !"

Et Javert eut un sourire qui se voulait charmeur. Sans montrer les gencives et sans être crispé.

Alors qu'il fallait tout préparer pour accueillir madame la marquise, Javert balaya le service à thé.

Le déposant sur le sol, sans s'y intéresser plus que cela.

Et il se mit à battre les cartes. Sept fois.

Comme dans une pièce bien jouée, il battit de la main gauche alors que la marquise arrivait enfin.

Javert s'était assis à la table et il attendit sans sourire que la vieille dame le remarque.

" Mais que faites-vous ?," demanda une voix mécontente.

Ce n'était pas la voix de la marquise mais celle de la bonne. La marquise, elle, était hypnotisée.

Car c'était de la magie, en effet, que de tirer les cartes et il était facile de prendre quelqu'un sous le charme. Il suffisait de savoir...jouer… et Javert était l'un des meilleurs joueurs...

Madame leva la main pour faire taire sa bonne, prête à les faire jeter dehors.

" Que pouvez-vous dire ?"

Javert sourit et sut que la partie était gagnée.

De sa main gauche, il disposa les cartes sur la table, formant une croix composée de quatre cartes.

" Que voulez-vous savoir ?

- Tout !

- Alors venez, madame et voyons ce que les cartes peuvent vous dire !"

Il y avait les arcanes majeurs et les arcanes mineurs. Mais lorsqu'on tirait les cartes du tarot de Marseille en croix, on ne prenait que les vingt-deux arcanes majeurs… Javert avait déjà coupé le jeu.

Pour que la magie opère, il fallait la nuit, la chandelle sur la table et la fleur de vanille.

Valjean joua les maîtres d'oeuvre, le jardinier avait pris soin du cactus comme d'un enfant, il l'avait protégé, arrosé, préparé...et les fleurs s'ouvrirent. Diffusant leur parfum de vanille pour la première fois et embaumant la serre. La première fois et la dernière.

La marquise fut éblouie et se rappela Versailles.

La magie opérait et Javert prit confiance en lui.

Il désigna une première carte, posée devant la marquise.

" Cette carte représente votre présent."

Le marquis avait poussé sa grand-mère jusqu'à la table. Il regardait la table, horrifié et indécis. La femme de chambre était estomaquée. Mais que pouvaient-ils faire contre la volonté de la marquise ?

Une seconde carte désignée et Javert annonça :

" Cette carte représente votre futur."

La marquise buvait ses paroles et ses yeux étincelaient dans la lumière des chandelles.

Troisième carte et Javert saisit le regard de la marquise pour ne plus le perdre.

" Cette carte annonce une aide ou une embûche pour vous."

Une quatrième carte et Javert sourit, tentateur :

" Cette carte est la réalisation, elle explique comment atteindre votre but."

La main tremblante de la marquise désigna l'emplacement vide au centre de la croix. Il manquait une dernière carte.

" Et celle-ci ?

- Celle-ci vous prédira si vous réussirez."

Il suffisait de retourner les cartes pour savoir.

La main vieille et ridée de la marquise se posa sur la première carte. Javert osa retenir la main et la marquise leva les yeux pour regarder le grand homme, apeurée.

Un homme imposant, sombre, inquiétant…

" Les cartes ne mentent pas mais il faut savoir écouter !

- Dites-moi ce qu'elles veulent.

- Bien !"

Javert relâcha la main et la marquise retourna la première carte. Celle qui était placée à gauche et annonçait le présent.

Et la marquise poussa un cri de terreur. Que le marquis refléta derrière elle.

Car la vieille femme retourna la carte et fit apparaître la Mort.

Javert fut le seul à ne pas être plus touché que cela. Il jouait son poste et son renvoi… Calmement, il expliqua :

" Oui, oui. L'Arcane Sans Nom. On saisit votre présent, madame. Je suppose qu'on vous a parlé de mort imminente et de décès inéluctable.

- C'est...c'est ce que dit la carte, souffla la marquise et des larmes mouillèrent ses longs cils.

- Non, opposa fermement le gitan. Le 13e arcane ne parle pas de mort mais de transformation. Elle annonce votre présent : perte de vitalité progressive et affaiblissement général.

- Je...je ne meurs pas ?

- Pas tant que les autres cartes n'auront pas parlé."

Et d'un large geste, le gitan désigna les autres cartes qui attendaient d'être retournées.

Tremblante, la marquise souleva la carte dévoilant son futur. Sous la forme du Chariot.

Là, tout le monde observa le tireur de cartes et Javert joua de l'attente générale en frottant ses favoris.

" Votre futur est incertain, madame. Mais le Chariot est le symbole du triomphe et de la longévité.

- Je vais guérir ?!"

Nul ne pouvait ignorer l'espoir immense qui saisissait la vieille dame. Valjean pria le Ciel que Javert ne jouait pas justement mais qu'il faisait réellement de la magie.

Qui savait ?

Au lieu de répondre, Javert désigna la carte au sommet de la croix et la marquise lui obéit.

Nouvelle carte, nouvelle surprise.

L'Etoile ?

"Voici ce qu'il vous faut, madame, asséna Javert avec insistance. L'Espérance ! Car le 17e arcane est l'arcane de l'espérance ! Vous pouvez résister à la maladie et…"

Javert secoua ses longs cheveux et ses yeux clairs brillèrent intensément dans la lueur de la chandelle.

" Vous bénéficiez d'une protection occulte.

- Une protection occulte ?

- Vous n'êtes pas seule à lutter contre les forces du Mal, madame. Voilà ce que dit la carte !

- Je veux connaître mon avenir !, claqua la voix de la marquise et une dureté de roc se fit entendre dans son ton.

- Parfait !, sourit Javert, satisfait. C'est par la lutte que vous vainquerez !"

La marquise saisit la quatrième carte, formant le socle de la croix et le Jugement se fit sans appel.

La nouvelle que madame se faisait tirer les cartes dans la serre par le jardinier avait couru dans toute la maison. Le personnel dans son entier était présent maintenant et écoutait.

Jamais l'inspecteur Javert n'avait eu autant de succès pour ses rapports.

" Le jugement dernier ?, fit la voix douce de la marquise.

- La réalisation de votre futur, madame, est sûr. Vous allez retrouver la santé sans grand problème.

- Je suis sauvée ?, murmura la marquise, éblouie par cette nouvelle.

- Il faut écouter ce que la dernière carte a à nous dire."

Javert examina les quatre cartes posées puis il prit son paquet de tarot et l'étudia un instant...avant de sortir une dernière carte et de la déposer en plein milieu de la croix.

La croix de divination était terminée.

Et le Pendu apparut.

Javert examina la carte, laissant chacun se faire sa propre idée, puis le cartomancien jeta ce mot :

" Expiation ! Vous avez fait une erreur de jugement, madame et vous l'expiez aujourd'hui.

- Laquelle ? Mon Dieu ! Dites-moi !

- Les secours sont déjà là et vont vous apporter la solution à votre problème. Vous ne mourrez pas et vous allez retrouver la santé. Mais…

- Mais ?

- Vous devez chasser la vipère que vous protégez en votre sein !

- La vipère ? Je ne comprends pas.

- Quelqu'un profite de vous, madame, et cela vous tue. Votre avenir sera glorieux si vous acceptez l'expiation.

- Mais qui ?"

L'assurance du policier commençait à faiblir. Il avait espéré que la marquise comprendrait mais elle ne saisissait pas.

Il avait...presque remporté la partie…

Récupérant ses cartes et les rangeant dans leur boitier, Javert secoua la tête et répondit, amèrement :

" Les cartes ont dit tout ce qu'elles avaient à dire, madame. A vous de faire ce qu'il faut. Il y a un traître dans votre maison.

- Un traître ?

- Je ne peux rien de plus pour vous."

Dignité, sûreté, assurance. Javert se releva et quitta la serre. Il rejoignit la cabane et d'un geste brutal, il jeta le paquet de cartes sur la table.

" Merde !"

Car c'était ainsi qu'il fallait conclure l'échec cuisant que venait de subir l'apprenti magicien.

Le gitan songea amèrement que sa mère aurait été fière de lui…

Mais ce que Javert ne vit pas.

Ce que personne ne remarqua.

Ce fut que parmi le personnel de la maisonnée quelqu'un avait très bien saisi ce qui se tramait. Quelqu'un avait compris le message et allait agir en conséquence.

Dans la cabane, Javert tourna quelques minutes, fâché contre lui-même. Il avait tellement espéré que la marquise lui donne le nom de la tireuse de cartes. Claudine ou Gervaise ? Ou quelqu'un d'autre ? Quelqu'un que Javert ne soupçonnait même pas ?

La cuisinière ? C'était Honorine qui préparait les tisanes et les repas de la marquise. Peut-être les cartes n'étaient qu'une coïncidence ?

Le policier n'avait rien en réalité.

Excédé, Javert se coucha sans attendre son compagnon.

Valjean, comme à son habitude devait avoir mille choses à faire que de venir le rejoindre dans son lit…

Cependant, peu après, Valjean se coucha tout de même et s'endormit, complètement épuisé.

Nullement capable de réveiller son compagnon pour discuter avec lui des cartes et de leur mystère…

Le lendemain fut une étrange journée.

Javert se leva pour se rendre compte de l'absence de Valjean et il n'eut aucune envie de se lever.

Il ressentait encore l'amertume de l'échec.

Et la journée fut étrange en effet, tout avait radicalement changé.

Chacun évita le jardinier avec soin, sa fiancée se fit excuser son absence à leur déjeuner habituel par une redoutable migraine.

C'était pathétique.

Même le maître d'hôtel n'osa pas s'en prendre à Javert, le laissant totalement en paix.

Heureusement que Valjean n'était pas loin de lui, même s'ils étaient séparés, chacun sur un chantier différent, car le policier serait devenu fou.

Surtout que les Cieux parlaient par les journaux en ces temps troublés.

La Vierge elle-même annonça la chute de la monarchie !

Ce n'était pas seulement le résultat de la politique, des élections que le roi avait ajournées par peur de la défaite. Ce n'était pas seulement les journaux qui réclamaient à corps et à cri la démission...voire l'abdication...

C'était la Vierge en personne !

Une jeune novice avait parlé à la Vierge Marie ! Le 19 juillet une sainte apparition avait eu lieu au couvent de la rue du Bac à Paris. La novice Catherine Labouré en avait parlé seulement à son confesseur...et l'histoire avait transpiré des murs épais du couvent. Ce n'était pas la première apparition faite à cette jeune femme, Notre Seigneur Jésus-Christ était déjà venu lui parler le 9 juin.

Les deux apparitions lui avait parlé de temps mauvais, de malheurs qui allaient fondre sur la France, de trône renversé… "Le monde sera bouleversé par des malheurs de toute sorte."

Mais le 19 juillet, la Vierge Marie, vêtue d'une robe blanche, d'un manteau d'argent et d'un voile aux couleurs de l'aurore, avait pleuré.

" Il y aura des victimes," avait annoncé la Vierge.

Et la jeune novice, comprenant ce que voulait lui dire ces Saintes Apparitions, annonça à son confesseur ce qu'elle avait vu :

" C'est là que j'ai eu la pensée que le Roi de la terre serait perdu et dépouillé de ses habits royaux," dit la novice.

Catherine Labouré ne faisait qu'annoncer tout haut ce que chacun se répétait tout bas.

Le roi allait devoir abdiquer ou il serait chassé par une Révolution !

On en parlait en hauts lieux, épiscopaux, cardinalistes, papal...et politiques… Cette histoire amusait beaucoup les journalistes.

Car la Sainte Vierge avait annoncé la chute de la monarchie et comment un roi, sacré par Dieu, pouvait ignorer ainsi la volonté divine ?

Ou alors, comme le laissaient entendre certains députés, moqueurs, peut-être la parole de la Mère avait-elle moins de poids que la parole du Fils ?

En tout cas, Charles X faisait la sourde oreille à toutes ces demandes de démission, quelles soient temporelles ou spirituelles.

Cette inaction dans le bel hôtel parisien commençait à peser sur l'inspecteur de police. Javert en avait soupé de cette affaire et rêvait de repartir se jeter dans l'action.

Faire son travail et arrêter de planter des bulbes ou de peindre des murs…

" Tu es si sombre, remarqua Valjean alors que les deux hommes prenaient de l'eau au puits. Es-tu fatigué ?"

Javert allait répondre qu'il ne fallait pas s'inquiéter pour lui mais la voix railleuse du cocher lança dans le lointain de l'écurie :

" Troubles au Paradis ? Tu n'as pas lu cela dans tes cartes le rabouin [le gitan] ?"

Et il fallut tout son sang-froid à Javert pour ne pas remonter ses manches et aller casser la figure de Masson.

" On ne peut pas tirer les cartes à soi-même, souffla le gitan.

- As-tu vraiment tiré les cartes ?, chuchota Valjean, curieux.

- Un magicien ne confie jamais ses secrets," répondit Javert avec un sourire illisible.

Poudre aux yeux ou vérité ?

" Je dois te parler !," fit Valjean, alors que Masson appelait Javert à grands cris.

Le jardinier reprit son travail de plâtrier et de couvreur avec une rage folle.

En tout cas, on regardait maintenant le grand homme avec inquiétude, comme le représentant légitime de cette race honnie qu'étaient les gitans… Ostracisme, discrimination, inégalité…

Javert soupira lorsqu'une des filles de cuisine n'osa pas s'approcher de lui afin de lui donner le plateau avec le repas frugal de la cuisinière.

Il avait connu pire.

A Hyères, on l'avait frappé et bastonné pour ne pas être de la bonne couleur de peau… Il avait appris l'endurcissement et la haine.

A Toulon, les autres gardes lui avaient fait subir des épreuves humiliantes pour marquer son entrée dans la garde. On parlait encore de béjaunes [novices puis bizutés] dans l'armée... Il va sans dire qu'il avait toléré cela avec une impassibilité qui lui fit honneur.

A Montreuil, même en tant que chef de la police, Javert avait forcé ses officiers à lui obéir en se montrant d'une sévérité extrême, frôlant la cruauté… Le mépris se cacha derrière un voile de soumission.

A Paris, il sut se rendre indispensable mais son origine était un frein à sa carrière. Malgré les promesses de M. Chabouillet, malgré les manoeuvres de Vidocq, Javert savait très bien qu'il ne serait jamais nommé commissaire de quartier…

L'Armée n'avait pas voulu de lui...simplement parce que le jeune homme, fier et accompli, avait refusé de s'abaisser à accepter l'ignominie. Un capitaine aviné avec la braguette défaite et plusieurs soldats hilares venus assister à la soumission du nouveau venu, ce fut inacceptable. Javert tourna les talons et retourna au bagne, le menton levé et l'avenir brisé.

Un gitan, oui. Mais un homme digne avant tout !

Son uniforme, durement gagné, lui manqua plus que tout ce jour-là.

Javert se promit de revenir imposer son autorité et de faire oublier le gitan en lui parmi les habitants de cette maison si riche et si méprisante.

L'inspecteur Javert !

Jean Valjean n'arrivait pas à se défaire de la fatigue. Il lui semblait s'être senti épuisé depuis le premier jour où il avait mis les pieds dans cet hôtel.

Il s'était habitué à la belle vie depuis qu'il avait quitté le couvent... Il s'était habitué à vivre suivant l'horaire de Fraco, ou à s'en passer complètement, et à dormir lorsque la fatigue se faisait sentir.

Il avait décidé de se laisser vieillir.

Valjean secoua la tête... Comme si un homme pouvait prendre une telle décision ! Le jardinier retourna à ses rosiers.

Marinette, la plus jeune des filles de cuisine, passa devant lui en coup de vent, poursuivie de près par sa sœur aînée. Les voir ainsi, c'était comme se sentir de retour à la tranquillité du couvent pendant quelques instants.

" Je te l'ai dit, c'est la marquise qui a donné l'ordre, s'écria Marinette.

- Et je te dis que ça c'est encore des manigances de la mère Honorine. Et que Legrand a l'air constipé parce qu'il lui a interdit de faire du café pour les domestiques et que la vieille femme l'a envoyé chier. Figure-toi qu'il y a eu du grabuge et que la Jeanne et la Claudine sont descendues pour regarder. Et même cet avorton de lingère que madame a déniché je ne sais oú a quitté sa cellule !

- Dame, je veux voir ça moi aussi !"

Les filles disparurent en direction de la cuisine et Valjean les entendit étouffer leurs rires au fur et à mesure qu'elles approchaient, mais il entendit aussi un "Aïe !" qu'il ne trouva pas amusé. Il fit quelques pas pour voir ce qui faisaient les petites et vit Marinette se frotter le bras en faisant la moue.

Sa sœur aînée avait porté un doigt sur ses lèvres pour exiger son silence et, la main déjà levée, elle semblait toute prête à lui envoyer une taloche.

L'ancien forçat tordit le geste. Malgré les nombreuses années qu'il avait vécu et la multitude de choses qu'il avait vu tout au long de ces années, il n'aimait toujours pas certains abus d'autorité... Il partit à la recherche des filles.

Puis il les surprit se tenant le bras et épiant sur la pointe des pieds à travers l'une des petites fenêtres de la cuisine. Silencieuses et graves, elles se regardèrent au bout d'un moment. Marinette se couvrit la bouche d'une main ; Louison la tira par le bras pour l'éloigner de la fenêtre.

" Louison, petite," appela le jardinier aussi doucement qu'il le put.

Mais ce fut en vain : les filles coururent dans des directions opposées dès qu'elles entendirent sa voix. Marinette eut le courage de jeter un regard vers lui. Et le bagnard ne sut pas si ce qu'il voyait dans son expression était de la peur ou de la culpabilité.

Que se passait-il ?

Valjean s'abstint de frapper avant d'entrer dans la cuisine. Un oubli ? Certainement pas.

La cuisine sentait le ragoût d'agneau qui attendait d'être servi et le café. Honorine, hissée sur un petit escabeau, fouillait le garde-manger, dos tourné à la table, des pas hâtifs s'éloignaient derrière la porte qui menait à la pièce adjacente.

Valjean se précipita en direction du bruit, mais Honorine l'entendit et lui barra la route d'un cri.

" Que faites-vous ici, Fauchelevent ?

- Qui était ici, madame ?

- Vous aussi vous voulez qu'on se chamaille, Fauchelevent ? Parce que si c'est ce que vous cherchez, je serai heureuse de vous complaire.

- Madame, c'est important. Je vous en prie... Qui vient de partir ?

- Tout le monde ! Tout le monde est venu me déranger et tout le monde m'abandonne alors qu'il y a du travail ! Il ne manquait plus que vous ! Que me voulez-vous ?"

Valjean comprit qu'il n'obtiendrait rien de plus de la femme. Énervée au plus haut point, Honorine déployait des efforts manifestes pour se contrôler.

" Un verre d'eau, s'il vous plaît, finit par demander doucement le bagnard.

- Vous et votre eau, Legrand et son vin, Verjat et son café, madame et ses violettes, j'en ai plus qu'assez, moi !

Honorine arpenta la pièce, butant contre l'un des pieds de la table.

C'est alors que Valjean le vit : un petit bout de papier sombre, bien plié, laissé par terre tout près de la porte menant au couloir. Il prit le risque d'aller le ramasser.

En se retournant, il constata que Honorine avait placé un gobelet rempli d'eau sous son nez. Et qu'elle était toujours prête à sortir les ongles pour le griffer à la moindre provocation.

" Merci beaucoup, madame, dit Valjean avant de retourner vers la table. Puis-je m'asseoir un instant ? Ma jambe…"

Honorine haussa les épaules. Avec plus de dédain qu'elle n'avait l'habitude de mettre dans ses gestes. Avec plus de colère également. Puis elle retourna à son garde-manger.

Valjean saisit l'occasion pour regarder autour de lui. Tout semblait comme à l'ordinaire, sauf l'absence des deux fillettes aidant la cuisinière.

Mais le déjeuner des maîtres était prêt, et la cuisine était rangée ; seul le plateau contenant la collation des domestiques travaillant à l'extérieur était à moitié préparé, de l'autre côté de la table.

Et au centre de la table se trouvait un gobelet couvert d'une soucoupe fêlée.

Le café, sans doute.

À côté de la tasse, il y avait aussi une fine traînée de poudre blanche. Du sucre ?

Le galérien toucha la substance du bout du doigt. Elle n'était pas assez granuleuse pour être du sucre. De la farine ? C'était possible, mais ce qu'il ressentait entre ses doigts était loin d'être âpre, ni même usuelle pour lui... En fait, il lui suffit de frotter un peu son index contre son pouce pour que la petite quantité de produit s'étale et forme une fine couche sur sa peau, l'adoucissant.

Après s'être assuré que Honorine ronchonnait toujours, la tête enfoncée dans le garde-manger, le vieux bagnard déplia le morceau de papier qu'il avait ramassé sur le sol.

Les plis de la feuille étaient semblables à ceux que fait tout employé de droguerie lorsqu'il vend une petite quantité de produit en poudre. Et, en effet, il avait contenu une sorte de poudre blanche. Valjean toucha le produit et l'étendit entre ses doigts

À ce moment précis, Jean Valjean comprit.

" Qu'est-ce que tu nous amènes là, Louison ?"

Masson s'était approché du plateau pour faire les honneurs au repas frugal qu'ils avaient l'habitude de consommer à l'ombre d'un marronnier.

Valjean s'approchait aussi, s'essuyant les mains sur son tablier. Il boitait davantage ce matin... Peut-être était-ce dû à la fatigue. Il se laissa tomber lourdement par terre et réclama le plateau d'un geste qui était trop sec venant de lui.

L'ancien forçat prenait son rôle très au sérieux et, depuis les "fiançailles" de Javert, il se montrait renfrogné voire agressif envers Fraco lorsque tous deux étaient en présence de tierces personnes.

Aux yeux du monde, ils étaient redevenus des ennemis jurés.

" Du pain et du fromage, du fromage et du pain... toujours la même histoire, protesta Masson, s'asseyant à son tour.

- Aujourd'hui, j'apporte aussi du café, déclara la jeune fille avec un sourire quelque peu craintif.

- Passe-moi donc ce café avant qu'il ne refroidisse, réclama le cocher sans ménagement.

- Non, ce n'est pas pour vous. C'est pour M. Verjat.

- Cette vieille folle de Honorine veut que tu lui tires les cartes, comme si je la voyais", dit Masson, piquant sa triste tranche de fromage avec colère.

Javert s'était assis en tailleur auprès du cocher et avait attendu sa ration sans trop d'enthousiasme jusqu'à ce que la fille annonce la concoction magique ; puis il avait presque poussé un soupir d'aise en l'entendant. Il tendit le bras...

Soudain, un Jean Valjean enragé se leva d'un coup et s'empara de la seule tasse de café qui se trouvait sur le plateau. Farouche, il se dressa devant Javert, le défi écrit sur son visage tandis qu'il portait la boisson à ses lèvres.

L'ancien garde-chiourme crut un instant qu'il se trouvait à nouveau devant Jean-le-Cric... et peut-être était-ce la surprise, la vivacité du souvenir, qui poussa l'inspecteur à fixer son amant sans faire le moindre geste tandis que le vieux forçat vidait le gobelet d'un seul coup et le remettait violemment sur le plateau.

" Celle-là, tu ne la boiras pas, Verjat. ", lui lança Valjean avec hargne.

Puis il porta tout-à-coup une main crispée à sa gorge et ouvrit démesurément les yeux.

Une fraction de seconde plus tard, Jean tomba à genoux, émettant un sifflement saccadé... qui s'affaiblissait à mesure qu'il perdait l'équilibre pour s'affaler sous l'arbre, ses membres si forts exsangues, son souffle absent.

Jean Valjean chercha du regard l'homme qu'il aimait une dernière fois. Peut-être parce que l'air lui manquait, ou peut-être parce qu'il regrettait la douleur qu'il était sur le point de causer à Fraco, deux grosses larmes coulèrent sur ses joues.

Et ses yeux se fermèrent.

Jean Valjean était mort.

Javert resta un instant silencieux puis il se jeta sur Jean Valjean étendu sur le sol et cria d'une voix forte, un véritable hurlement de loup :

" Jean ?! Putain Jean ?! PARLE ! RESPIRE ! BON DIEU !"

Javert tâta le col, cherchant le pouls, il était faible ? Etait-il là ? Javert avait les mains qui tremblaient et n'arrivait à rien.

Puis, le policier se redressa de toute sa hauteur et jeta froidement sur les personnes restées assises, estomaquées :

" Que personne ne quitte la maison ! Louison ! Va chercher la police !

- La police ? Mais…, trembla la jeune fille.

- La police, idiote ! Tu leur diras que c'est l'inspecteur Javert qui les réclame."

Et Javert jeta son insigne de policier à la gamine qui la saisit au vol.

Inspecteur de Première Classe JAVERT

49 ANS

Et Louison, sans rien dire, se leva et se mit à courir comme si le diable était à ses trousses.

Masson se releva doucement, ne sachant pas quoi faire. Javert le regarda aussitôt manoeuvrer et Masson se rassit tout aussi lentement.

" Je…, commença le cocher, sans plus avoir envie de rire. Il faudrait...déplacer M. Fauchelevent...

- Tu-ne-touches-pas-à-Jean !, souffla Javert, les yeux brillant de rage.

- Il ne peut pas rester dehors ! François ! Il fait chaud. Il…"

Javert se tourna vers le corps de Jean Valjean et il se sentit vaciller.

Masson en profita pour se lever et s'approcher.

Il comprenait que le policier devait être un peu perdu. N'osant pas le toucher, le cocher proposa à Javert :

" Dans la cabane. Je vais t'aider à le porter."

Cela suffit à réveiller Javert qui retrouva un accès de rage et repoussa violemment le cocher.

" NON ! Tu ne le touches pas ! Je vais le porter !"

De la force, il en aurait assez pour porter Jean.

Il en aurait pour le porter pour l'éternité.

Javert se pencha et glissa ses mains sur la nuque de Valjean et sous les genoux et il essaya de le soulever. Mais Valjean était lourd et Masson, oubliant toute prudence, vint l'aider.

A deux, ils vinrent déposer Valjean sur le lit dans la cabane.

L'homme semblait juste endormi.

Javert luttait contre les larmes et contre la colère.

Masson était inquiet.

Puis des cris brisèrent le silence de cet après-midi.

La police !

Javert, sur un dernier regard, abandonna son amant et vint accueillir ses collègues. Masson le suivit, de plus en plus inquiet.

Six policiers étaient là, en uniforme et s'entretenaient avec le maître d'hôtel, qui ne comprenait rien à la situation.

On vit arriver Javert avec soulagement des deux côtés.

Legrand fut le premier à réagir, il interpella le jardinier la voix coléreuse :

" Que se passe-t-il Verjat ? Ces messieurs disent qu'ils sont venus sur votre demande. Il paraîtrait que M. Fauchelevent est mort. Je…"

L'un des officiers leva la main pour saluer Javert d'un simple :

" Alors Javert ? Que se passe-t-il ? Nous avons eu ton message !"

Legrand se tut tandis que Javert serrait la main du policier et récupéra son insigne que lui rendait l'officier.

" Un empoisonnement, expliqua Javert, posément. On a assassiné un agent de la Sûreté.

- Merde ! Je vais faire prévenir la Sûreté !

- Oui et empêchez quiconque de quitter la maison ! L'assassin est toujours dans les locaux.

- Parfait, inspecteur !"

Puis, d'une voix froide qui glaça Legrand, Javert asséna :

" Je veux que tout le monde soit regroupé dans le salon. J'ai des questions à poser.

- Très bien, inspecteur !"

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Le personnel se retrouva dans le salon. Le marquis fut aussi sorti de sa chambre.

Et tous observaient avec appréhension le jardinier s'entretenir avec les policiers en uniforme et asséner des ordres d'une voix autoritaire.

" Fouillez les chambres ! Et amenez-moi les livrets de tous les employés !

- Monsieur l'inspecteur..., commença doucement le marquis, effrayé de tout ce remue-ménage. Je me porte garant de mes serviteurs ! Ce sont tous des gens sérieux et des…

- SILENCE !, claqua Javert en se rapprochant vivement du garçon. Silence, ou je vous coffre tous ! Un policier est mort aujourd'hui."

Javert avait envie de hurler de douleur mais il laissa la colère le prendre, c'était mieux !

" Asseyez-vous ! Tous !"

On obéit à l'ordre et on se tut.

Un policier revint et ramena une série de livrets. Javert les ouvrit et les compulsa. Il vit des listes de noms, beaucoup de domestiques avaient connu plusieurs maisons.

Legrand, Masson, Claudine, Jeanne, Gervaise… La maison Bassemcourt était le premier poste des deux filles de cuisine, Louison et Marinette. Seul Maurice Delacour, le frotteur, était là depuis le début au service des Bassembourt. Tout comme Madame Vervins.

Il ne savait pas vraiment ce qu'il allait dire...mais il devait parler…

" Un empoisonnement ! On a utilisé la céruse de plomb pour empoisonner la marquise et la mort-au-rat pour empoisonner le policier."

Javert vit ses mains qui tremblaient et les serra à se broyer les doigts.

" Dommage qu'on se soit trompé de cible. C'était une tasse de café qui m'était destinée."

Courageusement, Legrand intervint :

" Une apoplexie ! Vous ne pouvez pas parler d'empoisonnement !"

Javert eut un rire qui ressembla à un aboiement et il foudroya des yeux le maître d'hôtel qui se tut et pâlit.

" Pas de souci pour la preuve physique ! Une simple autopsie et nous saurons !"

Une autopsie ?

Une autopsie sur le corps de Jean.

Javert eut un nouveau malaise et serra les dents.

Non, il ne pouvait pas imaginer cela. Orfila se tenant avec ses mains et son scalpel et ses doigts fouillant dans le corps supplicié de Jean…

" Nous aurons la preuve, sourit amèrement Javert.

- Mais de quoi vous parlez ?, demanda Honorine, surprise d'entendre parler de poison.

- Comment pensez-vous que madame se meurt ?, rétorqua Javert. Une fluxion de ventre ! La belle affaire ! Hein le marquis ?"

Ainsi interpellé, le jeune garçon leva les yeux et fut horrifié d'être le centre de l'attention générale.

Il bafouilla :

" Oui, j'ai parlé à la police. Jules et moi...on se posait des questions sur la maladie de mère. J'ai été voir le chef de la Sûreté.

- La maladie de la marquise ?, reprit Legrand. Mais son médecin dit que c'est une fluxion de ventre.

- C'est évident !, asséna sèchement la bonne, Madame Vervins. Une fluxion de ventre. La douleur vous égare, insp…"

Javert se jeta juste devant la bonne et asséna cruellement :

" Un amour de jeunesse perdu, un mariage raté. J'ai longtemps cru que c'était vous, madame Vervins. C'est si facile d'empoisonner. La céruse de plomb demande du temps pour agir et vous êtes la plus proche de la marquise.

- Je ne vous permets pas !, opposa froidement la bonne.

- Vous aimez votre maîtresse ? Vous pourriez en jurer ?

- Ce que je pense de madame ne regarde que moi !"

Javert se tourna vers Jeanne qui pâlit à son tour lorsqu'elle comprit que son tour était venu de parler.

" J'ai parlé de votre mariage raté à cause de madame. Je suis désolée."

La jeune femme était au bord des larmes. Mme Vervins leva la tête et la toisa avec mépris.

" Des confidences obtenues sur l'oreiller ! Sans valeur auprès des tribunaux."

Javert aimait qu'on lui résiste. Il avait besoin d'un combat pour assouvir son désir de vengeance. Si seulement madame Vervins avait été un homme, il l'aurait provoquée en duel.

" Pas de haine alors ? Pourtant vous avez travaillé chez M. Fouché, l'ancien ministre de la police, n'est-ce-pas madame ?"

La bonne faiblit mais elle réussit à soutenir le regard de Javert.

" Oui.

- Quelques mois tout au plus. Puis vous êtes revenue au service de la famille Bassemcourt. Peut-on savoir pourquoi ?

- Incompatibilité d'humeur.

- Rien à voir avec le fils de M. Fouché, Armand ?"

Javert avait parlé doucement.

" Qu'elle puisse crever de cette maladie, la vieille bique", je ne me souviens plus des paroles exactes, veuillez me pardonner madame."

Les mains de la vieille femme tremblaient.

Javert, impitoyable poursuivit :

" Une vie solitaire avec une femme qui ne vous aime pas et qui a dû apprécier chaque moment durant lesquels elle vous humiliait.

- Armand m'aimait…, murmura la voix de la bonne.

- Je n'en doute pas, madame.

- Mais je n'étais qu'une servante. C'est la marquise qui l'a dit à Monsieur Fouché. On m'a chassée et je me suis retrouvée à la rue. La marquise m'a proposée de revenir à son service. J'ai accepté. Je n'avais pas le choix.

- Vous étiez enceinte ?"

Et la bonne se mit à pleurer.

Tout le monde était consterné.

Mais madame Vervins avait le courage d'un homme, elle essuya avec rage ses yeux et répondit clairement :

" Oui, j'ai accouché. Et la vie a continué. Madame est cruelle mais elle m'a protégée et a protégé ma fille.

- Où est votre enfant ?, demanda Javert, plus calmement.

- Au couvent des Ursulines d'Orléans. Elle est heureuse à sa manière. Et elle n'a pas été entachée par la honte de sa mère."

Un silence retomba sur la discussion générale.

Javert s'approcha de la fenêtre et regarda la cabane. Cabane dans laquelle se trouvait le corps de son compagnon.

Il ferma les yeux et souffla un instant. Mais une voix retentit dans son dos et relança la conversation :

" Donc, vous soupçonnez un empoisonnement ! Mais qui voudrait tuer la marquise ?

- J'y viens Masson, j'y viens."

Javert s'approcha et plaça ses mains dans son dos, se tenant au garde-à-vous.

" Des secrets ! Il y en a dans toutes les maisons. C'est ce que vous avez dit Jacques. Des serviteurs qui trichent, qui volent, qui truquent les comptes, qui boivent.

- Oui, répondit simplement le cocher. C'est habituel dans toutes les maisons.

- Nous avons deux meurtres et une tentative pour un troisième. Cela a aussi été habituel dans vos maisons ? Masson, Gervaise, Legrand, Claudine ?"

Les quatre interpellés réagirent en se levant d'un même mouvement.

Claudine se mit à crier d'une voix paniquée :

" Il n'y a pas eu de morts dans mes maisons. Je suis partie pour des soucis personnels."

Masson ajouta, dépité :

" Je suis un saoulard, on m'a viré à cause de ça. Mais je n'ai tué personne."

Legrand restait silencieux, incapable de réagir devant l'accusation.

Gervaise était calme, également, elle annonça doucement :

" Oui j'ai connu des morts parmi mes maîtres, mais ce sont des vieilles personnes fragiles que Dieu a rappelé à lui."

Javert s'intéressa à la lingère et se plaça aussi devant elle pour lui jeter :

" Et Jules ? C'était une vieille personne ?

- Un accident, répondit la lingère, d'une voix triste. C'est bien cruel.

- Cruel ? CRUEL ?, répéta Javert d'une voix énervée. Vous ne savez pas ce que c'est que la cruauté ! Une nuit dans mes cellules et vous en ferez la découverte. Croyez-moi !

- Si telle est votre décision..., répondit la lingère, effrayée.

- Mais que voulez-vous vraiment monsieur le policier ?, demanda Claudine en serrant ses mains l'une contre l'autre. Je n'ai rien fait, je suis l'amie de Jeanne. Jeanne ! Dis-lui !"

Jeanne ne savait pas quoi dire.

Elle songeait à Jules, elle songeait à Fauchelevent, elle songeait à Madame. Elle secoua la tête, horrifiée.

Javert se recula et jeta un regard à tout ce petit monde silencieux.

Son sourire était mauvais lorsqu'il lança :

" Je ne peux pas vous forcer à m'avouer ce que vous savez ! Qui tire les cartes de madame la marquise tous les soirs ou presque ? Qui prend la céruse de plomb dans la cave et la verse dans sa tisane de violette ? Qui cache le goût amer du poison derrière de l'alcool de prune ou du ca…?"

Et Javert se tut.

Il avait compris.

Et il se fustigea de ne pas avoir compris plus tôt. A sa décharge, il était sous le choc de la mort de Jean.

Délaissant la compagnie, Javert ouvrit la porte du salon et aboya :

" Sergent ! J'ai besoin de deux policiers ici !

- Oui, inspecteur."

Deux policiers entrèrent aussitôt, curieux.

Javert désigna le personnel assis devant eux et jeta simplement :

" Des poucettes pour la cuisinière. Et du papier timbré pour moi. Nous procédons à une arrestation.

- Bien, inspecteur."

Les deux policiers s'approchèrent du personnel. Ils surent qui était la cuisinière à son cri de douleur.

"Je suis innocente ! Pardieu ! Je n'ai rien fait ! Monsieur Verjat ! Inspecteur !"

Javert ne dit rien, il commençait à compléter le rapport que venait de déposer devant lui le sergent.

Mais Javert voyait les manoeuvres de la cuisinière, elle s'était rapprochée de Valjean ces derniers jours, peut-être était-ce vraiment le vieux forçat qu'elle visait et non le policier ?

" Je suis innocente ! Enfin ! Pitié !"

La cuisinière se retrouva correctement menottée et tenue en respect par les deux policiers. Javert en avait soupé des cris et il allait ordonner qu'on l'emmène ailleurs lorsque les deux filles de cuisine se jetèrent devant lui.

D'un même mouvement affolé.

" Ce n'est pas elle, monsieur le policier.

- Alors qui est-ce ?"

Javert tenait pour quantité négligeable les deux filles de cuisine, elles étaient jeunes mais le vice pouvait frapper à tout âge. Il se méfiait.

" C'est Gervaise !, s'écria Marinette. On l'a vue mettre quelque chose dans votre café.

- Mettre quelque chose ? Et où était la cuisinière ? Et pourquoi ce n'était pas la cuisinière qui s'en chargeait ?

- Madame Honorine était là, elle préparait la tasse de café, continua Marinette.

- Et Gervaise était là aussi. Puis madame Honorine est allée dans le garde-manger chercher des biscuits.

- Et on a vu Gervaise s'approcher de la tasse et mettre quelque chose dedans, ajouta Louison. On a cru que c'était du sucre, on n'a rien dit.

- Et si je n'avais pas accusé Honorine ?, demanda agressivement Javert.

- On...n'aurait rien dit...peut-être…, avoua Louison.

- Pourquoi ? Gervaise ne vous a pas vu ?

- On n'était pas dans la cuisine à faire notre travail, lança Marinette.

- Où étiez-vous ?, insista Javert.

- Dans le jardin… On jouait… On a vu par la fenêtre. Et quand le plateau a été prêt, on s'est dépêché de venir. Avant de se faire gronder par madame Honorine. On aurait dû préparer les gâteaux mais Gervaise a aidé madame Honorine."

Ces bavardages agaçaient le policier qui demanda clairement :

" Vous avez VU la lingère mettre quelque chose dans le café, oui ou non ?"

Les deux soeurs se regardèrent et d'une même voix répondirent :

" Oui !"

Javert hésita un instant à libérer la cuisinière. Il se tourna vers la lingère et lui demanda :

" Vous confirmez ?

- Ce sont des gamines, jeta dédaigneusement la lingère. Je n'ai fait que vérifier votre café.

- MENTEUSE !, hurla Louison. On t'a vu ! Tu as mis quelque chose dans le café de monsieur Verjat !

- Des enfants, inspecteur. Leur parole est sans valeur. Ils n'ont pas la maturité d'esprit pour témoigner."

C'était vrai.

Javert hésita.

Puis une voix fragile que chacun reconnut retentit depuis la porte :

" C'est Gervaise qui prépare ma tisane de violette et me tire les cartes. Presque tous les soirs."

Devant la porte du salon se tenait madame la marquise et la soutenant de toutes ses forces, il y avait Jean Valjean.

Javert dut se retenir à la table pour ne pas montrer son émotion.

CHAPITRE V

LES COGNES

La pièce tourbillonnait, perdant de sa solidité. Javert luttait pour n'en rien montrer, pour ne pas tomber.

Le monde avait sombré au moment où Javert avait vu tomber Valjean. Et là… Jean Valjean était vivant.

Javert était partagé entre le besoin de se jeter sur son compagnon pour le toucher, vérifier s'il était bien vivant, et l'envie furieuse de le gifler à pleine main.

Une fois, deux fois,...dix fois !

Lorsque Valjean était tombé, le monde avait sombré. Plus de bruit, plus de couleur. Les oiseaux s'étaient tus et les couleurs avaient disparu.

Un monde de gris cendré.

Sans la colère qui avait porté le policier, Javert ne savait pas ce qu'il aurait pu faire.

Le jeune Werther s'était tué par dépit amoureux… Les larmes embuèrent les yeux gris de l'inspecteur et le brouillard se chargea de pluie.

Jean Valjean était vivant et Javert vacillait sous les couleurs, les bruits, les odeurs… Le monde avait repris vie…

Javert ferma les yeux un instant et compta ses respirations.

Une fois, deux fois,...dix fois…

Il chassa les larmes et pria pour ne rien montrer de la tempête qui le prenait.

Les deux policiers étaient toujours debout, encadrant la cuisinière et attendant les ordres de l'inspecteur.

Valjean mena doucement la marquise jusqu'au canapé dans lequel il l'aida à s'asseoir.

Enfin, il se tourna vers son amant. Il ne savait pas comment agir avec l'inspecteur.

Puis Javert se reprit et lâcha du bout des lèvres :

" Libérez la cuisinière ! Elle n'y est pour rien."

On obéit mais on ne comprenait plus.

Honorine se frotta les poignets, n'osant pas remercier. Le policier paraissait versatile.

Javert tira sur ses favoris et se redressa avant de s'approcher de la marquise. Il fallait se concentrer sur l'enquête.

L'enquête ! Cela seul comptait.

Les sentiments passeraient après.

" Gervaise vous tirait les cartes madame ?

- Oui, monsieur, fit poliment la marquise, fatiguée d'avoir marché depuis son lit jusqu'au salon. Nous buvons de la tisane à la violette…

- Avec de l'alcool de prune, termina sans pitié le policier.

- Oui," admit en souriant la marquise.

Cela choqua les domestiques. Madame ne buvait jamais.

Quant à la lingère, son visage était fermé et ne reflétait aucune émotion.

" Le poison était dans la tisane de violette, souffla M. Legrand, atterré.

- Et les soirs où on oubliait la tisane, madame se sentait mieux le lendemain," ajouta Javert.

Le policier regarda la marquise et demanda :

" Qui prépare votre tisane à la violette, madame ?

- Gervaise."

On se tourna vers la lingère qui répondit simplement :

" Oui. Madame aime la tisane à la violette. Et l'alcool fait du bien au coeur de madame.

- Et lui tirer les cartes la rassure ?, reprit Javert, en connaisseur.

- Madame aime savoir ce que l'avenir lui réserve."

Javert s'approcha de la lingère et déposa entre ses mains l'arcane de la Mort.

" Votre jeu est incomplet, madame. Vous devez avoir du mal à faire parler les cartes."

La lingère saisit la carte et la retourna, avant de murmurer :

" La Mort est sur cette maison. Elle a déjà frappé pour tuer le malheureux Jules, madame est la prochaine… Les Voies du Seigneur sont impénétrables…

- Mais la Mort ne veut pas signifier cela."

La lingère leva la tête et jeta un regard méprisant sur le jardinier.

" Qu'en savez-vous monsieur ?

- Parce que je sais !"

Javert sortit son propre jeu de Tarot et en sortit une carte qu'il présenta à la lingère.

" Pour que le 3e arcane annonce une issue fatale, il faut que la résultante des cartes soit la Roue de Fortune ! Le 10e arcane est sans appel."

La lingère examina la carte et acquiesça.

" Oui, mais la Mort peut être sans appel sans avoir besoin d'autres cartes.

- Seulement si on fait mentir les cartes, madame !"

Le ton était menaçant. Le gitan reprit sa carte et la rangea à l'abri dans son propre paquet, la lingère le regarda, intéressée.

" Vous connaissez les cartes, monsieur ?"

Javert regarda la lingère bien en face et lui murmura :

" On m'a appris à les écouter, madame."

Un silence et on frappa à la porte. Un sergent entra et vint parler dans le creux de l'oreille du policier. Javert acquiesça et donna quelques ordres que personne n'entendit.

Le sergent, diligent, obéit aussitôt.

Le silence retomba dans le salon. Javert se plaça devant la fenêtre et s'attendait à voir apparaître Vidocq et son sourire suffisant. Cela suffit à le démoraliser.

Valjean s'approcha doucement de Javert, il n'osa pas le toucher. Puis, le forçat se pencha pour examiner les livrets des domestiques posés sur la table.

Il les regarda et découvrit celui de la lingère.

Il y avait les noms des employeurs de Gervaise et il fut surpris de lire ceux des trois victimes.

" Javert !, lança Valjean. Gervaise a travaillé pour nos trois victimes ?

- Oui, répondit sèchement Javert, sans jeter de regard vers Valjean.

- Et les autres noms ?"

Cela eut le mérite de faire réagir Javert. Il abandonna l'examen du jardin et de la cour pour venir vers Valjean.

Essayant de ne pas toucher son amant, pour vérifier s'il était chaud et vivant. Javert devait rester concentré et impassible.

Valjean tendit le carnet mais Javert secoua la tête.

" Je ne connais pas ces familles.

- Mais peut-être quelqu'un les connaît ici, Fraco," proposa Valjean.

Javert examina la salle, les domestiques toujours présents, assis et silencieux. Madame la marquise, pâle sur le canapé, attendait patiemment le bon vouloir des policiers. Et son petit-fils était venu lui tenir la main, inquiet pour elle de la voir debout, si faible.

" Peut-être...Jean…"

Entendre la voix de Valjean, prononcer son prénom… Javert ressentait une sourde douleur dans le creux de la poitrine.

Douleur, joie… Il ne savait pas trop.

" Voyons cela…"

Et Javert se mit à lire une liste de noms à voix haute… Monsieur de Villanelle, Monsieur de Juvigny, Madame d'Amboise, Monsieur de Panthou, Madame de Périer de Larsan, Madame de Floranges, Madame de Gondi, Monsieur de Saintonge, Madame de Bassemcourt...

Puis il attendit et ce fut une cacophonie soudaine.

Claudine fut la première à réagir :

" Monsieur de Saintonge est mort il y a quelques semaines et je sais que madame de Gondi aussi."

Suivie par M. Legrand, aussi surpris que tout le monde :

" Je connais madame de Périer de Larsan, elle est morte d'une fluxion de ventre il y a des années."

Madame Vervins regarda la marquise avec horreur :

" Madame de Floranges, madame, elle est morte d'une fluxion de ventre aussi, non ?

- Oui, Antoinette, répondit la marquise. Il y a cinq années maintenant."

On se regardait puis on regarda le policier. Javert secoua la tête :

" Je ne connais pas ces noms-là.

- Moi non plus, fit la marquise. Mais je peux demander.

- Il faudrait les archives municipales, madame. Afin de découvrir les certificats de décès. Fluxion de ventre…

- Et Gervaise a travaillé pour tous ces gens ?," demanda une petite voix apeurée.

C'était la petite Louison qui tenait fort sa soeur Marinette dans ses bras et paraissait paniquée.

"De vieilles gens, rétorqua la lingère, froidement. Elles ont été rappelées à Dieu !

- Elles ont été rappelées à Dieu ou les cartes vous l'ont dit ?"

C'était Fauchelevent qui parlait en regardant la lingère et celle-ci ne répondit pas.

Les policiers, toujours debout, incertains, demandèrent à l'inspecteur Javert :

" Que fait-on maintenant ?

- On arrête la lingère, répondit Javert.

- Sur quelles preuves ?, rétorqua la lingère, l'air innocente.

- Le café, les témoins, le livret, énuméra sèchement le policier.

- Et cela suffira à convaincre le jury ?"

La lingère paraissait étonnée qu'on l'accuse, elle secouait la tête sans comprendre.

" Des coïncidences malheureuses. Madame a perdu son mari d'une fluxion de ventre, c'est une maladie qui touche les personnes âgées. J'ai connu le malheur de perdre mes patronnes bien aimées par des maladies douloureuses. Je saurai supporter un procès. Dieu me soutiendra dans cette épreuve !"

La lingère se leva et tendit ses poignets, le visage blanc de terreur mais avec un courage de martyr.

Javert n'aimait pas cela mais il n'avait rien.

Il lui fallait des aveux.

Le sergent revint, content de lui et déposa une petite boîte de bois sur la table du salon, devant la marquise.

" D'où cela vient-il ?, demanda Javert.

- La chambre de la prévenue, inspecteur."

Javert abandonna la lingère et vint examiner l'objet, il l'ouvrit.

Des mouchoirs bien pliés, étaient apparus, tous marqués au coin des armoiries nobles.

Il en fut surpris mais la marquise le fut encore davantage.

" Des mouchoirs ?

- Volés, sans nul doute, madame," fit Javert, indifférent.

Le policier abandonna la boîte, déçu de ne rien avoir de concret. Et une fois de plus, quelqu'un vint interrompre ses pensées.

La marquise s'écria, surprise :

" Mais ce sont mes mouchoirs ! Et ici ceux de Madame de Floranges ! Là, ceux des Saintonge ! Mais il y a des mouchoirs de toutes les familles citées dans le livret !"

La lingère, sentant qu'on l'observait, bafouilla pour la première fois :

" Des souvenirs de mes différents employeurs.

- Vous collectionnez des mouchoirs ?, demanda Valjean, étonné.

- Ce sont des souvenirs des maîtres que j'ai perdus.

- Mais je ne suis pas morte ?!, se défendit la marquise.

- Ce sont des souvenirs...de… J'aime les mouchoirs… Je…"

La voyant perdue dans ses explications, Javert se sentit reprendre du courage.

" Vous collectionnez des mouchoirs pour vous souvenir des morts que vous avez provoquées !

- Je… Ce sont des souvenirs des chers disparus.

- Je ne vous ai pas donné mes mouchoirs, Gervaise !, claqua la voix dure et sèche de la marquise.

- Je voulais me souvenir de vous. Après votre décès, madame, je voulais un souvenir. Je…

- Comment pouviez être si sûre qu'elle allait mourir ?, " souffla Javert, en se penchant au-dessus de la lingère.

Un cri perçant fut entendu et le marquis Gilbert-René de Bassemcourt leva un mouchoir de fine batiste dans ses doigts.

" Jules ! C'était à Jules ! Je le lui ai donné. Il…"

Puis se levant de toute sa hauteur, le marquis se jeta sur la lingère et asséna violemment :

" Tu l'as tué ? Tu l'as poussé dans l'escalier ? Il allait parler de la carte ! Tu… Tu nous as entendu !"

Un policier allait s'interposer entre le marquis et la lingère, mais Javert le retint discrètement.

" Jules a eu un accident ! Je n'y suis pour rien !, se défendit la lingère, affolée.

- Alors pourquoi as-tu son mouchoir ? Tu voulais un souvenir de lui ? Pourquoi ?, demanda le jeune garçon, menaçant malgré lui.

- Parce que je dois me rappeler de ceux qui sont morts !, répondit la lingère en perdant son calme. Il faut des souvenirs pour rappeler les noms lors des prières à Dieu !

- Pourquoi Jules ?, s'écria le marquis.

- Car il est mort malgré les cartes ! Il a besoin de mes prières !

- Pourquoi aurait-il besoin de vos prières ?, fit insidieusement Javert. Qu'est-il dans votre jeu ?

- Il est mort sans que les cartes le disent ! Il est mort en tombant dans l'escalier ! Je ne voulais pas le tuer, juste le blesser durement. C'était un gentil garçon."

C'était terminé.

Javert se relâcha enfin et sourit.

Chacun resta sous le choc de la révélation.

L'inspecteur regarda la lingère et attendit qu'elle comprenne ce qu'elle avait dit. Et la lingère saisit enfin.

" Les cartes ont toujours dirigé ma vie. Elles annoncent la mort et la vie. Je tire les cartes et j'attends de faire ce qu'elles disent.

- Et si rien ne se passe ?

- Alors je suis l'Ange de la Mort !"

Le visage de la lingère, si simple, si laid, se transfigura pour devenir impressionnant. Les yeux de cette couleur violette inhabituelle illuminaient son regard et la rendaient magnifique...effrayante…

" Nul ne peut se prendre pour Dieu !, asséna Jean Valjean.

- Les cartes m'ont parlé ! Je vous ai vu dans les cartes, monsieur. Un danger à faire taire.

- On ne peut pas se tirer les cartes !, rectifia Javert.

- On peut parler avec les cartes et les cartes me parlent ! Il fallait aider ces malheureuses âmes à passer le chemin ! La Mort n'a qu'une parole et qu'une issue.

- Donc vous les avez aidées à passer.

- Oui !"

Javert hocha la tête et les deux policiers emportèrent la lingère. Elle allait être transférée à la prison des Madelonnettes en attendant le procès.

La Veuve.

L'affaire était terminée.

Javert était fatigué.

La tempête était passée et avait laissé la maison dévastée.

La domesticité Bassemcourt se tenait encore assise dans le salon si luxueusement décoré et regardait les policiers faire leur travail.

Et au-milieu de la foule d'uniformes bleu nuit un homme habillé de civil donnait des ordres et était écouté avec soin.

Le jardinier Verjat se révélait l'inspecteur Javert.

Un policier qui avait été envoyé enquêter sous un alias sur la maladie étrange de madame la marquise.

Envoyé sur la demande de monsieur le marquis.

Le personnel se tenait serré. Parmi toute cette foule, encore sous le choc de l'arrestation mouvementée, il y avait Honorine la cuisinière.

Elle ressentait encore la sensation du métal qui avait encerclé ses poignets.

La voix profonde de l'inspecteur leur parvenait, froide et sèche :

" Sergent ! Rendez leur livret aux justiciables. Ils ne nous sont d'aucune utilité.

- Oui, inspecteur !

- Et amène-moi le Mec dès qu'il daignera se montrer !

- Oui, monsieur."

Javert s'était assis dans un fauteuil aux tapisseries élégantes de Versailles, un dossier était posé devant lui sur la table du salon et le policier le complétait, sans même daigner jeter un regard sur ses anciens collègues.

Le sergent s'approcha précautionneusement de l'inspecteur et demanda doucement :

" Les inspecteurs attendent votre accord pour fouiller les différentes chambres, monsieur.

- Bien, nous aurons peut-être des complices."

Une parole glacée qui fit frissonner tout un chacun.

Mais quelqu'un osa s'opposer à la parole toute-puissante du policier.

Quelqu'un qui était resté prudemment éloigné de la police.

M. Fauchelevent !

" Ils sont innocents, inspecteur."

Le policier, ainsi rappelé à lui-même, leva les yeux et devint encore plus sombre.

" Alors nous ne trouverons rien !"

Et ce fut tout, Javert se concentra à nouveau sur le rapport devant lui et son écriture, nerveuse, devint illisible. Il fallait blâmer les mains tremblantes du policier.

Le sergent attendait l'ordre de son supérieur pour agir, mais cela ne venait pas.

" Ils sont innocents. S'il-vous-plaît, inspecteur."

Une prière.

Cela fit cesser le gribouillage et Javert reposa sa plume à côté du dossier. Il saisit ses favoris et tira dessus avec force. Cela faisait du mal à l'inspecteur, l'ancien chef de la police de Montreuil. L'écho d'autres prières qu'il avait cruellement ignorées…

Javert se leva, il repoussa Valjean assez durement. Mais il était incapable de savoir ce qu'il ressentait. De la colère, évidemment, mais aussi du soulagement, de la joie…, de la tristesse était encore présente...

Javert regarda par la fenêtre et vit arriver la voiture de Vidocq, attelée à ses deux chevaux si laids.

" Très bien, souffla la voix rauque du policier. Qu'ils retournent dans leur chambre. Je veux juste qu'ils fassent une déposition, chacun, et qu'ils la signent. J'ai des sergents pour se charger d'eux.

- Bien, répondit Valjean en souriant.

- Je vais me charger de la Sûreté."

Le sergent s'éclipsa pour prévenir ses collègues et commencer à établir les dépositions de chacun des serviteurs.

Sans un regard pour personne, l'esprit brisé, Javert quitta le salon pour accueillir le Mec.

Valjean n'osa pas le suivre, il hocha gentiment la tête auprès des membres du personnel Bassemcourt et leur montra la porte. La liberté.

Peu à peu, le salon se vida.

Mais une présence formidable vint le remplir.

Le chef de la Sûreté pénétra dans le salon en riant, satisfait de l'enquête et de lui-même, accompagné par Javert et suivi par Rivette.

Vidocq aperçut immédiatement Valjean et sourit, franchement amusé.

" Je te l'avais dit Javert ! Vous êtes excellents lorsque vous travaillez à deux ! Une empoisonneuse ! Un assassin femelle !

- Valjean a été précieux, expliqua sèchement Javert.

- Montre-moi tes preuves !"

Les mouchoirs brodés, le livret de travail de la lingère et les cartes de Tarot… Plus insidieux les violettes, la bouteille d'eau-de-vie de prune...et la céruse de plomb…

" De la belle ouvrage !"

Vidocq siffla en saisissant le flacon de fard qui avait renfermé du poison et ne contenait plus que du talc.

" Et pour les aveux ?

- Je remercie les serviteurs et madame la marquise de leur mémoire ! Il y a eu des morts parmi les patrons de la lingère.

- Morts violentes ?

- Toujours ! Elle a finalement avoué."

Vidocq saisit le livret et le compulsa, avant de le reposer avec les autres preuves sur la table joliment ouvragée.

" Je vais charger deux de mes agents de vérifier les archives et nous verrons les avis de décès.

- Oui, monsieur."

Cette réponse, si polie, venant de Javert surprit Vidocq qui se retourna pour examiner l'inspecteur de police.

" Tu es fatigué le cogne ?

- Je ne suis pas habitué à jouer les jardiniers, se défendit âprement le policier.

- Pas habitué aux travaux de force ?, se moqua Vidocq.

- C'est cela."

Javert serra les dents et acquiesça.

" On m'a fait comprendre que je n'étais pas capable de travailler comme un forçat.

- Ha ça ! Tu es bon à surveiller, l'argousin, mais pour ce qui est du turbin…"

Vidocq laissa disparaître la fin de la phrase en souriant puis il ajouta :

" Enfin, je suis content de vous deux…"

Javert ne répondit pas. Il se tenait devant la fenêtre et vit la prévenue être emmenée dans la voiture de la Sûreté, menottée et accompagnée par Rivette. Donc, ce sera l'inspecteur de Première Classe du Châtelet qui allait prendre la déposition. C'était plutôt une bonne chose, Javert en avait assez de cette affaire.

" Que vas-tu faire de Fauchelevent ?," lança la voix lasse de Javert.

Cela surprit tout le monde. Valjean devint livide et cessa de bouger. Vidocq se mit à sourire en se rapprochant subrepticement de Javert.

" Je pensais le laisser retourner à ses huiles et à ses flacons. Qu'en penses-tu le cogne ?"

Vidocq observa avec attention le visage de Valjean et son sourire se fit cruel.

" Je n'oublie pas ce que je t'ai promis, Vidocq, le menaça Javert.

- Ta démission ? Après ton petit succès ? Cela me semble de la mauvaise politique. Je vais parler de toi à M. Henri et à M. Chabouillet."

Valjean se tenait coi et attendait.

" Aucune importance, claqua Javert. Je retourne au poste de Pontoise."

Et sans s'attarder plus que cela, l'inspecteur de police s'apprêtait à s'en aller. Mais Vidocq le retint en saisissant son bras, puis il lui désigna un fauteuil. Javert se soumit et s'y assit.

Enfin, fronçant les sourcils, Vidocq s'approcha de Valjean et le toisa, mécontent :

" Tu vas me faire un rapport précis et détaillé de cette enquête, Fauchelevent. Il y a quelque chose qui m'échappe et je veux savoir ce que c'est."

Le Mec claqua des doigts, attirant un de ses agents à ses côtés.

" Va me chercher les maîtres de cette charmante demeure, Roussin. Je veux des témoins à ce petit échange."

Le Mec souriait en s'asseyant majestueusement sur le canapé de qualité de la marquise.

Il ne fallut pas attendre longtemps. Le marquis réapparut très vite, aidant sa grand-mère à marcher. La bonne les suivait, comme toujours, mais sur un geste dédaigneux du chef de la Sûreté, madame Vervins disparut.

" Hé bien, madame, messieurs, fit Vidocq, le plus respectueusement du monde. Vous avez vécu une formidable aventure aujourd'hui, j'adorerai qu'on m'en fasse le récit."

Un geste en direction de Valjean. Et le forçat se plaça devant Vidocq pour faire son rapport. A son tour d'être sur la sellette.

Javert baissa les yeux sur le sol, sans aucune envie d'entendre le récit de la machination de Valjean. Vidocq allait en rire lorsqu'il apprendrait l'incapacité du policier à reconnaître un mort d'un vivant.

Mais Valjean, toujours aussi circonspect, semblait aussi peu enthousiaste à l'idée de parler que Javert l'était à celle d'écouter.

Il fit de brèves descriptions des enquêtes qui n'aboutirent pas, des différentes stratégies qu'ils avaient tous deux mises en œuvre, de ses incursions dans la cave.

Il raconta la façon dont il avait découvert, presque par hasard, le café prétendument empoisonné et la façon dont il s'était pris pour identifier la substance servant à l'empoisonnement : facile lorsqu'il avait lui-même substitué le poison par du talc.

Il expliqua qu'il y avait deux poisons dans la cave : le blanc de céruse et la strychnine, puis il présenta le dilemme auquel il fut confronté après avoir appris que l'empoisonneur avait décidé de tuer Javert.

En effet, la lingère ne s'était jamais servie de la mort-aux-rats, mais il était clair qu'elle devait se débarrasser au plus vite du policier, quitte à encourir le danger d'attirer l'intérêt de la police et à subir l'enquête sur sa mort. La strychnine était donc son plus grand atout.

Restait à informer l'inspecteur Javert qu'il allait être empoisonné afin qu'il fasse semblant de succomber aux effets de la mixture, mais il n'en avait tout simplement pas eu l'occasion. Il avait donc décidé de boire le café lui-même...

" Alors notre sagace inspecteur t'a cru mort, ricana Vidocq avec dédain.

- Absolument pas, monsieur. Je lui ai fait un signe avant de m'effondrer. Il a compris."

Valjean écarquilla les yeux avec une surprise parfaitement feinte.

Il n'avait pas été possible d'avertir son amant, pas avec Masson assis à côté d'eux pendant qu'ils déjeunaient ; pas lorsque le cocher s'était obstiné à rester à leurs côtés après sa mort prétendue, et pas lorsque Javert avait quitté la cabane avant même que le cocher ne le fasse... Mais Vidocq n'avait pas besoin de savoir tout cela.

Valjean sentit son amant remuer un peu dans son siège, mais il n'osa pas lui jeter un seul regard. Cela aurait signifié les exposer tous les deux aux yeux bien entraînés du chef de la Sûreté.

Il s'empressa de continuer.

" Le moment décisif arriva plus tard... Nous avions des preuves, oui, mais aucune n'était irréfutable. Même le poison n'était plus en place, car j'ai dû le retirer de la cave pour protéger la vie de madame la marquise. Or, Gervaise avait retiré une dose de blanc de céruse lors de ma dernière surveillance à la cave. Je suis sûr que les agents la retrouveront dans sa chambre, probablement enveloppée dans un morceau de papier plié. Et voici le reste de ce qui était à l'origine dans la boîte."

Valjean fit quelques pas pour présenter au chef de la Sûreté son mouchoir rempli de poison pressé et bien noué.

" Intéressant mais pas irréfutable, dit Vidocq.

- Certes... C'est la raison pour laquelle je me suis tourné vers madame la marquise. Elle seule avait la clé.

- Ce vieux fou s'est faufilé dans ma chambre comme un adolescent amoureux. Pour un instant, je n'ai pas su si je devais crier à l'aide ou en rire !, exclama la marquise.

- Madame la marquise a eu la gentillesse de bien vouloir m'écouter...

- Non pas, Fauchelevent ! Ce n'était pas de la gentillesse. Si j'avais eu la vigueur d'autrefois, je me serais levée et je vous aurais giflé pour votre impertinence ! Suggérer que l'un de mes gens m'empoisonnait ! Quel scandale !

- Et pourquoi avez-vous décidé de l'écouter, madame la marquise ?", demanda Vidocq en modulant sa grosse voix jusqu'à la rendre presque mielleuse.

- Parce qu'il m'a parlé des tisanes aux violettes... Et du fait qu'il n'avait pas été nécessaire d'engager une garde-malade car mes symptômes s'étaient améliorés depuis qu'il avait entrepris de sciemment oublier de cueillir mes violettes.

- Je suppose que cela vous a convaincue madame, plaisanta Vidocq

- Certainement pas !" s'indigna la vieille dame.

D'un geste mécanique mais pas du tout dépourvu de coquetterie, elle tira un peu sur la dentelle qui ornait les poignets de sa robe d'intérieur.

Puis, haletant d'exaspération, elle montra Valjean de son doigt osseux.

" Ce vieil homme avec ses yeux si doux et son air niais est un véritable démon. Vous devriez garder cela à l'esprit, monsieur le chef-de-je-ne-sais-quoi !

- Qu'a-t-il fait ?

- Ce vieux bonhomme sournois s'est agenouillé devant mon lit. Oui, vous m'avez bien entendu, il s'est agenouillé comme s'il était sur le point de me jurer allégeance ou de demander ma main en mariage. Imaginez ma frayeur !"

Vidocq passa une paume sur la cicatrice qui ornait sa lèvre supérieure pour cacher son rire.

" Et que s'est-il passé ensuite, madame la marquise ?

- Ce démon m'a supplié de choisir entre subir le scandale qui s'abattrait sur ma maison ou surmonter le drame qui l'atteindrait sans nul doute. Parce que la prochaine victime pourrait aussi bien être mon petit-fils."

Vidocq leva un regard incrédule vers Valjean, qui semblait infiniment intéressé par le calcul de la hauteur du plafond de cette pièce particulière...

" Je prends note, madame la marquise, je prends note", déclara enfin le chef de la Sûreté, tout en lançant un regard amusé à son agent.

Le reste de la déposition de Valjean fut sans intérêt dans ce sens qu'elle abondait sur tous les points que Javert avait précédemment évoqués.

Vidocq remercia la gentillesse de la marquise avec élégance et était sur le point de mettre fin à la réunion lorsque l'inspecteur Javert, manifestement en colère, se leva comme mû par un ressort et traversa la pièce de son pas martial et brusque. En direction de la sortie, sans un adieu ni un seul regard pour la société. Les laissant tous pantois.

Un petit rire de Vidocq adoucit quelque peu la situation ; le jeune marquis vint minimiser le malaise laissé derrière par Javert par la simple procédure consistant à offrir son bras à sa grand-mère et lui proposer de l'accompagner de retour à sa chambre.

La vieille dame, qui avait eu son lot de goujats dans sa jeunesse et même beaucoup plus tard et ne se laissait pas impressionner de si tôt, préféra lever la main en direction de Valjean... Et l'ancien forçat comprit bien ce que l'on attendait de lui.

Il prit le bras de la marquise qui, épuisée, lui laissa supporter la plupart de son poids, puis la guida en silence... Il affichait sur le visage le sourire plus gentil de Madeleine…

Encore surpris par l'abandon de Javert.

Ce n'était pas professionnel. Javert le savait. Il aurait dû rester dans la maison, superviser la recherche du poison, se charger de la déposition de la lingère…

Bref, faire son travail.

Mais Javert devait partir. Rien que pour respirer.

Le policier hésita un instant, revenu dans le jardin. Puis il s'approcha de la porte d'entrée et salua le collègue placé de surveillance.

Il se retrouva sur la belle place du Palais-Royal. Ne voulant pas traîner dans les parages, Javert prit un des nombreux fiacres stationnés là à attendre le touriste et se fit déposer rue des Vertus. Le policier était toujours sous le choc de la journée…

Javert retira son costume civil, réclama de l'eau chaude et se rasa, se lava...avant d'enfiler son uniforme de police.

Pour retourner au commissariat de Pontoise.

Il voulait penser à autre chose.

Vider sa tête.

Le travail était le remède. Car son esprit mauvais lui rejouait, encore et encore, la scène de la mort de Jean Valjean. Les jambes qui titubaient, le souffle qui s'arrêtait, le corps qui s'effondrait dans l'herbe...et lui-même incapable de dire si le pouls battait ou non.

Une honte pour lui !

Il n'avait pas été capable de déterminer si le pouls battait ou pas. Ses mains l'avaient trahi, elles n'arrivèrent pas à défaire le mouchoir porté en cravate, les quelques boutons fermant le col. Javert avait paniqué.

Une honte !

Le sergent Durand fut aussi heureux que surpris de voir revenir son supérieur. Javert remercia pour le café et se jeta sur la paperasse dangereusement posée en tas instable sur le bord de son bureau.

Roussel était un assez bon policier mais pour ce qui était de la gestion administrative, il était un incapable.

En poussant un long soupir, Javert saisit le premier dossier et le compulsa, prêt à passer des heures à s'abîmer les yeux sur l'écriture illisible de ses collègues pour ne pas voir le temps passer.

Il fallait qu'il évacue le chagrin et la colère.

Il travailla des heures. La nuit était tombée depuis longtemps, il ignorait le mal de crâne lancinant, il se frotta les yeux et laissa sa tête retomber un instant en arrière.

Une main osa le toucher et le réveilla instantanément.

" Vous devriez rentrer chez vous, inspecteur.

- Oui, Durand. Quand j'aurai fini.

- Vous ne pouvez pas rattraper des jours d'absence en quelques heures, monsieur.

- Encore quelques minutes," accepta le policier.

Quelques minutes qui donnèrent encore une heure et Durand vint d'autorité souffler la bougie posée sur le bureau de son supérieur.

" Rentrez chez vous monsieur !, ordonna le sergent.

Le vieil inspecteur acquiesça et sortit du commissariat, il avait vieilli de dix ans. Dans sa main, Durand lui glissa un message.

" Monsieur Fauchelevent a fait porter cela pour vous. Il y a des heures."

Cosette serait enchantée d'avoir de vos nouvelles, inspecteur.

Si vous pouvez vous libérer, nous vous attendons.

Fauchelevent

Il y avait encore quelques mois, le policier se serait hérissé et aurait refusé de voir Valjean. Il se serait caché dans sa tanière pour lécher ses plaies et calmer sa douleur.

Les mois avaient passé et Javert avait promis de soutenir Valjean, il l'aimait. Pour le pire et pour le meilleur.

D'un pas las, le policier se dirigea vers la rue Plumet.

Le 55, rue Plumet était illuminé. Javert poussa le portail et se composa un visage apaisé.

Il sortit sa clé et ouvrit la porte de la maison.

Toussaint vint l'accueillir, un large sourire aux lèvres.

" Monsieur Javert ! Vous voilà enfin !"

Souriante, agréable, respectueuse, la vieille servante entraîna le policier jusque dans le salon.

A peine entré dans la pièce, une bouffée de parfum l'accueillit, avec une brassée de rubans et de dentelles.

" Enfin ! Vous êtes là !

- Je suis désolé, Cosette, s'excusa le policier. J'avais du travail en retard.

- Oui, c'est ce que père a dit !"

Un sourire, Cosette le regardait avec joie, ses yeux bleus brillaient de plaisir.

" Laisse-le respirer ma chérie !, lança une voix non loin.

- Je ne l'ai pas vu depuis longtemps, se défendit Cosette en se reculant. Avez-vous dîné monsieur Javert ?

- Non, répondit-il sans pouvoir empêcher son sourire d'apparaître.

- Mais il est très tard ! Vous devriez avoir honte ! Père ! Grondez votre ami !

- Oui ma Cosette, je n'y manquerais pas."

Valjean apparut au côté de Javert, tandis qu'en grommelant la jeune fille allait à la recherche de Toussaint. Il fallait un repas pour l'inspecteur.

Laissés seuls à eux-mêmes, les deux hommes se tournèrent l'un vers l'autre. Javert baissa la tête, troublé. Valjean osa lever la main pour caresser doucement ses favoris.

" Tu m'as fait peur aujourd'hui, murmura Valjean.

- C'est toi qui me le dis ?! Alors que tu...alors que je t'ai vu…"

Un souffle. Javert lutta contre les larmes qui menaçaient et respira profondément. Il ne voulait pas ajouter la honte à son incompétence.

" Je suis désolé, murmura Valjean.

- Tu n'as pas à l'être, jeta sourdement Javert. Nous avions une enquête à mener, tu as vu une opportunité d'agir. Et tu avais raison."

Des mots qui sonnaient creux, même Javert s'en rendit compte.

" J'aurais certainement agi de la même façon.

- Je ne suis pas sûr, reconnut Valjean. Tu aurais rué dans les brancards, crié et tempêté.

- En vain. Il fallait des preuves tangibles, tu as fourni la meilleure !

- Laquelle ?

- Un flagrant délit ! Grâce à toi, nous avons eu des aveux.

- Et je t'ai fait mal."

Javert n'arriva plus à parler. Valjean répéta simplement :

" Je suis désolé."

Les larmes étaient une chose rare dans la vie de l'inspecteur Javert. Il avait pleuré de douleur. C'était quelque chose de permis malgré tout. La douleur physique provoquait les larmes.

Mais pleurer à cause d'un sentiment… Le policier pouvait compter les fois où cela lui était arrivé sur les doigts d'une seule main.

La mort de Mariana peut-être ?

" J'ai un peu perdu l'esprit," avoua Javert.

Cosette réapparut à cet instant, bavardant et babillant, expliquant que Toussaint avait préparé un potage à la Dubarry et du poulet aux pommes rôties. Puis, sans respirer, la jeune fille raconta comment allaient l'usine et les différents employés. Totalement inconsciente de la tension ambiante.

N'ayant pas remarqué l'attitude protectrice de son père qui se plaçait devant l'inspecteur et le cachait à sa vue.

Toute à ses histoires, Cosette ne vit pas la tristesse qui marquait les yeux gris de l'inspecteur.

" Et si vous saviez ce que Dédé a fait comme nouvelle bêtise ! Vous l'auriez giflé, monsieur Javert…"

Et de parler, de parler, à en étourdir les deux adultes.

L'heure était vraiment tardive. Le souper était terminé, il fallait se quitter. Cosette embrassa Javert, tellement heureuse de l'avoir revu. Javert salua la jeune fille avec un sourire réjoui.

Il était fier de son contrôle sur lui-même.

Valjean annonça qu'il raccompagnait l'inspecteur jusqu'au portail. Cosette proposa la chambre d'ami. Mais le policier déclina, arguant de ses horaires impossibles à tenir.

Devant le portail, Valjean serra la main de Javert, un peu incertain de ce que le policier allait décider.

" Tu rentres chez toi ?, demanda doucement le forçat.

- Je pensais à la cabane…"

Avec un sourire soulagé, Valjean acquiesça.

" Laisse-moi fermer la maison et saluer tout le monde. Je te rejoins."

Javert hocha la tête et le portail fut refermé sur le vide.

Discrètement, l'inspecteur de police se retrouva dans la cabane au fond du jardin de la rue Plumet.

Attendant le retour de Valjean.

Et essayant de ne pas noter ses mains tremblantes.

Quelques minutes, Javert n'avait pas bougé.

Valjean arriva, ferma la porte et le fixa.

Le grand policier était debout, les mains croisées dans le dos et la posture droite, dans un véritable garde-à-vous.

Fraco était difficile à approcher lorsqu'il se couvrait de cette armure que le galérien avait appris à si bien reconnaître. Il était difficile de ne pas se rappeler qu'il l'avait vu si vulnérable quelques instants auparavant et à quel point il se détestait pour cela.

Ils étaient enfin chez eux. Sous le toit qui avait abrité leurs rencontres, auprès du lit qui leur avait permis de se découvrir. Et pourtant, aucun d'entre eux n'osait franchir la distance qui les séparait.

" Est-ce que tu vas bien, Fraco ?"

Javert sursauta. Il n'avait même pas entendu la porte s'ouvrir. Ses épaules se raidir, instinctivement et il se détesta pour cela.

" Oui, je vais bien," répondit posément le policier.

Valjean allongea un bras pour saisir la main de son amant et le guider vers le lit. Javert ne résista pas, mais il ne se détendit point sous le contact.

" Fraco, je suis vraiment désolé. Je pensais que tu t'en apercevrais…

- Non, je n'ai pas réussi à découvrir ton pouls, fit Javert en secouant la tête. Je n'ai pas réussi. Je…"

Javert baissa les yeux, fâché et honteux.

" Je ne pouvais plus réfléchir."

Javert récupéra sa main et la glissa devant sa bouche, étouffant un rire qui ressemblait à un sanglot.

Valjean franchit la distance qui les séparait et se colla au corps de son amant. Au risque de se faire rejeter. Au risque d'aggraver la situation.

Il défit sa cravate en toute hâte puis exposa la peau de son cou. Les plis de tissu cicatriciel sur le côté droit étaient épais et rugueux. Presque de longues callosités parallèles.

" Est-ce que cela t'étonne ? Penses-tu que c'est de ta faute ?"

Javert leva la main et doucement caressa la peau marquée de son amant.

" Jean… Je t'ai cru… Mon Dieu…"

Et il saisit dans ses bras son compagnon, murmurant sans fin :

" Vivant, tu es vivant, tu es vivant… J'ai cru…"

Et toute la peur que Javert avait ressenti, tout le désespoir brisèrent un barrage et les larmes coulèrent, le long de ses joues, se perdant dans les favoris et mouillèrent le col de Valjean.

Javert serra les dents de honte et se tut. Infiniment dégoûté de lui-même. Pleurer ainsi à cinquante ans...

L'ancien forçat entoura sa nuque et l'attira vers lui, couvrant de baisers chaque sillon que les larmes laissaient à leur passage. Ce ne fut que l'affaire d'un instant avant qu'ils ne fussent deux à pleurer. Seulement Valjean ne se donnait pas la peine de supprimer ses sanglots, qui devenaient de plus en plus profonds.

" Je t'ai fait du mal, mon amour. Je t'ai blessé…

- Si...si j'avais eu mon pistolet...si j'avais eu mon pistolet, souffla Javert, ravalant ses sanglots, je me serais tué."

Puis Jean le regarda avec incrédulité. Il le repoussa presque. Il pleurait toujours, mais maintenant il y avait de la terreur dans ses yeux.

" Te tuer ? Toi ? Pourquoi je vis, alors, si tu ne me survivras pas ? Et Cosette ? Tu m'avais promis…"

Javert était désolé et n'osait pas regarder Valjean en face.

" C'est que je n'ai pensé à rien d'autre qu'à toi. Je t'ai vu...mort...et je ne me voyais pas vivre… Je suis désolé, Jean. Je ne suis pas suicidaire, je te le jure. C'est juste…"

Javert leva les yeux et regarda Valjean.

Ses yeux d'azur. Même le ciel était devenu gris lorsque Valjean est mort.

" Je ne me suis pas vu vivre sans toi… Et puis, je me suis promis une dernière chose qui m'a fait tenir cette journée.

- Laquelle ?

- La vengeance ! Je voulais arrêter celui qui t'avait empoisonné et le jeter à Vidocq. Après...je ne sais pas ce que j'aurais fait si tu n'étais pas revenu."

Javert caressa la barbe soyeuse, laissa ses doigts parcourir le réseau de cicatrices sur le cou et sourit tristement.

" Un cogne incapable de reconnaître un mort d'un vivant. Je suis vraiment un branque [un incapable] !"

Les deux hommes se mirent à rire, aussi bouleversés l'un que l'autre.

" Il existe des agents bien plus incompétents que toi, Fraco, je te le garantis. J'ai une confession à te faire... Et jusqu'à présent, le courage m'a manqué. Pendant que nous travaillions... Oui, je savais que c'était du travail, mais je n'ai pas pu m'empêcher de ressentir de la colère lorsque je te voyais. Je t'ai observé autant que nos suspects, et tu sais pourquoi ? Parce qu'à chaque fois que je te savais loin, je t'imaginais dans les bras de ta fiancée. Je crois que j'étais jaloux, bien que cela n'ait pas de sens.

- Jaloux ? Mais de quoi ?"

Javert ne comprenait pas. De quoi parlait Valjean ?

" Elle te touchait, tu l'embrassais... Je vous ai vu ! Puis arriva un moment où je ne pouvais plus penser à rien d'autre. J'ai imaginé... J'ai imaginé et désiré. Alors j'aurais tout fait pour que tu me donnes ce que tu es capable de donner à une femme.

- Et qu'est-ce que je lui ai donné ?"

Javert en tombait des nues. Il avait joué un rôle, uniquement un rôle.

" Tu lui as donné ceci…"

Valjean saisit les lèvres de son amant dans un tendre baiser. Un baiser aussi doux qu'il osait l'imaginer. Aussi lent que possible, si profond qu'il parvint à faire du plaisir des retrouvailles, souvent farouche, quelque chose de bien différent. De l'amour calme et lent, éloigné de l'angoisse, méprisant de l'ardeur qui les consommaient souvent bien trop tôt.

Javert sourit dans le baiser, amusé, et murmura :

"Ainsi c'est cela ! Ma fiancée ? Sais-tu que c'est la seule femme que j'ai embrassée dans ma vie ? Jeanne a été bien courageuse de me supporter, elle n'a fait que se plaindre de mes côtelettes [favoris]."

Puis, plus sérieusement, Javert obligea Valjean à le regarder dans les yeux.

" Elle a joué un rôle, elle aussi. Elle voulait venger la mort de son ami, Jules. Je suis désolé d'avoir joué si bien."

Javert se recula et croisa ses bras devant lui.

" Je suis meilleur mouchard que cogne.

- Peut-être."

Mais Valjean n'était pas prêt à abandonner le terrain qu'il avait si durement conquis. Pas lorsque Fraco se montrait si obstinément évasif. Pas quand la chaleur à l'extérieur était écrasante et pas quand ce baiser avait éveillé les flammes de l'enfer dans son ventre.

Il commença à se déshabiller. Cravate, gilet et chemise se retrouvèrent par terre. Et, sans mot dire, mais aussi sans cesser de regarder Fraco dans les yeux, il se saisit de ses longues mains puis les posa sur son torse. Comme le voleur qu'il était, Jean Valjean lui volait leur fraîcheur...

Il en eut honte... au point que ses oreilles prirent feu. Mais le soulagement et le plaisir étaient plus forts...

Les mains de l'inspecteur glissaient sur le torse nu du forçat et caressaient doucement, passant le long des cicatrices, reconnaissant le fouet et le bâton.

Et Javert fut surpris de ressentir les larmes lui piquer les yeux à nouveau.

" Toi mort, c'était le monde qui était mort, souffla Javert. Un monde dans lequel je n'ai pas ma place.

- Et pourtant, c'est toi qui soutiens le monde et le fais tourner. Quand il ne restera plus personne à mes côtés, lorsque l'espoir n'aura plus de sens, je lèverai les yeux et continuerai à te chercher. Nous n'aurons peut-être pas de lendemain, mais nous avons ce soir.

- Je t'aime, Jean."

Les mains tremblaient toujours tandis que Javert repoussait Valjean jusqu'au lit pour le forcer à se coucher. Il reprit sa bouche et l'embrassa profondément, laissant ses mains glisser sur le torse, descendre sur les hanches.

Et le désir devint fulgurant.

" J'ai envie de toi," murmura Javert, avec sa franchise habituelle.

Javert se fit pressant, ses baisers si doux, qu'il essayait de dominer devenaient plus sauvages, plus brutaux.

Les vrais baisers de l'inspecteur Javert !

Et son compagnon se laissa aller. Il était avide de parcourir la peau sombre, désireux de se soumettre à ses caresses pressantes. Lui, l'éternel voleur, convoitait chaque centimètre du corps de son amant. Ici, maintenant. Le seul trésor qu'ils avaient et qu'ils pouvaient partager. Le reste n'avait guère d'importance.

Valjean se laissa manipuler. Il se plia comme un roseau au désir impérieux de son amant, qui n'admettait pas de délais. Pas cette nuit-là.

Javert se recula pour se dévêtir rapidement, il retira chaque partie de son uniforme de policier, le jetant sur le sol sans y penser plus que cela, se débarrassa de son armure.

Le col de cuir, la veste de laine si épaisse, la chemise…

Et ce fut un bonheur de ressentir la peau nue glissant sur de la peau nue. Cela étourdissait le policier.

Il avait passé le reste de la journée, seul, enfermé dans son bureau, à lutter contre son esprit qui lui rejouait la scène de la mort de Valjean. Il savait que Valjean n'était pas mort.

Mais son esprit était son plus grand ennemi.

Javert embrassa le cou du forçat, cherchant les cicatrices du collier de fer pour mieux les connaître.

" Je t'aime, répétait Javert, comme une prière.

- Je t'aime," lui répondait Jean. Encore et encore, sans jamais se lasser.

Comme lors de leurs premières rencontres, alors que tout restait à découvrir, il sentit le rythme lent et appuyé que Fraco initiait contre son ventre et l'accueillit sans réserve.

Il sentit une dureté qui cherchait la sienne.

" Je t'aime, Fraco. Même lorsque tu ne me verras plus, je te chercherai. Je te trouverai... Tu ne seras plus jamais seul, mon bien-aimé... Je ne m'éloignerai plus jamais de toi."

Un baiser pour faire taire le forçat, l'heure n'était plus aux promesses d'amour maladroites qui ne seront jamais tenues, il fallait des gestes.

" Déshabille-toi !, souffla le policier en embrassant un mamelon perdu dans les poils grisonnants. Je te veux nu."

Valjean ne se donna pas la peine de se lever, ni de se débarrasser du poids de Fraco. Il manipula les boutons usés de son pantalon puis les enleva à coups de pied, soulevant ici et là l'une des jambes de son amant lorsqu'elle se trouvait sur son chemin. Pas très élégant... Mais Jean Valjean savait reconnaître un ordre lorsqu'il en recevait un.

" Bien, approuva le policier. A moi !"

Et Javert se leva du lit pour retirer son pantalon d'uniforme, constatant avec un peu de honte qu'il avait même conservé ses bottes.

Plus de bottes, plus de bas, plus de pantalon.

Les yeux de Valjean brillaient de convoitise en se posant sur son amant mais Javert ne le remarqua pas. Il voulait se retrouver nu le plus vite possible lui aussi.

L'inspecteur se recoucha ensuite sur Valjean pour reprendre sa bouche et s'enivrer de ses baisers.

" Je veux..."

Mais Javert se tut, ne sachant comment formuler cette demande. Il se mordit la lèvre pour se taire et caressa habilement Valjean, afin de lui faire perdre l'esprit.

" Oui. Je le veux aussi."

Valjean, tendu comme un arc, écarta un peu les jambes pour accueillir la caresse qui avait cessé de s'insinuer pour devenir de plus en plus pressante.

" Guide-moi, souffla Javert dans le creux de l'oreille. Je ne veux pas te faire de mal."

Valjean hocha la tête puis s'éloigna un instant tandis que Fraco restait concentré sur les caresses qui, il le comprenait bien, exigeaient toute son attention. Quand il toucha à nouveau son amant, ce fut pour déposer dans sa paume un peu de l'huile qu'ils connaissaient si bien tous deux... Et puis pour oindre son sexe, long et impatient avec le liquide.

" Tu ne me feras pas mal… ou alors, je ferme boutique."

Un sourire amusé, mais Javert murmura contre les lèvres de Valjean.

" Je ne sais pas si je vais te faire mal...mais je sais comment te faire perdre l'esprit pour éviter que tu ressentes la douleur."

Et lentement, Javert se glissa entre les jambes de Valjean, glorieusement écartées. Javert embrassa les genoux, les cuisses et s'intéressa au sexe, dressé, du forçat.

Provoquant l'habituelle prise de souffle de la part de Valjean lorsqu'il le prit profondément en bouche. Et cela suffit à détourner l'attention de Valjean.

Javert laissa glisser une main jusqu'au périnée puis plus loin...dans les replis cachés du forçat...

Un doigt tout d'abord et Javert, inquiet, espéra entendre des gémissements de plaisir. Sentir des mains saisir ses cheveux encore attachés. Et tirer dessus à la limite de la douleur.

Et cela ne tarda pas... Mais ce ne fut pas avant que son amant ait étouffé un petit cri de surprise.

" Oui, tu sais comment me faire perdre la tête... Ne t'arrête pas."

Jean Valjean perdait ses repères. Ce qu'il ressentait lui broyait les idées, le vidait de ses forces... C'était différent. Si inquiétant et pourtant il lui devenait impossible de ne pas en vouloir davantage.

Un deuxième doigt et le garde-chiourme se mit à chercher cet endroit secret en chacun des hommes.

On lui en avait parlé à Toulon.

Valjean l'avait trouvé en lui.

Il avait de plus longs doigts que le forçat.

Mhmmm. Peut-être un peu plus à gauche ?

Le cri de Valjean lui montra l'endroit exact.

Valjean criait ? Qui l'aurait cru ?

Le soulagement, la fierté et un désir incommensurable se disputaient en Javert.

Mais il fallait être calme et il fallait un troisième doigt. Il n'était pas envisageable de blesser Valjean, tout martyr qu'il soit.

" Est-ce bon ?, susurra Javert en abandonnant le sexe de son amant et en regardant Valjean, le corps cambré sous ses doigts.

- Mhmmmm !, répondit le forçat se mordant la lèvre mais sans cesser ses hochements de tête.

- Si j'ai pu enfin vous couper la parole, M. Madeleine, sourit Javert, content de lui, c'est que je ne suis pas si mauvais que cela."

Les doigts disparurent lentement et Javert rêvait de les remplacer par sa bite. Mais il voulait l'autorisation. Il hésitait à prendre ce qu'il convoitait.

" Voulez-vous m'entendre supplier, monsieur l'inspecteur?

- Supplier ne te va pas, Jean Valjean !

- Mais Madeleine n'aurait pas hésité… Si seulement cet abruti avait su ce que tu cachais sous tes gants… Et tout le reste !"

Javert sourit et murmura :

" Monsieur Madeleine et mes gants ? Je n'ai jamais regardé M. Madeleine comme je te regarde. Encercle ma taille avec tes jambes et voyons si…"

Javert était novice. Il se souvenait de Valjean le prenant à genoux. Il le voulait contre lui, au plus proche de la peau.

Pour l'embrasser et l'adorer. L'aimer et murmurer des mots tendres.

Valjean lui obéit et Javert apprécia la sensation des jambes, fortes, de son amant autour de lui.

Mais Jean sembla tout à coup inquiet. Il se savait lourd, il savait que l'effort de soulever son propre poids finirait par le détourner des sensations qui l'enivraient. Cependant, se laisser aller risquait de blesser Javert. Il saisit les oreillers et les cala sous sa taille.

Un sourire à façon d'excuse... puis il talonna tout doucement son amant.

Javert se rapprocha et guida lentement son sexe dans l'anus bien étiré de Valjean.

Il guettait tout signe d'inconfort tandis qu'il était surpris par la facilité de la pénétration. Soit l'huile que vendait M. Fauchelevent était magique, soit les soins qu'il avait pris avaient été suffisants pour éviter tout inconfort à son compagnon.

Valjean ne dit rien, il ferma ses yeux d'azur...

Javert lutta pour rester calme et doux. Ce qui n'était pas dans sa nature.

Calme et doux.

Des poussées lentes et profondes.

Calme et doux.

Pour donner le plus de plaisir.

Il sentit Valjean lui caresser le dos. Plus fort qu'à son d'habitude, plus impatient ; peut-être si peu habile qu'il s'oubliait parfois et le griffait ? Cela ne semblait pas possible !

Ces petites pointes de douleur venant des ongles de Valjean sur son dos fouettèrent l'ancien garde-chiourme.

Javert perdait clairement le contrôle sur lui-même. Moins douces, moins calmes… les poussées devenaient dures et brutales.

Et Jean les encourageait… Par des petits halètements mal étouffés qui marquaient chaque coup de reins de son amant.

Puisque le forçat semblait vouloir que le garde soit plus dur, Javert se laissa aller à sa nature.

Il serra Valjean contre lui et lui fit écarter davantage les jambes pour le prendre plus profondément, plus durement.

" Tu peux venir comme ça ?," haleta Javert.

Il n'était pas loin. Il sentait que la vague se formait, menaçant de le submerger, elle prenait son départ dans le creux de ses reins...et s'amplifiait, s'amplifiait… Mais Javert s'inquiétait pour son compagnon.

" Viens ! Je t'en prie…"

Valjean leva une main. Une demande silencieuse que Javert comprit même si sa raison se voilait.

Les longs doigts du policier se portèrent sur le sexe oublié de Valjean et maladroitement le caressèrent.

Le baryton profond de Javert se fit ténor lorsqu'il ordonna à Valjean de venir.

Et Valjean ne déguisa guère son plaisir par le silence. Un grognement inarticulé qui fit trembler sa poitrine, qui l'obligea à séparer ses lèvres et qui se répéta pour attester vague après vague du plaisir qui l'assaillait. Sans qu'il ne puisse l'en empêcher, son corps se contractait... se resserrait autour de Fraco pour le retenir.

Et bientôt, Javert sentit qu'il ne pouvait plus lutter, il se brisa en murmurant le prénom de son amant.

Au bout de combien de minutes ils se reprirent ? Nul ne le savait. Mais les deux hommes étaient l'un contre l'autre et se caressaient doucement, s'embrassant tendrement.

" Je t'aime, mon tendre. Mon Jean…, murmura Javert en plaçant sa tête sur la poitrine massive de son forçat.

- Je commence à m'en rendre compte, Fraco. Et cela fait peur. Mais je t'aime aussi, je n'y peux rien. Non, je ne veux rien faire contre cela.

- Peur ?, répéta Javert, revenant des brumes du plaisir.

- Peur de ne pas être assez. Peur de ne pas savoir comment...

- Chut !, menaça mollement le policier, rassuré. Voilà Saint Jean qui recommence à se martyriser. Tu m'as fait peur un instant. Dors !"

Javert se pencha et récupéra une chemise, sans savoir à qui elle appartenait, afin de les essuyer tous deux doucement.

Le terrible inspecteur Javert apprenait...la tendresse…

Quelques jours passèrent.

Cela fit du bien de retrouver la normalité.

L'inspecteur Javert reprit les rênes de son commissariat avec un plaisir qu'il n'arrivait pas à dissimuler.

La politique était calme, les esprits si échauffés au début du mois de juillet s'étaient apaisés. La chaleur abrutissait les gens.

Et les orages venaient envenimer la situation. Forts coups de vent, pluies diluviennes, impression de petitesse devant la force de la nature. Le tonnerre grondait et les éclairs zébraient le ciel au-dessus de la Seine.

Rivette et Javert se tenaient dans une porte-cochère, pestant contre le temps si versatile.

" Nous aurions dû prendre un fiacre, grognait Rivette.

- Avec cette lance [pluie], trouver un fiacre serait une gageure, reconnut Javert.

- Rappelle-moi ce que nous faisons là ?

- Rivette !, se mit à rire Javert. Tu as oublié les ordres du Mec ?

- Je me suis arrêté à "bande de jobards". Le reste de sa diatribe a été effacé de mon esprit.

- Vidocq nous a demandé de surveiller le quai de la Mégisserie car il a eu vent d'une contrebande d'alcool passant par ces docks.

- Et le "bande de jobards" ?, le taquina Rivette.

- Il a commencé son discours de cette façon "vous avez intérêt à me ramener quelque chose, bande de jobards" !

- J'ai cessé d'écouter après cela, reconnut Rivette en soufflant dans ses doigts, glacés par la pluie qui tombait drue.

- De la contrebande sur les quais au pied du Châtelet, sourit Javert. Tu m'étonnes que le Mec soit furieux.

- Tu y crois ? S'il y a réellement de la contrebande qui se fait sur les quais de Paris, c'est sans aucun doute sur le quai de Gesvres. On y trouve tout un ramassis de Jean-Foutres et de filous, à toute heure du jour et de la nuit.

- Je suis d'accord avec toi, Rivette, mais le Mec a opté pour le quai de la Mégisserie.

- Pour le plaisir de nous coller de surveillance juste en face du Châtelet. Je peux saluer mes collègues en faction.

- Au moins nous sommes à deux pas de la Préfecture.

- Pour aller prendre un zif ?"

Rivette et Javert se turent, perdus tous les deux dans le rêve idyllique d'une tasse de café chaud.

Il avait fait si chaud le matin et voilà que l'orage avait éclaté et tout était détrempé.

" J'aurais préféré enquêter sur de la contrebande de café…," souffla Rivette.

Et les deux policiers se mirent à rire…

Plus sérieux, Rivette se tourna vers Javert et le regarda avec amitié.

" Alors mes félicitations pour la capture de la bouconneuse ! Vidocq a raconté cette affaire avec force détail.

- J'imagine bien, fit amèrement le policier. Des jours à jouer les verdouziers, cela a dû bien faire rire.

- Figure-toi que non !, opposa simplement Rivette. Tu n'es pas si mal vu que cela mais le préfet a refusé de récompenser ce succès."

Rivette serra les dents et fut soudainement très intéressé par les pavés boueux et mal agencés.

" Parce que je suis un gitan, conclut Javert. Bah ! C'est toujours ainsi !

- Je ne sais pas, admit Rivette. Le préfet semble avoir d'autres chats à fouetter en ce moment. Il ne jurait que par toi, il y a quelques semaines et maintenant il paraît prêt à te… Je ne sais pas ce que tu as fait pour lui déplaire, mais il est remonté contre toi."

Javert ne dit rien.

Il savait ce qu'il avait fait. Il avait laissé le mécontentement populaire monter et il avait déserté le navire. Quittant la préfecture de police pour la Sûreté.

Le chien de Chabouillet avait obéi aux ordres de son maître...et trahi le préfet de police, M. Mangin. Ce fut étonnant que l'inspecteur de police ne soit pas blâmé. Oui, le préfet de police avait d'autres chats à fouetter.

" Laisse Rivette ! Il n'y a pas de raison à l'antipathie. Regardons plutôt ces quais et surveillons.

- Les quais sont vides, la Seine est vide. Il n'y a pas un chat ni un bateau, ni un passant et il pleut !

- Tu sais Rivette ! Tu te plains toujours du temps.

- Normal ! Il est toujours pourri et nous sommes toujours de faction lorsqu'il est à son pire ! A croire que c'est un fait exprès.

- Connaissant Vidocq comme je le connais, cela ne m'étonnerait pas."

Un dernier rire et les policiers abandonnèrent leur surveillance inutile.

Au chaud, dans les locaux de la Préfecture grouillant de monde et d'uniformes bleus, Rivette lança à Javert, tout en laissant dégouliner la pluie de son chapeau sur le sol avec une grimace dégoûtée.

" La femme a parlé de toi, tu sais.

- Quelle femme ?, demanda Javert en commençant à retirer sa veste d'uniforme, l'humidité traversait le tissu et trempait la chemise d'une manière désagréable.

- Cette lingère, Gervaise.

- Qu'a-t-elle dit ?

- Qu'elle voulait te tirer les cartes un jour."

Javert resta figé dans son mouvement, un bref instant, avant de recommencer à œuvrer pour défaire les derniers boutons frappés à la fleur de lys.

" Quelle idée ! La cartomancie est un délit.

- Elle m'a dit que cela t'intéresserait de savoir.

- Savoir quoi ? Si je serais promu commissaire ? Ou si je vais mourir d'une balle perdue ?"

Rivette ne riait plus, il leva la main et fronça les sourcils.

" Ne dis pas cela ! Cela peut être sérieux !

- Rivette !, fit Javert en se frottant les yeux avec force. Elle tirait les cartes à ses victimes, elle est folle à lier.

- Elle m'a dit que tu savais tirer les cartes.

- Pourquoi ? Tu es intéressé ?"

Javert regarda Rivette et le vit vraiment. Un jeune père de famille, qui s'inquiétait pour sa femme, pour son gosse, pour la situation globale. Il gagnait mieux sa vie avec sa promotion mais cela restait difficile.

Javert posa sa main sur l'épaule de Rivette et doucement le poussa dans le bureau des inspecteurs...loin de l'oreille curieuse de certains collègues.

" Il se passe quelque chose ?, demanda Javert.

- Je m'inquiète, c'est tout.

- Tout va bien !

- Javert ! Tu sais, je me lasse d'être pris pour un imbécile. Non, rien ne va ! La révolution est là, je suis un policier. Putain ! Je n'ai pas vu la Terreur et la Guerre civile, mais j'en ai entendu parler. Ma femme a peur Javert ! On parle d'émigrer…

- Émigrer ?

- Il y a des pays qui vont bien. L'Angleterre ? Peut-être. Ou les Amériques ?

- Je suis là !

- Si je savais à quel danger je dois faire face…, je pourrais…

- Non !, claqua Javert. Les cartes ne sont pas des devins ! Elles ne vont pas te prédire l'avenir comme cela, elles…"

Javert se tut, ne voulant pas en dire trop.

" Tu es capable de lire l'avenir ?, demanda Rivette. Tu es un gitan, tu peux...

- Pas toi, Rivette !, fit la voix blanche de Javert. Tu m'as dit que tu t'en foutais que je sois un gitan."

Javert tira durement sur ses favoris et lâcha sèchement en récupérant sa veste d'uniforme, oubliant le café promis :

" Je retourne au poste de Pontoise. Si Vidocq me veut, il sait où me trouver."

Rivette ne sut pas quoi dire.

Il hocha la tête et regarda l'homme qu'il était venu à apprécier et se fustigea de l'avoir blessé.

Javert le gitan. Le policier. Le parrain de son fils.

Son ami.

Pas bien loin de la Préfecture, un bourgeois jonglait pour éviter de frapper la foule des passants avec son parapluie ouvert. Quand cela arrivait, il souriait au lieu de s'excuser ; dans sa décharge, il fallait dire qu'il ne bronchait même pas quand c'était à son tour d'être frappé.

Ce bourgeois vieillissant semblait se soucier si peu de la gadoue noire et puante que la cohue des passants éclaboussait sur son pantalon de qualité comme de la boue qu'il faisait gicler lui-même en marchant.

Il avait l'air d'un Parisien accompli. Il s'agissait de Jean Valjean.

Valjean cherchait à récupérer le fil de sa vie avant que Vidocq, ce cauchemar fait homme, ne décide de l'en arracher à elle de nouveau. Ce qui ne saurait pas tarder.

Il arriva donc, tôt à l'usine qu'il dirigeait lorsqu'on lui laissait le loisir, déterminé à résoudre autant de problèmes que possible et à laisser des instructions pour que sa remplaçante ne soit pas pris de court pendant son absence.

Un plan ambitieux !

Surtout parce qu'il n'avait pas prévu un contretemps, tout à fait prévisible par ailleurs, qui déstabiliserait son emploi du temps : en le voyant arriver, tout le personnel quitta ses tâches pour venir le recevoir... Et quel accueil !

À l'époque où il était Madeleine, lorsqu'il avait créé une entreprise avec la claire intention de s'établir et de prospérer, il ne s'était jamais permis de familiarités avec ses employés.

Maintenant qu'il n'était plus le propriétaire mais seulement le directeur intérimaire d'un petit atelier destiné à assurer la stabilité économique d'une poignée de familles, les employés se permettaient des familiarités envers lui. Les employées, pour être précis.

C'était non seulement déconcertant, mais franchement embarrassant. Ainsi, bien que Marie se soit contentée de poser une main sur son avant-bras et de lui souhaiter la bienvenue, Lucie avait failli l'embrasser sur la joue. Ce fut peut-être l'expression involontaire d'effroi que Valjean afficha qui la dissuada de mener à bien ses propos...

Mais les effusions de Léonie furent incontournables. La brave femme lâcha tout ce qu'elle avait dans les mains et courut vers lui, émettant une sorte de cri, modulé, il est vrai, qui pouvait vouloir dire n'importe quoi. Étourdi, Valjean la regarda prendre ses mains calleuses et les serrer, puis les secouer comme un l'on secoue un olivier pour lui faire lâcher les olives.

Il ne sut que faire. Il se laissa gauler avec résignation tandis qu'il essayait de déchiffrer les cacophonies que la matrone émettait.

" Oui, madame, je vais bien... Oui, madame, il semble que je vais pouvoir retourner au travail. Oui, madame, je suis ravi que tout se passe bien à l'usine…"

Quelqu'un lui envoya une bourrade dans le dos et Valjean lui en fut franchement reconnaissant de le forcer à se retourner et de pouvoir ainsi échapper aux attentions de l'excellente Léonie.

Soazig le dévisageait par dessous sa casquette posée de travers, les mains dans les poches et une toute neuve effronterie dans la mine qu'elle avait sans doute copiée sur celle de Dédé. Valjean lui serra la main tandis qu'il prenait note mentale de lui parler plus tard et de lui expliquer pourquoi l'attitude qu'elle adoptait ne manquait jamais de mettre dans le pétrin aussi bien les hommes que les femmes...

" Avez-vous vu le type qui vous attend dehors, monsieur Jean ?"

Il fallut un moment au galérien pour identifier le baryton posé, même si encore quelque peu hésitant, qui s'adressait à lui. Chavó. Le garçon avait fini de muer sa voix et commençait à s'étoffer aux épaules. Une grande carcasse qui commençait à se remplir...

" Dehors ? Sous la pluie ?

- Il a refusé d'entrer, mais je vais aller vous le chercher", proposa Soazig.

Quelqu'un avait rangé le petit bureau de Valjean. Les livres de comptes étaient dans le tiroir et les fioles étaient bien alignées. Les minuscules entonnoirs, les pipettes et les flacons, même le petit alambic qu'il n'avait pas encore appris à utiliser étaient parfaitement propres. C'était agréable d'être de retour.

" C'est toi le patron ? "

L'homme en manches de chemise et gilet effiloché qui avait dégouliné assez d'eau pour laisser une flaque sous le chambranle de la porte, avait croisé les bras en travers de sa poitrine tandis qu'il s'adressait à quelqu'un qui devait se tenir derrière Valjean.

L'ancien forçat se retourna pour voir de qui il pouvait bien s'agir. Il ne vit que le mur.

" Je suis Fauchelevent, dit-il en montrant une chaise au bonhomme en guise d'invitation.

- Blondel m'a envoyé. Si tu es Fauchelevent, ça c'est pour toi, citoyen."

Citoyen ? Valjean leva les sourcils. Il devenait susceptible lorsqu'un étranger se permettait de lui donner du "tu". Qu'il le veuille ou pas, le manque du respect le plus élémentaire le renvoyait inévitablement au bagne.

Le fait que cet inconnu, qui semblait ignorer que les formules de politesse avaient survécu à la Révolution, au Consulat et à l'Empire, lui parle comme si tous deux étaient voisins de tôlard, puis qu'il prétende de surcroît que Vidocq l'avait envoyé, faillit mettre Jean Valjean dans tous ses états.

Il prit une profonde respiration.

Donc il observa, sans changer d'expression, l'homme essuyer l'eau qui lui coulait du nez avec une manche trempée, puis ouvrir précipitamment son gilet et fouiller sous sa chemise alors qu'il entreprenait une sorte de balancement sans rythme en alternant son poids entre son pied droit et son pied gauche.

" Oui, Fauchelevent c'est toi. Les papiers sont pour toi."

L'homme déposa un bout de toile cirée sur le bureau, se frotta le visage à l'aide une manche et, se concentrant entièrement sur ses propres mouvements, déplia soigneusement la toile. Puis laissant Valjean se pencher sur le contenu, il se retira pour examiner les outils du métier ; encore une minute puis il se mit à tripoter les ustensiles fragiles, sautant de l'un à l'autre à une très grande vitesse pas rassurante du tout.

Il avait oublié de border sa chemise et de boutonner son gilet, exposant ainsi une partie de sa poitrine maigre où figurait une tache de belle taille. Ou peut-être était-ce un hématome verdâtre... Un comme celui sur sa pommette.

Valjean ferma les yeux. Cet homme commençait à lui devenir insupportable.

C'était un instinct, une drôle d'émotion. Quelque chose d'insaisissable qui avait pourtant érodé en quelques minutes toute la capacité qu'avait le vieux forçat de faire passer la raison avant ses sentiments.

Les yeux fermés, Valjean se contraignit à voir cet autre homme qui, quinze ans auparavant, parcourait les routes des Basses-Alpes vêtu d'une chemise en toile grossière et jaunie et d'un pantalon en coutil troué. Il portait la barbe longue, le crâne tondu ; il avait le corps sale et le cœur empli de colère.

Il y eut un homme, un saint, qui avait su voir au-delà de toutes ses misères. Même au-delà des plus secrètes d'entre elles.

Mais Jean Valjean n'était pas un saint. Il n'était même pas un mauvais saint en herbe. Il ignora très consciencieusement les reniflements et les halètements de l'individu, le tapage qu'il faisait lorsqu'il trafiquait parmi ses fioles, puis ramassa la lettre de Vidocq.

"Fauchelevent,

En rémunération de tes services, je t'ai déniché ce gonze pour qu'il te donne un coup de main avec tes sent-bons. Il a le crâne fêlé mais il sait ce qu'il fait. Tu me remercieras un de ces jours.

Au fait, demande-lui son livret d'ouvrier. Tu vas rigoler.

Blondel.

PS. La marquise de Bassemcourt vous attend toi et ton compère Verjat demain à 10 heures. Non, vous ne pouvez pas décliner l'invitation."

" Monsieur... veuillez prendre un siège, je vous prie, dit l'ancien forçat après avoir relu la lettre.

- Je suis occupé.

- J'ai besoin de votre livret d'ouvrier.

- C'est sous la lettre. Tu ne vois pas ? Prends-le."

Valjean jeta un regard impatient à l'individu. Il le vit mettre ses doigts dans des poudres coûteuses et en prendre des pincées, ignorant la balance de précision ; il le vit transférer des essences difficiles à trouver sans l'aide de mesureur ou de pipette. Il le regarda remuer avec panache le résultat de ses divertissements tout en fixant d'un oeil distrait une mouche en plein vol.

Le galérien soupira mais finit par ouvrir le livret. Des feuilles et encore des feuilles remplies de calligraphie disparate ; le livret, ouvert au mois de mars, n'avait qu'une page encore vide. Les inscriptions étaient pour le moins frappantes : ce monsieur Mavot, ouvrier charron, ouvrier forgeron, ouvrier couvreur, ouvrier étameur... avait du mal à garder son emploi pendant une semaine.

Bien entendu, chaque employeur apposait à la date de départ de Mavot la formule consacrée "libre de tout engagement", mais certains patrons avaient ajouté à l'inscription des mentions telles que "irrespectueux", "bagarreur" ou "fauteur de trouble".

Valjean reposa sa tête sur un poing et soupira de nouveau.

" Ne fais pas attention à ce qu'ils écrivent. Ils disent que je dois rester au travail jusqu'à ce qu'ils le veuillent, moi je dis que l'heure d'entrer est l'heure d'entrer. Et que l'heure de partir reste l'heure de partir. Et que les salaires se paient le vendredi. Trois francs par jour, c'est le salaire d'un ouvrier. Pas deux francs et demi parce que je viens d'arriver, mais trois francs.

- C'est ce que vous demandez ? Trois francs par jour ? C'est le salaire d'un ouvrier expérimenté, mais je ne sais pas au juste quel est votre métier. Vous avez changé de profession... trois, quatre fois depuis mars ?

- Trois francs par jour, c'est le salaire d'un ouvrier."

Cela dit, Mavot déchira une bande du papier de la lettre, y déposa une goutte de la préparation qu'il avait élaborée, la laissa sécher puis la secoua sous le nez de Valjean.

" On me dit de réparer des charrettes, de retaper des toits, et je peux le faire, car mon père m'a appris... Mais je suis parfumeur, bien que personne ne m'ait laissé faire mon apprentissage."

Valjean respira à plein poumon le parfum laissé par le morceau de papier dans son sillage. De toute sa vie, il n'avait rien senti d'aussi déroutant et frais. C'était l'odeur d'une clairière au mois de juin ; c'était un jour ensoleillé auprès des roses. C'était comme marcher sur l'herbe alors que la rosée était encore fraîche...

Il prit la plume, le livret puis écrivit de sa meilleure calligraphie :

"Entré dans mon atelier le 21 Juillet 1830 en qualité d'ouvrier parfumeur…"

" Tu devras acheter une variété d'essences de meilleure qualité, citoyen. Tu peux faire de l'eau de Cologne avec la saloperie que tu as ici, mais pas du parfum. Maintenant, dis-moi mon horaire. Mon horaire exact", exigea Mavot.

Et Jean Valjean se demanda s'il ne commettait pas l'une des plus grosses gaffes de sa vie.

Le restant de la journée fut lourd et lent, mais se déroula sans incident. Chavó et Cosette, aidés par Madame Rivette, avaient fait du bon travail avec les livres ; Lucie avait réussi à augmenter la production ; Léonie s'était débrouillée pour ne pas prendre trop de retard avec la mise en bouteille...

Et la clientèle que l'équipe de M. Lambry avait réussi à se constituer devenait si importante que, selon ses propres termes, le moment était venu de lancer de nouveaux produits.

Cependant, une pointe d'agacement accompagna Valjean tout au long de la journée.

D'une part, l'orage avait fait place à une chaleur lourde et humide qui lui collait à la peau et à la mémoire ; d'autre part, il commençait à soupçonner que Vidocq n'avait pas envoyé chez lui un parfumeur par hasard. Le patron de la Sûreté le surveillait, lui et son usine.

Comment et pourquoi ?

La façon restait un mystère pour Valjean, ainsi que les raisons.

Et puis, bien sûr, il y avait Mavot et ses extravagances. Était-ce le bon terme ? Seul le temps pouvait le dire.

Lorsque Valjean rentra chez lui, une scène inhabituelle l'attendait. Il était tard et la table était déjà débarrassée, mais Toussaint avait laissé un plateau à son attention avant de se retirer.

Puis, assis à l'autre bout de la table, Cosette et Fraco jouaient au tric-trac.

Ils interrompirent le jeu dès qu'ils le virent arriver mais l'ancien forçat, fatigué, leur demanda de continuer pendant qu'il dînait.

Il n'avait que l'intention de prendre quelque peu de fromage et de pain puis se retirer. Mais Cosette lança les dés et déplaça ses jetons ; ensuite Javert secoua son cornet, compta ses points et déplaça ses jetons. Il fit une erreur. Tour après tour, ses décisions étaient malencontreuses... Alors que Cosette ne pouvait guère cacher le plaisir qu'elle avait à montrer sa maîtrise.

Valjean fronça les sourcils et allongea son dîner. Fraco, toujours si rigoureux que la simple notion semblait absurde, se laissait gagner. Ou pas ?

Arrivé la fin du jeu, le grand policier poussa un soupir de soulagement... Et Cosette un rire qu'elle avait du mal à contrôler.

" Mais, Monsieur Javert, vous avez bien vu que votre stratégie était trop audacieuse... Pourquoi ne pas vous être montré un peu plus conservateur et avoir fait preuve de patience ?, dit la jeune fille, laissant son père perplexe.

- Patience, patience... Niaiseries ! Ce jeu est absolument incompréhensible", répliqua Fraco, sans pour autant relever.

Mais le ton de Cosette avait été condescendant. Cela n'avait pas pu lui passer inaperçu. N'est-ce pas ?

Une rencontre fugace avec les yeux gris brillants suffit pour faire comprendre au galérien que Fraco l'avait parfaitement remarqué.

Javert se montrait indulgent.

Indulgent ? Javert ?

Ce devait être la version policière de l'amour parental...

" De qui te moques-tu, Fauchelevent ? Joue aux dames avec moi et on verra qui rira lorsqu'on aura fini."

Valjean leva une main apaisante. Au bagne, on jouait aux cartes. Tout le monde le faisait plus souvent qu'à son tour. Mais il y avait aussi ceux qui cherchaient des pierres noires et blanches pour jouer aux dames. Jean Valjean avait eu de nombreuses années pour s'exercer.

" Je ne parierais pas là-dessus, inspecteur. Mais si tu souhaites essayer...

- Il est trop tard maintenant, mais ce n'est que partie remise."

Cosette riait encore quand ils leur firent leurs adieux et Valjean ferma la maison.

Les deux hommes se retrouvèrent dans la chaleur étouffante de la nuit de Juillet, le bagnard dissimulé sous un arbre et Javert faisant tourner la clé du portail dans sa main.

" Si tu daignes quitter ton bureau à une heure convenable, nous nous reverrons demain pour le dîner, gronda l'inspecteur avec sévérité.

- Le travail s'accumule-t-il au commissariat ?," se gaussa quelque peu Valjean

Javert acquiesça sans perdre de son sérieux.

" Je retourne à Pontoise. De toute façon, je dois patrouiller les quais avant l'aube.

- Je crains que tu ne doives interrompre ta patrouille de bonne heure : la marquise de Bassemcourt nous attend demain à dix heures. Ordres du Mec.

- Merde ! Mais il pavillonne [déraisonner, délirer], le Mec ! Il ne peut pas être sérieux ! Un jour, Jean... Un jour, je me ferai un plaisir de l'attraper par la gorge et de serrer, et…"

Une main émergea de l'obscurité et saisit le féroce inspecteur par le plastron de sa lévite ; la main le tira sans violence, mais si fort que le policier dut tenir son haut-de-forme pour ne pas le laisser en arrière. Sans lâcher le bord de son chapeau, le grand homme se pencha pour recevoir le baiser furtif et, pour cette raison peut-être, intense qui l'attendait au pied de l'arbre.

" Pendant que ce jour arrive, tâche de dormir un peu, Fraco.

- Si tu sais ce qui te convient Jean, attends-moi dans la cabane demain soir…", murmura Javert, la voix rauque.

Il eut pour son amant un sourire de loup, jeté par-dessus son épaule après avoir refermé la grille, puis s'éloigna de sa démarche raide, affectant dans la nuit son perpétuel air renfrogné.

Il était à peine dix heures du matin et le soleil de plomb fouettait déjà le jardin.

Madame la Marquise de Bassemcourt souriait. Sa main tenait fermement le bras de M. Fauchelevent et elle marchait dans le jardin. Doucement, précautionneusement, mais elle marchait !

M. Fauchelevent marchait également mais c'était toute la distinction, toute la solennité de M. Madeleine qui s'affichaient. Il offrait discrètement toute sa force pour compenser la faiblesse de la marquise.

La marquise était sauvée. C'était ce que lui avait annoncé le docteur Orfila, ce drôle de médecin à l'accent espagnol que le chef de la Sûreté, ce dénommé Vidocq, avait amené dans sa maison.

Même son imbécile de médecin personnel avait dû cesser ses saignées et la libérer de la chambre.

Marcher, sourire, respirer étaient des plaisirs que la marquise avait cru perdre…et qu'elle aurait perdus sans ces deux agents de la Sûreté. Ces protecteurs occultes qui lui avaient sauvé la vie.

Sa main, malgré elle, serra davantage le bras, ferme, de son jardinier et son sourire se fit attendri tandis que le vieil homme se penchait vers elle, captant son regard et attentif à ce qu'elle racontait.

Cela lui procurait des frissons de jeune fille amoureuse et la faisait rire.

M. Fauchelevent souriait aussi, magnifique dans son costume de qualité, celui qu'il portait cet hiver et que Javert lui avait retiré en pensant à M. Madeleine.

Valjean était alors brisé par la fièvre et Javert apprenait à peine à ne pas le voir comme un ennemi.

Charmeur, M. Fauchelevent montrait à la marquise les fleurs qui poussaient dans son jardin, les travaux que le jardinier avait mené à bien, et tout ce qu'il restait encore à faire. La bonne suivait, portant une ombrelle pour protéger sa maîtresse de la force du soleil et affichant, comme d'habitude un visage d'une froideur extrême. C'était à ne pas comprendre pourquoi deux femmes qui se haïssaient autant vivaient toujours l'une avec l'autre. Condamnées à se côtoyer jusqu'à l'heure de la mort de l'une d'entre elles...ou peut-être à cause de cela précisément ! Vivre ensemble et attendre, telle une louve assoiffée de sang, que l'autre meurt...pour enfin remporter la victoire.

C'était lamentable, de quoi faner la plus tendre des âmes. Mais Jean-le-Cric avait eu l'occasion d'apprendre que la haine était une raison aussi puissante que n'importe quelle autre pour s'accrocher à la vie ; Fauchelevent ne l'avait pas encore oublié.

La marquise souriait, rayonnante, les joues couvertes de maquillage et les yeux brillant de belladone. Une vieille courtisane dans ses dentelles et ses robes de satin couvertes de broderies fleuries, portant encore le panier à la mode de l'Ancien Régime.

Et M. Madeleine jouait les guides attentionnés auprès de la marquise…

Derrière l'improbable couple venait, tenant son bicorne sous le bras et portant gants blancs et épée au fourreau, l'inspecteur de police de Première Classe Javert. De ses bottes d'officier, il foulait d'un pas martial l'herbe entretenue de la pelouse et dardait un regard glacé sur les alentours...pour ne pas voir Valjean jouer les jolis coeurs et faire rire la marquise...toute vieille femme qu'elle soit... Jaloux, jaloux, jaloux. Mais l'inspecteur commençait à en avoir l'habitude.

Puis, un bras vint timidement saisir le sien et lui fit abaisser son regard d'aigle avec vivacité.

Un fin sourire, même si un fond d'inquiétude perdurait dans les yeux couleur chocolat.

" Ainsi vous êtes bien un policier, remarqua inutilement la petite bonne, Jeanne.

- Je le suis, répondit l'inspecteur.

- Ce qui signifie que nos fiançailles sont rompues ?"

Cela fit rire le policier et le détendit. La jeune fille le sentit dans le muscle du bras qui se fit moins dur et le pas moins nerveux.

" Oui, je le crois."

Javert sourit, sans montrer ses gencives, essayant de ne pas effrayer. La jeune fille rit aussi et posa une main sur le bras du policier, l'enserrant contre elle.

" Avouez ! Vous êtes marié !

- Non, je n'ai pas menti. Mais vous devriez y songer vous-même !

- Je suis jeune. Et je suis une servante."

Plus triste, le sourire s'affaiblit. Javert leva le nez sur les alentours et aperçut le personnel de la maison Bassemcourt au grand complet, hormis le malheureux valet de chambre Jules et Gervaise la lingère, bien entendu.

Le maître d'hôtel ne disait rien, il regardait avec colère les deux jardiniers se pavaner dans le jardin et s'en voulait d'avoir été ainsi trompé.

" Legrand n'est pas si mal.

- Même s'il est moins bien bâti que vous ?"

Un rire, amusé, partagé. Décidément, Javert avait voulu une visite sérieuse et imposante, il se retrouvait à causer avec une demoiselle et à rire sans dignité.

" Il ne semble pas aussi mauvais que Masson, il n'est pas aussi vieux que Delacour, il a des soucis de boisson mais il est sérieux et honnête. Pas si mal !

- Je dois avouer qu'il est gentil ! Même s'il est étouffant !

- Et la peur que vous lui avez causée avec vos fiançailles lui ont montré la valeur que vous avez à ses yeux !

- Vous croyez ?"

La jeune femme se tourna vers le maître d'hôtel et celui-ci baissa les yeux, rougissant et mécontent. Cela lui valut un coup de coude dans les côtes de la part du cocher. Masson était hilare.

Les deux filles de cuisine entouraient Honorine qui pleurait de joie en voyant marcher madame. Claudine, un peu solitaire, s'était rapprochée du frotteur, qui indifférent à toute cette agitation, se préparait une pipe en attendant la fin du spectacle…

Quant au marquis...il précédait sa grand-mère pour préparer la serre, vérifier qu'il n'y faisait pas trop chaud, prévoir son étole de cachemire… Dire qu'il était heureux était un euphémisme.

" Vous pouvez vous vanter d'avoir bouleversé la maison, sourit la bonne. Allez, je vais vous laisser à votre démonstration.

- Démonstration ?, répéta le policier.

- J'ai déjà vu Masson faire cela avec un étalon. Il le promenait devant une des juments de madame. Pour qu'elle le remarque.

- Cela a-t-il marché ?, s'amusa Javert.

- Il a fallu trois passages mais elle a fini par accepter de le remarquer."

Un dernier rire. L'inspecteur Javert et la servante Jeanne cessèrent de marcher. Le policier glissa une main dans sa poche et s'inclina respectueusement devant la jeune fille.

" Je n'ai pas les moyens d'acheter un diamant ou quoique ce soit de valeur. Mais Maurice a trouvé ce que vous vouliez.

- Vous avez fait des folies ?"

Javert lui tendit une petite chose enveloppée dans un mouchoir. Jeanne claqua dans ses mains et le policier ne sachant trop que faire, lui donna le tout un peu trop nerveusement.

De loin, mon Dieu...il ne valait mieux pas imaginer l'impression qu'ils devaient donner.

La jeune fille saisit le flacon d'un parfum de qualité caché dans le mouchoir et en versa quelques gouttes derrière ses oreilles, sur ses vêtements de servante, son lumineux sourire la rendait très jolie.

" Merci.

- Une promesse est une promesse, vous m'avez demandé de vous offrir un parfum en cadeau. Etant votre fiancé, je devais vous acheter une bague...il m'a semblé plus...acceptable de vous obéir… Un parfum fait un joli souvenir de cette aventure. Vous aviez raison et ainsi...vous ne m'oublierez pas trop vite."

Et comme devant le frotteur, dans un moment de joie spontanée, Jeanne se jeta dans les bras de son "fiancé" et lui embrassa la joue...avant de disparaître en courant tel un cabri...

Laissant dans son sillage des traces de son parfum… Du jasmin... que Javert respira profondément…

Un thé pris dans la serre, une conversation guindée...puis il fallut se quitter…

La marquise n'osa enfin lever les yeux pour regarder l'austère inspecteur de police qu'à la toute fin de la réunion.

Javert comprit et retrouva son sourire de magicien.

" Après ce qui vient de se passer, madame ?

- Il ne faut pas se laisser guider par les cartes, je sais.

- Alors laissons l'avenir pour demain.

- Mais...vous les avez sur vous ?"

Addictive, la cartomancie pouvait se révéler une drogue. La mère de Javert l'avait souvent expliqué à sa fille, les clients qui voulaient se faire dire l'avenir revenaient régulièrement et ils voulaient entendre encore et toujours ce que l'avenir leur réservait... Même s'il était mauvais pour eux.

Il fallait donc user de ce pouvoir avec prudence et ne pas entretenir les chimères, les cartes ne mentaient jamais et il ne fallait pas leur faire dire n'importe quoi.

Le jeune Javert entendait ces leçons données à sa jeune soeur en levant les yeux au ciel.

Ridicule, stupide, méprisant…

Ce fut une des raisons de son départ de la maison. Travailler honnêtement, commencer à être un messager dans la ville d'Hyères, et montrer qu'il pouvait y avoir de la valeur dans les hommes de la race gitane.

Il aurait dû rester.

Surveiller sa soeur.

La protéger.

Envers et contre tout.

Et surtout contre leur propre mère.

Mariana avait onze ans…

Javert secoua la tête en entendant ce que réclamait si gentiment la marquise sans oser le demander ouvertement. Une faveur qu'elle lui priait de lui rendre.

Un délit à commettre également… Il était interdit d'user de cartomancie et de magie en France… N'était-ce pas la principale raison de l'enfermement de la propre mère de Javert ?

L'inspecteur de police glissa sa main dans la poche intérieure de son uniforme et en sortit une boîte de bois.

Il la plaça sur la table brutalement.

" Ce ne sont que des cartes, madame, claqua le policier.

- Oui, mais elles prédisent l'avenir," fit tendrement la vieille femme.

Saisissant la boîte, elle l'ouvrit et les cartes du Tarot de Marseille apparurent. Rangées avec soin.

" D'où viennent-elles ?," demanda le jeune marquis, tendant la main pour les examiner à son tour.

Cela déplut à Javert, malgré lui. On ne devait jamais prêter son jeu de cartes. C'était une des premières règles que sa mère avait enseignée à Mariana.

" Ma mère, répondit le policier, crispé par l'appréhension.

- Votre mère ?," s'enquit la marquise, intéressée.

Javert tendit la main et le marquis lui rendit le paquet de cartes. Javert les battit de la main gauche, machinalement.

Il déposa une carte devant lui sans la retourner, et sourit, amèrement.

" On ne peut pas tirer ses propres cartes. Ma mère a essayé des centaines de fois de savoir ce que l'avenir lui réservait. Elle n'a pas réussi. Elle n'a pas lu non plus l'avenir de ma soeur. Les cartes ne disent que ce qu'elles ont envie de dire.

- Et pour vous ?, demanda la marquise.

- Je n'ai eu qu'un seul avenir !"

Et comme s'il savait, ou parce qu'il s'y attendait, Javert retourna la carte et fit apparaître la Justice.

" La Justice est le symbole de l'Équilibre. Un équilibre fragile entre la violence et la brutalité, la force et la ruse mais toujours pour le bien," expliqua le policier.

Et ce que Javert n'ajouta pas mais que sa mère lui avait jeté au visage le jour où il quitta sa famille pour suivre sa propre route :

"La Justice annonce un changement dans l'existence qui provoquera douleur et malheur à tous."

Dieu sait à quel point elle avait raison, la gitane !

CHAPITRE VI

FIN DU JOUR

Il faisait de plus en plus chaud. Paris était écrasé par le soleil, la chaleur, le souffle de forge qui chassait les poussières et brisait les volontés.

Même la colère populaire se calmait sous cette fournaise.

Si le roi avait eu pour objectif de briser une révolution en invoquant les feux de l'Enfer, il avait réussi !

Javert et Rivette parcouraient des rues vides d'hommes, des avenues écrasées de soleil et des parcs brûlés par la chaleur.

Le manque de pluie avait vidé les fontaines et la Seine était à son plus bas.

Et ce n'était pas les quelques orages qui rafraîchissaient les températures. On avait froid un moment, on mourrait de chaud l'instant suivant.

Plus inquiétant, des nouvelles alarmantes venaient de la campagne.

Les moissons étaient séchées sur pied. Blé, seigle, orge… Le spectre de la famine était de retour, au plus fort de l'été.

Le cauchemar des Français !

La famine !

Rivette marchait précautionneusement au côté de son collègue, il n'osait plus parler ouvertement à Javert.

Il avait l'impression de se retrouver des mois en arrière, avant l'hiver et cette affaire étrange de couvent attaqué que le jeune inspecteur n'avait pas très bien compris.

Javert était illisible, raide et austère.

Il marchait, de son pas martial, et cherchait des yeux quelque chose à voir dans les rues vides et blanches de lumière.

Rivette profita d'une pause dans la marche forcée de l'inspecteur pour retirer son chapeau et essuyer son front, dégoulinant de sueur.

" Combien de temps va durer cette fournaise ?, demanda Rivette, essoufflé.

- Nous ne sommes qu'en juillet," se moqua Javert.

La réponse amicale et le petit sourire donnèrent du courage à Rivette qui ajouta :

" En tout cas, Clément aime bien la chaleur, lui."

C'était un essai, juste pour voir si Javert lui en voulait toujours de ses paroles inconsidérées. Et le vieux policier se fit compréhensif, il accepta de pardonner.

L'influence de Jean Valjean, sans nul doute !

" Ha bon ? Qu'est-ce qu'il fait ton môme ?

- Monsieur a décidé que se balader à poil dans la maison était la meilleure solution pour survivre à la chaleur !"

Estomaqué par la réponse inattendue, le parrain se mit à rire. Un brillant éclat de rire qui résonna dans les rues vides.

" A poil ? Non ?

- Et je peux te l'assurer Javert ! C'est bien un gonze !"

Le rire fut partagé et les deux cognes poursuivirent leur chemin jusqu'à la rue de Sully. Ils savaient que là-bas, ils pourraient avoir de l'eau fraîche, voire du cidre si Lambry avait réussi à en conserver un peu dans la glacière.

Rue de Sully, les deux inspecteurs furent accueillis avec beaucoup de chaleur. Comme s'ils n'en avaient pas déjà assez !

Javert et Rivette serrèrent des mains et acceptèrent avec soulagement un verre de cidre de la part du vieil hussard.

La conversation portait sur le temps et sur la ville morte.

Et puis le bruit d'une conversation s'envenimant fit sursauter les deux policiers et Javert fronça les sourcils.

" Que se passe-t-il ?," demanda Javert, méfiant.

Léonie leva les mains au ciel et s'écria :

" C'est ce nouvel employé que M. Jean a embauché ! Un mauvais homme ! Et je m'y connais ! Il se permet de parler d'une façon…

- M. Jean est trop gentil avec lui, ajouta Lucie, en secouant la tête. Si jamais ce goujat se permet de me parler comme ça, il va s'en prendre une !"

Javert regarda Rivette et hocha la tête en se dirigeant vers le bureau du directeur qui n'en était pas un.

" Je vais rencontrer ce malotru !"

On salua l'idée de l'inspecteur et Rivette laissa Javert agir à sa façon. Il savait déjà que l'homme allait se retrouver dans la rue à coups de pieds dans le bas du dos s'il se permettait un seul geste malheureux envers M. Valjean.

Les cris étaient plus forts. L'homme devait perdre son calme, Javert serra ses doigts sur sa matraque et son sourire devint celui d'un loup.

Puis, l'inspecteur s'arrêta à la porte du bureau, interdit, lorsqu'il entendit Valjean répondre enfin au malappris.

Et sans s'énerver.

" Du parfum de rose ?

- De l'eau de rose !, corrigea l'homme. Je l'ai dit ! Il faut que cela repose douze heures ! Il ne faut pas la prendre avant ! Cela ne peut pas marcher !

- Dieu ! Vous savez faire de l'eau de rose ?

- Je l'ai dit !, asséna sèchement l'homme. Je l'ai écrit là !

- Oui, c'est vrai.

- Et les fleurs de bigaradier ?," demanda l'homme, durement.

Valjean n'eut pas le temps de répondre.

Javert ne supportait plus le ton employé par ce malappris. Il ouvrit violemment la porte et entra.

Cela fit cesser la conversation et Valjean le regarda avec stupeur. Quant au malappris, il se contenta de fixer un point juste au-dessus de son bicorne, évitant les yeux du policier dans un regard fuyant.

Mais la surprise était pour tout le monde.

Javert observa, ébahi, les deux hommes vêtus de tabliers et se penchant sur un petit alambic de cuivre, chauffant sur un petit feu.

Ce fut Valjean qui se reprit le premier et vint saluer son compagnon, avec un sourire un peu contraint.

" Fraco, voici un nouvel employé dans l'usine. M. Mavot, un parfumeur !

- Un parfumeur ?, répéta Javert en jetant un regard sombre à l'homme.

- Oui, je suis un parfumeur, se défendit M. Mavot. Même si je n'ai pas pu faire des études, je suis parfumeur."

Javert n'appréciait toujours pas le ton employé, il s'approcha de Mavot et l'examina froidement.

" Et on peut savoir comment tu l'as trouvé ce nouvel employé, Jean ?"

Valjean savait déjà que la conversation allait dégénérer. Lui-même commençait à peine à comprendre que le malheureux ouvrier était ainsi. Brusque et malpoli.

Peut-être n'avait-il jamais été formé ?

" C'est le citoyen Vidocq qui m'a envoyé ici !," répondit sèchement Mavot.

Cela suffit à faire brûler les narines de l'inspecteur.

" Vidocq ?! Qu'est-ce que le Mec a à avoir avec toi ? Il te doit une faveur ? Ou tu es un de ses mouchards ?"

Javert s'avança et se fit menaç dans son attitude était agressif, de sa main entourant fermement sa matraque à sa hauteur qui se voulait imposante en se penchant au-dessus de l'ouvrier.

Et...il en fut pour ses frais.

Mavot ne fit pas attention à sa taille ni à sa matraque, il se tourna simplement vers ses fioles et ses alambics en s'écriant :

" Le citoyen Vidocq m'a dit qu'ici j'aurai de l'embauche. Si on veut pas de moi, je veux le compte de mes jours."

Javert fut surpris et se sentit ridicule. Il ne comprenait pas cette réaction. Ou alors le gonze était un grand acteur.

Il jeta un regard perdu à Valjean qui leva les yeux au ciel.

" Il n'est pas question de renvoi ! Mavot, vous faites du bon travail !

- Je suis un parfumeur. Quand il y aura les fleurs de bigaradier, je ferai de l'eau de fleur d'oranger. C'est bon pour la peau. La citoyenne Durand pourra l'ajouter sur le catalogue pour les problèmes de peau."

Javert s'approcha de l'homme et le regarda travailler, ne sachant plus comment agir.

" De l'eau de fleur d'oranger ? Et l'alambic sert à cela ?"

Le dénommé Mavot s'énerva et jeta sèchement :

" OUI ! L'alambic sert aux distillations ! Pour les produits ne se décomposant à la chaleur : lavande, citronnelle, géranium, rose. Mais pour les roses, il faut trop de roses pour ce que nous avons fait. Ce n'est qu'une simple eau de rose !"

Et, vivement, l'homme glissa entre les mains de Javert une fiole, avant de reprendre sa tâche.

Il devait être énervé de ne pas pouvoir poursuivre son travail. En fait, son agacement ne devait provenir que de cela.

Et non de la présence formidable de l'inspecteur de police.

L'inspecteur sentit et l'odeur des roses lui chatouilla les narines.

" Tu n'as pas fait d'études, tu dis ?, demanda plus calmement Javert.

- Je n'ai pas pu, expliqua sans expliquer Mavot.

- Pourquoi ? Tu sembles doué."

Mavot leva une épaule sans répondre.

L'homme saisit nerveusement une page vierge pour y noter quelques éléments d'une recette d'une nouvelle huile essentielle à laquelle il travaillait.

" Parce que," lâcha-t-il enfin.

Javert ne put s'en empêcher, cette réponse le hérissa et il répéta sèchement sa question :

" Pourquoi ?

- Parce que quand je sais et que les autres ne savent pas, je ne vois pas pourquoi je les écouterai !"

Et il reprit sa tâche, montrant clairement par là que pour lui la conversation était close.

Javert allait se rebeller mais Valjean le repoussa doucement mais sûrement du bureau.

" Fraco, il y a longtemps que tu n'as pas eu un petit combat avec Lambry. Va donc le voir, je te retrouverai plus tard."

Javert acquiesça.

Se battre et croiser le fer avec le hussard allait le décharger de sa colère, en effet.

Le nouvel employé de Jean Valjean avait l'air bon, c'était juste, mais le policier le trouvait particulièrement désagréable et antipathique.

L'inspecteur Javert se retrouva à se battre durement contre Lambry. Le hussard était étonné d'une telle agressivité.

Javert l'avait habitué à la vigueur des coups d'épée mais l'ancien garde-chiourme restait un danseur de lames plutôt qu'un frappeur d'estoc.

" Mauvaise journée ?, demanda le hussard en s'essuyant le front après un échange musclé.

- Pas facile," admit le policier.

On reprit la danse.

Rivette observait les bretteurs en sirotant un verre de cidre, profitant de l'ombre bien agréable de la salle d'armes.

Mais Lambry n'était pas un imbécile.

" Juste la journée ?"

Javert grogna en entrechoquant durement les lames :

" Que sait-on de Mavot ?"

Lambry souriait, il commençait à connaître le vieux policier et ses manières d'être. Aussi illisible voulait-il être.

" Impossible de savoir d'où cet homme est arrivé. Quelqu'un a dû l'envoyer à l'usine et M. Jean l'a embauché aussitôt.

- Quel jobard !," claqua Javert.

Et la lame de l'épée du policier montra assez l'agacement dans lequel ce dernier se trouvait. Le hussard para et repoussa l'attaque d'un geste sûr.

Le combat s'envenimait, il fallait rester prudent ! On ne manipulait pas des épées de bois !

" Vous connaissez M. Jean !, rétorqua Lambry, avec bienveillance. Il est obstiné à voir le meilleur en chacun des hommes ! Même un forçat trouverait grâce à ses yeux !"

Façon de parler ?

Javert leva les yeux et examina attentivement le vieux soldat mais Lambry se concentrait sur sa position. Il semblait avoir parlé sans savoir la vérité.

" Oui, certainement, admit simplement Javert.

- Et même si Mavot n'est pas très sympathique, il est compétent ! Dès le premier jour, il a préparé une sorte de parfum de chèvrefeuille… Incroyable ! Toute l'usine a embaumé le chèvrefeuille pendant des heures !"

Un sourire.

" Que pensez-vous de lui Lambry ?, demanda précisément le policier.

- Difficile à dire. J'ai connu des tas de soldats. Des cons, des bons, des candides, des honnêtes. Un de mes camarades était si dévoué à l'Empereur qu'il s'est laissé tuer en duel à Ulm pour un mot de travers concernant Sa Majesté.

- Il a perdu le duel ?

- Non, mais ces fourbes de Prussiens sont venus en bande. Aucun respect des règles des duels ! On a vengé ce pauvre Paulin.

- Et Mavot ?

- Je ne sais pas. Peut-être qu'il est un bon gars mais qu'il ne sait pas le montrer ?"

Javert se tut un instant et les deux hommes laissèrent parler les lames d'acier. Chant d'épée et coups d'estoc et de taille.

Enfin, Javert baissa son arme pour abandonner le combat.

" Je vais lui laisser du temps. Qu'il apprenne les règles de la politesse, sinon ce seront mes poings qui les lui apprendront."

Soit !

Les règles de la politesse.

Auguste Blanqui exultait.

Augustin Fabre, son ami, lisait à voix forte son dernier éditorial dans la Tribune des départements, en pleine réunion de la Conspiration La Fayette qu'on appelait maintenant l'Association des Patriotes.

En ces jours de juillet, si brûlants, on avait organisé les cadres de l'Association comme un véritable état-major.

L'Association n'était plus un simple groupuscule, c'était devenue une véritable armée.

Le journal La Tribune des départements servait de couverture pour permettre à la Conspiration d'augmenter ses effectifs par les souscriptions. Des jeunes étudiants, des révoltés, des subversifs, des libéraux, des républicains… On mêlait les volontés et les haines pour créer une armée de l'ombre qui allait abattre la monarchie absolue !

Ainsi l'état-major comptait cinq membres : La Fayette était le commandant en chef (titre honorifique pour le marquis de La Fayette, le vieux héros de la Révolution et de l'Indépendance Américaine, venait irrégulièrement aux réunions illicites de cette bande de révoltés mais il offrait toujours des subsides), Augustin Fabre, l'éditeur, était le commandant en second, enfin, le comité supérieur était formé de Morhéry et de ses trois lieutenants d'active : Danton, Vimal et Sampoil.

Tous ces noms étaient connus du mouchard et Javert les retrouvait sans plaisir, maintenant que la Révolution s'annonçait.

Auguste Blanqui éructait de joie et frappait l'épaule de Jiménez dans son exaltation.

" Voilà un homme d'action ! Hein Jiménez ? C'est autre chose que Hernani ? Ce sont des discours qui vous prennent aux tripes !

- En effet," concédait le vieil Espagnol.

Francisco Jiménez était de retour dans les rangs des révoltés depuis peu. Il avait laissé sa nouvelle fiancée pour retrouver la lutte pour les libertés.

Et il était horrifié par l'évolution des discours, la militarisation de l'association, les chiffres annoncés comme effectifs.

" Fort de nos 15 000 hommes, nous sommes bien préparés, mais il manque des armes ! Le Comité d'Action Républicain a bien oeuvré ! Depuis janvier, il a recruté mais aussi entraîné des milliers de jeunes gens de tous âges, de toutes professions."

On applaudissait à tout rompre, des centaines de spectateurs hurlaient leur joie.

" Mais pour les armes, les pompiers ont promis des armes !, cria quelqu'un dans le public."

Ce à quoi, Fabre répondit en souriant :

" Oui, mais cela ne suffira pas !

- Il faudra prendre la Bastille !," lança une autre voix dans le public.

Cela fit rire mais la question était sérieuse.

" Il n'y a plus de Bastille mais il y a toujours la Force !

- La Force ? Et le Châtelet !, ajouta une deuxième voix.

- Dans les casernes militaires !, fit quelqu'un d'autre et on l'encensa.

- Paix mes amis, sourit cruellement le dénommé Danton, l'organisateur de cette troupe clandestine. Il y a plus simple pour trouver des armes !"

Danton était un fort-en-gueule mais il avait du poids dans la Conspiration La Fayette, les jeunes fanatiques lui étaient dévoués et Danton les préparait au combat depuis le mois de janvier.

Et avec son sourire terrible, Danton jeta :

" Dans les armureries, pardi !"

Cela jeta un froid dans l'assemblée puis on l'applaudit à tout rompre.

Javert écouta les discours enflammés, les préparatifs avançaient bon train. Jiménez avait disparu durant une bonne partie du Printemps, tout à ses affaires d'enfants et de voleurs...

Tout à son amour pour Jean Valjean.

Quelques semaines sans suivre les assemblées et le mouchard se retrouvait face à une armée de l'ombre.

" On commencera les barricades dès le soir pour être prêt le matin…, ordonna Danton, en annonçant déjà les quartiers visés, dont le Palais Royal, rien de moins.

- Il faudra prendre garde aux charges de la garde ! Prévoyez des barricades hautes ! Un cheval cela saute !, ajouta Vimal, l'autre lieutenant d'active. Des barrières, c'est l'idéal…

- Pour les casernes, c'est simple ! La caserne de Penthemont est vétuste ! On devrait facilement en venir à bout. Trois compagnies de quatre sections de trente hommes ! Il y aussi celle de Clichy !, énuméra Sampoil.

- Il est possible de s'en prendre aux casernes plus petites ! Saint-Denis, Rueil et Courbevoie sont en-dehors de Paris ! C'est là qu'il faut frapper !, asséna Vimal, avec le flegme d'un général d'armée.

- Et la caserne de Babylone ? Il n'y a que des Suisses là-bas ! On en viendra à bout avec l'aide du peuple, reprit Sampoil.

- Pour les armureries, expliqua posément Danton, la boutique de l'arquebusier Le Page est située rue de Richelieu. Elle n'est pas surveillée, il n'y aura qu'à se servir !

- Excellent !, conclut Augustin Fabre. Mais il faudra que plusieurs hommes soient envoyés pour couper Paris du reste de la France ! Détruire le télégraphe de Chappe et empêcher les diligences de quitter Paris !"

Un nouveau tonnerre d'applaudissements retentit dans la salle et horrifia Javert.

On avait pensé à tout !

Il connaissait ces hommes depuis janvier voire décembre… Il était sur leur piste depuis des mois. Il avait donné des listes de noms au préfet de police.

Mais il avait fait une grave erreur de jugement.

Javert dut s'avouer qu'il avait été bel et bien manipulé par M. Chabouillet.

Il avait axé son travail de mouchard sur les journaux et la presse, lâchant le nom des journalistes les plus vindicatifs...et il avait sous-estimé ces réunions d'étudiants révoltés…

Alors que c'était eux les plus dangereux !

Une armée qui allait faire tomber le roi !

Quinze mille hommes prêts à se jeter dans la rue !

Et les effectifs de l'armée à Paris étaient dangereusement bas avec la guerre de colonisation en Algérie ! On avait diminué la défense parisienne, fragilisant ainsi l'ensemble de l'Etat. Et l'Association des Patriotes le savait !

" Vous êtes troublé Jiménez ?, se mit à rire Blanqui. Que dites-vous de notre Association des Patriotes ?

- Exceptionnelle !, admit honnêtement Javert.

- Et encore ! Si vous pouviez les voir nos étudiants en action ! Mais vous les verrez bientôt ! Polignac et le roi sont bien trop aveugles, ils ne voient pas qu'ils sont prêts à tomber !"

Puis d'une voix forte, Blanqui hurla :

"LES ARISTOCRATES À LA LANTERNE !"

Et tout le monde de reprendre le vieux chant révolutionnaire en coeur.

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !

Les aristocrates à la lanterne,

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !

Les aristocrates on les pendra !

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !

Petits comme grands sont soldats dans l'âme,

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !

Pendant la guerre aucun ne trahira.

Avec cœur tout bon Français combattra,

S'il voit du louche, hardiment parlera.

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !

Lafayette dit : « Vienne qui voudra !

Le patriotisme leur répondra ! »

Sans craindre ni feu, ni flamme,

Le Français toujours vaincra !

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !

Les aristocrates à la lanterne,

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !

Les aristocrates on les pendra !

Si on n' les pend pas

On les rompra

Si on n' les rompt pas

On les brûlera.

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira.

Javert chantait, aussi fort que les autres, songeant avec terreur à Toulon…, aux massacres…, aux morts fusillés,...

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !

Les aristocrates à la lanterne,

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !

Les aristocrates on les pendra !

On termina la chanson en criant : "VIVE LA FAYETTE !"

Dès le mois de mai 1830, Javert, le mouchard, avait assisté à des banquets fameux durant lesquels Gilbert du Motier de La Fayette avait pris la parole pour évoquer l'État et la chute de la monarchie telle que la concevait Charles X.

Le marquis de La Fayette était un royaliste mais il était pour la Révolution.

Un aristocrate éclairé ! Il était franc-maçon, il était pour l'abolition de l'esclavage, il était pour la suppression de la noblesse héréditaire !

Un aristocrate libéral avec des armoiries ! Il avait été député aux Etats Généraux, il avait soutenu la lutte du peuple !

Un homme qui avait choisi délibérément de signer ses lettres d'un simple "La Fayette" en omettant le "de"...

L'homme de la Cocarde tricolore et de la Fête de la Nation…

Il était le commandant en chef de l'Association des Patriotes !

Pour la première fois, Javert ressentait vraiment ce que devait ressentir des soldats exaltés, la veille d'un combat, lorsque leurs chefs leur tiennent des discours de guerre.

Blanqui applaudissait à tout rompre, son visage était méconnaissable, il était heureux d'assister à la mort prochaine d'un monde.

" Jiménez ! Demain c'est la fin des temps !

- Puisse Dieu nous avoir en sa Sainte Garde !, se signa l'Espagnol.

- Je ne ferais confiance qu'en mon Fauré !"

Et le révolté exhiba un joli pistolet à silex dont les balles portaient peut-être le nom de certains collègues de Javert...peut-être même le sien.

" Je n'ai qu'une paire de coups-de-poing, opposa le mouchard.

- Alors ce sera bien suffisant ! Sur une barricade, nous aurons besoin de tous les bras et de toutes les armes !"

L'air indifférent, Blanqui rangea son pistolet dans la poche intérieure de sa veste.

Et on écouta la suite des discours.

Où était passé le "démission" ?

Maintenant on entendait le "à mort le roi" !

Qui faisait frémir le policier assermenté…

Dansons la Carmagnole...et la Carmagnole devint une Danse macabre…

Les souvenirs de Toulon et des morts qu'il avait vus par dizaines sur les pavés de la ville martyr de la Révolution hantaient l'esprit de Javert.

On avait chanté là aussi, on avait dansé autour des arbres de la Liberté, on avait tenu des discours de Paix et d'Égalité…, on avait compté les morts et jeté les corps dans la mer…

Les vagues revenaient au rivage rouge du sang des martyrs…

Et le jeune garde Javert avait vu cela d'un oeil effaré, essayant de comprendre comment on pouvait différencier les coupables des innocents, sans procès, sans enquête, sans justice…

Les hommes ne changent jamais…

En tout cas, Javert avait appris à Toulon que l'Etat était tout-puissant et que la Loi était irrévocable.

Un suspect restait un suspect, un forçat restait un forçat, un voleur restait un voleur…

Cela laissa un goût amer dans la bouche de l'inspecteur alors qu'on le saluait, heureux de le revoir dans les réunions des républicains.

" Vous croyez à notre lutte ? Hein l'Espagnol ?

- Je voudrais la même chose dans mon pays," lâcha Jiménez, en souriant.

Une Révolution qui laissait un pays ensanglanté...mais de nouvelles idées…

Etait-ce vraiment une chose à souhaiter pour un pays ?

" Après la France, l'Espagne, après l'Espagne, l'Italie, après l'Italie, la Prusse ! Et bientôt toute l'Europe connaîtra la paix et la liberté !

- VIVE LA RÉVOLUTION !"

Vive la Révolution… Ces jeunes gens criaient de joie leur devise favorite sans se douter que dans leurs rangs se tenait un homme qui avait leur sort au bout de son crayon… Une dénonciation, une arrestation, un procès discret…

Mais Javert comprenait que c'était trop tard.

Quinze mille hommes !

La Révolution était en marche et elle disposait de son armée !

C'était dangereux ! Immensément dangereux !

Mais Javert voulait savoir !

Alors Jiménez venait aux réunions, assez régulièrement. Le mouchard venait faire son rapport à M. Chabouillet.

Le secrétaire retrouvait son protégé et était content de voir que son dévouement n'était pas un vain mot.

" Quinze mille hommes ?! Merveilleux ! Je savais par Casimir Perier que l'affaire était en bonne marche, mais La Fayette nous gâte !

- Je n'ai pas vu cela," admit Javert, l'air sombre.

Le policier admettait son échec mais Chabouillet lui posa une main apaisante sur l'épaule.

" Javert, je ne voulais pas que vous le découvriez trop tôt ! Mangin ne jure que par la presse, à croire qu'il n'a rien appris de 1789 ! Quant à Vidocq… Le Mec a fait un remarquable travail avec vous !"

Un regard appuyé et Javert ne put s'empêcher de retrousser les babines, menaçant :

" Qu'est-ce que le Mec a à voir avec mon incurie ?"

Chabouillet se mit à rire, amusé de voir que Javert restait un homme simple et candide, parfois.

" Tellement d'affaires de floueurs et d'escarpes et de mômes ! Le printemps a été occupé ! Peu de temps libre pour la politique !

- J'ai fait mon travail !, asséna durement Javert.

- Oui ! Mon cher collègue, Henri, est venu me voir pour me demander ce que je lui voulais en vous collant à son service, je lui ai expliqué que je souhaitais que vous quittiez mon service pour quelques temps. Pour votre protection !"

Javert serra ses mains dans son dos, raidissant sa posture et se tenant comme un loup prêt à bondir.

Tas de manipulateurs, encore et toujours !

" Je veux votre sécurité ! Vous n'êtes pas un imbécile, Javert, mais vous êtes trop dévoué. Dévoué à l'Autorité ! Mangin va faire une bêtise, je ne sais pas laquelle, mais c'est un fait acquis ! Il va tomber et ce sera le signe de la Révolution ! Il va tomber et je refuse qu'il vous entraîne dans sa chute !

- Vidocq est-il du complot ?, demanda sèchement le policier.

- Non, répondit Chabouillet en souriant devant cette colère, toute légitime, de son protégé. Mais il a été content d'avoir les pleins-pouvoirs sur vous ! J'imagine qu'il en a usé et abusé ?

- Je suis un ancien garde-chiourme, expliqua simplement Javert.

- Laissons passer l'orage et vous reviendrez dans mes rangs ! Un nouveau préfet ! Une nouvelle monarchie ! Un nouveau monde !

- Pourquoi pas vous ?

- Moi en préfet ?, se moqua Chabouillet, amusé mais flatté. Non, non. Je préfère être l'Éminence Grise que le Principal Ministre."

Un sourire avant de renvoyer le mouchard.

Javert avait transmis une liste avec des centaines de noms et quelques adresses. Il avait bien travaillé pour son patron...mais il se doutait que la liste n'irait pas plus loin que les archives personnelles du Premier Bureau.

Javert avait abandonné son préfet.

Le sergent Durand était toujours aussi attaché au bien-être de l'inspecteur en charge du commissariat de Pontoise.

Il aimait beaucoup Javert. Encore plus depuis son mariage.

Et maintenant, il le maternait comme une mère poule.

Apportant du café, surveillant l'heure, le forçant à déjeuner, déposant des gâteries que Lucie avait préparées pour son mari et son supérieur.

Il agaçait infiniment Javert qui rêvait de l'envoyer courir après les chapeaux perdus ou les femmes vindicatives...

Mais c'était vrai que la vie s'améliorait pour la famille Durand. Et qu'il fallait en remercier M. Fauchelevent et l'inspecteur Javert !

Même en étant resté sergent avec une paie ridicule, le salaire que l'usine donnait à Lucie suffisait à assurer un niveau de vie plus décent à la famille Durand. Mme Durand ne tarissait pas d'éloges sur sa belle-fille, son Antoine portait de nouveau de beaux habits bien entretenus, les repas étaient plus consistants...et les Durand avaient déménagé dans un appartement de meilleure qualité, dans lequel la belle-mère pouvait disposer de sa propre chambre.

Il ne manquait que des enfants pour que le bonheur soit complet…

" Lucie a préparé des biscuits à l'eau de fleur d'oranger ! C'est une eau fabriquée dans l'usine de Sully. C'est excellent ! C'est M. Lambry qui a suggéré la recette, il paraîtrait que les mahométanes en mettent dans leurs gâteaux. M. Lambry dit qu'il en a mangé en Egypte, je crois…"

Par gentillesse et pour chasser Durand de son bureau, Javert acceptait de goûter les fameux biscuits mahométans de Lucie...

Et par Dieu, ils étaient fameux avec une tasse de café !

Mais les jours étaient chauds dans ce mois de juillet qui touchait à sa fin… Même Javert en souffrait dans son bureau de Pontoise. Les rues étaient écrasées de chaleur, de lumière, de soleil…

L'inspecteur songeait en souriant au petit Clément qui se baladait à poil dans l'appartement des Rivette...

Dieu sait que l'inspecteur, si digne et sanglé dans son uniforme impeccable, rêvait de faire de même. Se balader à poil dans son bureau…

Blier avait dû prendre quelques jours de repos, il avait réussi à attraper une insolation à être resté trop longtemps de surveillance. Le sachant célibataire et assez âgé, Javert avait envoyé son sergent Philippot pour le veiller.

Il ne fallait pas prendre un coup de chaleur à la légère !

Roussel avait délaissé le col de cuir et se promenait sans uniforme, en simple chemise. Sa femme et son fils, Pierre, refusaient de le voir risquer sa santé à des histoires ridicules d'étiquette !

Javert ferma les yeux et accepta de défaire sa veste...à l'abri de son bureau…

Durand abreuvait tout le monde de délicieuses citronnades que Léonie préparait pour le commissariat de Pontoise.

Le nouvel employé, ce Mavot, en avait montré la préparation.

Décidément, cet homme incompréhensible était un puits de science diverses et pratiques.

Même Javert devait en convenir.

Un soir, Valjean lui fit sentir des savons que l'usine allait fabriquer grâce à l'action indispensable de Mavot.

Des savons à la lavande, à la rose, à la violette… Incroyable !

" Il est bien alors ce Mavot ?, demanda Javert, méfiant.

- Oui, Fraco," asséna Valjean, en souriant.

Le forçat lissa de ses doigts aux senteurs de fleurs le plis entre les deux sourcils du policier.

" Je vais faire un effort, alors, reprit Javert, compréhensif.

- Il est un employé exceptionnel, mais il ne semble pas savoir comment se comporter avec les gens. Il parle sans mettre les distances, il n'a pas l'air de comprendre que je suis le patron par exemple ou que Lucie est sa patronne. Il tutoye tout le monde et cela agace certains.

- Il n'a pas intérêt à me tutoyer, prévint Javert, durement.

- Il le fera !, opposa tristement Valjean. Il ne voit peut-être pas ce que veut dire un uniforme ?

- Crois-moi qu'il le fera ! Nous avions parfois des fortes têtes comme cela au bagne, nous ne mettions pas longtemps à leur faire comprendre ce que la couleur bleue et les bicornes signifient !"

Puis conscient de la gravité de ses propos, Javert se reprit :

" Pardon Jean ! Je ne voulais pas… Je…"

Valjean souriait.

Doux, si doux.

Un saint tombé sur Terre et vivant au-milieu des hommes.

" Je sais ! Il y avait des fortes têtes qu'il fallait briser. Et j'en étais une.

- Nous n'avons jamais réussi à te briser, rectifia Javert en caressant doucement la joue du forçat, cherchant à le faire lever les yeux vers lui. Tu étais un rebelle !

- Un monstre…

- Un homme qui luttait pour rester un homme ! Pas un monstre !"

Une main pour forcer un menton à rester levé et Javert se pencha pour prendre les lèvres de Valjean.

" Jean de Faverolles avait une idée de la justice qui ne l'a jamais quittée ! Un homme pas un monstre !

- Fraco…"

Un baiser, doux, doux.

Il fallait exorciser les démons.

Le bagne était un fantôme entre les deux hommes…

Seul l'amour pouvait le repousser.

Il suffisait de s'aimer pour oublier le passé...un instant...

Il faisait chaud, si chaud que Javert en était affecté.

Une fin d'un jour particulièrement chaud, alors que le policier avait souffert de porter son lourd uniforme de laine dans son bureau qui commençait à être étouffant, Javert décida de prendre des mesures drastiques. Il voulait retirer sa redingote de policier et porter une simple veste d'intérieur, mais en conservant une allure officielle malgré tout.

Peu à peu, certains des habits de l'inspecteur déménageaient rue Plumet.

Cela devenait plus régulier de voir le policier partager un repas. Toussaint était simple, certes, mais elle commençait à comprendre des choses.

Donc, dès son arrivée après la fin de la journée de travail, Javert entra résolument dans la cabane en commençant déjà à retirer sa cravate avec des gestes nerveux.

Et l'inspecteur gela dans l'ouverture de la porte.

Valjean était là, en train de se mouiller la nuque à une bassine d'eau fraîche. Le forçat avait passé sa journée à travailler dans son jardin qui commençait à ressembler à un vrai jardin, fruits, légumes, fleurs… L'herbe poussait, les semis étaient sortis de terre et les légumes étaient régulièrement récoltés.

La moisson de la rue Plumet battait son plein en ce mois de juillet, il fallait arroser souvent et entretenir avec soin les récoltes.

Le forçat partageait ses journées entre l'usine et le jardin.

" Tu es trempé, constata Valjean, amusé, en voyant l'inspecteur, si impeccable dans son uniforme, enlever son col de cuir avec précipitation.

- La chaleur est élevée dans mon bureau, se justifia maladroitement le policier. J'ai beau ouvrir la fenêtre. C'est irrespirable."

Cela fit rire Valjean qui égoutta une nouvelle fois l'éponge sur sa nuque. Javert resta immobile, observant les fines gouttes d'eau dégouliner sur le dos marqué du forçat.

" Pour un homme qui a connu Toulon et le soleil du sud, tu me sembles bien délicat," se moqua Valjean.

Javert ne pouvait pas répondre. Il était hypnotisé par les gouttes d'eau et le dos nu du forçat. Puis, devant le manque de réaction de son amant, Valjean se retourna, légèrement inquiet d'avoir osé soulever le sujet du bagne.

C'était la deuxième fois que le bagne était évoqué en peu de jours.

Les deux hommes n'avaient pas vraiment parlé du passé. Un jour, il allait bien falloir s'y résigner.

Mais pas ce jour-là.

Là, Valjean fut ébahi devant l'expression de son compagnon. Javert le regardait comme...un homme devait regarder une source d'eau en plein désert.

Et les yeux du policier s'assombrirent alors que la poitrine de Valjean, nue et dégoulinante de sueur mêlée à l'eau et à la terre apparaissait.

" Tu vas bien ?, sourit Valjean, comprenant tout à coup ce qui se passait.

- Ou...oui, grommela Javert en revenant à lui et à son déshabillage. Oui. Où est ce fichu chapeau ?

- Tu l'as posé sur la table en arrivant."

Valjean se mit à rire tandis que l'inspecteur de police récupérait son chapeau et le posait plus proprement sur un porte-manteau accroché au mur.

"A Toulon, il faisait chaud mais il n'y avait pas de galantin [séducteur] pour me perturber," lâcha Javert, entre les dents serrées.

Javert quitta la cabane sous les rires de Valjean. Il aurait été trop dangereux, en pleine journée, de se laisser aller à des gestes tendres. Dans le jardin, Cosette se promenait avec Toussaint et des rires parvenaient jusqu'à la cabane.

Mais le forçat eut une idée…

Quelques jours plus tard, ce fut une redite de la même scène. Mais cette fois, Jean Valjean était préparé à recevoir Javert.

Le policier rentra du travail, en nage et passablement fatigué.

Le mois de juillet était lourd et le policier partageait son temps entre Pontoise, la Sûreté et la Préfecture.

De chaleur, d'angoisse, de haine. La colère montait avec la grogne dans la rue, un collègue avait été bastonné dans le quartier étudiant, un autre avait été pris à partie par quelques bourgeois bien vêtus.

Une révolution populaire ? Vraiment ?

Le policier, préoccupé, entra dans la cabane et la main sur la poignée de la porte, il resta gelé. Une fois de plus.

Sur le sol de la cabane, remplie d'eau encore tiède, les bords couverts de tissu, une baignoire était prête à l'emploi.

Javert entra précautionneusement, fermant la porte avec soin derrière lui.

Et tout à coup, comme un acteur dans une pièce bien organisée, Valjean apparut, nu et le savon dans la main.

Un sourire amusé et moqueur sur les lèvres, il regarda le policier en nage.

" Tu devrais te déshabiller, tu empestes !"

Il ne fallut qu'un instant.

Jamais le policier n'avait retiré son uniforme aussi vite de sa vie.

En un instant, il avait épinglé Valjean contre le mur et le caressait avec soin.

" Taquin ! Je devrais te baiser là, contre le mur !

- Et que dirais-tu de faire cela dans le bain ?"

Pris par une idée soudaine qui l'inquiéta, Javert demanda en se reculant :

" Et ta fille ?

- Chez les Rivette ! Avec Toussaint ! J'ai prévenu que je prenais un bain et qu'il ne fallait pas rentrer tout de suite.

- Il te faut tant de temps pour te laver ?

- Je suis consciencieux ! Et je travaille le jardin !

- Un homme propre, M. Fauchelevent."

Un rire, vite coupé par une bouche et une langue.

" Est-ce assez grand pour nous deux ?, murmura Javert.

- Si tu t'assieds sur mes genoux…"

Une idée lancée avec un regard brillant de désir. La bite de Javert était d'accord.

" Entre dans la baignoire et installe-toi !, ordonna le policier.

- A vos ordres, inspecteur !," obéit Valjean.

Aussitôt dit, aussitôt fait, Jean Valjean pouvait s'asseoir dans la baignoire, laissant ses jambes se placer correctement.

Bientôt, il fut rejoint par le policier.

Deux bouches se cherchaient, deux langues dansaient de concert tandis que des doigts cherchaient à explorer au plus profond.

" L'hygiène est primordiale, expliqua M. Madeleine.

- Bien entendu, se moqua Javert, avant de gémir le prénom du forçat.

- Je me suis dit qu'un bain serait le bienvenu par cette chaleur.

- Oui…, haleta Javert. Et nous ne sommes qu'en juillet."

Javert se tut.

Le plaisir était fulgurant, il s'accrocha aux épaules de son amant tandis que Valjean le prenait par la taille pour le faire doucement descendre et s'empaler sur sa bite.

Un souffle commun, les bouches se cherchaient encore et encore, pour s'embrasser si profondément.

" Un bain… L'hygiène... Menteur !, " grogna le policier avant de gémir…

Un rire essoufflé lui répondit.

Ce fut un bain long et les deux hommes ne le quittèrent que lorsque l'eau fut devenue froide.

Ils se savonnèrent à l'eau froide avant de se rincer et de sortir de la baignoire.

Deux amants s'essuyant tendrement.

Ce soir-là, Cosette fut surprise en embrassant l'inspecteur Javert, elle renifla ses favoris et lança en souriant :

" Mais vous avez le même savon que père ! Je reconnais l'odeur de rose !"

Sans se démonter, Javert répondit en secouant la tête :

" Ton père m'a offert un savon. Il semblerait que je corne [puer] trop fort à son goût."

Cela surprit la jeune fille mais amusa Valjean.

Un inspecteur de police sentant la rose ?

Cela allait amuser les collègues. On allait vraiment croire l'inspecteur accolé à une cocotte.

Le regard sombre du policier posé sur lui ne provoqua qu'un pouffement de rire caché dans une toux de la part du forçat.

Un bain était bon pour l'hygiène mais c'était aussi tellement plus…

CHAPITRE VII

LES RÉVOLTÉS

Le retour dans la vie active et dans la révolte fut brutal.

Le lundi 26 juillet 1830, les Français se réveillèrent en découvrant une monarchie qui se voulait absolue. Le roi Charles X se montrait autoritaire et signait une série d'ordonnances qui faisaient de son pouvoir un pouvoir quasiment absolu.

Le roi avait lancé à son ministre Polignac : "La première reculade que fit mon malheureux frère Louis XVI fut le signal de sa perte [...]. Ils feignent de n'en vouloir qu'à vous, ils me disent : "Renvoyez-vos ministres et nous nous entendrons." Je ne vous renverrai pas [...]. Si je cédais cette fois à leurs exigences, ils finiraient par nous traiter comme ils ont traité mon frère."

Peur de la Révolution, peur de la guillotine, le roi écouta M. Mangin, le préfet de police qui lui assurait que "Paris ne bougera pas".

Et le roi spolia le peuple de sa victoire aux élections !

Charles X organisa un coup de force en ayant recours à l'article 14 de la Charte de 1814 : "Le Roi est chef suprême de l'Etat, il commande les forces de terre et de mer, déclare la guerre, fait les traités de paix, d'alliance et de commerce, nomme à tous les emplois d'administration publique, et fait les règlements et ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois et la sûreté de l'Etat."

La dernière phrase de l'article 14 permit à Charles X de jouer cette partie avec le sourire : "le Roi fait les règlements et ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois et la sûreté de l'Etat."

Et ce fut ainsi.

Ce qu'on a appelé les Quatre Ordonnances de Saint-Cloud furent proclamées le 25 juillet 1830 et elles étaient un coup pour la liberté du peuple. Et personne ne se trompa en les voyant comme une déclaration de guerre de la part de la monarchie.

En réalité, il y en avait six et elles furent toutes proclamées le 25 juillet à onze heures du soir et imprimées dans le Moniteur le lundi 26, plongeant les Français dans la consternation générale.

La première ordonnance suspendait la liberté de la presse et soumettait toutes les publications périodiques à une autorisation du gouvernement. On ne pouvait plus exprimer son opinion dans cette France de Charles X.

La deuxième ordonnance dissolvait la Chambre des députés nouvellement élue alors que celle-ci ne s'était encore jamais réunie. Le roi muselait l'opposition.

La troisième ordonnance était une réponse aux députés de l'opposition concernant la loi électorale.

Le roi voulait écarter la bourgeoisie commerçante et industrielle de la politique car elle était plus libérale que ce que le souhaitait le roi. Donc, on changeait le calcul du cens électoral et on réduisait le nombre d'électeurs...et donc le nombre de députés. Et pour faire bonne mesure, le roi Charles X établissait un système d'élections à deux degrés dans lequel le choix final des députés procédait des collèges électoraux de département. Des institutions qui ne rassemblaient que le quart des électeurs les plus imposés de chaque circonscription.

Autrement dit, le roi Charles X venait de modifier la Charte constitutionnelle en permettant aux plus riches des électeurs de son royaume de voter deux fois et leur vote avait plus de poids que celui des autres.

Le roi faisait de la noblesse de province sa vieille garde.

Du jour au lendemain, soixante mille bourgeois parisiens perdaient leur droit de voter. Des bourgeois issus du monde de la boutique, du commerce et de l'artisanat, de la petite industrie, des professions "libérales" (médecins, avocats, journalistes, professeurs…) se voyaient privés de leur liberté d'expression. Et par la même, on en privait les classes populaires, plus pauvres, car ces bourgeois étaient leur voix dans la politique.

La quatrième ordonnance convoquait ces fameux collèges électoraux pour septembre afin de faire de nouvelles élections, mais que le roi espérait lui voir plus favorables.

Les cinquième et sixième ordonnances procédaient à des nominations de conseillers d'Etat. Des royalistes que le roi savait pertinemment être d'indéfectibles alliés.

Des six ordonnances, on ne retint que les quatre premières qui sonnèrent le glas de la monarchie des Bourbons.

Les Quatre Ordonnances restreignaient la liberté de la presse, modifiaient la loi électorale, dissolvaient la chambre des député nouvellement élue et procédaient à des nominations de conseillers d'Etat.

Le roi Charles X bouleversait l'Etat. Maintenant il fallait voir jusqu'à quel point

"Paris ne bougera pas…"

Le 26 juillet, les Ordonnances de Saint-Cloud étaient publiées dans le Moniteur.

Après un temps d'incrédulité, les forces de l'opposition se rassemblèrent.

Cet après-midi là, une réunion a eu lieu chez le célèbre avocat André Dupin, elle regroupait les propriétaires du quotidien Constitutionnel et des journalistes du Globe, dont Charles de Rémusat et Pierre Leroux.

On interdisait la publication des journaux sans autorisation du gouvernement ! La liberté d'expression chèrement acquise lors de la grande Révolution était bafouée !

Il fallait agir !

Devant l'avocat, ébahi, une contestation contre l'État prenait vie. Sur son bureau de qualité, sous les dorures et les riches tapisseries, des opposants au régime se révoltaient et commençaient à rédiger une protestation à l'encontre du roi.

L'avocat André Dupin était un homme politique, libéral et opposé au régime. Il avait déclaré dans son cabinet devant plusieurs journalistes que, à son avis, les ordonnances de Saint-Cloud étaient illégales...mais il prit peur devant la protestation générale.

Apposer son nom sur un tel document officiel pouvait lui valoir la prison et le renvoi.

Qu'à cela ne tienne, Rémusat et Leroux, les chroniqueurs du Globe se rendirent dans les bureaux du quotidien National.

Et là, ils furent écoutés et applaudis.

Des journalistes osaient discuter de liberté, de démission…, de révolution.

Parmi eux, parlant haut, parlant bien, magnifique de courage et d'éloquence, Adolphe Thiers !

Une protestation fut rédigée et courageusement quarante-quatre journalistes la signèrent.

"Le régime légal est [...] interrompu, celui de la force est commencé. Dans la situation où nous sommes placés, l'obéissance cesse d'être un devoir. [...]. Aujourd'hui donc, ces ministres criminels ont violé la légalité. Nous sommes dispensés d'obéir. Nous essaierons de publier nos feuilles sans demander l'autorisation qui nous est imposée."

Cette protestation est destinée à être publiée le lendemain dans trois journaux en même temps : le Temps, le Globe, le National.

D'autres journalistes, d'autres réunions eurent lieu dans Paris mais la rumeur courut vite et tous ceux qui voulaient agir pour la liberté de la Presse et contre la monarchie arbitraire se retrouvèrent au siège du National

Ce fut la fin du 26 juillet pour la Presse.

Javert lisait le journal, comme tous les matins.

Valjean était à ses côtés, comme presque tous les matins.

Le soleil, chaud, brillait sur le monde, brûlant l'espace et le temps, tenant l'humanité sous sa coupe.

Paris était écrasé sous le soleil.

L'inspecteur de police, Javert, reposa doucement le journal sur la table, à côté de la tasse vide et du plateau qui avait servi au repas. Des miettes de pain, des traces de beurre, un soupçon de confiture de fraises.

Le jardin regorgeait de fraises. On en mangeait à tous les repas et de toutes les façons possibles que connaissait Toussaint.

Tartes, confitures, compotes, crèmes…

Javert était sonné et son visage parla pour lui.

Valjean était en bras de chemise, il s'affairait à nouer son mouchoir autour de son cou, pour cacher les terribles cicatrices du bagne.

" Dieu ? Que se passe-t-il Fraco ?

- Je ne sais pas et je n'aime pas ça.

- Le gouvernement fait encore des siennes ?, lança Valjean en se rapprochant de son compagnon.

- Nous venons de perdre...la liberté de la presse."

Puis, se précipitant sur la seule armoire, le policier sortit sa tenue d'ouvrier. Valjean, ébahi, le vit retirer son uniforme de police et devenir monsieur Javert.

" Que fais-tu ?

- Je dois voir Blanqui ! Je dois…"

Puis conscient de ce qu'il disait et à qui il le disait, le mouchard se tut et sourit, amicalement.

"Passe une bonne journée Jean. Sois prudent ! Je préfèrerais que tu gardes Cosette avec toi, ici.

- Comment cela ?

- Non, non, continua le mouchard en tressant ses cheveux avec soin pour les cacher dans sa casquette. Lambry est bon à l'épée mais il aura besoin de renfort au cas où… Il vaut mieux que tu sois rue de Sully.

- FRACO !, cria Valjean. Que se passe-t-il ?

- Je ne sais pas, répéta Javert, mais je vais passer la journée à le découvrir s'il le faut.

- Tu seras prudent ?

- Comme toujours !"

Et Valjean blêmit en voyant Javert saisir ses pistolets coups-de-poing pour les glisser dans la poche de sa redingote.

Avant de disparaître de la rue Plumet…

Le voisinage, si paisible, n'avait point changé ce matin-là. Le boulevard voisin était aussi désert que n'importe quel autre lundi matin ; les quelques épiceries et la boucherie des environs avaient déjà ouvert. Les porteurs d'eau faisaient leurs livraisons ; les tombereaux, chargés de déchets, partaient avec leur retard régulier.

Lorsque Fraco fut parti, Jean Valjean était si alarmé qu'il ne ressentait même pas sa réticence habituelle à se jeter sur le journal et à le dévorer. Son agitation n'avait cessé de croître à mesure que ses mains se tachaient d'encre grasse. Mais il aurait menti s'il avait prétendu être capable de comprendre toute la gravité cachée dans les phrases fortes et inhabituellement directes imprimées en caractères de taille exceptionnelle.

Valjean sentait la tempête dans l'air, mais il ne savait pas quand ni où elle éclaterait.

Des protestations populaires ? Une insurrection ? Une révolution même ?

Que savait-il sur les révoltes ? Seulement ce que le vieux Fauchelevent lui avait appris à la fin de 1827.

Fauchelevent avait vu de près la Grande Révolution et aussi la Terreur. Il avait vécu sous le Directoire, le Consulat, l'Empire et tant d'autres hécatombes dont Valjean n'avait qu'entendu parler ou, dans le meilleur des cas, dont il avait lu le récit.

De toutes ces tragédies, Fauchelevent n'avait retenu que trois enseignements qu'il considérait comme universels : la peur, la douleur et la faim.

Valjean avait donc demandé à Cosette de hâter sa toilette et avait demandé à Toussaint d'emballer toute la nourriture qui pourrait être transportée dans trois paniers.

Puis il avait parcouru le quartier et, malgré le fait que la normalité absolue y régnait, avait décidé de suivre l'instinct de Fraco.

Tous trois se retrouvèrent donc, rue de Sully au petit matin, alors que les livraisons aux agences avaient déjà été effectuées et que l'équipe de Soazig et Dédé était sur le point de partir pour servir les commandes en provenance de la capitale.

Valjean ordonna l'arrêt de toute activité puis la fermeture de l'usine.

" Mais qu'est-ce qui se passe, Monsieur Jean ?, avait demandé Léonie, sentant sans doute ce qui se préparait.

- Je n'en suis pas sûr, madame. Mais une personne bien informée me recommande la prudence, et j'ai bien l'intention de suivre ses conseils. Où sont les enfants ?

- A l'école. Marie s'occupe des plus jeunes à l'étage.

- Bien."

Valjean ne tarda guère à devenir le centre d'un cercle improvisé. Tous les yeux, agités, se levaient vers lui. Seuls Lambry et Mavot manquaient.

" Mesdames... La situation dehors est inquiétante : quelque sorte de trouble se prépare, mais je ne peux pas en dire plus. Je suis convaincu que le regroupement de nos familles à l'intérieur de l'usine est notre meilleure option. Nous serions mieux préparés pour faire face aux événements imprévus qui...

- Tu vas barricader ton entreprise contre les patriotes, citoyen ?"

Mavot, qui avait ignoré Soazig lorsqu'elle était allé le chercher, avait traversé la cour intérieure sans se faire remarquer et se tenait derrière Valjean, bien à l'écart du rond.

" Non, monsieur Mavot. Je vais protéger les enfants.

- Les gosses aînés sont déjà en âge de ravitailler les barricades, quand elles se dresseront."

Valjean vit du coin de l'œil le coup de coude complice que Dédé infligea à Soazig.

" Pas avant qu'ils aient du discernement et pas tant que je pourrai les en empêcher, répondit le bagnard.

- Les femmes peuvent se battre tout comme les hommes.

- Les dames qui travaillent ici ont de lourdes charges familiales, monsieur. Toutes autant qu'elles sont !

- Tu vas donc nous imposer ta lâcheté, citoyen ! Tu empêcheras les patriotes ici présents de rejoindre les camarades qui sont prêts à se battre pour eux ?"

Mavot parlait de son ton froid et haché presque sans intonation. Son visage impassible semblait, plus que jamais, sculpté dans la pierre.

" Monsieur Mavot, je n'impose rien à personne. Nous sommes devenus une sorte de famille et, en l'absence de quelqu'un de plus expérimenté, je fais ce qu'il faut pour la protéger. Je ne m'attends pas à ce que vous compreniez.

- Suis-je libre de partir et de perdre mon emploi ? C'est ce que tu me dis, citoyen ?

- Vous êtes libre de rester et de protéger les petits. Votre assistance serait très appréciée.

- Je vais perdre mon emploi, alors."

Mavot oublia de retirer son tablier avant de se diriger vers la sortie ; il oublia également son chapeau. Mais pas le paquet emballé dans du papier brun qu'il avait placé dans un coin. Ses dimensions et sa forme permettaient de deviner facilement son contenu.

L'ouvrier parfumeur essaya d'ouvrir la porte qui ne bougea pas. Puis il recula d'un pas et se figea devant la sortie. Il ne se retourna même pas vers les autres.

Il fallut un moment à Valjean pour comprendre. Il saisit la clé qu'il avait laissée sur un établi et, les mâchoires serrées, se rendit au portail.

" Monsieur Mavot, vous êtes un membre de valeur dans cette communauté. Votre emploi sera à votre disposition à votre retour. Assurez-vous de retourner.

- Bien", répondit l'homme, en détachant son regard du mur jusqu'à le plonger presque, mais pas tout à fait, dans les yeux de Valjean.

Puis il s'éloigna de ses longues enjambées irrégulières.

Le bagnard crut avoir vu quelque chose de tout particulier chez Mavot ; il ne parvenait pas à lui donner un nom, mais le sentiment existait... Il se dit que l'attitude de l'homme n'était peut-être pas due à un caractère proprement belliqueux, mais à une impossibilité contre laquelle il n'arrivait pas à se battre.

" Monsieur Jean…"

La voix douce de Lucie l'arracha à ses pensées.

Les membres de la grande famille, une fois de plus réunis autour de lui, levaient encore les yeux sur lui avec espoir.

Les femmes, les enfants... Ils étaient tous des survivants nés, d'une manière ou d'une autre. Mais aucun d'entre eux n'avait son expérience de la vie.

" Lucie, Léonie... Prenez ces piéces et allez au marché le plus proche. Achetez l'essentiel pour nous soutenir pendant quelques jours. J'estime que nous serons une vingtaine. Dédé, emmène la charrette pour les aider. Soazig, trouve-moi Lambry... Marie, allez à l'école et ramenez les enfants. Cosette, occupe-toi des petits ; Toussaint t'aidera."

Le groupe se dispersa comme une bruyante volée de moineaux. Ils prirent leur envol avec l'urgence que le vieux forçat était parvenu à leur transmettre et laissèrent l'usine vide.

Ce fut alors que Valjean se rendit compte.

Tout autour de lui, entreposés dans des bocaux de verre sombre, des milliers de litres d'huile attendaient le moment de prendre le feu.

Blanqui et les républicains révoltés ne faiblissaient pas.

La lutte avait commencé !

La Révolution était en marche !

"J'aimerais mieux scier du bois que de régner à la façon du Roi d'Angleterre," lançait régulièrement Charles X…, on en souriait…, peut-être l'Angleterre serait l'ultime refuge du Roi de France…

Le mouchard essayait d'en apprendre plus. Francisco Jiménez interrogeait, sans montrer trop ouvertement son affolement.

Blanqui lui parla en riant de ce député fou de courage, Louis Bérard, qui avait passé sa journée à essayer de faire signer à ses collègues du Parlement une protestation contre le Roi au nom des Chambres.

En vain ! On était absent, on était à la campagne, on avait peur pour sa position, on redoutait la réaction du gouvernement...

Bérard, dégouté, avait lancé en plein hémicycle vide, qu'il ne s'attendait pas à "trouver tant de poltrons réunis."

Voilà pour le Parlement !

Et la rue ?

Francisco Jiménez était ébloui !

L'Association des Patriotes se montrait exemplaire et organisée dans sa lutte. Pour son état-major, les Ordonnances de Saint-Cloud était la déclaration de guerre du Gouvernement, donc il fallait réagir par la violence !

Des mois qu'on se préparait !

On allait agir !

Blanqui entraîna Jiménez devant le Palais Royal, le policier vit des attroupements composés d'étudiants et d'ouvriers qui criaient à tue-tête :

"VIVE LA CHARTE ! A BAS LES MINISTRES ! A BAS POLIGNAC !"

Un incident terrible eut lieu dans la rue et horrifia le policier. Machinalement Javert chercha sa matraque et son sifflet. Gestes qui, heureusement, passèrent inaperçus de Blanqui, hypnotisé par la scène.

La voiture du ministre honni du peuple, Polignac, arrivait ! Le ministre, inconscient, rentrait à l'hôtel des Affaires étrangères, non loin. Des pierres furent lancées en direction de l'équipage, une vitre de la voiture fut même brisée ! Cela excita la foule !

Blanqui applaudit, prêt à hurler à la mort de Polignac.

Le cocher fut le plus rapide, il poussa ses chevaux au grand galop et le ministre put se retrouver à l'abri dans la cour de l'hôtel, dont des gendarmes refermèrent aussitôt le portail, se plaçant ensuite en faction devant, leurs armes à la main.

Mais cet incident avait excité les insurgés qui se firent vindicatifs..La police se portait à leur rencontre et les premières échauffourés eurent lieu.

Un collègue de Javert, appartenant au poste du Châtelet fut blessé et emmené à l'hôpital, le front en sang ; il avait été atteint par un pavé.

Javert frémit ! Cela aurait pu être Rivette !

" Et encore ! Vous n'avez pas tout vu Jiménez !, lança joyeusement Blanqui. Augustin m'a expliqué le plan ! Il y a d'autres attroupements place du Carrousel et place Vendôme !

- Mais à quelle fin ? Vous voulez attirer la troupe ?"

Blanqui posa sa main sur l'épaule de son ami espagnol et doucement, lui chuchota dans l'oreille, comme un secret :

" La troupe ne bougera pas contre des petits groupes d'étudiants, ils manquent d'effectifs ! Il n'y aura que la police à lutter et ils ne sont pas de taille !

- Vous voulez tuer des cognes ?," gronda Javert.

Cette question pleine de colère surprit Blanqui et le fit reculer. Javert se fustigea, il était Francisco Jiménez ! Que pouvait lui faire la vie de quelques cognes ?

" Non, mais ces attroupements font diversion sur les autres actions en cours."

Javert se tut, attentif.

" Cette nuit, on bâtit les barricades !"

Javert acquiesça, sans mot dire.

Il se savait impassible, illisible…, il frissonnait au fond de lui.

" Les barricades ?

- Demain Paris sera coupée du monde !

Javert voulait juste savoir où les barricades étaient prévues mais Fabre vint chercher son ami, Auguste Blanqui.

Coupant la conversation au moment le plus inopportun.

" Tiens ? M. Jiménez ? Vous êtes toujours là ? C'est bien ! La Révolution a besoin de bras ! Je peux vous nommer chef d'une section, si vous le souhaitez ?

- Ce serait un grand honneur !," assura Javert, pressé de savoir où il devait aller pour espionner.

Puis on appela Fabre d'une voiture attelée, stationnée quelques pas plus loin.

" FABRE !, claqua la voix. THIERS EST LA ! VIENS !

- Thiers ? A la bonne heure ! Je me demandais ce que les journaleux avaient prévu. Viens Auguste !"

Adolphe Thiers ?

L'homme n'avait pas encore dénoncé le mouchard mais il savait que Jiménez était un mirage. Il s'était tu mais qu'allait-il dire en voyant un policier sous déguisement à une réunion politique ?

Maintenant que la Révolution avait commencé…

Maintenant qu'on avait été prêt à tuer un ministre...

" Vous venez aussi M. Jiménez ?, demanda gentiment Fabre. Nous discuterons ensuite de votre section !"

Une dérobade allait être suspecte.

Mais il valait mieux passer pour un lâche que de se lancer tête baissée dans un traquenard.

" Je ne suis plus un jeune homme, M. Fabre, sourit tristement Jiménez. Je vais vous laisser lutter et rejoindre mon foyer.

- Il n'y a pas d'âge pour lutter !, rétorqua Augustin Fabre, moqueur. Regardez La Fayette !

- Alors je ne suis pas courageux !, admit Jiménez, en baissant la tête, honteux. Je vous laisse oeuvrer."

Et d'un pas lent, la tête penchée en avant et les bras croisés dans le dos, Francisco Jiménez disparaissait dans le néant, sans un seul regard en arrière…

Quelques rues plus loin, l'attitude vaincue disparut et l'inspecteur Javert arrêta un fiacre pour se faire conduire à la Préfecture.

Le mouchard avait fini son rôle d'espion, il fallait redevenir un policier.

Lambry déboula dans l'usine à peine une heure après que Soazig soit parti à sa recherche. Entre-temps, Valjean avait presque fini de transporter les bonbonnes d'huile au-delà de la cour intérieure et jusqu'à son bureau.

L'ancien hussard, rompu aux imprévus, retira sa redingote et sa cravate et ne prit qu'une minute pour éponger son front avant de rejoindre Valjean au travail.

" J'étais du côté de la bourse, et croyez-moi, les choses ne vont pas bien, affirma M. Lambry.

- Des révoltes ?

- Non pas. C'est juste que... L'atmosphère est étrange. C'est comme si la population avait décidé de rester dans ses quartiers. Et ceux qui sont dans la rue soit désertent, soit critiquent le Haut Commandement.

- Critiquer le haut commandement ?, lança Valjean en essuyant son visage à l'aide de sa manche.

- Le roi, Monsieur Jean ! Voyez cela ! Ils ne se contentent plus de demander la tête de Polignac... En fait, beaucoup de commerçants ont fermé leurs boutiques et j'étais sur le point de revenir lorsque Soazig m'a trouvé. La petite m'a dit que vous allez transformer l'usine en notre quartier général.

- Oui, mais nous avons des problèmes d'intendance."

Lambry déposa par terre une carafe d'huile pour tordre avec élégance la pointe de sa moustache cirée. Les problèmes d'intendance n'étaient pas son point fort, mais on ne passe pas sa vie sur les champs de bataille sans voir les autres les résoudre et apprendre quelque peu en cours de route.

" De l'eau ?

- Exactement. Nous aurons besoin de toute l'eau que nous pouvons entreposer. Il y a deux tonneaux vides dans l'entrepôt du fond, mais...

- On devra les laver. Et les récurer à l'aide d'une chaîne. Malgré cela, l'eau ne se conservera que quelques jours.. Très bien, je m'en occupe. Mais ce qui m'inquiète, c'est l'huile..

- J'ai une solution, mais il me faut une pioche, une pelle et une brouette.

- Compliqué quand la population se prépare peut-être à arracher les pavés... Eh bien... j'envoie mon meilleur homme les chercher... Soazig !", cria Lambry à tue-tête.

À trois heures de relevée, la chaleur torride avait fait fuir la plupart des enfants. Les enfançons dormaient empilés sur les deux paillasses du premier étage ; les plus âgés dormaient à même le sol, en attendant que Soazig, Dédé et Chavó puissent trouver de la paille.

Pendant ce temps, les femmes déployaient leurs meilleurs arts pour conserver la nourriture qu'elles avaient obtenue, ce n'était pas une petite besogne. Valjean creusait un trou dans l'entrepôt situé au fond, tout près de son bureau, tandis que Lambry transportait des brouettes de terre qu'il vidait dans la cour intérieure.

Il avait été difficile de forer la première couche de terre pressée qui constituait le sol de l'entrepôt désaffecté, mais enfin les travaux avançaient bien.

" Un peu de cidre frais, messieurs ?, leur proposa une Léonie souriante.

- Avec plaisir ! J'ai bu assez d'eau aujourd'hui pour noyer une brigade de pontonniers", répondit Lambry en tendant le bras vers le broc que la femme lui présentait.

Valjean, enfoncé jusqu'aux genoux dans le trou qu'il creusait, y planta sa pelle puis tira son mouchoir pour s'essuyer la nuque. La femme lui remit un broc de cidre frais, qu'il vida aussitôt.

" Vous savez, messieurs. Personne ne s'en formaliserait si vous décidez d'ôter vos chemises. Et cela m'épargnera une contrariété, Donatien : tu es en train de ruiner l'une de tes plus belles chemises."

Les deux hommes échangèrent un regard puis ensuite examinèrent leur tenue. La terre mélangée à la sueur avait formé une croûte noire sur le tissu et leur peau. Lambry était sale, mais Jean Valjean était complètement pané en crasse.

" Bien, ma douce. Veille à ce que les autres dames ne viennent pas par ici", répliqua le hussard en défaisant ses bretelles.

Léonie se retira discrètement vers la cour ; Lambry se déshabilla puis se rendit sur le chantier pour récupérer la chemise de Valjean.

" Non, ça n'en vaut pas la peine. Je vais bien comme cela", dit le bagnard en retournant à sa pelle.

Lambry n'insista pas. Il retourna à sa brouette et à sa Léonie. Cette fois, il prit un peu plus de temps que d'habitude pour parcourir le chemin de retour.

" Quelle taille d'uniforme portiez-vous ? Taille trois ?, demanda le hussard.

- Ah ! Bon... Je n'ai jamais porté d'uniforme. J'ai tiré un billet blanc lors de la levée.

- Et vous avez aussi échappé à la levée en masse de 93 ? C'est incroyable !

- Je suis un homme chanceux, Lambry", plaisanta Valjean.

Il disait vrai... Du moins en partie. Bien qu'il eût échappé aux saignées de la Convention, ce fut le bagne qui l'avait empêché de servir sous les drapeaux plus tard.

" Et plus tard ce furent les varices…" reprit le hussard avec un brin de tristesse. Puis il se mit à marmonner dans sa barbe tandis qu'il retournait vers Léonie:

"... Taille trois, oui. Bien que ce ne serait guère suffisant"

La terre s'entassait en attente de la brouette, mais Lambry n'arrivait pas ; le galérien sourit avec indulgence devant son retard : Valjean les entendait chuchoter dans la cour au milieu de petits rires, puis les oublia bientôt.

Mais au bout de quelques minutes, il n'eut d'autre choix que de sortir de son trou pour repousser la terre qui s'était accumulée et qui menaçait de retomber dans le fossé.

Ce fut alors que Valjean les vit : Léonie, un sourire malicieux aux lèvres, faisait courir l'un de ses doigts sur la balafre qui traversait la poitrine de son amant de la clavicule au mamelon du côté opposé ; Lambry lui embrassait le cou tandis que, d'une main distraite, il lui pétrissait les fesses.

Jean Valjean avait de nombreux défauts, mais il ne s'était jamais considéré envieux. Jamais jusqu'à ce moment précis.

Lambry était l'homme que lui, le bagnard, ne se serait jamais permis d'être.

Ses cicatrices gagnées au champ d'honneur témoignaient de son courage, tandis que celles de Valjean n'étaient que la preuve de sa honte. Une réalité abjecte qui rendait pénible même sa toilette dans ces jours où des souvenirs mal à propos lui trottaient dans la tête...

Lambry était libre de montrer son amour à la clarté du jour, et d'accepter l'affection que sa compagne lui donnait sans craindre rien d'autre que le léger reproche des regards indiscrets... Peut-être un sourire tordu.

Valjean retourna dans son trou et creusa avec rage. Il pensait aux baisers volés, aux caresses clandestines qui constituaient l'amour que lui et Fraco partageaient... Il pensait à la solitude qu'ils étaient trop souvent obligés d'endurer parce qu'il était tout simplement impossible d'être ensemble et de passer inaperçus.

Comme nombre des émotions puissantes qui l'ébranlaient de temps à autre sans qu'il ne parvienne à leur donner un nom, l'envie prit la forme d'une rage froide.

La vieille haine qui avait consumé Jean-le-Cric...

Il se força à raisonner... Il voulait arrêter le tourbillon qui sévissait en lui et menaçait de tout détruire sur son passage.

Mais ses bonnes intentions se heurtaient sans cesse à la même réalité : cela lui semblait presque naturel que lui, qui avait perdu sa condition d'homme lorsqu'il avait reçu sa première condamnation, subisse ce sort. Forcer Fraco à partager son destin tenait de la monstruosité.

Quelle genre de vie pourrait avoir Fraco s'il trouvait une compagne ?

Une vie qui ne serait pas bien différente de celle que menait Lambry. Une vie qui ne serait pas incomplète et stérile comme celle qu'il vivait auprès de Valjean.

" J'épouserais cette femme avec plaisir, je vous l'assure, dit Lambry, retournant soudain à l'entrepôt en poussant sa brouette.

- Qu'est-ce qui vous en empêche ?

- Elle n'est pas veuve.

- Ah ! Elle est mariée ?

- Non... Elle ne s'est jamais mariée. Son "mari" avait déjà une autre épouse et des enfants. Léonie suppose qu'il leur est retourné.

- Alors quel est le problème ?", demanda Valjean en lançant une énorme pelletée de terre dans la brouette, autant pour se punir que pour dissimuler sa colère.

" Les enfants. Je ne suis pas leur père, mais si nous nous marions, la loi me considérera comme tel. Et je ne pense pas avoir ce droit.

- Foutaises, Lambry ! Ces enfants ne connaîtront jamais un meilleur père que vous !"

Donatien Lambry se figea un instant devant l'homme qu'il pensait bien connaître. Le bon Monsieur Jean, si placide et conciliant, avait les articulations blanchies par la force avec laquelle il tenait la pelle ; ses yeux injectés de sang et un rictus qu'il n'avait jamais vu sur son visage, lui donnaient l'allure d'une bête fauve toute prête à attaquer.

Heureusement, cette impression ne dura que le temps d'un battement de cil, et lorsqu'il reprit la parole, Monsieur Jean semblait être le même homme que d'habitude... Seul son sourire quelque peu frémissant trahissait que quelque chose d'incompréhensible le bouleversait.

" Je suis surpris que leur mère ne leur ait pas fait voir. Il ne vous reste plus qu'à vouloir comprendre... Je veux dire, pour les enfants.

- Oui, elle me l'a déjà dit…", répondit le hussard.

Ils travaillèrent en silence jusqu'à ce que le soleil fût sur le point de se coucher. Leurs forces ne suffisaient pas à faire davantage, du moins dans le cas de Lambry.

" Peut-être devrions-nous continuer demain ?, dit le hussard.

- Si le terrain n'avait pas été aussi compacté, il y a longtemps que nous aurions fini. Je ne veux pas prendre le risque de laisser ce travail inachevé...

- Reste-t-il beaucoup à faire ?

- J'estime qu'il suffira de déplacer quatre mètres cubes de terre. Après, le recouvrement des bonbonnes ira beaucoup plus vite. Allez manger et vous reposer, Lambry. Dédé peut reprendre la brouette.

- Je reviendrai pour déplacer les carafes…"

Le bagnard acquiesça. Mais il espérait ne pas avoir à compter sur le hussard : les conteneurs devaient peser une trentaine de kilos chacun, et Lambry, fin et rapide, n'était pas particulièrement adapté au travail de force.

En tout cas, Valjean n'avait rien de mieux à faire jusqu'à l'arrivée de Fraco. Si, toutefois, Fraco arrivait... En attendant, le travail physique le calmerait...

Les rapports étaient imprécis et contradictoires !

Cela agaçait l'inspecteur de Première Classe qui recensait tout ce qui avait été apporté dans la journée à la Préfecture de Police.

On dénombrait plusieurs petits combats des rues, sans gravité à part quelques blessures obtenues par des jets de pierre.

En effet, des attroupements s'étaient formés sur les places du Carrousel et Vendôme mais ils avaient vite été dispersés. Pour se reformer sur d'autres places… Vosges, Grève et même devant l'Hôtel de Ville…

Le plus important des rassemblements s'était fait devant le Palais Royal. Des centaines d'étudiants en colère.

Ce fut celui que vit l'inspecteur Javert et qu'il nota dans son rapport.

Puis il demanda à rencontrer M. Chabouillet… Ce qu'on lui refusa !

Le secrétaire du Premier Bureau avait beaucoup de travail et aucun instant à octroyer à son protégé.

"Que l'inspecteur Javert retourne à Pontoise et Y RESTE !"

Ce furent les ordres qu'on transmit à l'inspecteur de la part du secrétaire.

Le sergent était désolé de cette réponse dure qui déplut au fier inspecteur.

Il se voulut arrangeant.

" M. Chabouillet a passé la journée à rencontrer des hommes importants, monsieur. Revenez demain, quand les choses se seront tassées, monsieur.

- Une excellente idée !", claqua sèchement Javert.

Avant de quitter la Préfecture, pas plus informé qu'en y arrivant.

Il hésita devant la porte du préfet...mais il apprit que M. Mangin était absent.

Le préfet devait certainement assurer encore et toujours au Roi qu'il tenait Paris et que Paris ne bougerait pas !

Pauvres fous !

Paris bougeait et bougeait vite !

Au commissariat de Pontoise, Javert fut content de voir que tous ses officiers étaient présents. Une fin de journée de travail normale, un peu perturbée par les événements mais ce n'était pas rare des attroupements dans Paris.

On s'y était fait, en réalité.

Paris ressemblait à la mer… Une mer d'huile, tranquille et calme, une mer houleuse lorsque les vagues commençaient à se dresser, une mer de tempête quand la houle menaçait de faire sombrer le navire.

Ce n'était que de l'écume au sommet des vagues… Rien d'inquiétant !

Javert ne raconta rien de ce qu'il savait, il préféra écouter ses collègues parler sans panique des attroupements et des quelques amis blessés, sans gravité.

Mais Javert envoya Durand chercher Rivette.

L'inspecteur de Première Classe voulait son collègue et ami avec lui.

Quitte à passer par-dessus la hiérarchie !

Demain ? De quoi demain allait être fait ?

Javert regardait la rue par la fenêtre de son bureau, calme et toujours aussi écrasée de chaleur.

La fin du jour était si calme…

Le policier vérifia les réserves de bandage et de nourriture, envoyant Philippot faire quelques achats. Cela étonna mais sans plus.

Ce n'était pas rare que l'inspecteur se charge de l'intendance.

Durand ramena Rivette et les deux inspecteurs se retrouvèrent avec plaisir...et soulagement...

" Tu m'as fait venir ?, s'étonna Rivette. De l'embauche pour le Mec ?"

Mais ce n'était qu'une question sans profondeur, Rivette n'était pas un idiot.

" Il y aura des jours difficiles !, répondit simplement Javert. Je vais avoir besoin d'un second à Pontoise.

- Difficiles ?

- Révolutionnaires."

Rien de plus mais cela suffit.

Rivette acquiesça.

Rivette allait rentrer chez lui ce soir en prenant d'infinies précautions, tout comme chaque officier du poste de Pontoise.

Javert commanda aux deux officiers célibataires, Blier et Philippot, de tenir la place cette nuit. Il n'y avait pas beaucoup d'armes au commissariat mais il y en avait.

Cela pouvait attirer des révoltés.

Roussel disparut à la fin de la journée, en promettant d'être de retour au plus tôt le lendemain.

Blier et Philippot promirent de gérer la permanence avec sérieux et prudence.

On commençait à saisir qu'il s'agissait peut-être plus que de la simple écume.

Javert avait peut-être vu quelque chose aujourd'hui qui présageait de grandes choses.

De grandes choses comme...une révolution...

L'inspecteur de Première Classe eut bien du mal à abandonner son commissariat, il avait de sombres pressentiments.

Il laissa Blier et Philippot, correctement approvisionnés en café et en nourriture. Pain, charcuterie, fromage…

Le policier avait fait faire quelques réserves.

Mais il rechignait à partir.

En fait, le tigre légal en lui se hérissait et grognait. Sans Valjean, Javert serait resté à son poste. A guetter la nuit et le souffle des combats.

Paris était si calme à la veille de la bataille…

Durand plaça sa main sous le coude du vieil inspecteur et, un peu incertain, lança :

" On va rue Sully ? L'heure tourne, monsieur."

Javert revint au présent et acquiesça.

Rue Sully, l'usine de Valjean, les membres de la petite communauté de l'ancien forçat…

Il y avait Lucie, Antoine, Lambry, Marie et Léonie avec leurs enfants dont Javert n'arrivait jamais à se rappeler les prénoms, Mavot, Soazig, Chavó, même cet idiot de Dédé… Il y avait des gens auxquels tenait maintenant l'inspecteur.

Aussi étrange que cela paraissait.

" Oui, allons-y et vite ! Mais auparavant, on passe chez toi !

- Pourquoi ?... Dieu mère !"

Ce fut bien la première fois de sa vie que Javert avait du mal à suivre la marche de quelqu'un. Ses grandes jambes lui permettaient de larges enjambées. Mais ce soir, Durand fut le plus rapide.

Le sergent se plaça fermement au bord de la chaussée, prêt à bondir devant le premier fiacre qui passait.

Il fallait partir vite pour ne pas risquer de rencontrer des insurgés.

Quelques minutes de circulation dans les rues plongées dans une pénombre de plus en plus profonde se passèrent avant d'arriver enfin dans la nouvelle rue où vivaient les Durand.

Le sergent bondit de la voiture et jeta sèchement à Javert :

" Je ne serais pas long !"

Cela amusa l'inspecteur qui eut la bienveillance de ne pas relever le manque de courtoisie.

Mais Durand ne mentit pas, il ne fut pas long.

Une demie-heure suffit pour ramener sa mère et plusieurs sacs remplis de vêtements et de victuailles. La mère du sergent ne paraissait pas plus affolée que cela de suivre en pleine nuit son fils dans les rues de Paris.

Elle avait déjà connu cela.

La Révolution, la Terreur, l'Empire, les Cent-Jours…

La Révolution de 1830 n'était qu'un nouveau jalon dans une vie faite de drames...

Par contre, elle fut heureuse de voir l'inspecteur Javert, raide et austère dans la voiture.

" On nous emmène en sécurité, monsieur ?

- Aussi bien que possible, madame, répondit Javert en aidant la vieille femme à monter à bord de la voiture.

- Avec vous, tout ira bien."

Javert remercia en hochant la tête.

Il espérait vraiment ne pas faillir à cette promesse tacite.

Il fallut se serrer, porter les sacs sur les genoux, à ses pieds mais il fut possible de tout caler…

La voiture repartit dans un silence profond.

La nuit était bel et bien tombée lorsque le fiacre arriva enfin rue de Sully. Quelques flambeaux avaient été aperçus dans les rues et des lampadaires étaient déjà détruits sur de nombreuses places.

Quelque part, on devait s'en prendre aux télégraphes de la ville… Paris serait coupée du monde !

L'Association des Patriotes tenait ses engagements !

Rue Sully, Javert fut rassuré en voyant les alentours vides et calmes. Nul attroupement, nulle clameur sauvage.

La révolte n'était pas arrivée jusque là.

Les policiers posèrent le pied sur les pavés avec un soupir soulagé. Durand aida sa mère à descendre et les paquets se retrouvèrent sur le pavé de la rue.

Puis tout le monde entra dans l'usine...mais seulement une fois que la voiture ait disparu…

Il fallut frapper plusieurs fois à la porte. Signe qu'elle était barricadée avec soin, Javert en fut satisfait.

On entrouvrit et une voix ferme demanda :

" Qui va là ?"

Lambry !

Javert ne savait pas s'il devait en rire ou remercier les habitudes prudentes de vieux soldat.

" Javert et Durand !, répondit l'inspecteur. Mais nous ignorons le mot de passe."

Il valait mieux en rire !

Cela allégerait l'atmosphère.

La porte fut ouverte en grand et on laissa entrer les policiers, accompagnés de Mme Durand mère.

La scène qui attendait les nouveaux venus était saisissante !

Une foule restée dans l'ombre se tenait là, quelques silhouettes portaient des lampes à huile, prudemment. Et l'éclairage était succinct.

" Diable !, grogna Javert. J'ai connu accueil moins sombre chez les Franc-maçons de la Villette ! Faut-il s'agenouiller entre les flambeaux ?"

On s'écarta pour laisser passer les trois personnes et une femme se jeta dans les bras de Durand.

" Horace ! Te voilà ! J'étais terrifiée !

- Ma Lucie. Je vais bien, tu le vois ? Je vais bien.

- Oui, mais je ne savais pas… Que se passe-t-il dans les rues ?"

Un baiser profond pour la faire taire.

Et Durand répondit :

" Juste des émeutes. Rien de grave mais l'inspecteur a demandé qu'on reste prudent.

- M. Fauchelevent aussi, rétorqua la voix de Léonie. On va vous trouver une petite place, madame."

Léonie, en bonne maîtresse de maison, s'approcha de Mme Durand et la saisit par le bras, doucement. C'était la plus vieille âme de la maison.

" C'est bien que votre fils soit allé vous chercher, fit Léonie, gentiment. Nous pourrons vous gâter comme cela ! Même si vous devez déjà connaître les gâteaux à l'oranger de votre bru ?"

Cela rassura Mme Durand qui répondit en souriant enfin :

" Oui, nous sommes les premiers à en profiter. Mais où est Toinet ?

- Il dort dans les malles avec les enfants ! De vraies petites souris dans des tas de foin ! Venez le voir madame !"

Et c'était bon.

Mme Durand était conquise. Elle suivit Léonie et bientôt les rires amusées des deux femmes résonnaient dans le lointain.

Quelque part dans l'entrepôt dormaient les enfants, sans peur à cet âge, entassés dans des malles de transport, couverts de paille et de laine.

Durand regarda sa mère et fut soulagé.

Lucie en sourit, moqueuse. Elle savait à quel point son mari aimait sa mère, presque trop !

" Elle ira bien Horace ! Nous allons la protéger et elle va se sentir utile avec les enfants !

- Puisse le Ciel t'entendre ma Lucie."

Durand était resté un jeune homme, trop sensible, trop candide, trop doux.

Javert secoua tout le monde en s'écriant, brutalement :

" Où est M. Jean ? Je ne le vois pas !

- Avec son huile, répondit Lambry. Il n'en démordra pas, tant que les bonbonnes ne seront pas enterrées, il ne se reposera pas ! Il n'a même pas mangé !

- Dieu du Ciel !, claqua Javert. Et personne ne l'aide ?"

La critique fit l'effet d'un coup de fouet qui toucha tout le monde.

Lambry défendit la cause commune en opposant fermement :

" Il ne veut pas d'aide ! Il veut que nous restions ici à protéger la porte !

- Cosette essaye de lui faire entendre raison, ajouta Lucie, d'une voix plus douce que Lambry.

- Je vais vous le ramener par la peau du cul, ce jobard !"

Et Javert suivit Lambry qui l'entraîna avec joie dans la cour intérieure où Valjean n'avait pas cessé de travailler depuis l'après-midi.

Un vrai travail de forçat !

" Père, vous n'êtes pas raisonnable !"

Jean Valjean travaillait dans le magasin à la lumière d'un quinquet depuis quelques heures déjà. Il avait entreposé et enterré les cent et quelques bonbonnes d'huile dans la fosse et les recouvrait maintenant de maintes couches de terre qu'il tassait ensuite.

La chaleur oppressante, la fatigue et la douleur lui jouaient des tours. Pendant de longues heures, il avait presque cru qu'il était de retour au bagne. La solitude et le silence autour de lui, impensables aux galères, n'avaient fait qu'augmenter cette illusion.

" Père ?"

Le bagnard cligna des yeux et, après un moment d'hésitation, leva sa lampe en direction de la silhouette qui se dessinait devant la porte.

" Cosette ?", s'écria-t-il.

Il n'était pas parvenu à cacher complètement le point d'incrédulité dans sa voix.

" Vous êtes un homme téméraire, père. Et pas du tout courtois, avec ça. Je m'inquiète pour vous depuis des heures et je vous attends...

- J'ai presque fini, mon ange."

Valjean tassa à grands coups de pelle la couche de terre qu'il venait d'étaler sur le trou. Il lui était difficile de regarder sa petite fille alors que des souvenirs de chaînes et de tenues couleur garance flottaient encore dans son esprit.

" M. Lambry vous a acheté une chemise et un pantalon propres.

- Ah !

- Oui, il y a un fripier tout près d'ici qui fait dans les uniformes militaires. La chemise sera un peu serrée, mais le pantalon est trop long et je dois le couper. Si vous me permettiez au moins de m'assurer que mes calculs sont corrects avant de planter les ciseaux…"

Le bagnard ramassa le quinquet puis se rendit auprès de sa fille. Cosette sentait le chèvrefeuille et lui souriait avec indulgence. Elle regardait Jean-le-Cric avec tendresse, et le forçat ne savait plus qui l'emportait, sur la peur ou le dégoût de soi.

Cosette s'approcha de lui avec le pantalon militaire à la main, prête à le rapprocher de ses hanches pour prendre les mesures.

" Donne-moi ça, mon petit. Je vais le faire...

- Essuyez vos mains d'abord, père !"

Valjean frotta ses paumes sur le flanc du pantalon qu'il portait. Un geste si familier à une époque...que Cosette accueillit avec un froncement de sourcils avant de réclamer la lampe et de se pencher pour vérifier la marque qu'elle avait faite.

" Ce ne sera pas parfait, j'en ai peur.

- Je ferai avec, ne t'inquiète pas.

- Au fait, Chavó m'a demandé les clés de votre bureau. Il va vous apporter de l'eau pour que vous puissiez vous laver.

- La porte est ouverte."

Cosette acquiesça en silence. Elle mordillait sa lèvre inférieure, comme elle le faisait lorsqu'elle était petite et que quelque chose la dérangeait. Le bagnard baissa les yeux et retourna à sa pelle.

Il n'avait pas de mots pour son ange. Ses pensées étaient souillées par l'obscurité dense qui l'avait accompagné pendant tant d'années, et il ne pouvait plus retrouver son chemin vers la lumière. Pas pour le moment.

Ténébreux, aussi sombre que la terre qu'il pelletait dans ce trou qui semblait ne pas avoir de fond... Même si les heures se passaient à travailler sans prendre le moindre répit.

Cosette s'en alla, la tête baissée et le regard triste. Elle n'eut aucun sourire pour Javert lorsqu'elle le croisa dans l'étroit couloir qui menait à l'intérieur de l'usine.

" Salut, toi !"

Fraco !

Le grand policier était appuyé contre le seuil de la porte et le fixait avec calme, les bras croisés sur la poitrine.

" Je me suis laissé dire que tu ne veux pas sortir de ton trou. On pourrait croire que tu as été enfermé dans un cachot pendant un mois.

- Ah ! L'huile... Je dois...

- C'est bien beau tout ça. Mais j'ai aussi entendu dire que tu avais oublié de manger... Et je n'aime pas ça du tout."

Valjean voulut répondre... Il le voulait vraiment. Il tenta de faire quelque chose de plus simple... Avaler un peu d'air ? Sa bouche était si sèche...

Fraco approcha lentement de lui. Ce fut tout comme si un éclair illuminait d'un coup les souvenirs du galérien... Il ne se souvenait pas avoir vu Javert au bagne, or il reconnaissait cette démarche féline et cette prudence toute professionnelle, mais qui laissait aussi entrevoir la puissance, la violence dont le jeune garde-chiourme pouvait faire preuve... Oui, 24601 avait vu Javert à Toulon. Même s'il avait réussi à l'oublier en quelque sorte.

" Laisse tomber ça et va te laver."

La main de Fraco s'était posée sur la sienne et lui ouvrait les doigts tétanisés autour de la pelle. Valjean obéit. Il se laissa guider vers son bureau, la tête baissée et les yeux fixés sur le sol.

Lorsque Fraco ferma la porte derrière eux, Valjean attendit dans cette position, comme il l'avait appris ailleurs...dans un autre temps. Une époque où l'on ne pouvait s'attendre qu'à recevoir un chapelet de vexations ou un coup de matraque sur l'épaule.

" Regarde-toi ! Tu es dégoûtant ! Amène toi, viens…"

Fraco plaça une paume sur sa joue. Ses doigts, comme bien des fois auparavant, glissèrent sur la barbe du bagnard dans une caresse brusque mais néanmoins affectueuse.

Jean Valjean sentit les larmes lui monter aux yeux et les laissa couler tandis que son amant l'aidait à enlever sa chemise et frottait son torse avec un chiffon pour emporter le plus gros de la saleté collée à sa peau.

" Dieu Jean ! Parfois je ne te comprends pas ! Viens !"

Javert savait que de l'eau était entreposée dans le bureau du directeur. Il en fallait pour les parfums, les bains-maries, les huiles…

Une éponge fut plus difficile à trouver mais Javert en découvrit une avec joie.

" Assieds-toi et explique-moi ! Je n'arrive pas à te suivre !

- Je ne sais… Je rêvassais... Là, dans l'entrepôt… Je ne sais pas ce qui m'a pris."

Le forçat secoua la tête. Pour rien au monde Valjean n'aurait accepté de parler du bagne... de ses fantômes qui reviennent le hanter... ni du jeune homme qu'il venait de reconnaître parmi ses souvenirs.

L'éponge frotta et frotta, afin de retrouver la blancheur de la peau. Javert était toujours impressionné par la pâleur de la peau de Jean Valjean. Une pâleur qu'aurait enviée toute femme de la bourgeoisie.

Une peau qui n'avait pas le droit de voir le soleil.

Une peau restée douce et tellement enivrante à caresser.

" Ne pas manger, ne pas se reposer, travailler des heures durant sous un soleil écrasant ! Je vais essayer de trouver de l'écorce de saule. On utilisait cela à Toulon contre les fièvres de chaleur !"

Le policier grognait et frottait de son éponge le corps de son compagnon, inquiet pour Valjean. Il caressa le front, glissant ses doigts dans la chevelure, se souvenant avec acuité de la fièvre qui avait brisé Valjean cet hiver.

" Te sens-tu souffrant ?

- Non. Plus maintenant. J'ai juste soif. Ne t'inquiète pas pour moi, je t'en prie."

Cette réponse ne plut pas à Javert mais le policier l'accepta et poursuivit son nettoyage.

Enfin, Javert fut satisfait. Valjean était propre et pouvait s'habiller d'une chemise sèche.

Voyant que son compagnon conservait son air sombre, Javert voulut le faire sourire en murmurant :

" Dommage que nous n'ayons pas de baignoire… Je serai d'accord pour user d'hygiène avec toi.

- Fraco…"

Javert obtint son sourire. Bien que triste, il était accompagné d'une petite étincelle dans les yeux de son amant. Javert se sentait prêt à se contenter de cela, jusqu'à ce que Valjean le serre dans ses bras.

" Bon Dieu ! Qu'y a-t-il ? Ce sont ces révoltés ? Tu t'inquiètes ? Tout se passera bien ! Je suis là !"

Un baiser profond, pour du réconfort et de l'amour, Javert accepta l'étreinte d'ours et répondit à la violence du baiser par une violence identique.

" Quelques jours et ce sera terminé, expliqua le mouchard. Cela ne peut pas durer.

- La Grande Révolution a duré dix ans !

- Et bien, nous nous cacherons dix ans dans ton usine !, opposa simplement le policier. Il suffira qu'on se nourrisse de savon et d'huile. Au moins nous sentirons bon."

Cela suffit à faire sourire, pleurer le forçat, oscillant entre le rire et les larmes.

" J'ai faim ! Allons manger !, jeta le policier. Avant qu'on ne croit que je t'ai enterré aussi au fond de la cour."

Valjean acquiesça et laissa Javert finir de boutonner sa chemise pour replacer le mouchoir.

Puis le garde caressa doucement la joue du forçat.

" Tu sais Jean… Même au bagne, on ne t'aurait pas laissé travailler au-delà de l'épuisement. Travailler la nuit après avoir tenu une journée en plein soleil est une gageure ! Jamais nous ne te l'aurions fait subir ! En tout cas, je t'en aurai protégé."

Javert chercha les yeux d'azur et y lut la peur.

Le mouchard sut qu'il touchait le noeud du problème mais il ne savait pas comment Valjean en était venu là.

" Tu le sais, n'est-ce pas ? Tu n'es plus au bagne, tu as une famille qui t'aime, une fille qui t'adore...et un vieux policier grincheux qui mourrait sans toi. Tu le sais ?

- Oui, Fraco.

- Alors tu vas cesser de te martyriser ainsi ! Je compte sur M. Fauchelevent pour tenir la maison, protéger les faibles et...me baiser avec vigueur le soir quand je rentre du travail. Compris ?

- Oui, Fraco."

Une claque forte sur les fesses du forçat et Javert ouvrit la porte du bureau pour rejoindre tout le reste de la famille.

Car ils étaient une famille !

Il ne fallut que regarder les visages rassurés et soulagés de les voir revenir.

Cosette se précipita sur son père et l'amena près d'une des lampes à huile. Léonie lui servit d'autorité un bol de ragoût de porc servi avec des pommes de terre. Soazig se chargea d'amener de l'eau fraîche, sachant que M. Jean ne buvait pas de vin.

Ou très peu.

Et Lambry mit les pieds dans le plat, comme à son habitude.

" Alors M. Jean ? On se demandait si M. Javert vous avait enterré vif pour être si long à revenir !

- Cela m'est arrivé…," lança en souriant Valjean.

Cela provoqua des sourires et des exclamations choquées mais on pensait que M. Jean plaisantait.

On pensait… sauf l'inspecteur Javert qui chercha avec soin les yeux de Jean Valjean, essayant de saisir exactement ce que avouait là M. Madeleine.

Alors que Valjean se forçait à manger et que Javert, sans y prendre garde, piochait dans le pain posé sur le plateau du forçat, la nuit s'épaississait. Le policier avait déjà englouti son assiettée de ragoût et il n'avait plus faim, mais le pain était tentant.

Valjean le laissait faire, amusé de partager ainsi un repas avec son amant.

On entendait sonner les heures à l'église Saint-Pierre…

" Maintenant, ils doivent avoir terminé, souffla soudainement le policier, l'oreille aux aguets.

- Fini quoi ?, demanda Léonie.

- Les barricades."

Javert engloutit un autre morceau de pain. Soazig était enfin couchée. Chavó et Dédé dormaient ensemble dans la même malle de transport.

Deux grands adolescents dégingandés qui dépassaient de partout, un pied là, un bras ici, ronflant comme des sonneurs.

" Les barricades ?, répéta Léonie, inquiète.

- Demain, vous ne sortez pas, ordonna Javert, sauf pour les nécessités de la vie ! Vous n'ouvrez pas aux inconnus !

- Mais c'est la guerre dehors ?," murmura la voix, si jeune, de Lucie.

Durand encercla les épaules de sa femme de son bras et la serra contre lui. Sa mère était endormie sur des ballots de paille, recouverts de toutes les sortes de tissus possibles et imaginables.

" Non, ce n'est pas la guerre mais la révolte gronde ! Des échauffourées ont eu lieu aujourd'hui, expliqua Javert. J'en ai été témoin.

- Des morts ?, s'enquit le brave Lambry. La troupe a-t-elle chargé ?

- Non et non. Ce n'était que des rassemblements. Mais cela ne va pas s'arrêter là ! Demain auront lieu des heurts plus difficiles !

- Comment le savez-vous ?, demanda Léonie, impressionnée.

- Car je suis bien informé !"

Un mouchard qui avait espionné.

Valjean frémit à cette réponse.

" Prudence, patience, endurance ! Tout est affaire d'organisation et de discrétion ! Vous vous montrez le moins possible. Les insurgés n'ont que faire de cette usine. Hormis l'huile !, expliqua Javert.

- L'huile ? Pour quoi faire Bon Dieu ?, ajouta Lucie sans comprendre.

- Pour attiser les incendies !," répondit sombrement Valjean.

Les visages pâlirent et on saisit pourquoi M. Jean avait insisté tellement sur les bonbonnes à enterrer.

Toussaint pria silencieusement en croisant ses mains.

Javert fit quelques pas nerveusement, s'en voulant d'avoir parlé mais sachant qu'on avait besoin de savoir pour s'organiser.

Les quelques personnes qui restaient à table se levaient déjà pour se coucher lorsque quelqu'un frappa à la porte. Deux coups trop forts pour être considérés comme normaux à cette heure de la nuit et qui firent sursauter la société.

L'un des petits éclata en larmes dans son berceau de fortune.

" Qui va là ?, s'écria Lambry comme s'il était aux commandes d'un corps de garde.

- Mavot. Ouvrier parfumier."

Le hussard écarquilla les yeux puis se retourna vers Valjean. Moyennant l'accord du directeur intérimaire, il poursuivit :

" Que voulez-vous, Mavot ? L'usine est fermée.

- Manger. L'heure du dîner est passée et je suis membre de la communauté.

- Laissez-le entrer, Lambry. Je lui ai dit ce matin qu'il était le bienvenu parmi nous", confirma Valjean, tout en ignorant avec soin l'incrédulité de Léonie et la colère naissante de Fraco.

Mavot entra dans l'atelier en coup de vent puis se précipita vers la table. Il ramassa les restes de la tranche de pain que Valjean et Javert avaient partagée, les trempa dans la sauce restée dans l'assiette de l'ancien forçat et les ingurgita en une seule bouchée, poussant la mie qui dépassait de ses lèvres avec les doigts. Il attendit à peine d'avoir fini de mâcher avant de se saisir du pichet et de boire à la régalade toute l'eau qu'il contenait encore ; sans se soucier le moins du monde de tous les yeux qui étaient posés sur lui.

C'en fut trop pour Léonie.

La matrone entoura la table, saisit le malappris par la manche, le secoua et le traîna derrière elle ; le tout sans que Mavot ne lui oppose la moindre résistance. Néanmoins, Léonie prit soin de ne pas le lâcher avant de l'avoir forcé, à la dure, à s'asseoir.

" Et maintenant tu restes là et tu attends que je t'apporte une assiette, espèce de mufle !"

Javert s'approcha de l'affamé parfumeur puis se figea devant lui, les bras croisés, l'expression hostile.

" Que se passe-t-il là-dehors ?, il lui lança.

- Tiens, c'est le citoyen aux grosses rouflaquettes. Là-dehors, il fait chaud, citoyen.

- Tu n'as pas intérêt à te jouer de moi, crevure. J'ai de quoi te faire bouffer au poste, si tu insistes," menaça Javert alors qu'il s'approchait du parfumeur au point de lui forcer à plonger le nez dans la laine de son uniforme.

Mavot ne détourna pas la tête.

" Il fait chaud dehors. Les gens discutent, mais il est temps de dormir.

- Les barricades ?

- Les hommes parlaient et parlaient, rue du Bac. Mais ils ne se mettaient pas d'accord, alors ils n'ont rien fait. Je leur ai dit qu'il était temps de manger et ils ont ri. Je suis donc parti depuis longtemps.

- Tu n'as pas vu de barricades ?

- Point. Ceux d'une autre section parlaient de construire une dans la rue de l'Échelle. Bouté m'a dit qu'ils allaient attaquer des casernes, mais ça, je ne l'ai pas vu.

- Y avait-il surveillance près de la rivière ? Quel pont as-tu traversé ?

- Non. Et le Pont-Royal."

Valjean profita de l'arrivée de Léonie pour interrompre l'interrogatoire.

" Mavot... Votre maison est-elle très éloignée ?"

L'homme, la bouche pleine au point de ne plus pouvoir parler, haussa une épaule. Il fit abstraction du reste et mâchonna tout en regardant dans le lointain.

" Toutes les rues sont vides. Ce soir, j'ai le choix, répondit Mavot enfin.

- Mais tu n'as pas où te loger ?," s'écria Léonie.

Cependant, Mavot s'était à nouveau rempli la bouche et, encore, se contenta de hausser une épaule.

" Vous pouvez dormir ici. Nous avons assez de place", dit Valjean.

Javert roula des yeux, pas du tout heureux.

" Saint Jean !", marmonna-t-il à bout de patience lorsqu'il arriva auprès de Lambry.

Ce fut au tour du hussard de hausser les épaules.

" J'en conviens que ce n'est pas une bonne politique que d'abriter l'ennemi.

- Allez le lui faire comprendre, répliqua le policier, en désignant son amant d'un geste du menton.

- Mais il s'agit d'un traître au roi !, s'indigna le brave soldat.

- Ce soir. Qui sait qui sera le traître demain ? Et envers qui ?

- Nous pouvons l'arrêter, intervint un Durand furieux.

- Et de quoi doit-on l'accuser ? Ses vêtements ne sont ni déchirés ni tachés de sang. Il ne sent pas la poudre et a avoué devant témoins ne pas avoir participé à la construction des barricades. Je ne l'ai pas entendu parler du roi. Il n'a même pas parlé de politique ! Ce serait perdre notre temps, sergent."

Le conseil dura assez longtemps pour que Mavot vide son assiette et le broc d'eau. Il ramassa le tout avec soin et le remit à Léonie... avant de s'étirer et de se jeter sur la première botte de foin libre de tout occupant. En quelques secondes, alors que presque tous les autres le regardaient encore avec stupéfaction, Mavot était mort pour le monde.

Le malaise de la société aboutit à un murmure confus qui s'amplifiait à vive allure et où personne ne savait qui disait quoi. Marie s'accrochait au bras de Léonie avec les larmes aux yeux.

Un peu plus loin, Durand caressait les cheveux roux de Lucie, arrangeant son visage pour passer pour un soldat chevronné.

La peur était de retour, poussée par la présence de Mavot. La peur de ce que le lendemain matin apporterait ; la peur de la faim et de la misère. La peur de la séparation ultime.

L'inspecteur chercha le regard de Valjean et le trouva fixé dans ses yeux. Javert se dressa de toute sa considérable hauteur.

" Il faut dormir !, lança le policier avec fermeté. Ce soir, nous sommes en sécurité ! Et l'usine est un endroit facile à défendre et à barricader. Dans les immeubles, tout peut être détruit, brûlé ou envahi par les insurgés ! Nous sommes en sécurité ici !"

Répétée avec insistance, on pouvait croire cette assertion.

Les visages acquiescèrent et chacun chercha un endroit où s'installer pour dormir.

Javert allait s'installer à la porte pour veiller lorsqu'une main le retint. Le vieil hussard jeta avec l'autorité de celui qui sait :

" La première veille est pour moi, camarade ! Réveil dans deux heures !

- Oui, mon lieutenant !, sourit Javert, content de voir quelqu'un qui savait et pouvait l'épauler.

- Au lit adjudant !"

Et Javert rejoignit Valjean qui se préparait une couche sur un ballot de paille. Chacun s'était couché en compagnie.

Javert s'étendit tout proche de Valjean, en deux amis. Deux collègues. Deux soldats.

CHAPITRE VIII

MONTÉE DE LA FIÈVRE

Le matin du 27 juillet 1830 fut un matin comme les autres de ce bel été. La chaleur était écrasante et la lumière éblouissait les passants.

Et cette lumière, cette chaleur, auraient dû briser les volontés mais elles ne faisaient qu'exacerber les haines et échauffer les esprits.

Rue Sully, les femmes avaient préparé du café et l'odeur du nectar réveillait les coeurs. Toussaint se chargeait de servir chacun avec un soin tout particulier envers son maître, même si Valjean ne voulait pas être traité différemment des autres.

Mais, le café ne calmait pas l'angoisse, on contemplait avec consternation et inquiétude les deux policiers en uniforme se préparer à rejoindre la rue.

Lucie fermait doucement la boucle du col de cuir de son mari. Les deux époux se regardaient les yeux dans les yeux, perdus dans leur monde.

Plus pragmatique, Javert buvait son café debout et il lisait le journal que Soazig avait été chargée de lui trouver.

On avait ouvert précautionneusement la porte pour laisser sortir la jeune fille, s'attendant à voir les rues jonchées de cadavres et les soldats l'arme au poing. On ne vit rien d'autre que les pavés et les passants habituels.

On se moqua d'ailleurs de ce lever tardif...mais des voisins vinrent quand même parler des insurgés.

L'inquiétude était là !

Et chacun regardait le visage de l'inspecteur avec appréhension, essayant de comprendre ce qui se passait.

Javert but lentement et lut encore plus lentement. Enfin, il poussa un long soupir en reposant un peu trop durement sa tasse sur le comptoir.

" Merde !"

Ce fut son seul mot.

Mais cela ne suffisait pas !

Javert n'était pas un orateur. Il dut se forcer à parler :

" Les journaux ont désobéi au gouvernement. Le National a paru aujourd'hui, sans autorisation et pour publier une protestation contre l'Etat.

- Une protestation ?, demanda Valjean, en prenant le journal que le policier tendait dans sa direction.

- Puisque l'Etat n'obéit plus à la Charte, il devient légal de lui désobéir ! C'est une question de sauvegarde de liberté !

- La liberté d'expression !"

On fut soulagé.

Ce n'était que cela ?

Quelques attroupements, des journalistes en colère…, le policier leur sembla jouer le rôle de Cassandre.

Mais Javert restait sombre et préoccupé.

Alors que les esprits s'apaisaient et que les conversations commençaient à tourner autour des travaux à faire pour l'usine, Valjean se porta près de Javert, les deux hommes s'éloignèrent pour parler quelques instants loin de tous. Tout en restant bien visibles, il ne fallait pas prêter à confusion.

" C'est si grave que cela ?," s'enquit Valjean.

Les doigts du forçat lui démangeaient de caresser les favoris de l'inspecteur, Javert les avait ébouriffés en glissant nerveusement ses doigts dedans.

" Je vais aller voir la préfecture. Cet affront ne restera pas impuni ! Je ne sais pas de quoi aujourd'hui sera fait, Jean. Je t'enverrai un message en cas de…"

Javert se tut, incertain de ce qu'il allait vraiment dire.

" En cas de ?

- Problème. Je ne suis pas quelqu'un qui exagère, tu le sais bien Jean. Je suis pragmatique et réaliste. Il va y avoir des troubles terribles. Si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain.

- Tu seras prudent ?"

Ce fut une question chuchotée que personne d'autre que Javert n'entendit. L'inspecteur sourit gentiment, essayant de montrer tout son amour par ses yeux de glace.

" Comme toujours ! Allez prends soin de tes administrés, je reviendrai ce soir ou alors je te ferai prévenir.

- Bien !"

Pas de baiser pour les deux hommes.

Contrairement à Horace qui embrassait fougueusement sa Lucie, oubliant un instant qu'ils n'étaient pas seuls…

L'inspecteur Javert, fidèle à sa réputation, jeta brutalement :

" Arrête de lui lécher les badigoinces [lèvres], Durand ! Tu vas lui user la couenne [peau] !

- A vos ordres, inspecteur !," sourit Durand.

Mais Lucie avait un sourire bien triste en laissant partir son mari.

Encore quelques minutes de discussion et d'admonestation, puis les deux policiers se retrouvèrent dans la rue.

" Nous retournons à Pontoise, monsieur ?, demanda Durand en regardant l'agitation normale de la rue avec stupeur.

- Toi, oui ! Moi je file à la Préfecture !"

Et pour la première fois, le sergent se rebella.

" Vous devriez venir avec moi au commissariat, monsieur.

- Pourquoi cela sergent ?, demanda sèchement Javert.

- Les hommes vont avoir besoin d'un chef pour les guider. Vous avez un poste à tenir."

Javert n'apprécia pas qu'on lui rappelle ses obligations, surtout un jeune sergent encore si neuf dans le métier.

Et, aussi étrange que cela soit, Javert accepta et suivit Durand.

Plus tard, il comprit que le sergent Durand venait de lui sauver son poste !

Le 27 juillet 1830, quatre journaux se rebellaient contre l'Etat : le National, le Temps, le Globe et le Journal du Commerce. Chacun publia en première page la protestation des 44 journalistes.

Cela fit l'effet d'une bombe et chacun attendit la réaction officielle.

Au poste de Pontoise, une convocation de la part de la Sûreté attendait l'inspecteur Javert.

Javert hésita puis décida de se plier aux ordres du Mec. Il laissa Rivette occuper son bureau et jouer les commissaires de pacotille.

Javert voulait voir le Mec !

D'une part, personne n'allait être plus au courant de ce qui se tramait dans la ville que le chef de la Sûreté, d'autre part, Javert avait quelques questions à poser sur ce fameux Mavot.

La Sûreté bourdonnait comme une véritable ruche. Des agents couraient dans tous les sens, des rapports se croisaient et des discussions houleuses se faisaient entendre dans les moindres recoins.

" Amaury a dit que le télégraphe de Belleville avait été détruit cette nuit.

- Les salopards ! Je sais que la diligence pour Orléans a été bloquée ce matin.

- Plus de télégraphes dans Paris ! Cette nuit, on a saboté les installations !

- Ils ont escaladé le clocher de Saint-Eustache !"

Cette exclamation fut suivie d'une série de sifflements admiratifs.

" Ils sont motivés les gars !"

Un nouveau venu entra dans la Sûreté et bouscula Javert en passant, clamant haut et fort :

" Aucune malle-poste n'a quitté la Grande Vergne ! Aucun cocher et charretier n'a circulé tantôt."

On siffla à nouveau.

Et une voix grave, sur un ton légèrement moqueur, lança :

" Ils sont intelligents les gonzes ! Paris est coupé du monde !"

Puis avisant l'inspecteur resté raide au-milieu de l'entrée de la Sûreté, Vidocq l'appela :

"Tiens le cogne !? Tu as été rapide à obéir aujourd'hui ! Tu viens aux nouvelles ?

- Je suis venu voir de quoi il en retourne…

- Un zif est indispensable pour survivre à cette journée. Je n'ai pas dormi de la nuit !"

Les deux hommes entrèrent dans le bureau du chef de la Sûreté.

On servit avec diligence Vidocq de café et de gâteaux.

Le Mec était épuisé, cela se voyait dans les cernes et dans la pâleur du visage. Le chef de la Sûreté était aux premières loges pour essayer de contenir la population.

Blanqui avait eu raison ! La police n'était pas de taille ! Que ce soit la Force ou la Sûreté, nul n'était préparé à faire face à une révolution.

" Alors cette convocation ?, aboya Javert en croisant les bras.

- Détruire le télégraphe de Chappe ! C'est ennuyeux pour mes affaires.

J'attendais des nouvelles de Lyon…

- L'affaire du courrier ?"

Un rire amusé même s'il ne sonnait pas aussi fort que d'habitude, Vidocq apprécia la plaisanterie.

" Non, je chasse un certain Lacenaire.

- Tu voulais m'envoyer à Lyon ?"

Javert perdait de sa colère, surpris de voir le daron de la Sûreté continuer à mener son travail de cogne, en pleine tourmente révolutionnaire.

" Figure-toi que le monde ne tourne pas autour de ta personne, le cogne, répliqua sèchement le Mec. Non, j'ai envoyé Coco-Lacour et Ronquetti sur place, mais c'était avant les évènements ! Il va leur falloir quatre jours pour rentrer à la Grande Vergne !

- Tu ne manques pas d'agents, il me semble, fit un peu moins froidement Javert.

- Des agents compétents ? Pas tellement ! J'ai des gonzes observateurs, des gonzes intelligents, des gonzes prudents...mais les trois à la fois… Pas tellement !

- Que me veux-tu Vidocq ? Franchement, je n'ai pas le temps de jouer les cognes en ce moment…

- Même pour Patron-Minette ?"

Un temps, une hésitation et Javert secoua la tête, las de vivre sans cesse les mêmes combats.

" Si tu me dis que Balmorel s'est aussi évadé de la Force, je demande ma mutation dans la garde."

Cela fit rire Vidocq, vraiment cette fois.

" Non. Mais Patron-Minette, oui.

- A-t-on une idée de la manière d'agir ?

- C'est bizarre qu'ils soient aussi bons en décarrade [évasion]... Je soupçonne de puissants corrompus derrière cette affaire."

Gisquet, Gisquet, Gisquet...et Chabouillet…

"Peut-être, approuva Javert. Mais qu'est-ce que je dois faire dans ce vaudeville ?

- Je te dirais bien de les emmener au Pré mais cela me semble ambitieux. Si tu pouvais me retrouver leur piste, ce serait bien urbain.

- Tu veux que j'aboie en prenant le vent ?"

Un sourire partagé.

Le dogue de Pontoise s'était apaisé depuis le printemps. Vidocq le regarda avec des yeux fureteurs.

" Non, pas la peine ! Mais si tu pouvais me faire un rapport…

- Je peux peut-être envisager de chercher parmi mes mouchards une piste. A-t-on une idée de la cachette de la bande ?

- Non, sourit Vidocq, sinon tu ne serais pas là, mais des petits oiseaux m'ont parlé de réunions politiques qui semblaient intéresser l'un des Patron-Minette.

- Claquesous," soupira Javert.

Et là, Javert pouvait s'enorgueillir d'avoir accompli un exploit que peu de gonzes avaient accompli. Surprendre assez le Mec pour le rendre idiot !

" Comment sais-tu cela toi ?, demanda Vidocq, soupçonneux.

- Montparnasse parle trop, il devrait se concentrer sur sa lame !"

Cette réponse déplut à Vidocq qui asséna en tendant un doigt menaçant vers Javert :

" Pas de duel, pas d'épée, un feu et des poucettes !

- Oui, monsieur.

- Je ne plaisante pas Javert ! Je ne suis pas sûr de cette mission, tu as une gueule de gitan bien reconnaissable, je ne comprends même pas qu'aucun de ces branques ne t'ai reconnu depuis belle lurette !

- Peut-être parce que je suis bon à me cacher.

- Ce sont surtout des jobards ! Mais fais gaffe à tes miches ! Si jamais Chabouillet apprend que je t'envoie dans les réunions des insurgés en pleine chienlit, je suis bon à retourner à Arras ! La queue entre les jambes, ce qui me déplairait beaucoup.

- J'imagine, se moqua Javert.

- Arras a dû changer depuis ma prime jeunesse."

On se tut, puis Javert demanda enfin ce qui l'intéressait en premier lieu :

" Et Mavot ? Un de tes mouchards ? Tu veux espionner chez Valjean ?"

Un ton venimeux. Vidocq retrouva son sourire suffisant, il commençait à en comprendre des choses sur les deux hommes qui se croyaient si illisibles.

" Même pas ! J'ai essayé de l'utiliser comme mouchard mais le gonze est incapable de mentir. Figure-toi qu'il ne sait dire que la vérité.

- Non ?! Cela existe ? J'ai connu une nonne qui en avait fait sa profession de foi.

- Ne jamais mentir ? Elle y a réussi la surfine [soeur de Charité] ?

- Je ne sais pas. Je ne suis plus sûr aujourd'hui."

Parce que quelqu'un avait dû nécessairement faciliter la fuite de M. Madeleine de Montreuil-sur-Mer cette nuit-là et que seule la nonne avait pu jouer ce rôle. Au mépris de son vœu !

" Cela m'étonne pas, se moqua durement Vidocq. Les calotins ! Cela promet le Paradis mais c'est incapable d'en tenir les commandements."

Javert se tut et attendit que la conversation revienne sur Mavot. Ce qui ne manqua pas.

" Mavot est..particulier… J'aime bien ce gonze, il est seul dans la vie, il est querelleur mais c'est bien le seul qui n'a pas peur de moi."

A cette mention, Javert leva un sourcil mécontent. Vidocq leva la main pour se caresser le menton, doucement, en ricanant.

" Je ne sais pas pour toi, le cogne. Je ne suis pas sûr de toi à Toulon.

- Ta mémoire flanche Blondel ?, murmura la voix profonde de l'argousin.

- Un fouet...oui mais sans ?

- Je n'ai jamais eu peur de toi !

- Bon, bon, je ne discuterai pas ce point avec toi ! Chacun a sa mémoire du passé. Je me souviens d'un jeune garde en habit bleu, les yeux encore bien surpris par la vie et impressionnés par les tuniques rouges…

- Tu t'écoutes parler Vidocq et le temps passe ! J'ai un poste à tenir !

- Et une ville à surveiller ! Aujourd'hui, Paris est une bombe qui va exploser ! Prends garde à toi, le cogne, et délaisse ton uniforme dans les trimes. Tu risques gros !

- Et toi ? Tu as prévu quoi par ce temps chaud ?

- Une petite promenade digestive du côté du Palais Royal, on m'a dit que la vue des jardins était superbe par ces temps estivaux."

Un regard intense et appuyé.

Javert ne serait pas le seul à risquer gros.

" Tu prendras garde aux pavés, le Mec. Ils sont dangereux au Palais-Royal, lança simplement Javert.

- Pourquoi ? Ils glissent ?

- Non, ils volent."

Vidocq se mit encore à rire à cette réponse et renvoya Javert à ses affaires.

Les pavés volaient devant le Palais Royal et frappaient les crânes des policiers...

Le télégraphe était le seul moyen de communication dont disposait l'administration pour assurer la liaison avec les préfectures et appeler des renforts dans les régions militaires.

Vidocq avait bien raison de s'en plaindre.

Il devait y avoir le même discours dans toutes les administrations parisiennes...et même dans les couloirs du palais de Saint Cloud…

L'inspecteur Javert rejoignit son commissariat de Pontoise en regardant les lampes à huile brisées. Ce que les insurgés avaient commencé était poursuivi par les enfants des rues qui en faisaient un jeu.

Briser les lampes.

On s'enfuit en criant en apercevant l'uniforme de police.

Mais Javert n'avait ni le temps ni l'envie de courir après des gamins dans les rues de Paris. Il se pressait de retourner à Pontoise.

Au commissariat l'attendait des nouvelles extraordinaires ! Le préfet de police, M. Mangin, avait ordonné la saisie des presses des quatre journaux ! Le National, le Temps, le Globe, le Journal du Commerce étaient perdus ! Le parquet avait lancé des mandats d'arrêt contre les signataires de la protestation. Cela allait être ressenti comme une déclaration de guerre ! Javert en avait la tête qui tournait ! Aller maintenant dans une réunion d'insurgés équivalait à un véritable suicide !

On frappa doucement à sa porte de bureau et Rivette entra, inquiet.

" Tu as lu le courrier ?, demanda le jeune inspecteur.

- Mangin est fou, murmura Javert.

- Je commence à le croire, acquiesça Rivette. Que fait-on ?

- Il faut avoir plus d'informations..."

Rivette n'aima pas le regard absent de son collègue et ami.

" Quelle information te faut-il ?

- Comment ont réagi les ouvriers ? La saisie des presses et l'arrestation des journalistes… Cela va provoquer une émeute !"

Rivette réfléchit à peine et se porta devant le bureau de Javert, il posa ses deux poings sur le meuble et asséna avec conviction :

"Je vais y aller ! Mangin ne dira rien en me voyant, je suis du Châtelet !

- Je refuse !, claqua Javert. Je suis le parrain de ton môme, pas le père !"

Rivette hocha la tête et se fit plus doux.

" D'accord, alors que proposes-tu ?"

Confiance et organisation ! Javert excellait dans les deux domaines. Il se redressa et asséna à son collègue :

"Je vais partir sous couverture devant les sièges des journaux, je vais commencer par le National car c'est le chef de file ! Je reviens dés que j'en sais plus !

- Et ici ?

- Tu gardes le poste et vous ne vous chargez que des affaires les plus exceptionnelles !"

Rivette acquiesça, puis voyant Javert retirer son uniforme, il le retint par le bras, l'air inquiet :

" Je serais plus satisfait si tu me laisses aller avec toi !

- Tu me crois incapable de jouer les ouvriers ?

- Je te crois capable de te faire tuer pour plaire à ton patron !"

Rivette ne plaisantait pas mais Javert tourna son inquiétude en dérision.

"Hé bien, cela ne risque pas ! Je ne me ferais jamais tuer pour le Mec ! N'oublie pas que nous sommes à sa botte maintenant !"

Avec un sourire légèrement rassuré, Rivette rétorqua :

" Tu es un mouchard accompli, c'est vrai. Et le Mec ne mérite pas qu'on se fasse buter pour lui. -

Tout juste !"

Javert avait retiré son col de cuir, sa veste et allait s'en prendre à son pantalon. Rivette se préparait à partir. Mais la voix, plus incertaine, de Javert le rappela :

"Si jamais...les choses ne tournaient pas aussi bien que prévu… Si jamais…

- Oui ?, fit toute ouïe Rivette, sentant monter d'un cran l'angoisse.

- On ne sait jamais avec ces révoltés armés de pavés. Un mot de travers, un geste mal interprété…"

Quelqu'un qui le reconnaissait pour ce qu'il était ! Un cogne !

"Tu serais bien bon, Rivette, si tu pouvais aller rue de Sully. Si tu pouvais…"

Javert avait l'impression qu'il étouffait. Comme s'il se noyait. Rivette le regardait se débattre avec les mots et eut la bienveillance de les terminer pour lui.

"Prévenir M. Valjean, c'est cela ?

- Oui, avoua Javert, vaincu.

- C'est vrai, on ne prévient pas les amis lors des...accidents…, murmura Rivette, voyant enfin où se profilait cette conversation gênante.

- Non, ajouta Javert en dardant ses yeux clairs sur ceux de Rivette. On ne prévient pas les amis lorsqu'un policier meurt dans l'exercice de ses fonctions.

- Non, continua Rivette. On ne prévient que les mères et les épouses."

Un silence et Javert conclut par cette question :

" Feras-tu cela pour moi Rivette ?

- Bien entendu, mon ami. Mais tu ne te feras pas attraper et tout ira pour le mieux." Javert acquiesça en silence et Rivette le laissa finir de se vêtir en ouvrier. Plus tard, on regarda avec consternation l'inspecteur principal disparaître dans la rue. C'était comme si Javert ne faisait que cela ces derniers jours. Aller aux nouvelles ! Prendre le pouls de la ville !

"27 JUILLET 1830 : 22 heures : ce soir, je dors au quartier général. Ce que, pompeusement, cet imbécile de Gengembre appelle le quartier général. Une cave transformée en refuge. Un refuge à cognes. Il y a quelques blessés. Dont le sergent Durand. Dieu merci, le môme n'est pas mourant mais la balle a bien frôlé son bras. La blessure saigne mais le môme ne semble pas si mal. Il dort, abruti par la drogue. Gengembre a été efficace pour une fois. On peut au moins lui reconnaître cela. J'espère que les autres vont bien…"

" Javert ! Tu devrais manger ! Pasquet a trouvé du pain. - Pas faim ! - Tu écris quoi ? Me dis pas que c'est ton rapport ? Ce serait jouasse ! Attends qu'on est fini au moins ! - Tu me fous la paix ? - C'est bon, c'est bon. Pour ce que j'en dis !" Non, ce n'était pas vraiment un rapport. Un rapport rédigé de cette façon allait provoquer l'ire de ses supérieurs...ou la moquerie de Vidocq… Il s'agissait plutôt de pensées éparses jetées sur le papier et qui permettaient au policier de ne pas devenir fou. Cette journée avait été un cauchemar et demain devait être pire !

"Nous sommes arrivés ici à 18 heures.

Un coup de chance phénoménal dans une journée de merde ! Aujourd'hui, le préfet Mangin a perdu son poste. Par sa faute ! Et par la mienne ! Ne nous leurrons pas, j'aurai dû parler et agir.

Je n'ai pas vu la saisie des presses du National, mais j'ai vu les combats. Devant les portes, les collègues se sont battus contre les ouvriers.

On criait plus "à mort les cognes" que "vive la Charte." Des arrestations ont été faites mais cela ne fit qu'envenimer les choses.

Sacristain, le mastroquet de la rue Notre-Dame-des-Victoires m'a fait un rapport précis sur les déplacements des justiciables. Thiers n'a pas été arrêté mais quelques ouvriers typographes sont partis à la Force.

Même chose pour le Temps, le Globe et le Journal du Commerce.

Les presses ont été saisies et détruites. Les policiers se sont faits démolisseurs. J'aurai dû être parmi eux et suivre le préfet !"

" Moi, j'ai vu un collègue amené à l'hôpital ce soir, fit un des sergents indemnes mais secoués par les événements. Rambuteau. Tu crois qu'il est mort ? Il a reçu un pavé en pleine face devant le Palais Royal.

- Aucune idée, Personeni, aucune idée. Tu ferais mieux de dormir, claqua Gengembre.

- Il n'a que vingt-trois ans. Il vient de se trouver une fiancée.

- Dors ! Ruminer ne fait rien de bon !"

Puis se tournant vers l'inspecteur principal qui écrivait toujours à la lueur de la chandelle :

" Javert ! C'est valable pour toi ! Tu uses tes yeux, la cire et tu risques de nous faire voir à-travers le soupirail ! Cesse tes jeux d'écriture !

- Je termine !," claqua Javert, en essuyant son front, couvert de sueur et de sang mêlés.

Mais le policier n'écrivait plus, il se souvenait de ce qu'il avait vu.

La révolte avait été la pire devant le Palais Royal…

Le départ des policiers marqua le début de la journée à l'usine. Mavot avait quitté l'atelier bien avant l'aube et il ne semblait manquer à personne, sauf à Valjean.

L'ancien forçat avait espéré qu'il changerait d'avis...

Ainsi donc, à peine le jour levé, Lambry proposa de fortifier le bâtiment. Doté d'une vitalité défiant son âge, le hussard repéra les murs qui pouvaient être escaladés, parvint à obtenir du mortier et couronna les murs avec de gros éclats de verre.

Il réclama ensuite les sacs que les femmes et les adolescents avaient remplis avec la terre que Valjean arrachait de la cour à coups de pioche et de pelle. Le hussard barricada les portes et les fenêtres, mais n'oublia pas pour autant de mettre en place un ingénieux système de poulies qui permettait l'ouverture rapide de l'entrée principale. Au cas où…

L'atelier était un bastion. Le premier étage restait à aménager, une question importante si jamais les révolutionnaires étaient tentés de placer des tireurs embusqués.

La petite communauté se permit une pause. Pendant que Lambry expliquait son plan de défense à Valjean et que les femmes se rafraîchissaient du mieux qu'elles pouvaient, le groupe d'adolescents se rassemblait sur les bottes de foin.

" Vous vous rendez compte ?, lança Dédé, le fils aîné de Léonie.

- Qu'y a-t-il à comprendre ? Que les gens sont devenus fous ?", répondit Soazig, en machouillant le brin d'herbe qui pendait de ses lèvres.

" C'est la révolution, idiote. Nous allons être libres !

- Tu es déjà libre, tête de linotte, affirma Soazig.

- C'est vrai, ça, convint Chavó. Tu travailles quand ton tour arrive, tu manges quand tu as faim et tu dors quand tu es fatigué. Que faut-il de plus pour être libre ?

- Pouvoir décider. Si je veux porter un pantalon au lieu d'un corset, être libre, c'est pouvoir le faire sans être regardée de travers", déclara Soazig en se renversant sur la paille.

On médita sur cette parole que les garçons ne comprenaient pas très bien. Un corset c'était utile non ?

" Madame Rivette dit, et je suis d'accord avec elle, que le problème réside dans le fait que les citoyens ne sont pas autorisés à exprimer leur opinion par le biais du vote, expliqua Cosette avec la sagesse de l'adulte qu'elle était presque.

- Et qui sont les citoyens, Cosette ? Chavó ? Toi ? Moi ? Le seul capable de devenir citoyen ici, c'est Dédé. Et il va lui falloir une sacré chance pour y parvenir."

Soazig s'était relevée sur ses coudes. Ses yeux flamboyaient.

" Il suffit de payer des impôts... Je ne vois pas pourquoi Chavó ne pourrait pas également...

- Tu vois que tu ne comprends rien, Cosette. Chavó est gitan... S'il cherche un emploi, que crois-tu qu'ils verront en premier, qu'il est gitan ou qu'il est un honnête homme ? Mais, et toi... Est-ce que tu es un homme ?

- Non ! Mais quand mon père votera aux prochaines élections, il donnera aussi mon avis.

- Cosette, tu es une sotte.

- Vous êtes toutes les deux stupides !," s'écria Dédé.

Puis, jetant un regard furtif autour de lui, il continua plus bas :

" Les journaux disent que nous n'avons plus à obéir. Adieu aux calottes de mère Léonie ! Adieu aux réveils avant le lever du soleil pour faire ses quatre volontés ! Je vais rejoindre la révolution et devenir un homme libre. Vous, les petits, vous pouvez continuer à discuter."

On resta saisi à cette fière parole et personne ne trouva quoi répondre. Même Soazig était soufflée.

Jean Valjean approuva du chef les projets de Lambry. L'ancien lieutenant des hussards se révélait être un redoutable stratège capable de gérer chaque détail.

Le bagnard observa avec satisfaction le petit groupe d'enfants qui papotait au fond de l'atelier ; il tomba sur le sourire de Cosette et le lui rendit.

Tout autour de lui semblait si paisible à ce moment précis...

La matinée avançait et la rue se remplissait de gens qui tentaient de retourner à leur routine ou qui, bien au contraire, parlaient résolument de s'armer et d'aller aux barricades.

Valjean ne pouvait plus retarder son départ : il avait besoin de public pour mener à bien son projet.

Lambry avait sacrifié quelques bonbonnes vides à la défense de l'usine. Chavó avait partiellement rempli les autres avec de l'eau issue des tonneaux. Valjean chargea la charrette à bras de bonbonnes et, suivi de Chavó, se dirigea vers la Seine.

Une fois arrivé sur place, il prit son élan et lança les carafes l'une après l'autre aussi loin qu'il le put.

" Je ne comprends pas, dit Chavó sur le chemin du retour, juste deux rues qu'ils traversaient maintenant à un rythme plus tranquille.

- Qu'est-ce que tu ne comprends pas ?

- Pourquoi toute cette pagaille autour de l'huile ?

- Parce que les rebelles peuvent la confisquer et s'en servir comme arme. L'huile que nous avons en réserve suffirait à réduire en cendres plusieurs bâtiments. D'autre part, si nous sommes attaqués ou touchés par accident, l'usine pourrait exploser."

Chavó s'arrêta de marcher. Bien qu'il eût retrouvé la plupart de ses forces, le garçon était encore loin d'avoir la résistance de Dédé... ou celle de Soazig.

" L'usine... nous tous… pouvons éclater si les balles atteignent l'huile ? Pourquoi la garder alors ? Parce que la perdre nous ruinerait ?

- Cette question est secondaire, Chavó. L'huile n'est point chère et pas plus difficile à trouver. Cependant, des retards dans les livraisons nous feraient perdre des clients. Mauvaise affaire lorsque nous venons de nous établir."

Le garçon regardait Valjean avec intérêt... et aussi avec une pointe d'appréhension. Il tenta à plusieurs reprises de formuler sa suivante question, mais finit par abandonner.

" Non, mon garçon, dit Valjean lorsqu'il comprit que le jeune homme n'osait pas parler. Je ne fais pas passer l'argent avant notre sécurité, et c'est pourquoi j'ai mis les bonbonnes à l'abri.

- Et pourquoi n'avez-vous pas jeté l'huile dans la Seine ?"

Valjean sourit.

" Retourne-toi et regarde les embarcations sur la Seine. Dis-moi ce que tu vois.

- Rien... Elles sont toutes attachées. Il y a des hommes qui réparent les filets...

- Ces hommes vivent de ce qu'ils pêchent. Si nous empoisonnons le fleuve, nous les condamnons à la famine. Eux et leurs familles aussi.

- Mais ils savent que nous avons jeté des bonbonnes...

- Qui ne feront aucun dommage grave. Oui, ils parleront de nous et je ne pense pas que ce soit pour nous faire des compliments. Mais il ne faudra pas longtemps avant que l'un d'entre eux se saisisse d'une de ces carafes et en vérifie le contenu. Puis ils penseront que nous sommes fous ; ils trouveront un moyen de récupérer le reste des bonbonnes, ils les vendront moyennant quelques sous et ce sera fini. En attendant, nous avons des témoins…"

Des témoins ? Pour quoi faire voulaient-ils des témoins ? Cependant, Chavó acquiesça.

À leur retour, la rue de Sully était étonnamment déserte. L'on pouvait entendre au loin des cris courroucés. C'étaient les voix d'une foule qui s'approchait, martelant les portes désormais fermées. Une multitude en guerre qui avait commencé à réquisitionner tout l'imaginable. Valjean et le garçon s'empressèrent de rentrer.

" Les voici qui arrivent !", cria l'adolescent avant même de franchir le seuil de l'usine.

Soazig, Dédé et même Cosette se sont précipités à la fenêtre. Que Lambry ferma et barricada d'emblée.

" Dégagez, les recrues ! Tenez-vous au centre de l'atelier, avec les autres. Et gardez la tête baissée ! Monsieur Jean, suivez-moi !

- Je crains qu'ils ne soient très nombreux, dit Valjean. On ne pourra pas les empêcher d'entrer.

- Pas sans fusils. Mais nous n'avons pas de fusils", répondit le hussard.

Puis il se figea pour tordre les bouts de sa moustache qu'aujourd'hui il portait ébouriffée.

" Même si nous avions des armes, reprit Lambry, je ne me vois pas capable d'ouvrir le feu sur des civils.

- Et j'en suis heureux, mon ami. Voyons ce qu'ils veulent et ce que nous pouvons leur donner. Je ne pense pas que nos voisins s'en prendront aux femmes et aux enfants s'il n'y a pas de provocation.

- Vous voulez parlementer ?

- Nous n'avons pas le choix. Nous pourrions soutenir l'assaut d'une poignée d'hommes sans craindre d'être blessés ; tout est en place pour empêcher une balle perdue de nous toucher, mais nous ne pouvons pas résister à une foule en colère... et encore moins la provoquer."

Cela dit, Valjean actionna le mécanisme qui fermait la porte, traversa la rue puis s'assit sur une borne pour attendre.

Etait-il possible que quelques mois auparavant, Javert et lui aient ri et se soient désirés au même endroit ? Cela semblait si lointain et perdu...

La foule était encore plus nombreuse que tout ce que le galérien avait prévu. Elle était armée de fusils, de sabres et de fourches que l'on agitait au son des harangues qui se succédaient sans leur accorder le moindre répit. Il y avait aussi des mains vides aux poings crispés. Des mains de femmes ; des mains d'enfants qui ramassaient des pierres... La cohue d'exaspérés criait, en cherchant à se convaincre qu'ensemble, ils pouvaient surmonter le désespoir qui les assaillait chacun de son côté.

Dans ce groupe, réunis en raison des circonstances, s'y trouvaient mélangés des paysans qui étaient venus dans la capitale à la recherche des rêves que d'autres avaient conçus pour eux. C'étaient des gens simples qui avaient troqué la houe contre des besognes souvent serviles qui les épuisaient du matin au soir, et au delà. Le tout en échange de quelques sous qui suffisaient à peine à payer le pain.

Parmi eux se trouvaient de jeunes artisans, dont beaucoup d'apprentis, qui faisaient leur compagnonnage. En ces temps de ruine pour la population, ceux qui n'avaient rien d'autre à vendre que leur travail, fatigués d'attendre de l'ouvrage, se livraient à la voracité des médiateurs et se laissaient saigner. Les marchandages leur procuraient du pain et du travail, il était vrai. Mais aussi plus de misère qu'ils ne pouvaient en supporter.

Il y avait aussi ceux qui travaillaient sous un patron. C'étaient des ouvriers dont le salaire suffisait à peine à payer le loyer. C'étaient des hommes livides qui n'avaient d'autre recours que de livrer leurs femmes puis leurs enfants aux usines ; ils les regardaient dépérir de fatigue et de maladie car aucun employeur ne considérait la santé de ses salariés comme un bien digne d'être protégé. Tout en échange d'un plat de lentilles.

Il y avait des femmes restées seules dans le groupe. Celles qui avaient perdu leur mari ou qui n'en avaient jamais eu. Les mêmes qui avaient été forcés d'abandonner leurs enfants à la charité publique ou à la rue parce que leur salaire, malgré la charge de travail excessive, n'était que la moitié de ce qu'un homme recevait.

Il y avait des étudiants qui n'avaient pas la moindre idée de ce qu'ils risquaient de perdre... Il y avait les idéalistes...

Et cette autre classe d'hommes, de sombres chefs, de véritables meneurs d'hommes qui sortaient de l'anonymat à l'occasion pour guider les misérables d'une main de fer. Ils étaient nombreux à être à la solde de cette même bourgeoisie qui faisait sévir les ouvriers, mais qui était arrivée à voir dans l'ultra-royalisme de Charles X une atteinte à leurs intérêts.

Ces gens se battaient-ils pour la liberté de la presse ? Non. Sans en être très conscients, la plupart de ces pauvres gens étaient prêts à mourir pour que le simple fait de remplir leur assiette devienne une réalité quotidienne.

Valjean n'avait aucun moyen de connaître leurs histoires, car ses propres expériences ne l'avaient pas préparé à les pressentir... ou si peu. Mais il voyait bien le désespoir et la colère de ces petites gens : il était facile de les reconnaître lorsqu'on les a souffert dans sa propre chair.

Il attendit alors, les yeux fixés sur le drapeau tricolore qui flottait au bout de la rue.

" Vous êtes le patron ?" demanda l'un des dirigeants.

Un homme du quartier, qui se laissait souvent voir dans les estaminets environnants.

" Ceci est une petite entreprise familiale... Je ne fais qu'assurer la direction, monsieur.

- Nous sommes venus au nom du peuple pour réquisitionner tout ce qui pourrait être utile à la lutte. Et pour amener les hommes et les femmes qui seront prêts à se battre à nos côtés.

- Vous ne trouverez rien ici. Il y a des femmes et des enfants, oui, mais les seuls hommes qui restent sont deux vieillards. Comme vous pouvez le constater.

- Il ment ! s'écria une voix féminine venant de l'arrière. Ils ont des armes et de l'huile. Tout le quartier le sait.

- Et pour quelle raison voudriez-vous de l'huile parfumée ?, demanda Valjean sans se démonter.

- Pour brûler la ville, voilà pourquoi", jeta la femme à la voix âpre.

Valjean secoua la tête. Son flegme bienveillant exerçait un curieux effet apaisant sur la bande. Un effet qui ne pouvait pas durer.

" Nous ne nous opposerons pas à ce qu'une délégation entre et réquisitionne tout ce qui pourrait être de votre intérêt. Mais je vous préviens, vous ne trouverez rien : les armes dont nous disposons sont destinées à l'entraînement, pas au combat.

- Et l'huile ?

- Vous devrez aller la chercher au fond de la Seine. Ou alors, pensiez-vous que je permettrais à ma famille de se réfugier dans une poudrière ?

- Nous avons des témoins," cria Chavó par la fenêtre.

La foule gronda.

Valjean se leva doucement et conduisit le groupe vers l'usine.

Lambry les reçut avec la main posée sur la garde de son épée.

" Seulement dix personnes, s'écria Valjean. Ce sera amplement suffisant."

Il n'y eut pas de réponse. Il n'y eut qu'un homme qui le toisa avec dédain et qui reçut un regard impassible en retour.

Donc il y eut des hommes et des femmes, inconnus pour la plupart qui s'éparpillèrent à l'intérieur de l'usine, qui touchèrent avec brusquerie les objets quotidiens de la petite communauté... qui observèrent avec suspicion les femmes et les enfants rassemblés derrière Léonie... qui fouillèrent, retournèrent le bureau ; qui découvrirent les tonneaux d'eau que Valjean avait placés sur les bonbonnes enterrées. Une troupe qui entra de force dans la salle d'armes de Lambry... s'interpellant ; se fâchant.

" C'est de la merde, tout ça, cria l'un des meneurs. Des épées en bois ? Des lames sans tranchant ? C'est avec ça que tu apprends les gens à se battre, le vieux ?

- Dis-nous où vous avez mis l'huile ! Tu ne vas pas jeter des milliers de francs dans la rivière, tout de même", rugit une femme qui agitait sa fourche.

La colère montait. Lambry s'empourprait. Léonie, dans un coin, montrait les griffes à une mégère qui voulait arracher son fils Dédé de ses côtés.

La voix plate de Mavot fit irruption dans l'atelier, s'élevant au-dessus de toutes les autres :

" Citoyens, laissez cette famille tranquille. Ce sont des gens bien !

- Ils ne veulent pas nous donner leurs armes ! Ce vieillard est un comédien royaliste qui s'oppose au peuple !

- Parce qu'ils n'ont pas d'armes. Et non, le vieil homme n'est pas un menteur. Il n'en a rien à foutre du roi. Tout comme il n'en a rien à foutre de la République. Le vieil homme ne pense qu'à sa famille. Je le sais parce que je suis de sa famille. FOUTEZ-LEUR LA PAIX !

- Tu aurais pu le dire plus tôt, Mavot. Bon sang de demeuré, on aurait pu éviter tout ça", dit la femme à la fourche en faisant demi-tour.

Le comité la suivit au complet, à l'exception d'un petit homme qui remit un morceau de papier à Valjean.

" C'est un compte rendu de ce que nous avons pris. Nous sommes le peuple, pas des voleurs".

Valjean jeta un coup d'œil à la liste : le pic et la pelle ; des cannes de combat et un bâton ; une grosse hache de cuisine et environ cinq mètres de corde. Le bagnard plia soigneusement le papier, le mit dans sa poche puis hocha la tête.

Le même petit bonhomme paisible s'arrêta devant Lambry et pointa du doigt le fourreau qui pendait à sa taille.

" Vous devez nous donner votre épée, mon ami. Nous en ferons bon usage.

- Celui qui voudra mon épée devra me l'arracher des mains, répondit le hussard.

- Ho ! Un grognard ! Vous seriez le bienvenu pour diriger nos troupes ! Il y a beaucoup de jeunes hommes...

- Je me suis battu pour ce drapeau que vous portez avec vous, et je le referais. Mais maintenant, mes enfants prennent le dessus sur ma loyauté envers le drapeau. Pour une fois, cette guerre n'est pas la mienne."

Le petit homme se retourna vers la foule d'enfants cachés parmi les balles de foin et qui l'observaient avec intérêt. Il les vit, sembla les compter... puis hocha la tête.

Lambry actionna la poulie pour refermer la porte. Tandis qu'il avait le dos tourné, une forme élancée parvint à franchir le seuil.

Puis un cri inarticulé et perçant retentit dans l'atelier.

Léonie venait de remettre son fils aîné à la révolution.

Après les journaux, l'inspecteur hésita. Oui, il y avait ses hommes rue de Pontoise…

Mais les cris de la foule étaient clairs :

"AU PALAIS ROYAL !"

Cela suffit à fouetter ses sangs et le loup suivit la foule.

Javert marcha au-milieu des insurgés en direction du Palais Royal. Des hommes l'entouraient et s'interpellaient avec hargne.

" Hier ! On a failli avoir Polignac !

- Enfant de putain ! Il faudra pas le rater s'il vient montrer son sale museau !

- Où sont les armes ?"

Des pierres dans les mains, des bâtons serrées avec force, certain rejoignait des barricades commencées la veille.

"A BAS POLIGNAC ! VIVE LA CHARTE !"

Javert joignait sa voix au concert des insurgés. Et la place devant le Palais Royal apparut.

Une place couverte de personnes et dont les cris de colère faisaient bruisser les fenêtres des jolis hôtels privés. Des visages apparaissaient parfois, derrière les rideaux de percale, inquiets et blêmes.

Les révoltés étaient encore assez calmes.

Peut-être la journée allait-elle bien se terminer ?

La chaleur était si écrasante dans les rues et le soleil frappait durement sur la place.

Peut-être cela allait suffir à forcer les insurgés à rentrer chez eux ?

Et le gouvernement prouva, une fois de plus, à quel point il était inconscient et loin des préoccupations du peuple.

Les émeutiers s'étaient rassemblés sur la place du Palais-Royal et tout à coup, un homme accourut.

Il grimpa sur une barrière et jeta, d'une voix de stentor :

" Marmont a été nommé défenseur de Paris !"

Un cri d'horreur et de consternation frappa la foule.

" Marmont ? Le duc de Raguse ?

- TRAÎTRE !

- VENDU !"

Plus calme, un autre s'avança, grand et maigre, un journaliste que reconnut Javert mais le mouchard était bien incapable de se souvenir de son nom.

" Es-tu sûr de tes informations, citoyen ?

- Sur mon honneur ! Il a reçu le commandement de la 1ère division militaire !

- Inacceptable ! Je vais en informer Danton !"

Et le gonze s'enfuit en galopant.

Javert le suivit.

Il laissa une place encore assez passante, où régnait la colère et l'exaspération, mais sans violence.

Il n'en fut pas de même quelques heures plus tard à son retour !

Doucement, les troupes militaires se plaçaient dans les recoins stratégiques de la place…, surveillant les entrées, empêchant les évasions, conservant l'arme au fourreau.

Jean Valjean suivait la foule de loin. À distance, il surveillait également Dédé, une tête rouge feu qui se distinguait nettement des autres. Dans sa hâte, le garçon avait oublié d'emporter sa casquette.

Sa mère, tout en hurlant, s'était jetée vers lui avant même que la porte de l'atelier ne se referme complètement, mais Lambry l'avait empêché de se lancer dans la rue.

" Pense au petit," avait dit le hussard avec tendresse en effleurant le ventre de la femme d'une main quelque peu tremblante.

Et Valjean avait compris. Il était parti vers l'arrière de l'usine et avait embrassé sa fille. Il avait essuyé les larmes de sa petite.

" Je ne m'attarderai pas, mon ange. Je sais comment éviter les ennuis, sois sans crainte."

Cosette le crut.

Négocier avec Lambry avait été plus difficile. Le hussard était déterminé à poursuivre le garçon lui-même. Mais Valjean savait très bien que son caractère véhément ne permettrait pas à Lambry de rester impassible lorsqu'il serait entouré de violence.

" Je vous confie ma fille, Donatien. Je ramènerai Dédé", dit-il enfin sur le même ton dont Madeleine se servait pour commander Javert.

Le hussard se renfrogna, mais finit par se plier à ses ordres. Tout comme Javert l'avait fait.

" Emportez au moins mon épée, Monsieur Jean.

- Non. Je ne saurais que faire d'elle. Je pourrais me débrouiller avec un bâton, mais le port d'une arme poserait plus de problèmes qu'il n'en résoudrait."

Lambry acquiesça mais il était visible que le vieux hussard n'aimait pas du tout cette idée de partir sans protection.

Il aurait été imprudent de s'emparer de Dédé et de le ramener de force alors que le groupe, ses nouveaux compagnons, l'accueillaient avec des bourrades. Il aurait été impossible de se cacher dans une ruelle et de le tirer hors de vue sans se faire repérer.

Valjean ne pouvait pas faire autrement que de le suivre et d'attendre son moment.

La foule augmentait au fur et à mesure qu'elle parcourait les rues en quête d'armes. Ils étaient rejoints par des gens convaincus qu'ils ne faisaient que se diriger vers une manifestation ; ou alors par d'autres qui réclamaient du sang.

Lorsque le soleil avait déjà passé son zénith et que la chaleur écrasante ralentissait l'avancée des masses, des cris se firent entendre, cette fois-ci en quête de vengeance.

L'on disait que la gendarmerie et la police avaient chargé les manifestants désarmés. Des rumeurs circulaient selon lesquelles, malgré les efforts de la Force, les émeutiers avaient réussi à lapider de nombreux policiers.

Le cœur de Valjean se serra.

Fraco

Non, Fraco était bien loin du Palais-Royal, sur la rive gauche. A moins qu'on lui ait ordonné...

Gendarmes et policiers lapidés ; blessés ou morts...

Non, pas Fraco.

C'était trop absurde. C'était trop injuste, une fois de plus. Trop cruel. Il ne pouvait pas s'agir de Fraco.

Ils allaient se retrouver ce soir dans l'atelier ; ils allaient s'embrasser à la sauvette dans le petit bureau ; ils allaient dormir sur la même balle de foin... Ou alors, ils arriveraient à se donner une accolade qui ne ferait soupçonner personne...

" Au Palais Royal ! Portons les armes aux patriotes ! s'écria l'un des meneurs.

- Vive la Charte !

- Mort à la police !

- Mort à ces traîtres !"

Jean Valjean suivit le fils de Léonie. Au lieu de le soustraire à la folie qui menaçait de les dévorer tous, il le laissa pénétrer dans Paris avec la peur au ventre.

Avec Dédé, avec Mavot et avec tant d'autres qu'il connaissait pour les avoir vus dans le quartier, l'ancien bagnard courut vers son amant, sans même se douter que les barricades se dressaient entre eux.

" 14 h : Rue des Pyramides a eu lieu une réunion des insurgés : étaient présents Danton, Sampoil et d'autres. Pierre Leroux, le directeur du Globe était également là. On a discuté de la réunion politique chez Casimir Perier.

Les insurgés étaient calmes et préparaient l'insurrection.

C'est Danton qui a donné l'ordre d'aller piller les magasins de l'arquebusier Le Page !"

Javert écrivit ces mots avec une froide colère alors que Gengembre s'était mis à ronfler comme un sonneur.

Le journaliste, rencontré place Royale, entraîna plusieurs personnes avec lui, parmi elles se tenait Javert.

La dizaine d'hommes arrivèrent dans la rue des Pyramides et entrèrent dans un immeuble, sans hésiter.

Javert suivit le mouvement. Sans hésiter.

A l'intérieur avait lieu une véritable réunion d'état-major. On parlait fort et on assénait en claquant du poing sur la table, ne daignant même pas jeter un regard aux nouveaux venus.

" Il faut frapper vite et fort !, fit un insurgé. Morhéry a fini sa barricade rue Saint-Honoré !

- J'attends des nouvelles, opposa un autre.

- Tu attends quoi Danton ? Une invitation au palais ?"

Un rire, cruel et moqueur mais Danton secoua la tête.

" J'attends des nouvelles de Casimir Perier ! Les bivalves [députés] ont une réunion à quinze heures.

- Tu parles !, rétorqua le premier homme, méprisant.

- Casimir Perier peut nous surprendre ! Bérard a été le voir !"

A cette mention, tout le monde pouffa de rire, même Danton se fendit d'un sourire, amusé. Bérard était le député qui avait déjà tenté de faire signer une pétition à ses collègues du Parlement, la veille. En vain.

Il rejouait la même scène ce jour-là.

" Gaussez-vous les gonzes mais si on arrive à unir nos forces, c'est la victoire assurée et sans coup férir !"

Le journaliste que Javert avait suivi jusque-là prit la parole et jeta :

" Pour ça tu peux cesser de rêver, Danton ! La rue est en effervescence !

- Comment cela Leroux ?"

Pierre Leroux ?! Journaliste au Globe, dont il était le directeur. L'ami de Blanqui...et de Thiers… Javert se glissa plus loin dans l'ombre de la pièce.

" Ces jobards ont nommé le duc de Raguse commandant de Paris !"

Cette nouvelle jeta un froid.

Mais Danton eut son sourire cruel en rétorquant :

" Il est temps de faire les boutiques, les hommes. Si nous allions rendre visite à M. Le Page ?"

Les hommes arrivés en même temps que Javert saisirent l'allusion et ce fut la débandade.

Javert allait suivre le mouvement et Leroux le vit. Il vint le saluer, surpris mais content de rencontrer l'ami de Blanqui en pleine lutte.

" Tiens ? M. Jiménez ? Vous êtes avec Danton ! C'est une belle idée !"

Danton leva la tête pour examiner l'homme dont parlait Leroux avec plus d'attention.

" Non, monsieur n'était pas avec moi ce matin. Il est arrivé avec toi, Leroux.

- Ha ? Je ne vous ai pas remarqué, monsieur. Je m'en excuse."

Une main levée pour le saluer, un sourire amical, Javert s'avança et sourit à son tour, bienveillant.

" Je ne me suis pas présenté non plus, j'étais resté à vous écouter ! Encore sous le choc !"

Il y avait un Dieu pour les mouchards, on rebondit sur cette parole avec beaucoup de ressentiment.

" Le duc de Raguse ! Le traître de Napoléon ! Je n'arrive pas à y croire !, cracha Leroux.

- Cela joue en notre faveur, fit Danton, conciliant, mais c'est une belle faute politique."

Un rire. Ces hommes riaient et se préparaient au combat.

Auguste Frédéric Viesse de Marmont appartenait à ces hommes de l'histoire qui firent face à la vindicte populaire. Comme beaucoup de généraux français, il avait abandonné Napoléon après la Campagne de France de 1814. Mais, passant d'une loyauté à une autre, Marmont avait négocié avec l'ennemi, il lui avait offert tout son corps d'armée… Privant l'Empereur de tout moyen de riposte…

Obligeant Napoléon à abdiquer... Cela lui valut la haine du peuple, même les royalistes trouvèrent cela difficile à accepter.

En récompense pour ses loyaux services envers le nouveau roi, Marmont fut fait major-général de la Garde Royale puis pair de France par Louis XVIII, acceptant ainsi d'entrer définitivement au service des Bourbons.

Il suivit le roi Louis XVIII à Gand lors des Cent-Jours, gardant une image de traître et de parvenu...

Le voir devenu le commandant de Paris était normal pour un chef de la Garde Royale mais c'était un soufflet pour le peuple.

On discutait, on riait, des cris parvenaient de la rue mais pour l'instant cela ressemblait à un attroupement comme les autres.

On chantait la Marseillaise, on criait "Vive la Charte", on réclamait "la démission de Polignac"…

" Bon, c'est pas tout ça, fit Leroux en remettant de l'ordre dans sa tenue. Je dois rejoindre Thiers. Il est coincé dans une réunion avec ceux de la Mode et de l'Ami des Peuples. On essaye de faire cause commune, mais il y a des velléités d'indépendance !

- Le Globe a bien agi ces temps derniers !, approuva amicalement Danton.

- Nous ne sommes pas peu fiers !, fit Leroux en souriant.

- Les journaleux se sont montrés utiles, maintenant il faut laisser parler la rue !

- Je repasserai plus tard," conclut Leroux.

Javert essaya de se faire oublier, raide dans son coin et attendant de quitter discrètement les lieux. Il s'était fait remarquer dans trop d'endroits différents pour que cela passe pour de la simple coïncidence.

Le mouchard savait quand il risquait d'être découvert.

Et le Dieu des mouchards ne l'entendit plus prier.

Leroux se tourna vers lui et lui jeta, en souriant :

" Vous venez M. Jiménez ? Je sais que Blanqui est avec Raspail et Thiers. On oublie les idéaux pour faire cause commune !

- Je vais continuer à vous suivre, M. Leroux."

Il le valait mieux car Javert n'apprécia pas du tout le long regard méfiant dont le gratifia Danton…

Grillé ?

Une réunion au domicile personnel d'Adolphe Thiers ! Voilà dans quelle souricière l'entraînait Pierre Leroux, journaliste au Globe.

L'homme racontait avec force détails ce que Javert avait vu de l'extérieur le matin-même.

La saisie des presses de l'imprimerie du Globe ! Devant la destruction de leur outil de travail, les ouvriers typographes s'étaient montrés belliqueux et vindicatifs. On s'était battu dans la rue entre les forces de l'ordre et les ouvriers.

Une échauffourée qui commençait une révolution !

Les journalistes s'étaient opposés mais on ne les avait arrêtés que s'ils se montraient violents. Leroux n'avait goûté que la colère du préfet de police. M. Mangin avait crié de rage en ordonnant la saisie des presses.

Javert écoutait et cherchait comment fuir ce traquenard.

" Mais vous arrivez toujours aux moments les plus fameux Jiménez !"

Grillé ?

Grillé !

Grillé !

Blanqui saluait avec joie son ami, l'Espagnol, et lui saisit le bras pour l'emmener à l'intérieur de la maison de Thiers. C'était une humble maison, située dans le passage Montesquieu.

Et, c'était encombré de personnalités, de bruit et de fumée.

" Vous avez fui hier, se moqua gentiment Blanqui en posant sa main sur l'épaule de son ami. On ne vous en veut pas pour cela. On a tous peur avant la bataille !

- Je voulais mettre les miens à l'abri, souffla Javert, sachant que ce n'était pas si éloigné que cela de la vérité.

- Comme nous tous !"

Blanqui fit s'asseoir Jiménez à son côté et les deux hommes écoutèrent l'orateur. Ce n'était pas Adolphe Thiers, c'était un inconnu.

" Il semble qu'une action maintenant soit prématurée ! Regardez les députés ! Ils n'ont signé aucune protestation !

- Le Fougerais !, fit la voix, fatiguée, du petit journaliste provençal. A vous écouter il faut attendre le retour de la Chambre en août !

- Exactement Thiers !, approuva le journaliste de la Mode. Il ne faut pas agir sans soutien politique ! N'oublions pas que les députés représentent la parole du peuple !

- Du peuple ?, hurla une voix dans l'assemblée. Quel peuple ? Il faut agir maintenant !"

On applaudit à tout rompre et le malheureux journaliste de la Mode fut violemment repoussé par celui qui avait pris la parole de façon aussi brutale.

" La rue a déjà parlé ! Il faut suivre l'Association des Patriotes ! M. Blanqui est là pour nous amener à agir avec les insurgés ! Qu'attendons-nous ?

- Il a raison !, cria-t-on d'un côté.

- Non, non ! Il ne faut pas !," cria-t-on de l'autre.

Leroux soupira en regardant Blanqui :

" Jamais capable de se mettre d'accord ces journaleux !"

Un rire avant de suivre le discours enflammé de l'homme debout au-milieu de la pièce. Tous les yeux étaient posés sur lui.

Javert, comme les autres, était hypnotisé.

Devant lui se tenait Pierre, l'espion de Gisquet !

Le policier rêvait de serrer le cou de l'homme à l'étrangler.

" Il n'y a pas à dire, murmura une voix toute proche de l'oreille de l'inspecteur. Claquesous parle bien. N'est-ce-pas ?"

Puis, plus bas, plus doux :

"Inspecteur !"

Javert se tourna lentement, très lentement et il aperçut les yeux amusés de Montparnasse, bien vêtu et souriant avec affabilité.

Un jeune homme élégant se piquant de politique.

Les deux hommes se regardèrent dans les yeux, une longue minute. Puis Blanqui le remarqua et lança, de sa voix amicale :

" Monsieur Montrouge ! Quelle joie de vous voir ! Vous avez accompagné votre ami Plaisance à ce que je vois.

- Pierre voulait savoir à quoi s'en tenir avec la Presse, expliqua d'une voix douce Montparnasse.

- Votre ami est tellement pressé de nous jeter tous dans l'action !, se moqua Blanqui. Depuis cet hiver qu'il nous parle de révolte et de combat ! Maintenant, nous pouvons entendre ses discours !

- C'est heureux !"

Montparnasse se tut et continua à fixer Javert.

" Vous connaissez M. Jiménez ? Il est Espagnol et a fui son pays et sa dictature !

- Je connais bien M. Jiménez," reconnut Montparnasse.

La haine fit une brève apparition dans les yeux clairs du tueur de Patron-Minette...avant de laisser à nouveau la place à une bienveillance sans faille.

" Vraiment ?, s'enquit Blanqui. Nous nous sommes rencontrés en janvier...lors d'une réunion politique… Chez Dupin, je crois ?

- Oui, fit Javert, laconique.

- Nous n'avons pas eu le loisir de suivre toutes ces réunions printanières, se désola Montparnasse. Nous avions de nombreuses choses à gérer."

Des vols, des meurtres, des trafics, des escroqueries et quelques semaines à l'ombre… Le policier avait envie de frapper là aussi.

" Enfin, nous voilà tous réunis dans l'action," s'amusa Blanqui.

On lui sourit.

Puis Montparnasse se leva, s'excusant sur le fait qu'il avait besoin d'air pur pour fumer un peu. Javert le foudroya des yeux.

Mais le tueur se tourna vers lui et lui jeta, négligemment :

" Vous me ferez le plaisir de fumer avec moi, Jiménez ?"

Accentuant bien le faux nom. Montparnasse devait exulter de joie de tenir ainsi le mouchard en son pouvoir. Javert se leva, indifférent, et accepta la proposition.

Mais il savait maintenant qu'on l'avait vu. Et surtout reconnu.

Adolphe Thiers l'avait regardé passer non loin de lui avec des yeux écarquillés de surprise et une bouche digne d'une carpe.

La suite promettait d'être amusante !

La fin du jour s'annonçait enfin. Javert avait envie de fuir. Montparnasse lui tendit sa pipe, pour que le policier prenne une bouffée.

" Non, merci, fit poliment le mouchard. Je prise.

- C'est une dégoûtante habitude !, se moqua Montparnasse.

- Pas plus que tuer !

- Touché ! Mais c'est inélégant, tu avoueras le cogne ! Se moucher dans un mouchoir taché de tabac. Tu devrais fumer, cela irait mieux avec ton personnage ! Éternuer est...ridicule...

- J'ignorais que Patron-Minette s'était mis à la politique !," jeta Javert, glacial.

Montparnasse fuma en silence quelques minutes avant de rire douloureusement :

" Figure-toi que nous avons un accord !

- La liberté contre un soutien aux insurgés ?, cracha l'inspecteur.

- Ce n'est pas drôle, la Force, inspecteur. On nous a ouvert la porte…

- Alors on peut acheter Patron-Minette !," jeta méprisant, le policier.

Montparnasse rit en regardant le passage Montesquieu. Les passants étaient inquiets, on était loin de la quiétude de ce matin, on marchait vite, le front baissé et les yeux fuyants.

"On a toujours pu le faire ! Claquesous a un patron… C'est le nôtre maintenant !

- Je vais entrer dans cette pièce remplie de journaleux et je vais annoncer à tout le monde vos antécédents, on verra ce qui se passera !"

Montparnasse regarda Javert et se mit à sourire, réellement amusé cette fois.

" Ho oui ! Vas-y le cogne ! Et je vais leur dire qui tu es, hein Jiménez ? Tu la caches toujours dans ta poche gauche ? Ton insigne ?"

Aucune échappatoire ! Javert se tut et se força à rester calme. Il tendit la main et Montparnasse lui passa sa pipe.

Le tabac était bon. Certainement le butin d'un escarpe ou d'un fric-frac de qualité.

" Tu n'es pas de taille à lutter ce soir Javert. Mais je suis prêt à agir comme tu le souhaites ! Soit tu entres à ma suite et fais ce que ton devoir de cogne te dicte ! Dis-leur qui je suis et je leur dis qui tu es !"

Une bouffée profonde. Le tabac envahissait ses poumons...et apaisait son coeur…

" Soit ?, fit Javert, impassible.

- Soit tu décarres maintenant, j'annonce que tu as appris que ta famille était en danger et tu ne ramènes plus ta gueule de gitan dans les parages…"

Montparnasse récupéra sa pipe des mains du policier et fuma aussi.

" A toi de décider ! Je ne peux pas te suriner ici et maintenant, mais cela ne me posera pas de problème plus loin et plus tard.

- Plus tard, très bien !"

Javert prit son parti et il s'apprêta à partir.

Montparnasse lui lança un joli sourire et un petit geste de la main :

" A la revoyure Jiménez ! Et bon vent en Espagne !

- A bientôt Montrouge ! J'ai une jolie Veuve à te présenter !

- La poisse ! Tu me l'as promise déjà des dizaines de fois et elle se dérobe toujours."

Javert disparut sous le rire amusé et moqueur de Montparnasse.

Le tueur de Patron-Minette avait sauvé la vie de l'inspecteur de police.

Le flot de gens le portait quasiment en triomphe. C'était un sentiment de joie que le garçon aux cheveux roux jouissait parmi des éclats de rire. Il était venu pour se battre, et il se battrait. Mais en attendant, il saluait les femmes qui leurs hurlaient des "bravo !" par les fenêtres, il répondait avec grand zèle à tous les cris de "Vive la Charte !" qui embrasaient la marée humaine, et se délectait dans l'euphorie qui l'entourait.

Quel était le mal ? Il ne portait même pas d'armes, comme la grande majorité de ses compagnons.

Dédé connaissait bien le Palais-Royal, il y servait les clients. Mais il avait rarement eu le plaisir de se promener dans ses jardins.

Il regardait, captivé, les galeries depuis l'extérieur, se laissant pousser sans résister, comme tout le monde, vers le centre de la grande place intérieure.

Dédé fixa la fontaine et pensa à boire une gorgée d'eau avant de continuer. Si seulement il était possible de s'arrêter un instant sans être poussé par ceux qui suivaient...

Puis, comme pour obéir à son souhait, la foule s'arrêta net. Le jeune homme se rapprocha de la fontaine et parvint, enfin, à boire. Ce ne fut qu'à ce moment qu'il réalisa que le silence était assourdissant et que tous autour de lui étaient paralysés.

"Vive la Charte !", cria le jeune homme pour les encourager, mais personne ne répondit. Toutes les têtes sans exception étaient tournées vers l'extrémité nord des jardins du Palais-Royal, et le garçon se mit sur la pointe des pieds pour voir ce que tout le monde fixait avec tant d'attention.

Un escadron de cavalerie, que les nouveaux venus n'avaient pas pu voir par-dessus les têtes de la multitude, avançait en formation serrée depuis l'autre extrémité de la place, pressant progressivement le pas alors que les gens se retiraient encore muets par la surprise et la peur.

Les gens avaient commencé à marcher à reculons, abasourdis par la taille des obstacles qui leurs tombaient dessus. Des chevaux et des hommes. Du muscle et de l'acier amalgamés pour les déchiqueter.

Un homme courageux éleva la voix :

"Allez-vous charger le peuple ? Allez-vous tuer les vôtres ?"

Des centaines de voix lancèrent un "Non !" à l'unisson. Les hommes et femmes de Paris voyaient en ces soldats leurs frères, leurs enfants...

Les troupes dégainèrent leurs sabres à un signe de leur capitaine.

Puis ce fut la débandade.

La masse de personnes se retourna pour fuir les chevaux. Les plus rapides poussaient les plus lents ; les faibles tombaient et étaient piétinés ; les indécis étaient acculés, battus. Renversés.

Le peuple, terrifié, massacrait les siens.

Dédé, comme beaucoup d'autres, était tombé dans la fontaine tête la première. Ce ne fut pas la douleur qui le terrifia lorsque sa conscience s'obscurcit, mais le poids des corps qui s'empilaient sur lui et qui l'empêchaient de sortir la tête de l'eau.

Jean Valjean avançait à contre-courant, de profil, jouant des épaules et des coudes pour se frayer un chemin à travers la foule qui fuyait terrorisée et le rouait de coups sans en avoir l'intention.

Après les premiers moments de panique, chacun se hâtait de rejoindre la sortie vers la rue Beaujolais, de se réfugier contre les colonnes ; de se faufiler parmi les arbres ou de s'éparpiller dans les galeries...

La marée humaine se dispersait en écume après avoir heurté le brise-lames.

Derrière le peuple arrivaient les chevaux et leurs cavaliers.

Tout un mur en mouvement.

Valjean se figea lorsque le bataillon arriva à sa hauteur. Il avait vu la cavalerie porter des coups de plat de sabre. Une manœuvre dangereuse qui, cependant, montrait que les hommes étaient déterminés à blesser mais aussi à ne pas tuer. Dans le calme, pour permettre à son adversaire de bien ajuster son attaque, Valjean attendit que le cavalier qui avait dirigé sa monture vers lui assène son coup.

Cela fut rapide et contondant.

Valjean se replia sur lui-même lorsqu'il reçut le coup de sabre, comme escompté. Peut-être aurait-il dû pousser un peu plus loin et se laisser tomber à genoux, mais il lui sembla que le cavalier était si occupé à cogner à tour de bras qu'il se contenterait de sa soumission feinte.

Lorsque l'ancien forçat releva la tête à la recherche d'autres assaillants, il vit à sa grande surprise, qu'il n'avait pas été le seul insurgé à employer cette ruse. A quelques mètres de lui, un homme se redressait après avoir reçu le coup de sabre de rigueur et de ramasser son chapeau piétiné par le cheval.

L'homme, presque aussi robuste que Valjean lui-même mais beaucoup plus grand, lissa sa redingote pour retrouver sa prestance puis, d'un geste rapide, aplatit une mèche de cheveux indisciplinés. Comme par hasard, il jeta un coup d'oeil sur Valjean.

"Les argousins savaient mieux s'y prendre, tu crois pas ? ", lui lança-t-il en riant.

Cet homme grand et moqueur qui s'éloignait vers l'une des galeries n'était autre que Eugène-François Vidocq.

" Si fait !", répondit Valjean, en reprenant sa course dans le sens opposé, vers la fontaine.

C'est là que l'ancien forçat avait perdu de vue Dédé ; c'était surtout là qu'il voyait Mavot s'efforçant d'aider ceux qui étaient tombés à l'eau.

Mavot, cet étrange petit bonhomme incapable de voir au-delà de son propre nombril et qui n'avait pourtant pas lâché les basques du garçon de toute la journée...

" Où est-il ?, cria Valjean lorsqu'il arriva aux côtés du parfumeur.

- Là dedans. Il y a des gens au-dessus de lui. Je n'arrive pas à le faire sortir."

Valjean se mit au travail. Il n'était pas le seul. Ceux qui avaient réussi à se relever aidaient à leur tour. Mais il y en avait aussi beaucoup d'autres qui, blessés ou effrayés, partaient à la recherche d'un abri.

La tête rouge de Dédé se débattait au fond du bassin. Valjean souleva une grande femme incapable de retrouver son équilibre alors que Mavot se saisissait des cheveux roux et tirait. L'ouvrier eut besoin de toute son énergie pour traîner le garçon hors du bassin ; il le fit sans trop de considération, se souciant peu des coups que Dédé recevait au passage.

Entre-temps, Valjean tendait la main aux quelques personnes qui pataugeaient et glissaient encore dans l'eau.

" Est-ce qu'il respire ?

- Non", répliqua Mavot sans que la moindre émotion ne se reflète sur son visage.

Le bagnard saisit le garçon par les revers de sa jaquette pour le hisser vite sur son dos.

Mais Dédé se mit à tressaillir dès que Valjean le souleva, puis de grands spasmes s'ensuivirent... Des jets d'eau jaillirent de sa bouche au moment précis où son torse entra en contact avec l'épaule massive de Valjean. Dédé se battait pour retrouver de l'air.

" Nous devons partir avant qu'ils ne reviennent. Ce ne saurait pas tarder, dit le forçat.

- Allons vers les galeries, proposa Mavot.

- Non, suivons le chemin le plus court. La cavalerie ne nous touchera pas si nous nous retirons portant un homme blessé...

- Les gens vont se regrouper. Ils en parlaient tantôt. S'ils se regroupent, la cavalerie ou la gendarmerie chargeront. Le plus rapide est de traverser la galerie de Montpensier. Après, rue de Richelieu et ce sera des ruelles jusqu'à la rue Dauphin.

- C'est là que vous habitez ?, demanda Valjean, assurant sa prise sur Dédé avant de partir.

- Non, mais parfois j'y dors."

Sur cette dernière parole, les deux hommes se mirent à marcher, en portant l'enfant, encore sous le choc de son plongeon et de sa presque noyade.

MOUVEMENTS DU 27 JUILLET

"22 heures : décompte des blessés et des morts.

Nous sommes quatorze personnes enfermées rue (à compléter plus tard).

Il y a cinq blessés : jets de briques et de pavés, balles sans gravité mais deux sont des blessés graves : inconscients, blessures par balles. Nous avons effectué les soins élémentaires.

Il faudra les amener à l'hôpital demain."

Javert leva la tête de son rapport et regarda les deux hommes, endormis par la fièvre et geignant. Ils allaient peut-être mourir cette nuit ?

Javert pensa à Jean Valjean.

Et fébrilement se remit à écrire :

"Les blessures ont été reçues vers 18 heures, rue du Lycée.

J'étais venu faire une mission de sauvetage rue des Pyramides. A la demande du chef de la Sûreté. Un de mes sergents a tenu à m'accompagner. L'agent Horace DURAND. Il mérite d'obtenir une promotion."

Javert dut fermer les yeux et lutter pour conserver son souffle.

Durand méritait une promotion...pour lui avoir sauvé la vie… Javert allait se battre pour qu'il l'obtienne !

Après la fuite permise par Montparnasse, l'inspecteur Javert était revenu au commissariat de Pontoise. Pour y découvrir un poste barricadé et bien tenu. Rivette était prêt et prudent.

On avait mis les quelques armes que possédait le poste sous clé.

Il était déjà dix-sept heures et la journée était encore chaude et le soleil brûlait encore la peau.

Dix-sept heures. Le policier espérait pouvoir retourner auprès de Valjean, rue de Sully.

Et tout a basculé !

Un homme a frappé violemment à la porte du commissariat. Javert a fait ouvrir et il reconnut aussitôt le jeune blanc-bec de la Sûreté, complètement affolé.

" Hé bien le môme ?, fit sèchement Roussel.

- M. Vidocq demande un renfort, haleta le jeune agent, essoufflé.

- Merde !, rétorqua Rivette. Il y a du grabuge à la Sûreté ?

- Non, non."

Le jeune homme cherchait son souffle. Depuis combien de temps courait-il ainsi ?

" Alors ?, demanda la voix profonde de Javert.

- M. Vidocq est en mauvaise posture ! Des insurgés...des insurgés…

- Où est ce jobard ?, interrogea Javert.

- Coincé dans une maison. Il y a des insurgés qui le retiennent.

- Mais comment a-t-il fait pour se retrouver dans une telle posture ?, s'enquit Rivette, stupéfait. Vidocq est habile.

- Il a été reconnu !

- Merde !"

Cette fois, c'était l'exclamation habituelle de l'inspecteur de Première Classe. Javert était de retour dans son uniforme réglementaire, il ne réfléchit pas. Il prit ses pistolets, sa canne, son sifflet et il s'apprêta à suivre le jeune agent essoufflé.

Et Durand s'interposa :

" Pas tout seul, inspecteur !

- Sergent !, grogna Javert. Je vous ordonne de rester ici et de faire votre travail !"

Rivette avait été battu d'une toute petite longueur d'avance, il apparut au côté de Durand pour la même raison.

" Pas sans moi !"

Javert leva les yeux au ciel et, simplement, posément, il expliqua :

" Il me faut un inspecteur de Première Classe pour tenir la place ! Roussel et Blier sont trop âgés pour m'accompagner. Durand et Philippot, trop jeunes ! Je pars seul !"

Il y eut plusieurs exclamations mécontentes à la mention de leur âge venant des autres officiers du commissariat. Javert atténua ses mots en ajoutant :

" Durand, Rivette, Roussel vous êtes mariés ! Certains ont des mômes !

- Pas moi !"

Cette fois, c'était Philippot qui parlait. Il n'était jamais très courageux mais on voyait le jeune homme faire des efforts pour s'avancer dans la lice.

Javert craqua enfin et hurla :

" Je suis sur les traces de ces insurgés depuis des mois ! Je les connais ! Je suis un mouchard ! Vous le savez ! Je ne risque rien et quand bien même…"

Javert ne finit pas sa phrase, il plaça d'un geste nerveux son chapeau sur sa tête et désigna la porte de son menton au jeune agent de la Sûreté.

" M. Fauchelevent ne serait pas d'accord, monsieur !"

Durand !

Encore et toujours Durand !

Rivette avait les yeux qui lançaient des éclairs, il ajouta, fâché :

" On est collègue, hein Javert ? Depuis dix ans ? Et maintenant, tu me lâches ?

- Ce poste, mes hommes… Garde-les en sûreté !

- Emmène Durand !

- Alors tu iras prévenir rue de Sully sa femme et…"

VALJEAN !

" Oui."

Javert accepta enfin en désespoir de cause la présence de Durand. Le sergent s'arma avec soin et enfin, les trois hommes quittèrent le poste de Pontoise.

Une demie-heure de marche jusqu'à la Place Royale.

L'inspecteur Javert avait laissé une Place Royale à peu près calme, il la retrouvait dans la tourmente.

Comment les choses avaient-elles pu basculer à ce point ?

Le mystère ne fut éclairci que plusieurs jours plus tard, après de longues et fastidieuses enquêtes. Car ce jour-là, tout s'enchaîna si vite et de façon si aléatoire que personne ne saisit ce qu'il se passait avant d'être obligé de fuir parmi la foule en pleine panique.

Il y avait toujours une foule sur la place du Palais-Royal.

Des cris de colère, des jets de pavés, des dizaines de personnes agglutinées devant les hôtels particuliers.

La troupe avait pris place dans les points stratégiques de la place et les soldats observaient, immobiles, l'arme au pied, les mouvements de la foule.

On s'observait, on s'insultait, on ne réagissait pas…

Et puis les manifestants, excités par les cris de rage, les uniformes blancs et bleus et le soleil qui frappait les esprits, se mirent à harceler les soldats.

Les pavés ne suffisaient plus, on jeta des briques, des pots de fleurs depuis la galerie de Nemours, dominant la soldatesque.

Les blessés se multiplièrent parmi les soldats.

Il n'était pas possible de rester sans agir… On agit donc !

Et la troupe se jeta sur les manifestants !

Un escadron de cavalerie vint évacuer la place du Palais-Royal. Les insurgés se replièrent sur les rues aux alentours de la place, la rue de Beaujolais, la rue de Montpensier et la rue du Lycée.

Cela aurait dû suffir ! Mais les esprits étaient trop échauffés pour renoncer au combat !

Les policiers en uniforme arrivèrent juste à cet instant fatidique et Javert ne put rien faire que d'assister, impuissant, aux évènements.

La foule poursuivie par les gendarmes, les dragons chargeant des femmes, des enfants, des hommes…

La place du Palais-Royal était jonchée de débris mais pas encore de cadavres.

Le policier, représentant de l'Etat, défenseur de la Loi et de l'Ordre, nommé et assermenté pour le service du peuple, regardait cela avec un visage livide…

La Révolution…

Il avait vu déjà cela dans sa vie...lorsqu'il était à Toulon et que la troupe avait reçu l'ordre de fusiller la foule…

Le soleil tapait fort aussi là-bas et l'air sentait la poudre.

Comme aujourd'hui...

CHAPITRE IX

MONTÉE DE LA HAINE

L'inspecteur Javert n'arrivait plus à réagir, abasourdi par ce qu'il voyait, les cris qu'il entendait. Des femmes hurlaient de peur, des enfants appelaient leur mère, des hommes jetaient des cris de rage… A moins que ce ne soit le contraire ? Il était difficile de reconnaître les sexes derrière les voix.

On voyait des femmes aussi vindicatives que les hommes et des enfants saisir des pierres pour les jeter sur les soldats avec la même haine que les adultes…

Il fallait partir avant d'être pris dans la tourmente !

Se secouant enfin, Javert revint au présent.

Vidocq était en danger !

Sans même penser à Jean Valjean… Sans ne surtout pas penser à Jean Valjean ou il serait devenait fou.

Parlant d'une voix forte pour essayer de se faire entendre, même à deux pas les uns des autres, Javert se pencha sur le jeune agent de la Sûreté :

" Où est le Mec ?

- Rue des Pyramides.

- Il faut avancer !"

Avancer ? C'était une gageure mais on s'y efforça.

Trois uniformes de police ?

Qu'espérait-on ?

Javert se dit qu'il était vraiment un jobard lorsqu'une voix hurla non loin d'eux :

"DES COGNES !"

Et sans perdre de temps à répondre, Javert se mit à courir, suivi de près par ses collègues.

Un jobard, un imbécile, un idiot, le roi des cons…

Venir en pleine révolte habillé d'un uniforme de police ?!

Des insultes tournant en boucle dans sa tête, l'inspecteur se faufila dans une rue...et se retrouva face à la troupe qui s'était couchée en joue.

"MERDE !"

Il y avait un Dieu en lequel croyait Jean Valjean ! Peut-être était-il temps d'y croire aussi ?

Rien ne se passa aux jardins du Palais-Royal comme Mavot l'avait prévu .

Après avoir terminé leur premier passage, les cavaliers firent demi-tour et entamèrent un second assaut. Cette fois, ils marchaient au trot.

Valjean portait Dédé sur l'épaule ; le garçon se débattait entre des quintes de toux violentes qui risquaient de le faire tomber à tout moment ; à la merci de ses coups de pieds Valjean s'empressait, mais ne pouvait pas risquer de courir.

Les chevaux les rattrapaient.

Le bagnard prit le garçon dans ses bras et chercha le mur le plus proche. Les façades étaient couvertes de gens qui se pressaient en rangs superposés et qui, comme eux, cherchaient à se mettre à l'abri.

Mais une femme pointa du doigt l'enfant blessé et poussa sa voisine pour faire de la place au forçat, puis comme une vague se répandant dans le sable, le geste se répéta autour de Valjean et de sa charge.

Le peuple avala le vieux bagnard et l'enfant pour les protéger.

Et Jean Valjean se retrouva coincé face au mur. En sécurité, mais presque sans air autour de lui. Protégé, mais aussi écrasé par ceux qui le défendaient.

Il posa le garçon inconscient à terre et l'adossa au mur. Puis, tournant le dos à la foule, il s'agenouilla pour placer ses bras autour de la tête de Dédé et entreprit de le protéger de l'étouffement en repoussant la pression de la foule avec son dos.

Mavot avait eu moins de chance. Il dut se contenter de rester au premier rang, à portée des cavaliers, des chevaux et des sabres. La situation ne devait pas être à son goût, car lorsque la troupe commença à approcher, il se tourna dans la direction où Valjean avait disparu et cria avec cette intonation entrecoupée qui lui était propre :

" Tu restes là, citoyen parfumeur. Et tu m'attends."

De sa position, Valjean ne voyait que des tailles et des jambes ; il vit celles d'un homme qui amorça une course dans le sens contraire des chevaux. Il se demandait si cet homme capable de courir comme un dératé pouvait bien être Mavot, alors que Dédé tressaillit à nouveau entre ses bras. La tête de l'adolescent tomba lourdement sur la poitrine du forçat. Un filet de sang coulait dans les cheveux encore trempés du garçon.

Le bruit des sabots ferrés des chevaux se rapprochait ; le peuple s'ébranlait, se poussait en arrière...contre le mur.

Jean Valjean fit appel à toutes ses forces puis entama une prière.

Javert poursuivait son rapport fait nuitamment au-milieu des ronflements et des geignements. Pour ne pas trembler de terreur en pensant à Jean Valjean.

Ou au lendemain.

"Rue du Lycée : nous sommes tombés sur une trentaine d'hommes appartenant au capitaine Coligny. Leurs ordres étaient de faire évacuer la rue du Lycée. Malgré les sommations d'usage et comme les soldats refusaient d'obéir, l'officier a ordonné de redresser les armes. Mais des insurgés ont jeté des pierres sur les soldats, refusant d'évacuer.

L'officier a donné l'ordre de tirer : un homme est mort."

Merde ! Un homme est mort ! Le premier de cette révolution !

Javert frotta avec hargne ses yeux en sentant les larmes couler sur ses joues. Un homme était mort devant lui et il n'avait rien fait. Il n'avait rien pu faire. Cela commençait à devenir une mauvaise habitude.

Javert remercia le Ciel que Gengembre ronfle à fendre les pierres, il se sentait tellement ridicule.

Javert voyait encore la scène et cela brisait tout espoir.

La troupe se releva devant eux, les trois policiers avançèrent. Sentant les yeux des soldats et des insurgés fixés sur eux. Désagréable !

Puis, ils arrivèrent sans encombre dans la rue des Pyramides.

Le jeune homme désigna un immeuble devant lequel Javert était passé plus tôt.

Cela inquiéta un instant l'inspecteur.

Il était parti en Francisco Jiménez, il revenait en Fraco Javert. Si quelqu'un le voyait dans la rue, gageons que l'accueil allait être plus houleux que la dernière fois !

"Rue des Pyramides : 17 heures : sauvetage de François-Eugène Vidocq, chef de la Sûreté. Capturé par des insurgés, il était retenu dans un hôtel garni.

Nous sommes entrés dans l'immeuble l'arme au poing.

Il nous a fallu faire preuve de force et de conviction pour accéder au prisonnier."

Force, conviction… C'était pour le rapport ! La réalité était qu'il avait fallu une sacrée dose de chance !

Les trois hommes armés et prudents pénétrèrent dans l'immeuble. Aucun bruit n'était perceptible, aucun garde n'était posté à l'entrée.

Toutes les portes de la maison étaient ouvertes, on avait saccagé les appartements, sortant tout ce qui avait de la valeur.

Pillage !

Et une voix retentit :

" Le Mec ! Je vais me faire un plaisir de te couper les couilles, mon con !

- A ton service !, se moqua Vidocq. Je suis plutôt bien doté !"

On se mit à rire tandis que le bruit d'une gifle retentissait.

" Tu as une grande gueule, le Mec ! Tu vas regretter de l'ouvrir autant !"

Là, normalement, Vidocq aurait dû rire mais un cri de douleur retentit.

Les policiers se regardèrent et Javert serra les dents, désignant les recoins obscurs. Il fallait avancer prudemment.

Enfin, on put jeter un regard...

Dans une pièce assez sombre se tenaient quatre hommes.

Danton n'était pas là, ni Sampoil ! Ni aucun des insurgés de l'Association des Patriotes !

Mais Javert reconnut aussitôt trois sinistres personnages : Brujon, Babet, Gueulemer… Le quatrième ne lui disait rien...sauf un air de déjà-vu…

Patron-Minette était sorti de son trou !

Vidocq avait été un peu malmené. Il était blessé au bras et saignait. Mais il restait tranquille, trop pâle tout de même pour être bien portant. Le Mec, même dans ses conditions extrêmes, conservait un regard hautain et un visage déterminé.

Son sourire suffisant à lui seul appelait la gifle.

On avait attaché Vidocq à une chaise et du sang coulait de son arcade sourcilière. Cela inquiéta Javert.

Un des Patron-Minette s'apprêtait à frapper encore une fois Vidocq, mais on le retint :

" Fous-lui la paix, Gueulemer ! Montparnasse ne sera pas content si tu l'empêches de jouer tout à l'heure !

- Montparnasse fait chier avec ses idées politiques !"

On en rit.

Gueulemer ajouta en haussant les épaules :

" Montparnasse et Claquesous sont chez leurs poteaux journaleux et politiqueurs [politicien]. Ils reviennent tantôt et on doit les attendre ici !

- Je m'en fous !, grogna le fort-en-thème. Je suis pas à la botte de Montparnasse et encore moins de Claquesous. Et d'abord pourquoi ici ? On est pas bien à Montmartre ?

- A cause des insurgés, animal !, claqua Brujon. T'es vraiment épais ! On doit retrouver ce Danton de mes deux ce soir !

- Je m'en fous, j'te dis ! Par contre, je veux bien suriner le Mec !"

Puis l'inconnu appela tout le monde à la fenêtre, certainement pour calmer les esprits :

" Venez voir les grognards [les soldats] comme ils sont jolis au soleil !"

On s'approcha en groupe, abandonnant la garde du prisonnier, pour regarder la rue.

" Jondrette ! Je m'en fous des grognards ! Je préfèrerai maquiller le Mec !, s'écria Gueulemer.

- Impatient !, se mit à rire le dénommé Jondrette. Ce soir !"

Vidocq se redressa et testa ses liens. Puis il leva la tête et vit Javert et ses hommes apparaître à la porte. Le Mec eut un regard surpris, puis il sourit. Suffisant et moqueur.

Et cela agaça Javert. Et lui fit tellement plaisir en même temps.

Les quatre jobards qui devaient surveiller le prisonnier étaient agglutinés aux fenêtres et observaient la troupe avancer dans la rue.

C'était le moment ou jamais d'agir !

Doucement, le jeune agent de la Sûreté se glissa jusqu'à son supérieur pour le détacher...

Javert serra fort ses deux pistolets coups de poing et s'apprêta à faire les sommations d'usage.

Mais les quatre hommes de Patron-Minette étaient vraiment des imbéciles !

L'un d'eux, inconscient de la gravité de son geste, s'empara d'un fusil posé d'un coin et le cala sur le bord de la fenêtre puis il...tira...

Effaré, Javert se jeta sur le sol, espérant que chacun allait l'imiter.

Car ce coup de fusil tiré sur la troupe passant dans la rue appela une riposte immédiate. Une décharge terrible éclata… Des balles frappèrent la chambre, faisant sauter des débris de murs, poussant les hommes à jurer et à cacher leur tête entre leurs bras. Un tableau encore accroché sur un mur tomba sur le sol, brisé.

Puis le silence retomba quelques secondes avant de reprendre de plus belle, mais de l'extérieur cette fois-ci.

Ces fusillades attisèrent le feu et on se jeta sur les gendarmes et les soldats dans la rue !

La révolte se transformait en guerre civile ! Et Javert était coincé dans une maison perdue en pleine tourmente en compagnie des membres de Patron-Minette.

La situation pouvait-elle être pire ?

La suite lui prouva que oui !

Dans les jardins du Palais-Royal, la cavalerie acheva sa deuxième charge et les gens qui s'étaient réfugiés auprès des arcades reprirent leur fuite vers les issues.

Jean Valjean put enfin détendre ses muscles et respirer...

Il put aussi, pour la première fois, regarder de près l'état de Dédé. Maintenant qu'il avait repris le garçon dans ses bras pour le faire reposer allongé, sa respiration devenait régulière. La seule blessure visible était une bosse à l'arrière de sa tête, couronnée par une entaille qui saignait sans grande intensité.

Dédé était encore pâle et inconscient, bien que ses paupières papillonnaient et qu'il ait refermé la bouche. Le garçon avait besoin de repos...

Mais ils devaient sortir de l'impasse où ils se trouvaient et le faire au plus vite possible. Ils ne pouvaient plus attendre Mavot.

Valjean se leva avec soin puis reprit la marche.

Lorsqu'il s'apprêtait à quitter les arcades pour entrer dans la galerie, une foule en provenance de la rue de Richelieu reflua vers les jardins du Palais-Royal.

" Les Lanciers ! Les Lanciers chargent dans la rue de Richelieu !"

Le peuple, pris entre deux feux comme Valjean lui-même, faisait passer le mot. Ils étaient terrifiés à présent.

" On dresse une barricade dans la rue Rohan !", crièrent d'autres.

Valjean se figea au beau milieu de la galerie puis se força à prêter attention aux mouvements de la foule ; il prêta l'oreille aux cris qu'elle poussait.

" Il faut traverser la place et fuir par la rue du Lycée !

- La gendarmerie charge là-bas !"

Il n'y avait pas d'échappatoire. Pas tant qu'il porterait un enfant inconscient dans les bras et que les façades, bien que faciles à escalader, étaient prises d'assaut par des gens qui lançaient des pierres, des pots de fleurs et même le contenu de leurs pots de chambre sur la troupe.

Valjean fit demi-tour et retourna vers la place. Il longea le mur puis s'arrêta sous les arcades, non loin de l'endroit d'où il avait assisté à la dernière charge.

La cavalerie faisait une pause ; les gendarmes à pied avaient pris la relève. Ils avaient rangé leurs sabres mais avaient fixé leurs baïonnettes aux canons des fusils ; ils étaient parfois féroces avec les traînards, mais restaient toujours aussi expéditifs que les cavaliers l'avaient été.

Il fallait réfléchir vite.

Valjean se laissa tomber le long du mur et plaça Dédé sur ses genoux ; il manoeuvra avec soin la tête du garçon pour la placer de côté. Lorsqu'il eut fini, ses mains étaient maculées de sang.

Le bagnard les fixa avec consternation.

Puis il retira sa casquette et s'essuya les mains sur les cheveux, prenant soin de faire couler quelques gouttes sur son front. Pour compléter l'illusion, Valjean se recroquevilla pour dissimuler sa carrure, plissa les yeux puis renversa sa tête pour la laisser retomber contre le mur comme le ferait un homme épuisé.

C'était tout ce qu'il pouvait faire.

Cela, et prier pour que Mavot ne les ait pas oubliés.

La ruse de Valjean marcha pendant quelque temps. Bien que certains des fugitifs se soient arrêtés pour leur venir en aide, la peur les avait vite éloignés. Le plus gros de la gendarmerie passa auprès d'eux sans leur lancer un deuxième regard.

Jusqu'à ce qu'un brigadier vieillissant qui marchait à l'arrière-garde, s'approche du bagnard, le secoue puis le saisisse par le collet.

" Debout !," hurla le gendarme.

Les quatre hommes de Patron-Minette s'étaient agenouillés devant la fenêtre, poussant des cris de rage.

" Jondrette ! Tu es un con !

- Je ne te le fais pas dire Brujon !," fit la voix calme de Javert.

On voulut se retourner mais le canon du pistolet sur la tempe de l'escarpe empêcha toute velléités de mouvement.

Un deuxième canon se retrouva face à Gueulemer et Javert cracha :

" Pas de mouvement brusque le cave ! Ou tu vas savoir qu'il n'y a pas que les pavés qui volent vite !

- Javert ! Tu es seul, nous sommes quatre !

- Nous aussi !," jeta une autre voix, aussi amusée qu'à son habitude.

Vidocq se plaça au côté de Javert, dans sa main était apparu un joli pistolet d'officier de la Grande Armée.

Et, moqueur, le Mec visa l'un après l'autre les quatre hommes à genoux. Gueulemer, Brujon, Babet, Jondrette.

" Ne même pas me fouiller ! Vous me faites l'effet d'une belle brochette d'imbéciles !

- Le Mec !, siffla Gueulemer. Un jour, je vais…

- Tut tut tut ! Tu t'oublies le gonze ! Romain et Durand ! Ligotez-moi ces quatre joyeux drilles !," ordonna Vidocq.

Durand et le jeune agent de la Sûreté nommé Romain sortirent des poucettes et des cabriolets. Ils s'approchèrent d'un même mouvement vers les quatre hommes à genoux sur le sol, comme en prière devant la fenêtre.

Des cris parvenaient de la rue, des hurlements de colère et des râles de douleur.

On voulut se battre et s'opposer à l'arrestation.

Javert appuya juste le canon de son arme sur le front de Brujon, en plein centre. Le gonze blanchit.

" T'auras pas les couilles, hein le cogne ?

- Je suis justement en train de me poser la même question, Brujon. Tu veux essayer ? Aujourd'hui, tout est permis, il semblerait. Qu'en dis-tu ?"

Brujon dut lire quelque chose dans les yeux de Javert qui l'effraya car il couina :

" Putain ! Bougez plus les gars !"

Et, gentiment, on se laissa menotter.

Puis, les plus jeunes agents de police utilisèrent les cordes abandonnées par Vidocq pour attacher solidement les chevilles de Patron-Minette. Ils ne pouvaient plus s'échapper.

Les quatre hommes regardaient faire avec une haine profonde.

Javert ne connaissait pas le dénommé Jondrette et cependant il avait l'impression nette de l'avoir déjà vu.

Ailleurs… Dans le passé… Toulon ? Montreuil ?

N'y tenant plus, alors que le Mec faisait le point sur la situation avec son agent, l'inspecteur se tourna vers Jondrette et lui demanda :

" On se connaît le gonze ! Pourtant tu ne ressembles pas à un ancien fagot…"

Jondrette eut un sourire de loup. Lui aussi avait reconnu le policier et il savait très bien dans quel contexte les deux hommes s'étaient rencontrés par le passé.

Jondrette était quelqu'un d'intelligent et de retors.

" Non, je ne suis pas un mauvais homme, monsieur l'inspecteur. J'ai même tenu un établissement honnête. Mais ce monde est une chienlit !"

Vidocq commençait à montrer des signes d'impatience devant la porte. Il fallait partir, il y avait du danger dehors et si jamais un de ces jobards avaient la présence d'esprit d'appeler à l'aide, il allait attirer une foule d'insurgés dans la maison. Une foule heureuse de massacrer du cogne et d'en pendre quelques-uns à des lampadaires.

" Un établissement honnête ?, répéta le policier, curieux. Voyez-vous cela ! Et où donc ?

- Montfermeil, inspecteur. Vous cherchiez un certain Jean Valjean, caché sous le nom de M. Madeleine."

On se tut, troublé.

Vidocq attendait avec moins d'impatience maintenant. Et Javert s'en voulut d'avoir tenu à savoir.

Jondrette sourit, horriblement avant de jeter :

" Je m'appelle Thénardier !"

Peut-être l'ancien aubergiste espérait-il un geste de secours de la part de la police, il en fut pour ses frais.

Javert connaissait bien l'histoire de Fantine et de Cosette maintenant. Et de toute façon, l'homme venait de tirer sur la troupe.

On n'ajouta rien et on quitta l'immeuble.

La rue était presque vide maintenant. La troupe avait nettoyé les rues et sur le sol, seuls restaient les blessés.

Et des morts !

Des insurgés les relevaient et les emportaient. Macabre butin ! Ils allaient servir de drapeau sanglant pour attiser la haine !

"VIVE LA CHARTE ! A MORT LA TROUPE ! VIVE LA RÉVOLUTION !"

Javert allait s'élancer dans la direction de leur arrivée pour rejoindre au plus vite le commissariat de Pontoise mais Vidocq le retint par le bras.

Javert allait rétorquer sèchement mais il se tut en voyant le visage de cendre du Mec.

" Merde ! Vidocq ?! Qu'est-ce…

- Je vais...jouer les midinettes… Ces gonzes m'ont…"

Et lentement, comme une poupée de chiffon, de toute sa hauteur imposante, Vidocq s'effondra. Sans les bras de Javert pour le retenir, Vidocq tombait sur le sol.

" Merde ! Je vais trouver un fiacre ! Vidocq ! Je…

- Rue de Richelieu, souffla Vidocq. Il y a un pharmacien… Il…

- Tiens bon le fagot ! J'ai une meilleure idée !"

Javert glissa un bras sous l'épaule de Vidocq pour l'aider à marcher, Durand se plaça de l'autre côté.

Et Romain se plaça devant le convoi.

On se mit en marche !

Dans son malaise, Vidocq laissait tomber sa tête de côté et il entendait les imprécations de Javert qui pestait contre l'inconscience de certains policiers de sa connaissance qui feraient mieux de se charger de la paperasse.

Cela fit rire Vidocq, plus un souffle amusé que son rire habituel.

" Tu vaux quelque chose en fait l'argousin… Je n'aurai jamais cru que tu serais venu pour moi…

- Il est hors de question que quelqu'un d'autre que moi te mette les poucettes le jour où tu retourneras au Pré, Blondel !

- Dans tes rêves le rabouin..."

Dans la rue Saint-Honoré, allant de l'angle de la rue de Richelieu à celui de la rue de Rohan, avait été édifiée une barricade.

Un détachement de gendarmerie se tenait là et recevait son lot de pierres et d'insultes de la part des insurgés.

Des coups de fusil étaient tirés et on criait :

"VIVE LE DUC D'ORLÉANS !"

Cela fit sourire Javert.

Ainsi le roi prévu par Chabouillet et le complot des 221 était enfin entré en lice pour le trône...et il l'obtiendrait par la volonté du peuple.

Louis-Philippe d'Orléans, le cousin de Charles X !

Un joli coup !

Un peloton de lanciers passa au galop dans la rue, dispersant encore une fois la foule mais sans faire usage des armes cette fois-ci…

On s'écarta avec soin et on reprenait la lutte plus loin.

Rue de l'Echelle, rue Saint-Honoré, on avait formé des barricades au moyen de voitures renversées, il y avait même un Omnibus et une voiture de porteur d'eau ! Et des matelas, des barrières, des sommiers… De tout et de n'importe quoi ! L'essentiel était de monter assez haut pour empêcher la charge de la cavalerie !

Les quatre hommes marchaient vite, sans se tourner pour répondre aux insultes, sans perdre de temps. On aidait Vidocq à grimper les débris dispersés dans la rue et l'argousin encourageait le forçat avec des propos rageux murmurés dans ses oreilles.

" Ton arpion ! Lève-le ! Tu es lourd comme un cornant [boeuf] ! Fais un effort ou je te cogne à coup de canard sans plume [nerf de boeuf utilisé pour frapper les bagnards].

- Va...te...faire foutre !"

Il fallait avancer et essayer de revenir place du Palais-Royal.

Deux hommes, des insurgés, la gueule noire de poudre et les yeux brillants de colère, les arrêtèrent lorsqu'il s'agit de passer la barricade de la rue Saint-Honoré.

" On passe pas les cognes ! On veut pas de mouchard ici !"

Le fusil bien visible et le regard dur firent réagir Valjean. Mais le forçat s'exécuta avec une grande lenteur, mettant ainsi à l'épreuve la patience du militaire.

Lorsqu'il eut fini de se relever et d'accommoder le garçon entre ses bras, l'ancien forçat était sûr que le brigadier ne voyait en lui qu'un vieillard à la limite de ses forces qui tentait néanmoins de sauver l'un des siens. Peut-être son petit-fils.

Valjean se laissa diriger à coups de crosse ; quoi que plus que des coups, le gendarme lui envoyait des bourrades violentes mais bien adressées. C'était aisé de se laisser malmener de la sorte en échange de l'escorte fournie par le gendarme, qui leur permit de passer parmi ses collègues déchaînés, sans encombre, ainsi que de se frayer un chemin parmi la foule qui déferlait dans la rue de Richelieu.

Valjean se creusait la tête pour trouver un moyen d'éviter les lanciers qui dévalaient la rue au galop lorsque Mavot lui siffla de l'arrière. L'homme lui dirigeait des signes empressants que Valjean ne parvenait pas à comprendre. C'était comme si l'ouvrier lui faisait signe d'approcher mais ne trouvait pas le moyen de se servir correctement de sa main. Le gendarme comprit avant l'ancien forçat, et le poussa de la crosse vers l'arrière et dans la direction de Mavot.

Valjean se retourna pour remercier l'homme que ce soit d'un regard, mais le vieux gendarme lui avait déjà tourné le dos et exhortait une femme blessée à se lever.

" Dépêche-toi, citoyen parfumeur ! On n'a pas que ça à faire !"

Mavot le devança, longeant la rue de Richelieu et se dirigeant tout droit vers les lanciers.

Valjean ne savait plus que penser et faillit s'arrêter ; il pressa Dédé contre sa poitrine puis tourna les yeux vers la Galerie Montpensier.

Mavot avait prouvé qu'il était brave. Un homme fidèle et honnête doué d'une trop grosse gueule ; juste à cause de cela le bagnard n'était pas convaincu qu'il possédait toutes ses facultés. Il était intelligent, oui. Mais alors, pourquoi agissait-il parfois comme un simple d'esprit ? Le temps pressait et le dernier recours de Valjean était de suivre cet homme étrange...

À cet instant précis, Mavot entreprit de grimper l'escalier qui aboutissait au Passage Potier, puis Valjean n'hésita plus.

C'était l'un des passages privés, étroits et pittoresques, qui reliaient le Palais- Royal et ses jardins aux rues environnantes, mais qui ne restaient ouverts que pendant les horaires accordés avec la mairie.

" Comment se fait-il que cette rue ne soit pas fermée ? Tous les autres passages le sont, dit Valjean en pressant le pas.

- Parce que le propriétaire est un patriote.

- Ah !"

Pour Mavot cela relevait de l'évidence, mais pour Valjean, qui voyait les dégâts causés aux panneaux des quelques boutiques, aux ornements et aux superbes plantes, les raisons du propriétaire semblaient moins claires.

" Dépêche-toi, citoyen", répétait l'ouvrier.

Il s'arrêta pour frapper trois coups rapides sur une porte massive sculptée de motifs représentant une paire de masques, l'un souriant, l'autre triste.

Une servante guillerette se rendit aux appels puis referma la porte derrière eux dès que Valjean eut fini de passer.

Mavot, sans se retourner, gravit les marches par trois.

" Les voici, citoyen Potier, s'écria Mavot.

- L'enfant s'est-il réveillé ?, répondit une voix grave qui retentit dans tout le bâtiment.

- Je ne sais pas."

Valjean hésita un instant devant l'embrasure de la porte puis pencha la tête en direction des voix, à l'expectative. Alors la petite servante profita de sa réticence pour le dépasser et se faufiler entre le chambranle et lui, très peu encombrée d'avoir à lui marcher sur le pied pendant le processus. Avec un sourire qui n'était pas une excuse, elle lui fit signe de la suivre dans une chambre où quelqu'un avait déposé une couverture marron sur le lit pour le protéger de tâches.

Sans mot dire, la femme lui ordonna de placer Dédé sur le lit, puis lui montra la porte. Lorsque Valjean hésita encore, elle fronça les sourcils et pointa un doigt impatient vers la sortie tout en frappant le plancher d'un coup de pied impérieux et sec.

Après, elle lui claqua la porte au nez.

" Je vous prie de ne pas trop lui en vouloir, monsieur. Ninette a un tempérament vif, mais elle s'occupera bien du garçon."

Valjean se tourna vers celui qui, sans doute, était son hôte. C'était un homme grand et décharné qui cherchait à dissimuler ses traits fort anguleux à l'aide d'une coiffure quelque peu bouffante qui finissait par se nouer en catogan.

" Je suis Charles Potier", dit le vieil homme tendant sa main osseuse au bagnard. Il fixait Valjean avec ce qui aurait pu passer pour l'intention de lui fouiller l'âme sans pour autant cesser de s'amuser.

" Ultime Fauchelevent", répondit Valjean en lui montrant ses paumes souillés de sang, mais sans broncher pour autant.

L'homme pencha alors la tête sur le côté pour accroître l'attention toute particulière qu'il portait au galérien. Son attitude, plus que de mettre Valjean mal à l'aise, l'impatienta.

" Je vous disais, Monsieur Fauchelevent, que Ninette est remarquable. Elle n'a pas prononcé un seul mot de sa vie mais, si je puis me permettre d'exclure Mavot, elle s'est fait comprendre par tous ceux qui l'ont connue. C'est une compétence étonnante, vous ne trouvez pas ?

- Sans doute, monsieur.

- Mavot me dit que vous êtes son employeur... "Le directeur d'une usine qui va remplir sa caisse grâce à moi", il m'a dit littéralement. Sacré Mavot... La modestie n'est pas son fort. Mais ce défaut reste particulièrement compréhensible en ce qui me concerne. Puis-je vous offrir une boisson ?

- De l'eau, si cela ne vous dérange pas trop, Monsieur Potier."

Valjean suivit son hôte jusqu'au séjour. C'était une pièce grande et bigarrée au point d'en être extravagante. Au milieu de meubles légers de facture exquise et de tapisseries de grand prix, Potier exposait grand nombre de chapeaux, de perruques et d'armes qui ne pouvaient guère avoir moins de cent ans.

Les murs étaient revêtus de cadres dorés qui ne contenaient pas de toiles, mais de simples affiches. Le bagnard s'approcha, l'air aussi pensif qu'à son habitude, de l'affiche la plus voyante.

Il s'agissait d'une image représentant Potier déguisé en valet d'un temps révolu que Valjean n'aurait pas su préciser. Autour du dessin et en grands caractères aux couleurs vives, l'on pouvait lire :

"Théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Tous les soirs.

Potier.

Jocrisse Paria et Les Petites Danaïdes

Tragédies Burlesques"

Valjean se retourna vers le vieillard.

" Je vois que vous réalisez à présent qui je suis, dit Potier avec un rire plaisant .

- Ah !", répondit Valjean sans vouloir s'engager davantage.

Non, l'ancien forçat n'avait pas la moindre idée de qui pouvait être ce Potier, mais il commençait à se rendre compte qu'il était, ou avait été, un acteur célèbre. Cependant, son statut n'avait point impressionné les pratiques du bagne, la seule source d'informations dont Valjean avait bénéficié pendant de nombreuses années. Du moins, ceux qui l'avaient connu n'en avaient pas été émus au point de mentionner son nom...

" Prenez un siège, mon ami. Et attendons ensemble que la situation se calme. Notre bon Mavot nous tiendra informés, j'en suis sûr", dit Potier en traversant la salle pour présenter un verre au bagnard.

Même pour quelqu'un d'aussi peu versé que Valjean, il était impossible de ne pas remarquer l'élégance et la grâce dans les gestes de Potier, qui pourtant ne perdaient pas de leur naturel et qui suffisaient, pour ainsi dire, à remplir toute la pièce de sa seule présence.

" Ils chargent encore ! Les lanciers sont de retour et je reste coincé ici à les regarder parce que le citoyen Jean est trop niais pour savoir se cacher, s'écria Mavot dès la fenêtre, apparemment incapable d'arrêter les soubresauts de son épaule gauche.

- Il fait cela lorsqu'il se sent frustré. Vous pouvez savoir à quel point il est agacé par la simple méthode de compter les fois qu'il succombe à sa manie. Mais vous ne parviendrez pas à lire la moindre expression sur son visage, dit Potier quelque peu chagriné.

- Oui, Mavot est étonnant. Il est plutôt... difficile à cerner, en outre", rétorqua Valjean alors qu'il se retenait de courir vers la fenêtre.

Potier rit de bon cœur. C'était comme si cela lui semblait tout à fait naturel et ordinaire qu'un bataillon de lanciers charge au galop sous sa fenêtre.

" En fait, c'est la raison qui m'a poussé à prendre Mavot sous mon aile pendant plus d'un an. Voyez-vous, avant que je ne me mette en tête de perfectionner notre art, un paillasse restait toujours un paillasse et un arlequin ne pouvait être autre chose qu'un arlequin. Toujours les mêmes, toujours pareils. J'ai décidé de leur insuffler de l'âme.

- Ah !, répondit encore Valjean, plus attentif aux bruits en provenance de la rue qu'au sujet favori de Charles Potier : Potier lui-même.

- Cela ne peut se faire qu'en étudiant les personnes, fit l'artiste, un peu grandiloquent. On ne peut pas imiter les individus sans les connaître d'abord... J'ai étudié beaucoup de gens dans ma vie, mais je n'avais jamais rencontré quelqu'un de semblable à Mavot. C'est comme si les émotions se trouvaient embrouillées chez lui et qu'il ne parviendrait pas à les exprimer correctement. Quand nous nous sommes rencontrés, je préparais un personnage qui..."

Dédé se plaignit dans la pièce attenante et Valjean cessa de prêter attention à ce que Potier débitait.

" Non, pas avec la grosse aiguille", s'écriait le garçon. Puis, "Aïe !, aïe ! " , le tout agrémenté d'un hurlement disgracieux.

Valjean se crispa, prêt à quitter son siège.

" Et vous, qu'en est-il de vous ?, lui lança soudain Potier.

- Plaît-t-il ?

- Vous êtes un homme hermétique, mon ami. Au premier abord, vous semblez être un militaire à la retraite, mais quelque chose en vous me fait penser à un paysan. Il n'y a pas comme les travaux de force et le plein air pour tailler des muscles comme les vôtres. Cependant, votre expression est soignée lorsque vous daignez parler, et vous avez appris à cacher votre accent avec maîtrise ; vous savez lire et ne manquez pas d'intelligence... Vous pourriez passer pour un bourgeois arrivé de province.

- J'étais jardinier, monsieur Potier. Mais en fait, j'ai pris ma retraite en début d'année.

- Non. Vous êtes autre chose. Quelque chose... Il y a quelque chose de noble chez vous, Fauchelevent, même si vous marchez comme un bagnard. Comme un tire-à-gauche, pour être plus précis.

- Un tire-à-gauche ?", demanda Valjean avec innocence implacable.

La conversation dérivait vers des terrains dangereux et l'ancien bagnard commençait à suffoquer en présence de cet homme qui avait l'air d'une méchante caricature de Javert.

" Ce sont les forçats qui portent la chaîne fixée à leur cheville gauche. Ils sont repérés comme étant faibles ou dociles à leur arrivée au bagne, puis enchaînés à un camarade plus violent ou dominant, le tire-à-droit, pour former un couple qui sera indissoluble des années durant. Laissez-moi vous dire que subir la tyrannie du compagnon de chaîne devient une punition plus lourde à porter que le bagne lui-même... Imaginez le genre de dépravations auxquelles sont soumis ces hommes livrés à la sauvagerie et à eux-mêmes !

- Je peux l'imaginer", affirma Valjean avec aplomb.

Il pouvait faire davantage que de l'imaginer : il s'en souvenait encore.

Oui, en effet, il avait pleuré sur le chemin du bagne ; il avait commis l'imprudence d'avouer qu'il était voleur, mais un voleur si maladroit avec cela, qu'il n'avait même pas eu l'occasion de récidiver. Cela ne lui avait pas valu l'estime de ses compagnons d'infortune.

On l'accoupla à un énergumène qui avait exigé une fellation en gage de soumission dès le premier soir tombé.

Le faire désister de ses prétentions dès ce soir et à tout jamais avait coûté à Valjean, lui qui de toute son existence n'était pas parvenu à devenir un adepte des joutes verbales, force coups de gueule et aussi de poings.

La chose se serait finie en bastonnade si son "chevalier de la guirlande" n'avait pas eu en horreur que les argousins se mêlent de ses affaires de ménage.

Cette fois-ci Valjean parvint à échapper aux punitions des garde-chiourmes; mais il y en eut d'autres... En fait, Valjean n'avait rien perdu pour attendre.

Puis un beau jour, à sa sortie du cachot, l'on commença à l'appeler Le Cric, et l'on commença à le craindre. Il fallait dire que Valjean avait agi en sauvage pour mériter son châtiment…. Ce jour marqua la fin de la tyrannie de son chevalier de la guirlande.

" Vous pouvez l'imaginer ? Permettez-moi d'en douter... Mais revenons à vous...

- Il n'y a pas de mystère, Monsieur Potier. Je suis né paysan ; c'est l'abbé de ma paroisse qui m'a appris à lire. J'ai travaillé ici et là, et je mentirai si je vous disais que la fortune ne m'a pas souri... Mais lorsque les varices rendirent le travail difficile, mon frère parvint à me faire engager comme jardinier dans un couvent ; c'est ainsi que je suis arrivé à la capitale. Puis quelques années plus tard, j'ai pris ma retraite."

Des demi-mensonges et des demie-vérités. La présence de Mavot interdisait à Valjean la possibilité de commettre la moindre bévue.

" Et maintenant vous fabriquez des parfums, riposta Potier visiblement déçu.

- Non, c'est Mavot qui crée les parfums. Je n'ai fait que mettre mes économies au service de quelques idées.

- Incroyable ! Vous racontez une histoire mais votre corps reste aussi muet que la douce Ninette. Vous êtes absolument... déroutant. De quoi avez-vous si peur ? Pourquoi ne pas...

- Citoyen Jean ! La barricade va tomber ! Nous devons partir maintenant, cria Mavot dès la fenêtre.

- Quelle barricade ?, lança Potier, surpris.

- Celle de la rue Rohan. Les lanciers attaquent de front ; la Garde les a pris à la renverse."

Valjean bondit et se rua dans la pièce où Dédé sanglotait toujours. Le garçon était assis sur le lit et tâtait d'un doigt apeuré le gros bandage qui entourait sa tête ; dès qu'il vit le bagnard, ses pleurs se transformèrent en un gémissement pitoyable. Il tendit les bras vers Valjean comme le ferait tout nourrisson qui serait rendu à sa mère.

" Vous pouvez le laisser se reposer ici, si vous le souhaitez. Ninette va s'occuper de lui, dit Potier depuis la porte.

" Je vous remercie, Monsieur Potier, mais je crains que nous n'ayons déjà trop malmené votre hospitalité. En plus, sa mère m'écorcherait."

Potier éclata de rire.

" Je ne connais pas la raison qui me fait croire une telle chose, mais je suis sûr que vous dites vrai. Retournez me rendre visite, Fauchelevent, je dois encore percer le mystère que vous cachez !"

Mais Valjean s'empressait déjà de dévaler les escaliers et, sans se retourner, il lança ses remerciements, polis du reste, au comédien. Non, il n'y retournerait certainement pas. Pas s'il y avait un moyen sur terre de l'en empêcher...

Arrivés dans la rue, Mavot le guidait une fois de plus. Il était difficile de suivre son rythme rapide et irrégulier alors qu'il avait le garçon pendu à son cou, mais le bagnard serra les dents.

Et soudainement, tout s'éclaira ! Le forçat n'errait plus sans savoir, en suivant Mavot. Valjean savait exactement où se réfugier en attendant que la tempête se calme.

"Attendez Mavot ! J'ai une idée ! Suivez-moi !"

Sceptique mais silencieux, l'ouvrier revint vers Valjean.

Et ils reprirent la route en sens inverse.

En direction de la place du Palais-Royal.

Mavot ne dit rien, acceptant sans comprendre, de suivre son patron.

Une barricade à passer et les policiers auraient atteint un endroit calme pour se reprendre.

Deux sentinelles les empêchaient de passer, la voix mauvaise, mais ils auraient pu faire pire ! Ils auraient pu tirer à vue sur les uniformes.

Seulement l'inspecteur de police en avait assez de toutes ces discussions.

Javert frémit et claqua rageusement :

" Je m'en fous de votre bastringue [bal populaire] les révoltés, mais une chose est sûre si vous nous empêchez de passer vos pénates, vous aurez nos quatre uniformes sur la conscience !"

On allait se moquer à cette assertion jetée sans sourire mais le rire s'éteignit lorsque Javert ajouta simplement :

" Et nous ne partirons pas sans quelques dommages collatéraux."

De sa main gauche, l'inspecteur exhiba un pistolet coup-de-poing. Prêt à tout.

Les deux hommes ne savaient pas comment agir.

Et Vidocq parla, la voix moqueuse mais fragile :

" Paix inspecteur ! Ces fiers révolutionnaires n'ont que faire de quatre cognes quand ils ont tout un joli lot de grognards à maquiller ! N'est-ce-pas les gonzes ?

- La consigne est…, bafouilla l'un d'eux.

- De ne laisser passer personne, admit Vidocq, avec bonhomie. Mais je suis blessé. La consigne est-elle de tuer les blessés ? Ou les policiers ?"

On se regarda, incertain, avant de continuer à bredouiller :

" Ben, non, mais il faut pas de mouchard et…

- Nous ne sommes pas des mouchards !, s'écria abruptement Javert. Je suis inspecteur au poste du Châtelet et voici mon collègue, Blondel ! Il s'est pris

un coup de surin dans le bras. Il doit être mené à l'hôpital ! Maintenant !"

C'était un jeu de pouvoir.

Javert se dressa et imposant, joua de sa taille.

C'était un jeu de regard.

Les yeux de glace se firent encore plus froids.

Et cela paya.

Les deux hommes s'écartèrent, penauds et murmurèrent :

" On veut pas d'ennuis, monsieur. On va vous laisser passer.

- Vous allez où ?, s'enquit quand même l'un d'eux.

- Poste du Châtelet !"

Et la voix de l'argousin claqua comme un coup de fouet.

On les laissa passer et chacun dans la barricade regarda, étonné, ces quatre uniformes bleus traverser leur rang, le menton dressé et le visage sombre. Deux d'entre eux soutenaient un troisième, blessé et vacillant…

Lorsqu'enfin, les policiers accédèrent à l'arrière de la barricade et à la sécurité, Vidocq lâcha dans l'oreille de Javert :

" D'accord, tu n'avais pas peur de moi à Toulon !

- Je n'ai jamais eu peur d'un forçat !, jeta hargneusement Javert. Mais j'ai peur pour mes collègues !

- Tu as le tracque pour moi le cogne ?

- Pour TOUS mes collègues ! Même ce con de Ruellan ne mérite pas de finir massacré pour des idées.

- Un si beau cave ce Javert ! Tu me fends le coeur !"

Javert pesta pour le principe mais Vidocq laissa peser plus de poids sur les bras des policiers. Cela affola l'inspecteur.

" Tu tiens le coup le Mec ! Nous sommes dans la rue de Richelieu ! Il faut marcher encore un peu.

- Javert, mon pharmacopole [pharmacien] est au 43. Où m'emmènes-tu crever ?

- Tu vas voir ! Tu vas apprécier le Mec !

- Si j'étais en état...

- Courage ! Nous y serons bientôt !"

Ce n'était pas un mensonge. Mais il fallut marcher encore et Vidocq allait se rebeller contre Javert lorsqu'il s'aperçut qu'ils étaient revenus sur la Place du Palais-Royal.

" Mais tu es con, ma parole, souffla la voix brisée de Vidocq.

- Que dis-tu d'une tasse de tisane à la violette ?"

Le Mec comprit et l'ombre de son sourire réapparut.

Devant eux se profilait la place du Palais-Royal, jonchée de débris, avec quelques blessés qu'on venait aider.

La troupe avait disparu, chassant les insurgés dans les rues aux alentours.

Enfin, l'objectif de cette marche forcée apparut et l'inspecteur poussa un long soupir de soulagement.

Javert trouva une force herculéenne pour faire les derniers mètres, soutenant avec Durand la masse que représentait Vidocq.

Puis d'un poing rageur, le policier tambourina à la porte d'un magnifique hôtel particulier, hurlant :

" POLICE ! Maurice ! Ouvre ! Nous avons un blessé !"

Une voix, apeurée, retentit derrière la porte :

" Qui va là ?

- JAVERT !, répéta durement l'inspecteur. Ouvre !"

Un conciliabule avait lieu derrière la porte. Deux hommes parlaient et cela s'envenimait.

On reconnut la voix de Legrand discuter âprement avec le frotteur.

Javert allait cogner à nouveau sur la porte mais Vidocq le retint. Il se pencha de son mieux et sa voix était assez forte pour être perçue par les habitants de la maison.

" Legrand ! Faut-il vous rappeler l'empoisonnement de la marquise ?

- M. Vidocq ? J'ouvre, j'ouvre ! Un peu de patience !"

Et la porte s'ouvrit.

Jean Valjean faisait son possible pour avancer vite, il était talonné de près par Mavot.

Le bruit de la bataille s'éloignait à mesure qu'ils prenaient la direction opposée aux combats.

Étrangement, en se rapprochant du Palais-Royal, les rues étaient vides. Elles avaient été libérées par la troupe, au prix de nombreux blessés.

Valjean expliqua son objectif à Mavot et ce dernier se chargea de trouver le meilleur chemin. Même s'il ne comprenait pas quelle folie prenait son patron.

Le parcours serait plus long, mais, d'après Mavot, les rues environnantes seraient dégagées pour l'heure. Enfin une issue apparut et les deux hommes se retrouvèrent dans ce nid de frelons qu'étaient devenus le Palais-Royal et ses alentours.

La troupe était heureusement absente de la place, trop occupées à détruire les barricades et fusiller les insurgés pris les armes à la main.

Rapidement, les deux hommes traversèrent la place.

Ils arrivèrent devant un hôtel particulier, richement décoré, qui, bizarrement, avait ouvert ses portes à un groupe en uniforme transportant un homme blessé.

Valjean s'arrêta net.

La porte de l'hôtel Bassemcourt s'ouvrit, laissant juste apercevoir le visage inquiet d'un vieil homme doté d'une barbe grisonnante et de sourcils broussailleux du plus bel effet.

L'homme à tout faire de la marquise de Bassemcourt était estomaqué d'apercevoir devant la porte de l'hôtel le jardinier Verjat accompagné de plusieurs policiers.

Le frotteur, Maurice Delacour, se chargeait de son office depuis des temps immémoriaux, il était déjà là sous feu monsieur le marquis.

Et là, le vieil homme vivait sous le souvenir terrible des jours sombres de la Terreur. Difficile de différencier les amis des ennemis !

Maurice examina les quatre policiers avec soin, dont le chef de la Sûreté en personne, blessé et livide avant de se reculer, vaincu.

Javert fit entrer Durand et Vidocq. Romain tenait la porte grande ouverte, forçant le frotteur à laisser le passage à toute une troupe.

Avant d'entrer, l'inspecteur jeta un dernier regard sur la rue et s'arrêta net.

Devant lui, à quelques mètres, se tenait Jean Valjean. Le front rougi de sang, il portait dans ses bras un Dédé plus mort que vif et Mavot attendait, sans afficher plus de surprise que cela, que le groupe avance.

" Que diable…"

Mais Javert ne put finir sa phrase. Le frotteur, épouvanté, vint le chercher pour le faire entrer dans la maison, loin des regards de la foule révoltée.

Ni une ni deux, l'inspecteur ordonna d'un geste nerveux à Valjean et à son équipe de le suivre à l'intérieur de la maison.

La pénombre fut la bienvenue après la chaleur de la rue et le maître d'hôtel, aussi inquiet et alarmé que son employé regarda avec effroi les uniformes et le sang.

" Monsieur Verj…, commença Legrand, se reprenant ensuite, monsieur Javert ! Que se passe-t-il ?

- Des blessés !"

Legrand aperçut ensuite M. Fauchelevent avec Dédé dans ses bras et s'exclama, horrifié :

" Mais il y a aussi un enfant ?!"

Javert ne répondit pas, il aida Durand à amener Vidocq jusqu'à la cuisine de la riche maison. Et sur la première chaise accessible on fit s'asseoir le chef de la Sûreté. Vidocq avait fermé les yeux et respirait durement.

Louison et Marinette apportèrent de l'eau fraîche pour apaiser la soif de tout le monde. Les deux filles de cuisine étaient blêmes de peur.

Tandis qu'Honorine, la brave cuisinière de la marquise s'approcha de Dédé pour l'examiner, inquiète.

Valjean sursauta : il ne l'avait pas vue arriver, distrait comme il l'était par le sang qui souillait l'uniforme de Javert... Le forçat était occupé à souhaiter qu'il ne lui appartenait pas. Il l'observa bouger avec aise, fatigué, mais Valjean connaissait les cernes que la douleur laissaient sous les yeux de son amant, et elles n'étaient point présentes. Il prit une grande bouffée d'air...

" Il a reçu des soins, dit le galérien à la femme qui fouinait parmi les bandages avec délicatesse.

- Je vois cela. Un chirurgien ?

- Une servante habile, madame. Par contre, je ne crois pas qu'on lui ait donné de quoi soulager la douleur.

- Pas étonnant ! Les blessures à la tête, vous savez… Mais quelle idée de laisser jouer un gamin dans les rues en pleine révolte !"

Valjean haussa les épaules. Il aurait parié que la cuisinière n'avait pas eu d'enfants, ou du moins, pas d'enfants mâles. Au cas contraire, elle saurait qu'un garçon de cet âge se croit déjà un homme et, qui plus est, forcé de le prouver. Puis qu'ils devenaient trop difficiles à surveiller…

Elle n'avait dû connaître que des petits enfants favorisés par la naissance et bien protégés derrière les hauts murs de leur hôtel particulier.

" Y a-t-il un endroit où le petit puisse se reposer ?

- Dans la cabane. Il y fait plus frais que dans la maison et madame ne dira rien."

Javert tourna la tête pour examiner Valjean avec la femme. Machinalement, il cherchait des blessures, n'osant pas espérer que Valjean était indemne.

Il fallut la main du maître d'hôtel sur son bras pour le ramener au présent et à Vidocq.

" Inspecteur ! Vous ne pouvez pas rester ici ! Les insurgés sont venus déjà ce matin ! Ils ont réquisitionné les chevaux ! Madame en est malade !

- Les chevaux ?, répéta Javert, surpris.

- Oui, monsieur, fit Honorine, avec chaleur. Jacques a voulu s'interposer. Mon Dieu. Il…"

Honorine se mit à larmoyer.

Javert, inquiet tout à coup, pour le cocher, s'enquit :

" Que s'est-il passé ?

- Masson… Je regrette de l'avoir traité ainsi, monsieur, souffla Legrand en se tordant les mains. Il a voulu empêcher le vol des chevaux de madame et il a été battu.

- Des dégâts ?

- On ne sait pas, monsieur, répondit Honorine. Nous n'avons pas pu voir le médecin."

Javert acquiesça puis M. Legrand donna quelques ordres simples.

Le dénommé Mavot allait emmener le gamin déjà soigné dans la cabane, où il serait au frais. Ensuite, il ne valait pas mieux faire attendre M. Vidocq.

" Il faut le déshabiller, ! s'écria le maître d'hôtel, en retroussant ses manches. Je ne peux pas l'ausculter ainsi vêtu ! Aidez-moi à le dévêtir !"

Cela aurait fait rire le Mec s'il avait vu l'argousin en train de le déshabiller avec tant de délicatesse.

Lui qui avait pour habitude de découper au couteau les chemises des forçats lors des bastonnades.

Bien évidemment, les femmes furent chassées de la cuisine. Honorine fila dans la chambre de madame la marquise l'informer des tragiques événements.

Vidocq était une force de la nature. Construit en Hercule, il portait encore un dos musclé de portefaix et des épaules larges. Et comme Valjean, un fin réseau de cicatrices émaillait son dos et ses épaules.

Un forçat ! Vidocq était un forçat, un ancien voleur et un ancien escroc, devenu le chef de la police ! Le monde tournait étrangement parfois.

Les hommes pouvaient changer et Vidocq en était la preuve vivante.

Le maître d'hôtel n'était pas médecin ni pharmacien mais il avait des connaissances dans les soins à apporter aux blessures.

M. Legrand avait l'habitude d'éviter des dépenses inconsidérées et faire venir un médecin pour le personnel en était une.

Mais M. Legrand ne connaissait pas le chef de la Sûreté, sauf de nom, comme tout Paris ! Il réagit donc violemment en voyant les cicatrices indubitables de la honte sur le corps de Vidocq.

" Mais qu'est-ce donc que toutes ces cicatrices ? Des coups de fouet ?"

Javert était agacé, Valjean regarda le bout de ses chaussures, gêné.

" Oui, répondit durement l'argousin. Je pourrais même vous en montrer quelques-unes qui sont de ma propre main ! Au trot Legrand si vous voulez qu'on décarre d'ici avant la nuit !"

Le maître d'hôtel le voulait bien, il cessa donc de s'extasier sur les cicatrices pour chercher les blessures récentes.

Et il les trouva :

" Dieu ! Il a pris un coup de couteau dans le bras !"

Cette fois, Javert allait s'énerver mais Valjean le calma en posant sa main sur le bras du policier :

" Legrand ! Connaissez-vous quelque chose aux blessures ?

- Par couteau, non. Mais je connais quelqu'un qui en a plus l'habitude."

Legrand disparut de la cuisine, laissant les policiers entre eux avec le chef de la Sûreté.

Durand s'approcha de Fauchelevent et s'inquiéta pour lui :

" Mais que faites-vous ici, M. Fauchelevent ? Vous devriez être à l'usine ? Et ma femme ? Ma mère ?

- Tout le monde allait bien ce matin, le rassura Valjean. Mais Dédé est parti avec les insurgés.

- Quel jobard !," grogna Javert.

Et Legrand revint, accompagné de Delacour, toujours aussi pâle de peur.

" Lui ! Maurice a l'habitude des blessures graves ! Il a fait Jemmapes !

- Oui, heu. Enfin, j'étais jeune, se défendit le vieil homme.

- Et bien, il va falloir vous rappeler," le menaça Javert.

Maurice se pencha et examina la plaie du Mec qui avait cessé de saigner mais restait poisseuse.

" Une belle estafilade ! Mais j'ai ce qu'il faut. Comment a-t-il tenu le choc ?"

Maurice était impressionné.

" Seul un homme comme lui aurait pu tenir si longtemps avec une telle plaie sans s'effondrer !," sourit tristement le jeune agent de la Sûreté, Romain.

Javert ne répondit pas, il serrait les dents. Gueulemer ?! S'il pouvait l'avoir sous sa dextre, il lui aurait fait passer l'envie de jouer des couteaux dans le corps des cognes ! Même ceux des anciens fagots.

" Et sa tête ?! Soutenez-la, inspecteur ! Je n'aime pas ça !"

Puis, sur une impulsion, le vieil employé disparut, à la recherche de plus d'instruments, certainement.

Lesquels ? Là était la question. Il n'était qu'un frotteur après tout.

Durand et le jeune agent de la Sûreté, Romain, se tenaient de chaque côté de Vidocq, prêts à l'empêcher de tomber si le Mec glissait sur le côté.

Valjean avait aidé Mavot à transporter Dédé dans la cabane où l'enfant avait été étendu sur le lit.

Le vieux jardinier fut attristé en voyant l'état de son jardin, on avait marché sur les plate-bandes de fleurs, les bulbes étaient piétinés, la serre avait été détruite par des jets de pierre.

Les insurgés s'en étaient donnés à coeur joie dans ce si beau jardin représentant tellement un monde qu'ils haïssaient tant.

Puis les deux hommes se regardaient sans trop savoir quoi faire lorsqu'une femme apparut dans l'encadrement de la porte.

Mme Vervins, accompagnée de Claudine et Jeanne, venaient d'arriver.

" Honorine vient de nous parler de blessés ! Vous êtes blessé M. Fauchelevent ?"

Même dans la tourmente, la femme de chambre de la marquise gardait la tête froide.

" Je ne suis pas blessé, répondit Valjean. Mais il y a un enfant blessé et le chef de la Sûreté est aussi touché."

Là, tout de même, la bonne blanchit à cette mention du chef de la Sûreté dans l'hôtel particulier d'une famille aristocratique alors que la Révolution faisait rage.

" Dieu ! Il faudrait partir, monsieur Fauchelevent ! Si jamais…

- Nous ne voulons pas nous attarder ! Juste se remettre et soigner M. Vidocq. Il est inconscient.

- Bien, bien. Nous allons veiller l'enfant."

Les femmes s'installèrent autour de Dédé et Claudine, apercevant Mavot, lui fit un adorable sourire...qui laissa totalement froid l'ouvrier parfumeur.

Puis Valjean, ayant laissé l'enfant entre les mains expertes des femmes, retourna auprès de Javert et de Vidocq, suivi par Mavot.

Avant de partir, il se retourna et eut un regard stupéfié par ce qu'il vit.

Mme Vervins, perdant enfin son aspect empesé, s'occupait de faire boire de l'eau à Dédé, supportant avec une patience maternelle les hauts-le-coeur qui secouaient le garçon entre deux gorgées.

Une malheureuse femme que la vie avait empêchée d'être mère...

Et on vit Mavot voltiger d'un blessé à l'autre, ne sachant pas trop quoi faire de ses dix doigts. Le regarder était comme contempler la roue d'une charrette qui tournerait dans le vide, en n'importe quel sens, tout à fait incapable de remplir la fonction pour laquelle elle avait été conçue. Il allait dans la cabane, revenait dans la cuisine, repartait dans la cabane, revenait encore dans la cuisine...

" Mavot, buvez un peu. Ensuite, j'aurai besoin que vous vous occupiez du garçon. Pouvez-vous le faire ?", dit Valjean.

Il n'y eut pas de réponse, pas même un signe de tête, mais l'ouvrier parfumeur se dépêcha de vider son verre d'eau. S'il n'avait pas connu Mavot, le forçat aurait pensé qu'il se sentait soulagé.

Mavot quitta précipitamment la cuisine pour aller, enfin, se rendre utile dans la cabane. D'ailleurs, Mavot se retrouva près de Dédé, à le regarder respirer, sans montrer plus d'intérêt ou d'inquiétude que cela.

Enfin, Valjean souffla un peu et alla retrouver Javert.

Mais l'ancien forçat avait d'autres choses en tête lorsqu'il se rendit aux côtés de Javert pour lui prêter main forte. Il se plaça derrière Vidocq puis entoura de ses bras la large poitrine du chef de la Sûreté pour le maintenir à la verticale. Un instant plus tard, il adressait un regard discret à Javert pour le pousser à congédier ses hommes. Javert pouvait très bien s'occuper lui même de la tête de Vidocq…

" Durand ! Va chercher de l'eau fraîche ! Emmène le môme de la Sûreté. Il est hors de question de vider les réserves d'eau de madame la marquise et de s'en aller sans y remédier."

Durand acquiesça et entraîna le jeune Romain. Le maître d'hôtel, content de cette idée et soulagé de savoir que les visiteurs importuns avaient prévu de partir à un moment donné, abandonna la cuisine pour les entraîner dans le jardin. A la recherche de brocs et de seaux, sans nul doute.

Javert et Valjean étaient seuls, en compagnie d'un Vidocq bien incapable de se rendre compte de quoi que ce soit.

L'heure de parler était venue. Javert attendait le plus calmement possible les explications de Valjean.

" Tu es blessé ? Tout ce sang !, souffla Valjean dès qu'il fut sûr que Delacour était toujours absent.

- C'est ça Jean, grogna Javert. Pose-moi des questions sur ma vêture ! Éloignons-nous du sujet pour parler de choses insignifiantes ! Ce n'est pas mon sang !

- C'était tout ce que je voulais savoir, Fraco ! Et je ne vois pas où tu veux en venir, répondit Valjean, la mâchoire serrée.

- Où je veux en venir ?! Où je veux…"

Javert respira, profondément, pour ne pas hurler de colère dans la cuisine.

" Peux-tu me dire ce que tu fais en pleine révolution ?," réussit à demander Javert, d'une voix paisible.

Mais ses yeux gris se couvraient d'éclairs de mauvais augure.

" Ah ! Ça ! Dédé a réussi à s'échapper. Maintenant je vois pourquoi les autres enfants l'appellent "Garnement". C'est lui le révolutionnaire, pas moi... Mais, bon... Je n'avais pas d'autre choix que de le suivre."

Javert encaissa ces informations, avant de reprendre de plus belle :

" Une nuit dans mes cachots de Pontoise lui remettrait les idées en place ! Quand ce sera terminé, je me chargerai de son cas ! Et Mavot ? Il est quoi dans cette affaire ? Ton guide ?

- Tout à fait ! Nous étions coincés dans les jardins du Palais-Royal et il a réussi à nous en sortir vivants. En fait, c'est Mavot qui a empêché le garçon de mourir.

- Alors, c'est un type bien ! Que vous ayez réussi à survivre à la place du Palais-Royal relève de l'exploit !

- Puis j'ai pensé à la marquise...et nous sommes revenus nous réfugier ici. Comme vous, sourit Valjean.

- Nous ne sommes pas encore sortis de l'auberge ! Tu es encore en danger. Tu…"

Les mains de l'inspecteur tremblaient en soutenant la tête de Vidocq. Ce dernier murmurait des mots incompréhensibles et semblait prêt à sortir de son évanouissement.

" Mais toi… Je te croyais à Pontoise. Que fais-tu de ce côté de la Seine ?

- Je suis venu sauver celui-ci !, répondit Javert en indiquant du menton Vidocq. Figure-toi qu'il m'a appelé à l'aide."

Il n'en revenait toujours pas d'ailleurs. Le Mec s'abaissant à demander de l'aide à un argousin !

" Et nous sommes arrivés à temps pour le sauver de Patron-Minette. Ils n'ont eu le temps que de le couper au surin et de lui cogner la tête à coups de taloche.

- Grave ?

- La tête de Vidocq est son outil de travail ! Espérons qu'il s'en sorte sans souci."

L'atmosphère se réchauffait et les deux hommes se regardèrent, apaisés.

" Il a reçu des éclats de maçonnerie aussi, ajouta Javert, mais Dieu merci ! Pas de cariatide !"

Valjean sourit. Il ne se souvenait même plus de son histoire avec les Atlantes de la mairie de Toulon. Il n'y avait que Javert pour lui rappeler des détails aussi insignifiants... ou pour en faire d'eux une si grande affaire.

" Je parie que Vidocq aurait laissé les cariatides s'écraser par terre. Il a toujours été un homme intelligent.

- De toute façon, asséna sèchement le garde-chiourme, Vidocq a toujours évité la Grande Fatigue. Contrairement à un certain Jean-le-Cric."

Prudemment, Javert regarda Valjean. Ils ne parlaient pas de Toulon, ou si peu, ou par hasard. Là, c'était volontairement que Javert insistait.

" Mais le Cric était un homme bien trop honorable pour laisser un être vivant, quelqu'il soit, périr écrasé sous une statue."

Sous-entendu...Vidocq l'était moins...mais Javert préféra se taire et attendre la réaction de Jean Valjean.

Il en fut fort déçu. Les oreilles de son amant prirent une légère teinte cramoisie, mais en dehors de cela, il ne sembla que très intéressé à vérifier s'il y avait du plâtre encastré dans le crâne du chef de la Sûreté.

" Et maintenant ? Je retourne à l'atelier dès que possible... Mais toi ?

- Pontoise !, répondit aussitôt Javert. J'y ai laissé Rivette de surveillance mais ils doivent s'attendre à mon retour."

Le sujet du bagne n'avait pas été plus relevé que cela. L'ancien garde en fut soulagé.

Peut-être que ce passé pouvait être oublié. Javert aurait donné n'importe quoi pour être sûr que Valjean lui avait pardonné.

N'importe quoi !

" Je serai plus rassuré de te savoir rue de Sully," souffla Javert.

Valjean répondit par un regard triste. Résigné. Il n'était pas difficile de comprendre que le bagnard avait perdu toute confiance en la capacité de Javert à rester en sécurité. Ou en sa volonté de le faire.

On entendait le frotteur s'entretenir avec quelqu'un et on reconnut la voix du marquis, manifestement il cherchait quelque chose. Bientôt il allait réapparaître et il allait falloir revenir à un silence prudent.

" Et Pontoise n'est pas éloigné de la Sûreté ! Il faudra ramener cet animal à son logis."

Javert regardait Vidocq, sans remarquer les yeux de Valjean posés sur lui avec tellement d'insistance.

" Bien ! Messieurs !, fit le marquis, soulagé, en les voyant tous deux saufs. Honorine est venue nous dire que vous étiez tous blessés et en sang !

- Pas tous, monsieur, sourit Valjean. Juste le chef de la Sûreté et mon petit-fils.

- Mon Dieu ! M. Vidocq a besoin d'un médecin ?

- Je ne pense pas, répondit Maurice Delacour en arrivant. Mais j'ai enfin ce qu'il faut !"

Le frotteur posa un pot de miel sur la table de la cuisine. Et tout le monde le regarda sans comprendre.

" J'ai pas mieux que cela pour soigner les plaies qui saignent. Mais croyez-moi ! M. de Chambaud était content de l'utiliser et cela valait son poids en or !"

Monsieur Jean-Joseph Menuret dit Menuret de Chambaud, avait été un célèbre médecin parisien durant la Révolution. Il n'avait pas hésité à accompagner les armées sur les champs de bataille de 1792 et soigner les blessés sans distinction de grade.

Un grand homme, un grand médecin, un grand royaliste…, il avait émigré à Hambourg durant la Terreur pour ne revenir mourir à Paris qu'au coup d'Etat de Bonaparte...

Prestement, le frotteur retrouva les gestes qu'il avait vus sur les civières posées à même la boue des champs de bataille, il lava à grandes eaux la plaie de Vidocq avant de la sécher avec un linge propre.

Puis Maurice badigeonna la blessure d'une quantité impressionnante de miel.

Les hommes étaient sceptiques.

" Il semble pas si blessé que cela, le gonze. On sera pas obligé de le recoudre. Mais il faudrait qu'il voit un esculape [un médecin]. Je sais pas empêcher la gangrène, moi. J'ai fait de mon mieux !"

On acquiesça et on laissa faire le frotteur. Il enveloppa le bras dans un bandage fait de morceaux de chemises propres que Jeanne et Claudine ramenèrent de la lingerie avec l'autorisation de madame la marquise.

Il était vrai que le frotteur faisait cela avec un soin digne d'un médecin.

Monsieur le marquis observait tout et ne disait rien, horrifié par le sang et la plaie.

" A Jemmapes, M. de Chambaud utilisait un instrument spéciale pour vérifier les yeux, reprit le frotteur, devenu plus bavard qu'à son habitude.

- Vérifier quoi ?, s'enquit Javert, troublé.

- Les yeux ! M. Vidocq a pris un vilain coup sur la tête. Il pourrait avoir une fracture du crâne mais je suis pas médecin !

- Et les yeux dans tout cela ?, fit Valjean sans comprendre.

- Il faut vérifier si la vue n'a pas été endommagé. M. de Chambaud faisait tenir le patient ! Il lui faisait ouvrir les yeux et les maintenait ouvert avec une petite pince."

On ne dit rien, dégoûté par les images qui venaient dans les esprits de tous.

Mais cela n'était rien à côté de ce que lança Maurice en s'essuyant les mains sur ses habits crasseux.

" Mais je n'aimais pas quand on devait tenir les poteaux pour les empêcher de bouger alors qu'on leur coupait la jambe à la scie. Cela vous fichait un homme en l'air."

Le frotteur sourit tristement, sans volonté de choquer mais lui aussi avait des souvenirs de guerre. Et contrairement à Verjat qui n'était qu'une pure invention, les histoires du frotteur étaient réelles.

Même l'imposant inspecteur de police, Javert, frémit et ne sut pas quoi répondre.

Mais Vidocq grogna, au soulagement général :

"Le frotteur ! Je ne suis pas au point de perdre ma guibole ! J'ai connu Valmy moi…

- Ho ? Vous allez mieux monsieur ?, s'étonna le jeune marquis.

- Filez-moi de l'eau d'affe et j'irai mieux."

Mais c'était faux ! Vidocq repoussa tout le monde pour se lever, seulement il retomba sur la chaise, livide.

" Il faut surveiller, ordonna le frotteur. Si vous avez une fracture du crâne, vous allez en mourir, monsieur.

- Mais il peut ouvrir les yeux sans aide, vous voyez bien Delacour. Examinez ce dont vous avez besoin et laissez-le se reposer," dit Valjean avec tout le bon sens qu'il parvint à rassembler.

Le frotteur haussa les épaules et jeta de sa voix, légèrement goguenarde :

" Vous êtes médecin ? Vous avez connu la Faculté ? Je ne le suis pas mais j'ai fait des champs de bataille !

- T'es pas le seul, le frotteur, rappela Vidocq en se tenant le crâne de ses deux mains.

- Valmy, Jemmapes, Fleurus… Je les ai toutes faites !"

Les cris du frotteur agaçaient Javert et accentuaient le malaise de Vidocq.

" Paix citoyen ! Je sais que tu es un bon patriote et je te remercie de m'avoir

requinqué. Mais je n'ai pas besoin qu'on me découpe une guibole ou qu'on m'ouvre la tronche !"

Le frotteur acquiesça en hochant la tête. Il était d'accord avec le Mec, ce n'était pas une jolie blessure mais elle n'avait rien de mortelle. Il fallait juste que l'homme se retrouve en lieu sûr et correctement surveillé pour survivre sans souci.

" Bien, pressa Valjean. La situation est difficile là dehors. Nous devons mettre le garçon en sécurité, et aussi M. Vidocq. Dites-moi ce qui doit être fait, Delacour... Ou alors, renseignez-nous sur la façon de trouver un chirurgien.

- Il a raison !, s'écria le frotteur, calmement. Il n'a pas besoin d'un chirurgien ! Il n'a pas de fracture ouverte, sinon il saignerait des oreilles ou du nez ! Mais je ne suis pas sûr qu'il puisse marcher loin. J'ai fait ce que j'ai pu, comme j'ai pu, à vous de vous charger de lui et de le surveiller chez vous !"

Javert osa demander, sachant que cela déplairait à Vidocq :

" Pourquoi vous ne le gardez pas chez vous ?"

Et comme de juste, Vidocq réagit aussi violemment que sa santé précaire le lui permettait.

" NON ! Je ne reste pas ici ! Je veux retourner à la Sûreté !

- Nous ne pouvons pas garder M. Vidocq ici, s'affola le marquis. Si jamais les insurgés prennent la ville et reviennent chez nous et y trouvent M. Vidocq… Qui sait ce qu'ils nous feront ? Que feront-ils à mère ?"

Le marquis était pâle de peur. Il avait quinze ans, il avait vu les insurgés pénétrer en force chez lui ce matin et voler les chevaux. Il avait vu le cocher, blessé à la tête, s'effondrer, brisé par un bâton.

Dieu merci ! Masson n'était pas mort, mais il avait besoin de voir un médecin. Mme Vervins n'avait quitté son côté que pour visiter les nouveaux blessés.

Javert comprit et se tourna vers Vidocq.

" Mais tu auras quelqu'un pour te surveiller à la Sûreté ? Il vaudrait mieux rentrer chez toi ! Auprès de ta femme !

- Fleuride n'est pas là, je l'ai envoyée à Saint-Mandé dès le début de juillet ! Je ne suis pas aussi jobard que certains, j'ai mis mon bien le plus précieux à l'abri ! Ma femme !

- Alors qui va te surveiller ?

- Moi ! Je n'ai besoin de personne !"

Fier Vidocq ! Fier et inconscient !

" Nous pouvons nous en occuper, inspecteur Javert. Nous devons juste nous rendre à l'usine, mais cela risque de ne point être facile. Je peux envoyer Mavot aux informations... Après ce que nous avons vu ces dernières heures, je n'oserais pas prendre le chemin à l'aveuglette en transportant deux blessés."

Javert regarda Valjean et hésita.

Mais Vidocq fut enchanté de cette idée. Cela le ragaillardit et son sourire suffisant réapparut :

" Oui ! C'est une excellente idée ! J'adorerai voir de plus près l'usine de ton ami, mon cher inspecteur ! J'exige seulement qu'un message soit envoyé rue Petite-Sainte-Anne ! Qu'on sache que je n'ai pas été démoli dans les trimes de la Grande Vergne !

- Je m'en chargerai, grogna le cher inspecteur.

- Alors c'est réglé !," fit la voix soulagée du marquis, gêné et honteux de lui.

Un frisson parcourut le dos de Valjean. Les mots de Vidocq étaient si lourds de fiel et de sous-entendus qu'il préférait ne pas trop y penser. Se pourrait-il que Blondel ait un sens de l'humour tordu ? Ou alors l'avait-il entendu parler avec Javert ? Qu'est ce qu'ils avaient dit au juste ? En tout état de cause, il fit remplacer Mavot auprès de Dédé, puis lui transmit des instructions très laconiques, comme il les aimait :

" Trouvez le chemin le plus court et le plus sûr vers la rue Sully."

Le frotteur laissa la place à madame Vervins lorsqu'elle vint visiter le deuxième blessé.

La femme de chambre était âgée et elle avait l'habitude aussi des problèmes de crâne. Elle n'avait pas eu d'enfants mais elle avait souvent eu affaire à des chutes d'enfants. Une vie au service des nobles…

Mme Vervins sonda la blessure à la tête de Vidocq, vérifia dix fois les yeux et leur capacité à suivre les doigts puis la lumière d'une bougie. Enfin, rassurée, elle fit un bandage de qualité pour encercler le crâne du chef de la Sûreté.

Le Mec avait maintenant deux bandages et paraissait transformé en momie égyptienne...ou en mamelouk de Napoléon.

La tête ainsi que le bras blessé d'un coup de couteau étaient correctement soignés. Ce fut bien fait, sans recourir à la saignée. Que Madame Vervins aurait pu administrer, l'ayant vu tellement de fois faire dans sa vie de femme de chambre.

Mais de toute façon, le Mec était d'une pâleur inquiétante, il avait assez perdu de sang comme ça.

Enfin, Durand et l'agent Romain, revenus avec des seaux d'eau à ne plus savoir qu'en faire, on put songer à repartir.

Durand annonça, peu confiant, qu'il y avait encore une foule impressionnante dehors et qu'on parlait des ponts qui risquaient d'être bloqués par la troupe.

Les nouvelles rapportées par Mavot n'étaient pas meilleures. Ils pouvaient essayer de rejoindre les quais, mais il était impossible de suivre la rue Saint-Honoré. Des obstacles étaient également à prévoir autour de la rue Saint Denis...

La route menaçait d'être sinueuse.

" Nous ne devons plus nous attarder, dit Valjean prenant Fraco en aparté.

- Oui," souffla Javert.

L'inspecteur perdait son sang-froid en voyant son amant partir affronter des dangers dont il avait à peine conscience. Valjean était si candide !

" La rue Saint-Honoré..., murmura Javert. Prenez le quai de Gesvres ! Vous longerez la Seine jusqu'à la rue de Sully !"

Ce fut Mavot qui lui cria :

" Évidemment ! Mais il faudra marcher vite !"

Il n'y avait plus à parler. Javert se secoua et attira Durand d'un geste nerveux de la main.

" Bien, bien. Tout est réglé, donc. Nous partons pour le commissariat ! Le Mec, remets-toi ! Je prendrai de tes nouvelles ce soir !

- A ce soir, le cogne, jeta Vidocq, la main soutenant sa tête. Prends garde aux pavés toi aussi !

- Je sais !, s'amusa l'inspecteur. Et aussi aux dragées [balles] !"

Un dernier salut et Javert quitta précipitamment la pièce, Durand sur ses talons. M. Legrand, soulagé de voir disparaître de si dangereux personnages, leur ouvrit la porte rapidement.

Les deux policiers partirent, reprenant enfin leur route.

Ne remarquant pas, restée cachée près de la porte, la bonne Jeanne qui regardait partir son fiancé de quelques jours, furieusement inquiète pour lui...

M. Legrand revint, satisfait. Il s'attendait à voir partir le reste de la troupe mais Valjean le retint encore un instant.

" Pourriez-vous nous donner quelque peu de suie, Legrand ?"

Le maître d'hôtel leur lança un regard impatient pour la première fois, mais il ordonna à Louison et Marinette de faire ce qu'on avait demandé.

Les deux filles s'empressèrent de gratter le fourneau de la cuisine et de retourner avec une poignée de graisse qu'elles poussèrent dans la main de Valjean.

" Maquillez-vous, le Mec. Je ne veux pas qu'un pegriot vous reconnaisse et décide de vous achever pour de bon."

Un rire lui répondit, le Mec souffla :

" Mais tu es plus malin qu'on ne le croit l'ami. Je vais me faire une gueule de gitan ! Tiens Javert lui-même s'y tromperait !"

"M. Vidocq a pu fuir, correctement bandé. J'ignore s'il a pu rejoindre son poste sain et sauf. Son agent était avec lui.

Quant à Durand et moi-même, nous sommes repartis en direction du commissariat de Pontoise. Nous nous dirigions vers la rue Saint-Antoine.

Et…"

Et…

Et Durand a pris une balle pour sauver la peau de son supérieur stupide…

Pestant contre l'inconscience et le dévouement sans failles de Durand, Javert frotta avec force ses yeux. Il était fatigué mais incapable de dormir.

Il voulait agir !

Délaissant son étrange rapport qui ne voulait rien dire, Javert se leva et vint examiner les blessés.

Il caressa le visage pâle de son sergent Durand, le môme était chaud mais il faisait chaud. Il ne semblait pas faire de fièvre et la drogue faisait toujours effet. Il dormait.

Les autres blessés eurent droit au même traitement, l'inspecteur les examina. Un seul l'inquiéta vraiment. La balle avait frappé la poitrine.

Il devait mourir.

Il serait mort sans nul doute le lendemain.

Javert sentit les larmes revenir. Rage, impuissance, tristesse.

Lentement, le vieux policier s'assit au chevet du moribond et se mit en passe de rendre son repos plus doux, calmer la fièvre avec le peu d'eau que possédaient les policiers réfugiés, éventer le visage rougi par la chaleur, faire boire quelques gouttes d'eau de vie pour soutenir le coeur qui battait la chamade…

"Et… Au Pont-Neuf se tenait le 15e régiment d'infanterie légère. Il reçut l'ordre de prendre à revers les barricades du Palais-Royal.

Les autres régiments tenaient Paris en tenaille, chacun remontant une rue, suivant les quais de la Seine, traversant les ponts.

Sabre au clair, baïonnette au canon, ils devaient balayer tout ce qu'ils allaient rencontrer sur leur passage, n'user de la baïonnette qu'en cas de résistance et ne tirer que sur les fenêtres d'où on leur jetait des pierres."

Des pierres…

Des pierres contre des balles…

Le policier ferma à nouveau les yeux pour se reprendre.

Jean Valjean était rentré à l'abri, rue de Sully, il ne pouvait qu'être là ! Vidocq avec lui et ce môme, Romain. Vidocq aussi avait un môme qui lui collait aux basques.

Javert avait vu des enfants qui se tenaient aux fenêtres avant que la troupe ne tire.

Des mômes !

"A 18 heures, nous étions enfin arrivés dans la rue Saint-Antoine. Tout était encombré. On entendait les tambours qui battaient la charge et l'air sentait la poudre.

Les bataillons passèrent et une étincelle suffit à enflammer le monde. Des jets de pierre, des briques, des pots de fleur, des insultes… La troupe tira. On lui répondit par des tirs également.

Le peuple s'était armé. On avait dû enfin piller les magasins de Le Page, conformément aux ordres de Danton.

Des hommes tombaient, vite remplacés, on les portaient en triomphe, on marchait sur les blessés… On criait toujours "Vive la Charte"...et aussi "Vive le duc d'Orléans !"

Impossible de dénombrer la foule. Dix mille ? Vingt mille ? Moins ? C'était une marée humaine luttant contre la troupe !

On mit le feu au corps de garde, menaçant de brûler les gendarmes qui s'y barricadaient. Le peuple devenait fou...aussi fou que la troupe."

Il fallait fuir ! Rarement dans sa vie, le policier ne s'était senti autant pris au piège ! Les Parisiens étaient descendus dans les rues pour se battre ou simplement pour assister aux combats. Des gens applaudissaient aux fenêtres, encensant la troupe ou les insurgés.

Et au-milieu de tout cela, deux cognes perdus dans la marée humaine ! Il était impossible de rejoindre la Préfecture de police, impossible de traverser la Seine, impossible d'avancer tout simplement. On les poussait et on les repoussait sans cesse.

A la fin, décidé, Javert abandonna la Sûreté. Il informerait de l'absence de Vidocq quand il serait à l'abri derrière les murs de son commissariat de Pontoise.

Mais rejoindre la Seine semblait tout aussi illusoire.

" Durand ! Il va falloir prendre un autre pont ! Nous ne passerons pas le Pont-Neuf !, cria Javert.

- Le Pont-au-Change ?, proposa Durand.

- Va pour le Pont-au-Change ! Essayons de passer !"

De passer ?!

On se battait place de la Bourse. Les pompiers luttaient contre les incendies qui commençaient ici ou là. Des combats terribles avaient lieu sur les barricades de la rue Saint-Honoré, de la rue de l'Echelle…

Les compagnies passaient et faisaient reculer la foule, ripostant sans pitié à chaque coup de feu…

Et ce fut là que le drame eut lieu pour les deux policiers.

Un insurgé, couvert du sang d'un de ses camarades, ou le sien propre, se jeta sur les deux hommes, rendu fou par la vue de l'uniforme. Il brandissait un pistolet et était prêt à tirer. Il ne fut pas remarqué par les policiers qui cherchaient à fendre la foule pour avancer en direction du pont.

Remonter la longue rue Saint-Antoine jusqu'à la Préfecture et bifurquer sur le Pont-au-Change...ou alors se réfugier à la Préfecture de Police. Javert hésitait et cherchait une issue. La Préfecture de Police était peut-être une solution plus prudente que de poursuivre cette promenade insensée. Durand examinait la rue et la foule, et ne savait pas quoi dire.

Javert prenait le vent, il interrogeait quelques passants moins paniqués que d'autres. On l'informait en criant de loin, on l'ignorait et Javert hésitait sur la marche à suivre.

Un chien courant dans un jeu de quilles !

L'insurgé, heureux de tuer, se jeta sur Javert de toute sa force, surprenant l'inspecteur de police et le faisant vaciller.

" UN SALOPARD DE COGNE ! Je vais me le faire !"

Javert ne put parler, on le repoussa jusqu'à un mur contre lequel il fut violemment projeté. Cela lui coupa le souffle. Le policier se retrouva épinglé contre le mur, la gorge serrée par les doigts glacés du fou dangereux tandis qu'une arme était collée contre sa tempe.

Un instant, Javert se dit qu'il allait mourir en étant venu se mettre bêtement dans une révolte dans son bel uniforme d'inspecteur.

Quel était le comble d'un mouchard ? D'oublier de venir déguisé à une barricade !

Le déclic du chien retentit si fort dans les oreilles de Javert…

Et puis l'homme fut bousculé sans ménagement par Durand. Il se retrouva durement cogné au nez. Le sergent se frottait le poing.

" Tu lâches l'inspecteur salopard !, jeta âprement le sergent.

- Je vais te buter aussi mon connaud, t'en fais pas !"

L'homme allait se relever mais Javert fut le plus rapide. Remis de ses émotions, il s'approcha et jeta un large coup de pied dans le museau du gonze. Le sang gicla.

Javert fut cruellement heureux d'avoir brisé un nez.

" AU GALOP HORACE !, cria Javert. Le pont est là !"

Mais un coup de feu retentit dans leur dos.

Dans le même moment, Javert fut violemment bousculé et tituba sur le côté.

Un cri de douleur le fit se retourner.

Durand se tenait le bras. C'était lui qui avait poussé Javert, se plaçant ainsi dans la trajectoire de la balle.

Javert vit rouge.

Il sortit ses pistolets et les prépara. Sans pitié, il tira dans la foule qui les suivait et deux hommes armés qui les visaient s'effondrèrent.

Morts ? Non, blessés au ventre mais c'était tout comme. Puis, glissant les armes encore chaudes dans ses poches, au risque de se brûler, Javert saisit son collègue à la taille et l'aida à fuir.

Courir, courir, courir…

Ou mourir…

Et dans une rue quelque part aux alentours du Pont-au-Change, les deux policiers percutèrent un groupe d'hommes.

Javert faillit pleurer de soulagement en reconnaissant des uniformes.

" Javert ?, cria-t-on en le dévisageant.

- Gengembre ? Mais que…

- MORT A LA ROUSSE !"

Gengembre n'était pas intelligent, il était brutal et porté sur la luxure, mais par Dieu, il était rapide et efficace. Il porta ses quelques hommes, blessés pour la plupart, à la course.

Javert, aveugle à tout, le suivit, comme un chien suivrait son maître.

Une rue, une autre rue, des cris de joie en les voyant courir, des tirs depuis des fenêtres, des jets d'objets… Un groupe de cognes en pleine débandade, cela attirait les foules.

Gengembre les fit entrer dans une cour intérieure, sauter un mur, et dans une rue plus calme, il avisa un soupirail ouvert sur une cave…

Sans aucune hésitation, il y fit entrer sa troupe…

Et il referma avec soin le vantail…

Les policiers se turent et se mirent aux aguets. Des bruits de cavalcade dans la rue, sur les pavés, on les cherchait à grands renforts de cris et d'insultes. Sortir équivalait à mourir.

Inutilement, Gengembre posa son doigt sur sa bouche.

On obéit.

On pria le ciel d'entendre les prières...

Et les prières furent entendues…

Les bruits se firent plus rares mais néanmoins, de temps en temps un homme marchait et appelait un autre. On frappait les vantaux des caves, on forçait les portes, on annonçait qu'il fallait laisser des sentinelles. On était ivre de rage et de meurtre.

Il faisait chaud et Vidocq pesait lourd.

Valjean avait du mal à garder son équilibre pendant qu'il aidait le chef de la Sûreté à marcher. Presque aussi large que Valjean lui-même, mais sensiblement plus grand, le Mec hésitait à chaque pas et menaçait de tomber à tout bout de champ. Néanmoins, son visage demeurait imperturbable.

Valjean fatiguait. Il avait posé le bras sain du policier sur ses épaules et avait plaqué son corps contre le flanc de Vidocq pour parvenir à lui entourer la taille. Avec Javert, même s'il était encore plus grand, cela avait été facile, mais le Mec était une toute autre histoire.

Il devenait impossible de prévoir dans quelle direction partirait le poids que le Mec n'arrivait plus à porter seul ; il était de plus en plus risqué de deviner si le genou que Vidocq avançait allait plier sous lui ou tenir bon, surtout quand il devenait de plus en plus évident que le Mec ne voyait plus où il mettait les pieds.

Mavot et Romain, l'apprenti de la Sûreté, peinaient quelques mètres devant eux pour soutenir Dédé entre les deux. Le garçon, au lieu de marcher, laissait traîner le bout de ses chaussures sur les pavés de plus en plus souvent.

Valjean savait que Vidocq allait bientôt atteindre le même état.

Mais ils étaient à peine parvenus à laisser derrière eux la rue Coquillière...

" Nous devons accélérer le pas, Blondel. Nous restons à la traîne.

- Des hommes de notre âge ?, souffla la voix fragile de Vidocq. Personne ne t'a jamais dit que la parcimonie fait partie de la distinction, Le Cric ?

- Je ne suis pas un habitué des salons élégants, vous devriez le savoir.

- C'est vrai, ça. Alors, que proposes-tu ?

- Si je pouvais trouver une charrette à bras...

- Ils la confisqueraient pour renforcer une barricade quelconque"", répondit Vidocq sans plus prendre la peine d'ouvrir les yeux avant de planter son pied a terre.

C'était incontestable.

Mavot se tourna vers eux. La rue bouillonnait de monde ; ceux qui étaient armés se précipitaient vers la rue que le petit groupe venait de longer, sans doute dans l'espoir de se faire une place sur les barricades.

Mais l'essentiel de l'activité consistait à se rassembler, apparemment au hasard, en congrégations dont les membres échangeaient de brèves consignes puis se dispersaient dans toutes les directions, toujours affichant de grises mines.

Parfois, l'un de ces hommes s'arrêtait pour s'adresser aux fenêtres et lançait une harangue à la charge politique variable… C'était le plus souvent des républicains qui s'adonnaient à cette activité à coeur joie ; n'empêche qu'il y avait parmi les orateurs ceux qui parlaient même d'Empire sans que personne ne s'en formalise pour autant.

Mais le plus frappant restaient les conversations, lourdes de consignes, qui volaient de fenêtre en fenêtre parcourant la rue dans tous les sens, puis se perdaient au loin. Grâce à ce Télégraphe improvisé, les Parisiens se tenaient au courant des mouvements des troupes, et devenaient capables de devancer la plupart des initiatives de Marmont.

Dans la rue Traînée, les propos lancés par les fenêtres ne contenaient plus d'instructions, mais des rumeurs qui avaient dépassé le stade de l'inquiétude pour devenir de véritables cris d'alarme : l'enfer s'était déchaîné rue Saint-Denis.

L'on entendait dire depuis un moment que le 15e léger balayait Saint-Denis la baïonnette au canon, mais l'on disait aussi que les citoyens soldats avaient conservé leur sang froid car le peuple se retirait docilement devant eux.

Il y avait même des gens qui leurs lançaient des hourras. Ils étaient légion ceux qui formaient des files derrière eux, dès leur passage et sans s'en cacher... Mais cela ne semblait point déranger la troupe.

L'arrivée de la gendarmerie avait fait basculer cet ordre des choses, et à présent l'on chargeait le sabre à la main et des coups de feu s'étaient laissés entendre.

Cependant, la rue Saint-Denis n'était qu'à quelques dizaines de mètres du groupe de fugitifs et il était inévitable de la traverser.

" Il va falloir vous décider à vous laisser porter, Blondel. Il nous faudra courir si nous voulons traverser la rue Saint-Denis...

- Tu veux me faire croire que tu peux soulever mon poids, le Cric ?

- Est-ce que j'ai le choix ?", rétorqua un Valjean très peu enthousiaste.

Vidocq lâcha, hautain et plein de morgue :

" Tu peux me laisser ici et chercher de l'aide.

- Non, je ne le peux pas. Mais j'avoue que l'idée me tente, le Mec."

Quelques pas lents, hésitants, puis l'un des genoux de Vidocq se plia sous son poids. L'on s'arrêta un instant pour reprendre son souffle.

" Et tu vas me porter dans tes bras comme si j'étais ta jeune épouse ? On va être beaux tous les deux, tiens. On va avoir l'air de deux vieilles tantes. Non, je préfère encore marcher.

- Tu n'étais pas aussi regardant au bagne, le Mec. Si je ne me trompe pas, certains de tes inséparables étaient réputés avoir ce penchant et cela ne te gênait guère.

- Il est vrai qu'à l'époque, je ne me souciais pas outre mesure de ce que le peuple faisait de ses fesses, d'autant plus que ces hommes étaient des amis. Mais les temps changent, Valjean. À présent, cela ferait mauvais genre, répondit Vidocq a bout de souffle.

- Tu vas devoir vivre avec. Je n'ai plus vraiment le temps de ménager ta fierté."

Valjean avança un pied entre les chaussures du Mec, se pencha, saisit le bras intact du chef de la Sûreté puis, d'un geste sûr, le souleva pour le placer en travers de ses épaules.

Lorsqu'il eut fini de l'installer, la tête de Vidocq pendait mollement sur la poitrine de Jean le Cric.

Tant mieux, se dit Valjean. Au moins, il n'aurait plus à entendre ses protestations pendant quelque temps.

La rue Saint-Denis se dressait devant eux. Elle avait été prise d'assaut par une foule de plus en plus compacte qui se regroupait après avoir laissé passer les soldats du 15e léger.

Des gendarmes faisaient du zèle à l'arrière-garde. Ils chargeaient avec leurs sabres la population désarmée. De nombreux poings hostiles se dressèrent pour donner raison de ces quelques insensés ; cela commença par des mains qui se saisirent de leurs poing et se suivit par des gifles et des coups de poings ; puis le peuple s'en prit à leurs uniformes, menaçant de les déchiqueter. Après quoi, il devint évident, même pour les plus réticents d'entre les gendarmes, que la meilleure option était de rejoindre la troupe.

" Dépêche-toi, citoyen boiteux," cria Mavot pour la énième fois.

Mais Jean Valjean n'avait jamais été un bon coureur et, bien que Dieu lui ait donné la force de supporter le poids de Vidocq avec aisance, Il avait aussi décidé de lui accorder un point de côté très agaçant.

" Tu dois te dépêcher, citoyen," cria encore Mavot, impitoyable.

Cependant, il était difficile de se frayer un chemin à travers la foule... si difficile.

L'ouvrier parfumeur dut le comprendre car, après lui avoir lancé un fort grincheux "Pardi, ce que tu peux être lent", il confia à Romain les soins du blessé qu'ils portaient tous deux et se jeta tête la première dans la foule.

Courageux petit bonhomme !

Son enthousiasme réussit à attirer le soutien de deux hommes, puis de trois d'entre eux ; et dès qu'une poignée de citoyens comprirent, un étroit couloir s'ouvrit entre la foule pour les laisser passer.

" Bouge ton cul, citoyen, ou nous n'arriverons pas à la rue des Audriettes avant la prochaine charge.

- Mais c'est dans la direction opposée aux quais !

- Exactement ! Tu croyais qu'on pouvait descendre la rue Saint-Martin et aller directement aux quais comme le citoyen aux rouflaquettes l'a dit ? Tu n'as pas entendu que les gendarmes et les troupes se sont déployés dans les grandes rues et qu'ils attaquent le peuple ? Ça te sert à quoi les oreilles ?"

Et Mavot s'éloigna sans arrêter d'agiter son épaule gauche à grande vitesse. Il lui fut difficile de venir en aide à Romain dans cet état de frustration ; Dédé se réveilla dès que sa tête retomba contre cette épaule rebelle. Le garçon ne tarda point à se plaindre contre sa position.

Il était vrai que les gens parlaient. Mais il était également vrai qu'il restait impossible, du moins pour Valjean, de déchiffrer des phrases intelligibles parmi la confusion.

Peut-être était-ce parce que ses tempes battaient à tout rompre. Vidocq se raidit sur ses épaules et Valjean affirma sa prise sur lui, augurant une résistance de sa part qui se manifesta tout de suite.

" Tu es bête à manger du foin, le Cric. Lâche-moi..., lui lança le Mec en essayant d'entamer une faible lutte.

- Reste tranquille, tête de mule. J'ai mieux à faire que de te tenir la jambe.

- Tu montres tes dents comme dans le bagno ? J'aime ça... Je pensais que tu avais fini par te civiliser...

- Ferme ta gargoine [ sale bouche], tu me fais perdre mon temps."

Mais le corps de Vidocq s'était à nouveau détendu au moment où ils entamaient la Vieille-Rue-du-Temple, et il ne put entendre Valjean. En fait, il ne le dérangeait plus et cela convenait parfaitement au bagnard, qui était de forte méchante humeur grâce à ses soins.

Lorsqu'ils atteignirent le Quai des Ormes, le galérien se limitait à mettre mécaniquement un pied devant l'autre, car son esprit était ailleurs. Emporté loin par tout ce qu'il avait vu, par tout ce qu'il avait entendu.

Les quais, comparés aux rues étroites et encombrées qu'ils venaient de passer, semblaient être déserts. Ce n'était qu'une impression, bien sûr.

Car il y avait là des gens armés qui couraient vers le nord ; des consignes étaient lancés et des poings se dressaient en signe de colère. Là, l'on distribuait les cartouches fraîchement arrivées des usines de fortune de la Rive Gauche...

Mais tout cela n'avait plus d'importance aux yeux de Jean Valjean.

Toute sa pensée tournait autour du besoin de savoir si Javert avait réussi à traverser en sécurité l'immense champ de bataille que le centre-ville était devenu.

Alors qu'ils franchissaient les derniers obstacles et que l'usine se profilait au loin, l'image de son amant maculé de sang dans son maudit uniforme troué de balles devenait une obsession. Il était impossible de l'ignorer.

Puis Valjean se mit à prier pour que Dieu mette sur le chemin de Fraco un bon Samaritain qui, au-delà de son apparence féroce et de la dureté de ses paroles, saurait voir en Javert la loyauté qu'il portait épinglée au front et la tendresse dont il faisait son plus grand secret.

Une âme charitable qui serait capable, non pas de lui tendre la main en dépit de l'uniforme qu'il portait mais, si nécessaire, d'arrêter son bras avant de porter le coup final et de lui faire ainsi grâce de sa vie.

Pour qu'il lui revienne...

Des cloches sonnèrent au loin. Javert eut un sourire amer en reconnaissant le timbre particulier de Notre-Dame. C'était vrai qu'ils n'étaient pas loin d'avoir réussi leur périple.

La Préfecture, le Châtelet, Pontoise… Ils étaient si proches…

Il était vingt-trois heures !

Le moribond ne râlait plus. Javert chercha le pouls. L'homme était mort.

L'inspecteur se pencha en avant et glissa ses mains dans ses favoris.

Désespéré.

Puis, Javert alla voir les autres blessés. Il y avait un autre homme gravement touché. Une cuisse transpercée par une balle.

Gengembre avait lavé la plaie et fait un bandage. Javert salua la prévoyance de l'inspecteur qui avait rempli ses poches de bandage, de laudanum et de fioles d'eau pure avant de partir en patrouille…

Le mouchard vérifia la fièvre, l'homme geignait encore. Il allait peut-être survivre. Il était chaud mais sans plus.

Une main se posa sur l'épaule de Javert et le fit sursauter.

" Va dormir Javert ! Tu ne peux plus rien pour ce soir !"

Gengembre s'était réveillé.

" Je ne peux pas, admit sèchement l'inspecteur.

- Tu cogites trop ! Demain, on aura besoin de toutes nos forces pour survivre à toute cette chienlit !"

Javert sourit, amèrement, tandis que Gengembre s'asseyait à ses côtés en baillant avec force.

Les deux hommes ne s'appréciaient pas mais ils étaient liés par le devoir. Javert sortit sa flasque d'eau de vie et la tendit à Gengembre. Ce dernier en fut surpris et content. Il but une longue rasade avant de la rendre à Javert qui l'imita.

L'alcool brûla sa gorge et rendit les idées plus claires.

" Comment vous êtes-vous retrouvés rue Saint-Antoine ?

- De la même façon que vous-mêmes, sourit Gengembre en dévoilant ses dents mal entretenues. Mais de l'autre côté !"

Javert attendit la suite. Puisque cette nuit serait perdue pour le sommeil, qu'au moins elle serve au mouchard à étoffer son rapport.

Les notes éparses que l'inspecteur avait prises étaient incomplètes et mal rédigées. Difficile de rester objectif !

Gengembre écouta le silence et se mit à parler :

" A quatre heures, on a reçu la nouvelle de l'état de siège.

- Il a été proclamé ?, releva Javert, sans surprise.

- Oui et non. On tergiverse mais c'est prévu ! On nous a envoyé à la rue. Ces Jean-Foutre voulaient détruire l'Imprimerie Royale."

Javert ne dit rien et Gengembre ajouta laconiquement :

" Elle l'a été. Puis on nous a envoyé rue du Faubourg-Poissonnière. Ne me demande pas à quelle fin, je ne comprends toujours pas les jobards qui nous ont donné cet ordre !"

Gengembre se mit à rire, son rire était gras et lourd. Il tendit la main à Javert, le policier offrit à nouveau sa flasque d'eau-de-vie.

" Non, je ne comprends pas ce tas de Jean-Foutre. Rue du Faubourg-Poissonnière, les insurgés ont pris la caserne de la Nouvelle-France. Deux cent hommes à tout casser ! Contre quoi ?... Une centaine de soldats ?

- Cent quarante, rectifia Javert, sans s'en rendre compte.

- Ils n'étaient même pas tous armés de feu [pistolet]. Je n'ai pas compris comment les soldats se sont rendus !

- Trahison ?," proposa Javert en buvant une nouvelle rasade d'alcool.

Puis, l'inspecteur rangea ostensiblement sa fiole, il fallait rester conscient des choses et boire sans manger avait des effets délétères sur son système.

" Non, non, répondit Gengembre en se grattant le crâne. Je ne crois pas. Plutôt ils ont eu peur les blanc-becs. Ou alors c'est l'union nationale, comme en 1789 ?

- Peut-être. C'est une révolution maintenant !

- En tout cas, la perte de la caserne est une chienlit ! Les foutus insurgés ont pris tout ce qu'il leur fallait pour la défense : fusils, cartouches, poudre…

- La Bastille ne valait pas les casernes !, rappela Javert, lointain. Il y avait peu de ressources…"

Javert n'avait pas vu la prise de la Bastille, il n'était pas à Paris lorsque cela eut lieu, il était à Hyères, il avait dix ans à peine… Il survivait de ce qu'il pouvait avec sa mère et sa soeur…

Un silence suivit cette assertion et Javert revint à l'attaque, ne voulant pas écouter la nuit. Les spasmes, les râles, les gémissements...même Durand s'était mis à gémir, appelant tour à tour sa mère ou Lucie... La douleur devait revenir.

" Et ?

- Nous nous sommes retrouvés comme des cons au-milieu des insurgés en train de piller la caserne. On nous a tiré dessus à vue. Alors, on est reparti gros-Jean comme devant. Des collègues ont été blessés."

Rue du Faubourg-Poissonnière jusqu'à la Rue Saint-Antoine : cela faisait une demie-heure de marche !

" Pourquoi ne pas être allé directement à la Préfecture de police ?, demanda Javert, ne saisissant pas le chemin suivi par Gengembre et ses hommes.

- Je voulais aller voir si je pouvais aider des collègues au Palais-Royal, ou des civils. Je sais que des combats ont eu lieu là-bas. Avec des femmes et des enfants."

Javert acquiesça.

Non, les deux policiers ne s'appréciaient pas, mais Javert découvrait que Marcel Gengembre, même s'il était un goujat libertin, se révélait aussi être un homme d'honneur et de devoir.

" Et nous sommes tombés sur deux cognes qui avaient le feu aux miches !," ajouta en souriant Gengembre, brisant cette belle image par sa gouaillerie.

Mais Javert ne se fâcha pas et sourit lui aussi à cette assertion.

" En effet, nous étions mal partis. Merci, Gengembre !"

Le policier se mit à rire et répondit :

" Chabouillet m'a ordonné de veiller sur toi, il n'y a pas si longtemps. On dirait que j'ai enfin rempli mon devoir !"

On se serra la main et le silence retomba.

" Comment tu as connu M. Chabouillet ?, demanda Javert, curieux.

- Pas à Toulon, bailla Gengembre. Mais j'ai été utile autrement. Chabouillet a le sens des dettes, il me protège…

- C'est vrai, accepta Javert. M. Chabouillet est un bon patron.

- Oui, mais il exige la loyauté envers et contre tout !"

La conversation changeait de profondeur tout à coup.

Javert leva la tête pour bien saisir le regard de l'inspecteur. Gengembre le regardait sans sourire, avec une profondeur inhabituelle.

" Oui, être loyal est obligatoire pour être à son service, fit prudemment Javert.

- Loyal à lui et à ses amis.

- Vive le roi !, lança amèrement Javert. Peu importe lequel !"

Gengembre se détendit, subrepticement, et sa main vint se poser sur l'épaule de Javert. Il avait retrouvé toute sa bonhomie habituelle.

" C'est cela ! Vive le roi ! Quelque soit son nom et son numéro ! Tant que Chabouillet lui est loyal !"

Javert acquiesça, ne voulant pas montrer à quel point ces mots lui faisaient mal.

L'inspecteur Javert conserverait donc sa fleur de lys et son uniforme bleu, il aura juste une autre tête couronnée à servir.

Ce ne serait pas la première fois dans sa vie.

Comment faire confiance à une police qui changeait aussi facilement de maître sans être plus troublée ?

" Louis-Philippe d'Orléans ! Bah ! Il y a pire…"

Les hommes dormaient profondément, vaincus par la fatigue, la drogue, la douleur… Gengembre laissa son nez retomber en avant, s'endormant si facilement que c'en était impressionnant.

La nuit allait être longue.

Javert la passa en priant et en espérant…

Il pria pour les morts du jour...les blessés...les disparus...

Que fit l'Etat durant cette journée ?

Le pouvoir ne voulut rien dramatiser. En début de soirée, les troupes retournèrent calmement à leurs quartiers, laissant la rue victorieuse de cette première journée de combats.

Dans son si joli château de Saint-Cloud, avec ses magnifiques jardins copiés sur ceux de Versailles, le roi Charles X ne bougea pas de la journée. Le soir venu, le roi fit sa partie de whist [ancêtre du bridge] habituelle.

A l'instar de Louis XVI qui marqua dans son journal le "Rien" sanctionnant la journée du 14 juillet 1789, Charles X passa une soirée à jouer sans saisir la gravité des événements se déroulant à Paris…

Il fallait dire que Louis XVI ne consignait dans son journal que le compte-rendu de ses chasses à Versailles ou des rares évènements auxquels il prenait part, comme des voyages, des cérémonies, des processions...et non les informations concernant la vie politique…

Le "rien" sanctionnait une journée de chasse infructueuse, le roi n'avait fait aucune prise de gibier ce jour-là, inconscient de ce qui se tramait à Paris.

Charles X, lui, passa une soirée à jouer en sachant très bien que la situation à Paris était explosive suite à ses Ordonnances de Saint-Cloud...

Toute la nuit, les insurgés promenèrent leurs morts, les portant sur des brancards dans les rues de Paris, à la lueur des flambeaux et sous les chants révolutionnaires.

Trois symboles interdits mais jamais oubliés de la Grande Révolution refaisaient leur apparition. Le drapeau tricolore, jalousement caché depuis la Restauration était pavoisé sur les immeubles et la devise : "Liberté, Egalité, Fraternité", était scandé par le peuple en liesse.

LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE

La Marseillaise retentissait dans les rues, au-dessus des places jonchées de débris, sur les pavés couverts de flaques de sang séché…

Un rappel vieux de quarante ans...

On profita de la nuit pour édifier d'autres barricades, le centre et l'est de la capitale était en train d'être touché par la révolte.

Paris allait se réveiller, tenue en haleine par dix mille émeutiers…

CHAPITRE X

DÉAMBULATIONS

Le réveil fut dur ce matin du 28 juillet 1830.

L'inspecteur Javert se réveilla et sentit toute la vieillesse de ses os dans les douleurs qui le prenaient. Il avait enfin réussi à s'endormir aux premières lueurs de l'aube.

Et la voix de Gengembre retentit, gouailleuse :

" DEBOUT LES HOMMES ! Il faut décarrer en vitesse !"

Le vantail avait été prudemment relevé et dévoilait une rue vide d'hommes. Le jour se levait à peine et les révolutionnaires s'étaient éclipsés durant la nuit. Chacun retournant dormir à ses pénates ou à sa barricade.

Marcel Gengembre était patient mais il ne fallait pas exagérer. il s'approcha de ses collègues et les visita les uns après les autres, secouant sans douceur les épaules pour les réveiller.

Il resta saisi devant le mort de la nuit. Là, il resta immobile et souffla entre ses dents serrées de colère :

" PUTAIN ! GODAU !"

Mais une balle en plein ventre était sans pitié. Lentement, avec beaucoup de soins, il glissa ses mains sous le corps de son collègue et le souleva pour le placer sur son épaule.

La position était fatigante et franchement inappropriée. On aurait dit que le policier portait un sac de graines mais il était pressé par le temps. Il était hors de questions d'abandonner la dépouille d'un policier aux rats et aux insurgés. On allait se saisir de son corps et le dépecer en place publique !

Ou pendre son cadavre comme exemple pour la raille !

Plutôt crever que de leur laisser ce plaisir !

Le deuxième blessé par balle n'était pas vaillant mais il se força à marcher, soutenu par deux collègues.

Plutôt crever que de rester dans la cave à attendre le retour des insurgés !

Autant se couper la gorge tout de suite !

Car il était évident que les combats de ce jour allaient se montrer encore plus impitoyables que la veille.

Javert, quant à lui, aida Durand à se relever et à marcher. Le môme n'allait pas fort mais il tenait bon.

Le policier examina son bras et la blessure. Ce n'était pas joli mais ce n'était pas purulent.

Durand regarda le visage de Javert avec une terreur qu'il faisait tout pour cacher.

" Vous direz à Lucie que…"

Javert leva les yeux et fronça les sourcils. Le môme était si pâle, si effrayé. Javert jeta négligemment en déchirant une des manches de sa propre chemise afin d'en faire un nouveau bandage :

" Je lui dirais quoi ?

- Que je l'aime.

- Je ne crois pas avoir la gueule de l'emploi.

- Que je l'aime et que je voulais un fils. Un garçon comme Antoine."

Durand avait les larmes aux yeux en songeant à cet avenir qu'il croyait perdu. Le policier le secoua pour le faire revenir au présent.

" Tu auras un garçon ! Et un beau ! Mais par pitié, Horace, ne me nomme pas parrain ! Je suis affreux dans ce rôle.

- Vous direz à ma mère…

- Bon les cognes ! Vous avez fini vos conciliabules ? C'est le moment de décarrer !," s'écria vivement Gengembre.

Javert remercia in petto Gengembre et son manque d'empathie, l'inspecteur de police ne savait plus comment faire taire son sergent.

" ALLEZ EN PISTE !," cria Javert.

Et soutenant son collègue par la taille, les deux policiers sortirent du quartier général.

La rue était moins vide mais les quelques passants présents les ignorèrent. On les observait de loin, sans plus.

Il était tôt et le jour était déjà chaud.

Gengembre se porta à la hauteur de Javert et lança en indiquant du menton les blessés qui n'allaient pas tenir une longue distance :

" L'Hôtel-Dieu ou la Charité ?

- L'Hôtel-Dieu !, répondit aussitôt Javert.

- Le Pont-au-Change est peut-être libre à cette heure ?

- Nous allons passer devant le Châtelet et affréter une voiture !

- Bonne idée Javert ! Les blessés légers y seront bien soignés, seuls importent les blessés graves. Ton Durand et mon Petit."

On acquiesça et la marche commença.

Il n'était plus question de courir.

Durand pesait sur le bras de Javert et sa tête glissait sur son épaule. Il lui rappela Vidocq dans cette même position pas plus tard que la veille. Mais contrairement au Mec, Durand parlait, parlait, parlait, à en étourdir l'inspecteur.

" Lucie est la plus belle des femmes ! Elle est si gentille ! Un mois de mariage ?! On espérait un enfant pour le printemps prochain. Peut-être qu'il y en aura un ? Peut-être que…"

La voix se perdait parfois et Javert relançait le soliloque d'une simple injonction, il s'inquiétait pour son sergent :

" Et comment tu vas l'appeler ton mômignard ?

- Alain. C'était le prénom de mon père. Alain Durand. Porté disparu à la guerre. Je n'ai que quelques souvenirs de lui… Ma montre me vient de lui. Et mes…

- Tes quoi ?

- Mes cheveux. Alain Durand. Mon fils ! Lucie..."

Marcher lentement, doucement. Mais la fièvre de la veille semblait retomber pour le moment dans la ville insurgée.

Des gens s'approchaient enfin d'eux et Javert glissa discrètement sa main dans la poche de son uniforme, prêt à sortir son pistolet.

Gengembre se montra plus malin. Ou plus imprudent. Il laissa venir les gens et les accueillit avec un sourire amical.

" Dure la mitraille, hein messieurs ?, demanda l'un des passants en examinant avec attention les blessés et les uniformes.

- Ce fut dur, reconnut simplement Gengembre. Un collègue est décédé et nous avons des blessés.

- Ce sont des fous !, s'exclama une vieille femme.

- On va vous aider, messieurs les policiers."

Et devant les yeux ébahis de Javert, une dizaine de personnes vinrent en effet aider les blessés à marcher, malgré les uniformes.

Un brancard fut apporté pour transporter le corps de l'inspecteur Godau et quatre hommes en tenue d'ouvrier le portèrent avec précaution.

Et le convoi put reprendre sa route, plus facilement.

Un ouvrier, blessé à la main, se porta à la hauteur de Javert et de Durand.

" De l'aide inspecteur ?

- Vous me semblez en avoir besoin vous-même !, opposa Javert en désignant la main bandée.

- Ho ça ? Un de ses salopards à patache [cheval] m'a collé un coup de gaudille [épée]. Il m'a juste cardé [égratigner]."

Puis, souriant d'une façon un peu cruelle, l'ouvrier ajouta :

" Ils l'emporteront pas au Paradis ! J'attends les poteaux et on y retourne !

- Et vous me dites cela à moi ? Un policier ?, s'étonna Javert.

- Pourquoi inspecteur ? Vous êtes pas du côté du peuple ?"

Si candide...ou feignant de l'être...l'ouvrier attendit benoîtement la réponse de l'officier de police. Mais les yeux brillaient d'une lueur intense.

" Je suis du côté de la Loi, jeta fièrement le policier.

- Mais c'est quoi la Loi maintenant ?"

Excellente question.

Ce fut au tour de Javert de hausser les épaules, malgré Durand dans ses bras.

" Une chienlit, mais un jour…

- Et bien d'ici ce jour, citoyen, claqua la voix soudainement plus sombre de l'ouvrier, tu ferais bien d'enlever les fleurs qui salissent ton harnais de grive [uniforme]."

L'homme désigna les broderies à la fleur de lys qui décoraient le col de l'uniforme du policier.

" Plaît-il ?

- Je te donne un conseil, l'ami. Cela pourrait te sauver la vie ce jour d'hui."

Javert ne dit rien.

Devant eux se profilait la fin de la rue inconnue et on accéda avec stupeur en pleine rue Saint-Antoine. Des pavés retirés du sol formaient des tas, on avait commencé et abandonné une barricade, des papiers volaient dans le vent de fournaise qui soufflait sur Paris.

Le 28 juillet serait un jour chaud.

A tout point de vue !

Mais l'ouvrier ne disait plus rien non plus, il glissa un bras sur la taille de Durand et aida à son tour le sergent à marcher.

" Et vous allez où les cognes ?

- Préfecture de police !

- On va vous aider."

D'une dizaine, ils furent bientôt une vingtaine, puis une cinquantaine... et Javert vit enfin se profiler les murs de la Préfecture avec un soulagement profond.

L'ouvrier était toujours là et Durand discutait maintenant avec lui.

Femme, enfant, avenir, regret…

On fraternisait.

Oui, la police n'était pas l'ennemie du peuple.

L'arrivée de cette foule portant comme en triomphe le cadavre d'un officier de police attira une foule d'uniforme bleu, l'arme déjà sortie du fourreau et le visage mauvais dans la cour de la Préfecture.

" Déclinez votre identité !, " jeta froidement un inspecteur.

Javert s'en amusa et laissa l'ouvrier porter un instant Durand pour s'avancer juste devant les grilles closes de la Préfecture.

Il sortit lentement son insigne et le colla devant le nez du préposé à la porte.

" Inspecteur de Première Classe Javert ! On peut entrer ?"

Sans se démonter, le policier lâcha :

" Seulement les policiers, les autres restent à l'extérieur.

- Putain Hartmann !, claqua la voix agacée de Gengembre. Tu nous reconnais ! Ouvre cette putain de porte !

- La consigne est…

- Parle-moi de ta consigne juste une fois, Hartmann, et je te jure que je t'en retourne une !"

On applaudit vivement l'inspecteur Gengembre parmi le peuple rassemblé. Cela amusa l'inspecteur qui jeta en se tournant vers les insurgés et les simples civils ayant porté assistance aux policiers :

" Bien, messieurs, mesdames ! Comme vous pouvez le voir, la Force n'a pas changé, on ne peut toujours y entrer que sous deux conditions. En tant que prévenu ou en tant que victime. Si vous pouviez décarrer gentiment maintenant, ce serait bien urbain."

Javert leva les yeux au ciel à cette répartie et aida Durand à parcourir les derniers mètres.

Le môme allait mieux maintenant qu'il voyait des collègues et la sécurité.

Tournant le dos à Gengembre et ses rodomontades, l'inspecteur fit entrer les blessés et les indemnes dans la cour de la Préfecture.

L'ouvrier était toujours avec lui, soutenant toujours Durand et jeta des regards curieux autour de lui.

" Qu'est-ce que tu cherches l'homme ?, fit Javert, sèchement.

- Les houzards [trou] dans votre taule [prison]," répondit en souriant l'insurgé.

Il devait avoir à peine vingt ans le gamin, il réussit à faire rire Javert.

Un exploit !

Cela lui valut un serrement de mains et une porte ouverte sur la liberté de la rue.

" Si on se revoit, lança Javert, je serai triste de te faire faire une visite complète des locaux.

- Pas la peine, inspecteur, répondit crânement l'ouvrier, je connais déjà."

Et le rire fut beau au soleil de cet été sanglant.

La moisson allait reprendre d'ici peu.

Pourvu que ce jeune blé ne soit pas fauché.

L'inspecteur Javert regarda partir l'ouvrier, les mains dans les poches, nonchalant et gouailleur.

Se secouant, Javert entra dans le bâtiment de la Préfecture et savoura l'ombre agréable.

On l'accueillit d'un cri étonné :

"Javert ? Que fais-tu ici ? Et c'est ton sergent ?"

Et d'autres questions du même acabit que le policier balaya d'un geste nerveux.

" Il nous faut des voitures pour aller à l'hôpital au plus tôt.

- Des blessés graves ?

- Assez et un mort."

Cette réponse provoqua des rictus amers et on partit préparer une voiture grillagée.

Gengembre se montra enfin et fut content d'apprendre qu'on allait sauver ses collègues et tout régler.

Il s'en alla aux nouvelles.

Il ne resta que Javert en compagnie de Durand à attendre dans la salle de garde. Et le môme ne lâchait pas son supérieur des yeux et de la main.

Javert comprenait. Il était vieux et avait vécu. Il ne permit pas à Durand de se ridiculiser en quémandant du soutien.

" Je t'accompagne à l'Hôtel-Dieu et je reste avec toi jusqu'à ce que ton bras soit correctement bandé et soigné !, jeta Javert de sa voix autoritaire. On va envoyer un message pour la rue de Sully et le commissariat de Pontoise. Ensuite, dès que les choses se seront réglées, tu seras privé de patrouille pendant un certain temps."

Cela fit rire Durand, l'amenant presque au bord des larmes.

" Et Lucie…

- Tu la retrouveras dés que tu seras soigné. Au moins qu'un médecin compétent te voit. Je n'ai pas confiance en Gengembre et je ne suis pas un carabin [médecin].

- Merci…monsieur…"

Javert soupira et lâcha, gentiment mais sûrement :

" Tais-toi Horace, tu vas dire des bêtises."

Et le sergent se tut, le visage livide et la peau couleur de marbre. Il s'assit sur un siège qu'un collègue vint lui apporter, un bol de café chaud dans les mains avec du pain et du fromage.

Javer l'aurait bien imité mais on vint le chercher de la part de M. Chabouillet.

Philosophe, Javert abandonna le café et la tranquillité...

Le bureau de M. Chabouillet ressemblait à un hâvre de paix au-milieu de la tourmente. Un meuble proprement rangé, des dossiers classés soigneusement, une plume et de l'encre prêtes à l'emploi.

Cela éblouit Javert qui revenait de l'enfer de la rue.

Mais les yeux du secrétaire brillaient d'une lueur intense, faite de rage et d'inquiétude.

On s'examina en chiens de faïence

" Que faut-il faire pour vous empêcher de vous jeter dans le danger ?, demanda calmement le secrétaire. Dites-moi Javert car là, je ne sais plus comment agir avec vous !

- M'attacher à une laisse ?, proposa simplement le Chien de Chabouillet.

- Vous vous trouvez amusant ?, claqua Chabouillet. Je ne vous trouve pas amusant pour ma part ! Je vous ordonne de rester à votre poste de Pontoise et voilà que vous apparaissez en pleine révolte, avec des collègues blessés.

- Je devais sauver le chef de la Sûreté."

Cela eut le don de faire disparaître la colère au profit de la surprise.

" Vidocq était en danger ? Qu'a-t-il fait l'animal ?

- Chasser l'escarpe en pleine révolte," répondit Javert en citant les mots du secrétaire.

Cela fit sourire M. Chabouillet, un rapide, étroit, incertain sourire mais néanmoins, un sourire.

" Vous me faites une jolie paire tous les deux ! Bientôt vous allez me dire que votre Valjean était de la partie aussi ?"

Le silence de l'inspecteur parla pour lui et M. Chabouillet leva les bras au ciel comme un tragédien grec.

" Je ne suis même pas surpris ! Vous êtes incapables de penser à votre survie ! Un forçat en cavale ?! Comment cet homme a-t-il pu survivre jusque là ? Cela me dépasse !

- Croyez-vous qu'une grâce soit possible ? Ou un pardon ?

- Il n'y a pas besoin de grâce ou de pardon. Votre Valjean est mort, il bénéficie déjà de l'oubli. Laissons les morts à leur place.

- Oui, mais il doit se cacher sans cesse."

Cela fit rire Chabouillet qui rétorqua, ironiquement :

" Pour un homme qui se cache, il est drôlement visible ! Se promener dans la révolte et sauver des chefs de la Sûreté. J'ai connu des fagots meilleurs en dissimulation.

- J'admets, " sourit Javert, amusé.

Mais Jean Valjean était ainsi, incapable de se cacher et voulant se porter au devant du danger, pour peu qu'il s'en fasse une mission !

M. Chabouillet laissa passer quelques minutes de silence. La rue était calme ! Quel contraste avec la veille ! Les cris, les hurlements, les fusillades étaient encore dans tous les esprits !

La Préfecture s'était barricadée et avait attendu la veille qu'on l'attaque. En vain.

" Ce matin, le Roi a signé l'ordonnance de mise en état de siège de Paris. Le ministre de la Guerre doit l'exécuter et Marmont va recevoir les pleins pouvoirs pour écraser la révolution. Les ordres du roi sont simples : interdiction d'entrée ou de sortir de Paris, peine capitale pour les émeutiers.

- Monsieur, fit Javert, alarmé. Il y a des femmes et des enfants parmi les insurgés ! Je les ai vus ! Il n'est pas possible de tirer ainsi sur le peuple !

- Javert ! Un insurgé est un traître à l'Etat ! Que faire d'autre que le mettre à mort ?"

Le policier se tut mais sur le bout de sa langue se tenait la réponse toute faite :

"Et nous monsieur ? Et vous ? Et vos amis ?...Et moi ?..."

Mais Javert avait appris à se taire.

Pas dupe de ce silence, Chabouillet poursuivit :

" Le roi a donné l'ordre de faire feu sur tous les fronts. Il a signé son arrêt de mort."

Souriant ironiquement, Chabouillet ajouta :

" Marmont l'a dit : "ce n'est plus une révolte, c'est une révolution" et le roi a enfin agi comme il le devait.

- L'État de siège !, répéta Javert. Marmont a reçu des troupes ?"

Le secrétaire poussa un rire, cruel :

" Marmont et ses 8 000 hommes contre 10 000 insurgés. La défense de Paris est limitée, les troupes sont parties en Algérie !

- Et les autres régiments ?, s'enquit Javert, scandalisé par ce manque de prévoyance.

- Sans le télégraphe, les délais sont allongés. Des courriers sont partis hier et ce matin. On m'en a personnellement informé. Marmont a confiance en moi, ajouta perfidement le secrétaire. Melun, Fontainebleau, Provins, Beauvais, Compiègne, Orléans, Caen doivent rapatrier les troupes de la Garde qui s'y trouvent en garnison.

- Il y a encore une chance de sauver le trône !," fit le policier, soulagé malgré lui.

Cette fois, Chabouillet se mit à rire, gracieusement, en cachant sa bouche derrière sa main blanche et manucurée.

" On a prié le 4e régiment d'infanterie qui a quitté Caen hier d'accélérer sa marche. Ces messieurs de la soldatesque n'arriveront pas à Paris avant le 3 août."

Le rire éclata, choquant Javert qui réagit aussitôt :

" Le 3 août ? Mais ces jobards se moquent du monde ?

- Ha ! Que voulez-vous Javert ? Ce ne sont pas les soldats de la Grande Armée ! Le petit Ogre en aurait mangé son chapeau !"

3 août ?

8 000 hommes ?

Autrement dit, Paris était perdu et le roi allait être chassé de son trône le jour présent. Ou le lendemain. Mais ce n'était qu'une question d'heures !

Javert en avait la tête qui tournait.

Chabouillet le regarda, assez tristement, ce qui était bizarre et mit la puce à l'oreille de Javert :

" Vous devriez vraiment retourner au commissariat de Pontoise, ou mieux ! Rentrez chez vous, Javert ! Le Roi est perdu ! Je vous appellerai lorsque nous aurons un nouveau roi à servir.

- Louis-Philippe d'Orléans ?!

- Une nouvelle dynastie ! Un sang neuf et une famille aux idées libérales ! Nous allons faire plaisir à cet imbécile de Thiers en mettant sur le trône de France un roi prêt à gouverner à la manière anglaise ! Une monarchie constitutionnelle et parlementaire ! Un suffrage universel masculin ! Une réelle égalité et des libertés sauvegardées !"

M. Chabouillet s'échauffait en parlant, ses joues rougissaient et ses yeux étincelaient. Oubliant sa vieillesse et les différents régimes qui s'étaient déjà succédés en France, promettant des jours nouveaux et des lendemains qui chantent…

Petit pas en avant et laissons s'envenimer les choses. Louis-Philippe Ier sera le dernier roi de France, il sera chassé par la Révolution de 1848… Un règne émaillé de révoltes et de barricades, dont celles de 1832… D'autres combats de rue et l'inspecteur Javert jeté sur la piste des Amis de l'ABC…

Un roi oubliant les promesses de libertés, de jours nouveaux et de lendemains qui chantent...

Mais cela, nul ne le savait alors.

Javert écoutait sans rien dire son protecteur lui faire le panégyrique de ce futur grand roi que serait Louis-Philippe Ier !

Méfiant, sceptique, suspicieux...mais loyal, dévoué, intègre…

L'inspecteur Javert écoutait son patron, M. Chabouillet en songeant à Durand qui souffrait en silence dans la salle de garde de la Préfecture, à Rivette qui gérait le commissariat de Pontoise en s'inquiétant de tout, à Vidocq qui était blessé quelque part dans Paris…à Jean Valjean qui DEVAIT être en sécurité rue de Sully...

Et le temps passait lentement dans ce bureau luxueux et studieux qui semblait déplacé dans cette atmosphère de guerre civile...

Enfin, un sergent entra dans le bureau du secrétaire après avoir frappé à la porte, il semblait pressé et portait une missive dans ses mains.

" De la part de M. Mangin… Cela vient du palais, monsieur."

Tendant négligemment la main, M. Chabouillet jeta :

" Reprenez-vous Apremont, vous connaissez déjà l'inspecteur Javert.

- Ou...oui, monsieur.

- Bien. Laissez-nous sergent et retournez à votre poste ! La journée est loin d'être terminée."

Le sergent disparut avec empressement.

Javert attendit patiemment que son patron ait fini de lire son courrier puis Chabouillet le regarda avec attention.

Javert fut un instant décontenancé puis il comprit et eut un sourire indulgent.

Un jour, il mourrait sur une barricade et Chabouillet avait peur d'être celui qui lui aurait donné l'ordre de s'y trouver.

Ce jour semblait arrivé.

Les dettes se payent, Vidocq avait raison.

"A Toulon, vous avez juré de m'être dévoué jusqu'à la mort, rappela durement Chabouillet.

- Oui, monsieur," fit simplement Javert.

Le souvenir d'un jeune homme d'une vingtaine d'années revenait dans les mémoires des deux hommes vieillis sous le harnais. Javert avait juré fidélité, loyauté, dévouement au secrétaire de la Préfecture de police de Paris.

Jusqu'à la mort !

Chabouillet posa la missive sur son bureau et s'approcha de son protégé.

" J'ai fait mon possible pour vous faire accepter dans la Force. J'ai appuyé votre carrière, je vous ai soutenu après l'affaire Madeleine.

- Oui, monsieur."

Javert souriait, attendant posément qu'on lui demande sa vie. Il ne facilitait pas le travail au secrétaire. Javert voulait cruellement qu'on en parle explicitement.

" Je ne vous ai jamais déjugé ! Je me suis battu pour vous ! Montreuil a été une récompense à votre dévouement, votre place dans la police parisienne une autre ! Et je vais tout faire pour vous obtenir ce commissariat de Pontoise dans lequel vous végétez !

- Oui, monsieur."

Une main se posa sur l'épaule de l'inspecteur et des yeux clairs le foudroyèrent.

" Mais je veux votre consentement pour cette mission !"

"Je ne veux pas votre mort sur la conscience," ajouta M. Chabouillet par ses yeux, inquiet malgré tout, mal à l'aise.

" Que dois-je faire pour vous, monsieur ?"

"Mourir certainement," mais le policier voulait en connaître les détails.

" J'ai besoin d'un espion place de l'hôtel de ville ! Il me faut des informations sur les insurgés !"

Donc on l'envoyait au-milieu de la tourmente. A l'hôtel de ville, là où les combats allaient être les pires.

Là, on se retrouveraient tous les républicains et les révoltés que Jiménez avait côtoyés… Peut-être même Montparnasse et Claquesous.

Javert eut envie de rire. Hystériquement.

" Il me faut des informations précises pour que Marmont s'embrouille et perde cette bataille. Avec le moins de pertes possibles ! Nous ne voulons pas de bain de sang !

- Juste changer de roi !," fit amèrement l'inspecteur.

M. Chabouillet ne dit rien puis il entraîna Javert jusqu'à la fenêtre, il l'ouvrit pour lui indiquer la rue et les passants de plus en plus nombreux, les cris qui commençaient à se faire entendre.

"A BAS LES BOURBONS !"

" Croyez-vous vraiment que cette révolution n'aurait pas eu lieu ? Tôt ou tard le peuple se serait révolté, Javert. La seule chose que nous avons faite c'est d'offrir une tête couronnée à placer sur le trône. Un roi bon et libéral.

- Un roi facile à manipuler ?," osa lancer Javert.

Le front de Chabouillet s'assombrit. Son chien avait pris des velléités d'indépendance depuis cet hiver. Il était moins bien dressé et soumis.

Le secrétaire admit en souriant, sans joie :

" En effet. Un roi sait récompenser ceux qui l'ont mis sur le trône."

Javert se tut et regarda la foule, il pensait à Jean Valjean. Il le pria de l'excuser.

On ne peut pas lutter contre le sens du devoir.

Cela faisait des mois que Javert ne suivait plus son devoir. Il était temps de rejoindre les rangs.

" Je demande à pouvoir ramener le sergent Durand chez lui avant de me rendre place de l'Hôtel de Ville.

- Accordé ! Vous me ferez votre rapport ce soir !"

Une toute petite hésitation avant d'acquiescer :

" Oui, monsieur."

"Si je suis encore en vie, bien entendu…"

Mais ces mots ne furent jamais dits.

M. Chabouillet était plus détendu maintenant qu'il avait un espion à sa disponibilité.

Puis, le garde-chiourme, fatigué de ces dernières heures de peur et de lutte, se perdit dans ses souvenirs.

" A Toulon, monsieur, commença Javert, s'exprimant avec soin. Je vous ai offert ma vie contre une place à vos côtés. Vous avez eu le courage d'accepter un gitan comme protégé. Sans vous, je sais que je serai mort à Toulon, tué un jour par des forçats révoltés.

- Ce ne fut pas du courage, Javert. Vous êtes un homme exceptionnel et je l'ai vu à Toulon.

- Un gitan devenu garde-chiourme, monsieur, cracha Javert, avec mépris. Vous m'avez donné ma chance.

- Nous ne voyons pas les choses de la même manière ! Vous étiez jeune et ambitieux, tout comme moi. Je voyais la possibilité de me faire un homme sûr et dévoué à mon service. Paris est une poudrière !

- Vous y avez réussi !

- Nous avons réussi ! Prenez garde à vous Javert !

- Je ferai mon rapport dès que possible !

- Je sais ! J'ai confiance en vous !"

Javert s'inclina respectueusement et sortit du bureau de M. Chabouillet.

Il retrouva avec étonnement le jeune sergent, resté devant la porte du bureau, alarmé par toute cette situation. Il devait attendre Javert pour avoir de plus amples nouvelles sur la révolte.

Dans le couloir, le gamin osa demander au vieil inspecteur :

" Que pensez-vous qu'il arrivera monsieur ?

- Un nouveau roi, comme d'habitude," répondit posément Javert.

Et cela l'amusa de voir l'ébahissement colorer les traits du jeune officier.

Mais ce n'était que la pure vérité.

Combien de rois et de maîtres avait connu le policier ? Après combien de révoltes et de révolutions ?

Louis XVI, la Convention, Robespierre et le Comité de Salut Public, les Consuls, Napoléon Ier, Louis XVIII, Charles X et bientôt Louis-Philippe Ier…

Cinquante ans de vie et tant de maîtres différents qu'il avait fallu servir !

Royauté, Empire, République.

Javert avait goûté de tout et seule la couleur de la cocarde sur son chapeau avait changé. Il s'en rendait compte aujourd'hui.

Il était loyal, dévoué, intègre...quelque soit le maître…

Un chien bien dressé malgré tout !

" Mais ce n'est qu'une émeute !, se défendit faiblement le sergent Apremont.

- Non, c'est une Révolution !," opposa Javert, reprenant les mots de Chabouillet qui ne faisait que répéter ceux que le duc de Marmont avait adressés au roi ce matin.

Des mots écrits dans une demande désespérée d'aide et de soutien que le vieux chef de la Garde Royale avait adressée à sa Majesté et que Charles X avait traitée avec indifférence.

Et ne voulant plus perdre de temps, Javert retrouva Durand dans la salle de garde. Le môme avait retrouvé des couleurs ; un collègue, plus au fait des premiers secours, était en train de vérifier son bras et de nettoyer la plaie.

Peut-être n'était-il pas obligatoire d'aller à l'hôpital ?

Javert s'approcha, pressant le pas sans s'en rendre compte.

" Du grabuge ?, demanda-t-il, inquiet.

- Une belle estafilade, sourit le vieil inspecteur Jourdain. Il aura une belle cicatrice ! Il a eu de la chance !

- Hôpital ?

- Non," répondit simplement Jourdain en se grattant la barbe naissante.

Il avait passé des heures à son poste, négligeant son repos et son hygiène.

" Mais tu devrais emmener ton petit sergent dans un coin tranquille, Javert, poursuivit Jourdain. Ici c'est calme mais on ne sait jamais avec les insurgés. Il suffirait d'une attaque bien organisée et la préfecture tombe.

- Nous partons !

- Tu as raison ! Fous-le camp !, approuva Jourdain. Les ordres sont tellement contradictoires et les chefs changent d'avis toutes les cinq minutes.

- Chabouillet semble direct pourtant," s'étonna Javert.

Jourdain eut un sourire illisible avant d'ajouter :

" Le vieux lion connaît bien les ficelles ! Il sera encore à son poste malgré un nouveau roi. Je n'en dirais pas autant du daron de la raille [le préfet de la police]."

Javert ne bougea pas mais il était d'accord avec cette analyse.

Puis se tournant vers Durand, l'inspecteur de Pontoise lança :

" On va quitter les lieux en vitesse. Durand a besoin de repos.

- Passez par le quai de Gesvres. La rue de Rivoli doit être encombrée à cette heure !, conseilla Jourdain.

- Merci Jourdain !

- Un plaisir Javert ! Tu ne risques pas d'oublier les amis. On ne sait jamais avec les changements de règne. Hein Javert ?"

Un regard entendu et Javert lâcha du bout des lèvres :

" Je suis sûr que M. Chabouillet saura conserver les meilleurs de ses hommes.

- Surtout si on les lui montre ! J'ai connu la Terreur. On a choisi les amis et chassé les suspects.

- M. Chabouillet sera bien conseillé !, asséna Javert.

- Je n'en doute pas, Javert. Pas un seul instant !"

Durand n'avait toujours pas saisi ce qui s'était passé lorsqu'il se retrouva à nouveau dans la cour de la Préfecture, en compagnie de Javert et le bras bien bandé. Il avait mal mais le laudanum avait amoindri la douleur.

Il avait mangé et bu, retrouvant une partie de ses forces.

Il pouvait faire face à une marche de quelques minutes jusqu'à la rue de Sully.

Dans la cour, Javert avait retrouvé Gengembre, lui annonçant leur intention de poursuivre sans la voiture leur chemin.

L'hôpital ne vaudrait jamais les soins de Lucie et Durand était moins blessé que certains des collègues de Gengembre.

Et avec ces blessés affluant en masse des barricades et des rues, cela devait être risqué de s'y retrouver. Gangrène, infection, maladie...

Durand vit les deux inspecteurs se serrer la main avec soin avant de se quitter.

On ouvrit le portail de la préfecture pour laisser passer la voiture grillagée, accompagnée de policiers en uniformes et de quelques gendarmes à cheval. Gengembre tenait les rênes avec détermination pour emmener ses hommes jusqu'à l'hôpital.

Puis les deux policiers sortirent à pied pour se fondre dans la foule, plus importante maintenant aux abords de la Préfecture.

On attendait la suite des événements.

On savait que Marmont regroupait des régiments dans les faubourgs et les boulevards, on s'attendait à une attaque en règle, on avait peur des charges de la cavalerie. Et en même temps, une certaine atmosphère trépidante régnait dans l'air et excitait les hommes et les femmes.

La guerre devait avoir cette odeur et procurer cette sensation.

Excitation, panique, détermination. Exaltation devant le danger !

Il était neuf heures et les cloches de Paris sonnèrent le tocsin !

L'état de siège était connu de tout Paris maintenant !

" Un quart d'heure de marche et nous serons rue de Sully !, lança Javert.

- Je ne quitterai plus jamais les bras de Lucie !," rétorqua Durand.

"Et moi les bras de Jean…," pensa Javert, sans pouvoir le dire.

Le quai de Gesvres était un bon choix même si la marche était malaisée. Durand n'avait plus besoin de tenir le bras de Javert pour marcher. Il se tenait courageusement à la hauteur de l'inspecteur, suivant sa vitesse.

Les rues se remplissaient de personnes, les rassemblements se formaient, des cris commençaient à se faire entendre, des chants révolutionnaires étaient hurlés à pleine voix.

" VIVE LA LIBERTÉ ! A BAS LES BOURBONS !"

On criait, on scandait, on hurlait.

Et Javert songea à ce que l'ouvrier lui avait dit tôt ce matin. Des bandes d'ouvriers brisaient les fleurs de lys, on voulait détruire les symboles de la monarchie.

Javert toucha les broderies à la fleur de lys qui décoraient son col.

On brûlait toutes les enseignes aux armes de France. On arrachait les plaques des notaires, des conducteurs de diligences, des facteurs de la Poste…

Et pour se moquer, on pendait aux lampadaires cassés les armes de France.

Des rondes étaient faites autour de ces arbres de la Liberté d'un genre nouveau et on chantait "la Carmagnole".

" Madam'Veto avait promis

Madam'Veto avait promis

De faire égorger tout Paris

De faire égorger tout Paris

Mais son coup a manqué

Grâce à nos canonniers!

Refrain :

Dansons la carmagnole,

Vive le son, vive le son,

Dansons la carmagnole,

Vive le son du canon !

Monsieur 'Veto avait promis

Monsieur 'Veto avait promis

D'être fidèle à son pays.

D'être fidèle à son pays.

Mais il y a manqué,

Ne faisons plus quartier !

Refrain

Les suisses avaient promis

Les suisses avaient promis

Qu'ils feraient feu sur nos amis.

Qu'ils feraient feu sur nos amis.

Mais comme ils ont sauté,

Comme ils ont tous sauté !

Refrain

Le patriote a pour amis

Le patriote a pour amis

Toutes les bonnes gens du pays.

Toutes les bonnes gens du pays.

Mais ils se soutiendront

Tous au son du canon !

Refrain

Amis restons toujours unis

Amis restons toujours unis

Ne craignons pas nos ennemis.

Ne craignons pas nos ennemis.

S'ils viennent nous attaquer,

Nous les ferons attaquer !

Refrain

Malgré lui, Javert fredonnait ces chansons venues de son passé. "La Carmagnole", "A ça ira !", "la Marseillaise"… Il les avait entendues, chantées, écoutées...dans une autre vie et une autre ville...avant qu'elles ne soient condamnées comme subversives.

" Vous avez connu 1789 ?, demanda Durand en entendant Javert siffloter le refrain avec entrain.

- J'avais dix ans. Mais j'ai connu la Terreur et le Directoire ! Et je..."

Mais ce qu'entendirent alors les policiers leur coupèrent la parole.

Une jeune femme chantait, une voix rauque et cassée qui résonnait dans la chaleur de l'air et faisait taire les oiseaux.

"Français, que Reims a réunis,

Criez : Montjoie et Saint-Denis !

On a refait la sainte ampoule,

Et, comme au temps de nos aïeux,

Des passereaux lâchés en foule

Dans l'église volent joyeux.

D'un joug brisé ces vains présages

Font sourire sa majesté.

Le peuple s'écrie : Oiseaux, plus que nous soyez sages ;

Gardez bien, gardez bien votre liberté ! (bis)

Puisqu'aux vieux us on rend leurs droits,

Moi, je remonte à Charles-Trois.

Ce successeur de Charlemagne

De Simple mérita le nom ;

Il avait couru l'Allemagne

Sans illustrer son vieux pennon.

Pourtant à son sacre on se presse :

Oiseaux et flatteurs ont chanté.

Le peuple s'écrie : Oiseaux, point de folle allégresse ;

Gardez bien, gardez bien votre liberté.

Chamarré de vieux oripeaux,

Ce roi, grand avaleur d'impôts,

Marche entouré de ses fidèles,

Qui tous, en des temps moins heureux,

Ont suivi les drapeaux rebelles

D'un usurpateur généreux.

Un milliard les met en haleine :

C'est peu pour la fidélité.

Le peuple s'écrie : Oiseaux, nous payons notre chaîne ;

Gardez bien, gardez bien votre liberté.

Aux pieds de prélats cousus d'or,

Charles dit son Confiteor.

On l'habille, on le baise, on l'huile,

Puis, au bruit des hymnes sacrés,

Il met la main sur l'Évangile.

Son confesseur lui dit : « Jurez.

« Rome, que l'article concerne,

« Relève d'un serment prêté. »

Le peuple s'écrie : Oiseaux, voilà comme on gouverne ;

Gardez bien, gardez bien votre liberté.

De Charlemagne, en vrai luron,

Dès qu'il a mis le ceinturon,

Charles s'étend sur la poussière.

« Roi ! crie un soldat, levez-vous !

« Non, dit l'évêque ; et, par saint Pierre,

« Je te couronne, enrichis-nous.

« Ce qui vient de Dieu vient des prêtres.

« Vive la légitimité ! »

Le peuple s'écrie : Oiseaux, notre maître a des maîtres ;

Gardez bien, gardez bien votre liberté.

Oiseaux, ce roi miraculeux

Va guérir tous les scrofuleux.

Fuyez, vous qui, de son cortège,

Dissipez seuls l'ennui mortel :

Vous pourriez faire un sacrilège

En voltigeant sur cet autel.

Des bourreaux sont les sentinelles

Que pose ici la piété.

Le peuple s'écrie : Oiseaux, nous envions vos ailes ;

Gardez bien, gardez bien votre liberté ! (bis)"

Javert resta saisi avant de souffler :

" Béranger ! Neuf mois de prison et voilà ses chansons qui reviennent ! "Le Sacre de Charles le Simple" a été écrit pour se moquer du sacre de Sa Majesté Charles X et...

- Vous la connaissiez aussi celle-là ?, " demanda une voix railleuse non loin d'eux.

Un jeune homme, le visage maculé de poudre et impossible à reconnaître, se tenait sur le bord de la Seine, des pistolets glissés dans sa ceinture comme un pirate et le sourire glacé.

Javert savait reconnaître la défaite et s'approcha des pistolets.

" Oui, mais je ne sais pas la chanter."

Il y eut d'autres insurgés pour les entourer et l'inspecteur se prépara au combat.

" Peut-être peut-il chanter autre chose le cogne ?, demanda une voix, moqueuse.

- Il doit juste connaître la Loi !, souffla une autre voix, féminine cette fois.

- Alors il pourrait la chanter ?!"

On se mit à rire et une jeune femme se montra, dépenaillée et décoiffée. Javert ne la connaissait pas mais elle s'interposa, secouant la tête :

" Un cogne ! Fous-lui la paix Bossuet !

- Eponine ! Tu as une jolie voix et tu chantes comme une sirène ! Mais je suis désolé de t'apprendre que ta voix attire les policiers !, se moqua le jeune insurgé. Marius aurait cependant apprécié de t'entendre !

- Laisse-les tranquilles !, ordonna la jeune femme nommée Eponine, trop maigre pour être en bonne santé et trop sale pour être d'une jolie famille.

- Mais monsieur le policier sait peut-être chanter d'autres chansons ?

- Elle a raison," claqua la voix dure d'un autre homme.

Javert reconnut soudainement Enjolras, le chef des Amis de l'ABC.

Ainsi les jeunes blés avaient hâte d'être moissonnés.

" Enjolras ! Tu n'es pas amusant, gémit une voix avinée. Bossuet a raison. Ce serait drôle de faire chanter un policier. Une petite chansonnette à la gloire de la Patrie !"

Serrant les dents et croisant les bras devant lui, l'inspecteur jeta simplement :

" Vous nous laissez passer ou on perd notre temps à parler musique ?"

Cela amusa et surprit les insurgés.

" C'est qu'il est poilu [courageux] le cogne ?!, s'étonna le dénommé Bossuet.

- Il a une jolie voix, grave, il ferait un magnifique baryton ! Musichetta l'adorerait !, jeta un nouvel insurgé arrivé près d'eux.

- Courfeyrac, il n'y a pas que les femmes dans la vie !, opposa durement Enjolras. Nous sommes ici de surveillance !

- Morhéry est gentil de nous faire confiance," se moqua l'ivrogne.

Javert ne fut pas le seul à lever les yeux au ciel devant tant de stupidité.

Le chef, ce jeune homme blond si beau, secoua la tête et hurla de colère :

" Mais tu es vraiment idiot Grantaire ! Va cuver ton vin !

- Qu'est-ce que j'ai fait ?, s'étonna l'ivrogne.

- Des noms ! Tu devrais donner nos papiers d'identité à monsieur l'inspecteur, si tu veux faire encore mieux," ajouta Bossuet, aussi fâché que son chef.

Grognant des mots inintelligibles, le dénommé Grantaire disparut. Mais Javert songea, méprisant, que ses collègues de barricade feraient bien de faire attention aussi à leurs paroles, tous s'appelaient par leur nom et tous étaient imprudents au possible.

Bossuet se retourna vers les deux policiers, avisant leurs uniformes défraîchis, le sang qui maculait les vêtements et la fatigue dans le regard.

" Vous allez où comme cela ?

- Place des Vosges," répondit sèchement Javert, mentant comme toujours.

Les insurgés se regardèrent quelques secondes, silencieusement avant de laisser la parole à leur chef.

Enjolras, croisant ses bras, sur son corps de dieu grec, jeta :

" On va vous laisser passer, messieurs. Mais avant, il y a une petite formalité à régler."

Javert attendit quel outrage on allait leur infliger, essayant de paraître aussi blasé que possible.

Enjolras s'approcha de lui et d'un geste sûr, il se dressa sur la pointe de ses pieds afin de saisir le bicorne du policier. Avec des gestes sûrs, il en arracha la cocarde blanche.

Les yeux gris de Javert brillaient de rage, le loup était prêt à mordre, mais Enjolras n'en avait cure.

De sa poche, il sortit une cocarde tricolore et, simplement, il réussit à l'épingler sur le chapeau.

Le redonnant à Javert pour que le policier puisse le replacer sur sa tête. Ceci fait, Enjolras examina d'un regard critique son oeuvre et sourit, approbateur. Bossuet joua la même scène avec Durand.

" Voilà ! Vous pouvez avancer sans danger. Vous avez votre sauf-conduit.

- Et si je rencontre la troupe ? Je suis fusillé par mes collègues ?

- Vous connaissez le jeu des cocardes ?"

Javert sourit à son tour, Enjolras n'était pas un imbécile. Le policier glissa dans sa poche la cocarde blanche que lui rendit le chef des Amis de l'ABC.

" Oui, j'y ai joué dans ma jeunesse.

- Alors vous en connaissez les règles !

- La seule interdiction est la cocarde noire !"

Enjolras n'aima pas la référence, son regard s'endurcit.

" Nous ne sommes pas des Montagnards sans pitié !

- Vive la Révolution !, jeta hargneusement Javert. On me l'a déjà dit !"

Bossuet désigna les fleurs de lys sur le col et cracha entre ses dents :

" On pourrait vous obliger à retirer votre uniforme, monsieur l'inspecteur.

- En effet, vous pourriez."

Mais l'inspecteur en avait soupé de ces insurgés qui se permettaient de jouer les chefs de la Révolution.

" Et maintenant ?, claqua le policier. Je me fous à poil ou je peux passer ?"

Enjolras hésita puis laissa passer les deux policiers.

" Evitez l'hôtel de ville, messieurs. Il va y avoir du mouvement."

Javert hocha la tête et se mit à marcher, sans se retourner. Durand se tenait à ses côtés, il était resté silencieux durant tout l'échange, ne sachant pas quoi dire pour sortir de cette impasse.

On les laissa marcher tranquillement et les deux policiers progressèrent à nouveau le long de la Seine, voyant une foule de plus en plus nombreuse s'amonceler dans les rues et sur les quais.

Quelques pas plus loin, Durand demanda à Javert :

" Qu'est-ce que le jeu des cocardes ?"

Le vieil inspecteur se mit à sourire, amer et triste.

"A Toulon, on changeait de cocarde en fonction des évènements et des gouvernements. Blanche sous la Monarchie, tricolore sous la Convention. Nous avions toujours un jeu de cocarde dans nos poches d'uniforme. On ne savait jamais sur qui on tombait. Surtout à Toulon !"

Surtout à Toulon ! Une cocarde blanche pouvait vous valoir une accusation de trahison et une cocarde tricolore une balle perdue...en fonction des rencontres dans les rues de la ville.

" Et la cocarde noire ?

- Elle apporte la mort sans concession ! C'est une insulte à la Révolution ! Une cocarde noire équivalait à un procès sans appel devant le Tribunal Révolutionnaire sous la Terreur !

- Mon Dieu ! Alors on joue au jeu de la Cocarde ?

- Peut-être notre survie dépendra dorénavant de la couleur de notre chapeau ! Mais ils ont raison pour les broderies…"

Réfléchissant un instant, Javert retira sa veste d'uniforme et déchira encore de longues bandes de sa chemise, il en tendit un morceau à Durand.

" En guise de cravate, nous sommes blessés à la gorge dorénavant. Cachons notre fleur de lys sous un bandage bien visible."

Javert aida Durand à se préparer puis ce fut le contraire.

L'ouvrier inconnu avait eu raison de prévenir Javert. Aujourd'hui, le symbole du roi pouvait amener la mort.

" Et maintenant ?, demanda comme à son habitude Durand.

- Maintenant la rue de Sully ! Nous n'en sommes pas loin !"

A ces mots, le coeur de Durand se gonfla d'espoir et un sourire illumina ses traits fatigués.

Javert sourit à son tour, indulgent devant l'amour que montrait son jeune collègue.

Un coup de canon le réveilla. Ou peut-être était-ce le bruit d'un simple coup de feu. Valjean était trop désorienté pour pouvoir le dire.

Il se souvenait d'être retourné rue de Sully la veille ; il se rappelait que leur petit groupe malmené avait été accueilli avec consternation et que quelq'un, peut-être Lucie, lui avait posé un tas de questions sur le blessé qu'il portait sur le dos. Il avait été question d'autres noms… Horace, à ce qui lui semblait.

Mais Valjean avait la bouche sèche et ne parvint pas à décoller les lèvres ; il se souvenait d'avoir regardé, tout hébété, Madame Léonie se précipiter vers son fils blessé, puis croyait pouvoir toujours entendre son cri d'angoisse lorsqu'elle s'apprêtait à soulever Dédé à bras le corps ; il se souvenait d'avoir entendu les douces remontrances de Lambry, venu lui arracher son fils des bras pour le placer sur une balle de foin avec une tendresse à laquelle Valjean ne s'attendait pas.

" Pense à celui qui est encore à naître, ma chérie, lui avait dit Lambry.

- Mais c'est mon fils… Dédé est mon fils…Tu ne peux pas comprendre !

- Il est mon fils, aussi. Il va s'en sortir…", avait chuchoté le hussard, entourant les épaules de la matrone pour lui faire ressentir son soutien.

Valjean se rappelait sa propre détresse en voyant la douleur de la mère qui s'agrippait à son enfant ; il sentait encore le poids de la culpabilité qui lui avait coupé le souffle...

Il lui aurait été si facile d'éviter cette souffrance… Il aurait suffi d'être plus expéditif dès le début, et plus tard, d'avouer sa faiblesse...

Cela aurait suffi pour garder Fraco à ses côtés.

Valjean passa une main sur son front pour essayer de rassembler ses pensées. Pourquoi était-ce si difficile ?

À en juger par le silence, il devait encore faire nuit dehors...

Il se souvenait d'avoir quitté l'atelier hier soir, et d'avoir attendu devant la salle d'armes qu'on apporte de la paille pour accommoder Vidocq ; puis Marie s'était portée volontaire pour s'occuper du chef de la Sûreté pendant qu'il prenait quelque repos.

Valjean sourit.

Il se rappelait surtout l'étreinte avec laquelle Cosette l'avait finalement accueilli lorsqu'il avait confié Vidocq aux bons soins de Marie. Et aussi combien le monde était devenu sombre lorsque la jeune fille, plus calme, avait fini d'essuyer ses larmes, lui avait offert un sourire soulagé puis était retournée ensuite auprès des jeunes...

Alors, sa vie était devenue tout à coup un endroit esseulé. Cette drôle de solitude lui laissait dans la bouche un arrière-goût de sang et de cendre.

Il était alors retourné à l'atelier et avait vu de nombreux visages qui se sont levés vers lui. Tant de questions planaient dans ces regards inquisiteurs... Qui aurait de réponses pour ses questions à lui ?

Fraco...

Il s'était retourné vers la table où Romain et Mavot dévoraient déjá des bols remplis à ras bord de quelque sorte de ragoût qu'ils arrosaient de cidre frais.

Sans mot dire, Valjean s'était saisi du broc, déjà bien entamé, puis s'était enfermé à double tour dans son bureau ; il avait bu jusqu'à ne plus avoir soif.

Alors, il avait continué à avaler du cidre jusqu'à oublier le goût du sang et des cendres.

Il avait bu jusqu'à oublier que Fraco ne rentrerait pas ce soir… Qu'il ne rentrerait peut-être plus.

La dernière chose dont il se souvenait était d'avoir fermé les yeux un instant pendant qu'il reposait sa tête sur la table. Cela n'avait pas dû durer longtemps, car la bougie ne s'était pas complètement consommée.

Valjean releva la tête et regarda autour de lui.

Il y avait encore du cidre dans la cruche, bien que Valjean s'attendait à la trouver renversée sur le sol.

Donc, il ne s'était saoulé qu'à moitié. Il le restait, d'ailleurs.

La fatigue devait y être pour quelque chose, car il n'avait pas bu outre mesure.

Le bagnard moucha la bougie et traversa la cour pour se rendre au chevet de Vidocq ; il ne put s'empêcher de jeter un regard au ciel en chemin ; la nuit était belle, chaude mais quelque peu rafraîchie par une petite brise en provenance de la Seine ; au loin, la fumée cachait les étoiles.

Valjean regarda autour de lui ; il avait encore le sentiment de ne pas parvenir à se tirer d'un mauvais rêve.

Pourquoi Fraco n'était-il pas à ses côtés ? Il avait dit qu'il reviendrait...

Les rues... Traverser Paris avait été une descente aux enfers. Comment aurait pu survivre Fraco affublé de son uniforme parmi toutes ces gens hostiles ?

Le bagnard porta une main à sa tempe pour éloigner un léger vertige. Pourquoi avoir bu justement ce soir ?

Parce qu'il était difficile de patienter.

Parce que cela faisait mal de ne pas savoir par où commencer à chercher.

Fraco...

Sa décision était prise, désormais. Elle l'avait été avant même qu'il n'avale la première gorgée de cidre.

Il lui restait de tout mettre en œuvre pour la mener à bien dans les meilleures conditions.

Il devait dormir.

Valjean poussa la porte de la salle d'armes.

" Te voilà, toi, le salua Vidocq, pâle sur sa botte de foin.

- Monsieur Jean! Vous devriez vous reposer !

- Ce n'est plus nécessaire, madame Marie. Mais vous devriez essayer de dormir un peu. Les enfants seront bientôt debout.

- Bien, monsieur... Dans ce cas... Quoi qu'il en soit, Monsieur Blondel semble se porter mieux. Il n'a même pas vomi depuis qu'il a repris connaissance... Bien qu'avec les blessures à la tête, on ne sait jamais.

- Je vous remercie pour votre aide, Marie.".

Les deux hommes se forcèrent à rendre le sourire que la mère de Soazig leur avait adressé ; dès qu'elle eut fermé la porte, ils se regardèrent en chiens de faïence jusqu'à ce que Vidocq décide de briser le silence.

" Passe-moi le pot de chambre, le Cric. Ça fait des heures que je veux quicher [vomir]"

Valjean s'exécuta puis, voyant que Vidocq se débrouillait bien tout seul, partit s'allonger sur la botte de foin dont Marie s'était servie.

" Ce serait bien urbain si tu me donnais un peu d'eau."

Valjean se releva puis fit ce qu'on lui demandait sans mot dire, mais cette fois, il ne put échapper au regard inquisiteur d'un Vidocq tout à fait éveillé.

" C'est ta bonne amie ? Pour autant que je sache, elle est la mère de l'enfant que Javert et toi avez passé le printemps à chercher. Et elle te fait les yeux doux.

- J'en doute", rétorqua Valjean, déjà de retour dans son lit improvisé.

Mais Vidocq était loin de renoncer, et l'attitude taciturne de Valjean ne faisait qu'exciter sa curiosité.

" Tu doutes de quoi ? Tu doutes qu'elle soit la mère de Soazig ou qu'elle te regarde avec intérêt ?

- Je sais que Marie est la mère de Soazig, et je sais aussi qu'elle ne s'intéresse pas à moi. Chose dont je lui en suis gré.

- Tu vas avoir le culot de me raconter que tu es trop vieux pour conter Fleurette à cette mignonne ? Après m'avoir fait faire le tour de la ville perché sur ton andosse [dos, épaule] ?

- Elle a eu la vie dure, le Mec. Je ne pense pas que se laisser courtiser soit une de ses priorités.

- Dommage. Vous vous accorderiez bien tous les deux."

Jean Valjean ne répondit pas. Il haussa les épaules et reprit de s'allonger sur le foin. Un haut-le-coeur malvenu le coupa dans son élan.

" Gueule de bois ?", demanda Vidocq, riant tout à coup.

Cela sonna creux.

" Pas encore, mais ce ne saurait tarder.

- Je ne te croyais pas buveur... Boire est imprudent chez un forçat en cavale. Mais je suppose qu'hier la journée fut rude et je vois que tu n'aimes toujours pas le sang, hein, le Cric ? Tu te souviens de ce type à Toulon qui s'est suicidé par guillotine ?

- Le Girofle ?

- Oui, c'était son nom. Il n'a rien trouvé de mieux à faire que de poignarder un argousin avec une paire de ciseaux. Bien entendu, il lui a fait la peau, il faut en convenir.

- Il y en a eu d'autres comme lui au cours de dix-neuf ans", rétorqua Valjean, se forçant à bouger pour tourner le dos au Mec.

Ce ne fut que par la suite que Vidocq s'autorisa à chercher une position plus confortable sur son foin, sachant que ses rictus de douleur passeraient inaperçus. Il fit une pause pour reprendre son souffle, puis poursuivit :

" Gy. [oui], mais je doute que l'un d'entre eux n'ait tant mérité la guillotine que ce scélérat. Je ne parle pas du garde, qui était un fumier, mais de la façon dont le Girofle punissait ceux qui s'endettaient auprès de lui puis qui tardaient à payer. On disait parmi la chiourme qu'il t'avait proposé du turbin [travail] dès que les argousins t'ont désaccouplé. Cela n'avait surpris personne, tu sais ? On ne nourrit pas une carcasse comme la tienne avec les rations du bagne.

- Bah ! C'était pire au pays.

- Tout se passait bien entre le Girofle et toi. De temps à autre, il te faisait maquiller la trogne [visage] de quelqu'un. On avait fini par raconter dans le bagne que ta spécialité était de ramasser les fagots [forçats] par la bride [chaîne] et de les mettre à l'envers pour les secouer comme un prunier.

- Mmmfff !

- Ben, quoi ?

- Sottises.

- Bref, tout allait pour le mieux jusqu'au jour où il t'a ordonné de couper deux doigts à un type et, lorsque tu as refusé, il a voulu te faire esquinter [frapper, tuer]"

Silence.

" Ses autres hommes de main ont essayé, oui. Mais il y avait une raison de te craindre au bagne. Plutôt deux : tes poings. Tu les as tous achevés et tu es parti à la recherche de Girofle. Tu l'avais saisi par la gorge, et tu étais si fou de rage que tu aurais pu l'étrangler. Mais voilà, un garde et sa matraque se sont interposés et t'ont forcé à le laisser repartir. L'on racontait que l'argousin t'avait frappé si fort que tu avais pissé le sang pendant trois jours.

- De l'eau a coulé sous les ponts depuis, Vidocq."

Le sourire de Vidocq était si suffisant, si cruel. Rappeler ses souvenirs du bagne en sachant à quel point cela allait déplaire à Valjean lui plaisait. Il se délectait du malaise.

" Tu te souviens qui était cet argousin, le Cric ?

- Non.

- C'était Javert".

Encore le silence. Puis un soupir, fatigué.

" Et alors ?

- Comment peux-tu ne pas lui en vouloir ?, demanda Vidocq, entre ses dents serrées.

- Et pourquoi le ferais-je ? Je savais à quoi je m'exposais quand j'ai frappé ces hommes. Ce garde, qu'il soit Javert ou pas, a appliqué leur cochonnerie de règlement. Oui, il aurait pu contenir son bras, mais qu'est-ce qui te dit que dans ce cas je ne m'en serais pas pris à lui aussi ?

- Tu aurais risqué la guillotine sur un coup de colère ?

- Je n'étais pas très malin à l'époque, tu te souviens ? Cinq ans de bagne pour avoir volé un morceau de pain...

- En effet", s'amusa Vidocq.

Il fut obligé de serrer ses paupières et de se laisser retomber en arrière.

Il avait déjà cessé d'attendre que Valjean ajoute quoi que ce soit à sa réponse lorsque sa voix sonna, assoupie et douce, dans la pénombre.

" Mais je ne suis plus cet homme, et tu n'es plus le Blondel que j'ai connu autrefois. Cela s'applique aussi à Javert.

- J'aimerais pouvoir te croire.".

Silence ; après quelques secondes, un ronflement sonore avorta la question suivante de Vidocq et, ennuyé, le Mec se résigna enfin à dormir.

Marcher devint plus facile pour Durand et Javert. Les gens se dirigeaient vers l'Hôtel de ville, comme attirés par le spectacle qui allait s'y dérouler.

Javert essayait de ne pas y penser.

Il allait certainement mourir aujourd'hui. Ou alors être blessé. Ce qui revenait au même.

Ce fut Durand qui lui cria, la joie résonnant dans la voix :

" Rue de Sully ! Bon Dieu nous avons réussi !"

Un sourire incertain. Javert n'arrivait plus à retrouver sa voix.

Durand se précipita sur les derniers mètres, sans prendre garde à rien d'autre qu'à sa destination. Plus prudent et habitué aux coups durs maintenant, Javert examina les environs.

La rue était vide, les volets étaient fermés, les gens se terraient chez eux, la peur au ventre.

Enfin, Durand avait frappé à la porte de l'usine et attendait, impatient qu'on lui ouvre.

Ce qui se fit attendre. Mais enfin on entrouvrit.

Et un cri joyeux se fit entendre :

" HORACE ! ET M. JAVERT !"

On les laissa entrer et la porte fut aussitôt refermée sur les deux hommes.

Une pénombre agréable régnait dans l'usine, dans laquelle on se cachait maintenant et où on ne travaillait plus.

Il faisait si chaud dans les rues.

Quelques minutes pour retrouver un sens de la vue capable de distinguer les silhouettes dans l'ombre.

Puis une femme se jeta dans les bras de Durand.

" Horace ! Te voilà ! Dieu ! J'ai prié le ciel de te ramener ! Où étais-tu ?

- Je vais bien, répondit Durand, si heureux de retrouver son épouse chérie. Je suis juste blessé. Je…

- Blessé ?, glapit Lucie. Où ? Montre ! C'est grave ?

- Non, non. On m'a soigné, ce n'est qu'une balle qui…

- Une balle !, hurla Lucie. Mon Dieu !

- Je vais bien, ce n'est rien. Ne t'inquiète pas tant !"

Lucie examinait le bras de son mari, couvert d'un bandage bien serré, elle en pleurait de chaudes larmes.

Une femme si forte brisée par une simple blessure sur l'homme qu'elle aimait. C'était remarquable. Elle l'examinait, tandis qu'il caressait ses cheveux, la rassurant, baisant ses mèches rousses qui s'échappaient toujours de son bonnet.

" Et il va en devenir fier comme un coq de sa blessure, vous verrez, souffla une voix amusée toute proche de Javert.

- Lambry, rétorqua Javert en souriant, cela aurait pu être grave.

- Oui, mais cela ne l'est pas ! Il va se faire couver par sa femme et sa mère ! Vous verrez Javert ! Vous verrez !"

Javert se tourna vers Lambry et les deux hommes se serrèrent la main avec joie.

" On vous attendait la veille, se permit de remarquer simplement le vieux hussard.

- Nous avons été retenus, répondit tout aussi simplement l'inspecteur.

- M. Jean est revenu avec Dédé. Il s'en est passé des choses depuis votre départ.

- Et le chef de la Sûreté ?"

Lambry eut un sourire un peu amusé.

" Le général se repose dans la salle d'armes. Il a été bien blessé lui aussi.

- Et M. Jean ?"

Le sourire disparut et le front devint soucieux. Lambry hocha la tête :

" Il n'a pas quitté son bureau depuis ce matin. Il s'inquiétait beaucoup, M. Fauchelevent.

- Il a passé sa vie à s'inquiéter.

- Allez le rassurer ! Horace n'a pas fini de jouer les médaillés de la Légion d'Honneur."

Un rire amusé.

Javert passa près de Lambry et salua de loin les enfants regroupés près des femmes. Léonie et Marie l'arrêtèrent avec un soin prudent :

" Vous avez mangé ?

- Non, mesdames, répondit gentiment le policier. Si vous pouviez prévoir un repas chaud et copieux, je vous chanterai ce qui est à la mode en ce moment.

- Et c'est quoi ?, demanda, curieuse, Mme Léonie.

- "La Carmagnole !"

Puis abandonnant les femmes poussant des hauts cris d'horreur, Javert se dirigea dans le couloir encombré de malles menant jusqu'au bureau de M. Fauchelevent.

Il frappa et entra, espérant ne pas rencontrer Mavot.

Dieu merci Valjean était seul !

Et le forçat devenu parfumeur fit tomber sur le sol une fiole en voyant Javert entrer dans son bureau.

" Fraco !"

Sans un mot de plus, Javert se jeta sur Valjean et l'embrassa à en perdre haleine, dur et ardent.

"Jean…"

Le baiser dura longtemps, des secondes, des siècles….

" Dieu, tu m'as manqué, murmura Valjean, lorsque Javert lui laissa le droit de respirer. J'ai eu si peur de te perdre hier.

- Je ne pensais qu'à te retrouver. Tu m'as rendu fou !"

Javert voulait parler, mais Valjean le serra contre lui, alors le policier se tut. Il était bien incapable de penser lorsqu'une bouche cherchait la sienne pour l'embrasser profondément.

Valjean ne prenait guère d'initiative dans leurs ébats, ou si peu. Normalement, il jouait le jeu et le faisait de façon magistrale. Mais à cet instant-là, un millier de feux restés inconnus semblaient briller dans les yeux de son amant.

" Tu es magnifique Jean," sourit Javert, enivré par la vue de son compagnon et ses baisers brûlants.

Javert laissa ses doigts caresser la barbe, douce, du forçat. Cela le surprenait encore que Valjean accepte cela de lui sans se retirer précipitamment.

Un si bel homme…

Valjean embrassa sa paume et sourit. Il n'était pas dans sa nature d'accepter des compliments, qu'il considérait toujours comme étant injustifiés ou exagérés. Puis Javert se souvint de l'hôtel de ville et sa gorge se noua. Ses doigts se mirent à trembler.

Le policier voulut sentir une dernière fois l'amour de Valjean.

Brûlant, profond, intense.

Javert ferma le verrou de la porte, ce qui surprit Jean Valjean.

" Ce n'est peut-être pas prudent, il y a encore des…"

Un nouveau baiser pour faire taire le forçat et afin de bien se faire comprendre quant à ses intentions, le policier fit glisser ses doigts, lentement, sur le mouchoir noué en cravate de Jean Valjean et le défit...

" Je m'en fous ! Je veux t'aimer. Maintenant.

- Fraco, sourit Valjean, indulgent.

- Magnifique…, répéta Javert en entrouvrant la chemise, juste ce qu'il fallait pour accéder au cou et embrasser la gorge marquée du forçat.

- Tu m'as manqué aussi," avoua Valjean, perdant peu à peu la notion du danger pour se perdre dans le gris métallisé des yeux de l'inspecteur.

Une chandelle brillait dans ce bureau dont la seule fenêtre était barrée de volets et barricadées avec soin.

" J'ai envie de toi, souffla Javert en respirant l'odeur de Valjean, le nez glissé dans la gorge de son amant.

- Tu me raconteras ce qu'il s'est passé cette nuit ?

- Rien d'intéressant."

C'était dit avec un ton qui se voulait froid mais Valjean ne fut pas dupe. Javert ne le regardait plus en face, il se détendait en respirant profondément, le nez contre son amant.

Valjean se fit tendre, il embrassa encore le policier et bientôt la révolution fut oubliée. Effacée de leurs pensées…

Un bon amour. Profond, doux, sincère…

" Tu sais ce qui m'a manqué la nuit dernière, Jean…, murmura Javert dans le creux de la gorge, cherchant à provoquer la chair de poule par son souffle chaud sur la chair accessible.

- Non…, chuchota Valjean.

- Ton amour. J'aurai eu besoin de ton soutien Jean.

- Tu l'as. Inconditionnel. Profond. Indéfectible."

Javert embrassa le cou, mordant la carotide un peu fort et sentant Valjean se cambrer sous ses soins.

La prise de souffle de Valjean rendit suffisant le policier qui se recula pour admirer son compagnon. Valjean était magnifique en effet. Les joues rouges, les lèvres mouillées, les cheveux blancs joliment emmêlés par les doigts de Javert.

" J'ai envie de toi !, répéta Javert.

Et Javert attendit.

" Ici ?, demanda Valjean, en examinant les lieux.

- A vous de découvrir comment me ravir, monsieur !", s'amusa l'inspecteur.

Faire l'amour, une dernière fois, avant le départ.

"Décidément, se dit Javert, je rejoue sans cesse les mêmes scènes."

Valjean se gratta l'oreille en souriant. Il était évident qu'il ne comprenait pas. Javert se tenait devant lui, les bras croisés, le sourire moqueur...et en même temps, ses yeux ne souriaient pas. Il portait toujours le même uniforme depuis des jours, couvert de taches de sang et de poudre. Une bande de tissu entourait sa gorge, mais nulle blessure n'était visible. Cela avait surpris Valjean jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il s'agissait de cacher la fleur de lys.

C'était la révolution dehors ! Et on tuait les soldats du roi ! Et les policiers trop zélés !

Faire l'amour ? Dans ces conditions ?

Valjean n'hésita plus, il était plus que désireux de faire plaisir à son amant en cet instant tragique. Car Valjean comprenait confusément qu'il se passait quelque chose. Que Javert lui jouait la scène de l'adieu.

Ce n'était pas la première fois.

Valjean eut peur tout à coup que cela ne soit la dernière.

" Tu vas y retourner, n'est-ce pas ?," chuchota Valjean, rapprochant au plus près Javert de sa bouche, retrouvant l'odeur forte de la sueur et celle, plus âcre, de la peur.

Le policier frémit avant de répondre :

" Tu sais que je le dois.

- Non, tu ne le dois pas."

Javert n'avait pas envie de discuter. Il embrassa le cou de Valjean, remontant jusqu'à l'oreille dont il suça le lobre.

" Tu sais que je le dois," répéta doucement le mouchard.

Valjean ne dit plus rien. Il vivait trop de sensations différentes en même temps, la peur de perdre Javert, la rage de voir cet imbécile de policier se jeter encore dans le danger pour plaire à ses supérieurs, sans nul doute Chabouillet comme toujours, et le désir qui montait si haut avec les caresses de son amant.

" Non, tu ne le dois pas !," répéta également le forçat.

Javert le fit taire d'un baiser profond et excitant.

" J'ai envie de toi, Jean. Faut-il que je te supplie ?

- Non."

Valjean regardait Javert.

Les yeux du policier étaient étincelants, ces fameux ciels d'orage dans lesquels brillaient des éclairs…

" Prends-moi Jean !"

S'enroulant comme une liane autour de Valjean, Javert se faisait pressant. Le temps passait, ils les attendaient, tous, là-bas, dans la salle principale.

Soit on agissait, soit il fallait cesser ce jeu.

Javert se découvrait comme un homme imaginatif et sensuel. Ces traits de caractère donnaient le vertige à l'ancien forçat.

" Bien, fit Valjean. Voyons comment vous ravir, inspecteur."

Et le sourire qui illumina les traits de Javert devait rester comme un souvenir chéri dans la mémoire de Jean Valjean.

Moqueur, lascif, amoureux... Avant de rire en voyant le forçat chercher une solution à ce dilemme.

Valjean captura son rire dans un baiser et poussa Javert de son corps vers le bureau. Sans se détourner de lui, il repoussa aussi loin que possible les fioles, les mortiers et les pilons, les encriers et les plumiers sans trop de soin, pour lui faire place. Des papiers griffonnés, couverts de l'écriture serrée de M. Madeleine tombèrent sur le sol.

Puis Valjean entoura la taille de son amant et le fit asseoir sur le bureau.

Surpris par cette réaction, mais satisfait, le policier se laissa manipuler.

" Et maintenant Jean ?, demanda Javert, un peu incertain tout de même.

- Je vais te faire sortir de ton pantalon," répondit Valjean en s'empressant de défaire les boutons.

Ensuite, ce fut la chemise, et un long regard se promenant sur sa peau nue. Appréciateur, caressant et… impatient.

Javert se laissa déshabiller. Amusé de voir Valjean aussi désireux. C'était agréable d'être ainsi voulu.

C'était agréable de retrouver une dernière fois l'amant avant de devoir faire ses adieux à la vie.

Car Javert ne se faisait aucune illusion !

S'il survivait à cette journée, il aurait de la chance !

" Et toi ?, demanda doucement Javert en laissant ses doigts courir sur les épaules de Jean Valjean, couvertes par la veste en fine étoffe de M. Fauchelevent, l'industriel.

- Ce n'est pas une compétition, répondit Valjean en le poussant pour l'allonger sur la table. Tu m'as fait une demande, je l'exécute.

- Dieu Jean," haleta Javert.

Il était impossible de cacher l'effet que ce petit jeu avait sur lui. Le policier en fut un peu mortifié et laissa sa tête partir en arrière.

Valjean lui caressait la poitrine, jouant avec ses mamelons comme Javert lui-même lui avait appris. L'ancien maire s'approcha suffisamment pour se placer entre ses jambes et dut se baisser, car Javert sentit ensuite une bouche qui lui courait sur le ventre. Se rapprochant... jusqu'à l'engloutir.

" Jean…"

Ce fut la seule chose que réussit à dire Javert, serrant ensuite les dents pour contenir ses cris.

Ses cuisses se relevèrent et vinrent encercler ses épaules.

Une telle initiative prit Valjean par surprise. Javert était sérieux ? Était-ce une invitation ? Il ne pourrait en être autrement.

Fébrilement, il fouilla dans son propre pantalon et se libéra. Il chercha à s'approcher davantage du corps de Javert, pour en voler le contact et la chaleur, mais ne put y parvenir qu'en le laissant se dérober de sa bouche.

Un long gémissement échappa à Javert qui ouvrit enfin les yeux et regarda son amant.

Une question flottait dans l'air. Primordiale.

" Oui, souffla Javert. Je t'en prie."

Et cela sonna comme une reddition.

Mais une reddition n'était pas ce que Valjean souhaitait. Il voulait un acte de complicité. Il voulait faire cela bien.

C'était leur ultime fois n'est-ce-pas ? Et ces dernières semaines entre l'affaire Bassemcourt et les problèmes politiques avaient séparé les deux hommes. Ils ne s'étaient pas connu ainsi depuis longtemps.

Depuis ce bain pris dans la cabane de la rue Plumet.

Un problème d'hygiène…mhmmm…

Valjean voulait faire cela bien. Pour lui comme pour Javert. Il reprit le sexe de Javert dans sa bouche, gonflé et dur.

Valjean savait ce que c'était que d'être entouré par cette chaleur humide et incertaine : son amant le lui avait appris depuis longtemps, au fur et à mesure de leurs quelques rencontres dans la cabane de la rue Plumet.

Un hiver et un printemps à se découvrir et à s'aimer.

Valjean se réjouit en se laissant pénétrer aussi loin qu'il le put ; sa bouche puis sa gorge accueillirent les poussées presque involontaires de Fraco, allant et venant autour de lui dans un mouvement infatigable. Il n'avait jamais connu une telle exaltation.

Javert était perdu au monde, dans les soins empressés de son amant.

Jean Valjean, Jean, Jean...

Puis les doigts, carrés et trapus du forçat, entreprirent de se frayer un chemin entre les fesses de Javert.

Ils encerclaient, tâtonnaient, poussaient.

Le corps de Fraco s'ouvrait pour lui. D'abord avec réticence, puis, à mesure que ses gémissements devenaient plus audibles, avec un naturel étonnant.

Les mains de Javert devinrent des étaux. Elles serrèrent fortement les épaules de Jean Valjean. A la limite de la douleur.

Et l'argousin se souvint tout à coup du bagne et des hommes qu'ils avaient pris dans cette situation. Illicite. Ils se voulaient tellement discrets...

Seulement, le souvenir du bagne n'était pas un bon souvenir. Javert se crispa.

" Calme, souffla Valjean. Tu es en sécurité avec moi.

- Embrasse-moi, plaida Javert.

- Oui. Bien sûr."

Javert se sentait devenir fou.

Le baiser de Valjean n'était pas doux. Il était intense. Destiné à le faire basculer.

Et cela marchait.

Les doigts de Valjean et sa bouche lui donnaient envie de plus.

Le bagne n'était pas un bon souvenir mais tous les actes physiques que l'ancien garde-chiourme avait vus ne furent pas que des moments douloureux.

Et les rares fois où les deux hommes s'étaient rencontrés ainsi, ce fut doux et agréable. Intense avec un liseret de douleur pour l'accompagner.

Valjean regarda Javert dans les yeux et chuchota :

" Je t'aime. Si tu ne veux pas, je…

- Prends-moi Jean.

- Dieu… Fraco…"

L'amour au bagne était discret et caché mais il était présent et Jean Valjean aussi en avait été témoin. Malgré tout, il savait.

L'ancien forçat savait se servir d'un bastringue [étui métallique pour cacher les petits objets que les galériens plaçaient dans leur anus].

Il savait qu'au début, il était douloureux à utiliser. Et il savait aussi comment soulager cette douleur. Il en avait l'habitude maintenant.

" Heureusement que je suis fabricant d'huile," sourit Valjean en embrassant la tempe couverte de sueur du policier.

Juste là où les cheveux de l'inspecteur commençaient à grisonner.

" Nous allons sentir les roses et le chèvrefeuille, haleta Javert.

- L'odeur de la sainteté.

- Jean Valjean, le faux saint."

Un rire à bout de souffle avant de poursuivre le jeu. Valjean trempa ses doigts dans un flacon d'huile enduisit soigneusement de graisse son amant ; après, ce fut son tour. Puis il regarda Javert dans les yeux à la recherche de toute trace d'incertitude. Il n'y en avait pas.

Javert voulait cela. Il le voulait de toutes ses forces. Il le voulait pour le sentir une dernière fois.

Peut-être ce souvenir allait-il le porter lorsque les insurgés l'auront capturé ? Ou lorsque la balle qui devait mettre fin à son espionnage allait le frapper ? Le laissant agoniser sur le pavé de Paris, abandonné en pleine chaleur.

La sensation de l'étirement apportée par son amant n'allait pas le quitter avant des jours.

Et le prénom du forçat serait la dernière chose que ses lèvres allaient dire dans ce monde.

" Il n'y a rien que je puisse faire ou dire pour te retenir ?, demanda tristement Valjean.

- Aime-moi, s'il te plaît."

Que ton souvenir me porte jusque dans la tombe.

Valjean acquiesça et lentement, il pénétra entre les cuisses de Fraco. En poussant d'abord. Se laissant quasiment avaler ensuite. Il voulut bouger mais ses jambes tremblaient, affaiblies. Presque fluides.

La douleur fusa. Intense. Un fer rouge brisant sa chair.

Javert se tendit et ferma les yeux.

Jean Valjean lui faisait l'amour sur son bureau de l'usine Sully.

Un amour brûlant, chaud, intense.

Parfait !

Un léger décalage pour atteindre cet endroit secret au coeur de tous les hommes et Javert dut se mordre la lèvre pour ne pas crier de plaisir.

Ses mains griffèrent les épaules de Valjean, laissant un sillon de croissants de lune en colère même à travers les vêtements.

" Je t'aime…," souffla Valjean.

Je t'aime, je t'aime, je t'aime…

Cela ne dura pas longtemps.

Les doigts de Valjean saisirent le sexe encore tendu du policier, coincé entre eux, pour le branler au rythme des poussées.

Devenant plus erratiques.

Un rythme plus rapide, plus dur...avant de venir…

Et ils se déversèrent en gémissant leurs prénoms.

"Je t'aime…"

Ensuite, il fallut se laver rapidement, essuyer les traces et retrouver un visage impassible en rejoignant les autres dans la salle principale. Feindre la simple amitié.

Et entretenir une conversation douloureuse.

" Ainsi, tu repars tout à l'heure ?, demanda Valjean, l'air de rien.

- Oui, je suis envoyé en mission de reconnaissance place de l'hôtel de ville," répondit, tout aussi posément, Javert.

Ils s'étaient rafraîchis, mais une odeur de rose les suivait.

Ce que les deux hommes auraient trouvé amusant, si ce n'était pas aussi tragique que ridicule.

Dans la salle, ils entrèrent en poursuivant leur discussion. Valjean marchait lentement, retrouvant sans y prendre garde le boitement du forçat et Javert affichait une position de vaincu, les mains dans le dos et le visage penché sur le sol.

" Mais les combats n'auront peut-être pas lieu devant l'hôtel de ville ?

- Si Jean, soupira Javert. C'est le point névralgique ! Si l'hôtel de ville tombe, Charles X n'est plus roi. Les troupes vont s'y regrouper et les insurgés vont s'y battre avec l'énergie du désespoir.

- Et la police ?

- Elle sera là pour arrêter les révoltés et protéger les civils."

Fin de la discussion.

On regardait les deux hommes. On avait entendu leur conversation.

Et les derniers mots de l'inspecteur provoquèrent la consternation et l'horreur.

Mais ce ne fut pas pour lui qu'on s'inquiéta. Ce qui fit sourire Javert, un peu amer malgré tout.

Chacun entoura le sergent Durand, se plaçant entre ce dernier et son officier supérieur, le protégeant contre toute attaque que Javert aurait pu vouloir porter sur son subalterne.

Lucie avait entouré de ses bras les épaules de son mari et son regard était celui d'une louve. Mme Durand se tenait derrière son fils, les mains déjà prêtes à prier le policier comme on prie le Seigneur.

Même Mme Léonie semblait à deux doigts de jeter quelques mots bien sentis à l'inspecteur principal.

Javert haussa les épaules en regardant son sergent, assis, la veste retirée et un nouveau bandage encerclant son bras.

" Horace ! Tu restes là. Je te relève de ton poste. J'enverrai un rapport à la préfecture pour un congé. Blessure obtenue dans l'exercice des fonctions. Je…

- Cela pourrait lui valoir le grade d'inspecteur à ton petit sergent, Javert," lança une voix amusée non loin de lui.

Javert en fut soulagé, il en oublia d'être agacé.

Il se tourna et tendit la main avec joie.

" Le Mec ?! Comment vas-tu ?"

La main de Javert se retrouva serrée dans une poigne de fer.

" Je vais bien, le cogne."

On s'examina, puis le sourire suffisant, insupportable réapparut.

" Vous avez été à la Noce, hier, les cognes. Tu me feras un rapport ce tantôt ?

- Oui. En trois exemplaires et paraphé par le maréchal Marmont en personne. Tu seras content ?"

Un sourire ironique, le Mec avait repris du poil de la bête.

" Ce serait parfait pour mes archives ! Tu penses repartir donc ?"

La question qu'il ne fallait pas poser.

Valjean fit mine de s'intéresser à ses bottines et le sergent Durand se raidit, même entre les bras aimants de son épouse.

" Oui, lâcha sèchement Javert.

- Parfait ! Nous allons faire un brin de conduite dans ce cas. Je dois retourner à la Sûreté.

- Et ton môme ?

- Romain va décarrer d'ici mais je lui ai interdit de retourner rue de Jérusalem. Il est trop jeune pour le feu."

Ainsi, les deux hommes se ressemblaient plus que ce qu'ils voulaient voir. Même esprit combatif, même sens du devoir exacerbé, même témérité à la limite de l'inconscience...et même volonté de protéger les plus faibles.

Marie retint Soazig qui voulait se jeter entre les deux hommes et Chavó serra les dents pour ne rien dire.

On voyait les deux officiers de police parler de repartir au combat, en semblant ne pas y attacher d'importance. Dédé avait raconté la mort à laquelle il avait échappé de peu, les charges de cavalerie et les mousquets qui tiraient sur des passants… Il portait un bandage entourant son crâne avec un orgueil de mâle pour appuyer ses dires.

Vidocq avait un bras en écharpe et un bandage lui entourait aussi le front, comme Dédé. Sinon, son habit était celui d'un civil, un ouvrier. Et il détonnait face à l'uniforme, même sali et froissé de l'inspecteur de police.

Vidocq regarda cela avec un sourire appuyé qui attira un rictus agacé sur les lèvres de Javert.

" Je sais !, aboya Javert. Il me faut un déguisement mais ici je n'ai rien !

- Alors sors en chemise parce qu'avec ton uniforme, tu vas te faire tirer à vue !"

Un soupçon d'inquiétude. Vidocq était redevable, maintenant.

" Je n'ai rien !, répéta Javert. Et je ne vais pas me promener en bas et en chemise ! Je serai prudent !

- Cela ne suffira pas Javert et tu le sais ! Si tu n'as rien d'autre que ta guipure de cogne, tu ne sors pas !"

Valjean avait envie d'embrasser Vidocq mais Javert était têtu et obstiné. Il se défendit âprement, sa voix sèche d'argousin résonna dans la pénombre de l'usine :

" De quel droit tu m'empêcherais de faire mon devoir Vidocq ?

- Du droit que me confère ma position de chef de la Sûreté, espèce de jobard ! Tu es venu me sauver habillé en raille ! Je n'y crois toujours pas !

- Je n'ai pas réfléchi ! Je me suis pressé pour te sauver les miches !

- Et je t'en suis éternellement reconnaissant ! Mais il est hors de question que tu remettes cela aujourd'hui ! On a pas deux fois une chance de cocu !

- J'ai reçu mes ordres et ils ne viennent pas de toi !"

La voix de Javert gonflait, l'argousin s'énervait et ses bottes claquaient sur le sol en tournant autour de Vidocq qui souriait, amusé devant cette démonstration de force et d'autorité.

Il était tellement semblable à ce qu'il était au bagne l'argousin. Un jeune idiot de vingt ans devenu un vieil imbécile de cinquante.

" Ils viennent de ce salopard de Chabouillet, n'est-ce-pas ? Il t'a à sa botte, toujours.

- Je dois obéir !

- Espèce de jobard ! Je vais me faire un plaisir de te menotter à une porte de cette usine et tu resteras assis sur ton cul comme un con toute la journée ! Et puis je vais chasser ton Chabouillet jusque dans son joli bureau de la rue de Jérusalem pour lui dire ce que je pense de ses façons !

- Essaye un peu ! Vas-y Blondel ! Essaye de me menotter que je me fasse un plaisir de te casser la gueule !"

On ne savait plus si c'était des plaisanteries ou si les deux hommes étaient sérieux.

Vidocq, cependant, commença lentement à défaire sa cravate :

" Je rêve de te le faire depuis le bagne, l'argousin !

- Alors viens et voyons cela !"

Javert avait appris la savate au bagne, il l'avait apprise des meilleurs, il l'avait apprise de Vidocq en personne, en regardant les combats opposant Blondel à d'autres forçats à Toulon.

Javert se mit en position et Vidocq, l'air toujours suffisant et méprisant, se plaça devant lui.

Donc les deux hommes ne plaisantaient pas.

Et tout à coup, devançant les femmes ou même Valjean, restés subjugués par ce renversement de situation, réagit Mavot.

Il avait assisté sans bouger à toute la scène et là il bougeait le premier.

" J'ai une chose qui peut suffire, citoyen !," lança la voix toujours aussi neutre de Mavot.

Les deux combattants se tournèrent d'un même mouvement vers l'ouvrier aux manières si étranges.

" Quoi ?, grogna Javert.

- Un uniforme de la Garde Nationale."

Cela fit cesser les hostilités.

Javert ne savait pas quoi dire, à part :

" Je fais six pieds de haut ! Tu as un uniforme à ma taille ?

- Oui.

- Comment l'as-tu en ta possession ?, demanda Javert, agacé par les réponses laconiques de l'ouvrier.

- On me l'a laissé."

Javert était prêt à se jeter sur Mavot pour lui faire manger le morceau [avouer la vérité] mais Vidocq s'interposa. Il connaissait bien Mavot et sa façon de répondre alambiquée au possible.

" Tu l'as eu comment Mavot ? Tu n'as jamais fait partie de la Garde Nationale !

- Mon frère me l'a laissé.

- Et ton frère est assez grand pour notre jobard d'inspecteur ?

- Oui."

Et ce fut tout. Mavot disparut pour aller fouiller dans les quelques possessions qu'il avait apportées dans l'usine lorsque Valjean lui avait permis de dormir ici.

Vidocq et Javert s'étaient calmés.

" Donc avec un uniforme de la Garde Nationale, tu me foutras la paix ?, demanda hargneusement Javert.

- Oui," fit Vidocq, attristé.

Javert ne dit rien de plus, il soufflait pour se reprendre.

Il ne comprenait pas que Vidocq, tout comme Chabouillet l'avait fait à quelques reprises, s'efforçait de le sauver de lui-même et de la rue.

Quelques minutes d'attente à se regarder en chiens de faïence. Mme Léonie vint doucement apporter un bol de soupe bien épaisse avec du lard et du pain pour que le policier mange avant de partir. Accompagné d'une bonne rasade de cidre frais.

Mais Javert avait à peine entamé son repas que Mavot revenait, un vêtement dans les bras que tout le monde reconnut.

Un uniforme de la Garde Nationale !

La Garde Nationale, née en 1789, une milice pour le peuple, par le peuple, avait été licenciée depuis quelques années seulement par le roi Charles X. Décidément peu au fait des amitiés de son peuple.

Le roi Charles X avait licencié en 1827 la Garde nationale de Paris parce qu'en pleine revue, quelques-uns des gardes avaient crié : A bas Villèle !", comme aujourd'hui, on criait :"A bas Polignac !"

Par déférence envers son principal ministre et par volonté de soumettre le peuple en lui montrant qui était son maître, le roi avait licencié la Garde Nationale. Se mettant ainsi à dos une large part de l'opinion publique.

Mais si la Garde avait été licencié, il était vrai que les uniformes n'avaient pas disparu pour autant, les anciens gardes nationaux, renvoyés comme des malpropres, les avaient conservés. Certains étaient encore armés.

Certains avaient déjà dû faire feu de leurs armes la veille sur les gendarmes et la troupe envoyés pour organiser la répression de la révolte.

Aujourd'hui, Javert allait se cacher sous l'uniforme de la soldatesque. La milice du peuple, par le peuple et pour le peuple !

Le policier se leva et s'essuya la bouche d'un revers de main. Il examina le vêtement, en excellent état.

" Ton frère a servi dans la Garde Nationale ?, questionna un peu bêtement Javert.

- Oui.

- Il est mort ?

- Oui.

- Je peux le mettre ?

- Oui.

- Tu ne le récupèreras peut-être pas."

Aucune réponse. Mavot haussa les épaules et retourna à sa place. Assis sur le sol, au côté de Dédé.

Javert se sentit un peu encombré, il ne savait pas comment s'organiser. Valjean vint à son secours.

" Attends Fraco, je vais t'aider."

Les deux hommes se regardèrent profondément avant d'acquiesçer et de commencer la transformation.

Vidocq observa cela, la mine soucieuse et les yeux curieux. Son agent, Romain, se tenait à ses côtés, sans rien dire. Il voulut s'approcher pour aider à son tour, mais Vidocq le retint d'un geste, laissant les deux amis s'entraider.

" Tu devrais enlever ton uniforme, Fraco.

- Ici ?, sourit Javert, en désignant tout le public.

- Mais non. Allons dans la salle d'armes, proposa Valjean.

- Je vous suis ! Je ne veux pas rater cela !, " lança Vidocq, amusé.

Et il fallut faire avec !

Javert, droit et raide, s'en alla dans la salle d'armes, les deux forçats sur ses talons.

Il avait furieusement envie de chasser l'un comme l'autre.

Vidocq se plaça dans l'encadrement de la porte, les bras croisés et le sourire goguenard.

Il lança, en se moquant :

" J'ai déjà vu des bas et des chemises mais jamais ceux d'un argousin ! Allez Javert, montre-nous tes guiboles !"

Javert était à deux doigts de se jeter à nouveau sur le Mec et celui-ci l'attendait, mais Valjean chercha les yeux d'orage du policier.

C'était ridicule de faire preuve de pudeur et Vidocq avait raison.

D'un mouvement souple, Javert défit sa cravate, puis son col de cuir et il gela lorsqu'il sentit les doigts de Valjean l'aider à défaire sa veste d'uniforme.

" Je peux me débrouiller Jean !, opposa Javert.

- Tu te chargeras du bas !," sourit Valjean.

Javert se retrouva en chemise, son épée gisant sur le sol dans son fourreau et ses pistolets posés à côté.

Cette fois, Javert sentit les mains de Valjean sur ses épaules tandis que le forçat plaçait la veste d'uniforme de garde national.

Il sut conserver un visage impassible.

L'uniforme de la Garde Nationale était composé d'un habit bleu de roi à doublure blanche, un parement et un collet écarlate, avec un passepoil blanc, le revers était blanc à passepoil écarlate, des poches à trois pointes se retrouvaient sur la veste avec trois boutons à passepoil rouge. Le baudrier de sabre se croisait sur sa poitrine et faisait ressortir le bleu de l'uniforme. Et la giberne terminait le dos, bien mis en valeur dans la veste.

Les mains étaient enveloppées de gants jaunes.

Le pantalon était blanc. Javert portait naturellement des bottes d'officier. Sa haute stature lui demandait des chaussures adaptées à la marche et aux patrouilles sur les pavés de Paris. Rien de mieux qu'une paire de bottes !

Donc les bottes finissaient très bien une jambe que le pantalon de soldat mettait en valeur. Le bonnet à poils, immense, surmonté d'un toupet et d'une cocarde blanche formait une silhouette marquante.

Un uniforme aux couleurs de la France révolutionnaire !

Javert était magnifique et ses favoris touffus faisaient de lui un remarquable soldat. L'homme était fait pour porter l'uniforme.

Valjean dut se faire violence pour se reculer et ne pas embrasser son amant.

Vidocq se contenta de siffler avec admiration.

" Mais c'est qu'il est beau notre cogne habillé d'un harnais de grive de grognard. Il ne reste plus qu'à changer la couleur de cette cocarde et nous allons montrer aux autres comme tu es joli en marsouin [soldat]."

On changea la cocarde et Javert fut exhibé dans la salle principale de l'usine de parfum.

Tout le monde fut saisi en voyant Javert habillé ainsi.

Cependant Soazig était sceptique. Elle s'approcha, Cosette dans ses talons et constata, effrontément :

" Mais on le reconnaît toujours ! Il faut lui cacher le visage ou alors raser ses accroches-coeurs [favoris] !"

Cela fit rire Vidocq. Le Mec s'écria en désignant le nouveau garde national, qui se tenait au garde-à-vous, le visage sombre et les sourcils froncés :

" Ha ça la gamine si tu arrives à convaincre Javert de raser ses côtelettes, je t'offre une loge permanente à l'Opéra-comique !"

On sourit, malgré tout le drame de la situation, la répartie était cocasse, il fallait en convenir.

Javert, que le bonnet à poils agrandissait encore, ressemblait à un grenadier habillé ainsi. Il prit une position de combat impeccable, le mousquet levé, prêt à tirer sur l'ennemi et on en fut soufflé.

" Pas touche ! Je tire sur le premier qui s'approche !"

Mais ce fut dit sur un ton espiègle.

Javert voulait détendre l'atmosphère, il avait trop causé de tourments.

Lambry songea un instant qu'un tel homme aurait pu en effet faire un fantastique grenadier.

" Paix le pousse-cailloux [le soldat] !, fit Vidocq, dédaigneusement. On va faire honneur à la cantinière et à la ration de combat avant de retourner au feu."

Javert détendit sa position, il reposa le fusil, sans cartouches, sur le sol et retourna à son bol de soupe.

Mais Soazig ne s'avoua pas vaincue. Elle revint à la charge, appuyée par Cosette qui regardait tout cela de ses grands yeux inquiets.

" D'accord, vous savez jouer les soldats mais il n'empêche qu'on vous reconnaît ! Vous avez un visage…

- Que personne ne remarquera," poursuivit Javert, amusé de cette colère de petite femme.

Soazig l'aimait-elle pour être si possessive et protectrice envers lui ?

" Comment cela ?, murmura la petite voix douce de Cosette.

- On ne voit jamais l'homme derrière l'uniforme. On ne voit que l'uniforme. Et je suis bien placé pour le savoir."

Vidocq approuva ces paroles en saisissant une large part de saucisson qu'il mordit à belles dents. Sans s'embêter à en couper des tranches.

" Je ne comprends pas !, opposa Soazig, têtue.

- Tu m'as reconnu, gamine. Tu es bien l'une des rares. On ne voit que le policier en uniforme, jamais l'homme, même avec des favoris aussi touffus soient-ils. Même une barbe ne serait pas remarquée.

- Vrai !, rétorqua Vidocq, la bouche pleine. Un de mes agents est une barbe de bouc [barbu]. Je voulais la lui faire raser mais il a refusé, le balourd a prétendu qu'il pouvait faire n'importe quel travail d'infiltration si on lui donnait la bonne guipure."

Vidocq avala le tout avec une large rasade de cidre. Javert finissait aussi de manger, content de sentir son ventre lesté de quelque chose de chaud. Cela lui faisait du bien et rendait ses idées plus claires.

" J'ai dû convenir qu'il avait raison, avoua douloureusement Vidocq. Personne ne l'a jamais remarqué.

- Au bagne, on ne m'a jamais vu, même si on m'a remarqué !

- Ha ! Là, tu exagères Javert ! Je t'ai vu, opposa Vidocq en souriant.

- Pour mieux préparer ton évasion Blondel ! Mais sinon, avoue que tu ne m'avais jamais vraiment regardé avant. Un uniforme bleu parmi d'autres uniformes bleus.

- Juste ! Je suis incapable de me rappeler beaucoup de gardes à part toi."

Valjean était d'accord avec cette remarque mais il n'aurait jamais pu le dire à voix haute. Pour lui, les gardes de Toulon, qu'il avait cependant côtoyés pendant dix-neuf ans de sa vie, se résumaient à des bottes qui frappaient le sol, des matraques qui lui brisaient le dos et des uniformes bleu nuit qu'on avait à peine le droit de regarder.

Même Javert avait été un de ces uniformes sans visage, jusqu'à ce que Vidocq lui en parle.

" Voilà ce que je voulais dire !, approuva Javert. Aujourd'hui, on va voir un Garde National prêt à en découdre avec l'Etat pour le peuple. On va me laisser déambuler et je vais pouvoir tout observer à ma guise. Et ce ne sont pas mes côtelettes qui vont changer grand-chose à cela, ni ma taille ou ma voix."

Soudain, Valjean conçut le même espoir que Javert.

L'uniforme lui donnait une chance de survivre à cette mission de reconnaissance !

Mais cependant, il fallait repartir.

Le repas était terminé.

Durand n'était pas fier mais sa femme et sa mère l'empêchèrent de vraiment s'approcher de son supérieur. Les deux hommes se saluèrent de loin.

On se contenta d'un rapide hochement de tête avant de se quitter.

Valjean regardait Javert.

Javert regardait Valjean.

Juste un regard...mais il brûlait plus fort que le feu.

Enfin, ce fut le retour sous le soleil écrasant de cette fin de matinée...

Vidocq se secoua et s'étira, en prenant bien soin de son bras. Un coup de surin était toujours douloureux et ces escarpes de Patron-Minette n'étaient pas des tendres. La tête avait pris aussi et le Mec devait marcher lentement pour ne pas être étourdi.

Javert regardait la marche prudente du chef de la Sûreté et d'un geste agacé, il saisit le bras du Mec pour le soutenir.

Cela amusa follement ce dernier :

" Cela te va à merveille de tirer d'affaire [secourir] les attigés [blessés].

- C'est le rôle d'un garde national, non ? Aider les indigents ?

- Je ne suis pas un indigent, se moqua gentiment Vidocq. Mais tu es bien urbain de me prêter main forte Javert."

Quelques pas dans la rue, doucement et lentement. Aucun des deux hommes n'était pressé de rejoindre son poste.

Vidocq se sentait nauséeux et il savait déjà qu'une montagne de paperasse l'attendait et peut-être de mauvaises nouvelles de la préfecture de police.

Javert savait que la place de l'Hôtel de Ville serait dangereuse et il n'avait pas envie de risquer sa vie sciemment.

On marchait donc à pas comptés.

Ce fut Vidocq qui brisa le silence et tenta de circonvenir une dernière fois Javert :

" Abandonne ta mission le cogne et viens avec moi à la Sûreté. Je te protégerai de tous !

- J'ai encore un sens de l'honneur, rétorqua Javert. Je peux difficilement le laisser de côté comme un uniforme de police.

- Je comprends, fit simplement le chef de la Sûreté. Je le regrette mais je comprends."

Quelques pas de plus et les rues devenaient plus passantes. Il ne fallait qu'un quart d'heure de marche pour rejoindre le centre de Paris. Les combats et le danger.

L'air sentait la poudre et des cris se faisaient déjà entendre.

Les hommes, courageux cependant, sentirent leurs poils se hérisser.

Quelques pas de plus pour convaincre cette tête de mule de cogne ! Vidocq revint à l'attaque :

" Et si je t'assommais pour te forcer à rester avec moi ?

- Tu peux tenter, Blondel, je te l'ai dit."

Mais la colère était retombée maintenant et les instants étaient lourds de tristesse et de peur…

" Je te suis redevable, Javert, et j'ai moi aussi le sens de l'honneur. Même si mon honneur est moins pur que le tien. Il porte le relent du bagne."

Vidocq obligea Javert à s'arrêter en pleine rue pour le regarder en face.

" Si cela se passe mal, Javert, si un de ces jobards te reconnaît ou que tu sens le vent tourner, fous le camp ! Au diable l'honneur ! Être mort pour son honneur n'apporte rien pour les vivants !

- Tu m'es redevable, c'est juste," sourit ironiquement Javert.

Vidocq se trompa. Il s'attendait à ce que Javert lui demande de l'accompagner dans cet Enfer ou au moins de lui donner des armes et des balles...mais ce ne fut pas ce que réclama Javert de la part du puissant chef de la Sûreté.

" Oublie Valjean une bonne fois pour toute ! Il est mort en sautant de l'Orion."

Vidocq regarda Javert avec soin et attention, comme s'il voulait graver dans sa mémoire les traits marqués du policier. Les favoris touffus, les cheveux grisonnants, les yeux si clairs qu'ils en devenaient transparents dans la lumière de l'Été.

" Il est si important pour toi ce vieux fagot Javert ?

- Un ami. L'un des rares qui me supporte."

C'était un mensonge et Vidocq ne fut pas dupe. Il se mit à sourire, mais pour une fois, son sourire était vrai, sans suffisance ni moquerie.

" Un ami ? Un ami sincère et prêt à tout pour toi. Comme je suppose que tu es prêt à tout pour lui ?

- Alors tu l'oublies ? Ou ton fameux sens de l'honneur de forçat est une chimère ?

- Jean-le-Cric est mort en tombant de l'Orion en voulant sauver un marin de la noyade. J'ai essayé en vain d'embaucher Fauchelevent mais il n'a pas les qualifications requises pour la Sûreté."

Imperceptiblement, les épaules du policier se détendirent. Javert respira et Vidocq comprenait des choses…

Marcher encore plusieurs minutes puis il fallut se quitter.

La silhouette de l'hôtel de ville était visible dans le lointain. Baignée dans la lumière aveuglante du soleil de juillet, déjà enveloppée de fumée et de cris…

Vidocq et Javert se quittèrent sur un dernier hochement de tête et le Garde National partit d'un claquement de talons.

Simplement comme ça.

CHAPITRE XI

LA PRISE DE L'HÔTEL DE VILLE

L'arrivée d'un garde national en uniforme rutilant et baïonnette au canon provoqua des cris de joie et des applaudissements au-milieu de la rue de la Mortellerie. On vint entourer Javert et le féliciter.

Certains voulurent même le porter en triomphe mais Javert avait le succès modeste. Il déclina poliment cet honneur.

Néanmoins, on l'accueillit aux cris tonitruants de "Vive la garde nationale !"

Puis on lui indiqua un immeuble dans une rue avoisinante où quelques-uns de ses anciens camarades de régiment étaient restés regroupés. On s'organisait et on organisait les combats.

L'Association des Patriotes continuait à agir en maître des troupes.

Javert aperçut de loin dans une salle et parlant haut et fort Danton et Sampoil. Leroux était invisible, sans doute parti aux nouvelles quelque part sur la place.

De vieux gardes nationaux, contents de voir un des leurs, expliquèrent à Javert la situation, avec des airs de maréchaux d'Empire.

" Tout à l'heure, à onze heures, les ministres ont été se réfugier au palais des Tuileries !, cracha l'un des gardes.

- Polignac était avec eux ?, demanda Javert, intéressé.

- Oui ! Maintenant, ils sont tous avec Marmont ! Le duc de Raguse doit avoir le tracque !

- Il suffirait de prendre les Tuileries pour démolir [tuer] le Gouvernement !," lança un autre garde, plus vindicatif.

On se regardait en souriant, fou d'espoir et affamé de combat.

"On l'a déjà fait !, s'amusa un insurgé. Septembre 1792 ! A notre tour citoyens !

- Pas la peine, acheva sombrement un autre. Il suffit de rifler [incendier] le pipet [château] et ils vont tous crever comme des rats !"

Une idée qui plut à quelques-uns mais pas à tous !

On était des révolutionnaires, pas des assassins !

En 1792, on avait pris les Tuileries pour mettre à bas la monarchie de Louis XVI, pas pour assassiner la famille royale !

" De toute façon, asséna sèchement le vieux garde, cela ne servirait à rien de faire cela, le roi est à Saint-Cloud !"

Et Saint-Cloud n'était pas trop proche de Paris !

Pour l'instant, il fallait s'emparer de l'hôtel de ville et briser le gouvernement de Charles X. C'était la priorité.

Il serait bien temps de se saisir de la personne du roi ensuite.

Le roi Charles X était inconscient des réalités du terrain. Marmont, le duc de Raguse et chef de la Garde Royale avait envoyé un message désespéré au roi ce matin-là du 28 juillet 1830, dès neuf heures. Le commandant de la défense de Paris avait jugé la situation très sérieuse et quémandait de l'aide auprès du roi.

Mercredi, à neuf heures du matin.

J'ai déjà eu l'honneur de rendre hier compte à votre majesté de la dispersion des groupes qui ont troublé la tranquillité de Paris. Ce matin ils se reforment plus nombreux et plus menaçants.

Ce n'est plus une émeute : c'est une révolution. Il est urgent que votre majesté prenne des moyens de pacification. L'honneur de la Couronne peut encore être sauvé, demain, peut-être, il ne serait plus temps. Je prends pour la journée d'aujourd'hui les mêmes mesures que celles d'hier. Les troupes seront, prêtes à midi, mais j'attends avec impatience les ordres de votre majesté.

A onze heures, rien n'avait été fait et le roi avait ignoré l'appel à l'aide de son chef de la Garde Royale.

Le préfet de police de Paris, M. Mangin, n'avait-il pas juré sur son honneur que "Paris ne bougerait pas" ?

Javert était sur les lieux de la révolution et Paris ne cessait de bouger.

Avisant un autre groupe d'insurgés dans une autre salle de ce véritable conseil de guerre, Javert s'approcha et les écouta, en bon mouchard.

Les hommes s'entretenaient des lieux où se trouvaient les troupes de Marmont aux dernières nouvelles.

Marmont n'était pas un homme de combat de rues. Il était un chef de troupes, il savait faire manoeuvrer des régiments sur terrain découvert, mais se battre ainsi dans les rues d'une ville face à une population en colère, il ne savait pas. Le duc de Raguse était dépassé par les événements.

D'ailleurs, les insurgés écoutaient religieusement des anciens de l'Armée de Napoléon raconter les combats dans les rues de Madrid, les pièges des ruelles et les guet-apens à soldats lors de la révolte espagnole.

Le 2 mai 1808, Madrid se soulevait contre l'occupation française et la domination napoléonienne...et le 3 mai l'honneur de l'Armée française se perdait à tout jamais dans le sang de la population madrilène lors d'une répression intolérable.

Les dessins de Francisco de Goya étaient encore là pour le prouver. Les Horreurs de la Guerre...

On voulait s'inspirer des méthodes de la guérilla espagnole et repousser l'armée de Marmont dans les rues mal aérées de Paris. Et empêcher à tout prix une répression sanguinaire de la part de l'armée du roi de France.

Pas de massacre de Parisiens !

Les troupes de Marmont étaient bien pourvues en canon et en fusil, mais elles ne disposaient d'aucune intendance. Pas d'eau, hormis celle des fontaines publiques, pas de nourriture, peu de munitions.

Il faisait chaud, les hommes avaient soif et faim. Les combats duraient depuis la veille. A ce rythme-là, les soldats ne tiendraient pas longtemps.

On parlait de faire durer les combats, de transformer chaque rue de Paris en barricade, chaque ruelle en traquenard.

Et Javert écoutait la liste des rues dans lesquelles se tenaient les troupes de Marmont et que les insurgés connaissaient bien…

"Le 1er régiment d'infanterie de la Garde, boulevard des Capucines, le 3e régiment, place du Carrousel, le 7e régiment, place Louis XV, le 15e léger, Pont-Neuf, les 5e et 53e de ligne, place Vendôme, le 50e de ligne et les cuirassiers de la Garde, place de la Bastille,…"

On additionnait les effectifs : 100 lanciers, 200 lanciers, 150 lanciers, un bataillon, encore un… pour arriver péniblement à 8000 hommes et quelques pour Marmont.

Donc les chiffres de Chabouillet étaient bons ! Il lui fallait simplement des informations sur l'emplacement des insurgés.

" Des renforts sont-ils attendus ?, demanda Javert, en se penchant sur les notes que prenait un des insurgés et sur le plan de Paris que pointait un autre.

- Certainement, citoyen, lui répondit-on sans se poser plus de questions sur ce grand Garde National qui observait et déambulait sans cesse entre les groupes.

- Mais pour le savoir, il faudrait capturer quelques-uns des gendarmes et des soldats de la ligne !, " asséna durement un troisième insurgé qui était occupé à compter les canons.

Deux pièces de canon ici, deux autres là, six pièces sur la place Louis XV...

On attendait de nouvelles observations des espions du peuple pour affiner les rapports qu'il fallait transmettre à Danton et à Sampoil.

La Révolution était organisée !

8 000 soldats pour Marmont, 10 000 pour le peuple !

Il n'y avait plus qu'à attendre que la troupe fasse le premier mouvement et tombe dans les pièges dressés par les barricades ! Paris était émaillée de barricades et les citoyens étaient prêts à jeter tout ce qui était possible de jeter sur la troupe. On possédait des fusils, des pistolets, de la poudre, des cartouches et de la haine à en revendre !

Javert frémissait en voyant à quel point la Révolution était prête à se noyer dans le sang...

Avant de se quitter rue de Sully, les deux amants se contemplaient.

Valjean regardait Javert.

Javert regardait Valjean.

Juste un regard...mais il brûlait plus fort que le feu.

Enfin, ce fut pour Javert le retour sous le soleil écrasant de cette fin de matinée...

Aux côtés de Vidocq.

Dix minutes plus tard, ce fut au tour du jeune agent de la Sûreté de partir, ce Romain qui avait été si agréable et discret la veille, il disparut dans un dernier salut et promit de donner de ses nouvelles à tout le monde.

Léonie le regarda partir en levant les bras au ciel devant la folie des hommes, mais sinon le silence fut triste après le départ des policiers.

Valjean, pensif et morne, retourna dans son bureau. Il savait par expérience que personne ne l'approcherait tant qu'il semblerait être ainsi replié sur lui-même, et Dieu sait qu'il avait besoin d'être seul pour ne pas rendre notoire son angoisse.

Le bureau gardait encore l'odeur de Fraco et de l'amour qu'ils avaient partagé à peine une heure auparavant.

À contrecœur, mais aussi quelque peu gêné, Valjean laissa la porte entrouverte pendant qu'il ramassait les objets tombés par terre lors de leurs ébats. Une plume et le buvard. Une fiole. La lettre qu'il avait presque fini d'écrire.

Il saisit la feuille et la parcourut en vitesse.

Il secoua la tête avec tristesse : il lui restait tant de choses à dire... Mais comment faire ? Il finit par tremper la plume et ajouter un seul mot:

" Pardonne-moi."

Valjean plia soigneusement le papier et nota son destinataire : Cosette. La lettre alla rejoindre les deux autres qui attendaient déjà dans le tiroir, l'une adressée à Mme Durand, l'autre à Mme Rivette.

Dans l'une, il confiait l'entreprise et ses brevets à une femme de talent ; dans l'autre, il confiait sa fortune et sa fille à une femme extraordinaire tant par son intelligence que par l'affection qu'elle portait à Cosette.

Le forçat regrettait à présent d'avoir écrit ces lettres à la hâte en attendant que Mme Léonie finisse de faire des prodiges avec la chemise et le pantalon de bourgeois qu'il avait encrassés en creusant. C'était le petit matin, mais il lui tardait de partir à la recherche de Fraco, même si, à vrai dire, tous ses projets s'arrêtaient là, car il ne savait point par où commencer... Et Paris était grand.

Désormais, peu importait l'urgence : l'arrivée de Fraco avait été une bénédiction... Valjean avait beau ne pas connaître la raison au juste, mais il savait bien que cela avait tenu du miracle. Il l'avait compris en parcourant le corps de son amant, et en cherchant dans ses yeux.

Maintenant, il savait où se dirigeait Fraco. Il avait hâte de le rejoindre, mais il savait pertinemment qu'essayer de suivre l'inspecteur Javert lorsqu'il était seul était insensé ; le faire alors qu'il marchait aux côtés du chef de la Sûreté en personne aurait été une stupidité monumentale.

L'ancien bagnard vérifia le contenu de ses poches pour s'assurer qu'il avait l'essentiel sous la main, traversa la cour intérieure et, alors qu'il se creusait la tête pour trouver un moyen de bloquer la sortie de l'entrepôt où Soazig s'était réfugiée lorsque son oncle la cherchait, il aperçut Mavot qui le scrutait du bout du couloir.

" Tu pars te battre, citoyen ?", lança Mavot.

Fort heureusement, personne n'était assez proche de lui pour l'entendre.

" Nullement. Mais je dois récupérer quelque chose que j'ai oublié chez moi.

- De l'argent. Comme tous les bourgeois.

- Non, le brevet de l'huile cosmétique", mentit Valjean.

Mavot pâlit. Son épaule gauche amorça une succession de montées et de descentes frénétiques.

" Tu es fou ? Non, tu es stupide ! Sans ce morceau de papier, n'importe qui peut copier la formule et vendre l'huile ; sans l'huile, je suis sans emploi !

- C'est la raison pour laquelle je dois y aller. Mais... Et vous ? Vous ne retournez pas aux barricades ?

- À quoi bon ? Pour me faire tuer pour le prochain roi de France ?

- Qui a parlé d'un autre roi ?

- Sot et sourd en plus ! Qu'est-ce que tu as entendu crier dans la rue, citoyen ? "Vive la Charte !", c'est ce que tu as entendu. Combien de fois as-tu entendu "Vive la République" ?

- Pas beaucoup, en effet.

- Parce que cette guerre est perdue pour nous. T'as pas vu La Fayette aux barricades ? Hier il disait de rester tranquilles… Et maintenant ils le font chef. Chef de quoi ? Nous avons déjà des chefs ! Ça va être échanger un roi contre un autre, la belle affaire ! Il faudra le faire sans moi.

- Ah ! C'est une raison aussi bonne que toutes les autres pour ne pas se battre, je suppose.

- Tu veux que je m'en aille ? On ne travaille pas à l'usine aujourd'hui et je ne gagnerai pas mon salaire.

- Non, vous n'êtes pas obligé de partir, Mavot. Mais, si vous le voulez bien, j'aimerais vous confier quelques tâches qui ne sont pas de votre compétence, mais qui nécessitent d'un homme de confiance.

- Dis toujours et je verrai bien ce que je fais."

Valjean se gratta l'oreille. Une fois de plus, ce petit bonhomme le déroutait. Mavot était assez intelligent pour saisir des nuances politiques que Valjean ne pouvait pas même imaginer... Et il était aussi suffisamment maladroit pour se laisser berner comme un enfant et pour répondre à son employeur comme le ferait un adolescent malappris.

Enfin... C'était étrange, mais il y avait aussi une dualité chez Valjean : le bourgeois respectable qu'était Madeleine, l'homme paisible que Fauchelevent aspirait à être, ne cesseraient jamais d'être un paysan et aussi un galérien. Était-ce plus sensé ?

" Il y a trois lettres scellées dans le tiroir du haut de mon bureau. Si je ne suis pas de retour dans trois jours, remettez-les à l'inspecteur Javert. S'il n'est pas revenu au bout d'une semaine, veuillez les remettre à leurs destinataires.

- Quoi d'autre ?

- Je vous serais reconnaissant d'aider Lambry à défendre l'usine si nécessaire. Peu importe que vous ouvriez les portes au peuple, comme nous l'avons fait hier ; ou à la ligne... Ce qui est vraiment dangereux, c'est le pillage incontrôlé. Mais ne permettez en aucun cas à quiconque de tirer ou de jeter quoi que ce soit par les fenêtres. Cela se terminerait en fusillade. Si vous voyez que l'on entame de construire une barricade dans les alentours, abandonnez l'usine et mettez tout le monde à l'abri...

- Quoi d'autre ?

- Barricadez la porte dès mon départ. Et si quelqu'un me demande, dites-lui la vérité. Je vais chercher les brevets et je reviens, mais je préfère que personne ne le sache... Du moins tant que vous pourrez l'éviter. Avez-vous besoin que je répète quelque chose ?

- Voyons : trois jours, Rouflaquettes. Une semaine, les destinataires. Écouter les ordres de Lambry. Le peuple et la ligne entrent, les pilleurs non. S'il y a de la barricade dans l'air, ficher le camps avec la société. Interdit de tirer par la fenêtre. Bloquer la porte et empêcher les autres de découvrir que tu es idiot. Voilà ce que tu as dit."

Le bagnard se pinça encore une oreille, perplexe. Oui, en gros, c'était cela.

" Au revoir, Mavot. Prenez bien soin de notre famille.

- Je le fais toujours."

Valjean s'empressa de quitter l'usine. Mavot et son idiosyncrasie singulière avaient été une distraction presque bienvenue, mais il était difficile de laisser Cosette en arrière.

C'était effrayant.

Cependant, les rues avaient vite fait de réclamer toute son attention.

L'odeur de la poudre à canon avait atteint cette rive laborieuse de la Seine, bien que les coups de feu ne se fassent entendre qu'au loin.

Encore.

L'ancien forçat décida de longer les quais dans une tentative d'échapper au chaos dont il avait été témoin la veille.

Mais, bien que nombre blanchisseuses continuaient à battre leur lessive avec fracas sur les bateaux-lavoirs amarrés près de la berge, les pêcheurs avaient abandonné leurs barques et leurs filets et les chalands avaient déserté le fleuve.

Sans débardeurs, sans marchés, sans vendeurs de coco ni colporteurs ; sans enfants courant dans tous les sens ; sans badauds pour pester contre la chaleur, les quais n'étaient plus que des étendues menaçantes séparant les ponts hérissés de fusils et de baïonnettes.

Des bandes étroites de terrain où, sur la boue desséchée par le soleil, la colère fermentait et la révolte grondait en attendant que quelqu'un donne le signal pour que l'enfer se déchaîne.

L'Enfer se déchaînait en effet dans la ville écrasée par le soleil, où chaque ruelle était devenu un coupe-gorge, où la chaleur était telle que le moindre mouvement rendait les membres durs comme du plomb. Chaque fontaine était jalousement gardée. La soif devenait le pire ennemi de tous.

L'Enfer était prêt à fondre sur Paris, les Parisiens en connaissaient déjà la fournaise.

La troupe s'ébranla en fin de matinée, lorsque Marmont, désespéré de recevoir un message du roi, coincé parmi les dorures du Palais des Tuileries, se dut de prendre des initiatives.

Le général Saint-Chamans se dirigeait vers la place de la Bastille, le général Talon s'en allait occuper la place de Grève, le général Quinsonnas devait se rendre au marché des Innocents, le général de Wall avait pour objectif la place des Victoires.

Le maréchal Marmont occupait l'espace et plaçait ses troupes à des endroits stratégiques de Paris pour prendre les insurgés en tenaille et écraser la rébellion.

Danton, Sampoil, Leroux, Blanqui, les différents groupuscules révolutionnaires unis dans une même lutte attendaient le mouvement de l'ennemi.

A onze heures, le combat commença.

La partie se jouait.

Paris devenait un gigantesque échiquier !

On entendit les premiers roulements de tambour, les chants révolutionnaires s'éteignaient pour recommencer plus loin.

"A BAS POLIGNAC ! A BAS LES BOURBONS ! A BAS LE ROI ! VIVE LA RÉVOLUTION ! VIVE LA CHARTE !"

Tous les cris se mêlaient, toutes les acclamations et chaque homme leva la tête pour écouter le son des premières fusillades.

Ce n'était pas les mêmes combats que la veille.

La troupe chassait facilement les groupes d'insurgés qui obstruaient les rues et se dispersaient devant elle. Les balles frappaient plus souvent les murs que les hommes.

Mais ce n'était qu'un jeu.

La guerre avait changé de nature, la troupe fut bientôt soumise à un feu nourri qui venait des immeubles.

Des tirailleurs étaient postés aux fenêtres et on se cachait chez les partisans. On tirait sur les soldats restés immobilisés dans la rue et les soldats tiraient sur les citoyens restés en haut dans les appartements.

Il va sans dire que la troupe perdait plus d'hommes que les insurgés.

Chaque immeuble devenait le lieu d'une bataille, chaque appartement était un bastion à conquérir.

On bombardait la troupe de pavés, de tuiles, de bouteilles, de bûches…, de tout ce qu'on pouvait trouver susceptible de briser le crâne d'un homme.

Les insurgés restaient invisibles et la troupe, peu accoutumée à se battre de cette façon, formait de jolies cibles bien compactes en plein milieu des rues.

Un jeu de tir au pigeon !

Les troupes n'avançaient guère dans les rues de Paris, émaillées de barricades, soumises à des pluies de projectiles divers, harcelées par des tireurs restés embusqués.

Marmont en hurlait de rage au palais des Tuileries !

Danton et Sampoil en criaient de joie dans les rues de Paris !

Et la partie se poursuivit !

Javert, honnêtement, se demandait ce que les insurgés attendaient pour attaquer de front l'hôtel de ville.

Javert, le mouchard, erra quelques minutes entre les groupes d'insurgés réunis dans ce quartier général improvisé, captant des informations sur l'emplacement des barricades, suivant le discours d'un éclaireur de retour de la place de la Bastille, notant des noms de rues qu'il fallait éviter à tout prix.

Puis, il entendit une information qui lui sembla d'une importance capitale.

Danton s'entretenait avec un révolutionnaire, vieux et d'une allure de soldat en permission.

" Le boulevard de l'Hôpital, citoyen !, gronda Danton. Combien d'hommes te faut-il pour prendre l'affaire ?

- Cinquante hommes déterminés, sortit tranquillement l'insurgé.

- Nous n'avons pas assez d'armes pour cinquante, rappela Danton. Le Page nous a offert les pistolets mais pas les munitions !

- Pas la peine !, rétorqua posément l'homme. Cinquante hommes et je vous fais l'affaire."

Javert s'était arrêté et écoutait, cherchant désespérément dans sa tête ce qui pouvait bien intéresser les insurgés boulevard de l'Hôpital.

Et il découvrit !

Près du boulevard de l'Hôpital se trouvait la barrière des Deux-Moulins. C'était une barrière d'octroi de l'enceinte des Fermiers Généraux, cette enceinte petit à petit démantelée depuis la Grande Révolution. Quelques tronçons en subsistaient dont cette barrière précisément.

Et près de cette barrière des Deux-Moulins et de la Salpêtrière, il y avait la poudrière de l'Arsenal !

De la poudre pour les insurgés !

Le mouchard se sentit défaillir à cette idée !

Il fallait prévenir Chabouillet !

Ou Paris allait se transformer en jeu de massacre !

" L'affaire doit avoir lieu au plus tôt !, ordonna Danton.

- Avant trois heures, tout sera joué !"

L'homme salua et quitta Danton, bousculant en passant Javert qui ne réagit qu'à peine.

Il avait reconnu Claquesous.

Cela ne dura qu'un instant. Les yeux de Danton passèrent sur l'imposant garde national, admirant l'uniforme en excellent état, la silhouette magnifique que cela faisait et Javert se détourna lentement pour montrer son dos.

Il ne fallait pas qu'on s'attarde sur son visage.

Dieu merci ! Cela ne dura pas !

Leroux et Sampoil apparurent, suivis de Blanqui et de Fabre ! Les hommes de la Révolution étaient là et ils annonçèrent fièrement :

" Marmont est bloqué ! On peut prendre l'hôtel de ville !"

Un hourra retentit dans les locaux de cet immeuble réquisitionné en quartier général de la Révolution.

Et la plupart des hommes s'enfuirent, telles des abeilles quittant une ruche.

Javert fut obligé de suivre le mouvement, espérant que personne ne regarderait de plus près ce grand garde national, armé d'un mousquet chargé à vide.

La rue fut traversée mais les coeurs furent un peu moins sauvages en arrivant en vue de l'Hôtel de Ville. Les hommes se battaient contre les gendarmes qui gardaient le bâtiment public. Il y avait des blessés sur le sol et quelques morts. Mais ce n'était pas le pire.

Le pire était la mitraille du canon tenant le pont d'Arcole qui visait la place de l'Hôtel de Ville.

Les insurgés sentirent leur courage fondre comme neige au soleil.

Mais on se devait de reconnaître un meneur à son courage et à sa bravoure. Danton était de ces hommes d'airain, tout comme Blanqui ! Les chefs des révolutionnaires levèrent les bras et crièrent :

"EN AVANT ! VIVE LA LIBERTÉ !"

Et la troupe se jeta dans la mêlée.

Javert, le garde national, suivait, en queue de convoi.

Valjean ôta son chapeau de bourgeois pour relever la tête sans encourir le danger de le faire tomber dans la rigole. Comme cela s'avérait insuffisant, il se hissa sur la pointe des pieds pour regarder par-dessus les têtes qui se dressaient devant lui.

Au nom du ciel, combien de membres de la Garde nationale, hauts de six pieds et coiffés d'un bonnet à poil, pouvait-on trouver dans une place ?

Ils avaient tous l'air énorme, sans distinction !

Encore une erreur de jugement que Valjean se reprochait... Il avait présumé qu'il serait facile de distinguer Fraco parmi la foule ; or, c'était sans compter sur les nuées de poudre qui avaient suivi les salves de fusils et les coups de canon.

Autour de la place de l'hôtel de ville, l'air avait désormais la consistance d'une purée de pois. Il y avait autant d'uniformes et de si diverses sortes, si dispersées à droite et à gauche, que les regarder finissait par donner le tournis.

Exception faite des soldats qui attendaient leurs ordres en formation ou en colonne, il était presque impossible de savoir quel uniforme servait quelle cause. Et la confusion grandissait.

Valjean regarda à nouveau la place et au-delà, vers ce qu'il parvenait à distinguer du quai. Si Javert se trouvait dans cette zone, il n'y aurait pas de moyen sur terre de le rejoindre... Cela faisait plus d'une heure que l'ancien forçat avait dû faire un détour pour contourner la cohue armée qui s'était formée autour du Pont d'Arcole.

Cela lui avait évité, sans doute, de faire face à une fusillade, mais longer la rue Longpont pour déboucher sur la rue du Mouton avait pris du temps.

Bien pire, cela pourrait s'avérer être une erreur tactique irrémédiable.

" Vous ne vous battez pas, mon bon monsieur ?

- Je vous demande pardon, madame ?

- Vous ne portez pas d'armes... Alors, soit vous êtes égaré, soit vous êtes venu pour aider."

La vieille femme, qui lui parlait très fort pour se faire entendre au-dessus du vacarme, avait les bras trempés de sang jusqu'aux coudes. Les endroits de sa robe que l'énorme tablier en cuir dont elle s'était accoutré ne parvenait pas à couvrir étaient également souillés de rouge.

" Je peux aider, mais il me faut d'abord faire quelque chose d'important... Êtes-vous la concierge de ce bâtiment ?

- Non, mais je la connais. Que lui voulez-vous ?

- Un balai.

- Vous cherchez à faire un brancard ? Attendez ! Mère Mouffet, cet homme a besoin de votre balai !"

Valjean se précipita à l'intérieur du bâtiment, une pièce en argent à la main. Il n'alla pas bien loin avant de trébucher sur les jambes de l'un des blessés qui, allongés à même le sol, encombraient le palier et l'entrée d'un grand appartement au rez-de-chaussée.

" Cinq francs pour votre balai...

- Alors, comme ça, vous allez balayer les morts ?," demanda la concierge le toisant d'un air sévère.

Mais le bagnard ne releva pas son commentaire acerbe. Il était occupé à soupeser le manche du balai de branchettes, un solide outil apte à balayer les pavés. Il cherchait des nœuds et des imperfections dans le bois. C'était un simple bout de pin noirci par de nombreuses années de service qui ne serait pas assez solide, mais qui restait épais et n'avait pas de défauts majeurs. Il faudrait que cela fasse l'affaire.

Valjean renifla l'air à la recherche du responsable de la forte odeur de tabac qui flottait dans le hall, puis ne tarda pas à apercevoir un vétéran des guerres de l'empire qui avait épousseté son uniforme et quitté son marteau de cordonnier pour réparer le chien d'un fusil tout en aspirant avec délice la fumée de sa grosse bouffarde.

Sans doute, le conjoint de la mégère.

" Puis-je, monsieur ?, lança Valjean en pointant vivement le brûle-gueule.

- Vous voulez du tabac ? Pour les cinq francs que vous avez payés, je vous laisse aussi remplir votre pipe.

- Non, j'ai juste besoin des braises de…"

L'homme se leva laborieusement et avança vers le guichet en s'accrochant à une corde suspendue au plafond. Le câble, resté hors de la vue tant que le vieux soldat n'avait pas eu besoin de s'en servir, traversait la loge d'un côté à l'autre dans le but de l'aider à garder l'équilibre sur la seule jambe qui lui restait.

Valjean souffla sur la chambre de la bouffarde doucement pour raviver les braises et, lorsqu'il en fut satisfait, il versa le contenu sur le bout de ficelle bien tendue qui maintenait les différents fagots de bois du balai assemblés. La corde commença à fumer sous les yeux inquisiteurs du grognard... Une entaille avec le surin qu'il portait toujours avec lui et le bagnard fut en possession d'un bâton de combat. Pas très résistant, il est vrai…

" Si vous vouliez une arme, il suffisait de le dire. Je peux vous louer mon sabre.

- Non... Une bon coup de bâton suffit à faire passer l'envie de se battre...

- Et cette aide, elle arrive ou pas ? Mes blessés s'entassent et se font piétiner !"

La vieille femme en tablier réussit à se faire entendre au-dessus des gémissements qui emplissaient le palier. Valjean se précipita à sa rencontre.

" Il ne reste plus de place ici et le docteur est débordé, de toute façon," dit la femme, en montrant la porte de l'appartement ouvert.

Des blessés étaient couchés, certains assis. Il y avait des gémissements, des râles. On reconnaissait de terribles blessures par balles et d'autres tout aussi terribles dues à des coups de sabre.

" Ceux qui restent là-dehors devront se contenter de mes soins.

- Vous êtes infirmière ?

- Sage-femme. J'ai mis au monde la moitié des jeunes qui tirent par les fenêtres", dit la femme, en montrant les bâtiments voisins d'un geste vague et triste.

Jean Valjean regarda autour de lui.

Chaque fenêtre ouverte crachait du plomb sur la troupe qui avançait ; un polytechnicien, reconnaissable à son pantalon, menait le groupe enthousiaste qui attaquait le bâtiment de la mairie de face ; quelques fous avaient commencé à grimper sur la façade.

Blottis au coin des rues, des vétérans rescapés d'autres guerres pointaient les faiblesses de l'ennemi et hurlaient des consignes du genre : "Tirez sur les chefs" et "Visez à la poitrine".

Mais la plupart des révolutionnaires s'abritaient de la mitraille derrière un long mur qui bloquait la rue d'un côté à l'autre ; le parapet était si bas et si précaire que les hommes tiraient à genoux et rechargeaient leurs armes assis.

L'on n'était pas parvenu à faire mieux avec les pavés arrachés aux rues.

Près du Pont d'Arcole, l'artillerie ne donnait plus de répit, faisant ainsi trembler le sol même sous les pieds de Valjean. Le fracas des coups de canon couvrait les appels à l'aide de ceux qui étaient tombés sous les boulets.

L'infanterie avait formé un carré de trois rangs au loin ; les soldats tiraient à tour de rôle, puis s'agenouillaient pour recharger tandis que leurs camarades les protégeaient en faisant feu à l'unisson. Avec la baïonnette au canon, avec des traînées de fumée indiquant les coups de feu qui venaient de partir, la formation ressemblait à une sorte de créature échappée de l'enfer pour semer la mort dans son sillage. À l'attente de recevoir l'ordre d'avancer.

Et chaque rue vomissait sans cesse des groupes d'hommes venus à la rencontre de leur destin...

" On y va ?" demanda gentiment la vieille femme.

Valjean hocha la tête puis enjamba ce qui restait de la rigole, qui charriait un fluide rouge et dense.

Il talonna la sage-femme jusqu'à arriver à la bande d'enfants et de femmes qui s'acharnaient à ériger un mur de pavés entre une cloison et une charrette renversée. Le nouvel hôpital de campagne.

" Ils font du bon travail. Maintenant, il faut faire venir les blessés. Veuillez aider le père Dutronc", dit la sage-femme, en montrant du doigt un vieil homme qui portait un caparaçon de cuirassier mais dont le bras gauche se finissait à la hauteur de son poignet.

Le bagnard s'exécuta en silence. Vite ; aussi bien qu'il le put.

De temps à autre, il regardait le ciel pour esquisser une prière. Parfois, lorsque son aide est arrivée trop tard. Souvent, lorsque le sang versé appartenait à quelqu'un trop jeune pour savoir ce qu'il faisait au juste.

Lors d'une de ces occasions, Valjean vit un groupe armé déboucher dans la rue ; un garde nationale coiffé d'un bonnet à poils fermait les rangs.

Tous les gardes nationaux étaient grands, l'ancien forçat avait pu le constater... Mais cet homme était tout simplement énorme.

Fraco.

Javert regardait de tous côtés, un peu perdu dans la fumée, les cris et le bruit de la fusillade.

Non pas qu'il manquait de courage pour se battre mais il y avait tellement d'endroits où on se battait.

On luttait, avec ses poings, avec des pistolets. Des femmes étaient là, elles se battaient comme les hommes, certaines secouraient les blessés ou assuraient le ravitaillement. Des enfants-soldats parcouraient le sol des rues et ramassaient les munitions.

Des invalides et des femmes chargeaient les fusils pour que les tireurs gagnent du temps et retiennent les soldats qui voulaient prendre d'assaut la place.

Refouler le peuple en colère, se battre contre un Léviathan sans cesse renouvelé, perdre des hommes sous les projectiles qu'on continuait à jeter sur les troupes royales.

Tout un peuple se dressait contre son roi !

La troupe luttait pour accéder à la place !

Et soudain, ce fut la victoire !

Un cri de joie parcourut la foule, calmant les combats et perturbant la guerre civile.

"VOYEZ LE DRAPEAU !"

Les insurgés étaient entrés dans l'hôtel de ville et le drapeau du roi, blanc et étincelant au soleil d'été, fut jeté à bas. On le vit choir sur les pavés.

On fut saisi devant ce sacrilège impensable.

Au sommet de l'hôtel de ville fut hissé le drapeau tricolore.

On applaudit à tout rompre.

Même Javert, pris par le mouvement, oubliant qui il était, qui il servait, applaudit, le sourire aux lèvres.

"VICTOIRE !"

Les soldats, les gendarmes, ne savaient plus comment réagir. Des couples s'embrassèrent dans cette atmosphère de folie.

" Jiménez ! Je vous ai quitté révolutionnaire, je vous retrouve garde national ! Que serez-vous demain ?

- Demain… Demain ? Je ne sais pas."

Encore ébloui par ce qu'il venait de voir, Javert se tourna vers celui qui lui parlait ainsi. Blanqui lui souriait de toutes ses dents.

A ses côtés se trouvait un jeune homme imposant et d'une assez étrange apparence. Des cheveux crépus, des lèvres épaisses, un teint sombre qui détonnait sur la blancheur de la peau d'Auguste Blanqui, le révolutionnaire.

" Ce n'est pas le meilleur moment pour se rencontrer, sourit le mulâtre. Je suis Alexandre Dumas !"

Ce n'était pas un nom inconnu du policier. Dumas était un auteur de pièces de théâtre à succès. Une étoile montante de la littérature française et manifestement un esprit révolté.

Mais ce n'était pas le meilleur moment pour une rencontre.

Le combat reprit de plus belle, avec plus de rage.

La mitraille se fit plus violente et les gendarmes se défendaient avec l'énergie du désespoir.

" Le chant d'agonie du loup !," souffla Dumas.

Les yeux du poète brillaient de joie.

Blanqui était heureux de vivre.

Comme s'il n'avait vécu que pour ce moment ! La Révolution !

" Jiménez ! Vous venez ?

- Je dois…"

Nul ne sut jamais le mensonge que Javert allait encore inventer.

Un gendarme s'était jeté sur le garde national et commença à jouer de son sabre.

Machinalement, Javert sortit son épée de son fourreau et se mit en garde.

Un nouveau combat.

Lambry aurait été fier de voir son élève en train de mettre en oeuvre les leçons qu'il avait durement apprises.

Blanqui et Dumas disparurent, sans doute pour se mettre à l'abri devant la nouvelle charge de cavalerie.

Cette journée était une journée folle.

Javert ne se souvenait même plus de la raison de sa présence sur cette place grouillante de monde et de blessés. Perdue dans la fumée des pistolets et de la canonnade.

Il se battait pour sa vie.

Seul le drapeau tricolore ressortait fièrement, au-dessus de la cohue, et annonçait à tout-Paris la victoire du peuple.

Pour combien de temps ?

Là était la question...

Le gendarme savait se battre et rendait coup sur coup. Mais il était surpris de rencontrer un tel bretteur dans la Garde Nationale. Elle n'était pas réputée pour être composée de gens d'épée.

Un moment, reprenant son souffle, il se recula et cria, pour se faire entendre par-dessus la mitraille et les bruits de la bataille :

" Marengo ?

- Ulm !, rétorqua aussi fortement Javert.

- Pas connu ! J'ai fait Marengo !

- Pas vu."

Nouvel échange de coups d'épée. On se battait si violemment que les lames chantaient en passant près des oreilles.

" Les Pyramides ?, reprit le gendarme, en sueur sous le soleil trop chaud et le combat trop dur.

- Toulon, avoua enfin Javert.

- Toulon ? J'y étais."

Le combat cessa, un instant, lame contre lame. Le gendarme avait des yeux couleur de terre brûlée. Il ne fallait jamais regarder dans l'oeil de l'ennemi, on pouvait s'y voir. Et s'y reconnaître.

" Une putain de bataille !, asséna l'ancien grognard. Je n'aime pas tuer des Français.

- Et ici ?, claqua Javert.

- J'obéis."

Un nouveau coup échangé mais cela devenait plus une danse qu'un combat à mort.

On le remarqua.

Un deuxième gendarme entra dans la valse et frappa violemment Javert de son sabre.

" Alors Humblot ? On pactise avec l'ennemi ?

- Non, Vandamme. On fait connaissance.

- Quand on se bat, on se tait !"

Et Javert était d'accord avec cette assertion. Les deux gendarmes firent jouer de leurs sabres contre lui et il dut se battre avec davantage de hargne.

La mitraille gâcha la lutte.

Un mouvement de foule vint bousculer les gendarmes. On relevait des blessés pour les entraîner à l'abri, derrière une barricade, et les soigner de son mieux.

Javert eut une envie folle de suivre le même chemin...mais il se retrouva face à un nouvel adversaire.

Sabre au côté.

Sourire en coin.

" Un joli garde national !, s'amusa le gendarme. On sait jouer de sa flamberge l'homme ?"

Javert ne répondit pas et se mit en position de combat.

Nouveau combat.

Mais Javert fatiguait.

Quelques échanges houleux, on le fit reculer et reculer encore. Javert ne savait pas où on l'emmenait mais ce ne pouvait pas être vers la liberté.

Il tenta de reprendre le dessus, seulement ce gendarme-là savait se battre lui aussi.

Un instant désarçonné, Javert se découvrit et baissa sa garde. L'homme, habile, en profita pour frapper le garde à l'épaule. Javert poussa un cri de douleur.

Il allait mourir s'il ne faisait rien d'autre que reculer !

Le gendarme le savait, il souriait en frappant un nouveau coup.

L'épaule était trop douloureuse pour se battre aussi fort qu'auparavant, mais Javert se lança sur son adversaire.

" Rends-toi l'homme !, lança simplement le gendarme. Je serai content de ramener un prisonnier au capitaine.

- Va...te...faire foutre !"

Et Javert frappa.

Les épées chantèrent mais le gendarme ne céda pas un pouce de terrain.

Merde !

Comme d'habitude.

Que faisait Fraco ? Parce que l'énorme garde nationale était bien Fraco !

Il était censé venir espionner, pas se jeter dans la mêlée... Mais c'était exactement ce qu'il avait fait dès son arrivée à la place.

Javert n'avait pas fait la moindre tentative d'épauler son fusil, ce qui n'avait point surpris Valjean car il sentait que son amant n'aurait pas pris la peine de le charger. Mais la plupart des combattants qui se lançaient à l'assaut se frayaient un chemin à coups de baïonnette ; les autres restaient tapis derrière les barricades pour faire feu.

Ils ne cherchaient pas noise à la gendarmerie armés d'un sabre !

A moins que ce ne soit son uniforme qui ait attiré la maréchaussée...

Fâché, Valjean déposa à l'abri le blessé qu'il portait dans les bras puis partit à la recherche de son bâton.

" Remplacez-moi, Dutronc ! Je reviendrai dès que possible !

- Ne faites pas l'idiot, Fauchelevent. Vous avez dépassé l'âge," lui cria le vieux cuirassier.

Mais Valjean ne l'entendit même pas. Il était trop horrifié de voir que Fraco avait trouvé le moyen de se battre contre deux gendarmes à la fois pendant son absence, et bien que le bagnard connaissait les compétences de son compagnon, il avait commencé à craindre que cela ne suffise pas.

Il hâta le pas, bousculant sans ménagement ceux qui se trouvaient sur son chemin, esquivant les affrontements livrés à coup de baïonnette ; ignorant avec autant d'aisance les jurons des rebelles comme ceux des soldats ; évitant de justesse un coup de crosse lorsqu'il fut impliqué dans un combat qu'il avait tout simplement interrompu par mégarde.

Car Valjean avançait sans quitter des yeux les balancements du bonnet à poils qui était encore trop loin...

Le fracas d'un impact retentit tout près et le bagnard, recroquevillé, entendit les éclats d'obus siffler autour de lui ; la masse des combattants se déplaça brusquement en criant de douleur et d'effroi ; le raz de marée le frappa sur le flanc et l'entraîna loin de Fraco.

Il ne parvenait plus à voir le bonnet...

On pouvait supporter la douleur. Un temps. Il suffisait de fermer la bouche et de serrer les dents, de se battre et de survivre.

Javert connaissait bien la douleur. Il la côtoyait depuis des années, depuis toute sa vie.

A Hyères, des jeunes en maraude lui avaient brisé le nez à coups de bâton, Javert en avait perdu même une dent. Aujourd'hui encore il lui manquait une molaire. Sa mère avait été fière de lui en le voyant revenir à leur masure délabrée, le nez en sang, un tissu sanglant sur la bouche et des yeux secs.

A Toulon, une mutinerie l'avait laissé aux mains des forçats révoltés pendant deux heures. Dieu que ce fut long ! Les plus longues heures de sa vie ! La bastonnade, la flagellation, Javert pouvait en parler en toute connaissance de cause. Son corps en portait encore les cicatrices.

Mais malgré tout leur soin, Javert n'avait ni pleuré, ni mendié. Juste crié à s'en briser la voix.

A Montreuil, Javert avait eu maille à partir avec des brutes avinées dans la ville basse. Quatre contre le chef de la police ! Ce furent les officiers de l'inspecteur qui le sortirent de ce mauvais pas. Mais Javert n'avait pas pris de congé malgré ses côtes fêlées. Les patrouilles se firent d'un pas moins rapide sur les remparts. Monsieur le maire n'en fut même pas informé.

A Paris, l'inspecteur reçut un coup de couteau en plein ventre qui aurait pu se révéler mortel. Même lui dut concéder qu'il lui fallait du repos. Javert tint trois jours dans son lit avant de retourner à son poste de Pontoise. Il se chargea de la paperasse et des enquêtes avec le même soin que d'habitude.

Et il y eut aussi cet hiver pour l'abattre quelques jours. Un nez brisé, ce n'était pas la première fois.

Serrer les dents, carrer les épaules, marcher avec prudence. Ce n'était pas nouveau.

La nouveauté était peut-être de serrer les dents lors d'un combat à l'épée ?

L'épaule était inutilisable et le gendarme, sans sourciller, asséna un nouveau coup d'épée dans le bras déjà blessé.

Javert cria à nouveau mais ne se rendit pas.

" Tu te bats bien, l'homme, souffla le gendarme, indifférent. Mais tu vas juste crever si tu ne te rends pas."

Serrer les dents, carrer les épaules et frapper encore et encore. Seulement, Javert dut admettre que son adversaire était le plus fort.

Une douleur soudaine dans le côté le brisa et Javert fit tomber sa lame. Tout en tombant sur les genoux.

Le ciel bleu se voila de noir et Javert perdit connaissance…

Le gendarme n'était pas le genre d'adversaire que, puisque c'était inévitable d'en rencontrer un, Valjean avait prié pour que le bon Dieu mette sur le chemin de Fraco.

Il n'y avait ni honneur ni clémence dans ses coups. Il n'y avait rien d'autre que l'instinct de l'animal qui s'acharnait sur sa proie.

Le bagnard avait réussi à retrouver son compagnon alors qu'il se battait encore, et l'avait en outre vu fléchir sous les coups violents et malveillants du gendarme, qui punissait systématiquement son flanc gauche.

Il avait vu Fraco tituber.

Valjean avait foncé vers lui, étranger aux coups qu'il recevait, à peine conscient qu'il jouait de son bâton contre les tibias de tous ceux qui essayaient de s'interposer entre son amant et lui.

Il avait alors vu Fraco tomber à genoux puis disparaître aux pieds de la foule. Il avait persévéré, enragé, désespéré.

La colère et l'horreur lui avaient serré la gorge lorsqu'il avait vu le gendarme lever son bras pour asséner le coup de grâce.

Encore un mètre et Valjean aurait pu arrêter le bras du bourreau... Vu l'état des choses, il se contenta de lancer un coup de bâton au beau milieu de son front. Le pauvre homme n'eut guère le temps de le voir arriver.

Ce ne fut qu'à cet instant, sous le regard étonné et bigle que lui jeta le gendarme alors qu'il s'effondrait, que Valjean sentit sa conscience rattraper son corps. Un éclair de peur et de culpabilité l'aveuglèrent puis il laissa tomber son bâton.

Seul Fraco comptait...

L'ancien forçat s'agenouilla auprès de son compagnon et chercha, affolé, des accrocs dans son uniforme. Il en vit deux, un sur l'épaule et l'autre sur son flanc. Là, deux fleurs écarlates s'épanouissaient sur le tissu. Valjean tenta de les arrêter à mains nues, mais elles se déversaient doucement entre ses doigts.

Pourtant, alors qu'il parvenait à peine à réfléchir, il crut voir la poitrine de Fraco se soulever puis retomber aisément. Sans réfléchir à deux fois, Valjean passa un bras sous les genoux de son compagnon et l'autre autour de son torse et était sur le point de se relever lorsqu'une force impossible à ignorer lui fit se retourner vers le gendarme.

L'homme, inerte, se faisait piétiner par les combattants.

Valjean serra les dents puis regarda le visage de Fraco, calme désormais.

" Tiens bon, mon amour ", lui souffla-t-il à l'oreille tandis qu'il plaçait son corps inconscient sur l'une de ses épaules.

Le forçat se saisit du collet du gendarme avec sa main libre, se leva puis, d'un coup sec parvint à le redresser quelque peu. Le dos vouté, toujours portant Fraco sur l'épaule, Valjean traîna le gendarme le long de quelques mètres puis l'abandonna, parmi bien d'autres blessés, adossé contre un mur.

Il était enfin libre de prendre Javert dans ses bras sans ressentir le moindre remord, et il le fit.

Il longea rapidement le mur, ne s'arrêtant que le temps de permettre aux autres de lui faire de la place. Les combattants ne se faisaient pas prier.

Valjean marchait, courait, protégé d'une sérénité imprenable qui le rendait presque aveugle aux horreurs de la guerre ; qui avait étouffé tout à coup la colère et la peur.

A tout autre moment, il se serait interrogé sur la source d'un tel miracle. Aujourd'hui, il savait que la raison respirait, confiante et tiède, contre son cou.

Une main se posa sur sa nuque, fraîche dans toute cette chaleur. Cela fit gémir Javert lorsqu'on le souleva.

" Doucement, murmura une voix féminine. Il faut boire doucement !"

Une femme ?

Javert ne la reconnut pas mais il obéit. Il ouvrit la bouche et but à longues gorgées.

Cela éclaircit ses idées et ses yeux s'ouvrirent au monde.

Une vieille femme le regarda en souriant gentiment.

" On se réveille citoyen ? Tu as été salement touché tantôt.

- Qui…, crissa la voix rauque du policier.

- Une bonne âme. Il en a sauvé d'autres comme toi.

- Et le gendarme ?"

Elle ne comprit pas le sens de la question et voulut l'empêcher de se redresser.

Peine perdue !

Javert grimaça de douleur mais il réussit à voir où il était. Couché sur le sol, derrière une barricade, à l'abri de la mitraille, on l'avait soigné.

Son uniforme avait disparu, il était en chemise déchirée et bandé soigneusement.

Cela lui déplut. Il avait perdu sa couverture en perdant son vêtement.

Mais la brave femme ne semblait pas remarquer son inquiétude. Elle caressa son front et lui tendit à nouveau le verre à boire.

" Bois citoyen ! Il sera temps de partir quand la troupe sera là ! Les hommes ont abattu des arbres pour bloquer la rue.

- Abattu des arbres ?"

Le mouchard chercha à s'asseoir, la vieille femme l'aida, n'osant pas s'opposer à la volonté de l'homme blessé. Et il y avait à faire !

" L'homme qui t'a sauvé, citoyen. Il a une force extraordinaire.

- Vous exagérez madame, lança une voix bien connue du policier. Je voulais juste me rendre utile."

Lentement, Javert se tourna vers la voix et il rencontra des yeux d'azur qui le contemplaient avec inquiétude...et dépit...

" Le gendarme ?, demanda Javert à Valjean.

- Un coup de bâton pour l'assommer. Il est vivant.

- Il aurait pu me tuer, admit Javert. Merci pour votre action, citoyen.

- Tout le plaisir fut pour moi," rétorqua Valjean.

Mais les yeux brillèrent d'une lueur espiègle.

" Où sommes-nous ici ?

- Rue de la Vannerie, répondit la vieille femme.

- Et l'hôtel de ville ?

- Toujours à nous !, fit fièrement la femme. Je vais te laisser, citoyen, il y a d'autres blessés.

- Attendez !, fit Javert. Et mon uniforme ?

- Il a servi à bander des blessures. On peut dire qu'il a bien servi. "

Et souriante, la vieille femme indiqua à Javert son propre bras. Le policier vit le rouge et le bleu du bandage improvisé et comprit.

Plus de veste d'uniforme ! Il ne lui restait que le pantalon, clairement de la Garde Nationale.

Pesamment, l'infirmière improvisée se leva et s'en alla, en emportant ses fioles, son eau propre, ses bandages et sa douceur maternelle.

Valjean prit sa place et s'assit près de Javert.

Le mouchard se redressa, buvant encore un peu d'eau et essayant de saisir la situation.

Jean Valjean portait un simple costume de bourgeois, mais les taches de sang le rendaient suspect aux yeux de la police.

Il y avait des hommes qui passaient, il y avait des yeux qui les observaient, il fallait rester prudent.

" Quelle heure est-il ?

- A peine une heure. Tu es resté évanoui vingt minutes.

- Tu m'as porté ?

- Comme une mariée, s'amusa Valjean.

- Cela devait être ridicule, sourit Javert.

- Pas tant que cela. On m'a permis de rejoindre cette barricade. J'ai apporté mon aide pour renforcer les défenses.

- Je dois rejoindre la préfecture," souffla Javert, si bas que seul Valjean pouvait l'entendre.

Le sourire disparut et Valjean eut l'air si triste...et en colère aussi.

" Tu ne crois pas que tu as assez joué les mouchards aujourd'hui ?

- Si je ne vais pas faire mon rapport auprès de monsieur Chabouillet, alors j'aurai risqué ma vie, et tu aurais risqué la tienne, pour rien.

- Ton patron ?! C'est lui qui a la première place dans ta vie !, asséna durement Valjean.

- Non ! Mais c'est lui qui a ma loyauté !"

Cela fit mal à Valjean mais le forçat se leva et hocha la tête.

" La rue de la Barillerie doit être difficile à emprunter. Je vais t'aider à marcher !"

Javert s'en amusa.

Hier, c'était lui qui aidait à marcher. Il tendit la main et Valjean l'aida à se relever.

Javert se leva et grimaça sous la douleur. On lui avait donné du laudanum, sinon il n'aurait pas pu marcher trois mètres.

Deux coups de sabre ! Il pouvait se féliciter d'être en vie ! Le miracle aurait-il lieu tout compte fait ?

Le bras et l'épaule étaient bien entamés, le flanc n'avait reçu qu'un coup de plat de la lame… Mais Javert dut en convenir. Il n'était plus bon à rien.

Valjean glissa son bras sous l'épaule de Javert et les deux hommes se mirent à marcher.

Et ce fut le moment où Valjean apprit vraiment ce que signifiait être un mouchard.

Trois hommes arrivèrent à cet instant dans la barricade, ils en traînaient un quatrième par les bras.

Un soldat de la ligne, les mains attachées dans le dos selon un angle douloureux et le visage tuméfié.

Ils le jetèrent sans ménagement sur le sol. Puis tandis que deux d'entre eux partaient à la recherche d'un chef certainement, un autre s'assit et surveilla avec soin le prisonnier.

Valjean voulut se porter à son secours et en même temps il fallait s'en aller. Indécis, Valjean tira Javert par le bras...et le mouchard résista…

Javert ne pouvait pas s'en empêcher. Il s'approcha et s'assit près du soldat. Un regard échangé avec l'insurgé et ce dernier hocha la tête.

Il ne devait pas se méfier de ce vieux garde national, blessé et épuisé en compagnie d'un autre bourgeois, tout aussi vieux et fatigué.

" On l'a eu rue des Prouvaires, expliqua le révolté, en souriant de toutes ses dents. Cet'enflure essayait de se débiner par Saint-Eustache mais on l'a eu. Hein mon con ?

- Je t'emmerde," claqua la voix rauque du soldat.

L'insurgé se leva et colla un coup de pied en plein dans le ventre du prisonnier, provoquant un gémissement de douleur, et il se mit à rire, fier de lui et de sa capture. Valjean allait se rebeller contre cette situation mais Javert le retint, discrètement.

" Je vais me charger de le surveiller, asséna la voix autoritaire du policier. Tu as bien mérité un glace."

Méfiant, le révolté regarda le grand homme qui parlait ainsi.

" Je suis avec mon poteau. Nous sommes deux à garder cette merde, tu crois qu'il va se faire la belle ?"

Se sentant stupide, le gonze ne répondit pas et s'en alla plus loin, disparaissant dans la barricade.

" Pour sûr que je ne vais pas me faire la belle, grogna le soldat.

- Je vais vous examiner, monsieur."

Valjean et son empathie ! Valjean et son inconscience ! Javert ne dit rien mais il serra les dents tandis que Valjean regardait le visage tuméfié et les blessures visibles sur les bras.

" Où avez-vous mal ?," demanda Valjean.

Cela étonna le soldat et bizarrement l'affola.

" Que voulez-vous ? Je suis de la 3e colonne ! J'étais avec le général Quinsonnas, au marché des Innocents. Je ne sais rien de plus !"

Javert comprenait fort bien ce que vivait le soldat. Il avait déjà connu cela.

La peur d'avoir été capturé et découvert.

La peur de la torture.

" On ne veut rien, soldat, rétorqua Javert, se voulant apaisant. La 3e colonne n'est donc plus au marché des Innocents ?

- Ce fut une belle blague."

Valjean avait trouvé de l'eau dans un broc et l'apporta au soldat. Il le fit boire doucement avant de reprendre son examen.

Le soldat se tenait penché en avant, le visage souffrant.

" Vous avez reçu des coups au ventre. Puis-je voir ?, souffla Valjean, consterné.

- On m'a joliment esquinté. Ces salopards ont dû me casser une côte."

Le soldat ne comprenait pas ce qu'on lui voulait mais il se laissa manipuler. Javert se décida à intervenir, il regarda les liens encerclant les poignets, voyant le sang maculer la peau tendre. Il desserra pour permettre au sang de circuler à nouveau.

Il arrangea les cordes pour que les bras ne tirent plus au point de causer une souffrance intolérable.

Le garde-chiourme connaissait bien cette façon de faire, il en avait usé de la même façon face aux forçats. Les menotter et les entraver de telle manière que le moindre mouvement leur tire des larmes de douleur.

Ses épaules enfin revenues dans une position normale, la souffrance reflua et le soldat regarda plus attentivement les deux hommes qui s'occupaient ainsi de lui.

" Vous êtes de la révolte ?, s'enquit l'homme, curieux.

- Il semblerait, répondit prudemment Javert.

- Le marché des Innocents était un traquenard. On nous a tiré comme des lapins. De toutes les maisons qui entouraient la place il y avait des salopards pour nous tirer. Et des barricades bloquaient les rues."

Un silence douloureux.

Valjean avait défait la chemise du soldat et la poitrine, assez velue, apparaissait, marbrée de rouge et de bleu. Un hématome se formait et semblait s'étendre sur tout le torse.

Valjean n'aima pas cela. Il se souvenait des blessures reçues au bagne et des hommes mourant par la faute d'un coup mal placé.

La vieille femme était revenue et s'assit à côté du vieux forçat. Elle n'était pas mauvaise, elle soignait l'ennemi comme l'ami. Elle ausculta à son tour, plus habituée que les autres, à reconnaître la blessure.

Le soldat siffla lorsque les doigts se posèrent sur ses côtes.

" Rien de brisé, asséna la femme, mais des côtes enfoncées. Ici et ici."

Chaque fois ses doigts appuyèrent sur un emplacement et l'homme souffla de souffrance.

" Tu as de la chance le marsouin. Tu vas survivre.

- On en reparlera, fit ironiquement le soldat en fermant les yeux.

- Papavoine n'est pas un mauvais homme. Il posera des questions et il faudra y répondre.

- Et si je refuse ?"

La vieille femme perdit son sourire apaisant pour un regard dur.

" Alors on en reparlera en effet."

On rhabilla le soldat et on l'abandonna à sa souffrance. L'infirmière improvisée de cette barricade avait d'autres blessés à visiter.

" Il ne faut pas refuser !, fit posément Javert.

- Je ne dirai rien...vu que je n'ai rien à dire… Mais si on m'esquinte, je risque de chanter."

Javert hocha la tête. Il connaissait cela.

Il n'avait été capturé qu'une seule fois. Une erreur de jugement. Il avait parlé pour ne pas se retrouver avec la mâchoire brisée.

Salopards d'escarpes !

Mais il avait menti !

Et cela lui avait sauvé la vie !

"Il ne faut pas forcément dire la vérité, jeta tranquillement Javert. Juste parler !"

Le soldat regarda attentivement le garde national.

Et on se reconnut entre mouchards.

" Dire quoi alors ?

- Les effectifs, les armes, les rues… Tout !

- La 3e colonne a été prise à mal au marché des Innocents. Le général a envoyé son aide-de-camp. Ce couillu s'est déguisé et a rejoint l'état-major.

- Vous êtes ce couillu ?, demanda Valjean.

- Non, s'amusa amèrement le soldat. Je suis juste un marsouin de base. J'ai été envoyé avec des camarades sur la place du Châtelet.

- Et que s'est-il passé ?

- Cela a commencé ce matin. Dans le 50e, des camarades sont passés à l'ennemi. Chez nous aussi, le général a vu ses effectifs fondre sous la mitraille. Des morts, oui, mais aussi des déserteurs."

Le soldat ferma les yeux et se laissa tomber en arrière, contre le mur. Le sang circulait à nouveau dans ses bras et la douleur était atroce.

Lentement, l'argousin commença à frotter le muscle et cela alla mieux.

" Vous avez fui l'ennemi ?, souffla doucement Valjean.

- Non. J'ai fui mes amis."

Et le soldat se mit à rire, avant de se taire et de tousser.

Valjean lui redonna de l'eau et l'homme fut trop soulagé de boire.

" Deux jours sans eau ! Putain d'armée ! Ils n'ont même pas pensé à l'eau et à la bouffe ! On doit se contenter des fontaines publiques et vous savez ce que font ces salopards ?

- Non, répondit Valjean, bienveillant.

- Ils pissent dedans !"

De l'eau, de l'ombre, des soins. Mais personne ne se faisait d'illusion. Soit le chef de la barricade était un humaniste et se contenterait de garder le prisonnier sous sa dextre en attendant la fin des combats, soit c'était un digne descendant de ces terribles Montagnards et le prisonnier ne reverrait jamais la lumière du jour.

Dans tous les cas, il allait passer un sale quart d'heure entre les mains des insurgés.

Un regard croisé entre Javert et Valjean. L'argousin et le forçat.

Javert fronça les sourcils en lisant ce que réclamait ainsi Valjean de toute la force de ses damnés yeux bleus.

L'argousin voyait bien le malaise du forçat.

" Et si vous vous mettiez du côté des insurgés ? proposa Valjean.

- Je suis un ancien de Jemmapes ! Je ne trahirai jamais !

- Trahir quoi ? Le peuple ou le roi ?"

Difficile de répondre. Le soldat leva la tête pour regarder Javert et jeta fièrement :

" Mon général !"

Et cela valait toutes les justifications du monde pour ce soldat. Javert prit une décision, il hocha la tête et regarda de côté, la barricade et les hommes qui la traversaient, l'arme au poing et l'esprit ailleurs. Il ne surveillait plus le prisonnier.

Valjean s'approcha du soldat et sortit son couteau de forçat.

" Mais que…, murmura le soldat, surpris.

- Je ne sais pas où se trouve la troupe mais on nous tirait dessus depuis le Pont d'Arcole, jeta sombrement Valjean.

- On est loin ?

- Dix minutes mais il y a d'autres régiments ailleurs.

- Je trouverai."

Le soldat retrouvait son énergie tandis que Valjean coupait la corde qui entravait ses poignets.

L'homme se frotta la peau abrasée et demanda froidement :

" Et vous ?

- On fout le camp de ce nid à rats, jeta Javert.

- Alors qu'attendons-nous ?," sourit le soldat.

Les trois hommes se levèrent et regardèrent autour d'eux.

On ne les regardait pas plus que cela, il y avait du mouvement dans la rue, des cris et des appels. On parlait de la rue Saint-Denis, on évoquait la rue Saint-Antoine, il y avait des combats place de la Bastille…

Le soldat souffla, nonchalamment :

" Je vais peut-être retrouver mes camarades plus tôt que prévu."

Un salut militaire impeccable auquel Javert répondit à la perfection. Le soldat fut surpris de cette réponse et demanda :

" Votre nom l'homme ?

- Javert, police."

Un sourire amusé et le soldat jeta :

" J'aurai de quoi chanter si on me poisse encore alors ?

- Sûr !"

On s'examina une dernière fois et le soldat se lança dans la rue, courant de toute la vitesse de ses jambes.

Des tirs se firent entendre et des insultes fusèrent.

" Il va survivre ?, murmura Valjean, horrifié.

- Si les miracles existent...et s'il a une chance de tous les diables. A nous maintenant !"

Et sans perdre davantage de temps, le garde national blessé saisit l'épaule de ce bourgeois habillé d'un costume sale de crasse et de sang et les deux hommes partirent. Lentement, calmement, nonchalamment.

Priant le ciel de ne pas être arrêtés en route !

Il ne fallut que quelques minutes de marche pour entendre les hurlements de colère venant de la barricade derrière eux.

" Tu peux courir ?, demanda Valjean.

- Je n'ai pas le choix !"

Et il fallut courir !

La peste soit des forçats ayant développé une conscience et des policiers devenus plus doux en vieillissant !

Courir quelques rues avant de reprendre une marche rapide.

On ne les avait pas suivis.

Les miracles existaient donc ?

Pas vraiment lorsqu'on comprit pourquoi !

Devant eux se trouvait une troupe armée, le fusil déjà levé et le regard déterminé.

Que dit-on dans ces cas-là ?

Merde, je crois ?

En tout cas, Javert saisit le bras de Valjean et le tira violemment sur le côté, le jetant contre une porte cochère, le dos percuta durement le bois. Et il se colla tout contre le forçat.

Attendant la fusillade.

Qui ne manqua pas !

Cela dura une minute...qui sembla une heure… Javert ne dit rien, les dents serrées et Valjean le contemplait, le visage si près de lui. Il pouvait voir les gouttes de sueur couler dans les rides au coin des yeux du policier.

Puis la fusillade s'arrêta et des cris d'horreur retentirent dans la rue.

On jeta des meubles sur la troupe, des briques, des pavés, on mit à mal les soldats, on tira à son tour sur les soldats bien rangés au-milieu de la chaussée.

Après les soldats, les insurgés déchargeaient leurs armes et il était toujours possible de recevoir une balle des uns comme des autres.

Les soldats se dispersèrent, essayant de se protéger dans les encoignures des portes.

Un officier criait qu'il fallait avancer !

Peine perdue !

Une balle le fit taire.

" Il faut bouger !, grogna Valjean en saisissant Javert aux bras. Bouger !

- Je t'aime…," souffla Javert.

Et le policier embrassa profondément le forçat, surprenant ce dernier avant de reculer en pleine rue.

Valjean le suivit, un peu dérouté par ce qui venait de se passer. Mais la main de Javert ne lâcha pas la sienne.

Un homme se faufila près d'eux, leur criant en passant :

" FOUTEZ-LE CAMP ! C'est le 15e léger !

- Où va-t-il ?

- On mitraille le peuple ! C'est Marmont qui paye ses dettes !

- Mais où vindieu ?"

On ne répondit pas, il fallut continuer à avancer.

On ne savait plus où aller mais Javert n'avait qu'un objectif : la préfecture de police ! Valjean n'avait plus qu'à le suivre.

Paris était devenu un échiquier mais le jeu était incompréhensible pour les simples pions.

Les généraux qui étaient partis le matin même avec des ordres si précis de la part du duc Marmont se retrouvaient devant des situations inextricables.

Et la journée était loin d'être finie !

Le général Saint-Chamans se dirigeait vers la place de la Bastille mais il rencontra des barricades qu'il fallut prendre les unes après les autres, sous le feu de la mitraille. La porte Saint-Denis était un bastion révolutionnaire. On ne voyait pas l'ennemi qui tiraient des immeubles, des fenêtres, des toits, des lucarnes…

On bombardait la troupe, on la bloquait et la colonne peinait à avancer vers la place. Rue du Faubourg-Saint-Antoine se trouvait une barricade très bien défendue. Le général fit cesser l'avancée de son régiment.

On se défendait, on attaquait, on perdait des hommes.

Les soldats manquaient de munitions ! Une armée mal équipée, mal préparée, mal commandée.

Et lorsque les hostilités cessèrent, lorsque le général pensait pouvoir souffler, les habitants de la rue du Faubourg-Saint-Antoine sortirent de chaque immeuble,...hommes, femmes, enfants…, pour se mêler à la troupe.

Le général, horrifié, ordonna aux habitants de rester tranquilles et de reprendre leurs occupations journalières.

Une femme, fière et maigre, lui jeta au visage :

"Il n'est pas facile de rester tranquilles, lorsqu'on est sans argent, sans travail et sans pain à donner à ses enfants."

Le vrai visage de la Révolution ! Le peuple souffrant de la faim et de l'injustice !

Des soldats changèrent de camp à cet instant.

Et la troupe stationna sur la place de la Bastille, comme ses ordres le lui ordonnaient de faire...mais sans savoir quoi faire ensuite.

Le général Talon s'en allait occuper la place de Grève mais manquant d'ordres clairs, il restait sans plus d'informations. Le général, en bon militaire, s'empara des ponts et les garda fermement.

Mais lui aussi dut faire face à la mutinerie ! Un de ses chefs de bataillon, sur le Pont-au-Change, refusa de tirer sur le peuple ! Le général, aux abois, passa sa journée à essayer d'avancer, tout en tenant le quai de la Cité et les ponts de l'Île de la Cité. Lorsqu'il réussit à vider les quais des insurgés pour faire avancer ses troupes, l'hôtel de ville était déjà aux mains des révolutionnaires !

Il arriva sur la place de Grève et se jeta avec ses hommes sur l'hôtel de ville afin de le reprendre aux insurgés.

Ce fut l'essentiel de son jeu !

Prendre l'hôtel de ville, le perdre, le reprendre...pour finalement abdiquer vers cinq heures du soir...

Le général de Wall avait pour objectif la place des Victoires mais la journée se passa pour lui aussi, et ses soldats, en combats de rue et en fusillades. Les blessés tombaient, les morts s'amoncelaient, la troupe souffrait de la chaleur, de la soif et des balles coincée sur cette place comme dans un traquenard.

Et le peuple de Paris montra une fois de plus son caractère si versatile.

Des femmes du peuple sortirent de l'abri des barricades et des immeubles pour apporter des cruches d'eau et de vin aux soldats altérés. Un des chefs de l'insurrection se proposa pour organiser le transport des blessés de la troupe en direction de l'hôpital.

On accepta d'aider à évacuer les morts.

Les insurgés accompagnèrent le convoi funèbre, le bonnet d'ouvrier retiré en signe de respect.

Tandis qu'on tirait sur la troupe, on lui rendait hommage.

Une étrange journée…

Le général Quinsonnas devait se rendre au marché des Innocents mais la suite fit dévier le trajet de ce régiment avec une allure d'ivrogne. Après le marché des Innocents, il fallut nettoyer la rue Saint-Denis.

Le chemin était remplis d'embûches et de barricades, la troupe essuya un feu très vif et soutenu.

Ce fut le pire des affrontements des Trois Glorieuses, comme fut appelée ensuite la Révolution de 1830.

Le général se retrouva dans une situation critique, bloqué de tous les côtés sous le feu des insurgés. Affaibli et en danger, le général se résigna à demander des renforts à l'état-major.

Le duc de Raguse, Marmont, attendait au palais des Tuileries que Paris soit libéré des révolutionnaires.

Le général Quinsonnas envoya son aide de camp, Aulas, sous un déguisement dans les rues en proie aux insurgés. L'homme avait même consenti à raser ses moustaches, ce que Javert aurait refusé avec orgueil.

C'était cette histoire que le soldat prisonnier avait racontée à Javert et Valjean.

Courageux et habile, l'aide de camp parvint au palais et se fit recevoir par le maréchal Marmont… Le soldat demanda des renforts, Marmont lui demanda s'il avait des canons.

L'aide de camp, Aulas, sans se démonter, expliqua :

" On ne dresse pas des canons en l'air, monsieur le maréchal ! Et que peuvent les canons contre les pavés, les meubles qui, de chaque fenêtre, tombent sur la tête des soldats ? Il faut des bataillons !"

Impatienté et fâché de cette réponse, le duc de Raguse jeta violemment en marchant à grands pas dans les salons si luxueux du palais des Tuileries :

" Des bataillons ! Je n'ai pas de bataillons à leur envoyer ! Qu'ils se tirent de là comme ils pourront !"

L'aide de camp, si courageux et si brave, se retrouva sans renfort et sans soutien. Il retourna déçu à son régiment...

Ils se tirèrent de là comme ils purent en effet.

Vers 14 heures, versatile, le duc de Raguse envoya tout de même le 15e léger et un bataillon suisse au secours du général Quinsonnas.

Ce fut une course-poursuite dans les rues de Paris, trop étroites pour permettre à la troupe de bien manoeuvrer.

Rue des Prouvaires, rue Saint-Eustache, on tira des deux côtés. Les barricades étaient là, des hommes étaient embusqués.

On n'avançait pas.

On perdait des officiers, des hommes tombaient.

Enfin, on put secourir le général Quinsonnas. Mais on laissa une centaine d'hommes sur le carreau lorsqu'on put enfin quitter le marché des Innocents. Il était temps, la troupe n'avait plus de munitions !

La vue des uniformes rendait fous les Parisiens. On tirait de partout, sans interruption.

Des prisonniers furent faits. Dont le soldat sauvé par Javert et Valjean rue de la Vannerie.

Rue de la Monnaie, rue Saint-Eustache, rue Montorgueil, rue Mandar, rue Montmartre… Des barricades bloquaient la troupe et les soldats étaient soumis à un feu nourri.

Des fenêtres, des croisées, des toits, des portes, des caves, on tirait, on tirait sans interruption. Les femmes chargeaient les fusils pour que les hommes ne perdent pas de temps et on ne cessait de fusiller la troupe.

Les soldats se battaient désespérement.

Cette mission de sauvetage se transformait en mission suicide.

On termina dans la rue Saint-Denis où un feu épouvantable brisa la troupe de soldats venant de plusieurs barricades à la fois.

La cavalerie avança envers et contre tout, culbutant les barricades, chargeant courageusement sous le feu de la mitraille, sabre au clair et cri de rage.

On ouvrit un passage suffisant pour la troupe et...par miracle...le feu cessa entièrement en arrivant sur la place du Châtelet.

Le silence retomba sur la ville…

Les soldats, vivants, survivants, se regardèrent avec l'effroi de ceux qui ont survécu à la mort.

Le général Quinsonnas longea les quais de la Seine pour prendre position sur le quai de l'Ecole et souffler après cette journée en Enfer…

Les troupes avançaient, reculaient, déambulaient dans les rues de Paris, se portaient contre les barricades, refluaient, brisaient les îlots de résistance, faisant preuve de courage et de témérité…

Tandis que les insurgés, soutenus par les chants révolutionnaires et la vision du drapeau tricolore sur l'Hôtel de Ville, se battaient avec l'énergie du désespoir au nom de la liberté.

Liberté, liberté chérie...

Javert et Valjean marchèrent, lentement, évitant les combats mais ce furent les combats qui les retrouvèrent.

Des barricades qui laissèrent passer ce drôle de couple, formé de deux vieux hommes, fatigués et blessés.

Des bataillons qui surveillèrent du coin de l'oeil ce deux bourgeois, qui semblaient perdus dans la tourmente.

En fait, Vidocq avait eu raison depuis le départ !

Javert aurait mieux fait de se déplacer en chemise dans Paris !

Le pantalon d'uniforme de la Garde Nationale desservait Javert mais on ignora ces deux martyrs de la Révolution.

Les miracles ne cessaient donc pas ?

Pour traverser la Seine, il ne suffit à Javert que de montrer son insigne de police. On laissa passer ces deux agents des forces de l'ordre...sans poser de questions...

Et le feu cessa soudainement en arrivant place du Châtelet. Il n'y avait nulle barricade, nul tirailleur, nul soldat embusqué.

On était hébété devant le silence soudain.

La préfecture de police était un hâvre de paix au-milieu de la tourmente.

Javert y entraîna Valjean.

Et il dut forcer sa voix pour que le préposé à la garde du portail les laisse entrer.

" Hartmann ! C'est le schnaps qui te monte à la tête ? C'est moi Javert ! JAVERT ! J-A-V-E-R-T ! Je suis passé ce matin avec Gengembre !

- Les ordres sont clairs, asséna l'officier de police, obtus. On ne laisse plus entrer personne."

Javert glissa ses poings dans ses favoris et tira avec fermeté. Il en oublia la douleur de son bras.

Puis il se jeta sur la grille, tenant les barreaux à pleines mains et murmura, menaçant :

" Si tu ne me laisses pas entrer, Hartmann, je vais me faire un plaisir de raconter à tous les cognes de Paris ce que cela fait de fricoter avec les maltouziers [les contrebandiers] de la Seine."

Le visage du policier blanchit mais Hartmann tint bon.

" Des conneries ! Cela ne m'étonne pas de toi, le gitan !

- Le quai de Grenelle ? C'est cela ? Tu fais dans l'opium ? Une belle entrée dans le milieu des escrocs. Je devrais en parler à M. Henri ! Cela l'amusera !

- Tu es un salopard le gitan !, claqua le policier, venimeux.

- Non, je suis pragmatique ! Tu me laisses entrer ou je commence à diffuser la rumeur de ta traîtrise ?"

Hartmann rougissait de fureur.

" En pleine révolution, avec un Paris sanguinaire, cela va plaire, j'en suis sûr.

- Un jour Javert, tu te feras casser la gueule et je serai jouasse de te voir à terre. Sale gitan !

- Hé bien, fit nonchalamment Javert, sois jouasse ! Ce jour est arrivé !"

Le policier daigna enfin regarder de plus près son collègue et remarquer ses blessures.

Hartmann, sans rien dire de plus, mais avec un visage exprimant un dédain profond, ouvrit la porte pour laisser entrer Javert et Valjean. Désignant ce dernier de son menton, Hartmann demanda, de sa voix au fort accent alsacien :

" Et lui c'est qui ?

- Un agent de la Sûreté. T'occupes !

- De toute façon, je m'en fous," rétorqua Hartmann en tournant ostensiblement le dos aux deux hommes.

Javert entraîna Valjean à l'intérieur de la préfecture et demanda aussitôt à rencontrer le secrétaire du Premier Bureau.

On ne lui fit même pas faire antichambre.

Monsieur Chabouillet le fit entrer immédiatement.

Et le secrétaire ouvrit des yeux effarés en voyant l'homme qui accompagnait le mouchard.

Jean Valjean !

Cela fit rire le secrétaire. Un son incongru en cette journée tragique.

Puis, une fois calmé, le secrétaire leva la main pour empêcher Javert de parler.

" Non ! Je ne veux pas savoir ! Je ne veux pas apprendre jusqu'où vous êtes capable de vous montrer stupides, vous et votre ami."

Puis, avec un sourire ironique, Chabouillet ajouta :

" Car c'est votre ami, n'est-ce-pas Javert ? Vous ne savez pas comment c'est arrivé mais c'est arrivé. Ce n'est pas juste un collègue de la Sûreté avec qui vous êtes obligé de travailler, un ancien maire que vous avez côtoyé, et peut-être admiré par le passé, ou un forçat en cavale qui n'a jamais vraiment quitté vos pensées... C'est un ami."

La voix menaçante, Javert rétorqua :

" Et alors ? Souhaitez-vous ma démission pour cela ?"

Chabouillet secoua la tête et rit à nouveau. Puis ses yeux perçants se posèrent sur les deux hommes et les examina :

" Non. Mais je ne veux pas savoir la vérité sur cette journée. Laissez-moi le plaisir d'imaginer !"

Puis, avisant l'état dans lequel se trouvaient les deux hommes, Chabouillet se fit plus humain et désigna un siège.

" Asseyez-vous et racontez-moi ce qui m'intéresse !

- Les insurgés ont pris la poudrière de la barrière des Deux-Moulins."

Cela eut le don d'estomaquer Chabouillet qui perdit son sourire moqueur.

" La poudrière ? Mais c'est une catastrophe !

- Prévenez M. Gisquet, monsieur ! C'est son mouchard qui est à la tête du mouvement. Claquesous ! Avec Patron-Minette sans nul doute !"

Chabouillet claqua des poings sur le bureau et lâcha entre ses dents serrées :

" Cet escarpe ne nous a apporté que des ennuis ! Henri a le don pour s'entourer de malhonnêtes ! S'il devient un jour quelque chose, il tombera pour des malversations !"

Chabouillet baissa la tête, mécontent.

Et Javert asséna le coup fatal, avec une cruauté qui ne lui fit pas honneur.

" Ce sont les hommes de Patron-Minette qui ont capturé Vidocq, hier. Ils étaient prêts à joliment l'estourbir à la sorgue, monsieur."

Cela agaça d'autant plus le secrétaire de la préfecture de police.

" Que nous soyons obligés de travailler avec ces hommes me dégoute, Javert. croyez-le bien ! Les sortir sans cesse de prison, leur sauver la mise pour mieux les voir replonger dans les affaires [les crimes]...

- Il fallait me laisser les arrêter, monsieur," jeta sèchement Javert.

Un regard dur et Chabouillet retrouva son air supérieur.

" Aussi étrange que cela soit Javert, Pierre, ce fameux Claquesous, a son utilité ! Il sait parler aux insurgés. Aussi bien que vous savez jouer les mouchards ! Il est sur la brèche depuis décembre, tout comme vous ! Et regardez aujourd'hui !

- Il a failli tuer le chef de la Sûreté, rappela Javert.

- Et il est parti prendre une poudrière avec son équipe d'escarpes ! Il faut lui reconnaître cela à ce mouchard ! Il est courageux !"

Javert ne dit rien, il ne le démentait pas mais il exécrait l'homme.

" Combien d'hommes avec Claquesous ?

- Une cinquantaine," avoua Javert.

Chabouillet siffla d'un air admiratif.

Et il vit le regard sombre de Javert posé sur lui.

Il gloussa et asséna :

" Je vais essayer d'avoir une entrevue avec M. Mangin ! Peut-être ce jobard pourra m'obtenir une rencontre avec le maréchal Marmont ! De la poudre cela signifie des bâtiments officiels détruits ! Imaginons des ponts sauter et des palais détruits par le feu !"

Javert frémit à cette idée. Il ne préféra pas imaginer.

" Je vais aussi rencontrer Henri Gisquet le plus vite possible ! Il faut que son Pierre soit bien tenu en laisse. Que des idées idiotes ne viennent à l'esprit de Patron-Minette ou des insurgés ! Danton écoute Claquesous !"

Javert grimaça à cette affirmation.

Une bande de manipulateurs...tirant les ficelles de tout un peuple insurgé.

Sur une idée, Javert demanda, curieux :

" Et Blanqui ? Il est aussi à vos ordres ?"

Le ton, amer, n'échappa pas à Chabouillet qui secoua la tête :

" Non, lui n'obéit qu'à lui-même et à ses idées ! Il finira un jour en prison et ce sera grâce à vos rapports, inspecteur."

Cruel, Chabouillet asséna cette vérité qui faisait mal.

Oui, Blanqui s'était fait un ami durant ces mois de lutte et c'était le diable en personne.

Javert baissa la tête.

Chabouillet souriait, suffisant et dominateur.

Valjean regardait cet échange sans intervenir, il s'était assis dans le coin le plus éloigné de la fenêtre, sur une chaise posée contre le mur et se faisait le plus discret possible. Mais là, le forçat jeta un simple :

" Les insurgés de cette révolution que vous n'approuvez pas seront donc condamnés ?"

Chabouillet fusilla du regard le forçat qui se permettait de parler dans son bureau, au lieu de se faire oublier.

" Les insurgés qui suivent les règles et sont pour Louis-Philippe Ier sont des nôtres. Mais les républicains et les bonapartistes sont l'ennemi."

Bien, bien, bien. Ce fut clair pour Valjean, Mavot avait raison et les grands gagnants de la Révolution seront toujours les mêmes.

La nouvelle monarchie savait donc reconnaître ses amis de ses ennemis avant même d'être proclamée et la Justice n'était pas aveugle.

Valjean ne dit plus rien.

Chabouillet approuva le silence.

Puis le secrétaire se leva et s'approcha de ses fenêtres. Le Châtelet et la Préfecture de police restaient entourés de révoltés et de policiers, mais par un accord tacite, on ne se battait pas devant les grilles de la Force.

Faisant fi de la présence d'un ancien forçat, Chabouillet annonça :

" Ce midi, le baron de Vitrolles, en tant que ministre d'Etat, a été rencontrer le roi Charles X à Saint-Cloud. Le roi ne veut pas céder.

- La Révolution ne va pas s'arrêter sans un bain de sang, asséna Valjean, dépité de cette nouvelle.

- Valjean, vous m'amusez ! Vous avez pourtant été maire d'une ville ! Vous devez savoir la stupidité de nos dirigeants ! Mieux que notre inspecteur de police, si dévoué à l'Etat. N'est-ce-pas Javert ? Gengembre m'a assuré de votre dévouement au roi, quelqu'il soit."

Javert serra les dents et les poings avec force. Ignorant la douleur de son bras et de son épaule.

" Les députés cherchent un compromis. Ils m'amusent tous ces parlementaires ! Ils se disent libéraux et maintenant qu'on peut faire changer les choses, ils se battent pour les conserver !

- On tue des femmes, des enfants, des hommes là-dehors !, claqua Valjean.

- Et des soldats ! Et des gendarmes ! Et des policiers ! Je sais ! Mais il faut que la révolution se fasse pour faire table rase !"

Javert écoutait et retrouvait sans vraiment de surprise les discours de Raspail ! De Fabre ! De Blanqui ! On était d'accord sur la manière et les moyens mais pas sur le fond.

" A midi, les parlementaires se sont retrouvés chez le député libéral Pierre-François Audry de Puyraveau. Il y avait aussi Laffitte le banquier et La Fayette, le chef occulte des insurgés."

Chabouillet regarda Javert avec attention. Le policier fut surpris de lire autant de fierté tout à coup dans les yeux clairs du secrétaire.

De la fierté envers son protégé ou envers la révolution qu'il avait mis des mois à organiser ?

" J'ai lu attentivement tous vos rapports Javert ! De l'excellent travail ! Vous êtes vraiment le meilleur des mouchards de la Force !"

C'était plus fort que lui. Les compliments venant de son patron étaient toujours aussi rares que désirés. Javert rougit adorablement en baissant la tête devant lui.

Valjean n'apprécia pas.

" On essaye d'unir les forces et de négocier avec Marmont pour obtenir un cessez-le-feu ! La présence de la poudre peut faire avancer les choses !"

Mais Chabouillet ajouta, avec colère :

" Guizot va apaiser le courroux du vieux maréchal avec une protestation signée des noms des députés présents à cette réunion. On va demander que les ministres soient seuls accusés d'avoir trompé le roi au sujet des Ordonnances.

- Je ne comprends pas, murmura Javert. Vous voulez sauver le roi ?

- Non. C'est de la politique, expliqua posément Chabouillet. Marmont n'acceptera jamais de signer un cessez-le-feu si cela coûte le trône à son roi."

Chabouillet se mit à rire, un rire dégoulinant de mépris.

" Le maréchal Marmont ne mérite pas son surnom de traître. Il a effectivement trahi le petit caporal mais il est fidèle aux Bourbons ! On demande juste que le roi renvoie son ministère et retire les Ordonnances.

- Le roi refusera, ajouta Javert, comprenant la manœuvre alambiquée.

- Vous voyez, inspecteur, vous êtes devenu bon en politique !"

Valjean n'aima pas les regards échangés et la main que posa Chabouillet sur l'épaule sauve de son protégé. Javert se comportait vraiment en chien, courbant le dos devant son maître et ne le quittant pas des yeux.

Même à Montreuil, Javert n'avait pas autant joué les soumis à son maître.

" J'attends le résultat de cette entrevue. Marmont va peut-être accepter et la révolte cesse là, ou alors il veut jouer les Napoléons de pacotille et la guerre civile se poursuit !"

Et le rire, cristallin, cruel, de Chabouillet retentit sans le bureau. Le secrétaire voyait se réaliser enfin ce qu'il organisait depuis des semaines dans l'ombre.

Avançant ses pions, pesant les défauts et les forces de chacun. Roi, députés, amis, ennemis.

Il les avait tous cernés. Même les journalistes, même les insurgés, même Vidocq.

Tous !

A commencer par le policier assis devant lui, visiblement blessé avec gravité et cependant prêt à tout pour lui plaire.

Cela fit sourire Chabouillet avec suffisance...l'Éminence Grise de la Force…

Il n'y avait qu'un seul grain de sable dans toute cette machine bien huilée.

Ce forçat sorti de nulle part et qui avait l'audace de ne pas se coucher à ses pieds.

Ce Jean Valjean !

Chabouillet eut furieusement envie d'ordonner à son inspecteur d'arrêter sur le champ ce forçat en cavale, mais il n'osa pas. Le secrétaire n'était plus si certain que Javert allait lui obéir sans discuter dans cette affaire.

" Rentrez chez vous, Javert, fit Chabouillet pour la énième fois. Vous êtes fatigué et blessé. Je suis content de vous aujourd'hui, ne prenez pas le risque de changer cela."

Valjean fut surpris et content de cet ordre qui allait enfin dans le bon sens. Mais Javert restait Javert ! Un cogne dévoué à son métier et un peu stupide quand il s'agissait de cela.

Il sourit et rétorqua :

" D'abord je veux aller à mon poste de Pontoise, puis je prendrai mon congé demain."

Le visage de Chabouillet blanchit puis, lentement, en articulant bien les mots, comme s'il s'adressait à un enfant attardé, le secrétaire asséna :

" Vous rentrez chez vous ! Vous ne pourrez pas passer les ponts !

- Sauf si j'ai un sauf-conduit, monsieur.

- Pour la troupe ? Et si ce sont des insurgés ?

- Il y a des tenues d'ouvriers dans la salle des inspecteurs. Je vais me changer et le tour sera joué.

- Javert ! Non !, fit Chabouillet.

- C'est idiot, inspecteur ! Non !," jeta en même temps Valjean.

Surpris de parler de la même manière, les deux hommes se regardèrent. Le secrétaire et le forçat.

Et Chabouillet sourit en voyant pour la première fois un allié en ce forçat.

" Ecoutez votre ami Javert ! Vous allez risquer votre peau pour des nèfles ! Vos hommes sont loin des combats !

- Je veux savoir s'ils vont bien ! Et j'ai aussi un ami là-bas ! L'inspecteur Rivette ! Alors merde messieurs ! Soit vous me donnez un sauf-conduit, monsieur, soit je prends une barque et je traverse la Seine !"

On se tut.

Puis dans un mouvement plein de nervosité et de colère rentrée à grand peine, le secrétaire s'assit à son bureau et remplit un document officiel. Il le tendit à Javert et jeta sèchement :

" Le 15e léger tient le pont Saint-Michel. Donnez cela au général Talon ou à son aide-de-camp. Vous êtes en mission pour moi et la Préfecture."

Javert remercia et glissa le document dans une poche de son pantalon d'uniforme de la Garde Nationale.

Puis Chabouillet, encore sous le choc de la colère qu'il venait de ressentir, renvoya les deux hommes avec un fort ressentiment.

Seulement alors que Javert et Valjean s'apprêtaient à quitter le bureau de M. Chabouillet, la porte s'ouvrit et dévoila le préfet en personne.

M. Mangin se tenait là, entouré de plusieurs secrétaires et les yeux ourlés de cernes. Bêtement, il resta debout à observer l'inspecteur Javert. Et son vis-à-vis n'en menait pas large non plus.

Se reprenant, M. Mangin jeta négligemment à Javert :

" Tiens ? Vous voilà inspecteur ? Vous n'avez donc plus de missions à mener je ne sais où pour le compte de la Sûreté ?

- Je suis de retour dans l'active, monsieur, pour le compte de la préfecture."

Un reniflement de mépris accueillit ces mots fiers.

" La préfecture, la préfecture… Pour le compte du Premier Bureau surtout."

A cela Javert ne dit rien et Valjean se fit tout petit à son côté. M. Mangin jeta un regard indifférent sur l'homme vêtu d'un costume taché et froissé avant de reposer ses yeux sur son inspecteur :

" Vous aviez raison, Javert, admit amèrement le préfet.

- Raison, monsieur ?

- Vous m'aviez conseillé de renforcer les défenses de Paris. J'ai ignoré votre conseil et voilà où nous en sommes !"

Javert grimaça mais on ne put en saisir le sens. Douleur ? Joie ? Ressentiment ?

Le policier ne voulait pas être félicité. Il avait bel et bien trahi son préfet, son supérieur hiérarchique.

Pour rester dévoué à M. Chabouillet.

Il ne fallait pas l'oublier, il restait le Chien de Chabouillet.

" Personne n'aurait rien pu faire, Claude, fit Chabouillet, apaisant et bienveillant. Le peuple de Paris se révolte quand il en a envie. Qui pouvait prévoir cela ?"

Le préfet secoua la tête, ne sachant quoi répondre et le sourire de M. Chabouillet était si doux, si gentil.

Hypocrite et manipulateur !

M. Chabouillet jouait les sympathiques tout en se préparant à poignarder dans le dos le préfet de police.

" Et notre inspecteur a ramené des informations précieuses, Claude. Les insurgés ont pris la poudrière de la Barrière des Deux-Moulins."

De pâle, le préfet devint livide. Il vacilla un instant, foudroyé. Un de ses secrétaires le retint par le bras.

Mangin chercha les yeux de Javert pour demander :

" Est-ce vrai ?

- Oui, monsieur, répondit sobrement le mouchard.

- Merde ! Il faut immédiatement en informer le maréchal Marmont."

Javert et Valjean furent chassés du bureau de M. Chabouillet.

Mais avant de partir, ils purent voir ce maître des jeux politiques indiquer avec soin les emplacements des barricades connues à cette heure et les possibles usages de la poudre par ces derniers.

Mangin n'était plus que l'ombre de lui-même.

Mais soudain, le préfet se tourna vers Javert ; indifférent à l'état critique de l'inspecteur, voulant peut-être prouver qu'il était encore le maître, malgré tout, il ordonna à Javert :

" Je suis en liaison avec les casernes de Paris. Les insurgés ont peut-être pris la poudrière mais ils ne se sont pas encore attaqué aux casernes. J'ai reçu les rapports des casernes du Faubourg-Saint-Martin, de Vaugirard et de la Pépinière."

Lentement, très lentement, Javert se retourna et regarda le préfet. M. Chabouillet ne savait plus quoi dire pour une fois.

" Monsieur ?, demanda Javert.

- Mais je n'ai pas reçu de nouvelles de la caserne de la rue de Babylone."

C'était dit.

La rue de Babylone était à l'autre bout de Paris, de l'autre côté de la Seine.

" Mais…, commença Chabouillet, atterré.

- Hé bien quoi André ?, claqua le préfet de police. Tu n'avais pas prévu d'envoyer ton mouchard en mission de l'autre côté de la Seine ? Il pourra bien travailler pour toi et pour moi."

Chabouillet se tut, douché, tandis que le préfet assénait durement :

" Après tout, je suis encore le préfet de police !

- Il est blessé, fit maladroitement Chabouillet.

- Le maréchal a besoin de ces informations. Javert sera déchargé de son poste dès son retour."

Froidement, le préfet demanda au policier :

" On vous a soigné Javert ?

- Oui, monsieur.

- Alors vous pourrez me ramener ces informations. Je veux pouvoir rendre compte au maréchal Marmont de la situation."

Les yeux fixés dans ceux de l'inspecteur, dédaignant les autres personnes dans la pièce, Mangin murmura, menaçant :

" Car vous êtes avec le maréchal, n'est-ce-pas inspecteur ?

- Bien entendu, monsieur.

- Alors ne traînez pas, inspecteur."

Chabouillet ne pouvait plus rien dire.

Valjean n'avait même pas son mot à dire.

Javert poussa la comédie à s'incliner avant de partir.

Un simple pion dans le jeu des puissants.

CHAPITRE XII

SAUVETAGES

Valjean suivit Javert dans les locaux de la Préfecture. Il y était venu déjà, il y avait des mois de cela. Il avait rencontré l'inspecteur Ruellan de sinistre mémoire.

La préfecture grouillait de monde.

Des hommes souffrants étaient couchés sur des couches improvisées. On évacuait peu à peu les blessés les plus graves mais les hôpitaux de Paris était surpeuplés.

De vrais mouroirs.

Mais Valjean ne voyait rien, il bouillait de rage. La manière de traiter les subalternes de la part de ces hommes le dégoûtait.

Ou alors il n'avait vraiment pas été fait pour être maire ?

De son pas martial, la tête levée et les épaules raides, Javert marchait sans afficher de douleur.

Mais pour qui le connaissait bien, vraiment bien, le policier était à l'agonie. Cela se voyait dans ses doigts qui serraient les poignées de porte au point de blanchir les phalanges ou dans son dos exagérément raide, même pour lui.

Valjean rêvait de poser sa main sur la ligne de la colonne vertébrale pour apaiser et faire disparaître la tension.

L'inspecteur Javert, sur son territoire, se montrait aussi ferme qu'un lion et aussi autoritaire.

On le salua, on l'interrogea sur son bras, il niait l'évidence et prenait cela avec mépris.

Mais Valjean secouait la tête… Lui voyait la douleur et était effaré de remarquer le contrôle sans faille qu'exerçait le policier sur lui-même.

Ne pas faillir, ne pas faillir, ne pas faillir…

Dans le bureau des inspecteurs, heureusement désert à cette heure, ce ne fut pas la même histoire.

Javert ferma la porte au verrou et laissa tomber son front sur le bois. Souffler un instant et relâcher la raideur.

" Tu as toujours été comme ça ?," murmura Valjean.

Les mains du forçat se posèrent sur les épaules et frottèrent un instant, apaisantes.

" J'ai appris à la dure, murmura Javert.

- Rentrons rue de Sully. Tes hommes vont bien. Et au diable le préfet !

- Je veux voir Rivette, sa femme et son fils."

Javert se retourna et Valjean fut saisi en apercevant les gouttes de sueur qui coulaient lentement le long des tempes du policier.

Seul signe de son inconfort.

" Je veux voir mon filleul."

Javert se tut et mordit sa lèvre en se redressant.

" Et je veux leur prouver que je vaux quelque chose !

- Mais tu vaux quelque chose ! Tu n'es pas que ton uniforme ! Ces hommes se jouent de toi !

- Peut-être… Je ne sais pas. J'ai toujours...obéi aux ordres…"

Javert se mit à fouiller dans les armoires. Il savait que quelque part dans les armoires on trouvait de l'alcool et du laudanum. Il voulait boire et retrouver son courage.

Et sa voix, fragile, fut à peine perceptible :

" Et je veux voir Rivette. Il n'y a pas que le préfet. Je veux vraiment voir mon filleul. Ou du moins en avoir des nouvelles sûres. Il y a des casernes partout dans Paris… Les combats…"

Javert serra les dents et n'ajouta rien.

Valjean n'avait rien dit. Il venait de comprendre ce qui se passait. Ce n'était pas seulement le sens du devoir qui portait Javert à vouloir risquer stupidement sa vie, c'était le sens de la famille.

Valjean, par les aléas de sa vie étrange, s'était constitué une famille faite de rencontres, d'amitiés tardives et d'une petite fille adorable qui avait changé sa vie un soir de Noël...

Mais Javert n'avait rien. Aucune famille, aucune attache. Il n'avait jamais eu d'amis jusqu'à cet hiver. Ni d'amoureux.

Puis Rivette était devenu un ami. Et Javert s'était retrouvé le parrain d'un enfant. Il prenait son rôle au sérieux.

C'était devenu sa famille.

Et il n'y avait rien d'autre à en dire.

Valjean ne dit rien de plus.

Il regarda le policier ouvrir une armoire et en sortir des brassées de vêtements. Casquette d'ouvrier, bottines défraîchies, veste froissée, pantalon taché et chemise puant la sueur.

Ensuite, Javert fouilla dans d'autres armoires.

Valjean grimaça en voyant Javert faire apparaître une bouteille de grès, dont le contenu était facile à imaginer et une petite fiole bien reconnaissable également.

Javert ouvrit la bouteille et but à même le goulot. De longues gorgées, avant de reposer l'alcool pour prendre la drogue.

Le laudanum allait lui monter à la tête et, mélangé à l'alcool, le rendre inconscient de la douleur pour quelques heures.

Juste ce qu'il fallait pour finir cette journée.

Et une fois de plus, Javert se changea.

Ses mains tremblaient en défaisant les boutons de son uniforme, Valjean vint l'aider.

" Comment te sens-tu ?

- Mieux, mentit Javert. Prêt pour une promenade sur la Seine."

Valjean baissa les yeux pour se concentrer sur le gilet de Javert mais le policier refusa cela. Il glissa deux doigts sous le menton du forçat pour l'obliger à lever la tête afin de le regarder.

" Tu es adorable Jean. Tout se passera bien.

- Tu le penses vraiment Fraco ?

- Juste un passage au commissariat de Pontoise. Il n'y a pas de danger de l'autre côté de la Seine. Ensuite nous pousserons jusqu'à la caserne de la rue de Babylone. Juste un passage et nous revenons.

- Je te crois."

Car maintenant ils se faisaient CONFIANCE.

La traversée de la Seine fut épique.

Et burlesque.

Lorsque l'envoyé en mission secrète de monsieur Chabouillet, secrétaire au Premier Bureau de la Préfecture de Police de Paris se présenta devant un peloton de soldats gardant l'entrée du Pont-Saint-Michel, on le reçut avec des cris de colère et des admonestations.

On allait tirer, il ne fallait plus avancer, on ne plaisantait pas, etc.

Javert s'approcha par crânerie et tendit simplement son papier paraphé par M. Chabouillet en personne devant le nez d'un des soldats déjà en position de tir.

" A votre place, caporal, j'informerai le capitaine."

Le soldat se redressa et saisit violemment le document. On garda les deux hommes en joue avant de partir à la recherche d'un chef.

La foule passait loin des deux mouchards, les ignorant ou les examinant avec soin. Javert n'en avait cure, Valjean regardait la Seine.

Comme si c'était tout à fait normal de se retrouver devant un pont à Paris à attendre une autorisation pour le traverser alors que les combats se poursuivaient dans les rues aux alentours.

Le caporal trouva le capitaine, le capitaine chercha l'aide-de-camp du général, l'aide-de-camp attendit le bon moment pour déranger le général.

D'épique la scène devint burlesque.

Le général envoya au diable l'envoyé en mission secrète de ce monsieur Chabouillet qu'il ne connaissait même pas, l'aide-de-camp informa le capitaine qu'on avait vraiment autre chose à faire qu'à se charger d'une affaire de police, le capitaine trouva son caporal pour lui ordonner de laisser passer les hommes de la Préfecture.

Qu'ils passent ! On avait d'autres soucis en tête ! Le général Quinsonnas avait besoin d'aide au marché des Innocents !

Et de général en aide-de-camp, d'aide-de-camp en capitaine, de capitaine en caporal et de caporal en piquet de surveillance… UNE HEURE S'ÉTAIT PASSÉE !

Javert s'était assis contre un pilier du pont, baillant et essayant d'oublier la douleur de ses blessures, Valjean avait soif et n'en montrait rien, il avait connu pire à Toulon.

Le caporal revint et salua l'envoyé en mission secrète de monsieur Chabouillet, secrétaire au Premier Bureau de la Préfecture de Police de Paris d'un simple :

" Vous pouvez passer !"

Ce qui aurait pu être amusant si le temps ne pressait pas, si les salves de tirs ne continuaient pas dans Paris et si les blessés n'affluaient pas aux hôpitaux...

Valjean, très M. Madeleine, répondit d'un agaçant :

" Merci mon brave."

Le caporal et deux de ses soldats accompagnèrent les deux agents jusqu'à l'autre bout du pont où d'autres gardes se trouvaient.

On se salua poliment et avant de se quitter, Javert lança, espiègle :

" Pour le retour, nous aurons aussi droit à une escorte ?"

Le caporal ne répondit pas et s'en alla en claquant des talons.

Javert rit silencieusement.

Ce côté-ci de la Seine était resté dans le passé, juste ce que Paris était il y avait seulement quelques jours avant de basculer dans la révolution.

Les gens vaquaient à leurs occupations, on travaillait, on se promenait, on discutait.

Les passants s'amoncelaient le long des quais et regardaient en face. Les fumées, les soldats, le drapeau tricolore… On entendait les cris, les clameurs et les fusillades.

A peine arrivés, Javert et Valjean furent entourés d'un tas de curieux et d'excités.

" Alors l'hôtel de ville est toujours à nous ?

- Vous avez des nouvelles de la rue Saint-Antoine ? Ma cousine y habite !

- La troupe tient la place du Palais-Royal ?

- On nous a dit que le roi était mort ! C'est vrai ?

- On a incendié les Tuileries ! Vous y étiez ?"

Et mille questions de ce genre auxquelles Javert ne fit qu'une seule réponse :

" J'en sais rien."

Et Valjean, plus conciliant :

" Il y a toujours des combats mais de là à dire où… Le roi est à Saint-Cloud… Les Tuileries sont toujours là… Aux dernières nouvelles, l'hôtel de ville était aux insurgés…"

Il fallut lutter contre cet assaut de mondanités pour avancer.

Un quart d'heure après, les deux hommes arrivaient devant le commissariat de Pontoise.

Où les fenêtres étaient ouvertes à cause de la chaleur de plomb et les portes bloquées par des chaises assuraient une circulation de l'air bienvenue par cette fournaise.

Javert retrouva son rôle d'inspecteur, froid et impassible. Le policier se redressa devant un Valjean, un peu inquiet, et carrant les épaules, Javert entra de son pas martial dans le commissariat.

Et le silence fut pesant...avant qu'on se jette sur lui de tous côtés.

" Inspecteur ?, fit la voix inquiète du sergent Philippot. Où est Durand ? Il va bien ?

- Javert !, grogna Roussel. T'es un salopard ! Tu aurais pu nous envoyer un message !

- Et Durand ? Il va bien, ?" s'enquit Blier.

Puis d'une même voix, les officiers de police aux ordres de l'inspecteur de Première Classe s'exclamèrent :

" Et ton bras ? Tu vas bien ?"

Car le fier inspecteur portait un bras en bandoulière et un visage fatigué. Cabotin, le policier balaya de sa bonne main la question, comme une mouche sans importance.

" Un coup de sabre devant l'hôtel de ville.

- Et que fais-tu ici ?," grogna une voix mécontente venant du bureau du commissaire.

Javert se retourna et aperçut Rivette.

Le jeune inspecteur était épuisé, il devait tenir le poste depuis le départ de son collègue.

Il devait être rongé par l'inquiétude.

Même s'il ne l'avouerait jamais : voir Javert lui fit du bien.

Le sourire du vieil inspecteur fut éblouissant. Un sourire rare qui illumina la pièce et redonna des couleurs à tout le monde.

" Je suis venu voir comment tu as tenu mon commissariat.

- Tu aurais pu me faire confiance quand même !," rétorqua Rivette en s'approchant lentement de Javert.

Et eut lieu un échange que les deux hommes menèrent silencieusement, juste par le gestuel. Rivette glissa une main sous le coude de Javert et l'amena jusqu'à une chaise dans laquelle il fit s'asseoir le blessé. Montrant par là toute l'inquiétude qu'il ressentait pour son collègue. Javert se laissa mener et remercia en hochant simplement la tête.

Puis Rivette regarda Philippot et le jeune sergent se précipita sur le poêle. Il allait préparer un large verre d'eau pour son supérieur fatigué. M. Fauchelevent eut le droit à la même prévenance.

" La Force est-elle si désespérée qu'ils ont besoin de vieux pour traîner dans les rues ?, s'enquit Blier, mécontent.

- Je voulais voir comment vous alliez, répondit honnêtement Javert.

- Jobard va ! Nous sommes prudents !," répondit Roussel.

Le vieux policier vint tâter le front de Javert, à la recherche de la fièvre. N'en trouvant pas, il regarda attentivement Valjean en interrogeant Javert :

" Et ce coup de sabre ! On peut savoir comment tu l'as eu ?"

Roussel, en homme habitué aux blessures, défit la veste de Javert, puis lentement, il retira la chemise. On vit apparaître le bandage encerclant l'épaule et le bras bien pansé. Puis, plus bas, le flanc était joliment bandé lui aussi.

Blier s'en alla chercher du laudanum et Philippot fut chargé de trouver de la nourriture. Si possible de la viande rouge bien cuite. Au sergent de se débrouiller ! On se cotiserait pour payer une tranche de boeuf à l'inspecteur Javert.

" En mission pour la Préfecture, haleta Javert alors que les doigts calleux de Roussel tâtaient et cherchaient l'infection.

- Chabouillet est un salopard ! Il profite bien de toi et tu te laisses mener comme un bleu, cracha Roussel.

- Comment vont ta femme et ton fils ?, demanda Javert en examinant Roussel.

- Bien, Javert. Bien ! Pierrot a peur de la fusillade mais ma femme veille sur lui comme sur un trésor. Ils vont bien.

- Bien, bien."

Soulagé, Javert ferma les yeux et murmura :

" Il y a des collègues blessés à ne plus savoir compter à la Préfecture. Ne traversez pas le pont !

- A vos ordres, inspecteur !," jeta Roussel, inquiet quand même.

Rivette s'approcha à son tour et fit boire de l'eau à son collègue et ami, le redressant un peu.

" Tu es quand même stupide parfois, l'admonesta Rivette. Nous allons bien, nous sommes du bon côté de la Seine. Nous n'avons eu qu'à convoyer des blessés jusqu'à l'Hôtel-Dieu. Et nous charger de quelques enfants ayant perdu leurs parents.

- Tu imagines cela Javert ?, sourit Roussel, voulant absolument revoir le gris si clair des yeux de son collègue. Des mômes perdus ? Rivette n'en a pas dormi.

- Il y a des enfants qui luttent, c'est vrai."

Javert serra les dents.

Roussel refaisait les bandages. La blessure sur l'épaule était la pire. Une belle entaille qui aurait mérité des points de suture. Si le commissariat possédait des fils de catgut, l'inspecteur l'aurait fait à l'instant. Le bras était blessé, certes, mais la plaie était peu profonde. Quant au flanc, c'était un coup du plat de la lame d'un sabre, elle avait saigné, mais elle était plus bénigne, même si elle restait douloureuse.

Cela dit, Javert aurait dû être couché au lieu de courir dans les rues de Paris.

Blier apporta le laudanum mais Javert le refusa en souriant :

" J'en ai déjà pris ! Si j'en prends encore, je vais perdre l'esprit.

- On peut pas dire que tu l'as conservé Javert, claqua Blier. Venir ici avec une telle blessure. Imbécile va !"

Mais Javert ne s'opposait pas aux insultes. Il était à son poste.

C'était ancré en lui, il était enfin satisfait, il avait déjà bien entamé sa mission… Aussi ridicule que cela soit. Il restait à la terminer avec soin pour avoir le droit de se reposer enfin.

" Et Vidocq ? Comment va le Mec ?, s'intéressa enfin quelqu'un. Rivette.

- Blessé mais vivant. Il doit être réfugié à la Sûreté.

- Tu lui as sauvé la vie alors ?

- Oui, affirma fièrement Javert. Avec Durand !

- Tu aurais mieux fait de le laisser à ses soucis, claqua Roussel. Un fagot n'a pas à être chef de la Rousse !"

Valjean entendit cette assertion et il baissa la tête, pâlissant, toujours aussi honteux de son passé.

Rivette répondit vertement :

" Paix Roussel ! Vidocq n'est pas le mauvais cheval ! Il a réussi des affaires et s'est montré efficace. Bien plus que beaucoup d'entre nous.

- Un fagot reste un fagot ! Mais pour ce que j'en dis…"

Roussel se redressa.

" Et Durand ?, reprit Philippot, inquiet pour son camarade.

- Blessé par balle. Il est en lieu sûr et va bien.

- Comment cette niquedouille s'est débrouillée pour se faire tirer comme un lapin ?, demanda Blier, alarmé.

- Il m'a sauvé la vie," répondit simplement Javert.

Et le silence fut de plomb…

Javert était rhabillé. Il avait ouvert les yeux et regardait ses hommes avec une joie qu'il n'arrivait pas à cacher derrière son impassibilité habituelle.

" Blier, tu vas bien toi ?

- Mais oui, mais oui, répondit le policier. Je vis avec Philippot, figure-toi ! Chez sa mère au gamin.

- Plaît-il ?

- Le môme n'a pas voulu me laisser seul en ces temps troublés et sa mère était contente de voir un cogne pour la protéger. Cela la change un gonze qui ne lui tape pas dessus !"

Javert hocha la tête et se releva.

Il se tenait fermement sur ses jambes, fier de lui. Et se tourna vers Rivette, enfin.

" Et toi ?"

Contrairement à ce que pouvait bien imaginer Javert, le vieil inspecteur était lisible en cet instant. Rivette, en tout cas, le lisait très bien.

Traverser Paris en pleine révolution pour satisfaire une inquiétude légitime.

" Nous allons bien. Clément a peur des canons mais nous allons bien."

Jeu de regard, histoire de posture. Javert se détendit.

" Dieu soit loué !," souffla l'inspecteur et ce fut un miracle qu'on l'entendit.

Javert se pencha en avant et glissa ses mains dans ses favoris. Fermant les yeux et respirant profondément.

Pour calmer son coeur, apaiser l'inquiétude, reprendre son impassibilité.

Rivette posa sa main sur l'épaule de Javert et proposa, incertain de l'accueil qu'il allait recevoir :

" Tu vas venir avec moi Javert. Je vais t'emmener chez moi, quartier Saint-Médard, et tu vas rester chez nous. Il est hors de question que tu traverses à nouveau la Seine.

- M. Fauchelevent est avec moi, opposa Javert. Nous allons repartir d'ici peu."

Blier secoua la tête, agacé. Roussel poussa des hauts cris et Rivette fut d'accord avec le vieux policier qui hurlait des insanités.

" Non ! Tu ne bouges plus !"

Valjean était d'accord avec eux et Javert balaya tous les arguments d'un simple geste :

" Tu me montres les affaires en cours ?

- Javert, Javert, Javert… Tu es…

- Un jobard, je sais. Vous n'avez fait que me le répéter depuis mon arrivée. Je suis à mon poste, je veux faire mon travail."

Et chacun regarda le policier se diriger vers son bureau avec un pas sûr et des épaules droites. Rivette jeta un regard désolé sur ses collègues et suivit Javert. La porte fut refermée.

Aussitôt les deux inspecteurs restés présents dans la salle de garde se tournèrent vers M. Fauchelevent :

" Que s'est-il passé ?, demanda Roussel, sans aménité.

- Un homme prêt à se sacrifier pour la Force, répondit Valjean, de la même manière.

- Javert a toujours été ainsi. Un jour, il se fera buter !, fit tristement Blier. Je sers le café. Durand nous manque, aucun de nous ne sait vraiment faire du zif.

- Laissez-moi le faire !," proposa Valjean.

On s'écarta, un peu surpris, pour laisser agir le vieil homme. Et Valjean se perdit dans la préparation du café.

Moudre, mettre de l'eau à bouillir, patienter…

" Et les combats ?," souffla Blier, prudent.

Car dehors, dans Paris, il y avait la guerre civile et la révolution.

Valjean raconta…

Les combats, les barricades, les troupes, les fusillades, les soldats blessés par les projectiles, les insurgés, l'hôtel de ville...puis pris par le sujet, le forçat raconta aussi la place du Palais-Royal et les charges de lanciers…

On restait accroché à ses lèvres et on était estomaqué devant ce Paris devenu fou.

A mille lieues d'imaginer la réalité du terrain, simplement en étant de l'autre côté de la Seine.

" Et Javert ? Comment a-t-il été blessé alors ?, s'enquit Blier.

- Plusieurs combats contre des soldats de la ligne. Il a succombé sous la fatigue."

Valjean mentait sciemment. Il ne voulait pas avouer que l'inspecteur de police Javert s'était battu contre des gendarmes ! Des collègues ! Cela n'aurait pas arrangé les choses.

" Il aurait pu se rendre !, claqua Roussel.

- Javert se rendre ?, s'amusa amèrement Blier. Il ne serait pas capable de se rendre. Tu te souviens de la bande à Mascarade ?

- C'est un jobard. Mais il a survécu ! Dieu seul sait comment !"

Les deux policiers soupirèrent et se turent.

Philippot arriva, affolé, tenant un plateau dans ses bras, avec des brocs de bière et des assiettes entassées les unes sur les autres pour tout conserver au chaud.

" Bernardin m'a fait crédit !

- On s'en chargera, fils ! Je vais voir notre chef !"

Roussel s'approcha du bureau du commissaire, tandis que Valjean, ayant fini le café, était furieusement avide de connaître l'histoire de la bande à Mascarade.

Les deux inspecteurs de Première Classe entrèrent dans le bureau et Javert machinalement vérifia le poêle.

Il était froid, comme de juste en plein été.

Javert sursauta lorsqu'il sentit la main de Rivette posée sur son épaule.

" Assied-toi, tu es épuisé.

- Ton fils va bien alors ?"

Un sourire attristé avant de répondre tout en forçant l'inspecteur à obéir doucement aux ordres. S'asseoir, se calmer, écouter.

" Oui, il va bien. Mais je n'en dirais pas autant de son parrain. Qu'est-ce qui t'a pris ? Tu sais pertinemment que les combats n'ont pas lieu sur ce côté-ci de la Seine. Et nous vivons tous dans ces quartiers. Sauf Blier mais Philippot l'a hébergé chez lui. Un brave type ce Philippot !

- Je voulais des nouvelles," souffla Javert.

Il se pencha en avant et glissa à nouveau ses doigts dans ses favoris. Un geste habituel quand il était dérouté.

Rivette patientait. Il y avait autre chose, c'était évident. Il fallait juste attendre que Javert accepte de parler.

" Des enfants sont blessés là-bas, murmura Javert. Des femmes, des hommes...des collègues…

- Nous avons aidé les blessés à être évacués. Je n'ai vu que les ponts et les civières.

- J'ai paniqué, je l'admets."

Un tel aveu venant d'un tel homme était pathétique.

" Nous sommes en sécurité, pour l'instant. Si cette révolte s'empare d'autres quartiers, je promets qu'on ne se mettra que le moins possible en danger."

Javert leva la tête et aperçut le sourire de son collègue. Rivette se voulait rassurant.

" Roussel et Blier ont emmagasiné des tenues d'ouvrier et nous avons pour ordre de nous réfugier dans nos familles. Disparus les cognes ! Au diable la Force !

- Bien, bien. C'est sage."

Perdu, Javert regardait autour de lui. Son bureau, ses dossiers, ses Codes de Lois, ses plumes, son encre…

Rivette se pencha et le ramena au présent :

" Tu vas rester chez moi. Ce soir, demain et toute la semaine s'il le faut. Et ton Fauchelevent aussi. Je refuse de vous laisser repartir alors que la mitraille fauche les Parisiens.

- Je n'ai pensé qu'à Clément…"

Cela surprit Rivette qui examina Javert. Son dos voûté, sa posture de vaincu.

" Clément ?

- Je ne suis pas un bon parrain, admit Javert. Je ne suis pas présent dans sa vie, je ne fais que peu de cadeaux mais j'ai eu peur pour vous et pour lui."

Javert n'osa plus regarder Rivette en face. Ses mains étaient croisées devant lui et il les serrait pour en cacher le tremblement.

" Alors tu t'es dit que mourir en voulant le voir était une bonne idée ?

- T'es con."

Un rapide passage de la main sur une joue effaça la preuve du délit, mais il resta néanmoins une trace humide dans les favoris.

" Il y a longtemps...je suis arrivé trop tard… Je me suis juré de ne plus jamais recommencer."

Une phrase sibylline que Rivette ne comprit pas.

Puis on frappa à la porte du bureau et Roussel entra :

" De la bidoche pour les braves !

- Mais je n'ai pas faim, s'insurgea Javert.

- Tu vas nous faire le plaisir de t'asseoir avec nous dans la salle de garde et de briffer [manger]. Te connaissant comme on te connaît, on sait que tu as dû aller au combat le ventre vide !"

Javert eut un sourire amusé en rétorquant :

" Hé bien, non. Figure-toi que j'ai eu du ragoût et du cidre !

- La belle affaire ! Tu vas becqueter une tranche de cornant que le môme a bien eu du mal à te trouver à cette heure indue !

- Roussel…, commença Javert, retrouvant son autorité dans la voix.

- Tais ta jappe [tais-toi] ! Tu t'assieds et tu bouffes ! Si tu as mangé à midi c'est bien mais tu as une face de Carême [très pâle]. Tu as besoin de reprendre du laudanum. Il faut manger pour supporter cela."

Javert ne dit rien. Il acquiesça seulement et suivit ses hommes.

Ce fut un succès pour le sergent Philippot lorsqu'il exhiba ses tranches de boeuf bien saignantes accompagnées de pommes de terre sautées.

Javert en fut estomaqué :

" Qui t'a vendu cela ?

- Bernardin ! L'aubergiste du Coq Hardi a tellement peur des soudards qu'il a même accepté de nous faire cadeau de la bière et du pain."

On sourit, amusé, mais sans plus.

Les soudards étaient une réalité.

Des rumeurs de viols et de massacres de famille entière avaient traversé la Seine sans que nul ne sache d'où elles venaient et si elles portaient un fond de vérité.

On se mit à manger, assis à même le sol.

On discuta des dernières nouvelles du quartier.

Le commissariat ne fonctionnait plus vraiment mais on était fidèle au poste et les petites gens du quartier en étaient très contentes. La présence de ces policiers en uniforme bleu et à l'allure farouche calmait la population et la rassurait.

Un petit air de normalité.

Enfin, il fallut se décider.

Rester ou retourner de l'autre côté de la Seine ?

Rentrer ou accomplir la mission du préfet ?

Javert était épuisé et la fin du jour s'annonçait.

Les discussions avaient cessé. On attendait le prochain mouvement de l'inspecteur.

Javert se releva, vacillant mais sûrement :

" Bien, je suis content de vous savoir en sûreté et prudents, lança-t-il sentencieusement. Nous allons donc briser là."

Rivette se leva à son tour, rapide et fâché :

" Tu restes avec nous !

- Non, mon cher Rivette. Je suis parrain de ton Clément mais M. Fauchelevent a une fille qui s'inquiète pour lui.

- Je pourrai l'accompagner ?!, se proposa Philippot, moins effrayé maintenant que les combats avaient enfin commencé.

- Toi, tu restes avec ta mère et Blier ! Roussel et Rivette ont chacun une femme et un enfant en bas âge ! Dois-je répéter ce que j'ai déjà dit avant-hier ?

- Et la prochaine fois que tu reviendras, fit simplement Roussel, tu auras perdu quoi ? Un oeil ? Une main ?

- Ma patience ! Et ce sera de ta faute ! Je vais gentiment rentrer chez moi et me coucher comme un vieillard moribond ! Fauchelevent va me veiller et lorsque j'en aurai soupé de voir les quatre murs de ma chambre, je reviendrai vous botter les fesses. Cela vous va messieurs ?"

Javert allait mieux !

S'être reposé quelques heures à l'abri, avoir mangé plus qu'à sa faim et but de la bière fraîche et surtout se retrouver rassuré sur le sort de ses collègues et amis lui avaient fait un bien fou.

Valjean devait en convenir, comme tous les autres.

Javert avait repris des couleurs et parlait avec plus d'animation. Si son bras gauche demeurait inutilisable et douloureux, le policier avait repris du poil de la bête.

" Alors ? Vous me libérez ou je dors au cachot ?

- Je vais t'accompagner !," lança Rivette sur un ton qui n'admettait aucune réplique.

Javert ne répliqua pas...mais il dut tout de même se résigner à avouer la vérité.

" Je suis en mission pour le préfet de police."

Les mâchoires tombèrent, les verres se renversèrent et chacun se mit à piailler comme dans une volière.

" De quoi ? Comment cela ? Quelle mission ? De quoi parles-tu ?...

- Je dois reconnaître la caserne de la rue de Babylone. Le préfet de police s'en inquiète.

- La caserne ?, s'énerva Roussel. Mais elle va bien la caserne !

- Je dois m'en assurer."

Blier ne dit rien mais son visage parla pour lui. Roussel s'étouffa de colère avant de noyer Javert sous un flot d'injures bien senties, dont la plus douce était "jobard".

Philippot resta bouche bée mais ne proposa pas d'accompagner l'inspecteur cette fois-ci.

Et Rivette… Rivette était pâle de rage.

" Tu voulais me voir ! Tu t'inquiétais pour Clément ! Foutaises ! Tu n'es venu que parce que ton patron te l'a ordonné. Hein ? Le chien de Chabouillet ? C'est comme ça qu'on t'appelle à la préfecture ! Tu le sais ?

- Oui," fit froidement Javert.

Négligeant la douleur, Javert se leva et posa son assiette sur le sol. Il retourna dans son bureau dont il claqua la porte.

Mais il y avait encore trop de ressentiment dans l'air pour que quiconque ait envie de rejoindre Javert afin de le soutenir.

" Vous vous trompez inspecteur, opposa la voix douce et calme de Valjean. Javert est venu pour Clément. Il est venu pour vous. Pour vous tous !

- Et cette saloperie de caserne alors ?, demanda Rivette, désappointé.

- Le préfet de police l'a forcé à prendre cette mission et vous connaissez l'inspecteur…"

Valjean haussa les épaules en souriant tristement.

La colère diminuait peu à peu.

On comprenait. On connaissait l'inspecteur Javert depuis dix ans maintenant.

" Une caboche est une caboche [tête obstinée] !, fit sentencieusement Blier. Mangin a une dent contre Javert. Je suppose qu'il veut prouver au daron de la raille qu'il est toujours poilu.

- Vous avez saisi le problème, approuva Valjean, soulagé.

- Bon, fit Rivette, calmé. Je vais l'accompagner jusqu'à la caserne et l'abouler [amener] ensuite manu militari à sa rue des Vertus.

- S'il te laisse faire, souffla Blier en regardant méditativement sa tasse de café que M. Fauchelevent avait divinement préparée.

- Il n'aura pas le choix !," lança sèchement Rivette.

Et le jeune inspecteur entra d'un pas ferme et déterminé dans la fosse aux lions.

L'inspecteur Javert était debout devant son bureau.

Il compulsait un plan de Paris et prenait des notes. Il ne se tourna même pas au bruit de la porte qui s'ouvre.

Rien qu'à la raideur visible dans sa posture, il était visible que le vieil inspecteur était encore pris par la colère.

Doucement, Rivette s'approcha et posa sa main sur les épaules tendues. Une fois de plus. Cela commençait à devenir une habitude.

On traitait Javert comme on aurait traité un cheval rétif. Par la douceur du toucher et le calme de la voix.

" As-tu pris du laudanum ?, demanda prudemment Rivette.

- Dès que j'aurai terminé de me repérer, je fous le camp, claqua Javert.

- Javert… Fraco… Je suis désolé.

- Je ne suis pas aussi con que vous semblez le croire tous !"

Les épaules tremblèrent sous les doigts de Rivette.

" Je sais qu'on m'utilise. Je sais que ma mort ne dérangera ni M. Chabouillet, ni M. Mangin.

- Fraco…, commença Rivette, désolé.

- Je ne suis pas un imbécile !," jeta Javert.

Et son cri de colère fut perceptible de tout le commissariat.

" Je sais, je…

- Mais j'ai un honneur ! Un putain d'honneur ! C'est la seule chose que j'ai Rivette ! La seule ! Je l'ai conservé et je me suis battu pour lui.

- Je sais ! Mais…

- Alors si un de ces salopards de la Préfecture m'envoie en mission, j'y vais ! Je fais leur turbin car je suis bon à cela !

- Oui, fit simplement Rivette, sachant que Javert ne le laisserait pas parler.

- Je vais aller voir cette caserne, je vais noter les défauts et écouter le rapport du capitaine. Puis je vais retourner à la Préfecture de Police et leur donner mon rapport, joliment paraphé par le chef de la caserne.

- Certainement.

- Tu sais pourquoi Rivette ?"

L'inspecteur se retourna mais ses yeux n'exprimaient qu'une froide détermination. Il n'y avait plus aucune trace de l'émotion qui l'avait saisi plus tôt.

" Parce que je suis le meilleur mouchard de toute la Force ! Cela fait des années que je fais cela et j'ai survécu jusqu'à cinquante ans. Chaque mission que je réussis prouve à toute cette clique que le gitan né en prison et qui a vécu de mendicité VAUT QUELQUE CHOSE !

- Oui, Javert. Et cela prouve aussi que ce gitan est un beau jobard."

Rivette s'attendait un instant à une gifle mais il ne provoqua qu'un sourire amusé sur les lèvres sèches de Javert.

"

Aussi ! Mais la valeur a plus d'importance que la bêtise !"

On se serra les mains et Javert retourna à sa tâche. Il désigna à Rivette l'emplacement des barricades qu'il avait vues et celles dont il avait entendues parler. Rivette en était impressionné, de ce côté-ci de la Seine seuls le bruit de la fusillade et les hurlements de la foule étaient parvenus. Avec les rumeurs…

L'inspecteur cherchait une possibilité de rejoindre la préfecture sans risquer sa vie par les quais de l'hôtel de ville et de la cité.

A un moment donné, Rivette jeta, comme si cela n'avait pas d'importance :

" Je crois que ta mort dérangera la préfecture, Javert.

- Vraiment ? Peut-être le poste de Pontoise en effet.

- Non ! Imagine la paperasse qu'il faudra pour te payer une tombe !

- Vidocq s'en chargera, se moqua Javert. Une jolie pierre blanche avec mon nom écrit en noir.

- Et il te collera sous les arbres du Père Lachaise pour que les pierrots [oiseaux, moineaux] te flaquent [faire caca] dessus."

Un rire, partagé, inapproprié, graveleux...mais qui fit du bien à ces deux amis qui s'étaient égarés dans la colère.

Enfin, alors que tout le monde dans le commissariat hésitait à forcer la porte du bureau pour voir si les deux policiers s'étaient jetés l'un sur l'autre, Javert et Rivette réapparurent. Souriants et apaisés.

" Nous pouvons partir, " annonça Rivette en saisissant un pistolet.

Javert soupira mais ne dit rien.

Valjean le rejoignit et lui jeta un regard pointu. Javert haussa juste un sourcil.

On se salua en espérant se donner des nouvelles rapidement.

Avant de rejoindre la rue.

Et ce fut dans la rue que chacun resta figé à écouter le bruit de la capitale.

Le tocsin retentissait dans tout Paris, de toutes ses églises et ses abbayes. Non pas pour annoncer l'état de siège mais pour annoncer la prise définitive de l'hôtel de ville.

Il était dix-sept heures ! L'armée refluait, le peuple était maître du terrain !

Dans son hôtel de Saint-Florentin, situé à l'ange de la place Louis XVI, anciennement place de la Concorde, Charles-Maurice de Talleyrand, ayant appris que le tocsin signifiait la prise de l'hôtel de ville par le peuple, lança à son secrétaire, Colmache :

"Quelques minutes encore, et Charles X ne sera plus roi de France."

Le vieux ministre d'Etat, l'homme qui avait assisté aux couronnements de Louis XVI, de Napoléon Ier, de Louis XVIII et de Charles X s'attendait à assister à un quatrième…

Et il avait raison ! Talleyrand ne regrettait qu'une chose : que Louis-Philippe ne soit pas encore arrivé à Paris en réponse à son billet pour préparer avec lui le futur gouvernement de la future monarchie…

Talleyrand était un homme d'action, il avait assez patienté et voulait agir. Malgré ses soixante-quatorze ans, il n'était pas trop âgé pour faire partie de ce nouveau gouvernement et était impatient de continuer de jouer encore un peu à l'homme politique… D'ailleurs, il attendait son heure…

" Vous êtes un voleur, un lâche, un homme sans foi. Vous ne croyez pas à Dieu ; vous avez toute votre vie manqué à tous vos devoirs, vous avez trompé, trahi tout le monde [...]. Tenez, Monsieur, vous n'êtes que de la merde dans un bas de soie," lui avait dit en face Napoléon Ier en plein conseil des ministres.

Ce à quoi, Talleyrand avait répondu, haut et fort, pour que tous les ministres l'entendent :

" Quel dommage, Messieurs, qu'un si grand homme soit si mal élevé !"

Talleyrand avait en effet beaucoup trahi et comploté mais toujours pour le bien de la France. C'était un grand ministre d'Etat, il était le protecteur et l'ami d'Adolphe Thiers, il soutenait Louis-Philippe d'Orléans, il lui suffisait juste d'être patient.

Encore quelques jours et le complot qu'il avait orchestré avec le secrét aire du Premier Bureau et quelques noms d'hommes d'Etat allait aboutir.

Juste de la patience !

Le tocsin retentissait et les Parisiens écoutaient, le nez levé et les yeux en l'air.

" Dieu Javert, souffla Rivette, inquiet. Que se passe-t-il ?

- La chute du roi, répondit Javert, essoufflé.

- Alors, alors… La Révolution a gagné ? "

Les deux policiers se regardaient, ne sachant pas trop quoi faire.

" Je ne sais pas Rivette, balbutia Javert. Il faut... il faut aller à la Préfecture ! Il faut…"

La main de Valjean retint l'impétuosité du policier :

" D'abord la caserne puis on retournera rue de Jérusalem.

- La chute du roi ! Merde Jean ! "

C'était comme si tout à coup la révolution devenait un fait réel, tangible pour l'inspecteur. Pas seulement des combats mais une réalité politique.

" Allons à la caserne, " ordonna Rivette, pressant.

Et pour le jeune inspecteur, on sentait également l'incertitude devant les évènements. Il ne rêvait que de retrouver sa femme et son fils et de protéger ce qui était le plus précieux à ses yeux.

Valjean était bien d'accord avec lui.

Et pourtant le vieux forçat était bien loin de sa fille chérie.

La caserne de la rue de Babylone était située à une heure de marche de la rue de Pontoise.

Les rues étaient noires de monde mais les gens étaient plutôt calmes.

On commentait le tocsin et on évoquait les nouvelles. De la plus extravagante à la plus réaliste.

"Le roi est mort dans l'incendie des Tuileries" à " le maréchal Marmont s'est rendu…"

A la caserne, il fallut patienter, montrer son insigne et son ordre de mission signé de la Préfecture pour entrer. Prudemment, Valjean alla se poster dans un angle de la rue et attendit le retour des policiers.

Après tout, il n'était qu'un bourgeois, il n'avait aucun brevet d'agent de la Sûreté et il s'agissait d'une mission officielle pour l'inspecteur Javert.

Et il conservait un passé dangereux qu'il fallait cacher de son mieux.

Le lieutenant Couteau, un des officiers supérieurs dirigeant la caserne de la rue de Babylone, n'apprécia pas que des policiers, même envoyés sur l'ordre de la Préfecture, viennent empiéter sur son domaine.

" Comme vous pouvez le constater, messieurs, grogna le soldat, nous sommes bien organisés. Les armes sont entretenues et les hommes prêts à l'emploi."

La façon de parler ainsi de ses hommes comme d'une denrée périssable déplut franchement aux inspecteurs de police.

" Hier la caserne de la Nouvelle-France est tombée, rappela durement l'inspecteur Javert.

- Des traîtres !, claqua le lieutenant. Quand cette chienlit sera terminée, il faudra passer en cour martiale tous ces incapables.

- Pour quelle peine ?, demanda innocemment Rivette.

- Destitution, radiation, fusillade."

Le tribunal militaire ne pardonnerait pas, c'était un fait.

Cent quarante hommes à passer par les armes, debout contre un mur.

Rivette frémit… Javert hocha la tête, compréhensif.

Il avait vu bien pire à Toulon.

" Et votre caserne ?, insista le mouchard.

- Nous avons aussi cent quarante hommes d'infanterie ici. Dont quarante sont des Gardes Suisses. Ils sont arrivés depuis peu. Ils sont jeunes, correctement armés et bien entraînés. Ce ne sont pas des déserteurs !

- Le peuple n'aime pas beaucoup les gardes suisses…, lança doucement Rivette.

- Le peuple n'aura jamais le courage de s'attaquer à une puissance pareille !," fit le lieutenant, le front levé et le visage dédaigneux.

Orgueilleux et fier de lui et de ses hommes.

Comme il allait déchanter le lendemain !

Une visite des locaux, une promenade dans les jardins de la caserne, un inventaire de l'arsenal… Javert et Rivette eurent même droit à un exercice effectué dans la cour.

Tous ces soldats, bien armés, bien entraînés, farouches et invincibles… Ils étaient si jeunes et manoeuvraient sous les ordres d'un jeune major, d'origine suisse, Guillaume du Fay.

Un major, courageux et brave, dirigeant d'une main de maître ses soldats suisses, si beaux à contempler dans leur uniforme de couleur rouge, rutilant au soleil de juillet...

Comme ils allaient perdre de leur superbe le lendemain !

Avant de partir, Javert s'inclina poliment devant le capitaine qui apprécia le geste et se détendit un peu devant ces civils venus visiter son domaine.

" Pourquoi n'avez-vous pas envoyé de rapport à la préfecture de police, mon lieutenant ?, demanda l'inspecteur de police.

- Si le préfet croit que l'Armée n'a que ça à faire...envoyer des rapports…, il a dû oublier dans quelle situation se trouve Paris."

Le lieutenant de la caserne de la rue de Babylone sourit et secoua la tête :

" J'attends des ordres de l'État-major. Des régiments sont appelés en renforts, je n'espère plus qu'un ordre pour me porter au secours des généraux en position de faiblesse.

- Bien, bien, approuva Javert. Je ne vous le souhaite pas, mon lieutenant, mais...

- ...un peu d'action ne serait pas malvenue tout de même," ajouta en souriant l'officier.

On se sourit, on se comprit, on se salua avec déférence.

Dieu sait que le lieutenant allait regretter d'avoir souhaité de l'action...le lendemain…

Le retour à la Préfecture se fit en deux temps.

De la rue de Babylone à la rue de Pontoise, ce fut facile, les rues étaient de plus en plus encombrées mais tout était calme.

On regarda passer ce policier accompagné de deux bourgeois dont l'un était clairement blessé.

Dans un esprit de solidarité, quelques personnes proposèrent de l'aide. Une femme apporta une cruche remplie d'eau fraîche.

Rivette remercia avec effusion et Valjean se plia, une fois de plus, aux jeux des questions.

Les barricades, les combats, l'hôtel de ville...

Cela devenait une rengaine maintenant. Mais le peuple de ce côté-ci de la Seine était hébété, encore sous le choc de ce qui se passait de l'autre côté du fleuve.

" Mais alors le roi a perdu son trône ?

- Mais alors les soldats ont tué beaucoup de gens ?

- Mais alors c'est la Révolution ?"

On frémit au hochement de tête de l'homme blessé.

" Prions le Ciel que cela ne devienne pas la Terreur !," fit un prêtre, inquiet.

On se signa en tremblant.

Le petit peuple de Paris avait bien souffert de la Terreur. Le petit peuple de Paris était versatile, il pouvait faire preuve d'une rage sanguinaire, d'une volonté sans faille de faire avancer les choses, d'une solidarité sans peur…

Mais la Terreur…

Le souvenir de la guillotine marchant jour et nuit, décapitant même à la lueur des torches, était encore dans tous les esprits.

Même les enfants, même les jeunes, ceux qui n'avaient pas connu les Sans-Culottes impitoyables et les Incroyables tâtant du pied les cadavres encore chauds, frémissaient en souvenir de cette période sombre.

La mémoire collective et les récits du croque-mitaine étaient très puissants.

"Attention, petit enfant, si tu n'es pas sage, Robespierre va venir te chercher…"

Le prêtre se signa.

Il ferma les yeux et se souvint avec horreur des amis disparus au nom de l'Église… On se déchirait au sein même de la Religion entre prêtres assermentés et prêtres réfractaires. Dans son séminaire, le futur prêtre apprit avec acuité ce que signifiait réellement martyr et persécution.

Il le vécut.

Il le vit.

Il en survécut.

" Dieu protège le royaume de France et Notre Sainte-Mère l'Eglise," murmura le vieil homme, vêtu de son aube et sortant à peine de sa dernière messe du jour...

On se signa, certains se mirent à genoux en pleine rue et on pria Notre Seigneur de protéger ses fidèles de tout mal.

Tandis que d'autres passants, goguenards, se disaient qu'un monde sans curés n'était peut-être pas un si mauvais monde que cela.

On ne payait plus la dîme à l'Eglise mais il restait des calotins riches et puissants dans la société pour imposer le respect et l'autorité. Nulles libertés n'étaient possibles en-dehors de l'Eglise !

Et l'Eglise approuvait le roi Charles X et ses visées d'absolutisme de droit divin.

Que pouvait-on attendre de ces personnages-là ?

Le prêtre frémit en apercevant ces regards terribles qu'on portait sur son aube sacrée...

L'Eglise avait partie liée avec la Monarchie !

On avait guillotiné aussi des prêtres durant la Grande Révolution !

Jean Valjean aperçut les regards et les gestes menaçants. Il en fut horrifié. Le souvenir chéri de Monseigneur Myriel l'avait rendu proche des hommes d'Église.

M. Madeleine avait beaucoup travaillé conjointement avec l'Eglise, pour l'hôpital, l'orphelinat, les écoles, la charité… L'abbé de Montreuil-sur-Mer avait respecté M. Madeleine, il avait travaillé avec enthousiasme avec le saint maire de Montreuil.

Mais, comme le reste des habitants de Montreuil, il avait méprisé Jean Valjean, allant même jusqu'à le trahir.

N'avait-il pas refusé de payer un enterrement décent pour la malheureuse Fantine ? Malgré l'argent que lui avait donné M. Madeleine à cet usage ?

La mère de Cosette avait terminé dans la fosse commune.

Mais même si l'abbé de Montreuil s'était montré ingrat envers M. Madeleine, cela n'avait pas suffi à ternir le doux souvenir de Monseigneur Bienvenu.

Il avait juste appris à Jean Valjean à prendre ses distances avec les hommes de la Religion.

M. Fauchelevent était un homme très pieux dont la vie avait été rythmée par les prières des Saintes Femmes du couvent du petit Picpus. Mais seul, de loin, le jardinier partageait ces prières, car la règle du couvent l'exigeait ainsi.

M. Fauchelevent était un homme pieux mais solitaire, il ne se mêlait ni à la communauté, ni aux prêtres. Il allait à l'église, priait avec dévotion et restait seul au sein de toute une communauté.

Jean Valjean avait estimé que c'était pour le mieux et en était arrivé à se considérer comme heureux.

Heureux de cette vie de prière et de solitude.

D'un pas ferme et d'un air assuré, le forçat déguisé en bourgeois s'adressa au prêtre :

" Vous avez un endroit où loger, mon père ? "

Le prêtre en fut surpris mais il répondit avec un sourire bienveillant :

" Les gens de ma paroisse sont de simples âmes. Je loge à la volonté du Seigneur chez une brave femme et son mari.

- Il faut parfois aider la volonté du Seigneur, ajouta froidement Javert. Avez-vous un endroit sûr ? "

L'air farouche et le regard acéré que Javert porta sur les hommes aux mauvaises pensées fit avancer ces derniers. Mais les gestes étaient violents et ne présageaient rien de bon.

" Peut-être pour cette nuit pourrai-je demander à loger au sein de la communauté de Saint-Michel ?, souffla le prêtre enfin conscient de ce qui se passait autour de lui.

- Ce serait sage. Au moins pour cette nuit, approuva Valjean en souriant.

- Je vais voir mon diacre. "

Le prêtre s'en alla, doucement et simplement.

Les policiers le regardèrent disparaître dans une ruelle avec attention. Personne ne le suivit.

" Je vais faire prévenir les collègues de Babylone, lança Rivette.

- Ce serait prudent, se permit de dire Valjean.

- Un prêtre… Une proie facile ! "

Javert avait parlé sans réfléchir.

Mais Jean Valjean blanchit instantanément.

Oui, un prêtre était une proie facile, surtout ceux qui ne fermaient jamais leur portes et ouvraient leur maison aux forçats en proie à une envie de meurtre...

" Maintenant la partie la plus difficile !, jeta Rivette en regardant fixement son collègue.

- La Seine ?, s'amusa Javert.

- Je réitère ma proposition !, asséna avec force le jeune inspecteur. Vous pouvez rester rue Saint-Médard ! Chez moi ! Ma femme sera heureuse de vous voir M. Fauchelevent et toi aussi Javert. Tu es le parrain de Clément !

- Tu sais ce que je devrais offrir à ton fils, Philippe ?, demanda Javert en souriant.

- Non, répondit Rivette, ne sachant pas à quoi s'attendre.

- Un chapeau de la Garde Nationale ! Avec sa haute taille et ses poils d'ours, ton fils pourrait se cacher dedans. "

Cela fit sourire mais le coeur n'y était pas.

Rivette posa sa main sur l'épaule de Javert, ce qui devenait un geste habituel, et on reprit la marche.

Javert souffrait.

Le laudanum commençait à cesser d'agir. Ou alors la douleur augmentait. Subrepticement, Valjean se porta à son côté et glissa sa main sous son bras pour l'aider à marcher.

" Vous allez bien inspecteur ?, demanda l'air de rien le vieux jardinier.

- Juste fatigué. "

Doucement, la main de Valjean serra le bras de Javert et le geste devint affectueux au possible. Tout en restant discret.

" Ce soir, vous vous couchez et vous dormez !, " ordonna M. Madeleine.

La même intonation, le même regard autoritaire..mais maintenant cela faisait sourire le chef de la police de Montreuil-sur-Mer.

" Je me demande qui t'a remplacé à la mairie…, murmura Javert.

- Bamatabois sans nul doute, répondit aussitôt Valjean. Il n'a jamais été un admirateur de M. Madeleine. "

Javert rit doucement.

Il ne voulait pas montrer son malaise mais Valjean le ressentait. Ce n'était pas dans les habitudes de l'inspecteur de police de babiller.

" Inspecteur !, s'écria Valjean en s'adressant à Rivette. Sommes-nous loin de la Seine ?

- Encore une bonne heure de marche. "

Et Rivette regarda Javert, décelant aussitôt la douleur dans le pli du front, la pâleur du visage et les dents serrées pour ne pas parler...ou gémir…

" Dieu, s'étonna Valjean, mais pourquoi ?

- Car vous allez traverser la Seine au pont du Jardin-du-Roi. Il est libre de toute présence militaire.

- Mais c'est loin de la Préfecture de police ?, s'étonna Valjean.

- Oui, mais c'est proche de la rue de Sully, " termina Javert sur un ton dur.

Donc c'était ainsi !?

On voulait le déposer rue de Sully comme un bagage à la consigne ?

Jean Valjean ne dit rien mais il se promit de ne pas se laisser manipuler sans rien dire.

Marcher...une heure...en pleine chaleur, en pleine rue, en pleine foule...puis au fur et à mesure qu'on s'éloignait de l'île de la Cité et de l'hôtel de ville, les rues se vidaient.

On marchait plus facilement et on respirait.

Enfin, avec stupeur, on arriva sur des quais vides d'hommes ou presque. Les quais de Saint-Bernard, situés devant la Sorbonne étaient libres.

Quelques soldats avaient été placés en surveillance aux abords de la Seine, mais sans plus.

Le pont du Jardin-du-Roi, anciennement pont d'Austerlitz, était un magnifique ouvrage composé de cinq arches de fonte s'appuyant sur quatre piles en maçonnerie. Un bel ouvrage né sur l'impulsion du Premier Consul Bonaparte, pas encore devenu l'Empereur Napoléon Ier.

Rivette accompagna les deux hommes, fatigués, jusqu'au pont, où il se fit connaître du piquet de garde.

On les salua et on les laissa passer. Sans plus s'intéresser.

" Evitez la place de la Bastille, les prévint un des soldats. Il y a du grabuge là-bas.

- Nous n'avons aucune envie d'aller nous y promener, répondit sèchement Javert.

- Hé bien, tant mieux, messieurs les policiers. Et ne repassez plus par ce pont, nous avons des ordres.

- Des ordres ?

- Il faut garder les ponts pour que la troupe passe ! Elle passera tôt ou tard.

- Et alors ?, claqua Javert, fatigué.

- Alors on fusillera tous ceux qui n'ont rien à y faire. Voilà, messieurs. "

Le soldat fut sympathique de répondre. Rivette et Valjean avaient levé les yeux au ciel en entendant la réponse brutale de Javert...ils auraient pu avoir des ennuis…

Surtout que ce n'était que la vérité ! En fin de journée, lorsqu'enfin, le général Saint-Chamans aura épuisé ses cartouches et sa patience à essayer de prendre en vain la rue Saint-Antoine, il allait devoir traverser la Seine au pont d'Austerlitz. Il allait y rencontrer une légère résistance, mais on tira malgré tout sur la troupe.

Le pont d'Austerlitz était faiblement gardé à cette heure mais il ne fallait pas patienter longtemps pour voir s'y dérouler de sanglants combats...

Mais, là le soldat voyait des policiers en mission officielle pour la préfecture, dont l'un blessé assez durement. Il voyait des hommes qui n'étaient plus dangereux pour personne.

Il décida de prendre sur lui et de les laisser passer.

A quoi cela aurait-il servi d'en faire des prisonniers ? Sachant que dans l'ombre des rues aux alentours se rassemblaient quelques groupes d'insurgés n'attendant que l'arrivée de la troupe pour engager le combat.

Le soldat laissa donc le libre-passage et les hommes s'avancèrent d'un pas décidé sur le pont de métal.

Rivette était désolé de laisser partir Javert et Valjean.

Désolé, désappointé, inquiet. Honteux !

S'il n'y avait pas eu sa femme et son fils, il aurait poursuivi avec eux...mais il avait une famille et savait très bien placer ses priorités.

Sa famille était sa priorité. Et il s'en excusait auprès de Javert et de Valjean.

On ne dit rien. On se serra la main.

Tout le monde se comprenait en silence.

" Prenez soin de vous !, lança Rivette.

- C'est prévu, " répondit sèchement Javert…, mais personne ne fut dupe.

Le vieil inspecteur voulait cacher ses émotions derrière sa façade rébarbative habituelle.

" Prenez soin de vous également, inspecteur, " ajouta Valjean.

Un hochement de tête et chacun se sépara.

La Seine fut vite traversée…

Il était presque sept heures du soir…

Javert espéra que M. Chabouillet l'attendait encore à la Préfecture de police...

De l'autre côté de la Seine, les quais étaient presque vides d'hommes. Les quais de la Rapée ne servaient que de lieux de passage pour les troupes, encore en formation. Les passants avançaient vite, la tête baissée et les épaules crispées.

Mais il suffisait de humer l'air ambiant, d'écouter la ville et de chercher l'écho de la bataille pour comprendre où étaient les combats.

On se battait toujours dans les rues entourant l'hôtel de ville, on se battait sur la place de la Bastille, on se battait dans le quartier des Tuileries…

" Maintenant la rue de Sully, annonça Javert.

- On remonte le quai Morland qui borde l'île Louviers, expliqua inutilement Valjean.

- Dix minutes de marche ! En avant ! "

Courageusement, témérairement…, stupidement ?, Javert pressa le pas.

Valjean leva les yeux au Ciel et laissa agir son amant.

Plus de monde, plus de bruit et des blessés qu'on transportait loin de la mêlée. Javert et Valjean se fondaient à merveille dans la masse.

Un ouvrier portant un bras en bandoulière et un bourgeois aux vêtements froissés.

Valjean porta littéralement Javert sur les derniers mètres.

La rue de Sully apparut, longue et étroite.

La porte de l'usine apparut, fermée et barricadée.

Elle s'ouvrit avant même que les deux hommes n'aient frappé, dévoilant le visage inquiet de Lambry.

" Par Dieu, vous voilà enfin !"

On ouvrit en large la porte et on referma aussi sec derrière les deux hommes.

Quelques pas...juste quelques pas...avant de se laisser tomber sur le sol.

Valjean et Javert se retrouvèrent assis par-terre, à moitié agenouillés et haletant avec force.

" Hé bien citoyen parfumeur ! Je n'aurai pas à donner ces lettres alors ? "

Valjean baissa la tête pour cacher son rire qui commençait.

" Non, Mavot, peut-être pas. "

Personne ne comprit de quoi parlaient les deux hommes mais Mme Léonie s'empressa d'aider Valjean à se relever tandis que Lucie faisait de même avec Javert.

" Asseyez-vous sur les ballots de paille, voyons ! "

Et ce fut bientôt fait.

Javert et Valjean étaient assis sur des ballots de paille, ils étaient hébétés de se retrouver là. En sécurité.

Après une journée pareille.

Un miracle !

Marie apporta de l'eau fraîche et Lambry vint vérifier les blessures de Javert. Il fut très vite rassuré.

" Jolis coups de sabre, mon capitaine, sourit le hussard, mais rien de vraiment mauvais. Celui qui vous a fait ça ne voulait pas vous tuer.

- Il semblerait qu'on l'en ait empêché avant, rétorqua Javert.

- Alors c'était un salopard !, grogna Lambry. Il voulait vous sabrer avant de vous asséner le coup de grâce. Il y en avait des comme ça dans l'Armée."

Javert ferma les yeux et se tut.

L'inspecteur se laissait dorloter.

Cosette vint toucher son front, tellement inquiète pour lui qu'elle en mâchait sa lèvre inférieure.

" Je vais bien, gamine, sourit Javert en tendant la main pour caresser la joue à la douceur d'une peau de pêche.

- Vraiment ? "

Elle se tordait les doigts en regardant le sang tachant la chemise, les lambeaux du vêtement déchiré, la sueur qui jaunissait le tissu.

" Vraiment, Cosette. "

Les larmes embuèrent les yeux si clairs de Cosette.

Cela rappelait toujours les yeux clairs de Fantine à l'inspecteur...mais, bizarrement, ils ne faisaient plus si mal aujourd'hui.

" Tu as les yeux de ta mère, sourit Javert, inconscient.

- Ma mère ?, s'alarma Cosette. Vous l'avez connue ?

- Une malheureuse femme. Oui, je l'ai connue. "

Valjean s'était raidi en entendant ses mots venant de Javert.

" Vous me parlerez d'elle, monsieur ?

- Je te raconterai. Je te le promets, Cosette. Ce ne sera pas une jolie histoire.

- Quelles histoires sont jolies dans les familles ?, rétorqua durement Léonie. Ce ne sont que des drames et des malheurs.

- Pas toujours, ma colombe, opposa doucement Lambry. Regarde-nous !

- Justement ! "

Et Léonie, fâchée, retourna vers son fils, Dédé, toujours étendu dans la paille, même s'il allait mieux et profitait de la situation pour paresser.

Lambry secoua la tête, atterré.

Car les événements faisaient penser et Léonie avait peur maintenant de se retrouver seule avec un nourrisson.

Elle attendait avec impatience un acte de courage de son amant. Seulement Lambry, tout hussard qu'il était avait peur, lui qui n'avait pas bronché sous la mitraille de Wagram ou de Leipzig rechignait devant un acte banal.

Un acte qui le rendrait le plus heureux des hommes.

Donatien Lambry, ancien hussard, rattaché au 3e corps de cavalerie des chasseurs à cheval, camarade de régiment de l'escadron des mamelouks, récompensé pour ses trois blessures de guerre reçues sur les trois champs de bataille principaux de l'Empereur : Austerlitz, Iéna, Wagram, décoré de la main même du maréchal d'Empire Jean-Baptiste Bessières.

Donatien Lambry avait peur de demander à une femme de l'épouser…

Soazig vint s'asseoir près de Valjean et Chavó la suivit. Les deux jeunes gens regardaient les deux personnes si âgées qui avaient pourtant risqué leur vie comme les jeunes de la ville.

L'eau fraîche fut la bienvenue et Valjean demanda s'il restait un peu de laudanum pour Javert.

Ce dernier s'y opposa et réclama plutôt de l'eau de vie, quelle qu'elle soit.

Il avait mal et il savait qu'il ne pouvait pas rester.

Et s'il prenait encore de la drogue, il allait s'effondrer et dormir jusqu'au lendemain. La douleur le tenait éveillé.

Oui, il n'était qu'un imbécile mais il avait envie de voir en face ses supérieurs qui s'étaient joués de lui.

Leur annoncer ce qu'il savait de la caserne de la rue de Babylone et s'en aller dans un salut militaire impeccable.

Valjean se doutait bien des pensées qui saisissaient son compagnon.

Il n'y avait qu'à voir son front soucieux et ses yeux déterminés.

Valjean soupira et se leva pour s'étirer un instant.

Il était vieux, si vieux…

" Bon, on y retourne Fraco ?, " lança avec désinvolture Valjean.

Le silence qui suivit ces mots fut pesant.

On regarda M. Fauchelevent comme s'il était devenu fou. Javert se mit à rire en se levant à son tour.

" Une gorgée d'eau d'affe, une veste pour cacher ma chemise et je suis prêt Jean. "

Transformée tout à coup en chèvre, Léonie se mit à répéter :

" Mais, mais, mais. "

Tandis que Lucie regarda son mari avec inquiétude, terrifiée qu'il ne décide de suivre son supérieur jusqu'au bout de sa folie.

" Inspecteur… Monsieur Fauchelevent… commença le sergent, stupéfié.

- Un dernier rapport à déposer à la préfecture et nous rentrons au bercail [maison], " annonça Javert.

Indifférent, désinvolte, impassible.

Magnifique d'insouciance.

" Et si nous refusons de vous laisser partir ?, grogna Léonie, ayant enfin retrouvé l'usage de la parole.

- Je sais crocheter des serrures, fit Javert, amusé. Même si je ne suis pas le meilleur en fric-frac. N'est-ce-pas Jean ? "

Le policier cabotinait. Valjean sourit mais ne répondit pas. Il se retrouvait les bras encombrés d'une Cosette en larmes qui le suppliait de rester.

" Vingt minutes à l'aller, vingt minutes dans le bureau du préfet, vingt minutes au retour, énuméra Javert. Tu reverras ton père dans une heure, gamine. "

Cosette pleura de plus belle.

Chavó s'approcha avec un visage déterminé vers Javert :

" Je viens avec vous ! "

Cela fit rire Javert.

Il venait enfin de boire de l'alcool et il savait déjà qu'il en avait trop pris. Cela allait lui porter sur le crâne et jouer sur ses réflexes.

Sa façon de se comporter aussi.

Il ne valait mieux pas de témoins à sa déchéance.

" Non, gamin. Il nous faut tous les hommes valides pour garder la place. Lambry, Durand, Mavot et toi. Dédé est encore blessé.

- Et les femmes ?, souffla Léonie, fâchée.

- Elles savent se battre comme des hommes !, approuva Javert. Mais il faut des bras pour soutenir le siège. On ne sait pas ce qui se passe dehors ! Avec la victoire, le peuple peut se transformer en bête fauve. "

On frémit à cette idée.

" Ce n'est pas tant la défaite qui cause le plus de dégâts que les soulards, murmura Lambry, horrifié par ses souvenirs de victoires et de villes prises.

- Bien, je vois que vous me comprenez. "

Les yeux clairs de l'inspecteur rencontrèrent les yeux profondément marrons du hussard.

Oui, on se comprenait.

Il y eut le soir de la reddition de Toulon. Le jeune Javert, même à l'abri des murs du bagne, avait entendu les cris des femmes et les hurlements de douleur des hommes.

Il y eut des soirs de victoires de la Grande Armée qui n'auraient jamais dû avoir lieu. Des villages dévastés, des moments dont le hussard n'était pas fier, des instants durant lesquels Dieu avait dû se détourner… Mais lorsqu'on appartenait à un groupe, lorsqu'on suivait le mouvement, lorsqu'on était seul depuis trop longtemps…

Non, il y avait des choses qu'il valait mieux taire pour l'éternité.

" Nous ne bougerons pas !, " affirma le hussard avec un regain de détermination.

Javert reçut une veste trop petite pour lui et s'en vêtit. A la stupeur générale, il détacha ses cheveux et les laissa tomber sur ses épaules.

" Fraco !, l'appela Valjean, impatient.

- J'arrive, " claqua Javert.

Et les deux hommes attendirent patiemment qu'on leur ouvrit la porte pour se retrouver rue de Sully.

" A quoi cela a servi de faire tout ce détour, Jean, si tu avais déjà prévu de ne pas y rester ?

- Je n'avais nulle envie de me disputer avec toi et Rivette en pleine rue.

- J'admets que tu en aurai eu les oreilles qui chauffent.

- Alors nous sommes repartis ?

- Et je dois t'avouer une autre chose Jean.

- Laquelle ? "

Valjean se tenait sur la défensive, il s'attendait à tout. Critiques, insultes, moqueries…

Il ne s'attendait pas à ce que Javert le regarde avec autant d'affection pour lui murmurer :

" Je suis content que tu sois à mes côtés. Si jamais cela ne se passe pas bien...je ne serai pas seul.

- Moi non plus. "

Il fallait avancer.

On avança.

Il était vingt heures.

Paris était en liesse. Paris chantait. Paris dansait.

La Carmagnole, la Marseillaise, les chants de la Grande Armée… Tout se mêlait dans Paris libéré.

La Révolution avait-elle gagné ?

Même blessé et fatigué, même à l'agonie, Javert crevait de curiosité. Et Valjean était pris lui aussi par le besoin de savoir.

Les rues étaient pleines de passants mais les troupes ne bougeaient plus. Les généraux avaient cessé leurs mouvements.

Ils attendaient leurs ordres ou alors refluaient vers les faubourgs.

Ce fut étrange de marcher librement dans la foule.

Bien sûr, on ne chantait pas partout.

Il y avait des maisons où l'on entendait des pleurs. Des femmes pleuraient la mort de leur compagnon, de leur frère, de leur fils…

Et des enfants étaient assis devant les portes, le visage baissé et le regard perdu. Orphelins.

Vingt minutes de marche. Cela prit cela en effet.

Des odeurs de fumée parvenaient de la place de l'hôtel de ville mais le drapeau tricolore décorait encore et toujours le sommet.

Nul soldat n'était en vue. Hormis encore et toujours les troupes du général Talon, toujours sur le Pont-Neuf et fatiguées de se battre contre les insurgés pour l'hôtel de ville. Elles avaient abandonné le combat à cette heure tardive.

Hormis le quai de l'École, où les restes des troupes bien réduites du général Quinsonnas attendaient l'ordre de repli. Malgré les canons et la bravoure.

Prudemment, en longeant les immeubles, en évitant les barricades encore hérissées de fusils, en se faisant discrets et insignifiants, les deux hommes, si âgés, blessés et fatigués, s'approchèrent du quai de Gesvres. Il y avait le pont Notre-Dame à traverser.

Là, une foule se tenait.

On ne combattait pas, on attendait sans trop savoir quoi.

La fin du jour, le départ des troupes, la chute du roi…

Beaucoup de Parisiens se regardaient, hébétés et stupéfaits par cette journée de combat.

"Ce n'était plus une émeute, c'était une révolution."

Et parmi cette foule qui envahissait les rues et parlait de l'avenir…, deux hommes se frayaient un chemin.

Discrètement, prudemment, insignifiant...

Traverser la Seine, accéder au quai, marcher tranquillement jusqu'à la préfecture de police.

Ce fut étrange de pouvoir le faire sans être arrêté.

Un vrai miracle en effet.

L'inspecteur Hartmann était toujours de faction. Il leva les yeux au ciel en voyant arriver Javert, encore et toujours.

" Putain ! Tu t'es pas fait buter le gitan ?

- Laisse-moi entrer Hartmann que je puisse correctement te casser la gueule !"

Bizarrement cela fit rire le policier qui ne discuta plus et laissa entrer le collègue blessé et son coéquipier de la Sûreté.

" Tu sais l'heure qu'il est le gitan ?, demanda Hartmann, goguenard.

- Vas-y, crache ton venin !"

L'inspecteur alsacien regardait, amusé, mauvais, Javert. Il plissa ses yeux, se donnant un regard porcin bien malvenu dans son visage poupin.

" Il n'y a plus personne, jobard ! Le daron a lancé des mandats d'arrêt contre toute cette clique d'agitateurs : La Fayette en tête et ce salopard de Thiers du National. Les collègues sont partis à la chasse !"

Là, le coup avait porté et Javert vacilla un instant.

Oui, il était le roi des jobards !

Hartmann s'amusait de voir ce vacillement, il asséna un dernier coup, cruel à souhait :

" Même ton cher Chabouillet est parti, mon con. Tous ! Les bureaux sont vides !"

Et le rire éclata, moqueur.

Puis Hartmann se pencha vers Javert et lui jeta en pleine figure :

" Fous-le camp le gitan ! Va crever ailleurs ! Il n'y a plus aucun témoin si jamais je te démolis. Tu pourrais me tenter !"

Une voix profonde retentit et coupa la parole à l'inspecteur :

" Fais cela Hartmann et j'aurai un mandat d'arrêt contre toi dans la demie-heure !"

L'inspecteur sursauta et se tourna.

Vidocq était là, deux agents l'entouraient, et son visage pâle montrait assez qu'il était encore souffrant.

" Monsieur, fit poliment Hartmann, je ne faisais que plaisanter.

- On peut plaisanter aussi bien dans mes geôles. Va voir si tu n'as pas autre chose à faire ailleurs. "

Et Hartmann ne se le fit pas dire deux fois. Il déguerpit et s'en alla surveiller un mur aveugle.

" Alors le cogne !? On a survécu à cette journée d'Enfer ?, demanda Vidocq en regardant Javert avec le même air suffisant qu'à son habitude.

- Oui, il semblerait.

- J'avais un rendez-vous à honorer. Souhaites-tu rencontrer notre futur roi ?

- Qu...quoi ?

- Allez ! Je vais faire de toi la coqueluche de Louis-Philippe Ier. Viens et amène ton fagot ! Nous partons en promenade avec ma voiture personnelle. "

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Le rapport concernant la caserne de Babylone fut remis aux calendes grecques, on s'était bel et bien moqué de l'inspecteur Javert…

Manifestement, lui aussi n'était considéré que comme un bien périssable.

Le chef de la Sûreté, l'argousin et le forçat montèrent ensemble dans la voiture de la Sûreté, tirée de ses deux affreux chevaux.

Il était neuf heures.

La nuit tombait sur la ville, la chaleur restait étouffante malgré la disparition progressive du soleil.

Les derniers éclats de lumière se reflétaient sur les façades de la Préfecture de police...magnifiques au soleil couchant, colorant la Seine d'une délicate teinte de sang...

Tandis que sur le pont Saint-Michel, les convois de cadavres vers la morgue se succédaient en silence...

Le silence était pesant.

Javert essayait de ne pas respirer trop fort, de rester impassible mais le Mec, pas dupe, lui tendit un petit morceau d'une pâte marron indéterminée.

" Prends et mâche ! C'est de la pâte d'opium. C'est moins nocif que le laudanum et cela va arranger tes blessures."

On examina la chose avec curiosité, Javert en avait déjà vu mais Valjean ne connaissait pas. Même à Montreuil, la contrebande n'avait concerné que de la dentelle ou de l'indigo.

" Un de mes agents est lié à un trafic d'opium. Je pense qu'il est entiflé [marié, en couple] à une Chinoise, mais le gonze ne veut rien me dire."

Vidocq se mit à ricaner, doucement amusé.

" Je crois que j'ai eu ma dose d'opium pour la journée, le Mec, avec tout le laudanum que j'ai pris. Merci !, refusa poliment Javert.

- Mâche que je te dis ! Cela ne va pas te faire de mal."

Javert, réticent, obéit et prit une petite part de pâte marron. Il n'avait pas l'habitude de mâcher de l'opium, le goût lui déplut souverainement. Amer avec un arrière-goût difficile à discerner. Réglisse peut-être ?

Il eut une grimace éloquente.

Cela fit sourire le Mec.

" On peut savoir où tu t'es fait si joliment maquiller ?

- Un gendarme devant l'hôtel de ville, grogna Javert en essayant de se contraindre à ne pas avaler l'opium.

- Et ton fagot personnel ? Il n'était pas là à surveiller tes miches ?

- Valjean m'a sauvé la vie.

- Encore ? Décidément, cela devient une habitude ! Il devrait en faire son métier."

Un rire amusé. Vidocq allait mieux, il regarda Valjean et cligna de l'oeil.

" Et Valjean ? Il m'a l'air fatigué mais en bon état. Il a réussi à éviter les balles, c'est bien !

- Où va-t-on Vidocq ?

- Voir le roi. "

Et s'installant confortablement dans la voiture, Vidocq se mit à raconter les évènements de l'après-midi.

" Je me suis reposé durant cette journée. Je n'ai eu qu'à préparer les mandats d'arrêt pour quelques insurgés qu'on a lamentablement ratés. La Fayette, Thiers, Rémusat…et j'en oublie.

- Je comprends que vous les ayez ratés…, souffla Valjean. Avec les combats des rues…

- On les a ratés exprès Le-Cric ! S'il te plaît ! Nous ne sommes pas des branques ! Thiers s'est enfui jusqu'à Pontoise, ajouta Vidocq en riant.

- Je ne comprends pas, admit Valjean.

- Il valait mieux les rater. On ne sait pas de quoi demain sera fait. Vidocq a été intelligent, approuva Javert, sans plaisir.

- Merci le mouchard. La conscience n'est pas utile en politique. J'ai sauvé mon poste à la Sûreté et je vais le consolider en rencontrant Sa Majesté en personne.

- Raconte Vidocq, je suis fatigué et drogué.

- Alors écoutez-moi et vous serez ébahi devant les bêtises des grands de ce monde !"

Et Vidocq raconta la folle après-midi du maréchal Marmont, cloîtré dans ses Tuileries…

Vers quatorze heures trente, une délégation de députés se présenta aux Tuileries pour rencontrer le maréchal Marmont et les membres du gouvernement qui l'avaient accompagné en ces lieux, Polignac le premier.

Ce fut une longue discussion stérile.

Le maréchal, invoquant les ordres reçus de la part du roi en personne, exigea la fin de l'insurrection comme préalable pour un cessez-le-feu.

Les députés réclamaient le retrait des ordonnances et le renvoi des ministres comme préalable à l'arrêt de l'émeute.

Discussion stérile, chacun campa sur ses positions.

Le prince de Polignac refusa même de recevoir les députés et resta caché dans une pièce voisine de la discussion.

Attitude puérile qui joua beaucoup en sa défaveur.

A quinze heures, dépités, les députés quittaient les Tuileries. Marmont envoya aussitôt un message à Charles X pour lui rendre compte de la discussion et de la situation.

Marmont espérait que le roi allait accepter les propositions des députés.

Mais Polignac, dans le même moment, envoya un émissaire au roi pour lui dire de ne pas céder au peuple.

En fin d'après-midi, le malheureux maréchal recevait enfin une réponse du roi : Charles X l'invitait à tenir ferme et à concentrer ses troupes entre le Louvre et les Champs-Elysées.

Autrement dit, à abandonner les quelques avancées faites par les généraux durant cette dure journée de bataille.

On racontait que Marmont s'était caché dans un renfoncement un instant pour hurler de colère...avant d'obéir aux ordres du roi.

Il va sans dire que Vidocq riait beaucoup en racontant cette tragi-comédie.

" Je tiens cette histoire de M. Chabouillet en personne. Le vieux lion avait un mouchard dans l'assemblée, comme toujours et il sait parfaitement dans quel camp jouer."

Vidocq regarda profondément Javert et lui jeta nonchalamment :

" Je n'étais pas du complot des 221 cet hiver mais on dirait que j'y entre en franc-tireur durant l'été.

- Je crois que nous en faisons tous partie maintenant, reconnut amèrement Javert.

- Non, Javert. Des têtes vont tomber, je suis content de ne pas en faire partie."

On acquiesça.

La voiture avançait lentement, se frayant un chemin parmi la foule, le cocher n'hésitait pas à fouetter le peuple ou à pousser ses chevaux dans la foule à grands renforts de jurons.

" Maintenant que le roi l'a lâché, Marmont se replie et abandonne le terrain. On va entendre toute la nuit l'armée refluer et se poster dans quelques endroits stratégiques. Les mêmes que ce matin j'imagine."

Cela fit rire Vidocq.

Toutes ces manoeuvres alambiquées pour rien.

" Et maintenant ?, demanda Valjean, impressionné par ces nouvelles.

- Maintenant, nous allons sauver le futur roi de France !

- Où ?

- Au château de Neuilly ! Nous sommes désormais aux ordres de Chabouillet et du banquier Laffitte. Et aussi de ce fourbe de Talleyrand."

Ces noms lâchés, Vidocq sourit, mais c'était une grimace dégoûtée.

" J'en ai connu des salopards dans ma vie, que ce soit au bagne, à l'armée, ou dans le milieu mais jamais des aussi beaux que tous ces messieurs bien habillés ! Ils manipulent tout le monde ! Et ton Chabouillet est le maître de toute cette clique !"

Javert ne dit rien, il sentait la douleur refluer et se perdait dans la sensation grisante. L'opium le rendait...étrange…

Il avait envie de chanter, de courir…, d'embrasser Valjean…

Il se promit de ne plus en prendre, il fallait manger quelque chose pour faire passer tout cela. Mais il n'avait plus mal, il se sentait...exalté…

" Bref, tandis qu'on faisait mine de négocier avec ce jobard de Marmont et le roi Charles X, on négociait aussi avec Louis-Philippe d'Orléans. Figurez-vous que le roi se méfie de son cousin.

- Le souvenir de son frère sans nul doute ?, " lâcha Javert, la voix redevenue plus facile, peut-être trop aigüe.

Vidocq tourna la tête vers Javert en souriant, moqueur :

" Tu as l'habitude de mâcher l'opium le cogne ?

- Non, non. Pourquoi ?

- Pour rien, pour rien. Tu verras."

Et Vidocq cacha un rire dans sa main gantée.

" Donc nous allons débarquer comme cela chez le futur roi de France ?, s'inquiéta Valjean.

- Tu as tout compris Le-Cric ! Alors on surveille ses manières et on soigne son éducation. Accessoirement, on exhibe ses feux [pistolets] car on va devoir sortir le duc d'Orléans de son château de Neuilly pour l'emmener en lieu sûr. Il y a une orangerie aménagée en magnanerie près du petit château de Villiers, en limite de propriété, on va le cacher là.

- Ses feux ? Il va y avoir du danger ?, s'enquit Javert, surpris.

- Un bataillon de la Garde Royale envoyé par le roi à son cousin pour cerner le château de Neuilly. Je cite : "au moindre mouvement qui pourrait faire supposer que le duc a l'intention de se mêler à l'insurrection", la Garde a pour ordre de l'arrêter. Ha la famille !"

Vidocq se mit encore à rire.

Tout cela lui semblait rocambolesque et tellement ridicule.

Et cependant, c'était compréhensible. Le roi Charles X n'oubliait pas en effet que son cousin avait servi dans sa jeunesse dans les armées de la Révolution jusqu'en 1792, qu'il avait des idées libérales et prônait une monarchie constitutionnelle à l'anglaise et que son père, Philippe dit "Égalité", élu à la Convention, vota la mort du roi Louis XVI.

Le sens de la famille !

Et le fiacre de Vidocq avança dans la nuit qui tombait et se faisait de plus en plus sombre.

Nuit de juillet, nuit étoilée. Nuit chaude, nuit qui sentait l'herbe fauchée et séchée au soleil. Nuit qui retentissait du chant des grillons.

Javert s'endormait contre la paroi de la voiture, vaincu par l'épuisement et la drogue.

Vidocq le contempla avant de se tourner vers Valjean :

" J'ai fait ce que j'ai pu pour l'empêcher de se jeter dans la mêlée, Le-Cric, mais Javert a une tête de rabouin.

- Je sais. Quand il a une idée…

- Une belle blessure. Il survivra mais il faudrait vraiment qu'il se repose. Et qu'il mange ! Je n'ai rien ici.

- Je vais l'enchaîner à son lit.

- Je te donnerai quelques boulettes d'opium, c'est l'idéal pour assommer un gonze et c'est moins dangereux que le laudanum. Et maintenant tu me racontes ? J'ai l'impression que vous avez eu une journée passionnante vous aussi.

- L'hôtel de ville !

- Et bien ? Il est aux insurgés !

- Nous y étions !

- Ha ! Hé bien, je comprends la blessure. Tu me fais un rapport plus détaillé ? "

Et Jean Valjean fit un rapport plus détaillé sur les évènements de l'après-midi...

On roula dans la nuit.

Puis on arriva devant le château de Neuilly.

Un joli petit ouvrage du XVIIIe siècle, avec de jolis jardins à la Française et une jolie façade classique. En 1818, le duc d'Orléans, futur Louis-Philippe Ier, échangeait à la Couronne ses écuries situées rue Saint-Thomas-du-Louvre à Paris contre les châteaux de Neuilly et de Villiers.

Des écuries contre des châteaux. Un échange royal !

S'en suivirent des années de travaux et d'aménagement que le duc d'Orléans suivit avec enthousiasme.

Le duc adorait son château, il y fit aménager les jardins, il dégagea les châteaux pour créer un vaste domaine dégagé, il y transféra une petite folie appelée le "Temple de l'Amour" et que son père Philippe-Egalité, alors duc de Chartres, avait fait édifier au Parc Monceau à Paris.

Un tendre souvenir d'un père perdu dans la tourmente révolutionnaire.

Puis, le duc d'Orléans retrouvant l'enthousiasme pour l'architecture qui caractérisait les Bourbons, se lia d'amitié avec un architecte, Pierre-François-Léonard Fontaine et les deux hommes passèrent des années penchés sur des plans et des croquis à envisager ensemble l'avenir du bâtiment et de ses dépendances.

On agrandit, on bâtit des cuisines, on aménagea des caves, des écuries, une chapelle…, on refit la façade, on améliora les dépendances, on revisita les appartements, on créa des grottes, un temple de marbre…, on entoura le domaine d'un haut mur d'enceinte pour protéger le parc et le château des regards du peuple.

On dépensa des fortunes princières en construction.

Des années de chantier.

Louis-Philippe adorait son château, cela devint le lieu de villégiature d'été de la famille d'Orléans…

Ce fut un coup au coeur du duc d'Orléans lorsqu'il devint roi de France. Il dut quitter son si joli château de Neuilly pour vivre aux Tuileries.

Un drame dans la vie de ce roi aux idées libérales qui ne rêvait que de vivre dans un joli château, de la chasse et de la lecture.

On roula dans la nuit puis enfin le bruit des roues cerclées de fer de la voiture de Vidocq réveilla l'inspecteur de police.

C'était le bruit des graviers.

" Est-on arrivé ?, bâilla Javert.

- Il semblerait, confirma Vidocq en s'étirant de son mieux. Nous allons continuer à pied. Il y a la troupe normalement, je ne tiens pas à me faire capturer par la Garde Royale.

- Peur d'être poissé Blondel ?, se moqua Javert, plus conscient des choses maintenant que la voiture ne roulait plus.

- Par la grive [l'Armée] ? Naturellement ! Ces jobards ont vite fait de canarder [tirer] d'abord et de poser des questions ensuite."

Puis, ouvrant précautionneusement la portière de la voiture, le Mec ajouta :

" Et je suis bien placé pour le savoir, j'étais un pousse-cailloux dans mon jeune temps."

Valjean le suivit, puis les deux forçats se retournèrent d'un même mouvement pour aider l'argousin à descendre de la voiture. Cela fit sourire Javert qui accepta les mains des deux hommes et descendit sans trop grimacer.

" Je suis bien placé pour le savoir, Blondel, ajouta Javert. Tu as été renvoyé de l'armée révolutionnaire à cause de ton esprit querelleur et de ta tendance à régler tous tes conflits par des duels.

- Que veux-tu Javert ?, rétorqua Vidocq en souriant de son air suffisant. Je n'y peux rien si les autres étaient des branques en affaire [duel].

- Sûr Vidocq, sûr."

On se regarda en chiens de faïence puis il fallut avancer dans la nuit. Le parc du château de Neuilly était vaste.

On marcha prudemment, se rapprochant peu à peu de la silhouette sombre du château. Nulle fenêtre n'était éclairée et aucun bruit n'était perceptible.

La nuit était profonde et le parc était très arboré.

Jean Valjean redevint le braconnier de Faverolles. Soudainement, le forçat, vieux de plus de soixante ans, s'accroupit comme un jeune et tira violemment ses compagnons par la manche.

On fut forcé de lui obéir.

Les trois hommes se retrouvèrent à genoux dans l'ombre des arbres.

" Que…, commença Vidocq, fâché.

- La troupe est là," affirma Valjean.

Et de sa main tendue dans le néant, Valjean indiqua la nuit aux alentours. Comme on ne voyait rien et qu'on n'entendait pas mieux, le chef de la Sûreté allait se rebeller.

Mais Valjean avait raison !

On se laissa presque coucher sur le sol lorsqu'on sentit l'odeur du tabac et qu'on perçut enfin le son des voix...quelque part dans la nuit…

" Et le duc ?, lança une voix toute proche.

- Dans son château. Il roupille, répondit une autre.

- Putain ! Il a une sacrée veine ! J'aimerai pouvoir sorguer [dormir] moi aussi.

- Hé bien moi, j'aimerai pas être à sa place au duc ! Demain, il va dormir dans un joli portefeuille [lit] crois-moi !

- Bah ! La Force, y a pire !

- Justement ! Je ne suis pas sûr qu'on va l'emmener à la Force, le duc. Si le capitaine reçoit l'ordre qu'il attend…"

Un silence profond succéda à cette phrase sybilline puis le soldat s'écria, alarmé :

"QUOI ?

- Le parc de Neuilly est grand.

- Merde ! J'ai jamais tué de blasonné [noble], moi.

- Hé bien, cela changera peut-être demain. Si le Roi en a les couilles !"

Les deux hommes s'éloignèrent, toujours en patrouille certainement. Le château était encerclé en fait, et la troupe bivouaquait sous les arbres du parc.

Les trois hommes attendaient en silence que le danger s'éloigne. Vidocq n'avait plus envie de rire.

" Merde ! Ces couillons vont fusiller le duc !

- Peut-être n'est-ce pas une mission inutile dans ce cas," approuva posément Javert.

L'air frais, l'opium et le petit somme dans la voiture avaient requinqué le policier. Il ne se sentait pas de taille à se battre mais il pouvait tenir encore quelques heures.

Heureusement qu'il était tombé sur un sabreur qui avait voulu simplement jouer avec lui, lui fendre la peau, le faire saigner comme un taureau de corrida, mais pas le tuer...en tout cas pas tout de suite...

Les blessures n'étaient pas belles, mais elles n'étaient pas profondes. Juste douloureuses et handicapantes.

" Bon, je suis d'accord avec le premier qui aura un plan intelligent, sourit Valjean, inquiet.

- Aller jusqu'au château par la voie carrossable ne te semble pas un bon plan, Le-Cric ?

- Je ne suis pas bon en évasion, Blondel, mais je suis bon comme panneautier [braconnier].

- Alors tu seras nos yeux et nos oreilles !, jeta Javert avec autorité. Nous allons nous approcher du château, nous n'avons pas le choix.

- Avouez que ce serait jouasse qu'après la flamberge, vous finissiez par prendre une prune [balle de fusil], lança Vidocq, indécrottable.

- A en mourir de rire !," claqua Javert, agacé.

Et tout reposa sur les sens aiguisés du braconnier de Faverolles. Il n'y avait pas que le vol de pain qui avait condamné Valjean à ses cinq ans de bagne, il y avait aussi et surtout ses affaires de braconnage.

Quel jeune ne braconnait pas ?

Evidemment.

Mais personne n'était aussi bon que Valjean à ce jeu-là et on s'en était plaint auprès de la gendarmerie.

On marchait, on s'arrêtait. On frôlait des sentinelles. On arrêtait de respirer. Et le danger était évité.

Valjean avait joué à ce jeu contre les chevreuils de la forêt d'Adainville. Il avait aussi pris les lièvres au collet dans les bois autour de Faverolles. Régulièrement, le repas de famille des Valjean était amélioré par les prises du jeune homme. Parfois c'était même la seule viande que pouvait se permettre la famille Valjean dans la semaine.

Sauf ce fameux hiver…

Cet hiver maudit durant lequel Valjean s'était résigné à voler un pain et à perdre son statut d'homme.

Une sentinelle, une branche qui craque.

Vidocq sortit un pistolet et le tendit à Javert qui le prit l'air de rien. On s'arma.

Valjean refusa en secouant la tête, on n'insista pas.

Derrière un bouquet d'arbres, Valjean se permit un conciliabule en chuchotant à ses compagnons.

" Le château est juste derrière la haie devant nous.

- Comment le sais-tu Le-Cric ? Cette putain de haie ressemble à toutes les autres qu'on a vues.

- Le sol.

- Hé bien ?

- Il est plus dur. Ce n'est pas de la terre seulement, il y a des pavés enterrés là.

- C'est la voie carrossable ?, demanda Javert en se penchant pour toucher les pierres mêlées à la terre.

- Non, mais nous n'en sommes pas loin."

Vidocq ne dit plus rien. Il n'aimait pas cette mission en réalité. Il s'attendait à un enlèvement rapide et bien organisé, il se retrouvait à jouer à cache-cache avec l'armée. Il n'aimait pas cela.

Soudain une lanterne apparut sous les arbres centenaires, Vidocq fit arrêter sa troupe. On perçut le bruit de l'armement d'un chien venant de l'inspecteur Javert.

Les pistolets étaient prêts à tirer.

Tant pis pour le malheureux soldat faisant sa ronde.

" Qui va là ?, demanda Vidocq, sans laisser le temps à Javert de faire une bêtise monumentale.

- C'est Jospin, répondit une voix alarmée. Le serviteur de monsieur le duc.

- Ici Vidocq, nous sommes venus pour aider votre maître.

- Loué soit Dieu !

- Dieu, je ne sais pas, c'est Laffitte qui nous envoie."

Le serviteur s'approcha, secouant sa grosse tête ronde autour de lui comme un moineau agité, mais sans autrement montrer de signe d'avoir compris Vidocq.

Malgré le fait qu'il portait la petite tenue d'été, l'homme tira le col de sa veste dans un geste qui montrait clairement qu'il était assez mal à l'aise dedans. Ce qui attira aussitôt l'attention des deux policiers sur lui.

" Tu fais quoi au juste dans ce piget [château] ?, demanda Javert sans rendre ses consonnes tout à fait intelligibles.

- Je suis l'un des gardiens du chenil.

- Et que qu'est-ce que tu fais dehors à pareille heure ? Tu promènes les tambours [chiens] ?

- J'assure la liaison entre le château et son Altesse Royale. Je connais bien le terrain et je peux le traverser sans être vu des soldats. Mais ils me font porter la livrée juste au cas où...

- Le duc d'Orléans n'est donc pas dans le château, interrompit Vidocq.

- Non, non... Il est dans le kiosque, au bout du parc…"

Le chef de la Sûreté fit courir deux doigts lents et prudents autour de l'anneau qu'il portait à l'oreille. C'était un geste que Javert connaissait et qui n'avait jamais été de bon augure. Il lui fit esquisser une grimace qui aurait été féroce à tout autre moment, mais qui maintenant ne sembla rien d'autre qu'un tic nerveux.

Cela ne passa pas inaperçu au Mec.

" Toi, le cogne, retourne au fiacre et attends-nous au château de Villiers.

- Vous ne pouvez pas être sérieux, Vidocq !, protesta Valjean.

- Il doit bouger et le faire tant qu'il le peut encore. Tu peux y retourner, pas vrai le cogne ? Montre-lui le chemin, le Cric… Il s'agit à peine de quelques minutes...

- C'est ignoble, Vidocq ! Il n'est pas en pleine possession de ses facultés et s'il se fait arrêter, ils n'hésiteront pas à le fusiller.

- Comme à nous tous !

- Pouvez-vous arrêter de parler de moi comme si je ne vous entendais pas ? Et c'est quoi cette histoire de " pleine possession de mes facultés " ? Je vais bien non mais ! Je peux retourner et je peux transmettre les ordres au cocher... J'ai juste besoin de savoir où il est garé," claqua Javert d'une voix pâteuse qui attira sur lui le regard désespéré de son amant.

Ce jobard de Jean allait découvrir le pot aux roses...

Mais Valjean ne discuta plus. Il disparut tout simplement du côté où ils étaient arrivés puis réapparut quelques minutes plus tard, l'air encore plus débraillé.

Sans même jeter un regard sur Vidocq, il saisit son compagnon par le coude et le poussa fermement pour le contraindre à bouger.

" Tu as le feu aux fesses, Jean ?, " lança alors Javert, fâché par le rythme que son amant lui imposait.

Mais la formule ne réussit qu'à lui attirer un nouveau regard affolé de Jean.

" Prête-moi attention, Fraco. Suis la ligne des plus grands arbres. Tu passeras par quatre points où il n'y a que des buissons. Je t'ai indiqué la direction à suivre avec...

- Ta cravate, ton chapeau et ta montre. Tu t'es servi du mouchoir aussi ?"

Pour la première fois depuis qu'ils avaient quitté l'atelier de la rue Sully, Valjean sourit. Il se permit même de caresser l'avant-bras de son amant en douce.

" Suis la direction que j'ai marquée. Toujours en ligne droite... Et si nous ne sommes pas de retour avant l'aube, mets-toi à l'abri... Pour Cosette…"

Il aurait été inutile de protester, et Javert le savait. Il entoura son partenaire avec son bras sain puis l'attira fermement vers lui.

" Attention : on nous regarde," murmura Valjean dans son oreille.

Le baiser d'adieu, tendre et profond, que l'inspecteur entendait délivrer, se transforma sur le champ en une parfaite accolade dans le plus pur style militaire.

" Reviens-moi, chuchota Fraco au moment où ils se séparaient.

- Je le ferai. Je te le promets."

Jean Valjean disparut en quelques secondes. C'était comme s'il n'avait jamais été là ; l'inspecteur Javert, quelque peu perplexe, secoua la tête avec regret.

" Vous êtes aussi bruyants qu'une volée d'oies, lança Valjean en passant près du chêne d'où Vidocq et le serviteur avaient espionné ses adieux à Fraco.

- Je connais bien le terrain, mais je ne suis pas un braconnier, moi, répondit un Jospin en détresse.

- Alors le veneur, tu nous montres le chemin, oui ou merde ?", trancha Vidocq.

Le parc était grand. Une véritable forêt constituée d'arbres jeunes et vigoureux. Là où les arbres avaient été défrichés, les haies avaient pris le dessus.

Dans cette nature apparemment livrée à elle-même, rien n'avait été laissé au hasard.

Il y avait des endroits où, dans la pénombre, on devinait les haies taillées en formes capricieuses. Valjean sentait qu'elles entouraient des esplanades et donnaient naissance à des jardins fleuris ; il supposait que parmi ces jardins se dissimulaient des bancs, des statues et des fontaines.

" Pourquoi nous dévions-nous ?", demanda Valjean.

Le groupe avait marché invariablement vers le nord depuis qu'ils avaient quitté Javert. Là, ils tournaient vers l'est.

" Parce que si nous continuons par là, nous devrons passer par les fermes. J'ai une livrée... mais vous...

- Et où allons-nous alors ?," s'enquit Vidocq, essoufflé.

En effet le grand Vidocq, roi des ruelles de Paris, terreur des coupe-gorges de la capitale, avait du mal à suivre ses compagnons de fatigue et commençait à s'impatienter.

" Je dirais que nous allons vers la rivière. N'y ont-ils pas placé des soldats ?, répondit Valjean.

- Seulement pour garder les ponts. Si nous allons du côté de la Seine, nous devrons plonger les pieds dans l'eau, mais nous serons en sécurité.

- Ce sera sans compter sur les moustiques," lança Valjean.

Jospin avait raison. Valjean aussi.

Ils arrivèrent à bon port dix minutes plus tard sans avoir vu un seul soldat, cependant les moustiques s'étaient acharnés sur eux.

Ce que le valet avait appelé kiosque était en fait une habitation isolée du reste du château et située à la lisière du parc. Elle était cachée parmi de grands arbres et des haies d'une hauteur pas moins considérable et, malgré le nom qu'on lui attribuait, aurait suffi à loger plusieurs familles de Parisiens.

Le kiosque n'était pas seulement protégé par des bois et des broussailles, mais il était aussi cerné par quelques hommes armés d'épées et de fusils qui se cachaient avec plus ou moins de succès parmi la végétation.

Tous portaient l'uniforme et il était à prévoir qu'ils ne tarderaient pas à découvrir les intrus...

" Qui sont ces griviers [soldats]?," demanda Vidocq dans un murmure.

Mais Jospin, au lieu de répondre, échappa à la main du Mec et sortit à découvert les bras levés.

" C'est moi, messieurs. Jospin. J'ai quelqu'un ici qui veut parler à son Altesse Royale."

Un homme grand et sec comme une trique, portant la grande livrée du duc, sortit du kiosque puis vint se placer devant le serviteur. Le pauvre Jospin se recroquevilla comme un chien en attente de recevoir un coup de bâton.

" Vous êtes un imbécile, Jospin. Secret. Combien de fois vous ai-je dit que l'emplacement de son Altesse Royale était un secret ?

- Cet homme apporte une lettre... Il apporte de l'aide !

- Laissez ce pauvre diable tranquille, monsieur le grand daron [chef] de la valetaille. J'apporte une lettre pour le Duc d'Orléans. A livrer en main propre !", s'écria Vidocq en sortant de sa cachette.

Le serviteur regarda avec dédain le chef de la Sûreté. Son rictus de désapprobation promettait au Mec de lui réserver sa place dans l'un des cercles de l'enfer.

" Avez-vous été officiellement présenté ? J'en doute. Dans ce cas, monsieur, vous pouvez me donner la lettre et retourner d'où vous venez, car Son Altesse Royale ne daignera jamais vous parler. Je me porte garant.

- Et moi je te garantis que je lui remettrai cette lettre en main propre même si je dois piétiner ton crâne pointu dans le processus ou, si tu m'y forces, t'enfoncer la lettre dans ton...

- À votre place, je prendrais ses menaces au sérieux, Baudoin. Allez réveiller Son Altesse Royale."

L'homme qui venait de parler, un militaire qui atteignait à peine la quarantaine, essuya sobrement le regard aigri du premier valet de chambre tout en allumant un mince cigare sous le nez de Vidocq.

" Qu'est-ce qui ne va pas avec le préfet Mangin ? Il n'a plus d'hommes et maintenant il nous envoie ses cochons ?"

Vidocq toisa le colonel de son regard de glace. Son expression devint illisible. Peut-être gravait-il les traits élégants du militaire dans sa prodigieuse mémoire, et peut-être aussi, le condamnait-il à jamais à sa redoutable rancune.

" J'ignore ce qu'est devenu Mangin, colonel Berthoix. Je suis muni d'un sauf-conduit de M. Laffitte et, oui, je suis venu faire la sale besogne de messieurs Gallot, Sebastiani et Delessert... entre autres.

- Dans ce cas, cela ne vous dérangera pas de me donner la lettre, je suppose ?"

Berthoix saisit la poignée de son sabre ; Vidocq glissa la main dans la poche où se trouvait son pistolet.

Cinq ou six autres silhouettes sortirent alors des ombres, toutes semblaient hardies et brandissaient des sabres ou des fusils.

L'homme situé à proximité de Valjean, un jeune garçon blond aux joues encore potelées qui portait l'uniforme de colonel, posa une main sur la poignée de son épée et se prépara à la tirer.

" Ce ne sera pas nécessaire, Monsieur, lui dit le forçat en posant une main puissante mais encore douce sur son avant-bras.

- Comment osez-vous me toucher, espèce de rustre ? Avez-vous la moindre idée de qui je suis ?

- Non, monsieur, et vous m'en voyez bien désolé. Cependant, je sais qui je suis et aussi que je ne représente point une menace pour quiconque."

Le jeune duc de Nemours tenta d'échapper au contrôle de Valjean ; il ne parvint même pas à réussir que la main du forçat devienne moins insistante.

" Père !," cria le jeune prince en direction de l'homme en chemise de nuit et bonnet de coton qui, les mollets à l'air et chaussé de pantoufles usées, venait tout juste de faire son apparition sur le porche.

" Pourquoi toute cette agitation ?"

Tous les hommes rassemblés, y compris le jeune homme que Valjean tenait, inclinèrent la tête. Le forçat relâcha immédiatement son prisonnier puis imita les autres avec maladresse.

" Votre Altesse Royale, cet individu prétend être en possession d'un message d'une extrême importance qui vous est adressé, déclara le colonel Berthoix sur un ton poli qu'il n'avait guère employé auparavant.

- Et qui est ce monsieur ?

- Votre Altesse Royale, je vous présente Vidocq.

- C'est ça, le fameux Vidocq ?," lança, incrédule, le Duc d'Orléans.

Valjean ressentit une pointe d'amertume lorsqu'il vit le mépris écrit sur le visage de tous ceux qui étaient présents.

Eugène-François Vidocq n'était pas son ami ; il ne l'avait pas été au bagne et ne risquait pas de le devenir à l'extérieur... Mais c'était un homme généreux, dévoué et habile ; une éminence dans son domaine qui avait su se rendre utile à la société qui un jour, à tort ou à raison, l'avait condamné. Si ses états de service n'étaient pas suffisants pour le rendre digne de quelque respect, alors il n'y avait pas de rédemption possible.

Madeleine l'avait appris de première main.

Fauchelevent ne pouvait pas se permettre de l'oublier.

" Où est cette lettre ? Vous devez convenir, Monsieur Vidocq, que ce n'est pas le moment de frapper à la porte de sujets de sa Majesté qui n'ont rien à se reprocher. J'ai l'ambition de dormir un peu avant que l'aube n'arrive et que les dépêches ne commencent à s'entasser ; je pense que c'est une aspiration raisonnable pour tout sujet loyal à sa Majesté Charles X…"

Valjean cessa de lui prêter attention. Le duc se perdait dans une allocution dont le bagnard ne voyait pas l'intérêt, si ce n'est que pour confirmer sa fidélité et son attachement à l'actuel occupant du trône.

L'homme qui pouvait donner l'ordre de le faire passer par les armes à tout moment...

Le galérien retourna vers l'ombre et s'en servit pour disparaître comme lui avait appris Fraco.

Fraco.

Jean Valjean se faisait vraiment violence pour ne pas tourner le dos à tout ce beau monde et aller à la rencontre de son amant. Il serra les poings pour se forcer à patienter tandis que Louis-Philippe d'Orléans lisait attentivement la lettre que Vidocq, la tête basse, lui avait remise, puis se lançait dans un nouveau discours marqué par la volubilité.

De tout le torrent de paroles prononcées par le Duc, Valjean ne put saisir que deux concepts : qu'une délégation était allée rencontrer le Duc au Palais Royal et avait dû rentrer sans avoir accompli son objectif ; puis qu'il était impératif que Louis-Philippe fasse son apparition dans la capitale le soir même.

"... Messieurs, la France fait appel à moi. Et c'est avec la plus profonde humilité que je lui fais le don de ma personne dans le but d'assurer…"

Le bagnard se gratta la nuque tandis qu'il laissait défiler près de ses oreilles une longue salve de phrases grandiloquentes qui ne parvenaient pas à laisser la moindre impression dans son cerveau.

Il observait avec quelque curiosité cet homme qui avait dû être maigre jadis et que les années avaient rendu ventripotent. A l'exception de ses yeux, calculateurs et précis, tout en lui donnait l'impression d'être flasque... Ses joues, sa bouche, son torse, semblaient s'accorder pour montrer une splendeur déjà passée mais pas pour autant oubliée.

A sa grande surprise, il était facile de constater qu'il n'y avait pas le moindre cheveu sous le bonnet de nuit du Duc, en dépit des lithographies le représentant que Valjean avait eu l'occasion de voir...

Mais ses favoris étaient impressionnants.

Presque aussi remarquables que ceux de Fraco. Seulement, il devait en convenir, ceux du prince du sang étaient sculptés avec autant d'art que les haies de son jardin.

" ... bien, messieurs... Ne faisons pas attendre Paris plus longtemps !

- Monseigneur…" dit Vidocq et son audace ne passa pas inaperçue de Berthoix ni du reste de la coterie, qui porta instinctivement la main sur la garde de leurs épées.

Mais Vidocq était un homme courageux, il insista :

" Monseigneur, si je peux me permettre, je vous suggère de vous déguiser...

- Un travestissement ? Son Altesse Royale ne va pas présider au bal de l'opéra !, interrompit le colonel.

- Bien entendu. Mais son visage est connu, même parmi les petit gens. Si quelqu'un le reconnaissait, nous aurions des ennuis.

- Voulez-vous dire que Son Altesse Royale sera en danger s'il s'aventure en dehors de cette enceinte ?

- Son Altesse Royale est en danger même ici, Colonel. On parle du peloton d'exécution…"

Le Duc d'Orléans fit un signe à son valet de chambre et tous deux disparurent à l'intérieur du kiosque. L'insupportable Berthoix réunit ses distingués camarades et Vidocq profita des pourparlers pour approcher Valjean.

" Ils en sont à décider qui accompagnera le Duc.

- Plus nous serons nombreux, plus nous attirerons l'attention.

- Je sais, le Cric. Espérons que ces têtes éclairées s'en rendront compte. Sinon, nous devrons protester.

- Quel est le plan ?

- Nous allons continuer vers le nord. Seule une clôture sépare cette propriété du château de Villiers. Nous demandons à Jospin de nous guider, nous rejoignons Javert et nous rentrons à Paris.

- Bien. Mais je pars en éclaireur pour éviter des surprises."

Lorsque Louis-Philippe revint, habillé en rentier trop serré dans sa redingote, portant des lunettes qui cachaient son nez singulier et coiffé d'un chapeau banal qui marquait la frontière entre son crâne chauve et le grand air, même le chef de la Sûreté dut reconnaître que son assistant avait fait du bon travail.

Berthoix n'avait pas réussi à se distinguer autant... Mais, pour l'heure, le Mec se contentait de n'avoir qu'à se charger de celui-là et de laisser le reste de la cour en arrière.

L'inspecteur Javert n'était pas mauvais à la chasse, mais seulement à la chasse à l'homme. Il n'avait pas l'instinct du braconnier, il avait celui du pisteur. Lentement, sûrement, en se glissant d'arbre en arbre, en suivant la direction que lui avait montrée Valjean et en s'efforçant de ne pas s'en écarter d'un pouce, l'inspecteur avança.

Il suivit les indices que Valjean avait laissés, cravate, montre, chapeau...il ne manquait que le mouchoir mais il était sur la bonne piste.

L'opium sous forme de pâte avait un effet délétère sur lui. Il entraînait une forte sudation, comme si Javert, redevenu garde-chiourme, se retrouvait à surveiller un chantier en plein soleil à Toulon.

Il avait eu si chaud parfois à Toulon.

Et là, Javert sentait des gouttes de sueur, épaisses et glacées, glisser le long de son front.

Certes, Javert se sentait mieux, soulagé, protégé...une sensation de plénitude… Mais cela était habituel avec le laudanum. Par contre, ce qui l'était moins...c'était l'excitation nerveuse qu'il ressentait...et qu'à sa grande horreur il ressentait dans certaines parties de son anatomie qu'il aurait bien voulu voir rester endormies.

Javert s'arrêta un instant derrière un arbre, pour maudire Vidocq tout en remettant de l'ordre dans son pantalon.

Merde ! Merde ! Merde !

Là, il n'y avait rien d'autre à dire !

Il n'allait quand même pas être obligé de… tout seul en pleine nuit derrière un arbre… alors que l'armée patrouillait et qu'il risquait de se faire attraper à tout instant…

Si cela n'avait pas été si dangereux, Javert se serait mis à rire.

La sueur était abondante, Javert se sentait nauséeux et il ne voyait plus très bien. La drogue avait un effet sur sa vision, certainement en rétrécissant les pupilles. L'inspecteur l'avait vu chez des drogués. L'opium était un produit rare et cher, un produit de contrebande qui venait d'Asie.

Pour l'instant, l'inspecteur en avait peu vu dans sa vie mais il était certain que ce produit allait se développer et son trafic illégal doubler. Il y avait de plus en plus de consommateurs.

Le Royaume-Uni dominait ce commerce lucratif. Le blocus continental de l'Empereur Napoléon en avait diminué les quantités mais cela revenait de plus belle depuis la chute de l'Empire.

Javert ne comprenait vraiment pas ce qui attirait tant de gens dans la drogue, à part le sentiment d'euphorie et une bite en érection, il ne se sentait pas si bien que cela.

Il n'allait quand même pas devoir se branler ?

Javert laissa tomber son front contre l'écorce de l'arbre et respira l'air de la nuit.

Il attendit que cela se calme.

Et il entendit tout à coup des bruits de pas dans la nuit, écrasant les feuilles et froissant l'herbe. Il retint sa respiration et écouta.

Ses sens semblèrent décuplés par la drogue, il sentit l'odeur du tabac mêlée à la sueur des soldats, il captait le bruit de leur respiration et il percevait même le chuchotement de leur conversation.

Les soldats disaient :

" Jérôme a déserté hier. On l'a cherché partout !

- Jérôme ? Cela m'étonnerait ! Il doit avoir été tué !

- Et Gérard ? Il est mort tu crois ?

- Non, non. Lui a déserté ! Mais tu veux mon avis ?"

La voix baissa encore d'un cran et cependant elle résonnait haut et fort dans la nuit.

Javert avait l'impression que les deux hommes parlaient tout près de lui, à quelques centimètres seulement. Il paniqua. Peut-être en effet, les soldats l'encerclaient et le policier ne voyait rien, par la faute de cette foutue drogue.

" Je pense que Gérard a raison !

- Toi ? Gabriel-Antoine de Pont-Saint-Maxence ! Tu dis cela ?

- C'est cela, moque-toi, mon cher Pierre-Henri du boccard [bordel] de la Mère Denis !"

Un rire juvénile retentit et Javert les aperçut enfin. Ils étaient à quelques mètres de lui. Le policier respira faiblement. Ils ne l'avaient pas vu.

" Il n'empêche que demain moi je me tire d'ici. Tu veux en être ?

- Combien vous êtes ?"

Les voix ne plaisantaient plus. On parlait de désertion et de trahison, de cour martiale et de fusillade au petit jour.

" Quatre. George, Elie, Nicolas et moi.

- Je tope ! Quand partez-vous ?

- A la prochaine relève de la garde. Nous sommes près de ce drôle de temple romain, là.

- Gy ! Je prends ma volée [s'en aller]. Es-tu content ?

- Jouasse ! Mon poteau, à cinq, cela sera plus facile. Et nous allons retourner sur Paris, figure-toi que Nicolas connaît une punaise rue des Deux-Portes et..."

Les voix s'éloignaient.

La conversation n'était plus audible.

Javert respirait enfin.

En tout cas, ce petit intermède avait calmé l'excitation.

Le pisteur reprit sa route et en quelques minutes d'atermoiements, il retrouva la voiture de Vidocq. Prudent, le cocher l'avait cachée derrière un bosquet épais, à la lisière du domaine, loin du mur d'enceinte.

Les chevaux avaient les sabots recouverts de tissus et les naseaux enveloppés de linge remplis de grains d'avoine.

L'homme avait dû lire James Fenimore Cooper et être fasciné par les techniques indiennes. Ou alors c'était un ancien des Guerres de Vendée.

Javert ne dit rien et approuva.

L'homme attendit les consignes que lui apportait Javert de la part du chef de la Sûreté.

Donc, il fallait avancer la voiture jusqu'au château de Villiers et y attendre le retour du chef et de ce Fauchelevent qui était un jour agent de la Sûreté, le lendemain un bourgeois sans passé.

Le cocher, en bon agent de Vidocq, retourna sur son siège de cocher et obéit aux instructions. L'inspecteur s'assit à son côté et contempla avec soin les environs.

Et les chevaux avançèrent au pas dans un silence impressionnant.

L'homme n'était pas un maladroit !

Une fois la voiture bien placée, à l'abri d'un bosquet épais, derrière les hauts murs de l'enceinte qui entourait le domaine, les chevaux recouverts d'une couverture et les mors bien emballés dans des linges épais pour éviter le moindre bruit de métal, il fallut patienter.

Javert attendit d'abord debout, raide et impassible près de la voiture, les yeux scrutant l'horizon, l'obscurité profonde sous les arbres, le silence pesant sur la nature… Quelque part au loin on entendit glapir un renard.

Manifestement, il n'était pas le seul à être en chasse.

Ensuite, fatigué, le policier se résigna à monter dans la voiture pour attendre le retour de son compagnon et de ce fourbe de Vidocq.

Silencieusement, Javert pria pour que Vidocq soit à la hauteur de sa réputation. Brillant, comme toujours.

Et lui ramène son amant, vivant et en bonne santé.

Puis, Javert regarda son pantalon, que tendait sa bite à nouveau excitée, il soupira de dépit.

Plutôt souffrir en serrant les dents que de se branler dans la voiture du mec, pour rien au monde, le policier n'aurait voulu laisser comprendre ce qui lui était arrivé à Vidocq.

Rien de telle que l'odeur du sperme pour amuser le Mec.

Ce salopard devait savoir pertinemment ce qui allait arriver au policier.

Se laissant tomber contre la paroi de la voiture, fermant les yeux avec force et glissant son chapeau sur son nez, Javert s'efforça de s'endormir.

Il n'y arrivait pas, il sentait son coeur battre la chamade, l'excitation toujours dans ses veines, provoquée par la drogue...et il patienta...

Le groupe formé par le duc et ses accompagnateurs, mené par un Vidocq aux aguets, avança vite. En effet le duc, bien qu'il avait du mal à garder le silence, se révélait être un bon marcheur. Valjean les précédait, décrivant de larges cercles autour du groupe à la recherche de soldats qui monteraient la garde.

Ils atteignirent la clôture sans être dérangés.

Le bagnard les attendait accroupi près du mur, l'oreille tendue. Dehors, le silence était absolu ; mais les moellons étaient épais.

" Il y a une porte dissimulée à quelques mètres sur la gauche, indiqua Jospin.

- Mais il n'y a aucun moyen de savoir ce qui nous attend de l'autre côté. J'ai besoin d'une casquette, chuchota Valjean.

- Je peux te proposer mon chapeau", lui répondit Vidocq.

Un signe d'assentiment, encore quelques chuchotements et Valjean se saisit de Jospin et de Berthoix, puisque Vidocq ne s'était pas tout à fait remis des blessures reçues la veille, pour les placer côte à côte au pied du mur puis leur montrer la façon d'entrecroiser leurs bras pour lui faire la courte échelle.

Cela amusa Vidocq qui n'en montra rien.

Bravo Le-Cric !

Valjean ne les ménagea pas : sachant qu'ils ne pourraient pas porter son poids, le bagnard posa un pied sur leurs avants-bras avec fermeté, s'impulsa puis s'accrocha au sommet du mur. Il se hissa à la force des bras et passa le bout du nez par-dessus le dernier moellon. Il ne voyait rien. Il fut donc forcé de s'asseoir à califourchon sur le sommet du mur, cacha ses cheveux blancs sous le chapeau trop large de Vidocq et, accroupi, entreprit de longer le mur de droite à gauche au pas de course.

" D'où tenez vous votre singe ?, demanda Louis-Philippe d'Orléans, s'adressant directement à Vidocq pour la première fois et lui montrant Valjean d'un haussement de menton.

- D'un couvent, Monseigneur.

- Un moine ! Remarquable ! L'on dit que la vie monastique préserve à la fois le corps et l'esprit, mais je ne pensais pas que cette maxime…"

Le Mec afficha un petit sourire en coin.

Ces derniers mois, il avait souvent pensé que Jean le Cric était une sorte de moine qui n'avait pas compris sa vocation à temps. Riche, il vivait avec modestie ; libre, il s'inclinait devant sa conscience avec plus de véhémence que devant ses pulsions ; entouré de femmes abordables dans son usine, il préférait jouer les imbéciles et regarder ailleurs.

Bien que, récemment, il ait commencé à soupçonner que cette circonstance n'était pas le résultat de sa pratique fervente de la chasteté, mais de raisons bien différentes...

Un geste impérieux de Valjean depuis le haut du mur raccourcit à la fois la phrase du prince et les réflexions de Vidocq.

Se sachant en sécurité, le groupe traversa la barrière et s'enfonça dans la forêt qui s'ouvrait devant eux.

Valjean, sans descendre de son mur, regarda devant lui et médita quelques instants.

Il avait compris que pour trouver un fiacre bien caché dans la végétation à la lumière de ce joli croissant de lune il leur faudrait beaucoup de chance. Ou, alors...

" Attendez !," s'écria le vieux forçat aussi fort qu'il l'osa.

Jospin se rapprocha de lui au trot.

" Son Altesse Royale s'impatiente, affirma le veneur.

- Ce cloisonnement... Referme-t-il toute la propriété ? Y a-t-il des portes, des barreaux ou d'autres barrages que nous pouvons forcer ?

- Bien sûr !

- Alors, suivez-moi en longeant la muraille."

Valjean pivota sur lui-même pour déterminer la direction dans laquelle Vidocq les avait fait sortir du fiacre à leur arrivée. Il ne connaissait guère le cocher, mais il savait que Fraco était avec lui.

Cette circonstance lui servait à exclure de nombreuses possibilités, la principale étant que le cocher ait franchi la barrière et soit entré dans la propriété du duc sans se faire incendier par l'inspecteur.

Autre possibilité qui pouvait être exclue, mais qui dépendait à la fois du bon sens et de l'opportunité, était qu'ils aient choisi une cachette loin de la ligne de démarcation entre les deux châteaux.

Valjean fit honneur à son surnom de singe, il marcha sur le mur, avec un équilibre certain de funambule. Il réussit même à marcher vite, aussi vite que le lui permettaient les branches qui poussaient au-dessus de la clôture et qui, par endroits, commençaient à compromettre la stabilité des moellons.

" Hé, qui va là ?, s'exclama le cocher, qui avait quitté son siège pour flatter l'encolure de ses bêtes.

- C'est moi…, répondit Valjean.

- Que fais-tu perché là-haut ? Tu te prends pour un griffon [chat] à présent ?," lança une autre voix dans la nuit.

Fraco.

Loué soit notre Seigneur.

Fraco était parvenu à atteindre le fiacre en sécurité et les attendait. Il avait passé la tête par la fenêtre ; une partie de ses cheveux grisonnants avait accroché le faible clair de lune qui illuminait son visage. Le galérien s'approcha du coche pour le seul plaisir de savoir si le léger accroc qu'il avait aperçu dans la voix de son amant était bien du désir... Soudain, il découvrit que le regard que Fraco posait sur lui était chargé d'un savant mélange de reproche et de taquinerie. C'était ainsi que le bagnard imaginait un époux affectueux qui gronderait son... Valjean secoua la tête pour faire passer la terrible envie de l'embrasser.

" On en reparlera, inspecteur. Maintenant, il faut se dépêcher. Vidocq et les autres seront là dans quelques minutes. Avez-vous vu des portes ou des portails dans les environs ?

- Il y en a un à une centaine de mètres... Là-bas..., répondit le cocher.

- Pouvez-vous faire sauter la serrure et préparer la voiture pour le départ ?, s'enquit le bagnard.

- Oh, là ! Pas si vite !, protesta Fraco.

- Il n'y a pas de quoi s'inquiéter, inspecteur. Le propriétaire des lieux arrive avec Vidocq... Mais il a oublié les clés."

Valjean y mettait les formes, mais son amant parvenait à discerner la pointe d'ironie sans difficulté.

" Dans ce cas... Je suis sûr que notre ami le cochemard [cocher] a des pinces monseigneur bien cachées dans sa boîte à outils," plaisanta Fraco alors que l'homme de la Sûreté s'éloignait.

A peine terminé ses mots, des bruits de pas se firent entendre, comme si une troupe froissait l'herbe en frappant du pied, Javert regarda Valjean avec stupeur :

" Comment tu as fait pour les amener ici sans qu'ils se fassent prendre ?"

Valjean descendit du mur avant que son compagnon n'ait la sotte idée de lui venir en aide.

" Nous avons eu de la chance, Fraco. De la chance et l'aide d'un veneur.

- D'un veneur ?, s'amusa Javert. Je dirai plutôt d'un braconnier."

Le policier ouvrit la portière et se laissa tomber sur le sol. Il ne se sentait pas stable sur ses pieds.

" Voire d'un forçat en cavale."

Javert sourit en regardant son compagnon. Valjean était magnifique ainsi au clair-de-lune.

" Et notre futur roi est là ?

- Il semblerait, oui. D'après ce que j'ai cru comprendre...

- Crois-tu que si je t'emmène dans les fourrés là-bas pour t'embrasser, ils le verront ? Sont-ils loin ?

- Fraco ! Le cocher est juste à côté ! Qu'est-ce qu'il te prend tout à coup ?," souffla Valjean après avoir regardé autour d'eux.

Javert eut un rire désespéré.

" L'opium de Vidocq. Je t'expliquerai Jean."

Les pas se rapprochèrent et bientôt un groupe de personnes apparurent. Devant menait Vidocq, la tête baissée et les pas prudents.

Les deux autres…

Javert haussa un sourcil interrogateur en voyant Vidocq, celui-ci ne répondit qu'en agissant de même.

" La Sûreté manque de place, asséna Javert. Ce n'est pas une malle-poste !

- Certains vont devoir voyager à dos de patache [cheval].

- Je passe Vidocq !, sourit Javert en indiquant son épaule. Je ne peux pas faire de dada en ce moment.

- Où est passé Jospin ?, demanda Valjean.

- Il ramène des pataches. Tu sais hautocher [monter à cheval] le Cric ?"

Valjean se gratta l'oreille... Chez lui, on appelait tout et n'importe quoi savoir monter à cheval. Il choisit de ne pas répondre.

" Et la route ? Ça ne sera pas facile de traverser Paris en fiacre. Il vaudrait mieux tenter notre chance à pied...

- Paris, c'est facile, bailla Javert. C'est tout droit.

- Facile ? Ce sera mauvais de tomber sur les Républicains ; mais si jamais on croise les troupes de ligne…, réfléchit Valjean à voix haute.

- Dites les gonzes, soupira le policier en se frottant les yeux. Vous prenez une décision pendant que je remonte dans la voiture."

Les deux hommes restés silencieux assistaient à l'entretien avec des visages montant des sentiments mitigés.

L'un était clairement fâché, l'autre plutôt amusé. Mais Javert aurait été bien incapable de reconnaître un roi qu'il n'avait encore jamais vu sur des pièces de monnaie...

Le policier, jugeant la discussion close, retourna dans la voiture.

Au mépris de l'étiquette, mais il en avait soupé de toute cette chienlit.

Vidocq l'aurait étranglé !

" Tu marches devant et tu nous préviens. Tu sais ce qu'il faut chercher ?," dit le Mec en s'adressant à Valjean.

Vidocq préféra ignorer ce rustre d'argousin et s'en tenir à préserver avec zèle la future tête couronnée qu'on lui avait confiée bien malgré lui.

Après tout, ce serait fâcheux de la voir rouler dans un panier...

" Du bruit… Et la couleur des drapeaux."

Soudain, Javert apparut à la portière de la voiture ; moqueur, il jeta à Vidocq :

" Et le jeu des cocardes ? Tu as de quoi équiper tout le monde ?

- Je n'ai pas apporté de cocardes, messieurs, mais j'ai des rubans… Des tas de rubans que ma chère épouse m'a fait promettre de nouer à mon chapeau."

L'homme aux lunettes plongea une main dans la poche arrière de sa redingote puis en sortit une poignée de rubans blancs, rouges et bleus qu'il tendit vers Vidocq. Ils auraient presque suffi à établir le fond de commerce d'une mercerie.

Javert leva la tête pour examiner l'homme qui venait de parler et déduisit qu'il s'agissait du roi. Il se fit plus doux et respectueux.

" Si Votre Seigneurie veut bien se donner la peine de monter en voiture, la Sûreté ne dispose pas de voiture élégante ni de chevaux de qualité, mais le cocher est de tout premier ordre."

Si Vidocq pouvait fusiller du regard, Javert serait mort sur le coup. Mais ce dernier souriait, simplement.

L'opium avait des effets délétères sur lui...et la présence de Vidocq était sans cesse une raison d'agacement.

" Hé bien, monsieur Vidocq, qu'attendons-nous pour partir ?," demanda doucement le duc d'Orléans.

Empêchant le chef de la Sûreté de répondre, Jospin réapparut, deux chevaux harnachés au bout de ses bras.

" J'attendais ça, on va pouvoir décarrer en vitesse."

Le colonel Berthoix se précipita sur l'un des chevaux. C'était un magnifique spécimen à la robe très sombre qui piaffait d'impatience. Valjean lui en fut reconnaissant... La jument qu'il lui avait laissée était belle, mais aussi docile, ce qui convenait parfaitement à ses aptitudes médiocres.

Javert regarda Valjean monter sur le cheval et se promit qu'au moindre signe de malaise, blessé ou non, il prendrait sa place sur le cheval.

Mais Valjean s'en sortit avec les honneurs et le forçat vint se placer à la hauteur du policier.

La portière fut ouverte pour laisser le passage au duc d'Orléans qui jeta un regard curieux et méprisant sur l'homme malpoli qu'il avait eu le malheur de rencontrer ce soir.

Peut-être ne remarqua-t-il qu'à cet instant qu'il était blessé, en tout cas, il ne releva pas et s'assit avec toute la majesté d'un noble de haute famille.

Vidocq suivit et la voiture s'en alla sur un trot léger.

" Alors la route pour Paris ?, demanda Javert.

- La vieille route de Neuilly, pour commencer. Il faudra être prudent car les troupes de Marmont ont reçu l'ordre de se regrouper au bois de Boulogne… Après on verra ce que nos éclaireurs...

- Comment cela on verra ?, s'enquit le duc d'Orléans, horrifié de découvrir qu'on n'avait pas prévu de route jusqu'au Palais Royal.

- Les barricades tombent et se relèvent cent mètres plus loin. Les troupes royales battent en retraite. Le mouvement est constant... Nous avons prévu plusieurs itinéraires, Monseigneur. Mais nous dépendons des éclaireurs pour connaître la route la plus praticable en ce moment, précisa Vidocq.

- Vos éclaireurs ? Sont-ils des gens de toute confiance ? "

Louis-Philippe était sceptique, cela se voyait sur son visage.

Il devait trouver que ses amis de Paris lui avaient envoyé une expédition de bohémiens et de voleurs.

Un mulâtre, un moine et un forçat repenti ! La belle équipée que voilà !

Les clôtures du parc restèrent enfin en arrière et avec elles, la menace imminente que représentait l'armée royale. Valjean se pencha pour regarder à l'intérieur du fiacre, bien qu'il ne put s'empêcher de trébucher sur le regard de Javert, il chercha un signe de tête de Vidocq.

Qui ne tarda pas à arriver.

Le bagnard talonna sa jument pour lui faire prendre de la vitesse ; sans brusquerie, mais résolument. A peine une minute plus tard, il avait réussi à la lancer au galop.

" Je ne connais pas trop le règlement de la Sûreté, vous êtes tous des anciens criminels, c'est cela ?, demanda le duc d'Orléans, voulant entretenir poliment la conversation.

- Pas tous Monseigneur !, répondit Vidocq, le plus respectueusement possible. Nous avons aussi des policiers.

- Il y a une différence ?, rétorqua candidement le duc.

- Tout de même, un peu, Monseigneur, sourit Vidocq.

- Je n'ai jamais connu de policiers honnêtes, alors. Mais je n'ai pas beaucoup l'expérience des hommes du métier. Mon cher père ne les portait pas dans son coeur. "

Javert ne disait rien mais ses yeux flamboyaient de colère.

Il préféra tourner son visage vers l'extérieur et la nuit, cherchant à voir ce qui ne pouvait être vu. Une statue de marbre.

Dieu merci ! L'opium n'avait plus d'effet visible sur son anatomie.

Berthoix éperonna son cheval et rattrapa Valjean en un clin d'œil. Suffisant, le colonel le toisa avec dédain.

" Est-ce que vous savez que vous n'avez pas de mule entre les jambes ?"

Valjean sourit.

Il savait qu'il devait redresser son dos et serrer les genoux; il savait que son appui sur les étriers n'était guère plus efficace que de laisser pendre ses pieds. Mais tout cela n'était que de la belle théorie.

L'expérience lui avait appris que les jeunes gens de son village tombaient rarement de selle même s'ils montaient tous avec le même manque d'élégance que lui. Bien entendu, ceux qui pouvaient monter le faisaient sur des chevaux de trait et ce n'était que pour les emmener boire…

Mais la jument était extraordinaire, à tel point qu'elle semblait anticiper ses demandes.

" Je vais regarder du côté de la barrière du Roule. Suivez le boulevard, qui est l'itinéraire prévu. Si vous ne trouvez pas d'obstacles, mettez votre cheval au trot et attendez que je vous rejoigne.

- Je vous vois bien aise de donner des ordres, dit ironiquement Berthoix.

- Que vous le croyiez ou pas, j'en ai l'habitude."

Le colonel eut envie de gifler cet insolent mais se retint.

Après tout, il avait besoin de toute l'aide nécessaire pour sauver son maître. Même de celle des hommes de basse extraction.

" Et votre Sûreté ? Vous avez beaucoup d'hommes à votre service ?, demanda le duc.

- Assez Monseigneur, répondit poliment Vidocq.

- Ils sont tous fidèles au roi ? "

Vidocq le vit avant même que Javert ne parle, il le vit et en fut déjà consterné, l'éclat espiègle des yeux de l'inspecteur annonçait la phrase qui allait briser l'ambiance neutre et provoquer un scandale.

Parfois, Vidocq ne comprenait pas Javert.

Le chef de la Sûreté eut envie de cacher ses yeux derrière ses mains...et de soupirer profondément.

" Combien de rois tu as connu Vidocq ? Depuis Louis XV ?

- Non, je suis né un an après sa mort, répondit Vidocq, sur un ton amusé malgré tout. Ne me vieillis pas tant que cela !

- J'ai cinq ans de moins que toi ?, reprit le policier, surpris.

- Tu ne les fais pas, Javert."

Le rire, profond, sincère, du Mec résonna dans la voiture et stupéfia le duc d'Orléans.

" J'ai connu quatre rois, bientôt cinq, compta Javert.

- Six !, opposa Vidocq.

- Tu comptes l'Empereur dans les rois ? Je ne pensais pas ainsi.

- Non, tu oublies Louis XVII.

- Le Dauphin n'a pas été sacré, rétorqua le duc d'Orléans. Techniquement il n'a jamais été roi."

On se tourna vers le duc et un sourire apparut sur les lèvres sèches du policier. Ainsi le duc avait du répondant.

" Donc seulement quatre rois et un empereur et bientôt un cinquième roi, votre Seigneurie, ajouta Javert en regardant attentivement le duc.

- Je ne suis pas porté sur le trône, savez-vous ?, expliqua le duc en souriant tristement. Mais ma femme et ma soeur me poussent à accepter. Et je suis de la dynastie royale !, ajouta Louis-Philippe, orgueilleusement.

- Bah !, fit Vidocq en se laissant tomber contre la paroi de la voiture. Le plus dur est de savoir écouter le peuple.

- C'est juste, acquiesça le duc.

- Le peuple ne réclame que la liberté et la parole, asséna Javert. Ce fut une faute que de la leur retirer."

Ces mots ne furent pas bien venus mais personne n'en montra rien.

" Monsieur le duc, permettez que je vous présente le fleuron de la Force, l'inspecteur Javert !, annonça Vidocq, désolé.

- Je pensais que c'était un mulâtre, rectifia froidement le duc.

- Touché !, fit Vidocq en riant. Tu ne peux pas le nier, Javert, avec ta longue chevelure dénouée et ton teint sombre, tu fais plus gitan qu'autre chose."

Le fait était que Javert ne se ressemblait pas vraiment ainsi, mais il eut la présence d'esprit de se taire. Malgré la colère grondant en lui. L'opium le rendait sauvage.

" On engage des gitans dans la police ?, s'enquit sèchement le duc, toujours vexé.

- On engage de tout dans la police. C'est un serviteur public de l'Etat.

- Dieu Vidocq ! Tu pourrais faire mieux ! Je suis un gitan et un inspecteur de Première Classe !, jeta Javert en souriant amèrement.

- Donc je vous présente l'inspecteur Javert du poste de Pontoise, ajouta Vidocq en retrouvant son ton habituel, suffisant et goguenard. Un gitan, un inspecteur de Première Classe et un mouchard de premier ordre.

- Vous êtes blessé ?, continua de s'informer poliment le futur roi.

- Oui, Votre Grâce. Un gaffe [un gendarme] a jugé bon de me larder avec sa flamberge."

Vidocq ferma les yeux un instant et regretta son mauvais tour. D'accord, il ne donnerait plus de pâte d'opium à l'inspecteur.

Mais il pensait vraiment que Javert allait pouvoir l'assumer sans en être affecté plus que cela. Ou juste un peu.

Parler argot devant sa Seigneurie ?! Si la Sûreté existait encore après cette journée, ce serait un miracle...ou alors c'était que le duc d'Orléans saurait comprendre la plaisanterie.

" Qui a quoi ?, s'enquit le duc, stupéfait.

- Un gendarme a blessé durement l'inspecteur avec son sabre, expliqua le chef de la Sûreté. L'inspecteur a pris de la drogue."

Vidocq espéra que cela suffirait à justifier auprès du duc la manière d'agir du policier.

Javert était quelqu'un de respectueux et de poli, il n'était pas lui-même dans la voiture. La fatigue, la douleur, la drogue...cela jouait sur son humeur.

Mais le duc était un militaire, les années avaient passé et l'image du jeune lieutenant-général chevauchant à la tête de ses troupes à la bataille de Valmy et de Jemmapes était passée.

Disparue derrière l'homme corpulent et orgueilleux qu'il était devenu aujourd'hui.

Mais il en restait quelque chose. Un respect pour les braves et les combattants. Et ces hommes étaient des braves et des combattants.

Ils étaient venus le sauver en pleine nuit, malgré le danger. Les entendre parler de façon si inappropriée devant lui amusa le duc et le ramena à sa jeunesse. Ces trois hommes avaient sensiblement le même âge et malgré des parcours totalement différents, ils avaient dû se retrouver sur les mêmes champs de bataille sans le savoir.

" Vous avez été blessé sur une barricade ?, demanda le duc en regardant pour la première fois directement Javert.

- Devant l'hôtel de ville, Monseigneur.

- Je ne comprends toujours pas ce que tu as été foutre devant l'hôtel de ville !, grogna Vidocq.

- Faire mon travail de mouchard, le Mec, il fallait des informations pour la Préfecture.

- Pour Chabouillet ? Un jour tu te feras tuer pour ces Jean-Foutre ! Et pour quoi ? Des nèfles ! Là tu revenais de quelle extravagance ?

- J'ai reconnu la caserne de la rue de Babylone."

Vidocq se tut, estomaqué avant de cracher :

" Mais à quelle fin bon Dieu ?

- Prévenir Mangin et Marmont de l'état des casernes."

Le Mec secoua la tête, atterré devant tant de bêtise et il demanda :

" Et comment elle va la caserne ?

- Très bien, merci."

Javert se mit à rire, à rire, avant que Vidocq ne l'imite. On les entendit depuis la route.

" Des nèfles !, reprit sèchement Vidocq. Je te croyais intelligent et tu risques ta vie pour de la merde !

- Mhmmm. Je ne suis pas d'accord le Mec. Je fais cela pour le roi."

Un silence suivit cette affirmation. Javert n'avait pas tort, il agissait toujours au nom du roi. C'était juste difficile de savoir exactement lequel.

" Vous avez participé aux batailles de la Grande Révolution ?, demanda le duc, bavard et curieux maintenant de connaître ces deux hommes qui avaient lutté pour lui assurer le trône, au mépris du danger et du dédain.

- Jemmapes et Valmy, annonça fièrement Vidocq. J'étais du 11e régiment de chasseurs à cheval.

- Vous étiez à Fleurus ?, reprit Louis-Philippe, intéressé.

- Non, se moqua Javert, il avait commencé sa carrière de voleur et d'escroc à Arras."

Cela refroidit le duc qui se positionna dans la voiture de manière à se reculer du contact des deux hommes.

Un policier et un voleur !

Lui était un duc, pair du royaume et futur roi de France !

" Et toi Javert !, s'enquit méchamment Vidocq. Tu étais où durant les batailles de la Grande Révolution ?

- Mhmmm. 1792… Je devais mendier dans les rues de Hyères avant d'entrer au bagne de Toulon comme garde-chiourme.

- Vous avez travaillé dans un bagne ?!, s'écria le duc, encore plus méprisant.

- Si fait, votre Seigneurie. J'ai travaillé au bagne de Toulon puis je suis entré dans la Force. Je n'ai pas participé à toutes vos glorieuses batailles révolutionnaires. Voyez-vous, je mourrai de faim."

Vidocq fut désolé de s'être laissé emporter par la colère, jamais Javert ne lui avait fait tant de confidences, il ne devait pas supporter l'opium.

Et si jamais le duc d'Orléans se plaignait de ses sauveurs auprès de ses puissants amis, Javert était bon pour se retrouver au chômage.

" Tu as fait du bon travail aujourd'hui, asséna Vidocq, se voulant protecteur et sûr de sa place. Si personne ne le voit, moi je le sais et si je suis encore le chef de la Sûreté demain, je veillerai à ce que personne ne l'oublie. Ni Chabouillet, ni le futur préfet de police.

- Un gitan entré dans la police. Un forçat devenu chef de la Sûreté. Je ne crois pas que cela soit possible ailleurs qu'en France, sourit Javert.

- Un duc émigré en Angleterre qui revient pour prendre le trône à l'occasion d'une révolte de son peuple. Non, vous avez raison inspecteur, cela n'est pas possible ailleurs qu'en France, concéda à dire le duc.

- Fasse le Ciel que nous restions le pays des exceptions alors !, jeta Vidocq.

- Paris est si loin ? Je suis fatigué, souffla Javert en fermant les yeux.

- Tu me feras le plaisir de rester au repos demain, ordonna Vidocq. Je vais donner ton signalement à tous mes agents sur le terrain avec l'ordre de t'arrêter et de t'amener rue Petite-Sainte-Anne.

- Je ne serai plus bon à rien, demain."

Javert se laissa porter par le roulis de la voiture.

L'effet agréable de l'opium disparaissait, il ne restait que la sensation de nausée et de malaise.

Le silence retomba dans la voiture.

Le duc d'Orléans avait enfin compris que ses sauveteurs n'étaient vraiment pas de son niveau social et que ce n'était que de simples soldats sortis du rang.

Magnanime et sans rancune, le futur roi se promit d'oublier cette conversation déplorable le lendemain.

Il avait été sauvé, que la vie suive son cours pour tout le monde sans que le roi ne s'y intéresse, Louis-Philippe d'Orléans allait avoir bien d'autres choses à gérer.

Bien plus importantes que de simples policiers...ou alors il laisserait ce soin à son futur préfet de police...

Enfin Paris apparut !

Des maisons, des faubourgs et des soldats.

Il y avait du mouvement du côté de la barrière. Une rangée de soldats traînait les pieds et tirait la langue cherchant à atteindre le gros de la troupe.

Les hommes jetèrent un regard terne sur le vieux paysan sorti tout droit de son lopin de terre à la Plaine Monceaux, et lorsqu'ils le virent faire demi-tour avec plus de maladresse que de célérité sur sa jolie jument qui ne méritait pas ce genre de cavalier, cessèrent de s'intéresser à lui.

Valjean pressa sa monture dès qu'il se sut hors de vue. Il ne permit pas à l'animal de ralentir jusqu'à atteindre le fiacre.

" Les troupes continuent de battre en retraite du côté de la barrière. Le faubourg de Roule est la meilleure option.

- Comme prévu. S'ils s'éloignent autant du centre-ville, c'est qu'il y a encore du grabuge du côté de la rue Saint-Honoré, rétorqua Vidocq.

- Rue Montaigne, alors ? Après l'Allée des Veuves il faudra abandonner les chevaux. Le fiacre attire déjà trop l'attention.

- Il est hors de question laisser Honey à son sort en pleine révolution !," s'indigna le duc d'Orléans.

Honey ? Oui, sans doute la jument méritait-elle ce nom : elle était douce et intelligente et ces quelques heures passées à la chevaucher avaient suffi à Valjean pour comprendre l'affection que le futur roi lui portait.

D'une certaine façon, cet attachement modifiait la perception que le bagnard avait de Louis-Philippe, qu'il croyait jusqu'alors courtois mais aussi terriblement froid.

A Faverolles, son père avait parlé des nobles comme d'un fléau que tout homme du commun était contraint de subir. Une partie de Jeannot Valjean avait compris sa colère et s'en souvenait encore.

Mais un homme capable de se soucier du bien-être de ses animaux semblait avoir peu de rapport avec les seigneurs dont son père parlait à l'époque. Il fallait l'espérer...

" Je peux chercher une remise, Monseigneur... Mais il serait surprenant d'en trouver une d'ouverte, dit Valjean.

- L'Hôtel des Postes Royales ?, suggéra le colonel Berthoix, qui avait ignoré les ordres de Valjean et était retourné au fiacre.

- Rue Jean-Jacques Rousseau ? Au cœur de la ville ! Impossible, il faudrait contourner trop de barricades, asséna Vidocq.

- Rue Saint-Florentin ? Je peux demander l'hospitalité d'une de mes connaissances," intervint alors le duc.

Valjean attendit une admonestation venant de Javert, mais le policier, vaincu par la fatigue, dormait dans son coin, le chapeau rabattu sur ses yeux.

Valjean acquiesça à la proposition du duc. Cette solution imposerait un détour minuscule à la société ; il faudrait à présent avoir la chance de leur côté une fois de plus et ne pas trouver de barrages en cours de route.

Le bagnard poussa Honey à atteindre le trot sans se soucier de ce que ferait Berthoix : le colonel avait beau être fidèle et dévoué à son maître ; cela ne le rendait pas pour autant fiable vis-à-vis du commun des mortels.

Le Paris parcouru par le groupe s'était assoupi au son des troupes qui battaient en retraite. Epuisée, assoiffée, souffrante, la capitale marquait une pause pour lécher ses blessures.

Il y avait des hommes, quelques femmes aussi, qui partageaient des pichets de vin et la vacarme nocturne avec l'insouciance de ceux qui ont vu la mort de près et savent que le matin apporterait son lot de désolation ou d'espoir. Il y avait des combattants endormis adossés aux murs ; il y avait des galopins faisant le guet.

Parfois, il y avait du silence.

Valjean se déplaçait vite, frayant le chemin au groupe. De moins en moins de têtes se dressaient pour le voir passer ; bien que Honey éveillait l'intérêt de quelques-uns, l'absence d'uniforme et le sang qui souillait les vêtements du forçat semblaient le rendre digne de leur respect.

Mais la situation changeait à l'approche du centre ville ; là, Paris se préparait à une nouvelle bataille.

Les barrières étaient réparées, les rues qui avaient été conquises après le retrait des troupes royales étaient bouclées. Ce Paris, sous les yeux du vieux forçat, finissait de se transformer en une immense toile d'araignée prête à attraper quiconque oserait s'en approcher.

Parmi le chaos, seules les extraordinaires suspensions à l'anglaise du fiacre de la Sûreté permettaient au véhicule de continuer à avancer dans les rues dépourvues de pavés et jonchées de trous.

Berthoix avait finalement décidé de se rendre utile. Lorsqu'ils atteignirent tous deux la rue Saint Florentin, le colonel rebroussa chemin pour rassurer ceux qui voyageaient derrière.

Valjean trouva un anneau devant le numéro 14 et attacha Honey le temps de jeter un coup d'œil aux alentours.

La barricade au fond de la rue était tombée, mais à quelques mètres de l'entrée en direction de la rue de Rivoli, il y avait une barrière. Cependant, il était physiquement possible que le fiacre puisse la traverser.

La monstrueuse construction qui se dressait à quelques centaines de mètres de là, au beau milieu de la rue de Rivoli, était toute autre chose.

La barricade occupait la chaussée d'un bout à l'autre et s'élevait bien au-dessus de toutes celles que Valjean avait vues auparavant. Un drapeau tricolore flottait au sommet.

" On ne pourra pas traverser ça sans se faire bayafer [fusiller]", souffla Vidocq tout près de lui.

Le fiacre était arrivé en silence et tous ses occupants à l'exception de Fraco étaient descendus. Berthoix et le duc s'étaient dirigés vers le numéro douze de la rue Saint-Florentin et tiraient le cordon à ce moment précis. Le valet qui les reçut semblait bouleversé et prêt à les renvoyer sans plus de cérémonie.

Une voix grave en provenance de la demeure poussa le serviteur à ouvrir la porte en grand et à s'incliner profondément. Dès que Louis-Philippe et son aide de camp entrèrent, un vieil homme laissa paraître à travers la porte le bout des deux bâtons qui lui servaient d'appui, puis sa tête à la magnifique crinière blanche et son torse large .

Il jeta un regard inquisiteur sur le fiacre et les deux hommes qui étaient en conversation non loin de là puis, sans en sembler surpris, retourna à l'intérieur.

" Tu sais qui est ce gonze ? murmura Vidocq.

- Je n'en ai pas la moindre idée.

- Le prince de Talleyrand. Le diable boiteux.

- Ah !"

Même Jean Valjean connaissait ce nom. Il avait eu autrefois entre les mains un livre qui mentionnait ses faits et gestes au service de nombreux gouvernements ; mais ce que le bagnard avait gardé en souvenir, ce furent les loyautés auxquelles le prince avait tourné le dos sans le moindre remords.

Le livre était malheureusement resté à Montreuil...

" Ce n'est pas un nigaud, notre Égalité-fils. Il vient chercher les bénédictions du corps diplomatique, poursuivit le Mec.

- Vraiment ?

- Talleyrand est le seul à pouvoir connaître si les puissances européennes se jetteront à la gorge du duc ou si, par contre, elles regarderont ailleurs pendant qu'il usurpera le trône.

- Ah !"

Vidocq laissa échapper l'un de ses rires. Seulement, cette fois-ci, il n'était pas si bruyant. Le Mec porta deux doigts à sa tempe, peut-être pour éloigner le mal de tête qui n'avait pas dû le quitter depuis la veille.

" Tu ne comprends rien à la politique, hein, le Cric.

- Pas vraiment, non...

- Il y a un côté positif à cela, affirma le Mec en lui assénant une grosse tape dans le dos. Tu garderas ta tête."

Louis-Philippe ne fut pas long chez Talleyrand ; il retourna suivi d'un servant qui prit en charge ses chevaux et arborant un petite sourire qui s'insinua quelques secondes sur ses lèvres mais qui fut rapidement refoulé. Le corps diplomatique venait de confirmer que la Sainte-Alliance lui donnait sa bénédiction. Ou ce qui la remplaçait dans les milieux politiques.

Le sauf-conduit que le Mec avait de Laffite leur suffit pour franchir la première barrière.

C'était la Garde Nationale qui supervisait les allées et venues constantes qui fournissaient en hommes et en denrées les monstrueuses barricades des rues de Castiglione et de Rivoli.

Ces braves bourgeois étaient au moins aussi préoccupés par la stabilité du pays que par la survie de leurs commerces.

Pas étonnant que le nom du riche banquier ait fait son effet parmi eux.

Le cocher de la Sûreté reprit la route ; malgré son savoir-faire, il fut contraint d'arrêter le fiacre dès qu'ils eurent dépassé l'embouchure de la rue Castiglione. A une distance qui n'était pas suffisante pour les mettre hors de portée des fusils.

Ils étaient piégés.

Valjean, qui marchait quelques pas au-devant du coche en compagnie de Berthoix, retourna à la voiture puis passa la tête par la petite fenêtre.

" Ça a l'air de quoi ?, demanda le Mec.

- Cela se présente mal. On nous a mis en joue.

- Y a-t-il des gardes nationaux dans les rangs ?, demanda Javert, en daignant enfin ouvrir un oeil.

- Pas que je puisse voir. Il y a quelques uniformes de la ligne... des déserteurs, j'imagine. Mais la plupart sont des jeunes gens en bras de chemise.

- Eh bien, voyons si je peux faire quelque chose," claqua le mouchard alors qu'il commençait la tâche douloureuse et épuisante de quitter le fiacre.

Et l'inspecteur descendit en pleine rue alors que les fusils étaient pointés sur la voiture.

Sans s'inquiéter outre mesure, ou du moins sans le montrer, Javert s'approcha des barricades et s'écria d'une voix forte, en plaçant ses deux mains en porte-voix :

" Quelles nouvelles de Danton ? Je croyais qu'il avait donné l'ordre de prendre le Bois de Boulogne ! Qu'est-ce que vous foutez encore là ?"

Discussion, atermoiement, on baissa quelques fusils tandis que d'autres restaient campés sur leur position.

La scène était irréelle, éclairée par des lampes sourdes et des feux de bois.

" On garde les entrées de Paris !, cria une voix dans la nuit.

- Quelle en est l'intérêt ?, se moqua Javert. Marmont est au Bois et le roi à Saint-Cloud !

- Qui t'es le gonze pour te permettre de gueuler si fort ?

- Un ami de Blanqui, " lâcha le mouchard.

Et l'inspecteur pria pour que le miracle continue...

Le silence retomba sur la rue.

Nonchalamment, Javert revint vers la voiture.

Ne pas montrer la peur, ne pas prendre les choses trop au sérieux, être sûr de sa place et c'était ainsi qu'on survivait.

" Ils ont mordu ?, demanda Vidocq, calmement et posément.

- Ils palabrent.

- Vous êtes sûr de vous, inspecteur ?, demanda tout aussi posément le duc.

- Non, sourit Javert, mais on peut toujours espérer. Et...

- L'homme ! On veut vous voir ici !, cria une voix dans la barricade.

- Et l'espoir fait vivre," conclut Javert en secouant la tête.

Jean Valjean n'était pas de cet avis. Il se mordait la langue à l'abri des regards indiscrets des occupants du fiacre pour pas entamer une discussion qu'il ne pouvait point remporter.

Le bagnard ne s'était que rarement senti aussi impuissant dans sa vie.

Faire demi-tour serait si facile !

Que pouvait-il dire à ce fou que Dieu lui avait donné pour compagnon afin qu'il reprenne ses esprits ? Le voyant marcher vers la rangée de fusils pointés vers eux, il sut que rien de ce qu'il pourrait dire ou faire ne changerait la détermination de son amant. Il se tut.

Javert revint vers la barricade et, malgré la douleur, sachant que cela en imposait, il croisa les bras sur son torse.

" Et alors ? Vous voulez voir ma gueule ou me fusiller dans la lumière ?

- Vous voir, s'amusa une autre voix.

- Bien."

Javert pensait avoir reconnu la voix et lorsqu'il vit le visage fatigué mais rayonnant de joie de son ami, cela l'attrista.

Auguste Blanqui, le républicain et le révolté l'accueillait avec bonheur.

Une accolade et des mains serrées avec force.

" Je vous ai quitté garde national, je vous retrouve sur la route de Neuilly. Que diable faites-vous là ?"

Blanqui, lentement, en devisant gaiement, s'approchait de la voiture de la Sûreté, heureux et ravi d'avoir retrouvé son ami l'Espagnol.

Javert ne souriait plus, il suivait l'insurgé et demanda abruptement :

" Et vous ? Que faites-vous dans cette rue ? Ce n'est pas la route de Saint-Cloud.

- Non, expliqua sans se troubler Blanqui, mais c'est la route de Neuilly. Il faut empêcher Charles X de venir à Paris, certes, mais il faut aussi empêcher le duc d'Orléans de venir également. Ces nobliaux vont se déchirer pour le trône, il faut en protéger Paris."

Javert ne disait rien.

Il regardait et écoutait Blanqui, tout comme les occupants de la voiture le faisaient certainement.

" Ils vont nous jouer, vous allez voir Jiménez ! Ils vont empêcher la République de naître et nous coller un nouveau roi. Qui d'autre que le duc d'Orléans ? Alors je suis venu avec quelques hommes empêcher ce crime !

Blanqui n'était pas un imbécile, il luttait pour la révolution et pour la république. C'était un coeur brave et honnête, un pur !

Et alors Blanqui ouvrit la portière avec un large sourire, s'attendant à voir des femmes, des insurgés, des amis...puis le perdant aussitôt en reconnaissant les occupants… Il vit le duc d'Orléans et le reconnut aussitôt.

Il referma la portière lentement et se tourna vers Jiménez, sans sourire mais stupéfait.

Javert respira profondément et lâcha la vérité :

" Je suis l'inspecteur Javert, je travaille pour le Premier Bureau de la Préfecture de Police. Je travaille pour le roi, toujours.

- Et le duc ?, souffla Blanqui.

- C'est le futur roi.

- Pas de république en Espagne !? Vous êtes un bon acteur !

- Non, je suis devenu votre ami. Je n'ai jamais menti sur mon amitié.

- Menteur ! Quelle valeur accorder à la parole d'un mouchard ?, cracha Blanqui. Nous avons de la poudre et des murs, je devrai tous vous faire fusiller.

- Oui. Et devenir un assassin ? Oui, vous pourriez, Blanqui."

Javert pensait avoir compris Blanqui, un combattant, un républicain, un homme de lutte mais aussi un homme d'honneur.

" Si vous pensez oeuvrer pour la révolution, murmura Javert, passez-moi par les armes, mais laissez passer la voiture.

- Le futur roi de France !"

Blanqui respira et écouta la nuit…

Enfin, il se tourna vers Javert et lui tendit la main :

" Vous pouvez continuer le chemin. Je vais vous fournir un sauf-conduit. Mais je vous rappelle une chose, monsieur.

- Oui ?

- Francisco Jiménez est mort en Espagne cet été. Je n'aurai aucun scrupule à faire fusiller l'inspecteur Javert à notre prochaine rencontre.

- Très bien, nous ne nous rencontrerons plus dans ce cas.

- Excellente idée, monsieur.

- Une dernière chose Blanqui. J'ai fourni des dossiers sur vous à mes supérieurs, ils connaissent votre nom et votre adresse. Il ne leur faudra pas longtemps pour procéder à votre arrestation.

- Et alors ? Je lutte pour la république, quel qu'en soit le prix. Tout comme vous, monsieur, sauf que vous avez choisi le mauvais camp.

- Lequel ? Celui du roi ?

- Celui des ennemis du peuple. Adieu monsieur !

- Adieu !"

Et Javert remonta en voiture tandis que Blanqui levait la main pour permettre au véhicule de passer.

Une dernière fois, Javert fixa le visage de Blanqui tandis que l'insurgé lui tendait un papier soigneusement plié.

" Bonne route, lança le jeune républicain.

- Bonne chance, jeta Javert.

- Cela m'étonnerait, maintenant. Mais on se battra jusqu'à la mort pour faire vivre la République."

Un dernier salut et la voiture reprit sa route…

Auguste Blanqui sera arrêté en janvier 1831, il passera trois mois en prison, à la Force. Ce fut le premier de ses nombreux séjours en prison. Il sera même condamné à mort en 1840 pour voir sa peine commuée en détention perpétuelle.

Blanqui, l'Enfermé, passera 35 ans de sa vie en prison pour ses luttes révolutionnaires et ses visées républicaines.

Un homme pur et un républicain dans l'âme !

Il fut impossible de franchir la barricade avec la voiture, mais le sauf-conduit de Blanqui permit aux fuyards de faire un détour par la rue Dauphin. Le Palais-Royal faisait l'angle ou presque... Arrivés rue Saint-Nicaise, le colonel Berthoix se sépara du groupe pour reconnaître le terrain coude à coude avec Valjean et retourna satisfait.

" Monseigneur, la voie est libre, déclara Berthoix, en ouvrant la porte du fiacre arrêté à présent.

- Bien, il était grand temps", dit le Duc.

Louis-Philippe d'Orléans lissa cérémonieusement sa veste et, avec du flegme presque offensif, se coiffa de son vieux chapeau de rentier.

L'étiquette était à nouveau de mise.

Et l'étiquette autour du prince de sang était implacable, comme le méritait sa lignée, aussi libérale soit-elle.

Il daigna à peine jeter un regard sur les hommes qui avaient mis leur vie en danger pour lui. Après tout, ils n'avaient fait que leur devoir de sujets loyaux... Tout comme lui était sur le point de faire le sien en tant que monarque.

" Berthoix, prenez note du nom de ces messieurs. Vous veillerez personnellement à ce qu'ils reçoivent en temps voulu une récompense digne de leurs efforts.

- Oui, Monseigneur."

Le genou du prince craqua comme l'aurait fait celui de n'importe quel plébéien lorsqu'il étendit une jambe à la recherche du marchepied. Une fois dans la rue, Louis-Philippe d'Orléans se cacha dans l'ombre et disparut comme l'aurait fait le meilleur des tire-laines.

Berthoix, agacé, sortit de sa poche un petit carnet et un crayon à mine de plomb. Il connaissait le nom de Vidocq ; le cocher lui donna le sien et aussi celui d'un certain Javert, inspecteur de police. Seul le moine restait.

" C'est qui le moine ?

- Lui, c'est frère Jean du Secours du Pré [bagne]," avait répondu Vidocq en sortant la tête par la fenêtre.

Il se retourna pour regarder Valjean juste au moment où le bagnard roulait des yeux à son attention.

" Mais il sera forcé de refuser tout honneur que Monseigneur daignera de lui accorder. Le vœu d'humilité l'oblige !" conclut Vidocq.

Si le colonel fut étonné d'entendre quelques bouffées de rire mal déguisées à l'intérieur du fiacre, il n'en dit rien. Il s'en tint à s'écarter de leur chemin dès que le cocher fit claquer son fouet au-dessus de la tête des chevaux.

" Qu'est-ce que cette histoire de moine ?, demanda Valjean, surpris par le rire que partageaient Vidocq, et dans une moindre mesure, aussi Javert.

- Son Altesse Royale t'a d'abord pris pour un singe et j'ai dû donc le convaincre que tu étais un moine. Je pense que voyager en compagnie d'un gitan et d'un ancien forçat lui suffisait ; il n'aurait pas pu échapper à l'apoplexie s'il avait su que son guide était un bagnard en cavale.

- Ah !", répondit Valjean, en haussant les épaules avec le même flegme que le Duc avait montré auparavant.

Le fiacre parvint à longer le reste de la rue de Rivoli sans rencontrer de difficultés autres que l'absence de pavage. Loin des barricades, mais aussi autour d'elles, les combattants cherchaient quelque repos, souvent en vain.

" Où va-t-on comme ça ?, demanda Javert au bout d'un moment.

- De retour à l'usine, naturellement, répondit Vidocq, bon enfant.

- Ce n'est pas sage, Vidocq. Le fiacre peut se renverser à tout instant et il y a des barricades à chaque coin de rue. Nous devrions tenter l'aventure à pied, si l'inspecteur s'en sent la force, dit Valjean.

- L'inspecteur ne se la sent pas, Monsieur le Maire !, rétorqua un Javert irrité.

- Bah ! Que peut-on craindre ? Nous avons le meilleur conducteur de Paris, un gars qui voit la nuit comme les chats. Nous avons le sauf-conduit de Laffite pour les barricades des fidèles à Orléans ; nous avons celui de Blanqui pour les républicains. Et si l'armée nous arrête, il suffira de leur montrer ma carte de la Sûreté.

- Reste encore le manque de pavés.

- Nous allons faire un détour par les quais ; nous pouvons toujours rouler près de la rive. De toute façon, c'est presque sur mon chemin.

- Tu rentres à Saint-Mandé ?," lança Javert, sortant de sa somnolence un instant.

Vidocq marqua une pause trop longue pour être une contemplation anodine de la rue et de ses occupants assoupis.

" Oui, je rentre chez moi. Fleuride-Albertine doit être folle d'inquiétude. D'ailleurs... je suppose que mon renvoi de la Sûreté est imminent, tout comme celui du Préfet. Pour tout vous dire, je ne sais pas si je veux continuer dans ma charge…"

Javert en fut abasourdi, il se pencha vers Vidocq et posa sa main sur la sienne, cherchant les yeux perçants du Mec.

" S'ils te renvoient, c'est qu'ils sont plus cons que je le croyais ! Je suis navré de l'avouer mais tu es le meilleur chef que j'ai connu."

Un sourire incertain et Vidocq murmura :

" Vraiment ?

- Tu n'es pas toujours honnête et tu es un salopard parfois, mais tu es efficace et loyal. Si le duc d'Orléans n'est pas un imbécile, il va tout faire pour te garder à ton poste. Ainsi que Chabouillet et le vieil Henri.

- Merci Javert.

- C'est l'opium, rassure-toi ! Demain, je te cracherai des insanités, comme toujours.

- Oui, j'y compte bien."

Et le rire, habituel, profond, puissant, du redoutable chef de la Sûreté retentit dans la voiture.

Rue de Sully, on descendit et on se salua.

Et la voiture repartit, sans pitié pour les chevaux.

Une main se posa sur l'épaule de Javert.

" Allons nous coucher, nous ne sommes plus bons à rien.

- Je suis d'accord. Ce soir, nous avons mérité une bonne nuit de sommeil."

Légèrement, discrètement, rapidement, leurs mains se touchèrent et se serrèrent, puis les deux hommes frappèrent à la porte de l'usine.

On leur ouvrit avec précaution avec le fameux "Qui va là ?," de Lambry.

" C'est nous, répondit Valjean en souriant.

- Et nous ne connaissons toujours pas le mot de passe, ajouta Javert.

- Merde ! Vous voilà enfin ! En bonne santé ?

- Presque, admit Valjean. Fraco est toujours aussi blessé.

- Merde ! Entrez que je vois cela.

- Demain, Lambry. Ce soir, je veux dormir."

Le hussard grommela quelques mots bien sentis sur la gangrène mais il laissa faire les deux hommes à leur guise.

De toute façon, Javert et Valjean se couchèrent en ayant juste retiré leurs chaussures et s'endormirent aussitôt d'un sommeil sans rêve.

Ils étaient trop vieux pour ces bêtises.

Au château de Saint-Cloud, le roi Charles X mesurait-il la gravité de la situation ?

Nul n'en était moins sûr !

La journée du 28 juillet fut assez fébrile du côté du roi. Charles X reçut des émissaires de la part de Polignac, il lut des courriers du maréchal Marmont, il fut en pourparlers avec quelques parlementaires ultraroyalistes.

Bref, le roi se préoccupait de Paris.

Mais Charles X était-il conscient de ce qui se passait ?

Impossible de le savoir !

En fin d'après-midi, le maréchal Marmont comprit que la situation était perdue. Il avait échoué dans la défense de Paris. Le maréchal, désespéré d'avoir failli, adressa un dernier courrier à son roi pour lui demander l'autorisation d'évacuer Paris et ses édifices publics.

La retraite !

Pour regrouper les troupes dans les faubourgs de la capitale et attendre les renforts demandés depuis la veille.

Le maréchal Marmont, avec la superbe d'un général d'Empire, parlait de reprendre la ville de force avec de l'artillerie et de mettre à bas tous ces révolutionnaires.

Marmont demandait du temps !

Le maréchal voulait que le roi négocie avec les insurgés afin de faire cesser les combats et de permettre à son armée de se reprendre.

Marmont avait de l'expérience, il savait qu'il pouvait faire face et sauver la situation.

Si on lui en laissait le temps !

Le roi refusa tout net !

Certainement, le roi Charles X, toujours perdu dans les souvenirs de la Grande Révolution, se rappela son frère Louis XVI qui avait cédé aux Etats-Généraux. Cette infâme petite bande de députés réfractaires réunis dans la Salle du Jeu de Paume pour prêter ce serment inique du 20 juin 1789 : 300 députés avaient défié l'autorité du roi et le roi avait cédé.

Cela avait coûté à Louis XVI son trône, sa liberté, sa tête.

Charles X refusa de commettre la même erreur que son frère Louis XVI, il refusa de céder et enjoignit à son armée de tenir bon et de continuer à se battre le lendemain !

Marmont se sentit trahi à son tour et en fut désespéré.

Par manque d'effectifs, à cause d'une mauvaise coordination et d'un manque cruel d'approvisionnement des troupes, l'armée avait perdu la guerre.

Les combats firent 800 morts et 4500 blessés du côté des insurgés, 200 morts et 800 blessés du côté de l'armée.

On ne savait pas du côté des civils.

Ces morts-là ne méritaient pas d'être recensés.

CHAPITRE XIII

LE TRIOMPHE DU PEUPLE

Paris se réveillait aux mains des insurgés, dans l'odeur persistante de la poudre et dans les flaques de sang séché sur les pavés.

Paris se réveillait hébété par ces deux jours de révolution.

Paris se réveillait ce jeudi 29 juillet 1830 prêt à se battre pour sa liberté.

La Liberté ou la Mort !

Paris était prêt à mourir pour la Liberté !

Pour montrer sa détermination et sa fureur de vivre, Paris avait pavoisé ses maisons de tricolore.

Et de nouvelles barricades étaient apparues dans la nuit.

Rue de Sully, tout le monde dormait.

Les vieux comme les jeunes. Les blessés comme les indemnes. Seul Lambry veillait, le vieux hussard restait sur la brèche.

Le souvenir de mille veilles dans les sables du désert d'Egypte ou les plaines boueuses d'Allemagne lui revenait en mémoire.

Il veillait dans la pénombre d'une usine perdue à Paris, fumant son tabac avec soin et évitant le moindre bruit.

" Comment vas-tu citoyen grognard ?," demanda une voix encore ensommeillée.

Lambry sourit, ce Mavot était un drôle d'homme mais il avait assez prouvé sa valeur pour qu'on oublie son manque de savoir-vivre.

" Fatigué, citoyen parfumeur. Viens-tu me relever ? "

Lambry fit exprès de tutoyer le jeune ouvrier mais celui-ci ne le releva pas. Il ne devait pas y attacher d'importance.

" Oui.

- Que font-ils tous ?

- Ils dorment.

- Je vais faire de même. Mais je ne serai pas contre de manger un morceau.

- Il n'y a pas de pain.

- Il faudra envoyer quelqu'un au ravitaillement, asséna Lambry en baillant.

- J'irai. "

Lambry attendit une suite à cette réponse mais elle ne vint jamais. Mavot s'assit près de la porte et prit la pause.

Le hussard secoua la tête, amusé, et marcha en s'étirant, épuisé jusque dans le plus profond de ses os.

En effet, le personnel de l'usine d'huile et de parfum Durand et Cie dormait à poings fermés.

Les enfants étaient roulés en boule, un tas de bras et de jambes enchevêtrés dans les malles remplies de foin.

Les femmes étaient ensemble et dormaient, joliment serrées les unes contre les autres.

Toussaint dormait seule, dans un coin, c'était plus un membre de ce personnel hétéroclite de l'usine qu'une servante. Une brave femme !

Marie avait Soazig tout contre elle, une mère tenant sa fille. Léonie, gênée par son ventre douloureux, dormait contre son Dédé.

Et l'adolescent, tout homme qu'il voulait être, était serré près de sa mère.

Lambry était ému. Le vieux soldat contemplait ce qui avait changé si radicalement sa vie en quelques mois.

Oui, il lui proposerait le mariage.

Dès la fin de ce jour, ils seraient fiancés.

Et tant pis pour cet homme disparu on ne sait où, mort certainement. En tout cas, un beau salopard pour avoir abandonné une femme aussi exceptionnelle que Léonie et ses propres enfants.

La jolie rousse, Lucie, dormait sagement seule. Près d'elle, épuisée par l'inquiétude et le lit improvisé, madame Durand, mère, se reposait enfin vaincue par l'insomnie.

On avait séparé les femmes des hommes et c'était une bonne chose !

Lucie était une très belle femme, Lambry en convenait. Jolies formes, jolis cheveux, joli caractère.

Lambry se mit à rire silencieusement.

Lucie la Rousse en aurait retourné une à n'importe quel godelureau de la Grande Armée qui aurait osé lui mettre la main aux fesses !

Même à un maréchal !

Mais elle n'attirait pas Lambry. Le hussard préférait les femmes bien en chair, les cantinières avec de la gueule et des seins.

Léonie aurait eu un franc succès dans la troupe. Une brave cantinière qui aurait mené son régiment à la baguette.

Il fallait dormir, songea en souriant le soldat, il avait des idées inappropriées…

Continuant à marcher discrètement, en soldat habitué à la prudence, le vieux hussard passa devant les hommes endormis.

Les blessés étaient couchés contre le mur, on avait rassemblé tout le linge qu'on avait pu pour éviter le froid. Mais les nuits de juillet étaient chaudes et énervantes.

Les hommes avaient conservé leurs chemises, négligeant les vestes et retirant leur cravate, sauf M. Fauchelevent, encore boutonné jusqu'en haut.

Lambry n'était pas un imbécile, il commençait à se poser des questions sur le co-directeur, M. Fauchelevent.

La présence de Vidocq, le chef de la Sûreté, la surveillance sans faille qu'exerçait le policier Javert sur le directeur de l'usine, la prudence extrême que mettait le vieil homme à se déplacer dans les rues.

Discret au point d'en devenir suspect.

Lambry ne préféra pas continuer à se poser de questions mais il entrevoyait des possibilités…

Horace Durand, le jeune sergent, dormait du sommeil du juste, correctement bandé, il était en convalescence. Il n'y avait pas à s'inquiéter pour lui. Sa si jolie femme allait se charger de lui comme une poule veille sur ses poussins.

Il avait de la chance, songeait Lambry en se couchant sur les ballots de foin.

Près de lui, immobile, d'une immobilité de mort, M. Fauchelevent dormait. Roulé sur le côté, il ne bougeait pas. Il était épuisé.

Il était vieux, le père Fauchelevent. Ses yeux étaient fermés et ses cheveux blancs tombaient sur ses épaules.

Mais, à part l'épuisement total, il était indemne.

Un homme dur à la tâche, Fauchelevent.

Et près de Fauchelevent, endormi tout aussi profondément, encore sous le coup de la drogue et de la douleur, il y avait l'inspecteur Javert. On avait retiré la chemise déchiré, on avait examiné les blessures et refait les bandages, à grands renforts d'eau propre afin d'éviter l'infection.

Il allait survivre aussi, si la gangrène ne s'installait pas. Les yeux fermés, le corps détendu, la peau sombre par son ascendance, les cheveux lâchés... , il ne semblait plus si imposant. Javert était juste un homme courageux et imprudent.

L'homme avait prouvé sa valeur, depuis que durait cette révolution, mais Lambry ne fut impressionné que par une seule chose.

Une seule !

Que l'homme ait fait tout cela afin d'obéir à ses supérieurs !

Peut-être que personne ne comprenait vraiment cette détermination à obéir, malgré le danger, on devait le moquer ou le trouver stupide, mais le soldat comprenait lui.

Lambry était un soldat, la consigne était quelque chose d'important à ses yeux. On devait obéir à la consigne, sinon on n'était pas digne d'être soldat.

Jamais Lambry n'avait désobéi aux ordres. Même les plus détestables. Peut-être y avait-il plus de courage dans la mutinerie en réalité ?

Lambry secoua la tête, il devait dormir !

Un dernier coup d'oeil sur le mouchard et il s'étendit pour se reposer.

Devant la porte, immobile et patient, Mavot veillait...

Les heures passèrent, enfin les femmes se réveillèrent. Marie la première se dégagea de l'étreinte de sa fille.

La femme, bonne mère, malheureuse épouse, se leva et secoua ses jupons. Aujourd'hui, elle voulait trouver de l'eau et la faire chauffer. Il fallait laver les enfants et se charger du linge.

Nul ne savait combien de temps allait durer encore cet enfermement, il fallait prendre soin des petits et changer de linge de corps.

Heureusement, c'était l'été, les petits allaient pouvoir se promener tout nus en attendant leurs vêtements.

Des rires et des jeux en perspective !

Cela allait améliorer l'humeur de tout le monde, ces jours avaient été durs. Beaucoup d'inquiétude et de tristesse.

Marie s'approcha de Mavot, surprise de le voir de surveillance. Mais elle aperçut Lambry parmi les dormeurs et comprit que le vieux soldat avait enfin accepté de dormir.

Ces hommes !

Elle n'avait pas l'habitude d'hommes de cette trempe mais plutôt de fainéants et de paresseux. Personne ne rechignait à la tâche et surtout !, personne ne lui tournait autour, à la frapper, à la rabaisser, à essayer… Baste ! Elle n'avait pas l'habitude de la tranquillité.

" Il y a du mouvement dans la rue ?, demanda Marie en se battant avec ses longs cheveux qui avaient glissés de son chignon durant la nuit.

- Oui. "

Cela affola la femme qui demanda plus clairement :

" Des soldats ?!

- Non. "

Elle respira mais elle avait envie de s'en prendre à Mavot, cet imbécile ne pouvait-il pas répondre clairement aux questions ?

Marie préféra se charger de ce qu'elle pouvait faire.

" Voulez-vous du café ?

- Oui.

- Il y a du fromage mais plus de pain.

- Et de la charcuterie ?

- Du saucisson et du lard, mais pas de pain.

- Du jambon ?

- Non, il n'y en a plus ! Tout comme le pain ! "

Marie, agacée, insistait, espérant que l'homme allait comprendre l'allusion mais Mavot faisait l'idiot.

Marie leva les yeux au ciel et se fit plus claire :

" Il faut du PAIN ! Pouvez-vous aller en chercher ?

- Oui. "

Marie attendait que Mavot réagisse...et l'homme resta assis, calme et serein.

" Hé bien allez-y !

- Oui, citoyenne !

- Trouvez des oeufs si vous pouvez !

- Oui, citoyenne !

- Et envoyez le porteur d'eau quand vous le verrez ! Il nous faut de l'eau en quantité aujourd'hui ! "

Mavot, enfin doté d'ordres clairs et précis, se leva et retira les barres qui bloquaient la porte.

Marie se frottait les mains pour ne pas s'énerver contre cet homme impossible.

Mavot et son humour étrange !

Enfin, la femme se rapprocha de ce qui servait de poêle et l'alluma.

Cela suffit à réveiller Léonie qui la rejoignit en baillant et en traînant les pieds.

" Où sont les hommes ?, demanda Léonie.

- Ils dorment, " répondit Marie en souriant.

Il restait de l'eau. Dieu merci ! Marie la fit chauffer et Léonie se chargea de faire l'inventaire des réserves.

" M. Fauchelevent a eu raison mais nous n'avons pas assez. Il faudra faire le marché aujourd'hui. Il nous faut du pain et des cochonnailles. Du fromage et si possible des légumes frais.

- Mavot est parti au pain et à la corvée d'eau.

- Bien, approuva Léonie. C'est un homme bien, même s'il est à gifler."

Marie se mit à rire.

Bizarrement, cette situation lui plaisait. Vivre en famille, avec des responsabilités et des amitiés.

S'il n'y avait pas le danger de la rue, Marie aurait pu affirmer qu'elle n'avait jamais été aussi heureuse de sa vie qu'en ces derniers jours.

" Si nous avions des pommes de moisson, je ferai de la compote, fit Marie, rêveuse.

- On enverra Chavó et Mavot au ravitaillement, comme dirait Donatien."

Nouveaux rires partagés. Les femmes surveillaient l'eau et Léonie préparait du café.

" Donatien est quelqu'un de bien, se permit d'affirmer Marie.

- Oui, c'est un brave coeur mais il a peur d'une femme.

- Non, il a peur du mariage.

- Pourtant la nuit de noce a déjà eu lieu, pouffa Léonie.

- Et ?, demanda Marie, taquine.

- Il s'en est tiré avec les honneurs. Comme il dirait."

Cette fois, le rire réveilla Lucie et les enfants.

Soazig se précipita sur sa mère pour l'aider et Marie fut contente de l'envoyer se charger des enfants.

Lucie, désolée d'avoir laissé les femmes tout faire, essayait d'aider mais tout était déjà prêt.

" Lucie, fit Marie en souriant, il nous faudra du courage aujourd'hui !"

La jeune femme s'inquiéta et regarda Marie :

" Oui ?

- Aujourd'hui, c'est le jour du bain !"

Marie désigna les enfants qui se réveillaient, s'étiraient et baillaient, certains se disputaient déjà. Ils étaient tous dépenaillés et sales de crasse.

Lucie ouvrit de grands yeux avant de rire, rassurée.

" Je vais chercher du savon," sourit la jolie rousse.

Toussaint se réveilla et se chargea avec soin de madame Durand, mère. On s'entendait entre vieilles femmes ayant beaucoup vécu.

Et la journée commença doucement rue de Sully.

Rue de Pontoise, ce n'était pas la même histoire.

Les policiers faisaient face à l'affolement général. La révolution avait traversé la Seine ce matin et les gens paniquaient.

Le commissariat était pris d'assaut.

Tôt ce matin, des élèves de l'Ecole Polytechnique, venus en bande de la place de l'Odéon avaient attaqué la caserne de la rue de Babylone afin de s'emparer d'un convoi de munitions destiné à la Garde.

Les élèves, reconnaissables à leur uniforme de l'École, avaient participé activement aux actions révolutionnaires, ils dirigèrent souvent les insurgés, leur apprenant à s'organiser et à tenir une charge.

Là, rue de Babylone, les jeunes hommes, courageux et vindicatifs avaient pris la caserne avec une bravoure folle.

A leur tête, un jeune homme nommé Louis Vaneau avait été tué en chargeant les gardes suisses. On s'était battu avec hargne, une petite troupe d'étudiants contre de jeunes soldats déterminés.

Des tirs furent échangés, des actes de bravoure furent recensés de chaque côté, tandis que le major suisse Guillaume du Fay mourait, atteint par plusieurs balles, le jeune chef des insurgés, Louis Vaneau était abattu également.

On vit le cadavre de l'étudiant transporté en triomphe dans les rues de Paris et le peuple réclamer vengeance !

Le jeune étudiant allait être enterré au cimetière de Montparnasse le 31 juillet avec les honneurs militaires de la Garde Nationale et on allait donner son nom à une rue de Paris, non loin de la caserne de la rue de Babylone…

Il fallait des héros à cette révolution !

On promit mille morts à tous les gardes suisses de Paris et qu'ils rejoindraient ceux de 1792, que leurs cadavres allaient croupir dans les catacombes…

Ce fut le cas.

Il fallait désigner l'ennemi au peuple révolté !

La population, excitée par le sang et le combat, défilait dans la rue de Pontoise, certains regardaient sans aménité ces uniformes aux armes de la France.

D'autres n'avançaient plus et buvaient plus que de raison en regardant les policiers.

Cela ne présageait rien de bon.

Les officiers de police du poste de Pontoise assistaient à ces évènements avec un front grave et la mine sombre.

" Et maintenant que fait-on ?, demanda Roussel, brutalement.

- Je crois que l'heure est venue d'abandonner le navire, affirma Blier. Nous n'avons rien à gagner à rester en uniforme.

- MORT À LA ROUSSE !," clama une voix excitée non loin d'eux.

Et un caillou adroitement jeté brisa une des fenêtres du commissariat.

" Non, nous n'avons rien à gagner à rester à notre poste," confirma Roussel.

On se tourna vers l'inspecteur Rivette.

L'inspecteur de Première Classe était perdu, ne sachant pas comment agir face aux événements.

Une deuxième pierre et une deuxième fenêtre brisée poussèrent les policiers à se réfugier dans le commissariat.

On se regarda.

Puis Roussel fit preuve de bon sens. Il commença à retirer sa veste d'uniforme et chercha une tenue d'ouvrier.

" Vous faites ce que vous voulez les gonzes mais moi, je ne vais pas me laisser saigner comme un lapin ! A la revoyure !"

Une nouvelle pierre, on rata la fenêtre mais on criait devant la porte. Un attroupement se formait.

" Hier, ils ont détruit l'Archevêché, affirma Blier. Il semblerait que ce soit le tour des commissariats aujourd'hui."

Roussel ne discutait plus, il se changeait. Rivette le regardait, indécis. Puis une nouvelle pierre frappa une fenêtre et fut applaudie par la foule.

" Merde !, cracha Rivette. On fout le camp !"

On approuva la décision de l'inspecteur et chacun se vêtit en conséquence. On se félicita que ce ne soit pas Javert qui était au poste de commissaire.

Jamais le gitan n'aurait accepté qu'on abandonne ainsi son poste. Mais le collègue avait échappé de peu à la mort la veille, il n'était pas un exemple à suivre.

Philippot prit les quelques armes que possédait le commissariat et on se les répartit. Il était hors de question de laisser des armes entre les mains des insurgés.

" Jetez-les à la lance [eau du fleuve] !, ordonna Roussel. Si on vous prend avec des armes, vous êtes bons pour être joliment maquillés.

- Il faut prévenir Javert !, fit Philippot, inquiet.

- Je vais m'en charger, affirma Rivette.

- Et ta femme ?, demanda Roussel. Ton môme ?"

Rivette ne dit rien.

" On va lui envoyer un message, lança Blier. Javert doit être bien trop mal en point aujourd'hui pour s'intéresser à nous."

Le regard sceptique qu'on jeta sur Blier fit sourire ce dernier.

" Très bien, ce jobard est capable de rappliquer pour sauver son poste et nos culs.

- Il faut aller le voir en personne, jeta sombrement Rivette.

- Je vais y aller, rétorqua Blier. Je suis vieux, on ne me cherchera pas noise.

- Non !, fit Rivette. Je vais y aller !

- Et ta femme ?, répéta Roussel, intraitable.

- Tu vas aller la prévenir, Blier !, asséna Rivette. Je vais aller la voir après."

Car dans l'esprit de Rivette se montait un plan très simple mais très efficace. Si la Révolution devenait si dangereuse que le port d'un uniforme apportait la mort, le jeune inspecteur voulait cacher sa femme et son fils dans l'usine rue de Sully.

" Ma parole, tu es aussi con que Javert, claqua Roussel en cachant ses cheveux roux sous une casquette d'ouvrier.

- Alors je viens avec toi !, ajouta Blier.

- Non, je retire ce que j'ai dit ! Vous êtes cons tous les deux !

- La barbe Roussel !, jeta Rivette. Nous allons y aller ensemble et ce sera bon."

Roussel haussa les épaules et marmonna quelques insultes bien senties. Dans un angle de la pièce, livide et prêt à défaillir se tenait Philippot. Roussel le vit et le saisit par le poignet pour le tirer avec lui.

" Toi tu viens avec moi, je t'emmène chez ta mère et tu restes là-bas !"

Philippot bredouilla et pâlit encore plus quand des cris de joie éclatèrent dans la rue.

Que se passait-il dehors ?

" Et maintenant ? Que fait-on mon prince ?, demanda Blier, ayant perdu son sourire.

- On va y aller et…"

Rivette ne finit pas sa phrase.

La dernière fenêtre du commissariat était devenue une cible privilégiée. Elle fut enfin brisée mais pas par une pierre. Par une balle.

On ne tergiversa plus, il fallait foutre le camp et en vitesse !

La journée avait commencé horriblement au palais des Tuileries.

Suite à l'abandon de son roi, le maréchal Marmont se préparait à une résistance désespérée. Il n'avait pas assez de troupes, pas assez d'officiers, pas assez de munitions, pas assez d'intendance…

Paris ne l'aidait pas !

Le soleil était éclatant, les moissons étaient finies dans les campagnes, elles se poursuivaient dans la ville. Il faisait chaud, il faisait lourd, il n'y avait plus un seul souffle de vent.

Les hommes avaient soif, les hommes avaient faim, les hommes en avaient assez.

Marmont avait concentré dès l'aube ses troupes sur devant le Louvre jusqu'à l'Étoile, protégeant les Tuileries et les Champs-Elysées. Puis, en bon stratège, le maréchal plaça ses pions.

Devant le Louvre, sur le Carrousel, sur la place Louis XV, sur le boulevard de la Madeleine, dans le jardin des Tuileries, sur la place Vendôme, à l'entrée de la rue de Rohan et de celle de la rue de l'Echelle, le maréchal disposa ses troupes et son artillerie.

Le maréchal Marmont espérait ainsi tenir les avancées de la veille et empêcher de nouvelles barricades de se former.

Cette fois, le maréchal, ayant appris à la dure, fit occuper par ses soldats les maisons aussi, pour empêcher les habitants des immeubles de tirer sur les troupes.

Du côté des insurgés, les troupes grossissaient, on venait se battre pour la Révolution, on commençait à avoir confiance en elle, à croire en sa victoire. On s'armait aussi, de plus en plus, on était plus sûr, plus prêt à tuer, moins regardant sur la vie humaine…

La Révolution demandait son lot de morts et il fallait abreuver les pavés de Paris avec le sang des révoltés pour obtenir gain de cause !

Ces insurgés, qui étaient-ils ?

"La plupart étaient des gens du peuple, les autres des commis de magasin, des étudiants et des gamins, en général c'étaient les gamins qui marchaient en tête, toujours prêts à tout."

Alexandre Dumas les avait côtoyés ces insurgés de 1830, il avait lutté avec eux sur les barricades, et le futur auteur des "Trois Mousquetaires" avait retenu des noms et des impressions…

La Liberté ou la Mort !

On commençait à croire que la Liberté était possible tout compte fait et que la Mort n'était pas une fatalité !

Et puis…

Et puis l'armée trahit le maréchal à son tour.

Des dizaines de soldats désertèrent et passèrent à l'ennemi. Dans la matinée, des régiments entiers se firent insurgés : le 5e, le 50e, le 53e de ligne…

Le colonel Maussion, commandant du 50e de ligne, menaçant de faire feu si on avançait au-delà des rangs fit placer des pièces de canon à l'entrée de la rue Castiglione. Il empêchait la foule de s'approcher et ses propres soldats de s'en aller.

Un exemple parmi tant d'autres.

La troupe se rendait à l'ennemi.

Marmont hurlait de colère sous les plafonds décorés des Tuileries.

Puis le gouverneur des Invalides informa le maréchal qu'une foule en armes s'apprêtait à prendre le pont d'Iéna et l'Ecole Militaire...afin de couper les communications des troupes royales avec Saint-Cloud.

Isoler les troupes.

Isoler le roi.

Dieu ! Les chefs des insurgés étaient de bons stratèges. Danton n'était pas un imbécile et Sampoil tenait les Patriotes avec une main de fer. Le marquis de La Fayette attendait simplement son heure.

Et grâce à l'action héroïque de Claquesous, la révolution ne manquait pas de poudre.

Pour remporter la partie, il ne suffisait qu'une toute petite action que les insurgés firent, en excellent joueur d'échecs.

Isoler Marmont !

Ce fut fait en fin de matinée.

A onze heures, on pouvait dire que la guerre civile s'était terminée par la défaite de l'armée royale.

Une colonne d'insurgés avançait bravement rue de Richelieu et commença à tirer sur la troupe.

Une véritable fusillade !

Marmont faisait ce qu'il pouvait, il tentait d'envoyer des troupes, il essayait de colmater les brèches, il dégarnissait le Louvre et les Tuileries pour sauver la place du Palais-Royal.

Bref, il agissait exactement comme l'attendaient les chefs de la Révolution.

Il se rendait vulnérable à une attaque frontale !

Et on se préparait à l'attaque !

Une grande partie des Suisses avait quitté le Louvre pour être envoyé sur d'autres points chauds de la capitale. Il n'en restait qu'un petit nombre à garder les portes.

Il suffirait de se faire ouvrir les portes du palais royal et le peuple s'emparerait du centre politique de Paris.

Après l'Hôtel de Ville, les palais royaux !

Après le Louvre, les Tuileries !

Marmont devait simplement attendre l'arrivée des insurgés mais le vieux maréchal se rebellait et luttait pour son roi.

Toujours, toujours.

Sous la fusillade intense et les Parisiens en force, les troupes royales se repliaient sur tous les fronts.

Place du Carrousel, place Louis XV, avenue de Marigny, partout la troupe refluait face à des barricades lourdement armées et la nouveauté résidait dans des colonnes d'insurgés qui attaquaient de front maintenant.

On passait de la guérilla à l'Espagnole à des pièges savamment orchestrés où l'on repoussait les soldats par des feux nourris dans des rues où des bandes d'insurgés, bien armés, bien dirigés et bien déterminés à tuer le plus de soldats possibles attendaient. On poursuivait la troupe qui refluait vers le centre de Paris. Cela aussi c'était nouveau. L'armée royale, de chasseresse, devenait la proie.

Place Saint-Germain-l'Auxerrois, le peuple se dirigeait vers les Tuileries. Marmont était bloqué et incapable d'agir.

Il ignorait que des habitants de Neuilly, Courbevoie et des villages voisins de Paris, se réunissaient et qu'une forte colonne marchait sur le Bois de Boulogne, afin d'occuper les portes et d'empêcher la communication avec Saint-Cloud.

Si les insurgés s'emparaient du Bois de Boulogne et du pont d'Iéna, le duc de Raguse était coupé du monde.

Le général Saint-Chamans, qui tenait la barrière de l'Etoile, sauva la situation en canonnant la colonne. On luttait avec l'énergie du désespoir et la journée était loin d'être finie.

Le matin lui-même était encore jeune.

Rue de Sully, ce fut l'odeur du café chaud qui réveilla les hommes. Sauf Lambry qui resta mort au monde, fatigué de sa veille et de ses jours de grognard.

Un vieil homme lui aussi.

Mais Durand, Fauchelevent, Javert ouvrirent les yeux en sentant le café et en entendant les cris des enfants qui jouaient, malgré les rappels à l'ordre des femmes.

Le sergent Horace Durand se dressa et eut une grimace éloquente qui attira aussitôt sa jeune épouse à ses côtés.

Cela aurait fait rire Lambry.

" Ne force pas Horace, le gronda Lucie. Il n'y a pas à jouer les braves ! Je vais te servir le café au lit.

- Merci ma douce."

Un baiser, doux et charmant et la jolie rouquine disparut pour servir fébrilement son mari.

Le sergent se laissa recoucher et glissa ses deux bras derrière son dos, un air de profond contentement sur le visage.

Valjean chercha le regard de Javert.

Un simple haussement de sourcil fut le seul signe de moquerie qu'ils se permirent. Durand avait bien mérité de se faire dorloter par sa femme.

D'ailleurs ce fut bientôt leur tour.

Surveillées attentivement par Toussaint, Cosette et Soazig apportaient des plateaux couverts de tasses de café bien chauds avec du fromage et du saucisson...mais pas de pain…

Voyant le regard surpris de son père, Cosette s'expliqua maladroitement :

" Hier, nous n'avons pas été chercher de pain, il n'y en a plus. Je suis désolée, père.

- Cosette…, commença Valjean en souriant avec bienveillance.

- M. Mavot est allé le chercher a dit Mme Léonie. Il devrait en ramener sous peu.

- Mavot est sorti ?, demanda la voix rauque de Javert.

- Il faut du pain !," affirma d'un ton sans contestation possible Soazig.

La petite Bretonne s'était assise près du policier et doucement elle lui offrit à boire. Javert la remercia et essaya de tendre la main pour saisir le verre.

Il gela dans son mouvement.

Il ressentit une telle douleur dans tout le corps qu'il pâlit aussitôt.

Soazig était assez proche de lui pour s'en rendre compte, elle s'inquiéta :

" Faut-il de l'eau de l'anum ?"

C'était ainsi que le peuple appelait le laudanum, un drôle de nom pour un drôle de liquide, de l'eau de l'anum.

" Non, merci Soazig, réussit à répondre le policier. J'en ai assez pris hier. Je vais me purger de cette drogue aujourd'hui ou je ne pourrai plus m'en passer.

- Comment cela ?, demanda Chavó, venu rejoindre Soazig pour voir comment allaient les blessés.

- La drogue abrutit les gens et les rend dépendants. J'en ai assez vu dans mon métier, expliqua Javert. Hier, je ne fus pas sage."

Un euphémisme !

Cela fit soupirer tout le monde et lever les yeux au ciel à plus d'un et d'une.

" Au moins aujourd'hui, vous ne bougerez pas d'ici," claqua Léonie en venant aider Soazig à redresser le policier.

Javert avait une réponse toute faite mais elle ne put jamais sortir de ses lèvres. Il avait trop mal.

Oui, c'était un coup de sabre et oui il avait failli mourir.

Lambry aurait été éveillé, il aurait lâché une parole bien sentie au sujet des bleus qui se prennent pour des bretteurs et qui devaient encore s'entraîner. Quand on se bat pour sa vie, on se bat, on ne danse pas, on frappe ! Vite et fort !

Cela le policier ne l'avait pas encore compris, il dansait avec son épée, c'était joli, mais ce n'était pas ainsi qu'on se battait dans l'armée.

Valjean ne disait rien, il se laissait soigner par sa fille. Cosette avait redressé son père toute seule, elle l'aidait à boire son café, elle le couvait des yeux.

Et Valjean se laissait faire, regardant les yeux si inquiets de sa fille chérie, se demandant toujours ce qu'il avait fait pour mériter cet ange venu du Ciel dans sa vie.

" Vous ne buvez pas père ?, demanda Cosette, alarmée.

- Si ma chère. Regarde ! Je bois !"

Valjean souriait, gentiment et les larmes coulaient des yeux si bleus de sa Cosette.

" J'ai eu si peur de vous perdre hier, père.

- Je sais ma douce. Je vais bien !

- Vous et M. Javert ! Que serai-je devenue sans vous ?"

Cette question embua les yeux du vieux forçat qui laissa son pouce essuyer les larmes sur les joues de sa fille chérie.

Et une voix, froide et toujours un peu sèche, retentit contre le mur :

" Sans nous ? Tu aurais été adoptée par Mme Rivette, gamine, et ma foi, tu serais devenue professeur de piano. Ou alors Léonie t'aurait gardée avec elle et tu serais devenue une daronne [mère] avec une flopée de mômes accrochés à tes basques.

- Monsieur Javert !, opposa Cosette en souriant.

- J'ai entendu !, claqua Léonie en remontant sans trop de douceur le policier sur son ballot de foin.

- Ou alors un baquet [une blanchisseuse] ?, termina Javert, mais la voix était devenue plus fragile.

- Moi vivante, Cosette ne deviendra jamais une poule d'eau [une blanchisseuse], elle est trop fine pour cela ! On en fera une demoiselle !

- Une faraude [une demoiselle] ?! Cela ne nourrit pas son monde," souffla le policier en pâlissant.

Léonie voyait Javert partir mais elle ne savait pas quoi faire, elle s'inquiéta et le laissa retomber doucement sur le ballot de foin.

" On la mariera à un beau parti, n'est-ce-pas M. Fauchelevent ?, " fit Léonie en se tournant vers son patron.

Elle regarda Valjean avec des yeux paniqués.

" Oui, assura Valjean, en essayant de voir le policier. On mariera Cosette à un joli jeune homme et elle sera heureuse. Hein ma douce ?

- Ho père, je suis bien jeune, sourit Cosette, laissant toujours ses larmes couler doucement. Être avec vous me rend la plus heureuse du monde.

- Alors ne choisissez pas un policier, souffla Javert avant de refermer ses yeux. Pas un policier, pas un policier…"

Il acceptait la défaite devant la douleur et perdit conscience.

Le silence retomba dans la salle.

Il fallait peut-être aller chercher un médecin ?

Il y avait un attroupement devant le commissariat de Pontoise. Des jeunes, complètement saouls et suivant le mouvement de révolte, sans vraiment en faire partie.

Des briseurs de fenêtres, des pilleurs de maisons, des violeurs de femmes, des assassins à la sauvette… Mais agissant sans morale ni règle. Juste pour le plaisir de faire du mal et de vivre en-dehors des lois.

Ne serait-ce qu'un instant !

Les policiers s'étaient changés le plus vite possible, ils avaient rempli leurs poches de tout ce qui avait de la valeur. Il fallait partir maintenant.

" Que faisons-nous ?, demanda Blier, inquiet en voyant les jeunes les attendre dans la rue, goguenards.

- Javert n'aurait pas aimé cela, lança Roussel, mais on n'a pas le choix.

- Comment cela ?

- La fuite par le toit, les enfants ! Allez on monte !"

Et tout le monde suivit Roussel jusque dans le grenier.

Le bruit de la porte du commissariat qu'on commençait à forcer se fit entendre. Des révoltés agrandissaient les trous faits dans les fenêtres par les pierres, afin de passer et de se glisser dans la pièce.

Philippot avait placé des barres de bois solides sur la porte, mais devant la masse, elles ne tiendraient pas.

Et dés que les fenêtres seraient complètement brisées, elles seraient inutiles.

" Que veulent-ils ?, demanda le sergent, livide.

- A ton avis jobard ? De nouvelles décorations de rues !, jeta cruellement Blier.

- Si Javert était là, on aurait tiré sur ces salopards !, claqua Rivette.

- Oui ! Et on en aurait tué deux ou trois avant de se faire couper les roupettes [couilles] ! Tu m'excuseras si je tiens à mes attributs !"

On sourit, même dans l'adversité, le vieux cogne gardait le moral. Ou il faisait semblant.

Dans le grenier, on ouvrit une lucarne et on regarda le toit.

Puis, lentement, discrètement, les cognes déguisés en ouvriers se firent la belle par le toit.

Javert en aurait ri.

Ou il serait resté à attendre de se faire tuer dans son commissariat.

On ne préféra pas s'attarder sur la question.

Aux Tuileries, le maréchal Marmont faisait de son mieux, à chaque dépêche qu'il recevait et qui plaidait pour de l'aide, il répondait.

Il dirigeait des troupes sur Saint-Cloud par le quai de Chaillot, le vieux maréchal s'inquiétait pour son roi.

Et partout, les troupes royales refluaient.

Surtout que le maréchal sentait que le roi était abandonné aussi par son propre parti. Deux pairs de France, le marquis de Sémonville et le comte d'Argout, des amis fidèles au roi Charles X, étaient venus rencontrer Polignac.

Ils expliquèrent au ministre principal du roi qu'il devait démissionner et qu'il devait obtenir du roi le retrait des ordonnances.

L'entrevue fut houleuse.

Marmont depuis son bureau entouré de son état-major et de ses officiers entendait les cris de colère des uns et des autres.

Puis tout le monde quitta le palais des Tuileries pour rejoindre Saint-Cloud.

Comment diable réussirent-ils à y arriver en un seul morceau ? Cela impressionna le maréchal.

Mais il fallait dire que l'armée royale tenait encore un peu la route vers Saint-Cloud, même si les insurgés voulaient la prendre. Marmont la protégeait avec l'énergie du désespoir.

De plus, les nobles hommes d'Etat, prudents, avaient voyagé dans une voiture sans armoiries.

Ce ne fut que lorsque son cher Polignac lui apprit la débandade des troupes de Marmont, ce ne fut que lorsque ses fidèles Sémonville et d'Argout lui demandèrent d'accéder aux demandes du peuple, ce ne fut que dans cette fin de matinée du jeudi 29 juillet que le roi Charles X prit enfin conscience qu'il était en train de perdre son trône.

Ainsi le roi devait renvoyer Polignac et confier les rênes du pouvoir au duc de Mortemart. Un nouveau gouvernement devait être nommé dans lequel entraient le général Gérard et Casimir Perier, deux complotistes, deux fidèles du duc d'Orléans. Un soufflet pour le roi Charles X !

Sa Majesté accepta ces conditions, sachant qu'il était en train de perdre la bataille. Le roi chargea ces messagers improvisés de retourner sur Paris pour faire connaître sa renonciation.

Charles X acceptait la défaite avec panache !

Mais n'était-ce pas déjà trop tard ?

Car dans Paris insurgé, alors que le peuple se battait, alors que le sang coulait et que les balles fusaient…, les futurs chefs de la France se réunissaient chez le banquier Laffitte et prévoyaient l'avenir.

Députés et journalistes voulaient porter le duc d'Orléans au pouvoir. On ne s'occupait même plus de Charles X et de la dynastie légitime.

Laffitte échangeait des messages avec Louis-Philippe pour lui demander de prendre position et de se mettre en avant.

La Fayette acceptait de prendre le commandement de la Garde Nationale qui renaissait de ses cendres sans que le roi ne donne son accord.

De toute façon, qui était le roi à cette heure ?

Un homme poussé aux abois, caché dans son château de Saint-Cloud ou un homme poussé au pouvoir, caché dans son hôtel du Palais-Royal ?

On discutait donc de la création d'un gouvernement provisoire et une commission municipale provisoire fut décidée entre ces quelques hommes, sans l'aval du peuple, sans aucune légitimité politique, sans aucun mandat populaire.

Parmi cette assemblée, un homme parlait peu mais écoutait beaucoup.

Une main, vieille et ridée, mais pleine de force malgré tout, se posa sur son épaule tandis qu'un parfum de musc descendait jusqu'à son nez.

Talleyrand se pencha en souriant, inconscient de son parfum enivrant ou indifférent à son effet :

" De la belle ouvrage, Chabouillet, qu'en dites-vous ?

- Oui, monsieur."

Un sourire, on se serra la main entre comploteurs.

" Et vous-même, mon cher Chabouillet, vous ne réclamez pas de part dans cette distribution des prix ?"

M. Chabouillet, obscur secrétaire du Premier Bureau de la Préfecture de Paris, ne demandait rien.

" Juste mon humble poste me suffirait, monsieur."

Talleyrand darda ses yeux perçants sur Chabouillet et approuva la manoeuvre :

" Nous avons bien travaillé, sourit l'ancien ministre de Napoléon. Vous conserverez votre poste et changerez de préfet.

- Un de plus !," s'amusa Chabouillet.

Talleyrand s'assit majestueusement, ses mains croisées devant lui et ses célèbres béquilles posées à ses côtés. Il boitait bas et c'était de naissance. On ne l'appelait pas pour rien "le diable boiteux."

" Un poste de ministre pour vous, monsieur ?, demanda Chabouillet en souriant.

- Certainement, si le duc d'Orléans sait reconnaître ses amis.

- Il le fera, vous verrez, monsieur."

Pas de doute qu'il le fera !

Les deux hommes se comprenaient sans mot dire.

" Des amis à placer ?, reprit Talleyrand avec l'attitude d'un seigneur voulant récompenser ses courtisans.

- Peut-être un inspecteur de police à promouvoir au poste de commissaire…

- Ha ?"

C'était demandé par pure politesse. Qu'est-ce que le sort d'un policier pouvait bien faire à un ministre si haut placé que Talleyrand ?

C'était déjà beau qu'il daigna parler avec un simple secrétaire de préfecture. Mais Chabouillet n'était pas qu'un simple secrétaire, il était l'éminence grise de Paris, les yeux et les oreilles de Paris. Si le savoir était le pouvoir, Chabouillet était l'homme le plus puissant de Paris !

Talleyrand ne l'ignorait pas et avait travaillé dans l'ombre avec le secrétaire aux Affaires Politiques.

" Vous me parlerez de votre inspecteur, Chabouillet, nous verrons ce qui peut être fait. Nous lui devons beaucoup ?

- Le trône," répondit laconiquement le secrétaire.

Talleyrand sursauta et pour une fois son visage illisible montra la surprise.

Puis on se salua et on se quitta, comme de simples relations de hasard...

Les discussions s'étaient enfin terminées. Sur les conseils de Guizot, on avait créé la commission municipale provisoire, elle était chargée d'administrer la capitale et de faire face aux carences des pouvoirs civil et militaire. Elle était composée de Casimir Perier, Mauguin...et d'autres comploteurs, tous ces hommes filèrent s'installer à l'hôtel de ville en compagnie de La Fayette.

En milieu d'après-midi, un nouveau pouvoir municipal s'était mis en place.

Auguste Blanqui n'apprécia pas, ni les républicains, qui commençaient à comprendre qu'on allait les spolier de leur victoire.

Bientôt, ils seraient chassés par la police et envoyés en prison sur ordre de leurs anciens amis et compagnons de combat.

Les réalités de la politique !

Rue de Sully, les femmes servaient les hommes et les hommes mangeaient avec appétit.

On attendait le pain que Mavot tardait à apporter et on commençait à s'inquiéter pour lui. Valjean était prêt à y aller mais Léonie le lui interdit.

Ainsi que Lucie, ainsi que Mme Durand, ainsi que Marie…

Le directeur de l'usine accepta d'attendre encore un peu.

Surtout que Mavot devait aller bien, il avait obéi à Marie et envoyé le porteur d'eau.

Il allait falloir des seaux et des seaux d'eau pour laver tout le monde et faire la lessive.

Le repas terminé, M. Fauchelevent se leva. Il se sentait immensément vieux et son dos le faisait souffrir. Mais il se sentait aussi vivant !

Il regardait autour de lui, la vie, le mouvement, les êtres qu'il espérait un jour avoir le droit d'appeler amis.

" Tu penses trop Jean, soupira une voix fatiguée à ses pieds.

- Cela se voit tant que cela ?

- Tu as un pli qui se forme au-milieu de ton front quand tu penses. Cela se voyait déjà à Montreuil."

Valjean grimaça. Javert, souffrant, ne réfléchissait pas toujours à ses paroles. Dieu merci, ils étaient seuls.

Durand s'était levé pour aider de son mieux les femmes à chercher de l'eau afin de la faire chauffer.

Lambry était profondément endormi et son ronflement sonore faisait rire les enfants qui essayaient de l'imiter.

Chavó avait disparu avec Soazig et Cosette pour trouver des baquets afin de laver les marmots.

C'était le jour du bain !

Les hommes aussi allaient devoir se laver.

" Je ne m'en étais jamais rendu compte," admit Valjean en s'asseyant lourdement à côté de Javert.

Le policier se mit à rire en essayant de se redresser. Aussitôt Valjean se porta à son secours, posant ses mains sur ses épaules, ravi de sentir la chair si chaude à-travers la chemise.

Javert aussi était vivant.

" Je ne faisais que cela à Montreuil, t'observer. Je ne pense pas avoir fait autre chose de ma vie.

- Comment vas-tu ?

- Mal. Mais je survivrai," répondit en souriant Javert.

Les deux hommes se regardèrent un instant, se relâchant quelques minutes, se permettant de montrer tout l'amour qu'il ressentait pour l'autre à-travers leurs yeux.

Le gris métallique des yeux de l'inspecteur Javert contre le bleu azuréen des yeux de Jean Valjean.

Le sourire du policier devint doux, si doux que Valjean eut une envie folle de l'embrasser.

" Aujourd'hui, Paris va devoir survivre sans l'inspecteur Javert, murmura Valjean.

- Ce ne sera pas la fin du monde mais certainement la fin de notre monarchie.

- Quel orgueil, inspecteur !, se moqua tendrement le forçat.

- Non. Juste un fait !"

On se tut et on retrouva un visage neutre.

Autour des deux hommes étendus contre le mur, l'usine grouillait d'activité. Les femmes avaient rempli des baquets d'eau chaude et Lucie riait en savonnant les corps nus des plus petits. Les enfants mouillaient leurs mères et chacun s'amusait des bulles de savon.

Les hommes souriaient de contentement.

On était vivant ! On avait survécu !

Soazig, avec une autorité de femme, se chargea de son propre baquet et en entraînant Cosette avec elle, les deux jeunes filles allèrent se laver dans le bureau de M. Fauchelevent, loin des regards des autres.

D'ailleurs, il allait falloir que les hommes se lavent eux aussi dans une salle à part.

Le sergent Durand tournait autour des baquets et en profitait pour saisir sa femme par la taille, lui volant des baisers dans le cou et se faisant gentiment taper sur les doigts avec une main couverte de mousse.

Ils étaient si jeunes…

Mme Durand mère intervint pour rétablir l'ordre et la dignité, elle envoya son fils chercher quelques serviettes propres afin d'envelopper les enfants. On allait les laisser galoper dans la cour de l'usine pour les sécher au soleil.

Puis les femmes se placeraient dans la cour pour laver le linge.

Corvées de femmes, corvées éternelles !

Toussaint avait déjà commencé à préparer les planches à laver et les battoirs. Dieu merci, des voisines étaient venues participer au mouvement.

Malgré la révolution, la vie continuait et la lessive était une corvée à faire.

Autant la faire en compagnie.

Valjean et Javert regardaient toute cette agitation sans rien dire. Ce fut Lambry qui lança, la voix encore ensommeillée :

" A l'armée, on se lavait dans des baquets d'eau froide et le savon était une denrée rare et chère. On utilisait plutôt de la saponaire."

La même pensée fusa dans l'esprit du forçat et de l'argousin : à Toulon, on jetait des baquets d'eau de mer sur les forçats et parfois, on leur permettait de se laver dans de l'eau douce. Mais toujours froide et toujours en public.

" Les enfants sont heureux de jouer, remarqua M. Madeleine.

- Nous allons tous sentir la rose maintenant," asséna froidement Javert.

Et le sourire revint.

Heureusement.

Les toits des immeubles de Paris étaient en pente, infiniment dangereux. Mais il n'y avait pas le choix. C'était soit le toit, soit la porte.

Et d'après les cris de joie de la bande d'ivrognes, la porte du commissariat avait cédé.

En silence, Rivette se lança le premier. Il pensa à sa femme, il pensa à son gosse, il pensa même à Javert et à quatre pattes, il se mit à avancer.

Derrière lui, les trois officiers de police, vêtus de vêtements d'ouvriers, l'imitèrent.

Et ils avançèrent.

Lentement, centimètre par centimètre, ils purent avancer le long du toit en pente. Priant le ciel que personne ne les voit depuis la rue et qu'ils puissent atteindre la lucarne du toit suivant pour s'enfuir.

La liberté ! La survie !

Mais la malchance les poursuivit.

On les vit.

Quelqu'un les appela.

On s'arrêta, il y avait des pistolets et des fusils. Allait-on tirer sur eux depuis la rue ? Ou depuis une fenêtre ?

Philippot murmura d'une voix quasiment inaudible les premiers mots du Notre Père.

Gageons qu'il n'était pas le seul parmi tous ces policiers désabusés.

Et pour Paris, les combats se poursuivaient mais quelque chose dans l'air faisait que cela se calmait peu à peu, au fur et à mesure des heures.

Les insurgés recevaient des instructions, il fallait attendre.

L'Armée recevait des ordres, il fallait attendre.

A Paris, le maréchal Marmont attendait des ordres qui devaient venir de Saint-Cloud.

A Saint-Cloud, le roi Charles X attendait des nouvelles qui devaient venir de Paris.

Pourquoi était-ce si long ?

Car traverser la capitale constellée de barricades prenait un temps fou et que les émissaires du roi Charles X, Sémonville, d'Argout et Vitrolles pourtant partis de Saint-Cloud dans l'après-midi n'arrivèrent à l'hôtel de ville qu'à huit heures du soir.

Attendre !

Ce fut le maître-mot de cette dernière journée de révolution.

Quatre colonnes d'insurgés s'approchaient des Tuileries et du Louvre, encore tenus par les gardes suisses restés fidèles au roi.

Ce fut le dernier véritable combat des Trois Glorieuses.

Le Palais-Bourbon, siège du Parlement avait été pris plus tôt. Il s'agissait maintenant de s'emparer des Tuileries, le palais du roi.

La bataille pour les Tuileries fut aussi terrible que celle du 10 août 1792, il y eut des charges de cavalerie, il y eut la canonnade, il y eut des combats au corps-à-corps.

Il y eut des fusillades, il y eut des baïonnettes, il y eut des soldats achevés à coups de talons et de pavés.

Le maréchal regarda les derniers combats se dérouler juste sous ses fenêtres, les insurgés avaient pris le dessus sur les Gardes Suisses qui reculaient, comme en 1792.

Et le vieux général d'empire fit sonner la retraite, il en eut les larmes aux yeux.

Il le fit pour sauver la vie de ses derniers soldats, si braves et si loyaux.

Il le fit pour sauver son roi qui était resté dans le château de Saint-Cloud.

Il le fit pour sauver sa propre vie que les révoltés pouvaient vouloir lui prendre.

Un instant, le maréchal fut tenté de la leur laisser...mais son aide de camp le ramena à la raison en posant sa main sur la garde de l'épée du maréchal.

Ce fut la retraite.

L'armée royale quitta Paris, en désordre, ce fut plus une fuite qu'une retraite, plus une débandade qu'un bel acte militaire.

Durant tout le mouvement, Marmont garda les mâchoires serrées à s'en briser les dents.

Puis, peu à peu, les régiments quittèrent le centre de Paris et se regroupèrent sur les Champs-Elysées avant d'aller se positionner au Bois de Boulogne, non loin du Château de Saint-Cloud.

On respirait mieux sous les arbres, loin de la fournaise de Paris et de l'odeur de la poudre.

Il s'agissait maintenant de protéger le roi.

Les enfants étaient propres et couraient nus, partout dans l'usine, leurs mères les laissant jouer en paix.

Elles ramassaient le linge, elles avaient commencé à se charger de la lessive.

Et Mavot revint enfin de sa course.

On l'accueillit avec un soulagement extrême.

" Comment cela va dehors ?, demanda Javert, alors que Valjean l'aidait à se tenir debout.

- Bien."

Mavot portait deux paniers remplis de pain et d'oeufs. Bizarrement, il y avait aussi des légumes, des fruits, du fromage et de la viande emballée dans des torchons.

Marie vint examiner les victuailles et fut agréablement surprise que Mavot ait pensé à tout cela. Il ne serait pas nécessaire de sortir ce jour-là.

" Vous avez bien fait les courses, Mavot, c'est bien, approuva la femme en saisissant les paniers.

- C'est la citoyenne fruitière qui s'en est occupée.

- La citoyenne fruitière ?, répéta Marie, curieuse.

- Comment cela "bien" ?, demanda sèchement Javert, fâché qu'on l'ignore ainsi pour parler de la nourriture.

- Bien," répéta Mavot.

Valjean sentait la tension monter dans le corps de son compagnon. Il le soutenait au niveau des épaules. Javert refusait de prendre du laudanum mais il était visible qu'il souffrait, cela portait sur son humeur et sa patience.

" Mavot ! Il y a encore des combats dans les rues ?, s'enquit clairement Valjean, ne laissant pas le temps à Javert de rétorquer violemment.

- Oui, répondit aussitôt l'ouvrier parfumeur.

- Où ?, reprit Valjean, souriant comme s'il venait de marquer un point.

- Près des Tuileries."

Valjean regarda Javert et ce fut comme si celui-ci comprenait enfin comment il fallait parler à Mavot.

Des phrases claires, des questions précises et l'homme répondait.

" Et ailleurs ?, demanda Javert, calmement.

- Oui.

- Où ?," poursuivit le policier, décortiquant son interrogatoire, comme s'il interrogeait un enfant...ou un étranger qui ne comprenait pas la langue.

Et pourtant Mavot n'était pas un étranger, alors pourquoi fallait-il lui parler ainsi ?

" La caserne de la rue de Babylone est tombée ce matin, on se bat encore là-bas."

Javert se tut, il avait blanchi.

Valjean l'aida à rester debout.

On regarda le policier, on aurait dit qu'il venait de prendre un coup.

" Rivette, Roussel, Blier, Philippot...putain ! Rivette !"

Javert ne perdit pas longtemps à se reprendre, il se redressa mais Valjean le retint d'une poigne de fer.

" Non ! Tu ne sors pas !

- Mon commissariat ! Mes hommes ! Rivette !

- Et les ponts ? Sont-ils dégagés ?," demanda Valjean à Mavot qui les contemplait avec indifférence.

Comme Mavot ne répondait pas et que Javert fulminait, Valjean ajouta :

" Le pont-au-Change ?

- Libre.

- Le pont Notre-Dame ?

- Occupé."

Nouveaux regards échangés et Valjean se fit impérieux.

" Merci Mavot ! Il est temps pour les hommes de se laver. Je crois qu'il y a des baquets dans la cour et dans les salles."

Javert ne répondit pas, mais il était visible au froncement de ses sourcils que la discussion était loin d'être close.

Durand était déjà parti se laver dans la salle d'armes, sa femme l'avait accompagné. On leur laissait de l'intimité.

Lambry, lui, se lavait en compagnie de Dédé et de Chavó dans la cour. Les trois hommes devaient être nus et échanger des regards curieux tout en parlant de la guerre et des barricades.

Mavot ne se le fit pas répéter, il commençait déjà à retirer sa veste en se dirigeant vers la cour.

Il ne restait que Javert et Valjean.

Léonie leur donna un pain de savon à la rose et leur indiqua le bureau :

" L'eau est chaude ! Maintenant, allez-vous laver et si vous avez du mal, M. Fauchelevent, je vous envoie Mavot pour vous aider avec monsieur l'inspecteur. Vous n'aurez qu'à gueuler très fort, on vous entendra.

- Ce n'est pas la peine, refusa gentiment le directeur de l'usine. Nous sommes de vieilles personnes mais nous savons nous laver seuls.

- Bien ! Alors frottez fort, vous êtes encore couverts de sang et de poudre."

Valjean laissa son bras pour soutenir Javert et les deux hommes marchèrent jusqu'au bureau de M. Fauchelevent.

Les alambics, les dossiers, les fioles...tout était resté en l'état.

Comme si les derniers jours n'avaient pas eu lieu.

En effet, un large baquet était posé sur le sol, fait de bois et encerclé de tissu, il permettait à un homme seul de se laver, à genoux ou debout.

L'eau était à peine tiède mais cela allait suffire à faire partir la sueur et la saleté des derniers jours.

" Je dois aller rue de Pontoise, commença Javert.

- Voyons, souffla Valjean en glissant ses mains le long des flancs de l'inspecteur. Suis-je encore bon à cela ?

- Quoi ?"

Valjean l'était encore.

En un instant, il avait fait apparaître une paire de menottes qu'il avait sortie d'une des poches du policier.

Valjean n'avait jamais été un bon voleur mais il avait appris les rudiments de l'art de grincher [voler] dans l'enceinte du bagne.

Cela fit sourire le policier. Il n'avait rien senti lors de la fouille que Valjean lui imposa, c'était juste, mais à sa décharge, le policier était souffrant et épuisé.

" Me menotter ? Vraiment ?

- Je l'ai proposé à Vidocq. Lui-même trouvait cette solution pratique pour t'empêcher de faire des bêtises."

Javert se pencha et glissa deux doigts sous le menton du forçat, l'obligeant à lever la tête pour le regarder.

" Tu crois que tu serais capable de me menotter ?

- Tu crois que je n'en aurai pas le courage ?

- Je dois aller rue de Pontoise, Jean.

- Alors je vais le faire."

Le contact du métal contre la peau de ses poignets amusa Javert qui embrassa le voleur.

" Tu n'es plus bon à rien, cela sera facile," affirma Valjean en se reculant .

Javert regarda correctement son amant et reconnut sa défaite.

" En effet, je ne suis plus bon à rien. Et je refuse de t'envoyer aux nouvelles ou qui que ce soit d'autre dans cette usine.

- Tu supporteras de ne pas savoir ?, demanda Valjean, inquiet mais content de cette décision.

- Je dois apprendre à déléguer. Mes hommes ne sont pas des imbéciles et mes inspecteurs comptent parmi des gens sensés.

- Bien ! Alors au bain !"

Encore un baiser.

Javert acquiesça et commença à essayer maladroitement de retirer ses vêtements. Le bruit métallique des menottes déposées sur le bureau parvint aux oreilles du policier et le fit sourire.

" Veux-tu que je t'aide ?, souffla Valjean en posant ses mains sur la chemise jaunie de sueur de Javert.

- Mhmmm, susurra ce dernier en se penchant pour voler un baiser. Je ne serai pas contre. Mais je ne suis pas au meilleur de ma forme.

- Je veux te LAVER !, s'amusa Valjean.

- Mon Jean…"

Un véritable miracle !

La dernière fois qu'ils avaient été seuls ainsi, Javert était certain de partir à la mort. Javert se laissa déshabiller, il caressait distraitement le visage de Valjean, passant ses doigts le long de la barbe, traçant les rides au coin des yeux, se rassasiant de l'image de son amant.

" Je t'aime, souffla le policier.

- Je sais !, répondit Valjean en souriant. Et non je ne te laisserai toujours pas partir.

- Je suis d'accord. Je te l'ai dit.

- Je te connais Fraco !, fit tristement Valjean. Tu veux partir après le bain c'est cela ?"

Javert eut une grimace éloquente. En effet, le forçat connaissait bien son argousin maintenant.

" Jean, Rivette, tu sais que c'est important pour moi, se justifia le policier.

- Tout comme moi. Mais ta santé m'importe aussi."

La chemise avait disparu et le torse de Javert apparut. Bandé, mais les pansements n'étaient pas tachés de sang.

" Jean !, commença à menacer Javert !

- Ne me sors pas encore ton histoire de filleul ! Ils sont en sécurité !

- Comment le sais-tu ?

- Rivette te l'a dit ! Ils ne risqueront pas leur vie inutilement !"

Et implicitement, Valjean ajouta un "Eux" qui sonna comme une insulte.

" Et qu'est devenu l'idée de déléguer et tes hommes qui ne sont pas des imbéciles ?, ajouta Valjean en enfonçant le clou.

- Peut-être devrais-je apprendre à faire confiance…, admit Javert en baissant les yeux.

- Et aussi à reconnaître tes limites ! Regarde-toi bon sang ! Regarde-toi ! Combien de temps penses-tu tenir avant de t'effondrer dans la rue ?

- Peu de temps, il est vrai.

- Nous allons envoyer un message dès que possible, je te le promets."

Javert ne répondit pas, mais il prit soudainement dans ses bras Valjean, surprenant celui-ci et souffla dans la courbe de la nuque du forçat :

" Un jour...un jour j'avais promis de venir sauver quelqu'un. Je suis arrivé trop tard et je n'ai pas tenu ma promesse.

- Qui ?, murmura Valjean en laissant ses mains saisir le dos large du policier, doucement pour ne pas le blesser.

- Ma soeur. J'étais parti chercher de l'embauche. Elle voulait m'accompagner, j'ai refusé, elle m'avait fait promettre de revenir vite. Elle avait peur de...notre mère…

- Que s'est-il passé ?

- Je n'ai pas tenu ma promesse, je suis revenu le lendemain. J'ai préféré chercher plus loin, plus longtemps."

Valjean ne dit rien ; il traçait doucement des cercles sur le dos de son amant en attendant la suite :

" Elle avait onze ans. J'en avais quatorze. Je l'ai retrouvée dans la rue, son cadavre jeté dans un fossé.

- Que…

- J'ai été voir la police et j'ai dénoncé ma mère. Puis je suis retourné à Toulon et ma vie a recommencé.

- Et ceux qui ont fait cela à ta soeur ?"

La pression que mettaient les doigts de Javert était douloureuse, pénétrant les chairs et marquant la peau, mais pour rien au monde Valjean ne se serait retiré.

Il était désolé de ne pas savoir quoi dire.

" On ne les a jamais retrouvés. La police ne s'en est pas chargé. Ce n'était qu'une gamine. Une gitane ! Je me suis juré deux choses Valjean !"

Javert s'était mis à parler avec une haine si profonde qu'elle faisait mal.

" J'allai prouver à tous qu'un gitan pouvait avoir de la valeur et je règlerai leur compte à tous les criminels que je trouverai !

- Et tu l'as fait, murmura Valjean en caressant toujours le dos de Javert. Tu as été un bon policier.

- Non, admit Javert en relâchant enfin Valjean. J'ai été aussi cruel que ces salopards de cognes d'Hyères qui m'ont jeté de leur commissariat avec le cadavre de ma soeur dans les bras. D'une autre manière, je fus pire qu'eux.

- Tu ne fus pas le plus souple des hommes, cela c'est certain. Mais ne te compare pas à eux ! Même à Montreuil, tu as toujours fait respecter la loi ! A la lettre ! On serait venu te parler d'une enfant martyrisée, tu t'en serai chargé."

Mauvais exemple.

Il y eut Cosette et le policier n'avait rien fait !

Il y eut Fantine plaidant à genoux pour son enfant et l'inspecteur l'avait à peine regardée !

On se tut et on resta à se tenir au plus proche, écoutant le souffle de chacun.

" Tout ne fut pas mauvais, remarqua tout de même Valjean.

- Peut-être.

- Et tu as appris à voir plus loin que la loi, ajouta Valjean.

- Oui. J'ai compris que les hommes pouvaient changer."

On retrouva le sourire.

Valjean caressa le visage de Javert et chercha à effacer la tristesse et l'inquiétude.

" Ils vont bien, nous irons les voir dès que tu iras mieux.

- Merci Jean."

Un nouveau baiser et le forçat aida le garde-chiourme à retirer son pantalon. Enfin nu, Javert entra dans le baquet et se mit à genoux. Valjean le lava en faisant bien attention aux blessures.

Les longs cheveux du policier furent longuement savonnés et la belle couleur de mercure devint sombre comme de l'étain.

Il ne fut même pas question de sexe, ce ne fut que de l'amour et de la tendresse. Valjean lava avec soin le dos, le torse de Javert, ses cheveux et ensuite celui-ci se chargea de son visage, frottant doucement pour ne pas souffrir outre mesure.

Enfin, ce fut terminé.

Valjean aida Javert à sortir du baquet et ce fut au tour du forçat de se laver.

L'eau avait trempé la chemise de Valjean, ce fut un plaisir de la retirer. Javert caressa les épaules larges et musclées, il embrassa la jonction entre la clavicule et la nuque, ravi de sentir frissonner le forçat sous ses soins.

" Tu empestes Jean, murmura le policier, moqueur. Lave-toi !

- Ce ne serait pas de refus mais tu me perturbes.

- Moi ?, fit innocemment Javert. Je t'aide à..."

On frappa à la porte et les deux hommes sursautèrent.

Javert se reprit le premier et hurla :

" QUOI ?

- C'est Léonie ! J'ai de l'eau chaude, vous devez en avoir bientôt fini non ? Il faudrait le baquet pour la lessive !

- Je suis propre mais M. Fauchelevent n'a pas terminé.

- J'ai aussi des vêtements propres. Vous faut-il autre chose ?

- De quoi me raser, si vous avez, sinon je vais ressembler à un homme-singe, poursuivit Javert.

- Donatien a peut-être cela, je vais voir."

Léonie disparut et Javert, complètement nu, entrouvrit la porte. Un paquet de linge proprement plié et deux seaux remplis d'eau chaude attendaient dans le couloir.

En serrant les dents, le policier prit les seaux et les fit entrer.

Valjean se précipita sur lui pour les récupérer avant de chercher le linge.

" Tu n'es pas raisonnable !

- Et maintenant le culbute [le pantalon] ! Allez à poil le grand condé [monsieur le maire] !"

M. Madeleine secoua la tête, dépité, tandis que Javert saisissait la fermeture du pantalon de Valjean afin de le retirer.

" Je vais te laisser terminer Jean, je ne suis pas capable de me mettre trop longtemps à genoux.

- Fraco !"

Javert le contemplait avec des yeux espiègles, Valjean souriait, heureux de voir son amant se moquer de lui et il termina de se déshabiller seul.

Tandis que Javert commençait à se rhabiller, ne laissant que le torse nu.

Les bandages seraient vérifiés plus tard.

Les pieds du policier restèrent nus également et Javert retrouva des sensations de son passé, marcher pieds nus sur le sol pavé…

Ce ne furent pas de bons souvenirs !

Acheter sa première paire de chaussures fut le signe de la sortie du caniveau pour le gitan né en prison.

Valjean, enfin nu, entra dans le baquet et saisit le savon.

" Tsssk ! Laisse-moi faire ça !, souffla la voix soyeuse de Javert dans son dos. Je ne peux pas me mettre longtemps à genoux mais je peux me charger de ton râble [dos]."

Javert fit couler l'eau chaude sur le corps de Valjean et le forçat soupira d'aise en sentant l'eau le mouiller.

Javert saisit le savon, le fit mousser entre ses mains et entreprit de laver son compagnon.

Il avait mal à son épaule mais il était content de toucher Valjean, sa peau marquée, ses cicatrices blanchies, ses insécurités. Il le lavait avec révérence.

Valjean s'occupa de ses cheveux lui-même, il savait que le geste de laver allait faire du mal à Javert.

Puis il sentit les mains du policier glisser sur son dos, puis sa poitrine, caressant et lavant avec douceur.

" Dois-je me charger du reste ?, demanda Javert, essoufflé.

- Ne commençons pas quelque chose qu'on ne pourra pas finir," répondit Valjean, tout aussi essoufflé.

Et les deux hommes haletèrent ensemble lorsque les doigts du policier glissèrent doucement sur le sexe, de moins en moins mou, du forçat. Un fantôme de caresse.

" Dommage, reconnut Javert sans insister. Peut-être plus tard…"

Javert se recula et laissa Valjean se laver en paix. Il le contempla de loin.

Lorsque le corps large du forçat fut couvert de mousse, le garde-chiourme le rinça avec le contenu du deuxième seau d'eau chaude.

Valjean ferma les yeux et frotta ses cheveux pour enlever le savon.

Il était propre.

Javert l'aida en le mouillant encore un peu, et ce fut fini.

Et leur prudence fut bien venue.

Léonie frappa à nouveau à la porte, un peu plus agacée cette fois et Javert ouvrit la porte pour se montrer.

Valjean se séchait et restait invisible.

" Nous avons presque fini !, claqua le policier.

- De quoi se raser ! Cela vient d'Horace.

- J'ignorai que mon sergent avait du poil aux joues !, s'amusa Javert. C'est un blanc-bec.

- Dépêchez-vous un peu !, gronda Léonie. On attend pour la lessive !

- Le temps de me raser et nous sommes là !

- Bien !"

Puis, tout le monde perdit son sourire lorsque Valjean, caché aux yeux de Léonie, demanda simplement :

" Du laudanum et des bandages pour l'inspecteur seraient parfaits, madame. Nous avons aussi à vérifier ses blessures !

- Donatien le fera !, fit prudemment Léonie. Il a l'habitude des coups de sabre.

- Excellent ! Nous arrivons !"

Valjean se montra enfin, il était habillé de propre et prêt à s'en aller, mais il fallait encore aider Javert à se raser.

Nul doute que l'inspecteur, trop orgueilleux pour l'admettre, allait souffrir en gardant la pause, les bras en l'air pour se raser.

" Bien, Marie a préparé le café. Pour vous !

- C'est une délicate attention de sa part, sourit gentiment Valjean.

- Avec du sucre ? Elle a tendance à ne pas y penser !"

Javert fit un clin d'oeil moqueur pour arrêter le cri de colère de Léonie, elle secoua juste la tête et asséna un simple :

" Imbécile ! "

Avant de partir.

Valjean regarda Javert et secoua la tête :

" Parfois, tu es vraiment un rustre !

- Oui. Mais je n'ai pas la vocation d'un saint moi. Et j'ai une réputation de salopard à tenir. "

Javert se positionna confortablement contre le fameux bureau sur lequel les deux hommes avaient fait l'amour si passionnément la veille.

Javert laissa ses mains caresser le bois brut du meuble et ses yeux gris regardèrent Valjean par en-dessous, content de voir ce dernier se figer et doucement rougir.

" On m'a promis un rasage ! Je tiens à mes côtelettes ! Fais cela bien Jean !

- A votre service, monsieur."

Valjean fit s'asseoir correctement le policier puis il déposa sur ses épaules une chemise sale pour entourer la poitrine et retenir les poils de la barbe, Valjean examina à son tour la peau sombre de son amant.

Elle n'était pas indemne de cicatrices, certaines étaient faciles à reconnaître, le forçat avait les mêmes, d'autres étaient plus difficiles à cerner. Des traces de coups de ceinture ?

" Nous avons eu une vie difficile, tous les deux, murmura Javert en laissant sa tête tomber en arrière contre la poitrine de Valjean. Ne revenons pas sur le passé.

- A Faverolles, je n'ai pas souvent été battu…

- A Hyères…, à Toulon…, ce ne fut pas une belle histoire.

- J'espère que ce n'étaient pas des mains amies qui ont fait cela.

- Je n'ai jamais connu de mains amies...jusqu'aux tiennes Jean."

Et ma soeur…, pensa fugacement le policier.

Valjean plaça son front contre celui de Javert et le policier sourit :

" C'est trop tard pour sauver le jeune Fraco, mais tu peux toujours rendre une apparence acceptable au vieux Fraco.

- J'aimerai te voir un jour sans favoris.

- Tu serais déçu ! Les favoris font partie du charme de l'inspecteur Javert."

Un fin rire et Valjean se reprit. Il fit mousser le savon encore une fois et en passa sur les joues de Fraco Javert.

Et le rasage commença.

Racler la peau, tourner la tête, faire pivoter en arrière pour atteindre la gorge...Javert se fit étonnamment docile.

Puis avec des ciseaux, couper le surplus de poils des favoris, songeant en souriant aux favoris si bien entretenus de Louis-Philippe d'Orléans. Quelques coups de ciseaux et Valjean rinça les joues du policier.

Javert se caressa le visage et sourit, satisfait.

Il avait l'air plus humain ainsi.

" Merci mon tendre.

- A moi ?"

Valjean sourit tandis que Javert en quelques coups de ciseaux bien placés faisaient disparaître les quelques poils de barbe du forçat qui avaient eu l'audace de pousser trop drus.

" Tu devrais te raser devant un miroir, Jean, je n'ai pas l'habitude des plumes [barbe].

- Pourvu que cela ne me fasse pas ressembler à un forçat ! "

Javert gela un instant dans son mouvement avant de reprendre le travail de barbier.

" Pas de risque que tu y ressembles, Jean, tu es trop bath [beau] pour cela. "

Ils rirent une dernière fois et s'embrassèrent avant de se quitter enfin.

Dans la salle principale se tenaient les hommes, enfin propres et les enfants, qui mangeaient avec plaisir les fruits ramenés par Mavot. Ils manquaient les femmes. Elles étaient dans la cour et avaient retroussé leurs manches pour se charger de la lessive.

Valjean ramenait le baquet et Javert portait les vêtements puants la sueur. Les deux hommes apportèrent tout cela dans la cour.

" Enfin, s'exclama Léonie en posant ses mains sur ses hanches. Vous êtes pires que des damoiselles ! Une heure pour vous laver !

- Nous étions sales comme des peignes !, jeta Javert.

- En tout cas, vous avez bien fait de tailler vos accroches-coeurs, sourit Lucie en examinant de plus près le policier. On aurait pu y loger toute une famille de rats, vous faites moins sauvage comme ça.

- Merci du compliment madame," jeta aigrement le policier.

Javert allait s'incliner par habitude lorsque la douleur l'en empêcha.

Gentiment, Lucie glissa son bras sous celui du policier, ravie de ne pas sentir celui-ci se crisper sous son toucher et elle le raccompagna dans la salle.

Elle l'amena jusqu'aux ballots de foin et le laissa aux soins des hommes.

Aussitôt, Lambry retira la chemise du policier, sans chercher à prendre garde à la pudeur.

Les femmes disparurent dans la cour, emportant avec elles le lot d'enfants propres et excités comme des puces.

Soazig gardait Cosette à ses côtés pour que cette dernière lui montre comment on pouvait laver de la dentelle sans l'abîmer.

Chavót aida Dédé à se déplacer, les deux jeunes hommes devenaient inséparables, parlant d'avenir et de filles...

Le vieux hussard examina les plaies, douloureuses mais saines du mouchard. Elles n'étaient pas infectées. Il referma le tout avec une prudence méticuleuse quant à l'hygiène. Combien de camarades Lambry avait-il vu mourir sur les champs de bataille, non pas durant le combat, mais dans les tentes de l'infirmerie de campagne ?

Et ce ne furent jamais de belles morts.

Javert serra les dents et essaya de retenir les gémissements de douleur qui lui venaient.

Vaincu, il murmura :

" Jean, as-tu encore un peu de laudanum ?

- Oui, Fraco, répondit tristement Valjean.

- Alors je crois que je vais me laisser tenter…"

Javert se laissa tenter et l'après-midi se déroula lentement rue de Sully…

Après la lessive, laissée sécher dans la cour sur les pavés au soleil, les femmes se lavèrent à leur tour.

Ce fut un lavage collectif entre les femmes, comme dans ces bains turcs dont parlaient encore les Orientalistes de Napoléon…

On rit, on bavardait, on se lavait et on en profitait pour parler des hommes, vivants ou morts...

" Pssit ! Messieurs les policiers !, appela une voix féminine. Venez par ici !"

Une vieille femme les appelait.

Rivette chercha du regard d'où cela provenait et ses yeux aperçurent une tête se montrant dans la lucarne sur le toit d'à-côté.

On ne tergiversa pas et on avança, lentement mais sûrement, en direction de la lucarne et de la vieille femme.

Lentement, mètre par mètre, sans faire tomber de tuiles sur la chaussée, les policier à quatre pattes s'approchèrent de la lucarne.

Espérant et priant pour qu'on ne les voit pas.

Puis des mains masculines les saisirent et les aidèrent à descendre.

Les quatre policiers se retrouvèrent dans un grenier occupé par une famille de pauvres chiffonniers.

Une vieille femme, vêtue de haillons et son mari, tout aussi pauvrement habillé, les regardaient avec compassion.

" Ce sont des fous, jeta la vieillarde, terrifiée. Ils veulent vous tuer et brûler l'immeuble.

- Ce ne sont même pas des gens du quartier, fit le mari en secouant la tête, désolé.

- Ils veulent juste buter du cogne, lâcha Roussel, essoufflé par sa promenade sur les toits.

- Merci," s'écria Philippot, rayonnant de bonheur.

Mais les deux chiffonniers étaient désolés et cela se voyait dans leur sourire incertain. Blier et Roussel, plus âgés que les deux autres policiers, avaient compris et acquiesçèrent à la demande muette.

" Nous allons partir dans un instant, fit Blier, se voulant rassurant.

- Quoi ?, cria Philippot, redevenant aussitôt livide de peur.

- Il ne faut pas rester, expliqua Roussel. Si ces salopards se mettent à fouiller les maisons et nous trouve chez ces braves gens, que penses-tu qui leur arrivera ?

- Mais il y a du monde dans la rue !, se défendit maladroitement le sergent.

- Oui, et du monde dans le commissariat. Nous allons en profiter pour foutre le camp, asséna brutalement Roussel.

- Nous allons passer par la Halle aux Veaux et ensuite la rue de Poissy et à la revoyure !, ajouta Blier.

- Hé bien qu'attendons-nous ?, demanda courageusement l'inspecteur Rivette.

- Vos ordres, inspecteur !, se moqua Roussel, mais le coeur n'y était pas.

- Alors en avant !"

Les deux vieux chiffonniers étaient désolés mais ils ne voulaient pas héberger les policiers trop longtemps, cela aurait été dangereux.

On ouvrit la porte donnant sur l'escalier de l'immeuble et on écouta le bruit. On criait dehors, on faisait du chahut mais on ne tirait plus.

" Bien, souffla Blier. Si on veut s'en sortir les hommes, il ne faut pas partir tous ensemble.

- Quoi ?," répéta encore Philippot.

On sentait le gamin à la limite de défaillir.

" Toi, tu viens avec moi et tu me colles aux basques !, lui ordonna Roussel. On se donne rendez-vous aux Halles dans dix minutes.

- Putain Roussel !, commença Blier. Attends ! Il faut…

- Ta gueule Blier ! Tu vas dire des conneries ! Allez à tout de suite les cognes !"

Et d'un pas assuré, la main serrant le poignet de Philippot, Roussel descendit l'escalier.

Blier et Rivette attendirent…

Ils attendirent…

Des cris, des appels au meurtre, le bruit d'une fusillade...mais rien ne vint…

" Dix minutes !, fit Blier. Allons-y !

- Je te suis," ajouta fermement Rivette.

Rivette remercia une dernière fois leurs sauveurs et les policiers descendirent l'escalier, comme si c'était tout naturel.

Ils ouvrirent la porte de l'immeuble et se retrouvèrent dans la rue. Il y avait du monde partout mais le plus gros de la foule se trouvait devant la façade du commissariat. Sur le sol, Rivette aperçut les Codes de Lois de Javert et en eut un coup au coeur.

Déchirés et salis, ils ne seraient plus utilisables.

Blier le tira par la manche pour le ramener au présent et on se mit tout naturellement à marcher.

Personne ne les appela, personne ne les agressa...même si certains les regardèrent passer avec attention...

Ne pas courir, ne pas courir, ne pas courir…

Rivette se dit qu'il aurait vraiment dû choisir un métier dans le monde du théâtre plutôt que de devenir policier.

Le maréchal Marmont avait quitté son poste et laissé les Tuileries à la destruction et au pillage. C'était la deuxième fois que ce palais royal était dévasté, la première fois c'était en 1792.

A la prochaine révolution, il serait incendié. Ce sera en 1871 lors de la Semaine Sanglante durant la Commune de Paris.

Cependant, il était temps de penser à la suite de la Révolution de 1830.

Et là, les insurgés commençaient déjà à se déchirer. L'union sacrée n'avait pas duré.

Quel gouvernement mettre en place ?

L'Empire bonapartiste ? Certains parlaient du trône de Napoléon, il y avait à Vienne en Autriche le fils de l'Empereur : Napoléon François Joseph Charles Bonaparte, le duc de Reichstadt, un beau jeune homme de 19 ans qui vivait retiré avec sa mère, l'ancienne impératrice de France, Marie-Louise.

Napoléon II ?

La IIe République ? C'était le rêve de Blanqui et de ses amis. Plus de roi et le pouvoir au peuple ! Une vraie démocratie avec le suffrage universel masculin. Des députés la prônaient ouvertement et la voix de Benjamin Constant se faisait souvent entendre pour en faire l'apologie.

Et puis Louis-Philippe d'Orléans ? Une nouvelle dynastie ? Un roi s'en allait et la couronne restait mais sous une monarchie constitutionnelle à l'anglaise. C'était le projet de Thiers, de Chabouillet, de Talleyrand...de ces 221 noms qui avaient lutté dans l'ombre contre Charles X, à quelques exceptions près…

Légitimistes, Orléanistes, Républicains, Bonapartistes.

L'union était morte et chacun voulait la victoire de ses idées.

On prévoyait des arrestations de masse et des trahisons en règle.

L'après-midi touchait à sa fin lorsque Javert revint à lui rue de Sully.

Il aurait aimé des nouvelles, il allait mieux et se redressa. Près de lui, endormi et

vulnérable il y avait Jean Valjean.

Javert le laissa dormir et se leva seul. Content de pouvoir marcher.

Il s'approcha de la porte devant laquelle était assis Durand, un pistolet dans les mains et une pipe à la bouche.

" Tu fumes maintenant ?, sourit Javert.

- C'est Donatien ! Il m'a donné une de ses pipes. Lucie trouve que cela fait plus homme ainsi."

Un rire étouffé se fit entendre non loin d'eux. Lambry essayait d'apprendre à Mavot à jouer aux cartes et fit mine de ne pas se moquer du jeune sergent, un peu trop candide.

" Des nouvelles de Paris ?, s'enquit l'inspecteur de police.

- Aucune, répondit sérieusement le sergent.

- Je vais essayer d'en savoir plus et…"

Le policier fut coupé dans sa phrase par un tambourinement forcené sur la porte de l'usine.

Javert n'avait pas d'armes sur lui mais Durand se leva et dressa son pistolet.

" Qui va là ? "

Marcher lentement dans la rue de Pontoise puis les policiers se retrouvèrent à la Halle aux Veaux.

Pour mieux se quitter.

Roussel serra fermement la main de Blier et de Rivette :

" Chacun sa route, les enfants. Je file chez celui-ci pour ramener sa mère avec nous. Nous allons nous cacher chez moi.

- Est-ce prudent ?, demanda Rivette.

- Ma femme est un dragon ! Elle a plus de gueule que Javert ! Mais la daronne de notre môme est une crème, elle doit être protégée.

- Dieu ! Prenez soin de vous !, jeta Blier.

- Allez on décarre les gonzes ! Vous allez où ?, demanda enfin Roussel, déjà prêt à partir.

- Rue de Sully. Je prends ma femme et mon môme et je vais rejoindre Javert, expliqua Rivette.

- Pourquoi diable ? Et Blier ?

- Je l'aide à décarrer et ce soir, si tout se passe bien, on est à l'abri, répondit le vieil inspecteur.

- Rue de Sully ? Mais c'est de l'autre côté de la lance !, opposa Roussel.

- Je ne reste pas rue Saint-Médard avec ces soulards qui hantent le quartier !, affirma Rivette.

- Je vais l'accompagner, ajouta Blier.

- Merde ! On est tous cons aujourd'hui. Faites gaffe à vos miches !, grogna Roussel.

- Dès que possible, on s'envoie des nouvelles !, jeta Blier.

- Putain, oui, conclut Roussel. Ou Javert aura notre peau."

Javert aurait leur peau et il pleurerait leur mort avec rage.

On se quitta.

Après la Halle aux Veaux, la rue de Poissy, mais le danger était parti. On ne les reconnaissait plus pour des cognes.

" Rue Saint-Médard, dix minutes en longeant l'enceinte de Philippe-Auguste !, jeta Blier.

- Oui, en avant ! Ne traînons pas !"

L'enceinte de Philippe Auguste était un système de fortification urbaine construite par le roi Philippe Auguste, datant du XIIe siècle, et dont il ne restait que quelques éléments dispersés dans Paris.

Dont une portion dans le quartier de la Contrescarpe, non loin de la rue Saint-Médard.

C'était un quartier calme la journée mais hanté par les prostituées et les voleurs la nuit.

Là, il y avait peu de monde et seulement des passants, pressés de rentrer chez eux, encore sous le choc de l'arrivée des combats de ce côté-ci de la Seine.

Les deux policiers déguisés en ouvriers ne furent pas remarqués.

" Peut-être devrais-tu rester chez ta femme, murmura Blier.

- Je ne sais pas, avoua honnêtement Rivette. Peut-être en effet. Nous sommes loin des combats malgré tout."

Et pour répondre à cette affirmation, on entendit tout à coup des cris de colère et des tirs au fusil.

Mais ce n'était que quelques rues plus loin.

" Va chez toi, je file voir Javert ! S'il y a du grabuge, nous venons vous chercher.

- Ce serait stupide et dangereux."

Les hommes se turent et regardèrent passer tout à coup un groupe de jeunes hommes en uniforme de l'École Polytechnique, hurlant et gueulant :

"MARMONT A FOUTU LE CAMP ! LE DRAPEAU FLOTTE SUR NOTRE-DAME !

- Je ne sais pas, répéta Rivette, indécis.

- Allons voir ta femme et si le quartier est tranquille, tu y restes !

- Mais toi ?

- Je suis vieux et célibataire !

- Blier, je ne suis pas…"

On s'approchait d'eux et ce n'était pas des regards amicaux. Les deux policiers poursuivirent leur chemin.

Rue Saint-Médard.

Dix minutes de marche avant de voir l'immeuble dans lequel vivaient les Rivette. Il n'y avait pas d'attroupements mais la populace, avinée et excitée, parcourait les rues voisines.

Des femmes se tenaient sur le pas de leur porte, leurs enfants accrochés à leurs jupons et le visage pâle d'inquiétude.

Sans se concerter, les hommes entrèrent dans l'immeuble et Rivette rejoignit son appartement.

La porte à peine ouverte, sa femme était là, leur fils bien éveillé dans ses bras et une valise dans l'autre. A ses pieds, il y avait d'autres bagages pleins à craquer.

Mme Rivette avait appris la peur maintenant, elle était prête à fuir.

" Nous partons enfin Philippe ?

- Oui, rue de Sully.

- Chez M. Fauchelevent ? C'est une bonne idée, approuva la jeune femme déterminée.

- Blier va nous aider et rester avec nous.

- Comment vous appelez-vous monsieur ?, demanda madame Rivette en s'approchant de l'inspecteur.

- Michel, madame.

- Je préfère appeler mes sauveurs par leur prénom, sourit Mme Rivette.

- Cela ne me dérange pas."

Blier était un vieil inspecteur de police, il avait perdu sa femme et sa fille refusait de lui parler… L'homme avait eu longtemps un souci avec l'alcool qui revenait parfois…

Cela faisait des années que personne ne l'avait appelé par son prénom.

" Et votre bonhomme ?, sourit Blier, attendri.

- Il va rester gentiment dans mes bras, hein mon Clément ?," répondit la jeune femme.

Peine perdue !

L'enfant gigotait, de toute sa force de 7 mois, il avait vu son père et entendu sa voix, il tendait les bras pour se faire capturer. Rivette s'approcha de son fils et lui embrassa les doigts.

" On va voir ton parrain, mon petit gars."

Cela ne prit pas cinq minutes pour quitter l'appartement.

Mme Rivette avait pris tout ce qui avait de la valeur, tout était dans les sacs et le reste...il fallait l'abandonner à son sort…

Les livres, la literie, les meubles, les quelques tableaux…

Mme Rivette soupira de tristesse, c'était des souvenirs de ses parents. Son père était un riche notaire de la région de Bordeaux…

Peut-être le pillage n'aurait pas lieu…

Peut-être les voisins ne parleraient pas du métier de M. Rivette…

Peut-être…

" En route !," lança la jeune femme, bravement.

On obéit aux ordres de madame.

Les rues étaient encombrées de passants. Mme Rivette tenait serrée contre elle son fils avec un soin tout particulier.

Les deux hommes portaient des sacs et gardaient un air neutre et concentré.

Les gens étaient excités et bavardaient au sujet des événements, on commentait le départ du maréchal Marmont, on parlait des morts de la caserne de la rue de Babylone, on se demandait ce que faisait le roi...

Parfois, on voyait des blessés rescapés des barricades et qu'on soignait de son mieux.

Régulièrement, on faisait un détour pour éviter un attroupement de mauvais aloi. Des êtres vils qui vidaient une maison et en chassaient les habitants aux cris excités et haineux de :

"A BAS LES PANTES [bourgeois] ! A LA LANTERNE !"

On évitait avec prudence ces rues-là et on détournait le regard.

L'inspecteur de première classe Rivette baissait les yeux et serrait les dents.

Blier murmura d'une voix lointaine :

" J'ai connu un cogne qui avait du poil mais pas de Sorbonne. Durant la Terreur, il s'est interposé devant des gonzes qui cassaient une maison et maltraitaient ses habitants."

Rivette ne disait rien, il écoutait tout en marchant avec soin sur les pavés de la rue.

" Il est mort saigné par la foule. C'était pas un mauvais gonze pourtant.

- J'ai compris, claqua Rivette, la voix dure.

- Encore heureux ! Le collègue a laissé une femme et deux fillettes sur le carreau.

- Que sont-elles devenues ?, demanda Mme Rivette, désolée.

- Aucune idée, madame. Elles ont quitté Paris, elles avaient tout perdu."

Hélas, traverser la Seine était une gageure. Chaque pont était occupé par une barricade. Certes, les ponts étaient libres de présence militaire mais une troupe d'insurgés en tenait la position.

Aux insurgés de jouer les militaires et de surveiller les accès au centre de Paris. Il y avait deux ponts à traverser, vaillamment on s'approcha du Pont de la Tournelle.

On les vit s'approcher sans aménité.

" On passe pas les gens ! Il y a encore du grabuge en face.

- Ma mère est en face, fit Mme Rivette, les larmes aux yeux. Je vous en prie.

- On passe pas, c'est la consigne. Il faut un sauf-conduit.

- Ho Philippe !," souffla Mme Rivette, désespérée.

L'inspecteur prit sa femme dans ses bras et la serra de toutes ses forces, lui murmurant des mots de courage et d'amour.

On avait été amateur de théâtre chez les Rivette, il suffisait de jouer un rôle et de faire couler les larmes.

Blier se jeta sur les jeunes insurgés de faction et leur cracha au visage :

" Et ma femme ? Je la laisse seule ? Vous allez nous laisser passer tas de salopards !

- Ta gueule le birbe [vieux] ! Tu vas t'en prendre une !, le menaça le jeune révolté. Pas de sauf-conduit, pas de passage !

- MA FEMME EST EN FACE ! Alors soit tu nous laisses passer, le con, soit tu nous tires dessus !"

Blier avança, courageusement.

Il était célibataire, il était vieux, sa fille ne voulait plus rien avoir à faire avec lui, quelque part en France se trouvaient ses petits-enfants qu'il ne verrait jamais.

L'insurgé leva son fusil et le pointa sur le vieillard.

" PUTAIN ! TU RECULES !

- Tire, je m'en fous ! Je veux ma femme !"

Un nouveau pas.

On eut peur des conséquences, mais le canon du fusil trembla et le jeune révolutionnaire baissa son arme.

Il était un combattant pour la Liberté, pas un assassin et encore moins un sauvage.

" Tu fais chier l'homme. Il faut un sauf-conduit. Elle perche où ta scie [épouse] ?

- Rue des Vertus.

- Bon, je vais voir avec mon chef."

L'insurgé disparut dans la barricade. Et un homme apparut à cet instant, souriant et amical.

" Vous êtes bien chargés, les gens. Vous allez jusqu'à la rue des Vertus ?

- Ma femme y vit, répéta Blier. Ce sont mon fils et ma bru.

- La rue des Vertus, ce n'est pas loin, rétorqua doucement l'homme. Je vais leur dire de vous laisser passer."

Avec un joli mouvement des hanches, l'homme disparut à son tour dans la barricade.

Il en revint avec un document paraphé d'une signature illisible et un sourire charmant.

" Voilà citoyens ! Passez les ponts et passez-les vite ! On ne sait pas quand les combats peuvent reprendre.

- Merci, monsieur… ?, demanda Blier en saisissant le document avec soin.

- Pierre Plaisance. Nous nous reverrons peut-être."

Un dernier salut et chacun se félicita de sa bonne chance.

Quelle naïveté !

Le préposé à la garde du pont de la Tournelle réapparut pour étudier leur document et leur cria :

" Bon, passez et fermez vos gueules !"

On passa et on ferma sa gueule.

Après le Pont de la Tournelle, on traversa la rue des Deux-Ponts dans le quartier de la Cité. Rivette murmura en se penchant vers Blier :

" C'était très con ça.

- Il était très con, ce môme. Il était visible qu'il allait pas tirer.

- Tu ne peux pas en être sûr !

- Si, se mit à rire Blier. Il m'a regardé dans les yeux."

Rivette secoua la tête et poussa un rire qui ressemblait à un sanglot.

" Tu as passé trop de temps avec Javert. Heureusement que l'homme est arrivé, ce Plaisance, sinon ton corps serait peut-être dans la lance !

- Peut-être ! En tout cas, j'ai bien fait de gueuler sinon on y serait encore !"

On avança d'un pas sûr...et ce fut là qu'il fallut s'arrêter.

Clément se mit à hurler à pleins poumons.

Mme Rivette le supplia de se taire, des larmes dans les yeux.

" Mon Clément ! Mon petit homme, tais-toi, tais-toi…"

Peine perdue !

Il se mit à hurler encore plus fort. Deux femmes du peuple, habillées comme des hommes et le visage sale de crasse et de poudre noire s'approchèrent, curieuses et sans montrer d'agressivité.

" Il a du mal la bourgeoise ?

- Il est trempé," reconnut avec horreur Mme Rivette, n'osant pas regarder en face ces deux combattantes.

L'une d'elles, plus âgée, une véritable armoire avec des seins et des fesses énormes, sourit et comprit la panique qui s'emparait de la malheureuse mère. Elle se pencha pour examiner l'enfant et jeta avec insouciance :

" Faut le changer ce mômignard ! Venez les gens, il y a le père qui a de l'eau propre et du feu.

- Je n'oserai jamais, souffla Mme Rivette, levant enfin ses larges yeux apeurés sur les femmes.

- On va continuer !, asséna durement Rivette en s'interposant.

- Avec un môme qui gueule au point d'attirer les lignards ?, se moqua la femme. Tu vas laisser ta largue changer le troufignon de ton môme et vous pourrez continuer votre route."

Blier sourit et se fit apaisant :

" Très bien la gonzesse, mène-nous au père.

- Il sera jouasse de vous aider. C'est un tendre le père. Et vous en profiterez pour montrer vos fafiots [papiers d'identité]. On passe pas ici sans sauf-conduit."

Nul ne vit le regard stupéfait que jeta la plus jeune sur la plus âgée lorsque cette dernière avait parlé ainsi du père. Lui tendre ?

Dans une arrière-cour du quartier de la Cité se tenait un homme devant un feu. Sur le feu il y avait une vieille casserole dans laquelle bouillait de l'eau et à ses pieds plusieurs bottes d'officiers de l'armée. Des montres…, des vestes...

Rivette blêmit en comprenant devant quelle sorte d'homme ils se trouvaient et voulut fuir, mais la main de Blier fermement posée dans son dos l'en empêcha.

" Regarde les beaux bourgeois que je t'amène, fit la femme en souriant.

- Vous êtes perdus messieurs-dame ?"

Un sourire sympathique, malgré la crasse qui maculait ses joues et son front.

" Pas vraiment mais le môme a besoin d'être changé.

- Ha ! Ces mômacques !, sourit encore plus l'homme. Tu te souviens la femme de notre petit Gavroche ?

- Pour sûr, répondit la femme, attendrie.

- Hé bien, nous avons de l'eau chaude et du savon. A vous de faire madame."

Chacun put voir les mains tremblantes de peur de la jeune mère défaire les vêtements trempés de son enfant, en lui murmurant des paroles d'apaisement.

Le père regarda les deux hommes tout en restant bienveillant :

" Alors les gonzes ? Vous me montrez vos fafiots ?"

Blier tendit le sauf-conduit paraphé venant du Pont de la Tournelle, cela accentua le sourire bienveillant de l'homme.

Ce dernier rendit le tout à Blier et interrogea doucement la troupe :

" Et vous allez où comme ça ?

- Rue des Vertus, répondit par automatisme Rivette.

- Rue des Vertus ?, répéta le père, en plissant les yeux, intéressé. C'est donc vrai ce qu'il y a d'écrit sur ce fafiot ?! Je connais bien un habitant de la rue des Vertus. Un inspecteur de police."

Et il se mit à sourire encore plus largement.

Il pouvait sourire, il avait compris avant même d'entendre le mensonge qu'on allait lui débiter. Il avait compris mais Claquesous ne l'avait pas fait.

Le tueur de Patron-Minette avait juste flairé la proie.

Mais le père Thénardier avait tout compris.

Ce n'était pas juste une proie à égorger et à dévaliser dans une cour bien abritée, c'était bien plus gros que cela...si on laissait courir assez longtemps le fil avant de la ferrer.

Thénardier avait compris.

Simplement par le visage pâle du plus jeune des hommes et par les yeux effrayés de la femme qui changeait son enfant tellement mal qu'il se mit à hurler encore plus fort.

" Doucement, madame, fit gentiment la femme, large et épaisse. Vous lui faites peur à votre môme. Regarde le père, comme elle tremble la pauvre chose ! On devrait vous donner du vin !

- Non, non, refusa précipitamment Mme Rivette.

- Que veux-tu ma douce ? Ils ont de la route jusqu'à la rue des Vertus. Vous connaissez mon inspecteur de police alors ?

- Nous ne connaissons pas de policier rue des Vertus," répondit enfin Rivette, avec fermeté.

Thénardier se leva et sourit en s'approchant de Rivette, souple et silencieux, comme un chat.

" Vous pouvez bien être cogne, turbineur ou carabin, aujourd'hui, tout le monde s'en fout ! Nous luttons tous aujourd'hui pour la Liberté ! Regardez-moi ! Je suis un ancien de Waterloo ! Un sergent !"

On contemplait avec inquiétude cet homme étrange qui tournait autour d'eux, examinant leur mise et apercevant le poids des armes dans les poches des vestes.

" On devrait les aider à rejoindre la rue des Vertus, proposa Thénardier. Azelma ! Quitte les jupons de ta daronne [mère] et accompagne-les !

- Non, merci, refusa tout net Rivette. Vous êtes bien gentil mais nous n'allons pas abuser.

- Abusez, abusez, cher monsieur !, répondit Thénardier en dévoilant ses dents gâtées par le tabac et le vin. Vous avez reçu un sauf-conduit de la part de ce cher Plaisance. Nous serons rassurés de vous savoir arrivés à bon port et j'en profiterai pour prendre des nouvelles de l'inspecteur. Javert qu'il s'appelle. Cela ne vous dit vraiment rien ?"

Un nouveau regard, un nouveau rougissement. Thénardier était aux anges.

Mme Rivette s'était enfin relevée et elle tenait son fils contre elle, calmé et propre, avec un sourire soulagé.

" On va pouvoir continuer la route !," lança Blier, ne voulant pas s'attarder en présence de ces détrousseurs de cadavres.

Car il n'y avait pas d'autres raisons à la présence de toutes ces bottes et ces bijoux par-terre.

Et les policiers commençaient à se demander si c'était réellement un sauf-conduit qu'ils avaient reçu et pas plutôt une invitation à être assassinés.

" Bien, bien, accepta Thénardier. Si vous souhaitez poursuivre seuls, nous n'allons pas vous ennuyer en vous imposant un guide. La rue des Vertus n'est qu'à un petit quart-d'heure de marche. Et les combats se sont déplacés devant les Tuileries, vous devriez être en paix. Dès que vous aurez passé les barricades bien entendu.

- Merci, monsieur !, fit chaleureusement Mme Rivette.

- De rien, ma p'tite dame."

Thénardier s'inclina.

Rivette chercha ostensiblement dans ses poches et en sortit plusieurs pièces de monnaie qu'il tendit à l'homme.

Blier eut envie de l'étrangler mais n'en fit rien, Rivette était encore loin de valoir son mentor. Montrer son argent en pleine cour perdue dans Paris à des voleurs sans foi ni loi ! Javert en aurait hurlé de colère !

" Prenez mon brave, pour le dédommagement, asséna Rivette.

- De l'eau chaude et des conseils, cela ne coûte rien, mon cher monsieur. Gardez votre argent. Nous aimons aider notre prochain, n'est-ce-pas ma scie ?

- Oui, mon cher."

Deux braves gens qui souriaient en les regardant.

On se quitta avec le sourire.

Tout allait bien.

Mais dès que les voyageurs eurent disparu, le ton ne fut plus le même. Mme Thénardier se jeta sur son mari et se mit à crier de colère :

" De l'argent ? Et tu refuses ? Mais tu es jobard ou quoi ?

- La ferme ! C'est Claquesous qui les a envoyés ici. Il voulait qu'on leur fasse la peau mais ce sont des cognes ! Il faut les suivre !

- A quoi bon ? Si ce sont des cognes, on va se faire poisser ! Autant les buter ! Prends ton surin et rattrape-les ! Je vais t'accompagner, à deux, on en arrivera bien à bout !

- Des cognes en tenue de turbineur dans Paris révolté ! Réfléchis la femme ! Crois-moi qu'ils vont la cracher leur mitraille pour ne pas se faire dénoncer aux révoltés !"

La femme était sceptique mais elle décida d'écouter son escroc de mari.

" Ils sont partis, tu vas les suivre ?

- Azelma est une nigaude, Eponine se prend encore pour une Jeanne d'Arc. Où est ce Jean-Foutre de Gavroche ?

- Aucune idée, il était avec Eponine tantôt.

- Quelle bande de caves ! Je vais faire le turbin moi-même ! Une fois connu leur adresse, je trouverai bien les poteaux de Patron-Minette ! Nous allons avoir un joli pactole à se partager.

- Une belle image mon tendre !

- Souhaite-moi bonne chance ma scie !"

Un baiser vite échangé et Thénardier, le sergent de Waterloo, l'ancien aubergiste de Montfermeil prenait la route.

Il aperçut près du Pont Marie les deux cognes en compagnie de la gonzesse au marmot.

Du nanan à filer !

On les laissa passer à la barricade du pont, manifestement le sauf-conduit au nom de Plaisance valait son pesant d'or.

Mais très peu savait que cela valait aussi son litre de sang.

Et à Saint-Cloud ? Le roi attendait dans l'expectative. Il ne pouvait plus jouer, il ne supportait plus l'odeur enivrantes des roses de ses jardins, il restait assis au-milieu de son salon d'apparat, Polignac à ses côtés et les deux hommes attendaient le résultat de cette journée.

Polignac avait perdu son poste de ministre...c'était un fait clairement établi mais le roi avait-il perdu son trône ?

" Votre Majesté, souffla l'ancien aide de camp de Charles X, si vous devez émigrer à nouveau, je resterai à vos côtés.

- Merci Jules, murmura le roi. Je ne pensais pas connaître une nouvelle fois l'émigration. Qu'avons-nous fait de mal ?

- Gouverner," répondit simplement le prince de Polignac.

Et le silence retomba dans la demeure luxueuse du roi Charles X...où une pendule égrenait les heures...

La fin du jour s'approchait.

Le sergent Durand ouvrit la porte de l'usine et aperçut avec joie le visage de Rivette, fatigué mais soulagé.

" Rivette ? Mais que faites-vous là ?

- Rivette ?," répéta la voix profonde de Javert.

L'inspecteur de police sortit dans la rue et saisit fermement la main de son collègue et ami, avant de céder et de le serrer avec son bras valide.

" Si je n'avais pas été invalide, je serai venu vous chercher, jeta Javert.

- Blier nous a accompagné, rétorqua l'inspecteur, tout aussi heureux de revoir son mentor et ami.

- Venez ! Nous sommes en sécurité ici !, clama Javert.

- Dieu en soit loué !," souffla Mme Rivette en serrant son fils dans ses bras.

Devant le bruit, Valjean était venu voir, il fut bousculé par Cosette. Celle-ci avait entendu et reconnu la voix de Mme Rivette et s'était précipitée à l'extérieur.

En un instant, madame Rivette était embrassée par une adolescente, heureuse à la folie de la voir.

Valjean, inquiet, sortit dans la rue pour faire entrer tout le monde à l'intérieur de l'usine.

Juste une minute, juste un instant.

Et cela suffit pour tenter le diable.

Car dans un renfoncement d'une porte-cochère, les yeux écarquillés de stupeur et reconnaissant aussitôt les habitants de cet immeuble de la rue de Sully, se tenait Thénardier.

Filer les trois suspects sur le Pont Marie, marcher quelques minutes sur le quai des Célestins, passer chaque barricade en clamant son alliance avec Claquesous et Montparnasse, alias Plaisance et Montrouge était d'une simplicité enfantine.

Et les cognes déguisés en mouchards étaient visibles comme le nez au-milieu de la figure.

Ce n'était pas Javert, ils furent si faciles à filer.

Sans surprise, on ne se dirigea pas vers la rue des Vertus mais on arriva dans la rue de Sully.

Sans surprise, on y rencontra l'inspecteur Javert.

Mais l'homme qui avait rejoint le groupe dans la rue provoqua une stupeur qui assomma Thénardier.

Car l'ancien sergent de Waterloo avait la mémoire des visages, ce qui était utile dans son métier d'aubergiste lorsqu'il était à Montfermeil, et l'ancien sergent de la Grande Armée venait de reconnaître un homme de son passé qu'il avait souvent rêvé de retrouver...et de tuer…

Jean Valjean !

M. Madeleine !

Donc la petite qui était là, avec ses rubans et ses dentelles devait être l'Alouette !

Cosette !

La fille de Fantine !

Et ça, jamais de toute sa vie, Thénardier n'en aurait rêvé.

Le diable avait beau jeu ce soir.

Il suffisait de bien jouer, sans se précipiter et sans provoquer de soupçons.

Tout d'abord, il fallait prévenir Patron-Minette et essayer de mettre la main sur Claquesous et Montparnasse, tout entiers à leur "révolution."

Claquesous était sur le Pont Marie, Montparnasse devait tenir une faction dans un café des environs des Tuileries.

Thénardier se frotta les mains et on dut le prendre pour un fou en l'entendant rire dans la rue.

Tout le monde était à l'abri, réuni rue de Sully.

Rivette ne s'inquiétait plus que pour sa mère mais cette dernière vivait en dehors de Paris, dans la banlieue.

Il suffisait d'avoir un peu de patience. Et attendre quelques jours avant de pouvoir quitter Paris en toute sécurité afin de la rassurer.

L'inspecteur Blier fut un nouvel élément ajouté à cette petite famille qui se constituait rue de Sully.

Mme Rivette chantait en berçant son fils.

Mme Durand mère donnait des conseils quant au nourrisson.

Lucie Durand rêvait d'avoir un enfant de son sergent de mari. Le petit Antoine exigeait un petit frère.

Cosette et Soazig étaient devenues inséparables et chacune s'apprivoisait très bien. Soazig était surprise de découvrir derrière la jolie fille aux rubans une gosse qui avait vécu une enfance aussi difficile que la sienne.

Travailler dans une auberge dont les souvenirs devenaient des cauchemars, cela renvoyait à la propre vie de Soazig, s'épuisant auprès de son monstre d'oncle.

Léonie était assise, pour souffler un peu, l'enfant tirait sur le ventre.

Marie...Marie se chargeait de tout et tous.

Mavot était retourné dans le bureau faire de l'huile et du parfum. Il avait abandonné la révolution, comme ça, et avait du travail à faire.

Dédé restait avec Chavó et le jeune blessé se portait de mieux en mieux. On parlait de la révolution et de voyage chez les Compagnons du Devoir.

Pourquoi pas ?

Faire le tour de France et quitter Paris ?

Chavó n'avait pas peur de partir mais Dédé était plus attaché au pays.

Durand restait auprès des policiers, on échangeait des nouvelles. Javert apprit avec tristesse et dépit le saccage de son commissariat.

On irait voir dès que possible.

Il y aurait pu y avoir pire ! Il y aurait pu y avoir des morts !

Blier et Rivette racontaient encore et encore la traversée de la Seine, la témérité de Roussel, le courage de Philippot…

Javert examina avec soin le sauf-conduit et n'aima pas le récit de la rencontre avec l'homme de la Cité. Sûrement un détrousseur de cadavres.

Le sauf-conduit était signé mais c'était illisible.

Une bonne âme avait porté secours aux Rivette ou ils avaient échappé de peu à un guet-apens pour leur prendre leurs richesses ? Et jeter leurs cadavres dans la Seine ?

Dieu merci, ils avaient pu passer les ponts et les barricades.

Mme Rivette chantait pour ne pas pleurer de tristesse, elle garderait à jamais le souvenir de ce qu'elle avait vu aujourd'hui.

Les barricades avec leurs pavés, leurs déchets, leurs cadavres pas encore ramassés, leurs blessés mal soignés.

Un jeune homme surtout avait attiré son regard.

Un ouvrier qui souriait, malgré la douleur, une balle avait frappé son ventre et il fumait une pipe en attendant la mort.

" Joli temps pour la saison, madame !, avait jeté le jeune ouvrier, espiègle.

- Oui, monsieur, avait murmuré madame Rivette, effrayée, les yeux embués de larmes.

- Faut pas pleurer ma petite dame. Nous avons la victoire ! Et j'ai droit à du tabac !

- Et votre blessure, monsieur ?!, s'enquit madame Rivette, tandis que son mari la poussait à avancer d'un geste impérieux.

- Une balle. Ils m'ont pas raté les cochons. J'ai vingt minutes qu'elle a dit la Louison. Le temps d'une bouffarde. Bonjour chez vous.

- Que peut-on faire ? Philippe !, jeta Fanny Rivette en regardant son mari avec désespoir.

- Voulez-vous qu'on vous amène à l'hôpital ?, proposa l'inspecteur Rivette en se penchant sur le blessé.

- Je vais mourir, je préfère mourir sur le pavé. C'est drôle ! Je pensais visiter la Préfecture aujourd'hui. J'y ai fait un poteau…"

Il se mit à rire avant de s'étouffer.

Il salua en faisant un clin d'oeil les passants et le silence revint dans la barricade.

Les blés avaient été moissonnés...

Et Fanny Rivette chantait en berçant son fils.

Pour ne pas pleurer de misère.

La nuit tomba sur la ville, la chaleur ne diminuait qu'à peine.

Ce fut plus compliqué de s'organiser pour le coucher.

Cette fois, on dut envahir d'autres pièces.

Les Durand et les Rivette prirent possession de la salle d'armes dans laquelle on étendit des ballots de paille.

Puis des couvertures que des voisines prêtèrent.

On se promit de rembourser cela avec des savons et des parfums distribués dans la rue.

Dans la salle principale, les enfants avec Marie et Léonie restèrent. Le petit Antoine coucha avec les enfants. Sa grand-mère ne le quitta pas. Toussaint resta avec la vieille dame, elle en avait fait sa protégée.

Les adolescents furent autorisés à s'organiser un dortoir dans un coin de la pièce et ce fut un véritable camp de toile qui se dressa loin du regard des autres.

Il ne restait que les hommes âgés.

On se retrouva à se coucher dans le même angle de la pièce, contre le mur.

L'un contre l'autre.

Devant la porte, assis sur le sol et osant enfin fumer sa pipe, se tenait Lambry. La seule différence avec la veille c'était que le vieux hussard était armé.

Blier lui avait donné un pistolet et des munitions avant de trouver une place pour se coucher.

Marie apporta gentiment une couverture à l'inspecteur de police avant de rejoindre les enfants.

Et Blier examina longuement la femme, avant qu'une voix sèche murmure non loin de lui :

" Pas touche Blier, sauf si tu es sobre et sûr de toi.

- Elle a eu du malheur ?

- Un salopard de mari qui avait la main leste et un demi-frère qui n'était pas mieux."

Blier hocha la tête en s'étendant sur la paille, les bras sous la tête.

" C'est pour cela qu'elle me fait penser à ma femme. Elle n'ose pas me regarder dans les yeux.

- Blier…, commença Javert, la menace grondant dans la voix.

- Je bois plus Javert ou presque et j'ai franchement passé l'âge de la gaudriole.

- Bien. Alors je te donne mon aval.

- Merci monsieur l'inspecteur."

Un rire, léger, avant de ronfler de manière sonore et imposante.

Puis Valjean soupira de dépit en se frottant les yeux, fatigué :

" Je vais chercher Mavot.

- Je t'accompagne," asséna Javert.

Dangereux ! Valjean allait refuser mais Javert objecta simplement :

" Et s'il refuse de partir pour fabriquer un nouveau parfum, je me ferai un plaisir de t'aider à le ramener se coucher."

Valjean se rendit aux arguments :

" Il faudra certainement de l'aide pour le convaincre et aussi pour le rangement.

- Je peux au moins faire cela."

On se retira silencieusement, laissant chacun s'installer. On les remarqua à peine.

Ce n'était pas la première fois que Mavot oubliait le coucher. C'était un ouvrier consciencieux et travailleur, malgré un caractère déplorable et un humour atroce.

Dans le couloir toujours aussi encombré, les deux hommes restèrent silencieux.

Valjean frappa à la porte de son bureau et personne ne lui répondit. Sans le relever davantage, il ouvrit la porte et Mavot apparut, penché sur un alambic.

" Mavot, soupira Valjean, amusé, malgré tout. Allez vous coucher !

- Ces fleurs s'abîment, fit Mavot. Il faut les faire bouillir.

- Demain, Mavot, ordonna Valjean.

- Elles ne seront plus bonnes demain !

- Tant pis ! Nous en achèterons d'autres."

L'épaule de Mavot tressaillit dans un mouvement nerveux. Valjean comprit et se rendit.

" Bon, combien de temps pour les faire bouillir ?

- Juste une heure !

- Allez vous coucher Mavot, je surveillerai.

- Une heure citoyen parfumeur !

- Oui, Mavot, le citoyen à rouflaquettes sera là pour surveiller l'heure."

Javert ne dit rien mais son regard noir parlait pour lui.

Mavot hocha la tête et partit sans plus de cérémonie.

La porte du bureau refermée, le policier tourna lentement la clé et Javert s'approcha de Valjean, la glissant dans sa poche, un sourire mauvais sur les lèvres :

" Le citoyen à rouflaquettes va surveiller l'heure ?"

Un souffle retenu tandis que deux mains fortes se posaient sur le bureau, de chaque côté de ses hanches, Valjean cessa de respirer.

" C'est ce qu'il fait de mieux, non ? Surveiller ?

- Mhmm. Peut-être, admit Javert. Il me semble pourtant avoir développé d'autres dons ces derniers mois.

- Vraiment ?"

Javert se pencha et sentit l'odeur de son amant. Il devait l'avouer, elle avait le don de le calmer, de lui plaire, de l'énerver…

Juste là, contre la tempe, là où la chevelure cédait la place à la barbe.

Javert embrassa doucement la place et son coeur s'apaisa.

Une bouche se posa dans le cou du forçat et Valjean ferma les yeux en sentant la caresse des favoris, doux avec le rasage.

" Vraiment. J'ai appris à planter, labourer, peindre, chauler…

- Te voilà un véritable ouvrier."

Valjean riait alors que Javert se rapprochait davantage de lui. Embrassant le cou, mordant un peu, excitant peu à peu.

" J'ai appris à être garde national, j'ai fait l'insurgé, j'ai joué les braconniers…

- Fraco," souffla Valjean.

Les mains de Valjean se posèrent dans le dos du policier, caressant avec déférence, se souvenant des blessures. Épaule, bras, flanc…

" J'ai appris à embrasser aussi, se mit à ricaner Javert, moqueur.

- Tu savais déjà, claqua Valjean, laissant ses doigts serrer un peu trop fort.

- Jaloux Jean ? Comment peux-tu l'être ?

- Pourquoi pas ?"

Javert était d'humeur maligne.

Il laissa ses mains glisser sur les hanches du forçat et tenir avec soin.

" Pas quand on possède les plus beaux yeux du monde. Les yeux du Cric. Comment peux-tu être jaloux ?

- Je ne suis pas…

- Quoi ?, demanda Javert dans un souffle. Une femme ?

- Un homme bien.

- Mais moi non plus. C'est pour cela que tu es ce qu'il me faut. Ici et à jamais."

Valjean rit, à bout de souffle alors que Javert embrassait son lobe d'oreille, ses mains forçaient le chemin contre le bureau pour saisir les fesses de Valjean.

" Tu as appris la poésie ?, haleta le forçat.

- J'ai été obligé de lire Chateaubriand. Il a démissionné et le préfet de police s'attendait à son arrestation.

- Pauvre inspecteur !," se moqua Valjean.

Avant de gémir, les mains de Javert serraient ses fesses et le rapprochaient de son entrejambe. Contre son érection.

" Une heure pour ces fichues fleurs... , souffla Javert. Voyons qu'ai-je appris qui tienne dans une heure ?

- A te reposer ?

- Mhmm. Tu m'as manqué Jean."

Un baiser, un autre, une bouche cherchant la sienne et Valjean se rendit.

Mais le forçat avait d'autres idées en tête, il fit lentement tourner le policier pour inverser leur position.

Puis se faisant, il se recula.

" Assieds-toi ! Tu es fatigué et encore blessé. Nous pouvons juste rester calmes."

La tempête menaçait dans les yeux de l'inspecteur mais il acquiesça à la justesse de la remarque.

" Alors viens à côté de moi et explique-moi comment tu vois notre avenir maintenant que tout a changé.

- Comment cela ?

- Un jour, je t'ai demandé si tu avais fait au moins une fois dans ta vie ce que tu souhaitais vraiment Jean Valjean, aujourd'hui je te demande ce que tu veux.

- Une vie tranquille.

- Rue Plumet ?

- Oui."

Javert accepta le changement de rythme et caressa tendrement la joue du forçat. Comprenant la retenue, la fatigue, la vieillesse, la prudence.

" Et moi dans tout cela ?, reprit le policier.

- La cabane ?

- Je pensais à un emménagement définitif.

- Comment l'expliquer ?, fit Valjean, essoufflé.

- La retraite."

Valjean haleta et regarda Javert avant de secouer la tête.

" Non, tu ne tiendras pas une semaine avant de devenir fou et ce serait trop dangereux de t'installer avec moi. Un ancien forçat.

- Pourquoi pas ?, insinua la voix soyeuse de Javert.

- Imagine si on découvrait mon passé ! Et comment expliquer deux hommes vivant ensemble ?

- Colocation ? Maladie ? Vieillesse ? Mais tu n'as pas répondu entièrement à ma question. Que veux-tu ?

- Toi et une vie tranquille rue Plumet.

- Ce n'est peut-être pas si incompatible.

- Peut-être."

Valjean embrassa Javert pour le faire taire.

Pourraient-ils vraiment avoir cela ?

Une vie commune rue Plumet ?

Avec Cosette, les rumeurs, les ragots, les voisins, les collègues de Javert, les dangers du passé de Jean Valjean… et Vidocq par-dessus tout ça.

Valjean préféra embrasser Javert pour le faire taire et faire ensuite dévier la conversation sur Paris et le nouveau gouvernement.

Même si ce n'était pas un domaine dans lequel excellait M. Madeleine.

La politique.

Monsieur le maire en avait bien soupé autrefois.

Une heure passa vite et on éteignit le feu sous les fleurs bouillies avant d'aller dormir dans la salle principale.

Tout le monde dormait. Sauf Lambry assis, droit à son poste, le pistolet et l'épée à portée de main.

La fin du jour rue de Sully…

Paris s'endormait lorsque les émissaires du roi Charles X arrivèrent enfin à l'hôtel de ville, ayant perdu un temps précieux à franchir les barricades.

A huit heures du soir, Sémonville, d'Argout et Vitrolles partis de Saint-Cloud en fin d'après-midi, étaient reçus par la commission municipale.

Mais le ton avait changé. Les insurgés étaient maintenant sûrs d'eux et de leur victoire.

Alors qu'on parlait d'accord et de retrait des ordonnances, La Fayette, sèchement, exigeait des preuves officielles du renvoi de Polignac.

Les émissaires de Charles X se regardèrent, déroutés. Ils n'avaient rien à montrer.

On les renvoya à Saint-Cloud. C'était une blague et un soufflet pour le roi !

Les émissaires restèrent dormir à Paris, au Palais du Luxembourg, découragés…

Seul d'Argout, le dernier fidèle d'entre les fidèles, chercha à voir, non sans difficultés, le banquier Laffitte.

Il espérait ainsi obtenir les bonnes grâces du Parlement et montrer la bonne volonté du roi. Sauver le trône !

En effet, sans rougir de leur duplicité, après la réunion du jour où ils avaient décidé d'offrir le trône de France au duc d'Orléans, les députés présents chez Laffitte, acceptèrent le maintien de Charles X sur le trône avec le duc de Mortemart comme Premier Ministre.

Il suffisait d'aller à Saint-Cloud ramener l'accord écrit du roi et le duc de Mortemart pour organiser le nouveau gouvernement.

On dit cela avec un sourire bienveillant.

On était doux avec le roi Charles X.

On comprenait et on pardonnait les erreurs du roi.

Le comte d'Argout souriait aussi mais il ne fut pas dupe.

Surtout lorsque les députés lui indiquèrent qu'ils allaient l'attendre jusqu'à une heure du matin. Passé ce délai, le roi Charles X perdait son trône.

Une gageure !

D'Argout se retrouva à dix heures du soir, seul, sur la place de l'hôtel de ville.

Il chercha à partir vite, filer comme le vent, remonter le temps s'il le fallait !

Même s'il savait très bien qu'au château de Saint-Cloud régnait l'étiquette de Versailles et que l'étiquette ordonnait qu'on ne réveille pas le roi en pleine nuit.

Le comte espéra contre toute attente que l'on ferait une exception pour lui.

Il s'agissait de sauver le trône !

A une heure et demie, le comte d'Argout n'était pas de retour, la réunion était ajournée, les députés se dispersèrent et allèrent chacun se coucher.

L'heure de la conciliation et du compromis était passée, le trône de Charles X était désormais condamné.

Le lendemain, dans la matinée, d'Argout revint avec les preuves officielles de la révocation des Ordonnances et du renvoi de Polignac, on refusa de le recevoir à l'hôtel de ville. "Le roi Charles X a cessé de régner, " lui fit-on répondre.

La Révolution avait triomphé et les insurgés étaient maîtres de Paris !

CHAPITRE XIV

JEU DE DUPES

"L'hésitation de 1830" fut le nom donné aux quelques jours de flou et d'atermoiement qui succédèrent aux chaudes journées de la Révolution de Juillet.

Cette révolution se révéla une course entre différents successeurs. Chacun d'entre eux leva la tête à l'odeur de la curée.

Les Orléanistes, les Légitimistes, les Bonapartistes, les Républicains.

La France hésitait.

Mais en réalité, des forces oeuvraient dans l'ombre depuis des mois pour prendre le pouvoir et renverser la monarchie de Charles X.

Le 30 juillet 1830, la commission municipale de Paris devenue gouvernement provisoire annonçait :

"Charles X a cessé de régner sur la France."

Charles X se retira à Rambouillet et abdiqua le 2 août. Son fils, le Dauphin, contresigna l'abdication.

Tout l'espoir de la vieille dynastie capétienne reposait sur le petit-fils du vieux roi, Henri le duc de Bordeaux alors âgé de neuf ans. Il devait régner sous le nom d'Henri V après que Louis-Philippe ait assuré la régence.…

Ce qui n'arriva jamais.

Le roi déchu envoya une lettre au nouveau roi, son cousin, pour lui demander de se charger de son petit-fils.

Un grand-père inquiet pour son enfant.

Un roi inquiet pour sa lignée.

« Rambouillet, ce 2 août 1830,

Mon cousin, je suis trop profondément peiné des maux qui affligent ou qui pourraient menacer mes peuples pour n'avoir pas cherché un moyen de les prévenir. J'ai donc pris la résolution d'abdiquer la couronne en faveur de mon petit-fils le Duc de Bordeaux. Le Dauphin, qui partage mes sentiments, renonce aussi à ses droits en faveur de son neveu.

Vous aurez donc, en votre qualité de lieutenant général du Royaume, à faire proclamer l'avènement de Henri V à la couronne. Vous prendrez d'ailleurs toutes les mesures qui vous concernent pour régler les formes du gouvernement pendant la minorité du nouveau Roi. Ici je me borne à faire connaître ces dispositions ; c'est un moyen d'éviter encore bien des maux.

Vous communiquerez mes intentions au corps diplomatique, et vous me ferez connaître le plus tôt possible la proclamation par laquelle mon petit-fils sera reconnu Roi sous le nom d'Henri V.

Je charge le lieutenant général vicomte de Foissac-Latour de vous remettre cette lettre. Il a ordre de s'entendre avec vous pour les arrangements à prendre en faveur des personnes qui m'ont accompagné, ainsi que pour les arrangements convenables pour ce qui me concerne et le reste de ma famille.

Nous réglerons ensuite les autres mesures qui seront la conséquence du changement de règne.

Je vous renouvelle, mon cousin, l'assurance des sentiments avec lesquels je suis votre affectionné cousin,

Charles Louis Antoine »

Charles X partit en exil dès le soir-même et le 15 août un homme brisé, vêtu d'un simple habit bleu sans nulle décoration, fit ses adieux à son escorte dans une obscure ville de Normandie, Valognes.

Il s'en allait pour l'étranger, pour la deuxième fois de sa vie émigré, montant sur un bateau portant pavillon anglais, le Great Britain

S'en suivirent des années d'exil et d'errance, en Ecosse, en Tchéquie, en Autriche, en Slovénie sous le nom de comte de Ponthieu…

Le roi déchu mourut du choléra en Autriche en 1836 après s'être confessé et annoncé qu'il avait pardonné "de grand coeur" à ses ennemis.

Mais la famille légitime de France n'avait pas la faveur du peuple...ou des hommes au pouvoir...

Adolphe Thiers, de retour de Pontoise, se rendit chez le banquier Laffitte avec ses collègues du National.

Avec la complicité de Talleyrand, on prépara tranquillement la Monarchie de Juillet.

Le National agit aussitôt et fit placarder le 30 juillet une affiche sur tous les murs de Paris pour énoncer les raisons d'haïr Charles X et de vouloir Louis-Philippe d'Orléans comme roi.

Il s'agissait d'empêcher les Républicains d'asseoir leur pouvoir et de placer le nouveau roi sur le trône sans coup férir.

Roi par la volonté du peuple et pour le peuple.

« Charles X ne peut plus rentrer dans Paris : il a fait couler le sang du peuple.

La république nous exposerait à d'affreuses divisions ; elle nous brouillerait avec l'Europe.

Le duc d'Orléans est un prince dévoué à la cause de la Révolution.

Le duc d'Orléans ne s'est jamais battu contre nous.

Le duc d'Orléans a porté au feu les couleurs tricolores.

Le duc d'Orléans peut seul les porter encore ; nous n'en voulons pas d'autres.

Le duc d'Orléans s'est prononcé ; il accepte la Charte comme nous l'avons toujours voulue et entendue.

C'est du peuple français qu'il tiendra sa couronne. »

Louis-Philippe Ier, roi des Français, par la volonté du peuple et pour le peuple.

Mais ce ne fut que le lendemain que le futur roi de France se présenta à son peuple parisien, sûr de ne pas risquer sa tête.

Ce fut le jeu du drapeau tricolore enveloppant le futur souverain qui se montra au balcon de l'hôtel de ville pour saluer son peuple et se faire acclamer, avec à ses côtés, le populaire et très aimé marquis de La Fayette.

On ne mit pas longtemps à convaincre le duc d'Orléans d'accepter cette charge, il était fait pour régner...aux dires de sa soeur, l'ambitieuse Madame Adélaïde d'Orléans, et de sa femme, la non moins ambitieuse Marie-Amélie de Bourbon-Sicile.

De grands noms, de grandes familles, de grandes ambitions.

Le duc d'Orléans devint officiellement Louis-Philippe Ier, roi des Français, le 9 août 1830, à l'annonce officielle de l'abdication de Charles X et de son fils.

Au Palais-Bourbon, encore dévasté par le pillage de la veille, les députés se réunirent dès le 30 juillet pour organiser la vacance des pouvoirs.

On y trouvait de vieux noms Augustin Perier, François Guizot...et de nouveaux venus comme Horace Sébastiani, Benjamin Delessert…

Les députés suivirent l'avis de certains.

Ce fut le triomphe de Louis-Philippe d'Orléans. On renvoya le duc de Mortemart, venu une dernière fois plaider la cause de son roi Charles X et on lui expliqua que le duc d'Orléans était le dernier rempart contre la République et contre la Sainte-Alliance.

Il fallait conserver un roi en France pour ne pas risquer une guerre européenne.

La mort dans l'âme, les derniers ultraroyalistes acceptèrent la chute de Charles X et l'avènement de Louis-Philippe Ier.

En début d'après-midi de ce vendredi 30 juillet 1830, Benjamin Constant rédigea une proposition approuvée à l'unanimité des députés priant "Son Altesse Royale Monsieur le duc d'Orléans de se rendre dans la capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant général du royaume" et également "lui exprimant le voeu de conserver les couleurs nationales."

Louis-Philippe Ier, roi des Français, devait renoncer au drapeau blanc des rois de France pour adopter les couleurs tricolores de la Révolution.

Il va sans dire que le duc d'Orléans accepta les couleurs de la France.

Il avait intérêt de le faire d'ailleurs car sa soeur, Mademoiselle d'Orléans avait certifié à Adolphe Thiers venu chercher le duc dans son château de Neuilly en vain qu'elle irait elle-même assurer le peuple des barricades que son frère accepterait le trône.

Le duc eut peur d'un tel affront et d'un tel scandale ! Sa soeur venant plaider en son nom à Paris !

"Si vous croyez que l'adhésion de notre famille peut être utile à la révolution, nous vous la donnons bien volontiers. Il faut que la Chambre des députés se prononce mais cela fait, mon frère ne peut hésiter, et s'il le faut, j'irai moi-même à Paris et je promettrai en son nom, sur la place du Palais-Royal, au-milieu du peuple des barricades."

Voilà ce qu'annonça l'intrépide Mademoiselle d'Orléans, Thiers eut le bon goût de ne pas sourire et de rester digne.

Louis-Philippe fut moins satisfait et cria au ridicule de l'assertion de sa soeur !

On courut après Louis-Philippe d'Orléans une partie de la journée puis celui-ci se présenta au balcon de l'hôtel de ville le 31 juillet 1830.

Enveloppé du drapeau tricolore et superbe de majesté, vêtu d'une redingote grise et d'un chapeau rond, arborant à la boutonnière un ruban tricolore, il était le roi de France.

Il fit l'accolade avec le marquis de La Fayette et s'exclama haut et fort :

" La Charte sera désormais une vérité."

On l'acclama avec joie sur cette place de l'hôtel de ville, jonchée de débris et couvertes de flaques de sang que le soleil avait fait sécher au point de prendre des couleurs de boue.

La Révolution était terminée.

" Un nouveau roi, soupira l'inspecteur Javert.

- Les barricades sont quasiment défaites. On remet en état les rues, lança Rivette.

- Et notre commissariat," jeta amèrement le vieil homme.

Car aujourd'hui, Javert se sentait vieux…

Il déambulait dans son bureau au commissariat et contemplait les dévastations.

Dans la salle de garde, ses officiers rangeaient et dans la rue, comme devant presque chaque maison de Paris, on entassait les déchets.

Des meubles cassés, des livres déchirés, des débris de fenêtres…

Des habitants de la rue étaient venus prêter main forte aux policiers lorsque ceux-ci étaient revenus.

Personne n'était fier des événements dans ce petit quartier parisien.

Ce n'était pas raisonnable mais Javert n'avait pas réussi à patienter plus longtemps. Il avait tenu deux jours étendu sur les ballots de foin avant de se lever et de décider de rendre visite à son poste.

Il avait vu l'usine de la rue de Sully reprendre peu à peu vie autour de lui.

Mavot apportait les journaux pour l'inspecteur, dont le National et ainsi tout le monde apprit l'évolution de la politique.

La chute du roi Charles X et l'avènement du lieutenant-général Louis-Philippe d'Orléans.

Mavot apporta aussi une affiche qu'il avait arrachée sur l'un des murs de la ville pour la montrer à l'inspecteur Javert.

Le roi Charles X déclaré ennemi du peuple.

Javert approuva cette manœuvre de Thiers et y reconnut la patte de Talleyrand.

Puis, à la demande du policier, Mavot poussa jusqu'au Châtelet afin de connaître le nom du préfet de police.

Mangin avait été chassé, la commission municipale avait nommé Nicolas Bavout mais dès le 30 juillet le duc d'Orléans le remplaçait par Amédée Girod de l'Ain. Ce vieux baron de la politique commença son mandat par...interdire les réunions de la Société des Amis du Peuple et autres associations politiques.

Le gouvernement provisoire de France reprenait la lutte contre les républicains.

Bientôt il lancerait les premières arrestations…

Quelques semaines de répit encore pour Blanqui et ses camarades de combat.

Oui, l'union sacrée était belle et bien terminée.

Javert ne fut pas surpris de voir déjà des amis du duc d'Orléans prendre les rênes du pouvoir…

Chabouillet conservait son poste de secrétaire du Premier Bureau aux Affaires politiques.

De cela, Javert en fut encore moins surpris.

L'inspecteur de police salua simplement la manœuvre.

Maintenant, on rangeait, on triait et on se lamentait...ou on rageait selon les caractères.

Roussel, de retour de son exil chez sa femme avec la famille de Philippot rageait et hurlait dans le commissariat en voyant l'état du poêle.

" Mais ces enfants de putain ont chié dedans ? Comment ces ordures ont fait leur compte ?"

Cela fit rire, cela fit grincer des dents. Et Roussel nettoya le tout avec un visage de cendre.

Les deux sergents avaient examiné leur bureau avec un profond soulagement, personne n'avait abîmé le matériel d'écriture et seuls les tampons officiels avaient été volés.

Des documents falsifiés aux armes de Paris allaient pouvoir circuler facilement dans Paris.

Blier était en compagnie d'un vitrier et commandait des vitres pour remplacer celles brisées par ces délinquants.

Et dans le bureau du commissaire, Javert marchait sur les plumes brisées et les pages des dossiers déchirés…

Il reconnaissait son écriture et se sentait le cœur gros…

" Il y a tes Codes sur la table, souffla Rivette, désolé. Ils sont peut-être encore sauvables ?

- Non, grinça la voix rauque de l'inspecteur. Ils sont bons pour le poêle. Je les trainais depuis Toulon… Il m'en faudra d'autres maintenant."

Javert ne put parler davantage, il venait de retrouver son affiche révolutionnaire. Celle qui indiquait les Droits de l'Homme et du Citoyen.

Les insurgés l'avaient respectée. Elle et le vaste plan de Paris.

On les avait laissés roulés contre le mur alors que les dossiers de police étaient jetés par terre et détruits. Certains des ivrognes avaient même pissé dessus.

Il ne manquait que l'incendie.

Peut-être avaient-ils reculé devant l'acte ? Ou alors un homme, un peu moins abruti par l'alcool que les autres, avait démontré le danger d'un incendie dans un quartier si étroit, où les maisons se touchaient et dont les toits communiquaient…

L'inspecteur déambulait et ne faisait rien d'autre que cela. Il portait encore son bras en bandoulière et son épaule était douloureuse.

Rivette le regardait et soupirait, avant de commencer à faire des tas avec les dossiers.

Il ne restait qu'à les jeter…

Javert s'approcha de son bureau, les insurgés avaient respecté le meuble mais pas la chaise, allez savoir pourquoi ?

Et de sa main valide, le vieil inspecteur caressa la reliure brisée des Codes de Loi…

Ce matin-là, Valjean n'avait rien pu faire contre la volonté de son amant. Il avait soupiré et laissé partir Javert. Le retrouvant vêtu de son uniforme d'inspecteur de police, il l'avait aidé à enfiler la veste et fermer les boutons.

" Je dois me montrer Jean !, avait lancé Javert.

- Une promenade jusqu'à Pontoise et tu reviens !, ordonna Valjean, avec le ton de M. Madeleine.

- Oui, monsieur le maire," sourit Javert.

Et voilà que la visite se faisait funèbre.

Javert retrouva Roussel et Philippot en plein travail de restauration, aidés par la population. Javert était accompagné par Rivette, Blier et Durand. Des policiers en grande tenue qui avaient patrouillé dans les rues de la capitale.

On ne les insulta pas. On les salua avec un grand sourire. Les Parisiens étaient contents.

La Charte allait enfin être appliquée, la vie allait être meilleure, le soleil allait durer pour l'éternité.

" Ils sont toujours aussi cons ?, souffla Rivette en se penchant vers Javert, stupéfait de cette naïveté.

- Toujours, répondit à la place de Javert l'inspecteur Blier. Quand Napoléon a pris le pouvoir avec son coup d'Etat, les gens dansaient dans les rues.

- Demain, ils ne danseront plus, asséna froidement Javert. Ils se rendront compte que rien n'a changé. Ce sera peut-être pire."

On ne dit rien. Javert avait plus d'expérience, étant du Premier Bureau, même si chacun avait bien remarqué que rien ne changeait vraiment malgré les gouvernements et les années.

Peut-être 1789 fut une vraie évolution...mais depuis…

Victor Hugo a écrit :"89 est accouché d'un monstre, 1830 d'un nain." Rien ne fut plus vrai.

Au commissariat, après la dévastation, le tri, il fallut balayer et nettoyer. Des femmes vinrent proposer leur aide et le nettoyage ne prit pas longtemps.

Javert se tenait dans la rue, droit et raide, sévère dans son uniforme d'inspecteur, bicorne sur la tête, arborant crânement une cocarde tricolore.

" Vous voulez un café, inspecteur ?, lui demanda une femme, pâle, tremblante, tellement elle était touchée par les évènements.

- Ce ne serait pas de refus, accepta Javert.

- J'ai perdu un fils dans cette émeute.

- Insurgé ?

- Balle perdue. Il avait dix ans."

Le café fut dur à boire.

Nettoyage, balayage. Les fenêtres seraient livrées dès que possible, ainsi que des chaises, des armoires pour remplacer les meubles brisés. Du papier, de l'encre, des plumes…

Javert compléta des demandes de matériel à destination de la préfecture de police.

Et ce fut tout pour ce jour.

Un drôle de bonhomme rôdait dans le quartier de l'Arsenal ces jours-là, ou plutôt ces nuits.

Il payait à boire dans les débits de vin.

Il racontait qu'il était juste de soulager les nécessiteux enfantés par la révolution qui lui avait rempli les poches. Personne ne tint vraiment à savoir ce qu'il voulait dire... Mais peu de buveurs refusaient son vin.

Cet individu à l'apparence chétive dégageait un air mesquin qui déplaisait à certains et mettait bien d'autres en alerte. Cependant, beaucoup le prenaient pour un modeste commerçant qui avait vu aboutir ses ambitions politiques avec le changement de régime.

En tout cas, son vin avait le don de délier les langues des hommes assoiffés qui ne pouvaient ou ne voulaient pas payer pour leur alcool.

La stratégie grossière, mais aussi terriblement efficace, avait porté ses premiers fruits après quelques nuits de beuverie.

" Le vieux aux cheveux blancs tu dis ? Connais pas," répétait pour la deuxième fois son interlocuteur, un homme presque aussi large que haut et batteur de tapis de son état qui, après les jours de fermeture forcée de son commerce sur le quai, trouvait profitable de faire payer à autrui son onéreux penchant pour la piquette.

Thénardier, car tel était le nom de son généreux bienfaiteur, lui retira d'abord le pichet de vin, puis le gobelet. L'homme sembla se réveiller tout à coup. Il passa une langue gourmande sur ses lèvres desséchées.

" C'est à dire que le vieux n'est pas du quartier. On le voit par ici que depuis l'hiver dernier, mais on ne sait pas d'où il sort. Je suis dans les alentours depuis 30 ans, je sais de quoi je parle.

- Un gonze discret ?

- Un gars sans intérêt. Au début, on pouvait le voir fréquenter les punaises d'un bordel voisin avec un grand gaillard ; le propriétaire est l'un de mes clients, vous savez ? Bref, le vieux y passait ses nuits... A son âge, ce ne devait pas être pour la bagatelle !

- Et s'il n'était pas client, que faisait-il là ?, demanda Thénardier, en remplissant le gobelet à ras bord.

- Personne ne sait ! Mais... vous voulez que je vous dise ? Je pense que ce vieil homme est de la police, comme le grand escogriffe qui l'accompagnait. En fait, l'usine était remplie de policiers pendant la révolte. Certains disent que Vidocq lui-même y a ses entrées !

- Absurde," répondit Thénardier.

Il avait vu quelques policiers en déroute se réfugier dans l'usine alors que la Révolution était sur le point de finir et il les avait également vus partir quelques jours plus tard. Eux, mais aussi l'inspecteur Javert. Pour autant qu'il le sache, ils n'étaient jamais revenus.

Cependant, l'ancien aubergiste entendait impressionner ses nouveaux associés, Patron-Minette qu'ils se faisaient appeler, et l'on ne parvient pas à le faire en improvisant les coups. Il décida d'approfondir ses recherches.

" On dit que l'usine lui appartient. Et que son commerce est très lucratif, lança Thénardier.

- Le vieillard ? Non !", répondit l'ivrogne, en giflant une mouche imaginaire qu'il supposait vouloir se poser sur son gros nez. Sans doute pour se donner des forces, il vida son gobelet d'un trait puis le poussa vers son vis-à-vis. S'il voulait des renseignements, cela allait lui coûter un verre supplémentaire.

" Le propriétaire est un sergent de ville qui se promène en uniforme. Un jeune. Bien que certains disent que la propriétaire est sa femme, une rousse que je connais mais que je n'arrive pas à placer... Bref... Ce sont les propriétaires, mais ils se sont associés à un hussard grincheux. Ne vous frottez pas à lui ! Le vieil homme aux cheveux blancs tient les livres. Tout le monde l'écoute et le vénère... Mais c'est là que ça s'arrête. En fait, il vient travailler tous les jours à heures fixes, à pied et habillé en ouvrier... Combien de propriétaires d'usine font cela ?"

Thénardier se gratta la barbe qu'il avait clairsemée et portait longue.

Il avait la tête de ce vieux bonhomme gravé dans sa mémoire. Comment pourrait-il oublier le cochon qui lui avait volé l'Alouette ?

À l'époque, il avait pris le gonze pour un vieux pervers qui achetait la morveuse pour en tirer son profit mais, lorsqu'il avait vu les billets de banque qu'il gardait dans sa poche sans prendre la peine de les cacher, il en était venu à soupçonner que ce vieillard à l'allure de nécessiteux n'était autre que le fameux Madeleine qui avait si généreusement payé les dettes de la Fantine, et qui l'avait protégée jusqu'à sa mort.

Un capitaine d'industrie qui s'était avéré être un bagnard en rupture de ban...

Les journaux de l'époque et ceux qu'il avait pu consulter ces derniers jours dans le salon de lecture semblaient lui donner raison.

Il avait appris que le vrai nom du vieillard était Jean Valjean et qu'il avait fait l'objet d'un procès notoire. On le disait mort aux galères. Et Thénardier avait presque voulu le croire.

Jusqu'à ce qu'il le voie, et en compagnie de Javert, de surcroît.

Précisément le policier qui avait démasqué Madeleine et qui, même en sachant qu'il était mort, était venu le chercher à Montfermeil lorsqu'il avait appris la disparition de l'Alouette.

Javert qui, sans doute, s'était laissé acheter par le même argent que Thénardier avait laissé filer...

" Raconte-moi, mon ami... Y a-t-il un gardien de nuit à l'usine ?"

Jean Valjean regarda avec irritation la tache d'encre qu'il avait laissée tomber par inadvertance puis la nettoya avec soin.

Il était fatigué. Mauvaise affaire lorsqu'on tient des livres de comptes.

La nuit était tombée et il ne pensait qu'à rentrer chez lui, auprès de Fraco. Ce serait leur première nuit en tête-à-tête depuis que la folie s'était déchaînée.

Valjean sentit que ses oreilles se réchauffaient et sourit.

Il était inutile de le nier : il ne pouvait penser qu'à ça...

" Nous partons, Monsieur Jean. Nous sommes les derniers. Peut-être devriez-vous faire de même," dit Lambry en passant sa tête par la porte entrebâillée.

En effet, tout à ses comptes, l'ancien forçat n'avait pas remarqué que le bruit autour de lui s'était éteint et qu'il faisait nuit noire.

Les jours se raccourcissaient si vite.

" Oui, Lambry. Je range les livres et je pars.

- Vous aurez le temps de rattraper les comptes de la semaine dernière, c'est inutile de se presser !," lança le hussard en guise d'adieu.

Valjean jeta un dernier coup d'œil au livre pour s'assurer, avant de le fermer, que la tache d'encre avait fini de sécher. Puis il vit la bévue qu'il avait faite en haut de la page. Tous ses comptes étaient faux !

Avec un soupir résigné, il entreprit de réparer son erreur.

A quelques pas de là, Chavó se glissa dans le noir de la salle d'armes pour rêvasser tout en brandissant une épée en bois.

Il singea les feintes qu'il avait vu Lambry enseigner à ses disciples si souvent.

Son père lui avait dit bien des années avant de le renier, que des hommes de son peuple, fiers roms au sang noble, avaient formé la garde d'honneur et la troupe d'élite de nombreux rois. Cette époque pourrait-elle revenir ?

Chavó, destiné à être magasinier pendant quelques années puis comptable après, en doutait. Mais cela ne fait jamais de mal de se tenir prêt.

Le garçon se donna du mal pour redresser son torse à la façon des tireurs.

Il ne vit pas le jeune homme chevelu qui posa une paillasse sur les tessons de verre que Lambry avait installés au sommet des murs pour défendre la cour intérieure des incursions armées ; il ne le vit pas descendre le long de l'échelle de corde qu'il avait passée par dessus la paillasse. Tout à ses exercices, Chavó ne remarqua pas les ombres qui se rassemblaient dans la cour puis se dispersaient ensuite discrètement dans l'usine.

L'une de ces silhouettes se rendit à la salle d'armes et commença à crocheter la serrure. L'homme qui manipulait les pinces monseigneur n'était pas aussi discret qu'il l'aurait dû et Chavó avait pu l'entendre se démener contre le mécanisme.

Un vieil instinct poussa le garçon à conserver le calme et à se cacher.

Seuls Mavot et Monsieur Jean restaient à l'usine... Mais le garçon savait que l'ouvrier parfumeur dormait à l'étage et l'ombre de Monsieur Jean, toujours assis à son bureau juste en face de la salle d'armes, était bien visible maintenant qu'ils avaient retiré les madriers qui protégeaient les fenêtres.

Chavó marcha à quatre pattes jusqu'au coin où Lambry empilait les plastrons puis se blottit dessous. Il observa avec horreur l'homme qui errait dans la salle d'armes comme s'il était à la recherche d'un trésor ; l'individu fredonnait un air à la mode, mais marchait voûté comme un vieillard et empestait la vinasse...

" Nous le tenons, tonna une voix dans la cour.

- Allons, allons !," s'écria une voix différente.

Le vieil ivrogne quitta la pièce aussi vite qu'il le put et Chavó en profita pour sortir la tête hors du tas de plastrons puis regarder par la fenêtre.

Deux hommes tenaient Mavot par les aisselles et le traînaient à travers la cour. Le pauvre ouvrier devait être inconscient, à en juger par la façon dont sa tête pendait et ses pieds traînaient derrière lui.

Un homme à la taille colossale, armé d'un merlin aussi gros que lui, commença à marteler la porte d'en face. Le bois ne lui résista guère ; lorsqu'il céda, l'homme se précipita en trombe dans le bureau de monsieur Jean talonné par quatre de ses collègues.

Chavó sut ce qu'il lui restait à faire.

Quelques minutes auparavant, Jean Valjean avait vu une ombre passer devant sa fenêtre. Il s'était dit que Chavó reprenait ses jeux, comme avant les affrontements, puis était retourné à ses livres.

Selon son habitude, Monsieur Fauchelevent s'échignait à terminer ce qui pouvait attendre le lendemain. C'était une vieille habitude que M. Madeleine avait prise à Montreuil et qu'il avait retrouvée à Paris. Tenir ses livres de compte à jour ! Ne jamais prendre un jour de retard !

Même si cela n'avait aucune importance. Donc l'usine était toujours fermée par M. Jean une fois les comptes terminés.

Malgré tout, il lui tardait de rentrer chez lui, même s'il craignait qu'il ne soit encore trop tôt pour que Fraco ait quitté de son gré son poste de police saccagé.

C'était cette raison, plus que toute autre, qui le maintenait prisonnier de ses livres, même si son travail n'avançait pas.

Il commençait à se sentir terriblement agacé.

Ce fut le bruit de pas hâtifs dans la cour qui le mit sur ses gardes ; c'était le balancement de l'échelle de corde suspendue au mur du fond, bien visible sous la lumière de la pleine lune, qui confirma ses soupçons.

Puis des voix lui parvinrent depuis la cour, et avait déboulé cette espèce de brute qui avait enfoncé la porte avec son merlin... Mais Jean Valjean avait eu le temps de se préparer.

" C'est ça le gonze ? Tu te fous de ma gueule, Jondrette ?," s'écria le géant dès qu'il vit Valjean.

L'ancien bagnard n'avait pas eu de mal à reconnaître l'individu à la tête de verrat. Ils s'étaient fait face aux carrières, et bien que le géant l'avait malmené lorsqu'il était attaché, il avait dû aussi encaisser force coups bien adressés.

La poignée d'hommes qui le suivaient, d'ailleurs, n'était point inconnue de Valjean.

Mais Thénardier, alias Jondrette... Valjean ne parvenait plus à quitter des yeux cette enflure.

" Tu le connais, Gueulemer ?, ricana un Thénardier dégoulinant de mépris.

- Nous le connaissons tous ! C'est un gonze de la Sûreté ! Pas vrai, Babet ?" répondit le jeune chevelu à la tête d'ahuri.

Un homme décharné qui portait une grosse massue sur l'épaule passa à travers le groupe puis regarda Valjean longuement.

" C'est le gars qui a battu le fort-en-thème de Balmorel. Il est agré [fort] à en avoir le taffetas [faire peur] En plus, c'est le monant [ami] de Javert. Il faut cramper [fuir], les gonzes.

- Non ! s'écria Thénardier. Combien y avait-il dans le tiroir ?

- Deux rouleaux d'or et trois cents francs en billets de banque.

- Ça ne vous semble pas un beau butin ? Videz lui les poches ! Je suis sûr qu'il en porte davantage sur lui !"

Aucun d'entre eux n'osa faire le premier pas. Toujours assis derrière son bureau, Valjean leva une main et la porta calmement à sa poche. Lorsqu'il saisit sa bourse, il la jeta aux pieds de la société.

Il ne lui restait que deux ou trois francs et quelques sous, ce qui ne suffirait pas à contenir l'avidité des scélérats. Thénardier se rua sur le petit sac.

" C'est tout ?"

Valjean hocha la tête sans mot dire.

" On y va, Jondrette. Nous ne pouvons rien faire de plus ici. Cela nous apprendra à te faire confiance."

Valjean avait reconnu l'homme qui parlait avec l'autorité d'un chef.

Il s'agissait de Pierre, alias Claquesous, l'agent sous les ordres de Gisquet que Valjean avait eu le plaisir d'immobiliser jadis et dont Javert avait indirectement sauvé la vie, lorsqu'il avait expédié le meurtrier qui le talonnait.

Claquesous l'avait reconnu. Valjean le sut dès l'instant où il vit les yeux perçants du mouchard. Un frisson passa sur son échine mais l'escarpe aux ordres de Gisquet jeta simplement :

" Rien à foutre de ton affaire Jondrette !"

Claquesous l'avait reconnu mais il se détourna du forçat en cavale.

" Non ! Attends, attends, Claquesous. Tu ne vois pas les possibilités ? Ce mec est riche... Tu le sais, Boulatruelle. Tu l'as vu cacher son or dans les bois, insista Thénardier.

- Alors, c'est un démon, répondit le vieil ivrogne. Et s'il ne l'est pas, alors il doit avoir bu son or, ou alors il l'a joué aux cartes, comme n'importe lequel d'entre nous."

Valjean écoutait ce tas de sottises la tête basse et l'air absent. La situation prenait une tournure qu'il n'avait pas imaginée et qui le rendait perplexe.

" Non, non !," s'époumona Thénardier, pâle de rage.

Il fit une pause pour recouvrer son souffle. Peut-être la bile l'étouffait.

" Vous ne le voyez pas ? Nous pouvons prendre son or, puis le faire chanter. Les secrets de la Sûreté seront à nous... Nous aurons l'impunité sur la rive gauche, le territoire de Javert ! Les profits de l'usine seront à nous tant qu'ils dureront !, persévéra Thénardier.

- Et pourquoi donc ?, demanda un jeune homme que Valjean n'avait pas tardé à reconnaître comme étant Montparnasse.

- Parce qu'il est un forçat en cavale. Un bonnet vert réchappé de l'Abbaye de Monte-à-Regret [guillotine] ! Parce que les cognes de Pontoise ne le dénoncent pas, mais ils sont de mèche avec lui... Même Vidocq pourrait…

- Ferme ta gargoine [bouche sale], Thénardier ! Pourquoi crois-tu que ce faux-frère s'est vendu à la canaille de Vidocq si ce n'est pour sauver sa tinette [tête] ? La Sûreté sait bien qui il est, tout comme les railles. Quel daim huppé [homme riche] voudrait pactiser avec le boulanger [diable] au lieu de prendre les jambes à son cou ? Je décarre, les chênes [hommes] avant d'attirer les roussins", dit Babet.

Brujon et Claquesous le suivirent ; Boulatruelle gratta un instant le sommet de son crâne chauve et partit aussi.

Il ne restait plus que Thénardier, Montparnasse et Gueulemer.

Le jeune escarpe tira une grande lame.

" J'ai mes raisons de lui faire la peau, moi. Argent ou pas argent."

Valjean connaissait ses raisons.

Elles mesuraient six pieds et portaient un uniforme de la police.

A la grande chance de Valjean, ces raisons avaient humilié le jeune escarpe à chaque reprise que les deux hommes s'étaient affrontés.

" Je veux ma part du butin, lança Gueulemer, en pointant un doigt crasseux sur Jondrette.

- Alors, aide-moi à faire l'escarpe. Même si nous n'en tirons rien d'autre, nous aurons rendu service aux fanandes [camarades]," marmonna Thénardier.

Valjean reconnut dans les yeux de Thénardier un éclair qui lui était familier pour l'avoir côtoyé souvent au bagne : la lueur de la haine animale. La marque d'une avidité féroce qui ne se plierait point aux mots. Pas plus qu'à la raison.

Valjean se leva enfin.

Chavó avait profité de la confusion qui régnait dans le bureau pour approcher Mavot. L'ouvrier parfumeur était allongé par terre dans la cour, éveillé mais encore très étourdi.

Voyant qu'il ne pourrait pas se redresser de si tôt, et que ses forces étaient insuffisantes pour lui venir en aide, le garçon décida de courir.

Chavó avait repris des forces, mais le poste de police de Pontoise était loin. Pour l'atteindre il devrait traverser le pont, toujours placé sous bonne garde, et encourir le danger d'être arrêté : un jeune homme à la peau sombre qui courait était souvent assimilé, dans l'esprit de nombre de gens, à un voleur en fuite.

Il choisit de se diriger vers la rue Traversière.

S'il arrivait à gérer ses forces, dix minutes de course seraient suffisantes. Non, il devait le faire en cinq minutes.

Il courut, espérant que Lambry et Dédé seraient là... Avec un peu de chance, l'inspecteur Blier aurait pu se faire inviter par madame Marie, comme il le souhaitait.

Il y aurait aussi Soazig, qui était plus rapide et plus solide que lui. Moins suspecte aux yeux des autorités.

Oui, Soazig pourrait vite gagner Pontoise...

Gueulemer serra son merlin entre ses gros poings et attaqua de face ; son coup rata et alla fendre le bureau qui resta debout en équilibre précaire ; Thénardier cherchait un passage pour se faufiler derrière Valjean et l'attaquer avec le gourdin que Babet lui avait fourni.

Pendant ce temps, Montparnasse attendait. Le couteau prêt, une moue moqueuse sur les lèvres. Étudiant chacun des mouvements du bagnard avec froideur.

La marge d'erreur que Valjean pouvait se permettre était très faible. Il n'hésita pas.

Rapide comme l'éclair, il saisit le grand bocal où Mavot faisait macérer les fleurs et le jeta à la tête de Gueulemer. La brute lâcha son merlin et tomba en arrière, hurlant à cause de l'alcool qui lui brûlait les yeux, avec tellement de malchance qu'il alla s'encastrer dans l'étagère du fond.

Le gros impact fit s'effondrer le meuble qui retomba, avec son contenu, sur le crâne du scélérat.

Mais Thénardier en avait profité pour atteindre le flanc de Valjean avec son gourdin. Un coup violent, mais pas assez puissant pour le mettre hors d'état de se défendre.

L'ancien forçat râla.

Cet instant de distraction lui coûta un coup de poignard qui, heureusement, ne fit guère plus que déchirer sa veste.

Cependant, Thénardier ne lui avait pas laissé le temps de se remettre... Il avait encore relevé son gourdin, et Valjean dut choisir entre lui laisser l'abattre sur son dos ou goûter à nouveau la lame de Montparnasse.

Le coup fit moins mal cette fois ; et Thénardier, déséquilibré, tarda davantage à relever la massue ; Valjean eut le temps de le saisir par le collet et de le projeter de toutes ses forces contre Montparnasse.

Le jeune escarpe s'était encore rapproché, rapide comme un serpent.

Et aussi prompt que les couleuvres, il avait réussi à esquiver Thénardier. Valjean avait compté sur cela, et avait également compté sur la possibilité d'éviter son prochain coup de couteau.

Il ne réussit pas tout à fait, et en ressentit une douleur dans le côté.

Mais maintenant, il avait entre les mains le gourdin de Thénardier... et aussi Thénardier assommé sur le sol.

Valjean n'hésita plus.

Se servant du gourdin, bien plus grand que le poignard, il se jeta contre Montparnasse et le coinça contre le mur ; le jeune homme se défendit alors, presque affolé. Cela le rendait vulnérable.

Il savait, tout comme Valjean, qu'un seul coup bien porté suffirait à l'achever.

Et Valjean ne pouvait plus se permettre d'attendre : il abattit la massue contre l'épaule de Montparnasse puis le regarda tomber.

De l'autre côté de la pièce, Gueulemer avait cessé de geindre et essayait de se relever. Thénardier, lui, avait ouvert la porte et hésitait entre ramasser le merlin du colosse ou s'enfuir.

" On ne bouge plus, messieurs !," s'écria la voix familière de Lambry.

Il avait avancé son épée jusqu'à ce que la lame frôle la pomme d'Adam de Thénardier, le forçant à se mettre sur la pointe des pieds.

Derrière le hussard se trouvait Dédé, un bâton de combat entre les mains. Et à sa gauche, Mavot qui avait brisé les carreaux pour braquer ses pistolets soigneusement vers Gueulemer. À cette distance, il était impossible de le manquer même si Mavot voyait double.

" Nous étions sur le point de partir, monsieur, n'est-ce pas, mes amis ?," dit Thénardier d'une voix onctueuse.

Celle qui lui servait à engueuser ses victimes.

" Vous ferez bien, car la police arrive. Mais d'abord, rendez-moi ce que vous m'avez volé," contra le hussard sans sourciller.

Jean Valjean leva les yeux au plafond. C'était, tout de même forcer leur chance. Thénardier, alias Jondrette, tata le plastron de sa veste, puis ses poches. Il prit un air désolé.

" J'ai bien peur que nos camarades, qui doivent être loin maintenant, n'aient pris...

- Les cognes ! Les cognes arrivent !," cria une voix essoufflée de femme au-delà du mur.

Tout comme par miracle, deux rouleaux d'or jaillirent de nulle part et furent jetés dans la cour ; trois billets de banque furent déposés aux pieds de Lambry, puis Thénardier se servit de son poignet pour écarter le sabre du hussard de sa gorge.

" Et maintenant, si vous nous permettez, monsieur…"

Lambry jeta un coup d'œil sur Valjean. Valjean acquiesça. Lambry secoua la tête puis chercha de nouvelles consignes qui n'arrivèrent pas. Il finit par baisser son épée, dégoûté.

Il dut se résigner à aider Montparnasse, désarmé et tremblant, à se relever tandis que Valjean faisait de même pour Gueulemer.

Le hussard pouvait comprendre qu'il valait mieux laisser tomber certaines choses, y compris quelques unes dont personne ne lui avait confié le secret... Mais il avait quand même du mal à se laisser vaincre.

Et soudain, le hussard regarda intensément le dénommé Jondrette et demanda :

" On ne se serait pas rencontré sur les champs de bataille ?

- J'étais à Waterloo, annonça fièrement Thénardier. J'ai même sauvé la vie d'un colonel. Le colonel Pontmercy.

- Waterloo, j'y étais aussi ! Et tu fais dans le vol et l'assassinat, camarade ?, fit Lambry, dégouté.

- La vie est dure pour les anciens de la Grande Armée !"

Lambry acquiesça, ce n'était que trop vrai. Les anciens grognards étaient souvent mal vus, mal considérés, ils se retrouvaient au chômage et à la rue.

Lambry hocha la tête et lança :

" Foutez-moi le camp !"

Ainsi, escortés par ses victimes, une partie de Patron-Minette disparut derrière le mur de la cour, tandis que de l'autre côté arrivait l'inspecteur Blier suivi de quelques policiers du quartier.

Lors de la réunion informelle suivante de Patron-Minette trois de ses membres les plus éminents jurèrent qu'ils ne se mettraient plus jamais sur le chemin du diable aux cheveux blancs.

Quant à Thénardier, il traversa vers la rive gauche et se mit en quête d'un logement.

Les trépassés de la révolution lui avaient permis de ne pas avoir à dormir sous les ponts… C'était bon à prendre en attendant que Valjean lui tombe sous la main.

Bien évidemment, Jean Valjean ne comptait pas se laisser faire.

Inconscient de ce qui se passait, l'inspecteur Javert quitta son commissariat de Pontoise, fatigué de sa journée et attristé.

Mais serein malgré tout.

Les travaux s'annonçaient rapides, ce n'était que du nettoyage et quelques fenêtres à changer. Des papiers et des meubles.

Peu de choses en vérité.

" Cela aurait pu être pire," souffla Rivette.

Éternellement présent au poste de Pontoise, l'inspecteur du Châtelet attendait qu'on le rappelle à l'ordre. Son commissaire, M. Hauberger, était un homme arrangeant mais l'arrangement ne durait pas éternellement.

" Oui, cela aurait pu être pire," admit Javert.

Et l'inspecteur en chef arrêta un fiacre pour se faire amener à la préfecture de police, il était trop fatigué pour marcher.

M. Chabouillet l'avait convoqué.

Javert se devait de lui obéir avant de revenir terminer sa journée de présence au commissariat.

« Habitants de Paris ! Les députés de la France, en ce moment réunis à Paris, ont exprimé le désir que je me rendisse dans cette capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant général du royaume. Je n'ai pas balancé à venir partager vos dangers, à me placer au milieu de votre héroïque population, et à faire tous mes efforts pour vous préserver de la guerre civile et de l'anarchie.. En rentrant dans la ville de Paris, je portais avec orgueil ces couleurs glorieuses que vous avez reprises, et que j'avais moi-même longtemps portées. Les chambres vont se réunir ; elles aviseront aux moyens d'assurer le régime des lois et le maintien des droits de la nation. La Charte sera désormais une vérité »

M. Chabouillet lut la proclamation que Louis-Philippe Ier avait adressée le 31 juillet, à destination du peuple et des députés, il la lut à l'inspecteur Javert avec une joie profonde et des yeux brillants de plaisir.

Le vieux lion était satisfait d'avoir si bien manipulé ses pions.

Javert le premier.

" Alors qu'en dites-vous Javert ? De la belle ouvrage ? "La Charte sera désormais une vérité !" Une belle expression !

- Et ce sera une vérité ?," osa demander froidement Javert.

Mais Chabouillet était trop heureux de voir ses plans et ses manœuvres aboutir à un tel succès pour se fâcher de l'impolitesse de son protégé.

" Je ne sais pas, Javert. Mais Talleyrand est content de notre travail.

- Notre, monsieur ?," s'étonna Javert.

L'inspecteur était venu à la préfecture sur ordre de Chabouillet. Il s'était attendu à une mission d'importance et il fut désarçonné.

Le secrétaire voulait simplement présenter officiellement son protégé au nouveau préfet de police, Amédée Girod de l'Ain.

Histoire de rappeler à la Préfecture ce qu'on devait au secrétaire du Premier Bureau et à ses agents.

La rencontre fut rapide, on se salua et on remercia l'inspecteur pour son action durant la Révolution. On évoqua la loyauté et l'obéissance qu'il fallait démontrer envers le nouveau souverain.

Puis on renvoya le secrétaire et son mouchard.

Chabouillet se laissa traiter cavalièrement, il savait que l'homme n'allait pas rester longtemps à ce poste… Mais chut ! Ce n'était que des bruits de couloir !

Seulement, Javert n'avait pas le cœur à toutes ces manœuvres politiques. Il avait vu trop de sang, trop de morts, trop de dangers pour apprécier la victoire des comploteurs.

Javert se plaça devant la fenêtre et examina la rue, si calme par rapport à ce qu'elle était il n'y avait que quelques jours.

Une rue passante, normale, avec ses fiacres et ses promeneurs.

Chabouillet s'approcha et posa sa main sur l'épaule de Javert, évitant celle encore bandée.

" Nous avons bien œuvré, Javert, n'en doutez pas ! Le roi Charles X était un roi autoritaire.

- Louis-Philippe Ier se montrera plus libéral ?

- C'est dans sa nature. Faites-moi confiance !"

Une longue, très longue minute avant que l'inspecteur ne réponde :

" Oui, monsieur.

- Je vais vous lire la réponse des députés au duc d'Orléans."

« Français ! La France est libre. Le pouvoir absolu levait son drapeau, l'héroïque population de Paris l'a abattu. Paris attaqué a fait triompher par les armes la cause sacrée qui venait de triompher en vain dans les élections. Un pouvoir usurpateur de nos droits, perturbateur de notre repos, menaçait à la fois la liberté et l'ordre ; nous rentrons en possession de l'ordre et de la liberté. Plus de craintes pour les droits acquis, plus de barrières entre nous et les droits qui nous manquent encore.

Un gouvernement qui, sans délai, nous garantisse ces biens est aujourd'hui le premier besoin de la patrie. Français ! Ceux de vos députés qui se trouvent déjà à Paris se sont réunis, et, en attendant l'intervention régulière des chambres, ils ont invité un Français qui n'a jamais combattu que pour la France, M. le duc d'Orléans, à exercer les fonctions de lieutenant général du royaume. C'est à leurs yeux le moyen d'accomplir promptement, par la paix, le succès de la plus légitime défense.

Le duc d'Orléans est dévoué à la cause nationale et constitutionnelle. Il en a toujours défendu les intérêts et professé les principes. Il respectera nos droits, car il tiendra de nous les siens. Nous nous assurerons par des lois toutes les garanties nécessaires pour rendre la liberté forte et durable :

Le rétablissement de la Garde nationale avec l'intervention des gardes nationaux dans le choix des officiers.

L'intervention des citoyens dans la formation des administrations départementales et municipales.

Le jury pour les délits de presse.

La responsabilité légalement organisée des ministres et des agents secondaires de l'administration.

L'état des militaires légalement assuré.

La réélection des députés promus à des fonctions publiques.

Nous donnerons à nos institutions, de concert avec le chef de l'État, les développements dont elles ont besoin.

Français, le duc d'Orléans lui-même a déjà parlé, et son langage est celui qui convient à un pays libre : les chambres vont se réunir, vous dit-il ; elles aviseront au moyen d'assurer le règne des lois et le maintien des droits de la nation.

La Charte sera désormais une vérité. »

Le très honorable André Chabouillet n'avait jamais autant parlé. Il était volubile et cela ne lui ressemblait guère. Mais il était fier d'avoir réussi ses manigances, au prix des nuits perdues et des risques concernant sa propre vie.

Malgré tout, Chabouillet n'avait jamais réussi à oublier la lame de l'assassin du roi, Emiliano Serra, et la terreur qui l'avait fait mouiller son lit.

Sans l'intervention de Javert et de Valjean, le secrétaire aurait tout avoué du complot des 221 et sa mort n'aurait pas été glorieuse.

Cela suffit à faire disparaître le sourire réjoui.

Chabouillet rejoignit Javert près de la fenêtre et regarda à son tour la rue, des voitures passaient sans cesse, remplies de déchets, de terre et de pavés. On refaisait les rues en catastrophe.

On en était encore à ramasser des morts dans certaines rues.

" Je suis content de vous, Javert. Vous m'avez prouvé votre loyauté et votre valeur."

Un reniflement de mépris répondit à cette affirmation enthousiaste.

" Je vous remercie, monsieur.

- Avez-vous vu un médecin pour votre bras ?, s'enquit gentiment le secrétaire.

- Je vais retourner à mon poste, monsieur. Si vous avez besoin de moi, je serai là-bas."

Implicitement, Javert avait lancé :"Sifflez-moi et je viendrai."

" Vous devriez vous reposer, inspecteur. Vous êtes bien souffrant.

- Y a-t-il beaucoup de pertes ?

- Pour la Force vous voulez dire ?

- Combien d'hommes et de femmes cette affaire a-t-elle coûté ?, précisa cruellement Javert en se tournant vers Chabouillet, le foudroyant de ses yeux clairs.

- Les chiffres ne sont pas sûrs, nous n'avons pas fini de dénombrer les morts. Au moins 500 et plus de 3000 blessés. J'attends encore des rapports des hôpitaux.

- Quel âge a le plus jeune ?

- Ne jouons pas à cela Javert !, grogna Chabouillet. C'est une révolution ! Une guerre civile ! Le peuple contre le peuple, les soldats contre la population ! De tous sexes et de tout âge.

- On a tiré sur la foule, monsieur.

- Et sur les soldats, inspecteur !"

Javert ne dit plus rien.

Qu'avait-il à dire ?

Il avait laissé passer sa chance de se retrouver sans sang sur les mains en décembre, lorsqu'il aurait pu dénoncer Chabouillet au préfet de police, M. Mangin.

Tout était loin maintenant.

" Allez voir votre commissariat Javert puis retournez chez vous et reposez-vous ! Ces derniers jours ont été difficiles pour tout le monde mais c'est terminé."

Comme Javert ne disait toujours rien et que cela agaçait le secrétaire, Chabouillet ajouta :

" Et le peuple a fait son choix malgré tout, Javert ! Lorsque Louis-Philippe d'Orléans s'est présenté à l'hôtel de ville en compagnie du marquis de La Fayette, ce ne fut pas sans risque. Malgré la présence des députés et même de ce vieux fourbe de Benjamin Constant, le cortège a été violemment pris à partie.

- Comment cela ?

- Le duc était à cheval, les députés hurlaient : "vive le duc d'Orléans", un tambour ivre battait la mesure. Le cortège devait aller du Palais-Royal à l'hôtel de ville, à travers les barricades et le long de la Seine. Vous imaginez la scène Javert ?

- Oui, monsieur, fit l'inspecteur, intéressé.

- Et le futur roi de France a été hué ! Vous entendez Javert ! HUE ! Le roi de France venant à cheval pour s'emparer de la couronne que le peuple lui donne et il est hué !

- Preuve que le peuple n'a pas vraiment donné son accord, monsieur."

Chabouillet grinça des dents mais conserva le sourire.

Il était fatigué Javert, il fallait en prendre compte. Chabouillet savait déjà que le duc n'avait pas eu une très bonne impression des hommes qui étaient venus le sauver.

Vidocq et un certain Jafert ? Javaire ? Chavers ? Le duc ne se souvenait plus du nom de l'inspecteur mais il en avait conservé une désagréable impression.

Chabouillet avait plaidé pour son protégé, comme toujours devant un colonel Berthoix d'une amabilité froide.

Le vieil homme soupira et reprit calmement son récit :

" La foule était hostile et hurlait : "A bas les Bourbons ! Plus de Bourbons ! A mort les Bourbons ! A bas le duc d'Orléans !" Tout le long du cortège, à en faire blanchir les députés.

- La campagne d'information de Thiers n'a donc pas suffi ?"

Javert jouait avec le feu mais il ne releva pas l'éclat mauvais que reflétaient les yeux clairs du secrétaire. Il en avait soupé de toutes ces manigances.

" Peut-être en effet, vous avez sans nul doute raison Javert, cracha Chabouillet avec mépris. Le Provençal a fait ce qu'il a pu mais le peuple est plus républicain que ce que nous pensions.

- Le peuple mais pas vous."

Chabouillet claqua du poing sur le bureau et murmura, menaçant :

" Oui, Javert, pas moi, ni ce pays ! Vous avez été bouleversé par ces morts. Je comprends. Vous êtes blessé et cela vous trouble l'esprit. Je l'accepte. Mais vous manquez de profondeur et d'intelligence pour saisir la situation dans son ensemble, Javert."

L'inspecteur de police se redressa, mettant une raideur toute militaire dans sa posture, et examina son patron avec attention.

" Que pensez-vous qu'il se passerait si la France devenait une République ? Que pensez-vous que ferait la Sainte-Alliance ? Sans même parler de notre commerce et de nos industries !

- Je ne sais pas, monsieur, avoua Javert.

- La guerre, Javert, la guerre, tout simplement. Il nous faut un roi en France pour le bien du pays et celui du peuple. Nous avons choisi un roi avec des idées libérales et qui n'est pas un imbécile. Il sera correctement conseillé et nous accepterons des républicains parmi les parlementaires. La France a besoin de stabilité ! Elle a assez connu de révolutions et de régimes politiques. Nous lui offrons une nouvelle dynastie !

- Et le peuple a acclamé le duc ?

- Oui, ils ont fini par le faire car le duc est un fin renard. Il a revêtu un uniforme de la Garde Nationale et a embrassé La Fayette sur un balcon de l'hôtel de ville. Ce n'est pas un secret que le vieux général est un républicain dans l'âme, il pactise avec les associations républicaines, mais le duc s'est montré avec La Fayette et le peuple a été conquis. Le "baiser républicain" de La Fayette a permis à Louis-Philippe de convaincre les Français de le prendre pour roi. La foule l'a acclamé avec joie sur la place de Grève.

- Un simple baiser a suffi ?, s'amusa Javert.

- Ha ! La France n'est pas difficile, inspecteur. Elle est comme une femme, un peu d'attention, une galanterie, un baiser et la voilà comblée. Mais vous manquez cruellement d'expérience en matière de femmes, mon pauvre Javert."

Javert se détesta de rougir mais cela fit rire Chabouillet et apaisa sa colère.

Puis le secrétaire renvoya son inspecteur avec des ordres simples :

" Reposez-vous !"

Comme si Javert allait les suivre…

A Pontoise, tout était sens dessus dessous.

Une gamine que tout le monde reconnut comme étant Soazig était venue demander de l'aide.

Blier était parti. Il n'avait pas perdu de temps et savait trouver des collègues dans le commissariat de la rue Mornay.

Roussel, Philippot, Durand… Ils étaient tous déjà partis avec la fin de la journée de travail.

Rivette devait assurer la permanence en compagnie de Blier mais les plans avaient été changés.

Il ne restait que Rivette pour accueillir Javert et l'envoyer à la rescousse. Tout en continuant à tenir le poste.

Malgré tout, les événements de juillet n'étaient pas si vieux et la prudence demandait de garder le poste avec soin.

Donc Rivette apprit ce qui se passait rue de Sully à Javert, en empêchant le fiacre de s'en aller.

Javert perdit toute fatigue, il se dirigea rue de Sully.

La rage au ventre et l'esprit déterminé.

Et il vit une escouade de policiers se tenir dans la rue, gros-jean comme devant et bredouilles.

Ils n'étaient pas fiers les cognes, Javert reconnut la défaite.

" C'est quoi ce bordel ?," gueula le respectable inspecteur de Première Classe en descendant devant l'usine.

On ne lui répondit pas.

Javert chercha des yeux le responsable de tout ce marasme et il découvrit le bleu d'azur, limpide et innocent, des yeux de Jean Valjean.

" Très bien, je me répète : c'est quoi ce bordel ?"

Blier exposa les faits en termes bien choisis avant de disparaître avec les collègues.

Sachant très bien qu'il allait subir un sermon et une remontrance de la part de son supérieur.

Car là, Javert était son supérieur.

Dans le fiacre, de retour à la rue Plumet, Valjean sentait la tension flotter entre Fraco et lui.

Il pressa son coude contre son flanc blessé. Il ne manquait plus que Fraco réalise qu'il avait été atteint ; alors tout Paris entendrait sa gueulante et saurait que, une fois de plus, Valjean avait été imprudent.

" Vas-tu continuer à mentir ou vas-tu me dire la vérité ?," dit Fraco sur un ton particulièrement calme compte tenu de sa respiration agitée.

Non, Valjean ne pouvait pas lui dire la vérité. Pas encore.

" Je n'ai pas menti. Ils ont essayé de nous dépouiller, mais Lambry les en a empêchés. Tu auras tous les détails en arrivant chez nous."

Seul le bras qu'il portait en écharpe avait empêché Fraco de croiser les bras sur sa poitrine. Sinon, il boudait.

Une tendresse sauvage s'éveilla chez Valjean, et peu importe à quel point il le savait déplacé, il ne put s'empêcher de sourire.

" Tous les détails, tous les détails. Je te connais Jean Valjean. J'aurai quelques détails et le reste va être gardé secret."

Ce faisant, Javert laissa ostensiblement tourner son regard vers la rue.

Tout était calme dans leur petite hutte. Après les événements qui avaient secoué la nation, cela relevait du miracle que le briquet soit toujours en place, qu'il y eut de l'eau fraîche devant la porte. Que leur lit soit prêt à les accueillir.

Valjean battit le briquet à la hâte et parvint à allumer une bougie. Fraco, ombrageux, le regardait faire depuis la porte.

" Que veux-tu savoir ?, lui demanda gentiment le bagnard.

- Bien. La vérité ? Des hommes cambriolant l'usine ? Vraiment ?"

Javert s'approcha de Valjean et glissa ses doigts sur le menton du forçat pour le forcer à lever les yeux et à le regarder en face :

" Pour y voler quoi ? De l'huile ?

- Il y avait de l'argent. Nous avons toujours un peu d'argent au cas où un fournisseur se présenterait. Mais non, ce n'était pas un simple vol. C'était un coup monté par un dénommé Thénardier. Tu le connais ?"

Javert regarda Valjean avec intensité avant de sourire. Son sourire de fauve, cruel et laid.

" Non, ne me mens pas mon tendre. JE le connais et TU le connais aussi. L'aubergiste de Montfermeil. Je ne pense pas que M. Madeleine ait oublié l'Alouette."

Puis Javert se recula et relâcha Valjean.

Le sourire avait disparu et la posture devint raide.

" Il faut un garde à ton usine. Il faut des heures aléatoires de sortie. Il ne faut plus que tu sois seul."

Enfin, sachant que Valjean allait refuser, le policier asséna tout de même avec vigueur :

" Il faut que tu sois armé !"

Valjean baissa la tête. Il y avait des choses qui étaient tout simplement impossibles. Mais dans ce cas, l'impossible était de ne pas chercher une solution voire un compromis.

" Je suis vieux, et personne ne sera surpris si je marche à l'aide d'une canne. Une bien faite... Solide."

Il leva des yeux pleins d'espoir vers Fraco. Peut-être comprendrait-il qu'un homme avec son passé et sa force ne pouvait pas se permettre d'aller plus loin ?

" Quant au garde, oui. Nous avons abusé de Mavot jusqu'à présent : on ne peut pas lui demander de travailler le jour et de garder les locaux la nuit. Un garde, Mavot et Chavó. Cela te suffira ?, ajouta Valjean.

- Oui, cela me va, répondit sèchement le policier. Je pourrai demander à Blier. Il est fatigué de son poste d'inspecteur. La retraite serait une solution et j'aurai confiance en lui."

Valjean hocha la tête. Blier semblait être un bon choix. S'il avait travaillé avec Fraco pendant toutes ces années et avait survécu, l'homme devait bien connaître son métier.

Puis se rapprochant du forçat, Javert murmura dans le creux de l'oreille :

" Vieux ? Tu es si vieux que cela ?"

La voix profonde se faisait soyeuse.

Fraco connaissait bien les faiblesses de son amant. Haletant tout à coup, Valjean ferma les yeux puis approcha son oreille de la voix séduisante. Il n'en fut pas déçu.

" Avoir l'air vieux a ses avantages... mais je ne suis pas si vieux que ça dans l'ensemble.

- Combien d'hommes ont essayé de s'emparer de l'usine ? Patron-Minette compte quatre membres officiels plus des annexes. Gueulemer, Babet, Montparnasse et ce salopard de Claquesous… Puis ils utilisent souvent les services de Brujon. Avec Thénardier alias Jondrette, cela fait six hommes. J'ai le bon compte ?

- Presque… Il y avait un dénommé Boulatruelle aussi… Ils n'ont pas mentionné de Brujon, mais il y avait un jeune homme chevelu que nous avons également rencontré aux carrières."

Javert acquiesça :

" C'est Brujon."

Et la main du policier glissa lentement sur la nuque du forçat, jouant avec les cheveux, laissant traîner ses doigts sur la chair accessible sous la cravate.

" Et comme les cognes ne sont pas tous des abrutis et que Blier est un bon élément…, explique-moi donc comment ces escarpes ont pu se faire si facilement la belle."

Javert glissa ensuite ses mains sur les hanches de Valjean afin de l'attirer à lui pour capturer ses lèvres et l'embrasser avec ardeur.

" Toi et ton cœur de bon Samaritain ! Tu les as laissés fuir ?

- A vrai dire, la plupart d'entre eux sont partis de leur plein gré et bien avant que je ne puisse songer à les en empêcher. Je n'ai laissé partir que trois."

Valjean chercha encore un baiser. Le Fraco taquin qui l'emprisonnait de ses lèvres le rendait cupide, surtout lorsque son compagnon ne poussait pas les choses assez loin mais, néanmoins, s'arrangeait pour ne pas le forcer à mendier. C'était un équilibre délicat que Fraco maîtrisait à souhait.

Bon prince, Javert accepta d'embrasser Valjean, encore et encore.

La soirée avait été dure pour tous les deux, ils avaient besoin de soin et de tendresse.

Valjean ne s'en cachait pas.

" Tu es impossible !, sourit le policier. Jamais tu ne feras un bon cogne, quoi qu'en pense Vidocq. J'ai faim et soif. As-tu seulement dîné au-milieu de tes comptes d'apothicaire ?

- Je n'ai pas eu le temps. Non, c'est faux. Je n'ai pas voulu dîner sans toi.

- Mhmmm. Ma jolie petite scie. Voyons ce que tu as prévu pour le dîner dans ce cas ?"

Et Javert, d'une main forte, claqua les fesses de son compagnon.

Valjean secoua la tête, gêné mais incapable de se fâcher.

En fait, le bagnard appréciait beaucoup que Fraco prenne de telles libertés... Même s'il n'oserait jamais l'admettre.

Il faisait bon d'être encore libre et d'avoir Fraco à ses côtés. Parfois, Valjean aimait se retrouver à sa merci et le laisser jouer en sachant que, bien qu'il se montre farouche avec le reste du monde, Fraco n'essaierait pas de lui faire de mal. C'était excitant d'être le seul à connaître ce côté insolite du redoutable inspecteur de Première Classe.

Toujours rougissant, Valjean sortit à la recherche du seau. Il y avait une boîte en fer blanc bien fermée tout près de l'eau.

Cosette.

Sa petite avait compris qu'il serait en retard et, au lieu de lui en vouloir, lui avait gardé quelque chose pour dîner. Peut-être que cela suffirait pour tous les deux ?

Il grinça des dents en se penchant et, paniqué, se retourna un peu pour regarder Fraco d'un air innocent.

Il buta sur ses yeux gris qui le fixaient, vit le pli d'inquiétude qui creusait son front.

On ne jouait plus le vieux couple, Javert avait peur de la gravité de la blessure sachant que Valjean pouvait lui cacher même une blessure mortelle.

" Coup de gourdin ou coup de surin ?

- Ce n'est rien. Une égratignure que je dois laver."

Javert se tut, sachant qu'il pouvait être brutal et que Valjean n'avait pas mérité sa colère. Il avait été attaqué par sept hommes déterminés à le tuer.

Javert n'était pas si idiot que cela, il se doutait bien que les vagues richesses de l'usine n'étaient pas le but principal des escarpes...mais bel et bien le forçat qui en occupait le poste de directeur officieux.

Et Valjean les avait laissés fuir.

Forcément.

Si l'un de ses hommes avait parlé de lui à un policier… Même Blier serait devenu un danger.

" Viens Jean, souffla doucement l'inspecteur. Retire-moi ces frusques que je puisse t'examiner."

Valjean posa le seau sur la table et s'exécuta à contrecœur. À son grand regret et sans comprendre pleinement la cause, il ne voulait pas que Fraco s'occupe de ses blessures. Même à présent, même avec lui, il était difficile de se montrer vulnérable. C'était devenu un instinct.

Il ne pouvait tout simplement pas contrôler la pulsion qui le poussait à s'éloigner pour ne pas montrer sa souffrance.

Ne pas causer de peine à Fraco... Ils en avaient eu tous les deux assez, n'est-ce pas ?

La blessure au flanc avait saigné abondamment et la chemise avait collé à la plaie ; le bagnard se contracta avant d'arracher le tissu, le visage fermé.

Javert siffla en examinant le côté :

" Une belle entaille ! Tu veux faire de la concurrence à Lambry ?"

Puis, lentement, avec douceur, maintenant qu'il avait appris !, Javert nettoya et soigna la plaie. Attentif au bruit, prenant soin de la douleur, sachant que Valjean préférait se mordre la lèvre plutôt que de gémir.

Un bandage et Javert se lava à son tour les mains. Le docteur Orfila l'avait dit ! L'hygiène était primordiale !

" Maintenant au pieu ! Et je t'apporte ton fricot !"

Cette fois, Valjean ne se fit pas prier ; la douleur, que Fraco avait réussi à rendre tolérable, lui avait coupé l'appétit. Il se força à grignoter le bout de fromage et le pain que son compagnon lui offrait puis chercha, sans s'en rendre compte, l'approbation dans ses yeux.

Il vit alors qu'il n'était pas le seul à avoir perdu l'appétit. Il lâcha le pain et enfonça ses doigts dans les favoris de son amant ; Fraco était allongé à ses côtés avec les chevilles croisées dans la position nonchalante qu'il avait l'habitude d'adopter après l'amour, lorsqu'il était content de lui-même.

Cabotin.

Javert se laissa caresser, les yeux fixés sur ceux de Valjean. Un océan de désir perceptible dans le gris d'orage. Mais il laissait agir son amant comme il le voulait.

" Tu sais, Jean, souffla la voix rauque de l'inspecteur, je devrais te faire la même chose que ce que tu m'as fait ce soir-là dans ton bureau avec les foutues fleurs de Mavot… Je devrais te repousser et te dire de dormir. Tu es vieux, fatigué et blessé."

Valjean s'appuya sur un coude. Les pansements étaient frais et maintenaient bien la blessure. Sous le regard bouillonnant de Fraco, l'envie de se plier avait disparu et quelque chose de très différent l'avait remplacé. Un besoin qu'il ne parviendrait pas à remettre à plus tard. Il laissa sa main glisser le long de la poitrine de Fraco avec soin, la faisant toujours descendre plus bas.

" Tu le pourrais, en effet. Mais quelque chose me dit que tu n'en as pas tellement envie."

Les yeux d'orage brillèrent et Javert dévoila ses dents en se rapprochant de Valjean :

" Non, je n'en ai pas envie et si cela n'avait tenu qu'à moi… Je ne me serai pas repris dans ton bureau. Je sais que le bois en est solide."

Javert se rapprocha et embrassa la gorge de Valjean, retrouvant les cicatrices qu'il connaissait bien maintenant.

" Sept hommes, cela fait beaucoup mais pour Le-Cric, c'était une bagatelle. Je t'ai vu assez combattre pour le savoir."

Valjean laissa partir sa tête en arrière pour garantir le libre accès à sa gorge. Oui, son amant le connaissait bien et les habitudes qu'ils prenaient ensemble devenaient peu à peu des rituels dont il ne pouvait plus se passer. Il se reprit pour chercher le lobe d'oreille de son compagnon, peut-être pour lui donner des idées, puis lui souffla:

" Jean le Cric ne savait pas se servir de sa tête, moi si. Le reste dépend toujours de la volonté de Dieu... et de la chance. Quand même, il faut avouer que de la chance, j'en ai… Regarde toi, dans mon lit !"

Javert ne put s'empêcher de rire à cette parole.

Puis, lentement, il fit basculer son compagnon pour se retrouver au-dessus de lui.

" De la chance de m'avoir ?! Voilà en effet une parole que Le-Cric n'aurait jamais eu. Mon beau forçat."

Un baiser, profond, destiné à faire perdre l'esprit...puis Javert murmura :

" Voyons si tu vas pouvoir rester calme… Tu dois penser à tes blessures et à ta vieillesse et à ta fatigue…"

Le regard de Fraco, si froid, lui souriait pendant qu'il retirait ses bretelles... Restait encore l'espoir de parcourir sa peau nue ?

Lentement, le policier retira ses vêtements, grimaçant à la douleur dans l'épaule et le bras.

Mais pour rien au monde, il n'aurait renoncé à faire l'amour avec Jean Valjean.

Seulement, le forçat n'était pas aveugle, il avait bien remarqué le tressaillement de son amant.

Et doucement, il se releva et caressa les épaules de Javert.

" Plus tard. Demain. Lorsque nous irons mieux."

A ces mots, le policier ouvrit des yeux ronds et s'écria :

" QUOI ? Tu crois que tu vas me jouer une nouvelle fois la scène de la sainte-nitouche ?"

Valjean ferma les yeux pour rassembler tout son courage.

" Ça me fait mal, Fraco. Je ne veux pas commencer quelque chose que je ne pourrai pas finir, comme tu l'as dit ce jour-là."

Pour que Valjean avoue cela, c'était qu'il devait être à l'agonie. Javert acquiesça mais il souffla :

" Tu aurais pu me le dire plus tôt, Jean. Je n'aurai pas joué les séducteurs ! Je ne suis pas un berger grec ou je ne sais quoi, moi !"

Valjean rit et embrassa Javert.

" Non, tu es un vieux cogne parisien. Au lit, tu es blessé aussi même si tu joues les insensibles.

- Bah ! La belle affaire ! J'ai connu pire !"

Sans répondre, Valjean laissa juste ses mains glisser sur le bandage encerclant le flanc du policier et le vit clairement serrer les lèvres.

" Voilà ! Nous allons dormir. Nous ne sommes peut-être pas vieux, mais nous sommes blessés."

Javert était estomaqué, tandis que Valjean soufflait la bougie puis le forçait à se recoucher. Le forçat le prit contre lui, l'enveloppant dans sa chaleur et son amour.

Douceur, chaleur, affection…

" Je n'y crois pas, gronda la voix choquée de Javert. Je n'arrive pas à y croire !

- Quoi ? Que je suis intentionné ?

- Que tu te joues ainsi de moi ?!"

Un rire amusé répondit à cette exclamation et les deux hommes, épuisés, ne mirent pas longtemps à s'endormir…

Il fallut plusieurs jours pour remettre dans un état acceptable le commissariat. Ce fut le travail de tout un quartier.

A la fin de ces journées de dur labeur, les habitants du quartier connaissaient chaque policier par son nom de famille et de nombreux détails de la vie privée.

On les interpellait amicalement :

" Alors inspecteur Roussel ? Et le petit Pierrot ?

- Il a réussi à déchiffrer le mot "papa" aujourd'hui, fit fièrement le jeune père de famille, malgré ses soixante ans passés.

- Que du bonheur !"

" Dites sergent Philippot, comment va votre mère ?

- Elle vous remercie pour les gâteaux, madame Gersande.

- Il faudra nous l'amener dimanche, monsieur, je suis certaine que madame votre mère aimerait jouer aux dominos avec nos autres dames de la paroisse.

- Je lui demanderai, madame."

Les voisins chiffonniers eurent la surprise de voir débarquer dans leur appartement misérable l'ensemble des policiers du poste. Chacun avec du linge, de la vaisselle, de la nourriture et une attestation signée du chef du commissariat en personne pour fournir en chiffon le poste de police.

Sérieusement.

L'inspecteur Javert n'avait pas trop su quoi demander aux deux vieilles gens pour leur fournir un emploi stable...jusqu'à ce que la femme, en souriant, lui propose de faire le ménage dans le commissariat.

Un emploi fixe, payé sur les fonds du poste.

Javert accepta avec soulagement.

Les fenêtres furent changées, la papeterie et les meubles étaient neufs...il ne restait que les Codes de Loi…

Javert se promit de s'en charger sur ses propres deniers.

" Comment va votre petite dame ?, demandait-on au sergent Durand.

- Elle espère la naissance pour ce printemps, fit Durand, rayonnant de bonheur.

- Il faudra nous l'amener !

- Pour sûr !"

Chacun des policiers était connu personnellement, on se saluait, on essayait d'oublier les jours sombres de la Révolution.

" Inspecteur Blier ? Et cette retraite ?

- Je suis embauché comme gardien dans une usine.

- Et votre dame ? Elle va bien ?

- Elle est encore trop farouche mais elle a apprécié les fleurs, souriait Blier.

- Les femmes aiment les fleurs. La douceur et l'attention, lançait un homme, un voisin ébéniste depuis le seuil de sa boutique.

- Comme si tu en savais quelque chose, vieux goujat !, lui rétorquait sa propre épouse, amusée.

- Vous voyez inspecteur ?"

Un rire, partagé. On ne craignait plus les policiers de Pontoise.

Sauf…

Sauf un…

L'inspecteur en titre.

L'inspecteur Javert n'était pas beaucoup apprécié car on ne savait pas comment l'aborder. Dix ans qu'il hantait les rues aux alentours du poste de Pontoise et il était aussi impressionnant que dans les premiers jours.

Grand, fort, austère…

Il marchait de son pas martial sur les pavés des rues et saluait d'un bref hochement de tête.

Et franchement, on ne savait pas comment l'aborder.

" Javert, se moqua Rivette. Tu pourrais faire un effort, tu sais ?

- Plaît-il ?, s'étonna le policier. Je me suis reposé des jours entiers, je peux marcher avec un bras en écharpe tout de même !

- Je ne parle pas de cela !"

Comme son collègue ne comprenait pas, Rivette se mit à rire. Joyeusement, le jeune inspecteur interpella une passante qui se promenait avec une enfant faisant la moue :

" Annabelle refuse encore d'aller à l'école ?

- Hé oui, monsieur l'inspecteur, répondit amicalement la femme. Mademoiselle croit que l'école c'est fait que pour les garçons !

- Une mauvaise idée ça, mademoiselle Annabelle ! L'école permet de trouver un bon travail, insista Rivette en se penchant sur la petite.

- Tu vois ? Tu as entendu ce qu'a dit monsieur le policier ?

- M'en fiche ! Je veux être cousette, comme Faustine.

- Faustine a dix-huit ans et elle travaille dix heures par jour, tu parles d'un exemple."

Et on entendait la petite fille répéter :"je m'en fiche, je m'en fiche, je m'en fiche."

Javert se tourna vers Rivette et demanda :

" Et c'est quoi la raison de cette démonstration ?

- Tu es effrayant, parfois, Javert."

Honnêtement, Javert ne comprit pas ce qui poussait Rivette à rire ainsi, en pleine rue.

Peut-être juste le plaisir d'être en vie ! Jeune et avec un avenir encore devant lui !

" Je ne sais pas ce que tu espères de moi Rivette.

- Rien," répondit ce dernier, en pouffant encore de rire.

Il avait fallu dix ans à Javert pour devenir l'ami de son collègue de patrouille, il lui faudrait encore dix ans pour sourire aux passants.

Le 9 août 1830, ce fut officiellement la fin de la Révolution.

Le duc d'Orléans devint officiellement le roi Louis-Philippe Ier.

Le 30 août 1830, on dénombra officiellement le nombre de victimes de la Révolution : 504 tués, comme l'annonçait la colonne de la Bastille, la colonne de Juillet édifiée entre 1835 et 1840 en souvenir des Trois Glorieuses.

Plus tard, en 1840, le journal le Moniteur avança les chiffres de 163 morts dans les rangs de l'armée et de 504 parmi les insurgés.

Il semblerait que ces chiffres soient sous-estimés, la vérité serait plus proche des 788 tués chez les émeutiers et 4500 blessés, 163 soldats tués et 578 blessés.

Mais le total réel de cette addition macabre restera à jamais inconnu...

CHAPITRE XV

EPILOGUE

Le soleil était encore haut et chaud.

Et cependant, l'automne était déjà visible. Les feuilles des arbres des parcs de Paris rougissaient, le vent se refroidissait et la Seine redevenait profonde et attirante, toute resplendissante dans sa belle couleur d'émeraude.

" L'automne sera bientôt là," remarqua Rivette en examinant les façades de certaines maisons, toujours marquées par la violence de l'émeute.

Des façades frappées par l'impact des balles.

" Remarquable observation, inspecteur," rétorqua froidement Javert.

Cela fit sourire Rivette qui jeta, avec un peu de fiel dans la voix :

" Monsieur le commissaire fait de l'esprit ? Je ne comprends pas que vous ayez trouvé le temps de faire une patrouille, monsieur.

- Je n'ai pas le temps, asséna durement Javert, mais Durand m'a foutu dehors.

- Vous tenez mal vos officiers, commissaire, se moqua Rivette.

- Que voulez-vous inspecteur ? J'ai dû faire face à une mutinerie ce matin."

Rivette riait franchement cette fois et il se plaça les coudes sur le parapet du Pont-au-Change, essayant de ne pas voir les barricades, les combats et ce jeune homme se mourant d'une blessure au ventre…

" Vous m'en direz tant, commissaire !

- Figurez-vous, inspecteur, qu'ils avaient partie liée contre moi, ce matin. Surtout mon inspecteur en chef. Il m'a bien déçu.

- Votre inspecteur en chef a l'air d'avoir un esprit querelleur du plus mauvais aloi. Vous devriez demander un blâme."

Javert joua le jeu et s'accouda au côté de Rivette. Les deux hommes étaient heureux de cette promenade, cela faisait longtemps qu'ils étaient enfermés dans le commissariat à gérer la reprise en main du poste, à reconstituer de leur mieux les archives disparues, à apprendre leur nouvelle fonction.

" Je ne peux pas, soupira Javert, théâtralement.

- Pourquoi diable ?, sourit l'inspecteur de Première Classe, nouvellement nommé au poste de Pontoise.

- Sa femme me ferait la peau. Littéralement.

- Fanny a demandé des nouvelles du parrain de Clément.

- Pardi ! Son commissaire fait travailler au-delà du raisonnable son mari, je suppose ?

- Même pas ! Elle veut t'avoir à dîner samedi. Toi et M. Fauchelevent et Cosette.

- Cela ressemble à un guet-apens ! Que souhaite annoncer ta femme de si important ?

- Qu'il va y avoir besoin d'un deuxième parrain dans sept mois."

Un silence, pesant, profond suivit cette tirade et Javert sourit au soleil, rayonnant de bonheur.

" Non, je refuse cet honneur ! J'ai déjà Clément à emmener en promenade le dimanche au Luxembourg avec Jean, je ne peux pas assumer un deuxième môme.

- Elle veut demander à M. Fauchelevent !"

Puis, plus sérieusement, Rivette regarda son collègue et ami et maintenant supérieur en titre.

" Tu crois qu'il acceptera ?

- Je crois que Jean pleurera, dira qu'il ne mérite pas cet honneur, pleurera encore puis acceptera sous la pression de sa fille.

- Pourquoi crois-tu que Fanny veut la présence de Cosette ?

- Ta femme est une fine mouche, Philippe, tu devrais t'en inspirer."

Un rire partagé.

Cependant Javert secoua la tête et murmura :

" Ce n'est pas possible de demander à Jean d'être parrain, Philippe."

Le ton sombre, l'emploi du prénom inhabituel…, tout cela rendit la situation lourde et difficile.

" Pourquoi cela ?," demanda naïvement Rivette.

Javert ne répondit pas et attendit en comptant les secondes.

" Ha ! Parce que c'est un forçat ?"

Un fin sourire, indéniablement moqueur, apparut sur les lèvres fines du commissaire. Il laissa son inspecteur réfléchir un peu plus.

" Cela peut poser des problèmes en effet, acquiesça Rivette. Donc, il ne sera pas parrain."

" Et voilà," songea Javert.

Puis, très manipulateur, le mouchard proposa simplement :

" Il y a un moyen de contenter tout le monde et de faire plaisir à tout le monde. Ta femme et Jean y compris.

- Te le proposer ? Mais tu as refusé…

- Le proposer à Cosette !"

Et tout dans le ton et l'attitude prouvait assez l'amusement du commissaire. Rivette fut assez impressionné et s'exclama :

" C'est une excellente idée !

- N'est-ce-pas ?"

Et Javert se mit à rire.

Rivette le contemplait avec étonnement.

Cette fois, c'était lui qui ne saisissait pas la raison de l'amusement de son collègue.

Deux policiers se reposant durant une patrouille, le regard perdu dans les eaux de la Seine et profitant d'une pause…

C'était la fin de l'été, la révolution était terminée, le danger était passé.

Beaucoup de choses avaient changé cet été.

Deux semaines après les évènements eut lieu une scène très cocasse au commissariat de Pontoise.

Un homme en uniforme de la Garde Nationale entra résolument dans le poste de police et demanda à voir le commissaire.

On lui répondit la phrase habituelle concernant l'absence du commissaire et la présence de l'inspecteur le remplaçant.

L'homme, mécontent et borné, secoua la tête et insista :

" J'ai un courrier urgent à remettre en main propre au commissaire."

Le sergent Philippot était agacé et jeta abruptement :

" Mais puisque je vous dis qu'il n'y a pas de commissaire, M. Gallemand n'est pas là, il est…

- Qui vous parle de M. Gallemand ? J'ai là un courrier urgent au nom du commissaire Javert."

Un lourd silence tomba dans le commissariat, la porte du bureau était restée ouverte et Javert apparut, son visage avait pâli.

" Je suis Javert mais je ne suis pas commissaire. Il y a erreur.

- Je sais pas s'il y a erreur, monsieur, mais j'ai un courrier à vous remettre et je le remets. A la revoyure !"

Le garde tendit la missive à Javert et ce dernier la prit sans savoir quoi répondre. Puis, l'homme s'en alla sans plus de cérémonie.

Javert ouvrit lentement l'enveloppe tandis que tout le monde l'observait avec attention.

C'était un message de la Sûreté.

"Une promotion, cela se paye avec un coup à boire.

Ce soir, café Suchet, amène toute ta troupe.

C'est moi qui régale !

VIDOCQ, monsieur le chef de la Sûreté,

à JAVERT, commissaire du poste de Pontoise"

Et le Mec régala toute la préfecture de police.

Ce fut la promotion la moins attendue de toute la Force. Gallemand avait été mis à la retraite et était parti se réfugier à la campagne. Le gitan devenait commissaire, on salua avec soin et une pointe de jalousie, Javert. On savait que l'homme bénéficiait de redoutables protecteurs.

Mais on voyait aussi à ses traits fatigués et son bras en écharpe, qu'il avait bien mérité une promotion.

Une sorte de mise à la retraite active de l'inspecteur.

Il l'avait méritée.

Quelques policiers ne se présentèrent pas aux libations, pour montrer clairement leur opinion sur la question, Hartmann et Ruellan parmi ceux-là.

Après tout, le gitan restait un gitan, un parvenu et un fils de prostituée et il travaillait avec des criminels repentis.

Le beau commissaire que voilà !

Et ce soir-là, on fêta par forces libations et acclamations la promotion de Javert et la nomination de Rivette à Pontoise.

Fini le Châtelet ! L'inspecteur de Première Classe Rivette devenait l'inspecteur principal du poste de Pontoise.

Cela ne plut pas beaucoup non plus aux policiers. Rivette était jeune et se retrouvait à commander de vieux inspecteurs, blanchis sous le harnais. Cela prouvait simplement que le jeune homme bénéficiait des mêmes protecteurs que Javert. On préparait déjà la succession du gitan à la Préfecture.

Mais Blier et Roussel en furent contents.

Rivette s'était beaucoup rapproché des officiers de Pontoise depuis quelques mois et il était bien plus souple que Javert.

On était sûr de s'entendre avec lui.

Pour le sergent Durand, la promotion était prévue pour la fin de l'année. Vidocq en avait arraché la promesse au nouveau préfet de police.

Et le Mec avait promis de ne pas lâcher l'affaire. Il inondait de courrier la préfecture et en étourdissait M. Chabouillet et M. Henri.

M. Henri parlait sérieusement de prendre sa retraite...on regardait Vidocq avec ironie.

M. Henri parti, combien de temps allait-il falloir attendre avant de voir partir Vidocq ?

Ce ne serait pas la première fois qu'on chasserait le forçat de la police, on espérait que ce serait la dernière fois.

Cela aurait lieu le 15 novembre 1832, lors de l'épuration de la Sûreté, lorsque Pierre Allard en prendrait la tête avec son adjoint, le redoutable inspecteur Louis Canler.

On allait réorganiser les services de police, on allait renvoyer l'ensemble du personnel de la brigade de Sûreté, on réussirait à pousser Vidocq à la démission.

Le préfet de police, Henri Gisquet et le roi Louis-Philippe Ier, oublièrent si facilement ce qu'ils devaient au chef de la Sûreté.

Le Mec revendiquera toujours plus de 16 000 arrestations, certaines étaient fallacieuses mais la plupart était de véritables succès.

La Sûreté avait fait du bon travail.

Vidocq allait partir, le coeur amer mais la volonté inébranlable, il allait créer la première agence de police privée au monde sous le terme trompeur de Bureau de Renseignements pour le Commerce.

Et la police officielle n'en finira jamais avec lui, grinçant des dents à la seule mention de son nom et levant les yeux au ciel en entendant parler du dernier succès du forçat repenti.

Livres, mémoires, théâtres, conférences, voyages…

Vidocq sera l'homme à la mode !

Mais ce soir-là, en cette fin d'août, impérial et indifférent, le chef de la Sûreté offrait des tournées générales avec condescendance et posait son regard suffisant sur ces cognes obligés de travailler avec un fagot. Il s'en amusait.

" Un long chemin depuis Arras, remarqua-t-il en contemplant son vis-à-vis.

- En effet," approuva Javert, sirotant son verre.

Les deux hommes étaient accoudés au comptoir de l'estaminet. Nonchalamment, Vidocq avait croisé ses chevilles tandis que Javert se tenait droit et raide.

" Un long chemin depuis Toulon, ajouta Vidocq, plus doux.

- Un long chemin depuis Hyères, rectifia Javert.

- Un long chemin mais gageons qu'il est loin d'être terminé."

Javert se mit à rire, étonnant tout le monde par sa joie et sa sincérité.

" Je suis commissaire, le Mec, tu vas avoir plus de mal à me faire patrouiller dans la boue et la merde.

- Mhmmm. Je peux toujours te lever à l'aube pour te faire reconnaître un décès.

- Je te vois bien faire cela, il est vrai," admit Javert.

Ils gloussèrent comme des écoliers.

" La maison Bassemcourt est endeuillée, annonça le Mec, passant du coq à l'âne.

- Le cocher est mort ?

- Non. Enfin pas que je sache. C'est la marquise. Son coeur a lâché durant les émeutes.

- Merde.

- J'ai fait porter des fleurs au nom de la police.

- Vidocq !, fit Javert en secouant la tête avec tristesse.

- Plaît-il ! J'ai choisi des roses et des lys. On m'a parlé de Polignac.

- C'était un ami de la famille, sa chute a dû beaucoup blesser la marquise."

Cela surprit Vidocq que Javert sache ça et le Mec se dit que le rapport qu'il avait reçu de son ancien inspecteur était incomplet.

" Polignac a été arrêté à Granville en Normandie alors qu'il tentait de rejoindre l'Angleterre.

- Le roi Charles X ne l'a pas gardé à ses côtés ?," s'étonna Javert.

Vidocq haussa les épaules et se servit un nouveau verre. Un Merlot de bonne facture.

" Que veux-tu ? J'en sais foutrement rien. Mais quatre ministres de Charles X ont été arrêté et sont enfermés à Vincennes. Ils attendent leur procès.

- On va les guillotiner !, s'exclama Javert.

- Je ne sais pas. Louis-Philippe a connu la Terreur, il va peut-être essayer de sauver leur tête. Ce serait plaisant, tu ne crois pas, qu'un homme qui a perdu son père sous la Veuve fasse vivre la même chose à d'autres hommes qui ont vécu la même histoire ? Ils ont des enfants tous ces gonzes.

- Je ne trouve rien de ces affaires plaisant.

- Le roi va peut-être faire preuve d'humanité, ne dit-on pas le duc d'Orléans libéral ? Commencer son règne sur du sang fait un mauvais ciment."

« J'ai un poids de moins sur le cœur depuis que je sais le roi Charles X parti et embarqué sain et sauf avec tout son monde ; j'aurais bien voulu qu'il eût emmené les malheureux ministres qui ont été se faire arrêter sur différents points au lieu de rester dans sa suite. I can say no more about that : fools they were and fools they are still ! », écrivit Louis-Philippe le 19 août dans une lettre au prince Léopold de Saxe-Combourg, le futur roi des Belges Léopold Ier…

Le roi Louis-Philippe Ier fit tout pour sauver leur vie, éviter une nouvelle vague de Terreur révolutionnaire au prix du mécontement de ceux qui l'avaient porté sur le trône.

La vindicte populaire était si forte contre les ministres de Charles X que le peuple réclamait à corps et à cris leur tête, surtout celle de Polignac.

Ils furent condamnés en décembre 1830 à la détention perpétuelle, on sauva leur tête, mais Polignac fut frappé encore plus durement de mort civile.

L'homme n'existait plus, son mariage, ses contrats de propriété, ses titres nobiliaires… Tout avait été effacé d'un trait de crayon.

Jules de Polignac ne sera amnistié qu'en 1836 et banni de France pour vingt ans. L'ancien ministre de Charles X revint ensuite dans cette France qu'il avait tant aimée et mourut à Saint-Germain en 1847, ayant perdu le droit de s'intéresser à la vie politique...et en ayant perdu le goût...

Car c'était un fait que chacun de ces hommes, Charles X, Polignac...mais aussi Blanqui, Thiers…, Chabouillet, Talleyrand…tous rêvaient de servir la France.

Une France qu'ils voulaient belle et forte.

Une France qu'ils voulaient puissante et unique.

Mais avec des visions totalement différentes pour le peuple.

Ils oeuvraient pour la France…

Mais qu'en était-il des Français ?

De verres en verres, on se détendit, Javert daigna même parler des barricades et de l'hôtel de ville, il évoqua Auguste Blanqui et les réunions houleuses des révoltés du printemps…

On écoutait le vieux mouchard et on s'étonnait qu'il soit encore en vie. Espionner, combattre, survivre…

Un policier de l'ancien temps, les jeunes officiers qui commençaient le métier étaient destinés à être des officiers de paix, pas des mouchards à la Fouché.

Javert était devenu vieux dans un monde qui n'était plus à sa mesure.

Vidocq remplissait encore et encore le verre de l'argousin, heureux de le voir perdre son maintien et devenir plus volubile.

Heureux et toujours un peu cruel avec son garde-chiourme.

" Et cet hiver ? Qui était ce gonze qui est tombé du toit de chez Chabouillet ?

- Un mouchard…, avouait Javert… Un mouchard de Charles X.

- Encore un verre, commissaire ?, s'amusait Vidocq.

- Je dois rentrer… Quelle heure est-il ?

- Je te ramènerai, ne t'inquiète pas, promit le Mec. Et ce Romarin ?

- Des témoins !

- Tu me parles de Thiers ? J'aimerai bien savoir comment tu l'as rencontré ?

- Durant des réunions d'insurgés au printemps… Il a perdu un ami. Suicide.

- Philibert-Auguste Sautelet ? Du National ? Mais je croyais qu'on ne savait pas vraiment s'il s'agissait d'un suicide ou d'un meurtre ?

- Suicide. Il était comme Werther.

- Comme qui ?"

Vidocq insistait et interrogeait, tout en servant Javert et en le serrant de près.

Puis, dans les brumes de l'alcool, Javert regarda Vidocq avec des yeux brumeux. Le brouillard de ses yeux gris cherchaient à fixer l'éclat espiègle des yeux perçants et toujours furieusement conscients du chef de la Sûreté.

Vidocq savait boire, Javert non.

" Et Fauchelevent ?, murmura Javert, la voix incertaine.

- Trop vieux pour mes services. Et il n'a pas de chance, le gonze.

- Comment cela ?"

Vidocq but tranquillement une longue gorgée de vin et examina en souriant l'impatience de son compagnon de beuverie.

" Les insurgés ont pris la Sûreté et mon bureau a été saccagé.

- Vrai ?

- Des dossiers ont disparu. Parmi eux, celui de Fauchelevent.

- Vidocq, je…, commença Javert, une soudaine chaleur dans la voix, certainement due en partie à l'alcool.

- Gageons que les Archives de la Préfecture ont subi le même drame. Ha ! Que veux-tu Javert ? Ces jeunes révoltés n'ont aucun sens de la paperasse."

Plus de dossier Jean Valjean ?

Plus de dossier Fauchelevent ?

" Qu'as-tu fait ?, demanda Javert, essoufflé.

- J'ai simplement enterré sous une montagne de vieux dossiers poussiéreux quelques vieilles affaires qui méritaient l'oubli. Et il n'y a rien concernant Fauchelevent dans mes propres archives.

- Et tes hommes ?

- Bien formés et habitués à fermer leur gueule. Je leur ai sauvé la mise, ils savent où va leur loyauté.

- Putain Vidocq…"

Levant la main pour attirer l'aubergiste, Vidocq commanda une nouvelle tournée de vin.

" Mon collègue, monsieur le commissaire Javert a encore toute sa tête. Voyons si ton ginglard saura lui faire perdre l'esprit."

Javert se tenait au comptoir, la tête penchée en avant et vacillant sous le coup.

Plus de dossier Fauchelevent...plus de dossier Fauchelevent...plus de dossier Fauchelevent...

Et Javert trinqua de bon coeur avec Vidocq.

Un instant, le Mec porta une accolade avec force à son vieil ennemi d'argousin et la conversation dévia sur les nouveaux ministres choisis par le roi Louis-Philippe Ier… Beaucoup d'anciens en réalité et peu de nouveaux.

Javert sentait bien qu'on le faisait boire plus que de raison et il remercia avec effusion Rivette lorsque celui-ci vint le chercher pour le ramener chez lui.

Enfin chez Fauchelevent, rue Plumet.

" Ce soir, tu dors chez ton ami Valjean, grogna Rivette. Il te faut une surveillance.

- Commissaire ? Moi ?

- Oui !, affirma sèchement Rivette. Et tu seras beau demain avec ta gueule de bois.

- Durand me fera du café.

- Oui ! Un plein broc pour le quart d'oeil."

Rivette était agacé mais il ne dit rien.

Il déposa Javert comme s'il s'agissait d'un bagage à déposer à la malle-poste, il le laissa descendre devant la rue Plumet et son fiacre repartit d'un bon trot en direction du quartier Saint-Médard.

Javert se secoua et avança, cherchant sa clé maladroitement dans ses poches.

Plus de dossier Fauchelevent, il voulait prévenir Valjean.

Et, plié avec soin, caché au fond de sa poche, Javert trouva une série de feuilles déchirées. Certainement d'un dossier d'archive.

En les dépliant, Javert lut ce nom :

"ULTIME FAUCHELEVENT : entré au service de la Sûreté,

décembre 1829 - …"

Suivi de tous les rapports concernant Fauchelevent durant l'hiver 1829, le printemps et l'été 1830, l'affaire Le Poron, l'affaire Lazaro, le couvent du Petit Picpus, le Romarin, l'affaire Balmorel, les carrières de Montmartre, l'affaire Chavó, l'affaire Soazig, l'affaire Creuzet, l'affaire Bassemcourt…

Vidocq avait bien tenu ses comptes.

Il indiquait aussi les différentes adresses de Jean Valjean à Paris, même celles qu'il était censé ignorer, il énumérait les faux noms qu'il connaissait.

Un bon cogne !

Et de la jolie écriture, pleine de déliés de Vidocq, le commissaire Javert lut :

" ERREUR SUR LA PERSONNE

M. Fauchelevent n'a jamais travaillé pour les services de la Sûreté. Il est mort à Montreuil-sur-Mer en 1807.

M. Valjean est mort en sautant de l'Orion le 16 novembre 1823.

Qu'il en soit ainsi !

Tu lui rendras ses fafiots, il sera jouasse de les lire.

BLONDEL"

A peine la porte de la cabane refermée, Javert se retrouva serré dans deux bras, le tenant fort.

" J'ai entendu le fiacre, j'ai su que c'était toi. Tu rentres tard !"

Ce n'était pas une critique, juste une reconnaissance d'un fait et un soupçon d'inquiétude.

" J'avais une promotion à fêter," répondit Javert en se laissant embrasser.

Deux mains l'aidèrent à défaire son uniforme, retirer le col de cuir, déposer précautionneusement l'épée d'officier.

" La promotion de qui ? Durand est devenu inspecteur ?, demanda Valjean.

- Non. Ce ne sera pas avant l'année prochaine."

Javert se tut, amusé et ivre, tandis que Valjean lui enlevait sa veste, puis se chargeait de son pantalon. Le policier retira ses bottes et vacilla sous l'ivresse.

" Qui donc ?, insista Valjean, curieux. Rivette a déjà été promu."

Javert se tourna, en chemise et en bas pour embrasser durement son compagnon.

" Moi ! Je suis commissaire de police."

La surprise remplie de fierté qui apparut dans les yeux de Valjean était plus enivrante que l'alcool le plus fort que le policier ait bu ce soir-là.

Elle donna envie à Javert de saisir Valjean dans ses bras et de le faire valser, comme Lucie lui avait appris.

" Commissaire de police ?

- Fraco Javert, commissaire de police du poste de Pontoise, annonça fièrement le policier.

- Commissaire Javert, répéta Valjean.

- Me voilà quart d'oeil, Jean. Une belle progression depuis les rues d'Hyères, tu ne crois pas ?

- Un homme de valeur. Tu l'as toujours été, Fraco.

- Non, se mit à rire Javert. Mais on peut dire que j'ai fait de mon mieux."

Un baiser, long, long, doux.

" Oui, on peut dire cela," admit Valjean.

Les deux hommes se regardèrent quelques instants, en silence, profitant du bonheur de serrer l'autre dans ses bras.

Puis, Javert se recula et fouilla sa poche pour en sortir le dossier Fauchelevent.

" Tiens, cadeau de Vidocq. M. Fauchelevent n'a jamais travaillé pour la Sûreté.

- Quoi ?"

Valjean saisit les feuilles déchirées et les examina.

" Mais… C'est…

- Ton dossier de la Sûreté et Vidocq s'est chargé de faire disparaître celui de la Préfecture. Le dossier Jean Valjean est enterré dans les Archives.

- Je suis...oublié ?

- Tu es mort en sautant de l'Orion et M. Ultime Fauchelevent n'est qu'un humble jardinier à la retraite qui a participé au financement d'une modeste usine de parfumerie…

- Je suis oublié… Mon Dieu…"

Javert ne souriait plus, il ouvrit ses bras pour accueillir Valjean. Il avait vu les larmes embuer les yeux si bleus, si beaux de son compagnon et savait que l'ancien forçat avait besoin de réconfort.

" Un long chemin depuis Toulon, n'est-ce-pas ?, souffla Javert.

- Depuis Faverolles, rectifia Valjean. La peur d'être capturé...de tout perdre ne m'a jamais quitté depuis Faverolles."

Une voix perdue dans la poitrine du policier, Valjean parlait sans oser le regarder dans les yeux.

" Je fus l'une des causes principales de ta peur, Jean, murmura Javert. Je suis désolé. Si on pouvait réparer les erreurs du passé…

- Pas une minute. Pas un instant. La peur ne m'a quitté.

- Peut-être… Peut-être pourras-tu vivre en laissant cette peur derrière toi ?

- Je t'aime Fraco.

- Moi aussi, Jean. Plus que je ne saurai te le montrer. Une vie ne pourrait racheter ce que je t'ai fait subir.

- Je t'ai pardonné. Depuis longtemps."

Cette fois, ce fut au tour du garde-chiourme de se sentir touché. Javert ne pouvait plus parler.

Valjean leva enfin les yeux, des yeux rougis de larmes et regarda son compagnon.

" Tu n'as fait que ton devoir et je n'oublie pas ce que j'étais.

- Je t'aime. Viens allons au lit ! Il est tard, nous sommes fatigués et les émotions ne nous font pas de bien."

Javert se mit à sourire, se voulant espiègle, mais ce ton moqueur tranchait sur les yeux de glace du policier, brillant de larmes contenues.

" Deux vieux pleurards, ajouta le commissaire. Que dirait le Mec en nous voyant ?

- Que nous sommes deux vieux greluchons [amoureux]. Et il rirait.

- Pour sûr !"

Lentement, Javert défit les vêtements de Valjean.

Puis, vêtus de leur chemise de nuit, les deux hommes se couchèrent. Javert saisit la taille de Valjean et se glissa contre lui.

" Il faudra un jour discuter de ces affaires de coucherie, lança la voix fatiguée du policier.

- Tu veux vivre ici ? Vraiment ?

- Oui, mais je suis patient. J'ai mis des années à te serrer, je peux attendre !"

Un baiser déposé sur une épaule vêtue de coton, Javert se faisait tendre et affectueux.

Il avait appris. Ce n'était plus étrange de caresser, d'embrasser, de toucher avec déférence.

" Nous verrons dans ce cas," accepta Valjean.

Pour fêter cette petite victoire sur le forçat, le garde-chiourme affermit sa prise sur la taille de Jean Valjean.

" Des années, je t'ai chassé, sans savoir que je chassais ma vie. Mon amour. Mon essentiel.

- Tu as trop lu de Chateaubriand, se moqua Valjean.

- J'ai fait pire.

- Pire ?

- J'ai lu "les Souffrances du jeune Werther". "Il est pourtant bien certain que dans ce monde rien ne rend un homme nécessaire, si ce n'est l'amour."

- C'est beau.

- Le héros se suicide d'avoir perdu la femme qu'il aimait et ne pouvait avoir.

- Je n'aime pas cette lecture, frissonna Valjean.

- Un beau livre cependant."

Il fallut dormir.

On se laissait bercer par la respiration de l'autre et bientôt le silence retomba dans la cabane.

Quelques jours plus tard, monsieur Madeleine était assis dans le salon des Rivette. Il portait un costume de qualité et se montrait bon père de famille.

Cosette jouait admirablement bien du piano, son professeur assise à ses côtés, les deux femmes interprétaient une pièce difficile de Joseph Haydn et c'était magnifique.

Complexe mais enjouée.

Devant un public bien incapable d'apprécier à sa juste mesure la musique.

Javert avait fait l'effort de s'habiller en civil, il était vêtu d'un costume sombre mais acceptable. Celui du théâtre.

Le policier se tenait près du forçat et les deux hommes écoutaient religieusement les deux femmes jouer avec entrain.

Javert avait baillé deux fois déjà et son côté se souvenait encore du coup de coude brutal que Valjean lui avait donné.

Rivette, plus habitué aux manières bourgeoises de sa femme, fille de notaire de province, souriait en appréciant davantage les effets de style.

Davantage mais sans plus.

Il n'avait pas l'oreille musicale, au grand désespoir de sa charmante épouse.

Dieu merci ! La pièce ne durait que cinq minutes.

Les trois hommes se tenaient debout et Javert luttait pour ne pas bailler.

" Vous n'avez pas bien dormi monsieur le commissaire ?," fit une voix moqueuse non loin des hommes.

Grillé !

Javert se redressa et remit de la raideur dans ses épaules.

" Non, madame Rivette. J'ai dû me charger d'une affaire d'escarpe."

Nouveau coup de coude et Javert rectifia avec soin ses propos :

" Une affaire de meurtre, madame.

- Vous n'êtes pas raisonnable," sourit la vieille dame.

Mais elle se moquait clairement du policier.

Enfin, le concerto fut terminé et on put applaudir avec soin les deux pianistes. Cosette avait les yeux brillants de joie et Mme Rivette paraissait toute jeune avec ce rouge lui embellissant les joues.

Javert se souvint de ce que Rivette lui avait annoncé et attendit patiemment la réaction de Jean Valjean.

" Nous pouvons passer à table, les enfants !, lança madame Rivette en souriant. Il est temps, notre ami monsieur le commissaire dort debout."

Javert se sentit rougir.

Et il se détesta pour cela.

Mais personne n'en prit ombrage.

Fanny Rivette installa tout le monde à sa table et vint servir le dîner. C'était la seule concession que la jeune femme avait faite à sa condition sociale difficile.

Elle n'avait pas de servantes.

Contrairement à sa famille d'origine.

Mais cela amusait la jeune femme de jouer les domestiques...pour le moment…

Le linge et les grosses corvées de nettoyage étaient réalisés par des journaliers.

" Monsieur le commissaire a des raisons d'être épuisé, mère, le défendit Rivette. Nous avons passé trois jours à enquêter sur la mort d'un homme. Un meurtre horrible, l'homme a été…

- Philippe !, claqua gentiment Mme Rivette. Ce n'est pas le lieu et le moment de parler de tes affaires."

Mouché, l'inspecteur se tut.

Javert compatit et jeta un regard désolé à son collègue.

Valjean toussa et demanda gentiment :

" C'était un concerto de Beethoven ?"

Et madame Rivette s'étouffa dans son verre de vin.

Ce fut une jolie soirée. Pleine de maladresse et de bonne volonté. Parfois, Javert s'oubliait et il parlait argot avec son collègue, reprenant le sujet de la journée. L'affaire du prince de Bourbon-Condé ! Retrouvé pendu à l'espagnolette de la fenêtre de sa chambre, les pieds touchant le sol le 27 août 1830 au château de Saint-Leu.

Un joli petit manoir situé dans le Val d'Oise, en plein coeur de la forêt de Montmorency était au coeur d'une affaire mystérieuse.

Vidocq y avait même envoyé le commissaire du poste de Pontoise et son adjoint pour enquêter.

Javert avait râlé. Mais, tout commissaire qu'il était, il avait dû se soumettre à la volonté du chef de la Sûreté.

Monseigneur Henri-Joseph de Bourbon-Condé était l'une des plus grandes fortunes de France, il avait soixante-quatorze ans et pas d'héritier. C'était un proche parent du roi Louis-Philippe Ier. Sa mort était mal venue et demandait une enquête approfondie. C'était aussi un ami de Talleyrand et le diable boiteux était insistant auprès de la préfecture pour que l'enquête aboutisse.

Suicide ou meurtre ?

Les soupçons de la police s'étaient portés sur la maîtresse du vieillard, encore fringant. Une femme de quarante ans, la baronne de Feuchères, née Sophie Dawes.

Les soupçons de Javert devrait-on plutôt dire.

Mais ce meurtre était-il un accident ou un acte prémédité ? Ce fut plus difficile à établir.

Il fallut interroger la baronne avec tact mais détermination.

L'homme avait été étranglé, c'était un fait, puis on l'avait pendu pour faire croire à un suicide.

Même un sergent devait découvrir cela, pensa Javert en examinant le corps et les pieds touchant le sol.

Avec un sourire égrillard, les policiers de Saint-Leu et quelques collègues de la rue de Jérusalem, demandèrent à la baronne si elle et le vieux prince avaient l'habitude d'épicer leur vie amoureuse par l'intermédiaire de jeu de corde.

La malheureuse femme rougit et baissant la tête avec honte avoua la mort par étouffement de son amant. Un accident durant des jeux amoureux.

On en fit des gorges chaudes à Paris.

Javert fut plus circonspect. Il n'avoua qu'à M. Chabouillet la vérité qu'il pensait avoir comprise.

" La baronne a eu peur pour l'héritage. Le départ de Charles X avait changé les idées du vieux prince de Bourbon-Condé qui ne voulait plus soutenir le duc d'Orléans, le futur Louis-Philippe Ier. Contrairement à sa maîtresse qui était clairement pour le duc d'Orléans et se compromettait avec Talleyrand ! Les serviteurs ont entendu de dures disputes entre les deux quelques jours avant la mort du prince. Je ne serai pas surpris que la baronne ait étranglé le vieil homme afin de conserver son argent."

Chabouillet écoutait en souriant le rapport de son mouchard.

" Vous êtes dur, Javert. La baronne a beaucoup pleuré la mort du prince.

- Elle se consolera avec les 2 millions du prince et le château de Saint-Leu, asséna froidement le policier.

- Ha les femmes ! Elle pourra y inviter ses amants et coucher avec eux dans le lit du prince ! Elle leur apprendra aussi le jeu de l'espagnolette !"

Javert grimaça et ne dit rien.

Le jeu de l'espagnolette consistait à étrangler quelqu'un durant l'amour. Franchement, Javert n'avait aucune envie d'étrangler Jean en le prenant ou de se laisser étrangler alors qu'il se faisait prendre.

" Cela dit, asséna durement le secrétaire. Cette affaire se conclut naturellement par un accident durant des jeux sexuels, Javert. N'est-ce-pas ?

- Naturellement, monsieur, fit amèrement Javert.

- La baronne de Feuchères est une bonne amie de Talleyrand et elle a soutenu le duc d'Orléans.

- Oui, monsieur.

- De toute façon, vous êtes venu me faire votre rapport, vous vous doutiez bien de ma réponse, n'est-ce-pas ?

- Je commence à comprendre la politique, monsieur.

- C'est bien Javert."

Ce fut donc une belle soirée.

Madame Rivette demanda au dessert à Cosette si elle voulait bien être la marraine du nouvel enfant à naître.

Cette question amena des larmes aux yeux de Madame Rivette mère, la vieille femme ignorait qu'elle allait être grand-mère pour la deuxième fois.

Cosette accepta avec joie, avec un sourire rayonnant de bonheur.

Valjean avait le même.

Javert contemplait la jolie scène familiale avec contentement.

Puis le petit Clément quitta les bras de sa mère pour retrouver ceux de son parrain et Javert oublia le monde afin de se perdre dans les yeux si doux de son filleul.

Les yeux de son inspecteur principal.

" A-t-on été sage petit môme ?, demanda gentiment Javert à l'enfant.

Et chacun fut impressionné par la voix douce du vieux policier.

Tous.

Sauf Valjean.

Il reconnaissait les accents pleins de tendresse dont il était le seul jusque-là à être le destinataire.

" Oui, il l'a été," rétorqua Fanny Rivette, en répondant au sourire du parrain.

Et Javert embrassa le petit poing de l'enfant qui tentait avec insistance de lui saisir les favoris.

Une belle soirée. Pleine de tendresse et de familiarité.

Plus tard, madame Rivette proposa à Cosette de l'emmener dans ses tournées de charité.

Il semblait normal à la jeune femme, mariée et mère de famille, issue de la bourgeoisie, qu'une fille de bonne famille apprenne à faire le bien autant qu'elle apprenait à tenir un ménage.

Cosette était contente de cette idée. Mais Valjean était plus circonspect.

Les dangers de Paris étaient innombrables.

Mme Rivette proposa alors à M. Fauchelevent de les accompagner, le dimanche, à l'église Saint-Jacques du Haut-Pas, non loin de la paroisse de Saint-Médard.

Le rendez-vous fut pris.

Javert était trop pris par les sourires et les gazouillis de Clément pour bien prendre garde à la conversation.

Il apprenait l'art d'être parrain...puisque la vie ne lui avait pas permis d'apprendre celui d'être père...

Septembre, le soleil faisait ses adieux. Sa lumière luttait pour se frayer passage à travers les traînées de fumée noire qui, avec l'arrivée des nuits froides, maculaient le ciel de la ville.

Les dimanches matins commençaient doucement dans leur maison de la rue Plumet.

Jean Valjean apprenait, lui, à maîtriser l'art de filer sans réveiller son argousin ; il ne se faisait pas d'illusions à propos de ses aptitudes, car il savait bien que là, Fraco faisait semblant d'être assoupi la plupart du temps.

C'était une façon élégante de respecter l'accord tacite qui permettait à Valjean de consacrer les dimanches matins à sa fille.

Comme lorsqu'elle n'était qu'une enfant, Cosette se préparait et l'attendait, impatiente, devant la porte pour se rendre à la messe.

Quelques semaines plus tôt, ils avaient changé de paroisse à la suggestion de Mme Rivette.

Fanny pensait qu'il était important que Cosette se fasse connaître de l'abbé en vue du baptême qui devrait avoir lieu en mars ; Valjean ne voyait aucune objection, surtout parce que sa petite semblait apprécier les trêves dans la routine qui lui accordaient les longues promenades matinales au bras de son père.

Fanny Rivette avait raison lorsqu'elle disait qu'autour de l'église de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, il y avait beaucoup d'âmes qui pouvaient faire bon usage de l'aumône que Cosette distribuait avec enthousiasme.

Les démunis étaient légion.

Le père et la fille avaient commencé par distribuer des pièces de monnaie. Plus tard, au cours des longues marches qu'ils partageaient, la jeune fille avait exprimé son désir d'accroître son engagement envers la communauté.

A la demande de son confesseur, elle avait pris contact avec le comité de charité qui organisait des activités au profit des plus défavorisés.

Ce dimanche, le comité distribuait les couvertures qu'il avait financées grâce à un concert amateur qui avait eu lieu dans le salon d'une des bourgeoises en mal de se faire un nom.

Valjean ne croyait guère à ce genre d'effort. L'expérience lui avait appris que l'enfer était pavé de bonnes intentions mal dirigées.

Il préférait soulager les malheureux en franc-tireur...

Ainsi, il fouillait parmi les dernières pièces qui restaient dans sa bourse afin de remettre les plus précieuses aux deux filles chétives et débraillées qui le regardaient sans oser sourire.

Les pauvres doivent savoir mettre les formes ; Valjean le savait bien.

Mais quelque chose lui disait que la douceur des filles, surtout celle de l'ainée, n'était que feinte.

Bien ! Ainsi soit-il ! On ne déborde pas d'amour pour l'espèce lorsqu'on se réveille le ventre vide et grelottant de froid. La lueur farouche dans les yeux de cette fille misérable ne témoignait que de sa détermination à demeurer en vie, même s'il ne lui restait plus que la peau sur les os.

Son expression maussade n'avait pas besoin de signifier quelque chose d'autre...

En tout cas, peu de choses pouvaient rendre ces filles dignes du regard critique que Valjean avait discerné sur les visages des membres les plus éminents du Comité.

" Pouvez-vous trouver une quelconque utilité à cette couverture, mesdemoiselles ?", dit Cosette, sortant de quelque part derrière son dos.

Valjean sourit. Ce n'était pas demain la veille que sa fille confondrait charité et ambition.

La fille la plus âgée, la blonde, sembla perplexe pendant un court instant. Puis elle arracha la couverture des mains de Cosette.

Sans doute, de peur qu'elle ne change d'avis.

Auprès de Valjean, Cosette avait pâli. Elle se tenait immobile, les yeux embués, regardant les sœurs s'éloigner la main dans la main.

" Qu'y a-t-il, mon ange ?", demanda Valjean.

Sa fille glissa un doigt presque furtif sur sa joue et Valjean crut deviner qu'une larme menaçait de lui échapper. Il n'en fut rien : Cosette lui sourit avec tendresse.

" Ce n'est rien, père. Juste un mauvais souvenir... Ou peut-être un rêve."

Puis, prenant appui sur son bras comme pour essayer de se calmer, elle ajouta :

" Il se fait tard... Nous ne devrions pas faire attendre le commissaire…"

Les deux sœurs s'éloignaient du quartier à bon pas. La plus jeune, par ailleurs moins déterminée, faisait de son mieux pour talonner son ainée.

" Père sera content de nous. Ce vieillard est le genre d'homme qui l'intéresse. On dirait qu'il a un trou dans la main, dit la blonde.

- Tu vas lui dire à père, 'Ponine ?

- Tais-toi, 'Zelma. Il vaut mieux que ce soit cet homme qui ait affaire à père et pas nous. Ou alors, tu te souviens pas de sa dernière colère ?"

La plus jeune des filles ouvrit grand les yeux. Elle retint quelque chose qui ressemblait beaucoup à une moue...

" Attends, 'Ponine ! Me laisse pas seule !

- Bouge-toi, Zelma. La route est longue jusqu'au boulevard de l'hôpital.

- Tu vas lui donner aussi la couverture à père ?

- Non. Il la vendrait. Nous la cacherons pour quand janvier arrivera et que nous serons parties…"

Les jeunes filles avaient des projets. Leur jeunesse leur permettait encore de garder espoir...

Les espoirs de leur père étaient très différents : ils ne visaient guère plus loin qu'à remplir son ventre ce jour-là et peut-être aussi le lendemain.

Ils ne cherchaient pas plus loin que de combler son besoin de prendre la revanche sur le destin qui lui était hostile, malgré ses mérites, et qui avait depuis quelque temps pris forme et nom : Jean Valjean.

Thénardier avait des projets dont l'ancien forçat faisait partie... Des projets qui, dans son imagination, se traduiraient un jour ou l'autre par une juteuse somme d'argent et la satisfaction de s'être rendu justice lui-même.

Et Thénardier était un homme patient…

Il n'osait plus chasser son homme rue de Sully mais il espérait pouvoir un jour se venger et se rembourser au centuple de ce qu'il avait vécu par la faute de ce forçat...

La vie s'organisait rue Plumet.

Il n'était pas raisonnable d'emménager ensemble mais un compromis fut adopté. Le policier disposait toujours d'une chambre d'ami et venait dîner chez les Fauchelevent deux fois par semaine.

Il voyait ainsi officiellement son ami Jean Valjean et sa fille Cosette. Ils parlaient alors de choses neutres.

L'usine de la rue Sully, les inventions de Mavot, les lectures de Cosette, les rêves de jeune fille, les travaux au jardin…

Le commissaire se permettait quelques mots sur les affaires en cours. On traquait toujours Patron-Minette mais c'était comme si la terre avait englouti ces sinistres personnages.

Javert se promit de les arrêter, tous, et de les envoyer à la guillotine, tous.

On travaillait avec Vidocq.

On reprenait une vie normale…

Cosette jouait au piano et Javert apprenait à écouter sans bailler.

C'était la vie officielle de la rue Plumet. Ensuite le commissaire prenait un fiacre et rentrait chez lui, rue des Vertus mais s'il était trop tard, le policier acceptait de dormir sur place et rejoignait son lit officiel dans la chambre d'ami.

Puis, jouant les acteurs de vaudeville, il errait dans le couloir des chambres jusque dans la chambre de Valjean et le retrouvait dans son lit.

" Déraisonnable, souriait le forçat en accueillant le policier.

- J'ai besoin d'une bouillotte, assénait sèchement Javert.

- Tu as si froid ?, se moquait Valjean.

- Mhmmm. Touche-moi et tu verras."

Un rire, discret...mais cela n'allait pas plus loin.

Les murs n'étaient pas épais et la situation était dangereuse.

Mais durant trois nuits, cela ne se passait pas de façon aussi calme et discrète. Le policier ne se présentait pas au portail de la grande maison rue Plumet mais se glissait dans le jardin pour aller dans la cabane.

Là, il attendait l'arrivée de Jean Valjean.

Là, commençait la vie officieuse de la rue Plumet.

Deux hommes s'aimant avec passion et se le montrant bien.

" Tu m'as manqué, soufflait Valjean.

- Toi aussi, mon tendre."

Javert embrassait le cou de Valjean, tout en défaisant ses vêtements. Il retirait la cravate, enlevait la veste d'intérieur, maladroit devant le désir fou de toucher la peau nue de son amant.

Valjean, plus doux, apaisait en caressant les cheveux dénoués de Javert, il savait maintenant que ce qui plaisait le plus au policier était la douceur. Cela le ravissait.

Ça et la force de Jean-le-Cric une fois dans leur lit...

Prenant le policier profondément, l'épinglant sur un lit, lui faisant gémir son nom.

Jean Valjean.

Jean Valjean…

Jean...

La vie officieuse de la rue Plumet.

Et les deux dernières nuits ?

Les deux dernières nuits étaient des tourments, mais il fallait afficher une aura de respectabilité.

Le commissaire Javert passait ces deux nuits dans son appartement délaissé de la rue des Vertus ; tout le quartier savait maintenant que l'austère policier avait une maîtresse quelque part dans Paris. On ne comprenait pas trop pourquoi il ne se mariait pas, donc beaucoup imaginaient que la maîtresse devait être une personne peu recommandable.

Une prostituée peut-être, ou une femme mariée ?

Mais personne n'aurait osé le dire en face du policier !

Jean Valjean, lui, passait ces deux nuits à profiter du calme rue Plumet pour penser et réfléchir.

Sur sa vie et son passé.

Sur sa fille et son amant.

Sur l'amour vu par l'Eglise et l'amour qu'il éprouvait pour un homme.

Prier, lire, méditer et dormir...

Deux nuits n'étaient pas de trop pour essayer d'oublier la peur et accepter cette nouvelle vie qu'il avait aujourd'hui.

Maintenant, bien plus qu'auparavant, la peur fondait comme neige au soleil sous le contact de Fraco.

Valjean pensait que son amant vivait la situation avec beaucoup plus de naturel et, dans une certaine mesure, plus d'innocence que lui.

Sans réserve, Fraco s'abandonnait. Il se donnait à lui.

Et même si Valjean était plus froid, il ne pouvait pas faire grand chose pour éviter de céder à l'enthousiasme de son compagnon. Peut-être était-ce simplement qu'il n'y avait rien qu'il n'aurait voulu faire...

Les joutes verbales qu'il appréciait tant, les espiègleries de Fraco qui le surprenaient toujours, son rire canaille avant l'amour... En toute évidence, Jean Valjean n'était pas fait pour résister à ces charmes.

Lorsque, tout en montrant qu'il n'avait pas de suite dans les idées, il opposait quelque résistance aux avances de Fraco, il le faisait de manière maladroite et taquine, dans le seul but d'inciter son amant à prendre l'initiative de façon vigoureuse.

À ces moments là, il aimait voir la frustration de Fraco... Même si ce n'était pas aussi gentil que Valjean était censé l'être.

Ce soir, le galérien avait fort bien réussi son coup.

Javert, particulièrement avide, riait toujours en glissant le long du corps de son amant avant de le forcer à écarter les cuisses pour lui laisser le libre passage jusqu'à sa bite.

Afin de s'en charger avec soin.

" Je ne me sens pas du tout vieux, moi...

- Pourtant, il m'a semblé entendre parler d'un bâton de marche il y a quelques semaines..., se moqua Javert.

- Balivernes !"

Le garde-chiourme préféra se taire et prit en bouche le sexe fièrement dressé du forçat.

C'était juste ce qu'il fallait pour envoyer paître les dernières réticences feintes de Valjean: toute pensée cohérente avait cessé lorsqu'il ressentit la chaleur humide de Fraco l'entourer.

Il y avait une limite à tout.

Valjean se redressa sur les coudes pour atteindre les cheveux de son amant et les libérer. Il ne fallait pas...

Car il vit le regard espiègle de Fraco, qui le laissa échapper de sa bouche avec un bruit de succion ; il regarda Fraco alors qu'il caressait de sa langue avisée le dessous de sa bite, juste assez longtemps pour le rendre fou de désir.

Il le vit l'engloutir. Il se vit avalé.

Encore une fois. Encore.

" Oui, encore... Cette bouche cinglante… qui se rend si douce juste pour moi. Oui, juste comme ça... Comme ça…"

Avait-t-il dit cela à haute voix ? Non...

Fraco le gratifia d'un fredonnement amusé qui fit courir le feu pas loin de ses reins. Valjean se cambra. Il aurait fallu demander du calme. Mais Valjean venait tout juste d'oublier comment il fallait faire.

Valjean haletait, la voix rauque.

Indiscret, trop bruyant... La bouche de Fraco le rendait bavard.

" Continue. Non... Ôte ta chemise et laisse-moi te regarder !

- Je ne dois clairement pas bien faire les choses si tu peux parler autant…," se moqua Javert.

Le regard de Fraco, si froid lorsqu'il se posait sur quelqu'un d'autre, lui souriait pendant qu'il s'exécutait…

Le bonheur de caresser une peau nue faisait perdre l'esprit au forçat.

Cela Javert l'avait bien compris. Lentement, le policier retira sa chemise de nuit, les yeux intensément fixés dans ceux de Valjean.

Sans s'en rendre compte, le policier jouait la même scène à Valjean que celle dont les deux hommes avaient été les témoins aux Mots à la Bouche.

Se déshabillant, se caressant et excitant l'autre au-delà de toute mesure.

" De l'huile. As-tu des échantillons dans ta cabane ?, demanda la voix soyeuse du commissaire.

- Ah ! Il doit encore rester quelque peu."

Valjean se redressa précipitamment pour fouiller la table de chevet ; Fraco, assis sur ses cuisses, fut propulsé vers l'avant. Il appuya sa grande paume sur la poitrine de l'ancien forçat et s'inclina par la suite.

" Quoique, souffla le policier dans le creux de l'oreille du forçat, tu vas peut-être m'arrêter à nouveau…"

Javert embrassa le lobe, ravi de sentir la petite prise de souffle de Valjean, signe que l'homme était nerveux.

Lui aussi commençait à bien connaître les points sensibles de son amant.

Et les oreilles en faisaient partie.

Valjean était perdu ; il ne lui restait plus qu'à avouer sa défaite avec grâce.

Il gémit.

" Non, ne t'arrête pas…"

Il laissa son amant lui parler à l'oreille, éperdu, tandis qu'il descendait le long de son dos et laissait ses doigts s'égarer entre ses fesses. Fraco s'ouvrait pour lui en toute beauté...

Se rapprochant davantage, Javert se laissa caresser par Valjean. Il laissa ses favoris glisser le long de la gorge de son amant, préférant ne pas s'attarder sur l'image qu'il devait donner. Un chat se frottant pour avoir de l'attention.

Et tout à coup, les doigts de Valjean le firent gémir…

Le bagnard sut que le désir de son amant avait atteint son comble lorsque Fraco plissa les yeux et humecta, lentement, ses lèvres désormais gonflées avec le bout de la langue.

Une bouche qui resta entrouverte dès que Valjean entoura la bite orgueilleuse et sombre, collée à son ventre, de son amant et commença à la pomper...

Doux en bas ; resserrant plus tard, tordant un peu à la fin, juste pour le plaisir de voir Fraco tressaillir... Appuyant ses demandes de deux doigts qui s'enfonçaient toujours plus loin à l'intérieur de son amant et qui connaissaient bien la route désormais. Valjean promettait sans honte les délices qu'il se voyait capable de fournir.

" Tu me veux ?

- Dieu, Jean, haleta Javert. Tu veux m'entendre te supplier ?"

Les yeux de glace se fermèrent tandis que Javert s'avouait vaincu à son tour :

" Oui, je te veux... Je t'en prie…"

Valjean porta deux doigts tremblants à la bouche de Fraco pour lui implorer le silence. Non, entre eux, il n'y avait pas de place pour des suppliques.

Fraco le savait... Il devait le savoir lorsqu'il avait englouti ses doigts et qu'il les avait quelque peu mordillés. Il devait le savoir lorsqu'il s'était assis sur ses genoux et, peu à peu, sans relâche, il avait pris possession de Valjean.

Les gestes étaient désormais naturels, familiers. Tellement excitants, cependant !

Le bagnard se serra entre les jambes de son amant et le saisit par les hanches pour l'aider dans ses va-et-vient.

L'aider à se relever.

Faciliter ses descentes.

Oui, parfois, il soulevait le poids de son amant plus que de raison... Mais il savait bien que Fraco n'y verrait pas d'inconvénient. Il était bon de se rendre compte qu'il était libre de se tromper. Il était bon de pouvoir aimer sans se déguiser.

Et les gémissements de Javert devinrent une litanie de Jean...ressemblant à une prière…

Juste pour le plaisir de l'entendre dire son nom un peu plus, crié un peu plus fort, Valjean accéléra la cadence.

Il prit le temps de défaire enfin le catogan de son amant et vit le cuivre de sa peau disparaître sous une cascade d'argent et de jais.

Elle dansait sur ses épaules, elle lui collait au front. Il en fut ébahi. Il guida les mains remuantes de Fraco sur sa poitrine ; il les sentit s'agripper à lui, puis se fermer si vivement autour de ses mamelons. Ce n'était pas quelque chose que Valjean appréciait habituellement, et pourtant cette nuit, cela lui soutira un gémissement...

Un instant fugace, les yeux s'ouvrirent, révélant un éclat métallique avant de se clore à nouveau et Javert souffla, suffisant :

" On perd...son contrôle ?"

Nouveau pincement au niveau des mamelons et Javert apprécia le gémissement assez fort que cela provoqua.

" Mhmmm. Définitivement...oui…"

Puis les mains, longues et fortes, du commissaire glissèrent sur les épaules du forçat, avant de descendre dans le dos...où les ongles, durs, griffèrent la peau marquée de cicatrices du bagne...

Valjean gémissait, haut et fort, ce qui ravissait Javert.

" Comment t'arranges-tu pour me faire tourner la tête ainsi ? N'importe quel blanc-bec sait qu'un homme doit se retenir... Et regarde-moi ! Tout à fait incapable de fermer la bouche !

- Alors, viens Jean, chuchota Javert, dans le creux de l'oreille. Viens mon tendre. Je veux t'entendre gémir mon nom…"

Javert ferma les yeux, pris par le plaisir fulgurant qu'il ressentait, il savait qu'il n'était pas loin.

Néanmoins, il arriva à murmurer :

" Je veux t'entendre gémir mon nom aussi fort que je gémis le tien…"

Et ce fut ce que fit Javert, répétant encore et encore Jean, d'une voix devenant rauque de besoin.

Jean…

Fraco…

Un baiser, plus fait de dents et de langue que de lèvres afin de faire taire ce policier incorrigible mais cela ne suffit pas.

Valjean dut se mordre les lèvres pour ne pas hurler son plaisir.

Et Javert eut un sourire suffisant, de mâle satisfait, lorsqu'il entendit son prénom murmuré par Valjean.

Un homme doit savoir se contenir, pensait Valjean...

Mais je l'emmerde la retenue du mâle !

Quelques instants suffirent pour amener les deux amants à leur apogée.

Les nuits officieuses de la rue de Plumet...

Septembre, l'automne était bien ancré. Les feuilles tombaient et formaient de beaux tapis épais. On y marchait avec bonheur, sentant l'odeur de l'humus dans l'air ambiant et s'en remplissant les poumons.

Les arbres des parcs avaient une jolie couleur sanglante et le dimanche, Clément ramassait des marrons avec Jean Valjean tandis que Javert suivait, écoutant d'une oreille distraite les bavardages de Cosette.

Les dimanches après-midi se passaient au Luxembourg avec une charmante jeune femme, un vieillard aux cheveux blancs et un petit bonhomme gigotant pour s'enfuir à quatre pattes dans les feuilles.

Une vie de famille ? L'inspecteur Javert, le vieux loup solitaire ne l'aurait jamais imaginé il y avait un an… Quelques mois… L'hiver dernier…

" Il y a beaucoup de jeunes gens, remarqua Cosette en tournant ses regards sur les bancs du parc, occupés par des couples et parfois par des jeunes hommes seuls.

- C'est dimanche. Ils doivent se reposer de leur semaine d'étude, lança Valjean en acceptant enfin de laisser Clément se promener à quatre pattes, heureux d'attraper des feuilles et de jeter des marrons.

- Certainement," répondit Cosette en regardant tendrement son père.

Javert ne répondit pas.

Il regardait avec soin.

Le chien-loup avait flairé une proie. Assis sur un banc, seul avec un livre, se tenait un jeune homme qu'il connaissait et le mouchard cherchait son nom.

" Soazig devrait se promener avec nous, asséna Valjean, se rendant enfin compte de la concentration inhabituelle qui prenait le policier.

- Elle aide Mme Lucie à remplir les dernières commandes. La dernière création de M. Mavot a eu un tel succès, s'extasia Cosette.

- Un parfum nommé l'Eau d'Amélie à base de fleurs d'oranger en l'honneur de la nouvelle reine de France, Marie-Amélie," rétorqua Valjean, admiratif devant la créativité de son meilleur employé.

Car Mavot, malgré son étrange caractère, son manque de manières et ses gestes nerveux, était un merveilleux ouvrier.

Javert ne disait toujours rien. Il avait cessé de fixer le jeune homme, assis

tranquillement et inconscient de son observation.

Et le mouchard compulsait ses archives mentales.

Dieu ! Qui était-ce ? Criminel ? Insurgé ? Prévenu ?

Valjean s'approcha de Javert et doucement le ramena au présent en posant sa main sur son bras.

" Tout va bien Fraco ?

- Oui, oui. Le parc est beau, s'écria maladroitement le policier, ne sachant pas du tout de quoi parlaient les deux personnes avec lui.

- Oui, il est beau, acquiesça en souriant Valjean.

- On devrait créer un parfum aussi en l'honneur du prince royal. Ferdinand-Philippe est un bon prince, ajouta Cosette en rougissant.

- Il est bon ou il est joli ?, demanda Valjean en se moquant gentiment de sa fille.

- Il est bon, se défendit Cosette, en rougissant encore plus.

- J'en parlerai à Mavot. C'est une bonne idée ma Cosette."

Il était de notoriété publique que le prince royal, Ferdinand-Philippe d'Orléans, le fils aîné du roi, était un beau jeune homme de vingt ans, fin et racé, et qu'il plaisait beaucoup aux dames.

Cosette succombait à ses charmes, comme la majorité des jeunes filles de Paris…

Javert essayait de se concentrer mais ce fut peine perdue. Clément, arrivant à quatre pattes jusqu'à ses bottes d'officier, tendit ses petits doigts potelés et demanda clairement qu'on le prenne dans les bras.

Impérieux comme tous les enfants.

Il fallait bien obéir.

Javert se pencha et saisit l'enfant.

Clément souriait toujours aux anges quand son parrain le prenait dans ses bras. Sensations vertigineuses !

Être transporté dans les airs par un géant de six pieds de haut !

Cela fit rire aux éclats le petit enfant et sourire le grave policier.

Et cela attira l'attention du jeune hommes non loin.

Les yeux du policier croisèrent ceux du promeneur.

Ce fut une révélation !

Le mouchard reconnut aussitôt un des membres des Amis de l'ABC, le dénommé Marius Pontmercy.

Marius le salua poliment et retourna à sa lecture, il n'avait pas reconnu le mouchard.

Cosette s'approcha de Clément et l'empêcha de mettre en bouche un marron qu'il avait gardé en main.

" Ceci ne se mange pas, monsieur ! Mais je dois avoir un gâteau de Mme Marie pour toi."

Et Cosette, en gentille grande soeur, tendit un biscuit à Clément qui le mit aussitôt en bouche.

Valjean se plaça de l'autre côté et tendant le bras vers le chemin devant eux, il lança :

" Nous poursuivons notre promenade ? J'aimerai parler à M. Blier de notre souci de stockage. L'inspecteur a eu une idée m'a-t-il dit pour nous faire gagner de la place.

- Et bien marchons," asséna le policier.

Javert accepta d'oublier l'insurgé.

Ce n'était que partie remise.

Il ignora le poids des menottes dans sa poche et l'envie de sauter au collet qui le prenait.

Surtout que de ses mains gluantes de gâteau et de sucre, Clément touchait ses favoris et les emmêlait de bave.

Et, bizarrement, cela le rendait si heureux...

Bientôt les feuilles auraient toutes disparues des arbres des parcs et des avenues, bientôt l'hiver serait là et le vent annonciateur de froidure se levait déjà.

Un jour de septembre à Paris, il était si tôt que les passants étaient encore rares sur les quais.

La Seine brillait d'un éclat de jade, un vert profond et glacé, sous les lueurs du soleil automnal.

" Vidocq est un salopard, claqua une voix rageuse, non loin de Javert.

- Que veux-tu Rivette ?, bailla Javert, déjà fatigué. Il a promis des aubes studieuses et des petits matins sur le pied de guerre.

- Nous ne sommes même pas du quartier ! Tu es le commissaire du XIIe arrondissement. Qu'est-ce qu'on fout là ?

- Nous apportons notre concours aux collègues du Ier sur ordre de la Sûreté.

- Bernstein est heureux de nous voir apporter notre concours en effet !," glissa sèchement Rivette en se penchant sur Javert.

Il désignait du menton un petit homme gras, clairement mécontent de les voir. Le policier arborait des favoris aussi fournis que ceux de Javert mais d'une couleur grise digne d'un loup canadien.

Rivette en avait vu à la ménagerie de Vincennes.

" On ne va pas rester longtemps. Nous ne sommes là que pour reconnaître que l'homme est bien mort et établir la cause du décès."

Javert avait annoncé cela sans sourire, toujours sérieux et impassible, cela provoqua un rire amusé de Rivette, qui choqua tout le monde.

On les foudroya du regard.

Javert haussa juste un sourcil tandis que Rivette essayait de retrouver un maintien sérieux en examinant la Seine, magnifique dans les couleurs de l'aube.

" Il est mort, Javert. Il n'a plus de tête. Le Mec s'est foutu de notre gueule, comme toujours.

- Attends ! Saint-Denis s'est levé et a marché avec sa tête sous le bras de Montmartre à Saint-Denis. Six kilomètres avec sa tronche sous le bras, le Mec s'attend peut-être à une répétition de cet exploit ?

- Ou alors il voulait juste se foutre de notre gueule et nous tirer du lit à cinq heures du matin.

- C'est aussi une éventualité," admit Javert, en souriant.

Un mois de septembre, froid et humide, annonciateur d'un hiver précoce, rendait les policiers désolés de s'éloigner du poêle…

Le commissaire Javert avait déjà brûlé son manteau et Valjean l'avait moqué.

Un sergent s'approcha des deux policiers déférés sur place au nom de la Sûreté et leur annonça, sans sourire :

" L'homme est bien mort, messieurs. Vous pouvez examiner la victime.

- Merci, sergent, répondit tout aussi posément Javert. A vous inspecteur !, " jeta le commissaire en envoyant son officier.

Rivette haussa les épaules et s'approcha du corps.

Il annonça avec une gravité qui en remontra au mouchard :

" En effet, l'homme est mort, commissaire.

- Cause du décès, inspecteur ?," demanda Javert, en poussant la comédie jusqu'à sortir son carnet de notes et un crayon de bois.

Mais au lieu de prendre des notes, le policier se mit à dessiner une caricature de Vidocq, il accentua la taille imposante afin de le faire ressembler à un gorille. Javert se dit que cela ferait très bien pour accompagner son rapport. Il suffirait de laisser le dessin anonyme...ou de le signer "le cogne"...

" Perte d'un membre, commissaire, répondit Rivette, sans sourciller.

- Soyez plus précis, inspecteur.

- La tête, commissaire.

- Ha ! Je vois ! La cause de la mort est indiscutable. D'autres observations, inspecteur ?

- On l'a tué pour son argent, sans nul doute monsieur le commissaire.

- Ha ? Et qu'est-ce qui vous fait dire cela inspecteur ?

- On lui a pris son portefeuille, ses chaussures, sa montre et je ne sais pas pour les dents en or, vu qu'il manque la tête.

- Parfait ! Je vais avoir de quoi remplir mon rapport et le faire parvenir à la Sûreté. Nous vous laissons travailler, commissaire Bernstein. Je suis sûr que la Sûreté sera contente de recevoir votre rapport également.

- Certainement commissaire Javert," répondit sèchement le commissaire Bernstein.

On se salua et les deux hommes marchèrent sur le quai de la Rapée, les yeux sur la Seine, glacée et magique.

" Un zif ?, proposa Rivette. Il n'est pas utile de se presser pour retourner à Pontoise. Durand s'essaye au rôle d'inspecteur.

- Raison de plus pour forcer le pas," s'amusa Javert.

Et le commissaire remonta le col de son carrick pour se protéger du vent qui soufflait fort et froid.

La bise était déjà là.

L'automne était dur et humide.

Javert songea tristement à Valjean, il était déjà sûr que l'homme allait avoir mal à sa jambe à cause des rhumatismes.

" Un zif pour oublier l'humidité de la Seine et nous retournons gérer les vols de chats dans le quartier de Pontoise, jeta Rivette en ouvrant résolument la porte d'un estaminet ouvert à cette heure indue.

- Certainement des trafiquants de reliques.

- Blier m'a parlé de magie noire et de sorcellerie.

- On ne brûle plus de chats depuis Louis XIII," rétorqua Javert.

Rivette entra.

Javert resta encore un instant dans la rue, à examiner les environs.

Le policier regardait Paris.

Les façades de la Préfecture de Police brillant dans le soleil qui se faisait plus intense, les passants qui marchaient plus nombreux, les fiacres qui provoquaient un bruit atroce lorsque leurs roues cerclées de fer tapaient le pavé…

Paris…

Paris s'éveillait et tout bruissait autour du policier.

Après un hiver glacé, un printemps houleux et un été sanglant, l'automne se révélait humide.

Le peuple était calme mais le mouchard savait que déjà des têtes se relevaient dans l'ombre, que déjà des poings se levaient et que déjà les barricades restaient un avenir probable… Une nouvelle moisson se préparait pour une longue germination…

Les voix juvéniles des Amis de l'ABC se faisaient plus fermes et Blanqui n'avait pas fini de lutter pour la République…

Le mouchard, malgré son poste de commissaire, avait espionné près du Café Corinthe et entendu des discours de combat et de révolte…

Patience !

Il avait reconnu la prestance du beau chef de la rébellion, cet Enjolras à la stature grecque et à la langue d'argent.

Il savait dorénavant où trouver Marius Pontmercy.

Il était déjà sur leur piste.

La tête de Rivette apparut dans l'entrebâillement de la porte :

" Tu le veux ton zif ou pas ?

- Oui, j'arrive."

Javert suivit Rivette.

Laissant la Seine glisser doucement sous les ponts, étalant au soleil sa parure d'émeraude, paresseuse et magnifique, envoûtante et traîtresse…

FIN

FIN DE LA TRILOGIE : SOUVENIRS DE 1830

par LADY SYBILLE et GROUCHA

ANNEXES

LISTE DES PERSONNAGES

Les personnages principaux :

Jean Valjean : voleur, forçat évadé, industriel, maire de Montreuil sur Mer, domicilié au 6, rue de l'Homme-Armé, au 55, rue Plumet, au couvent du Petit Picpus, au 12, rue de l'Ouest…Emprunte l'entrée de la rue de Babylone pour se rendre chez lui, rue Plumet. Ainsi que Toussaint et Cosette.

Cosette Euphrasie Fauchelevent : fille d'une prostituée, morte à Montreuil Fantine, et père disparu à Toulouse, Felix Tholomyes

Fraco Javert : inspecteur de police de Première Classe, aux ordres du Premier Bureau, domicilié au 5, rue des Vertus. Emprunte la porte grillée du 55 rue Plumet pour se rendre chez Valjean.

Les policiers :

A la préfecture :

Claude Mangin : préfet de police

André Chabouillet : secrétaire du Premier Bureau, aux Affaires politiques, patron de Javert, hôtel de Soyecourt, place des Victoires

Jean Henri : secrétaire du Deuxième Bureau, aux affaires judiciaires, patron de Vidocq, bientôt à la retraite (1784 dans la police)

Philippe Rivette : inspecteur de police, Poste du Châtelet, vivant près de la paroisse de Saint-Médard, marié à Fanny et père de Clément

Hartmann : inspecteur d'origine alsacienne

Gembrel : sergent

Ruellan : inspecteur de police corrompu du Châtelet, entré à la Sûreté

Marcel Gengembre ; inspecteur du Châtelet. Adjoint imposé à Javert durant l'affaire Harcourt

Burma : policier, rue de Jérusalem (préfecture de police)

Au poste de Pontoise :

Gallemand : commissaire éternellement absent pour cause d'ivrognerie du poste de Pontoise

Philippot : jeune sergent

Horace Durand : Jeune sergent, marié à Lucie Poirier, ancienne prostituée du Romarin. Elle a un fils Antoine. Durand est attaché à Javert, aime les rousses. Il n'a plus que sa mère chez qui il vit encore, il a 22 ans; sa mère s'appelle Eglantine.

Michel Blier : Inspecteur, veuf

Alexandre Roussel : inspecteur, vit avec sa femme, un dragon nommé Amélie et garde le petit Pierre...inconnu...

Au poste de Saint-Martin :

Robert : le commissaire

Perrin : un sergent

A la Sûreté (6, rue Petite Sainte Anne) :

Eugène-François Vidocq, le Mec : le chef de la Sûreté

Barthélémy Coco-Lacour : l'adjoint principal du Mec, homosexuel notoire

Hercule Ronquetti, duc de Modène : un homme de Vidocq, mais aussi un joueur professionnel et un ami sincère du Mec, lui a sauvé la vie

Quelques policiers indépendants :

Keller : préposé à la Morgue

Nicolet : commissaire du poste de la rue Pecquay

Gramont : inspecteur qui intervient au tout début de l'affaire Loisel, on ne connaît pas encore son poste

Les alliés et amis :

Soazig et sa mère Marie, avec les deux autres enfants de la famille, martyrisée par l'oncle, domiciliée au début de la rue Traversière, même rue où est le Romarin. Lorsqu'elle s'habille en garçon, elle se fait appeler François.

Mère Saint-Augustin : Pharmacienne du couvent du Petit Picpus, et méchante.

Mère Sainte Mechtilde : apprend la musique à Cosette.

Madame Maniveau : Concierge rue des Vertus.

Monsieur et Madame Mirabel : concierges rue de l'Homme-Armé

Léonie : voisine de Soazig. Elle prend en charge les enfants quand la mère est malade. Amoureuse du hussard Lambry. Elle loge et soigne Chavó.

Donatien Lambry : ancien hussard, travaille chez monsieur Leclerc, tabletier, rue Chapon.

Chavó: garçon rom d'entre 13 et 15 ans. Capturé par une bande de voleurs, il est sur le point de mourir de faim. Devient ami de Soazig. Son père est rétameur rue Grenétat.

Guyader : Commissionnaire de la rue des Petits-Pères. Barbu et discret

Michelet : Disciple de Lambry. Très bon vendeur qui aide le hussard à trouver de la marchandise à vendre.

La maison Bassemcourt :

Madame la Marquise : Marie-Adeline est une vieille femme de quatre-vingt ans qui s'est assagie. Elle a eu plusieurs amants dans sa jeunesse, tous morts aujourd'hui. Parfois elle en parle et sur un regard horrifié de sa bonne, elle se tait et rougit. Imaginons une belle de la cour de Marie-Antoinette, une Madame du Barry, gentille, douce, peu cultivée mais souriante et affable. Et riche. Et dépensière. Et égoïste. Et cependant capable de générosité et de beaux gestes. Elle idolâtre son petit-fils et a très peur de la mort. Sa fille est morte en couches il y avait des années et son mari n'a rien trouvé de mieux à faire qu'à se faire tuer au service du roi dans une guerre lointaine.

Elle va beaucoup aimer Valjean car Valjean va lui faire porter des roses pour embaumer sa chambre et chasser l'odeur des médicaments. Elle va s'amuser à discuter avec le vieil élagueur lors de souper tardif dans la serre.

Javert aura plus de mal à lui plaire, surtout qu'il boit et joue. Mais il va réussir à interroger madame en l'amusant.

On peut imaginer un plaisir secret de la vieille courtisane… Des histoires de coucherie parmi la valetaille peut-être ? Ou alors des histoires de police ?

En tout cas, le soir, elle va se promener dans son jardin lors de ses rares moments de bonne santé et va discuter avec ses nouveaux jardiniers.

le marquis de Bassemcourt : son petit-fils Gilbert-René, un inverti,

amoureux et amant de son valet de chambre, Jules. Le marquis est promis à Solange de Pézé. Il adore sa grand-mère et a été voir Vidocq sur les instances de son amant Jules

Le personnel de la maison Bassemcourt :

- domestique de haut rang :

Legrand : maître d'hôtel (un vieux sage qui garde une main de fer

sur la maisonnée)

Honorine Colin : cuisinière (comme dans tout bon Poirot, elle

déteste le maître d'hôtel qui le lui rend bien)

- domestique personnel :

Jules Renard : valet de chambre de monsieur le marquis et son amant

un précepteur M. Gauthier pour monsieur (sans intérêt, il aime bien

le gamin et ne sait rien de ce qui se passe dans la maison)

Antoinette Vervins : femme de chambre pour madame (de face, elle

adore madame, de dos, elle hait la vieille dame et attend depuis des années qu'elle crève ! Cette vieille marquise a fait échouer le mariage de sa bonne il y a des années en lui interdisant de quitter son service et en répandant les pires horreurs sur son compte)

- le petit personnel :

- Jacques Masson : le cocher (qui peste car il est seul à entretenir les deux chevaux et la calèche de madame mais qui aime bien son poste, trop porté sur la boisson, il parle facilement. Il va bien aimer Javert comme compagnon de beuverie)

- les deux bonnes Jeanne et Claudine (deux filles de campagne, elles sont venues au service de madame après quelques autres places et ne se plaignent pas, le boulot est dur mais il y a de pires places) Jeanne est sérieuse et courtisée par Legrand, Claudine est volage et couche avec le cocher.

- la lingère Gervaise (notre empoisonneuse !, sans intérêt pour personne, laide et naïve, elle adore madame. Elle ne fait que parler de madame et de Dieu. Embauchée depuis peu, elle a connu madame de Gondi et monsieur de Saintonge. Mais on ne le saura pas tout de suite car en fait elle connaît depuis des années, madame de Bassemcourt, elle a travaillé pour la haute société depuis longtemps et a connu de nombreux maîtres, une brave femme ! C'est madame de Bassembourt en personne qui l'a prise à son service après la mort de monsieur de Saintonge)

- les deux jardiniers (nos deux héros ! Javert jouera le mauvais employé, buveur et coureur avec le cocher. Valjean est plus sérieux et parle de sa fille morte depuis peu avec une tristesse qui attire les confidences des autres. Surtout la cuisinière qui lui offre du thé et des douceurs en cachette de l'intendant)

- les deux filles de cuisine Marinette et Louison (bavardes, espiègles,

deux jeunes soeurs venues travailler pour madame car elles voulaient voir Paris. Elles sont des faubourgs et passent leur temps à parler, rire, se faire gronder. 12 et 13 ans ! Elles adorent le jeune marquis !)

le frotteur et homme à tout faire : Maurice Delacour, un gars

farouche et peu bavard, qui se charge des travaux de force.

Autour de ces gens gravitent des personnages qui ne sont pas du personnel mais appartiennent à l'entourage de la Marquise :

son confesseur, le Père Léonard (pas facile à comprendre et

particulièrement attaché à la Marquise, en souvenir de son mari, le Marquis mort depuis des années d'une crise de goutte. Le prêtre la visite et lui fait la lecture biblique. En d'autres termes, il la bassine à mort !)

son médecin (niais, idiot, condescendant. Un Tartuffe ! Il sait ! les

autres ne savent pas ! Il a fait des études, les autres non ! On se tait et on l'écoute ! Javert voudra le cogner dès la première rencontre, Valjean mettra plus de temps mais arrivera à la même conclusion)

TOTAL : une maison de 14 personnes pour former la domesticité. Pas mal mais pas trop voyant. Cela fonctionne.

7 hommes vivent dans la maison en permanence (+ le petit-fils)

7 femmes

Le Romarin :

Marguerite : fille du Romarin

Le Marquis : patron du Romarin, rue Traversière

Des sous-traitants :

Rouastre : forçat enchaîné à Valjean. Devenu commerçant rue du Fer.

Maillard : Forçat enchaîné à Valjean. L'aida à sauver Vidocq

Criminels :

Patron-Minette au grand complet : Brujon, Babet, Gueulemer, Montparnasse

Le Marlin : homme de main de Balmorel, blessé par Valjean et incapable de poursuivre les combats

Balmorel : daron de la putasserie

La Berloque : un ancien de la bande du Poron qui a sympathiqué avec Pierre-Claquesous

Pierre-Claquesous : dans le camp des 221, côté Gisquet et Chabouillet

La Robignole : oncle de Soazig. Il a son débit de vin rue de de Sully.

Le Pegriot : voleur, chef d'une bande de voleurs qui enlève les enfants, rue de l'Epine.

Clochedés : joueur professionnel, membre du Cercle de Saint-Antoine.

Les révoltés, républicains et comploteurs :

Auguste Blanqui : révolutionnaire, républicain, futur prisonnier à vie

Augustin Fabre : révolutionnaire, publiciste, républicain

François Guizot : historien, orateur, professeur émérite et républicain

Adolphe Thiers : républicain mais à tendance royaliste, journaliste au National et directeur

Honoré de Balzac : écrivain

Les Amis de l'ABC : une société secrète qui croit en la démocratie. Les membres sont aux nombres 9 (10 avec Marius) :

Enjolras (chef)

Combeferre (guide)

Courfeyrac (centre)

Jehan/Jean Prouvaire (poète)

Feuilly (ouvrier éventailliste)

Bahorel (bavard)

Lesgle/L'Aigle de Meaux/Laigle/Lèsgle/Bossuet (personne gaie, le plus âgé de la bande)

Joly (médecine/hypocondriaque)

Grantaire (sceptique, alcoolique)

Marius Pontmercy (fils d'un colonel)

Du complot des 221 :

Pierre alias Claque-Sous, l'homme de main de Gisquet

Casimir Perier : futur ministre, après la révolution de 1830

Gisquet : issu d'une famille industrielle riche, idem

Augustin Perier : frère aîné de Casimir

Quelques noms de l'Adresse des 221

Les morts du premier tome :

Emiliano Serra, alias le duc Lazaro : tueur, espion, au service du roi, fils de M;. de Rigny

Le Poron et sa bande, sauf la Berloque

Victimes de Lazaro :

Georges Viénot de Vaublanc, frère de l'illustre homme politique et ministre d'état Vincent-Marie Viénot de Vaublanc

Le frère d'Eugène d'Harcourt, le député, Alphonse d'Harcourt.

La prise de la caserne de Babylone

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