MONTREUIL
CHAPITRE I
Montreuil-sur-Mer était une jolie petite ville située dans le nord de la France, au bord d'une rivière à moitié ensablée, la Canche. De son prestigieux passé de port royal, il ne restait que ses imposants remparts et son abbatiale Saint-Saulve.
Une jolie petite ville, calme et tranquille.
Peu d'activités étaient présentes, hormis l'agriculture et le textile...et surtout l'usine de verroterie de M. Madeleine.
Postée dans la Ville-Basse, l'usine se profilait, puissante et imposante au-dessus de la campagne environnante. La majorité de la population y travaillait ou espérait le faire.
Montreuil s'agrandissait, s'enrichissait, attirait de nombreux paysans pauvres...
Les remparts de Vauban encerclaient la ville et en faisaient une Carcassonne du Nord.
4 000 habitants.
Une ville gardée par un poste de gendarmerie et un humble commissariat.
" Vous voyez, inspecteur ! Le commissariat est bien placé ! Juste en face de la mairie."
Sans daigner répondre à son secrétaire, le nouvel inspecteur, venu prendre ses fonctions de chef de la police de Montreuil-sur-Mer, examinait la façade classique du bel hôtel de ville. Juste placé à côté de l'abbatiale.
L'Eglise et l'Etat en face de la Loi.
Oui, le commissariat était bien placé.
" En effet, approuva l'inspecteur.
- Je vais vous montrer la Citadelle."
Un sourire satisfait et quelques pas de plus pour poursuivre la promenade dans la ville.
Le nouvel inspecteur de police se pencha en avant et suivit son guide.
Pour l'instant, Javert n'avait qu'une seule remarque à faire concernant son nouveau poste. Il avait froid.
Le soleil de Toulon lui manquait.
L'homme passa une paume humide sur son menton à la recherche de la touffe de poils rebelles qui répugnait à se plier à la lame.
En effet, ils étaient là. Un prudent coup de rasoir de droite à gauche les acheva.
L'homme rinça et essuya son rasoir à rabot et le mit dans son étui, satisfait de ne pas s'être blessé ce matin-là. Il envisagea une fois de plus de se laisser pousser la barbe afin de réduire les séances quotidiennes de torture à une petite demi-heure hebdomadaire... Jusqu'à présent, il n'avait pas osé.
Il s'affaira ensuite à mettre un peu d'ordre dans sa crinière grisonnante avec un peigne qui avait perdu quelques dents au fil du temps. Cela faisait presque cinq ans qu'il se voyait dans le besoin de mater ces mèches de cheveux... Il abandonna, soulagé, dès qu'un petit coup à la porte se fit entendre.
" Qu'est-ce que c'est ?
- Monsieur Madeleine, le café."
La voix de la vieille concierge de l'usine était nasillarde et rauque ce matin-là. L'hiver s'annonçait dur...
" Laissez le plateau par terre. Je viendrai le chercher.
- Oui, monsieur Madeleine," répondit la femme et, après une pause ponctuée par une brusque expulsion d'air, elle ajouta :
" Aujourd'hui c'est jour de lessive, monsieur Madeleine. La blanchisseuse attend vos draps.
- C'est déjà le premier du mois ?
- Oui, monsieur Madeleine. Qu'est-ce que je dois lui dire ?
- Que c'est bon, que je les lui apporterai plus tard."
Madeleine entendit ses pas se perdant dans le couloir tandis qu'il finissait de boutonner son gilet. Il lui vint à l'esprit, pas pour la première fois, qu'il devrait peut-être modifier son emploi du temps et retarder son petit déjeuner d'un petit quart d'heure, voire plus.
Il avait découvert peu après son arrivée à Montreuil qu'il était plus gratifiant de se consacrer à ses prières au moment même où il se réveillait
Lorsqu'il ne se souvenait pas toujours de sa misère et de ses fautes et qu'il était parfois heureux de vivre.
Montrer sa gratitude envers Dieu le matin avait été facile pour le serviteur indigne qu'il serait toujours, même s'il avait mal agi dès le début.
Rustre mécréant qu'il était, pendant des années il s'était agenouillé devant le Père les yeux encore chassieux et les jambes nues. Il comprenait à présent qu'il avait mal agi et se disait que ce temps supplémentaire lui permettrait de faire amende honorable à cet égard.
Sans prendre la peine de s'asseoir à table, il découvrit le café et sirota bruyamment la boisson chaude.
Il claqua la langue, agacé : il y avait des habitudes qu'il lui était difficile de perdre.
Monsieur Madeleine se força à contourner la chaise pour prendre siège et ouvrir le petit livre qu'il étudiait ces derniers temps : "Civilité chrétienne et morale, pour l'instruction des enfants et de toutes personnes qui n'ont pas reçu d'éducation…"
Il lança un regard attristé au "Livre des Merveilles" de Marco Polo, qui semblait se moquer de lui depuis la petite étagère que Madeleine ambitionnait de remplir de bons livres et, résigné, se pencha sur l'apprentissage de la façon correcte de se moucher le nez.
Madeleine put constater, à peine vingt minutes plus tard, que son caissier excellait dans cet art.
Comme chaque matin, le petit vieillard se démenait autour des livres de comptes et sursauta lorsque Madeleine fit irruption dans son propre bureau.
Il lui amena les livres, que l'industriel parcourut avec soin.
" Je vois que le paiement d'Espagne est arrivé. Il était temps.
- Oui, monsieur Madeleine. Les Sévillans ont agrandi leur ordre de commande, mais seulement à la condition qu'ils puissent être servis bien avant les Rameaux."
Madeleine hocha la tête d'un air pensif, puis surveilla à la dérobée les grimaces de son employé, qui avait l'habitude de plisser le nez chaque fois qu'il remettait en place ses grosses lunettes.
Cela lui arrivait souvent lorsqu'il avait quelque chose à raconter...
" Qu'est-ce que c'est ?, dit Madeleine.
- Rien de grave, monsieur Madeleine. J'ai pensé que vous aimeriez savoir que le nouveau chef de la police est arrivé.
- Ah !"
Silence puis, après quelques minutes, le vieillard sembla décidé à enfoncer le pont de ses lunettes entre ses sourcils.
" Quoi ?
- Cet individu... Javert, je crois... Il semble être le genre d'homme que l'on ne voudrait pas croiser dans une ruelle sombre.
- À ce point ?
- Oui ! C'est une sorte de géant à la mine sinistre... Je l'ai vu, monsieur Madeleine, et je vous assure qu'il ne ressemble pas vraiment à un policier, mais plutôt à un... à…"
La grimace dégoûtée du vieil homme fut assez éloquente.
" Un bagnard ?
- Oui, c'est cela : un galérien !
- Et vous savez de quoi a l'air un galérien, Duhamel ?
- Oui... Je veux dire, non. Peut-être ! Tout le monde sait à quoi ressemble un galérien, monsieur Madeleine.
- Bien sûr," convint Madeleine avec un sourire froid avant de se replonger dans ses livres.
Un bagnard... Affreux et, certainement, désagréable. Comme chacun sait, c'est comme cela que les galériens se doivent d'être.
Madeleine haussa les épaules.
Il venait de réaliser qu'il avait oublié de défaire son lit. L'affaire était désormais sans solution : une nouvelle journée venait de commencer avec son lot de travail et de soucis.
Montreuil disposait de plusieurs églises, de deux écoles, d'un couvent et d'un hôpital. Mais très vite, en quelques heures et un tour de ville, l'inspecteur avait déjà appris le nom de l'homme qui était considéré comme le plus important de la ville.
Ce n'était pas monsieur le maire, cependant chevalier de la légion d'honneur et administrateur de l'hospice civil de Montreuil, monsieur Pierre Delapasture de Verchocq.
C'était le patron de l'usine, monsieur Madeleine. Et tout le monde était d'accord sur cette idée.
" Comment est-il ce M. Madeleine ?, demanda l'inspecteur, curieux, à son secrétaire.
- Un brave homme, inspecteur, mais un drôle de personnage."
L'intérêt de l'inspecteur Javert fut piqué.
Il leva ses yeux clairs sur le jeune homme et reprit, en souriant sans aménité :
" Contez-moi cela Moreau.
- On dirait un homme malheureux.
- Il a eu du malheur ?
- Pas qu'on sache. Mais M. Madeleine ne parle pas beaucoup.
- Tiens donc ?"
Et le secrétaire se demanda s'il ne venait pas de faire une bêtise en portant l'intérêt de son chef sur le si gentil monsieur Madeleine.
" C'est un homme bien, défendit Moreau.
- Bien entendu, sourit Javert. Je serai ravi de le rencontrer. Mais pour l'instant, parlez-moi de lui !"
Le sourire de l'inspecteur Javert apparut pour la première fois et fit frémir le jeune Moreau.
" On ne sait pas vraiment d'où vient monsieur Madeleine mais c'est un homme courageux.
- Courageux ?, fit la voix onctueuse du policier. C'est-à-dire ?
- Il a sauvé les enfants du chef de la gendarmerie lors d'un incendie. Il aurait pu y mourir, personne n'osait entrer dans la maison en flammes.
- Un brave homme. Continuez Moreau."
Et Moreau continua.
Mais il n'y avait plus grand chose à ajouter. L'homme courageux fut accepté par tout le monde, il entra comme simple ouvrier dans la verroterie de M. Collobert, il en sortit le nouveau directeur après avoir racheté l'usine et modernisé l'ensemble. Du Père Madeleine, il devint M. Madeleine ; chacun le respectait et l'admirait.
Chacun dans la ville.
Cela impressionna l'inspecteur qui se jura de vérifier cela.
On ne peut pas plaire à tout le monde.
Les deux hommes étaient revenus dans le commissariat situé en face de la mairie.
Javert entra d'un pas martial dans le local et découvrit la modestie de l'établissement.
Il se promit de progresser vite et bien, de plaire assez à M. Chabouillet pour ne pas végéter trop longtemps dans cette minable ville de province.
Il valait mieux que ça !
Mais rien ne transparaissait sur le visage impassible de l'inspecteur, il entra et s'assit nonchalamment à son bureau.
Puis il demanda à son secrétaire de lui faire le point sur les affaires de la ville, cette fois, il voulait tout savoir de ses soucis quotidiens.
Soulagé de se retrouver dans une conversation plus saine, le jeune homme se voulut le plus exhaustif possible pour bien plaire à son nouveau supérieur.
L'inspecteur Javert approuva et prit des notes.
Le quartier des Moulins, la Ville-Basse, la rue du Clape-en-Bas, la Cavée Saint-Firmin...
L'inspecteur était déjà en train de préparer son itinéraire de patrouille, il terminerait simplement par l'usine de M. Madeleine.
Et maintenant, ceci fait.
Il n'y avait plus rien d'autre à faire.
Montreuil-sur-Mer était une petite ville, calme et tranquille, joliment située dans la campagne du nord…
L'entrevue avec monsieur le maire avait déjà eu lieu ce matin.
Normalement, elle était quotidienne.
Demain aurait lieu un autre jour.
Les cloches de Saint-Saulve annoncèrent la fin de la journée. Moreau se leva en souriant.
Il s'assit lentement et perdit son sourire lorsqu'il vit son chef, encore à son bureau et encore au travail.
Le jeune homme ne savait pas quoi faire. La journée était terminée, il n'y avait rien d'autre à faire.
Lui-même n'avait été nommé au poste de secrétaire du commissariat qu'à mi-temps sur la décision du maire.
Le jeune homme devait travailler le matin pour la police et l'après-midi pour la mairie, toujours comme secrétaire.
Son malaise ne passa pas inaperçu à l'inspecteur qui lui jeta, sans lever les yeux de son ouvrage :
" Avez-vous terminé de résumer les affaires de la semaine, Moreau ?"
Moreau regarda le rapport devant lui et les pages qu'il lui restait à lire pour en faire le point le plus clairement possible au nouveau chef de la police.
" Non, monsieur, avoua maladroitement le jeune homme.
- Hé bien… Avançons dans ce cas.
- Oui, monsieur."
Et Moreau se remit au travail, abandonnant l'espoir de boire une bière avec ses amis.
Oui, la ville avait un commissariat maintenant doté d'un chef de la police.
Javert apprécia de voir son subalterne lui obéir ainsi, sans discuter et sans grogner. Il se devait d'être ferme.
C'était son premier poste en tant que chef de la police. Il se voulait intraitable et efficace. Que personne ne remette en cause son autorité.
Malgré sa couleur de peau et son origine controversée.
Car, tout bon policier qu'il était, Javert avait une faille dans son dossier exceptionnel. Il était un gitan !
Et sa seule couleur de peau détonnait sur la population.
Donc tout commençait par une histoire d'autorité et d'obéissance.
Javert s'accorda encore une heure de travail puis il se leva à son tour. Il saisit son manteau épais, d'une couleur de muraille.
Il sourit en voyant son secrétaire, faire mine d'être entièrement absorbé sur sa tâche.
" Ce sera tout pour ce soir, Moreau. Je fais une dernière patrouille et nous nous reverrons demain."
Un sourire réjoui apparut aussitôt effacé derrière une expression incrédule.
" Une patrouille ? Mais pourquoi ?
- Vous m'avez donné des lieux à visiter. Je tiens à les connaître aussi bien de jour que de nuit.
- Mais...ce ne sont que des quartiers pauvres… Il n'y a rien d'illicite et…"
Sous les yeux horrifiés du jeune homme, l'inspecteur saisit sa canne à pommeau plombée et glissa deux pistolets coups-de-poing dans ses poches.
" A demain, Moreau !
- A demain, inspecteur."
Le secrétaire regarda partir de son pas martial son nouveau chef et se promit de ne pas être en retard le lendemain.
Le quartier des Moulins, la Ville-Basse, la rue du Clape-en-Bas, la Cavée Saint-Firmin…
Une petite ville, charmante et calme.
On salua avec politesse le grand homme. Tout le monde savait de qui il s'agissait. Une ville de quatre mille âmes !
Tout le monde savait tout sur tout le monde !
L'inspecteur Javert, nouveau chef de la police, était arrivé le matin même par la diligence de Paris.
Peu de bagages et peu de sourire.
Mais un air d'autorité manifeste.
On remarqua aussi quelque chose à son propos qui commença à faire jaser.
C'était un gitan !
Le quartier des Moulins était pauvre en effet.
Les maisons ressemblaient plus à des chaumières, perdues dans la forêt et noircies par l'humidité.
L'inspecteur serra le pommeau de sa canne et sourit.
Il savait déjà que ce serait son quartier de prédilection. La pauvreté appelle le vice, rarement la vertu.
D'ailleurs à voir la mise de certaines femmes, déambulant sur les rives de la Canche, il n'était pas difficile d'en déduire le métier…
La Ville-Basse et la rue du Clape étaient des quartiers ouvriers avec des maisons à pan de bois. Chacun y disposait d'un otil, une machine à tisser pour fabriquer le drap que les usines du Nord réclamaient aux artisans de la région. Les hommes travaillaient dans l'humidité de la cave afin de ne pas abîmer le tissu et pendant ce temps, les femmes avaient de l'ouvrage. Elles ourlaient des mouchoirs et brodaient de la dentelle.
On gagnait des misères en travaillant dix à douze heures par jour.
En vérité, l'usine de M. Madeleine était un rêve pour de nombreux habitants car elle offrait des conditions de travail nettement plus avantageuses et des salaires imposants pour l'époque.
L'inspecteur commençait à comprendre mieux l'importance qu'avait l'usine dans cette petite ville, si jolie, si calme, si pauvre…
La Cavée Saint-Firmin rendit le policier fou de rage. Il voyait déjà où les accidents de la circulation allaient lui prendre le plus de temps. Il ne comprenait même pas qu'on n'ait pas agi pour améliorer les choses.
Une rue pavée avec une pente si raide…
L'inspecteur voyait déjà les charrettes renversées et les enfants brisés par les roues des voitures.
Pour terminer son tour de ville, l'inspecteur retourna dans la Ville-Haute. Il revit les magnifiques hôtels aristocratiques et le siège de la gendarmerie.
Cela le rendit amer.
Il avait beau être le chef de la police, il n'était rien !
La gendarmerie avait le pouvoir judiciaire.
Javert croisa ses mains dans son dos et rêva d'affaires spectaculaires. Quelque chose d'assez important pour justifier sa nomination à Paris.
L'inspecteur marcha lentement sur les remparts, regardant la nuit tomber sur la campagne.
Il aperçut dans le contrebas les lumières de l'usine de monsieur Madeleine. La journée de travail était terminée et les ouvriers et ouvrières étaient partis. Il ne restait de la lumière que dans les étages.
Javert examina les environs et contempla encore l'usine. Il se demandait ce qui pouvait justifier que la lumière soit conservée aussi tard.
Le patron était-il si sérieux qu'il continuait à travailler même après la fin du jour ? Ou alors le secrétaire ?
Javert, sans le savoir, se mit à surveiller l'usine et à échafauder des hypothèses.
Ce n'était que le premier jour.
Cette patrouille devint le point final de la journée de l'inspecteur Javert. Le matin, à la première heure, le policier était à son poste.
Il accueillait son secrétaire, Antoine Moreau, et les deux hommes commençaient par chauffer le petit poste de police.
Il faisait si froid dans le Nord et l'inspecteur le supportait difficilement. Mais il n'en aurait jamais parlé si Moreau n'avait découvert le pot-aux-roses.
Moreau remarqua que l'inspecteur conservait son manteau, même à l'intérieur du commissariat.
Il s'en étonna.
Il comprit la raison le jour où, involontairement, il toucha la main du policier et la trouva glacée.
Cela l'ébahit. Il avait l'habitude du climat froid et humide du nord.
" Vous avez froid, inspecteur ?"
Javert aurait pu se fâcher et renvoyer vertement le jeune homme à ses dossiers, mais il avoua la vérité :
" Oui.
- Il faut le dire, monsieur. Nous avons un poêle !
- Nous n'avons pas les moyens de faire des dépenses inconsidérées en charbon et…"
Le jeune homme se mit à genoux et prépara un feu d'enfer qui réchauffa bientôt la pièce et redonna le sourire au policier.
Un sourire sans cruauté.
" Merci Moreau."
Un hochement de tête et la journée commençait toujours ainsi.
Puis, l'inspecteur traversait la place et se dirigeait vers la mairie juste en face. Il saluait les passants d'un hochement de tête auquel on lui répondait poliment.
Le maire l'accueillait avec gravité et l'inspecteur se retrouvait avec une liste de doléances à assumer.
Des problèmes de voisinage, des soucis de voirie, des conflits pour des gouttières…
Le policier partait faire son devoir et essayait de ne pas paraître amer.
Un inspecteur de Première Classe dans une ville de 4 000 habitants nommé pour régler des affaires de voirie…
Javert songeait au chef de la Sûreté parisienne, François-Eugène Vidocq, et l'entendait rire.
L'inspecteur Javert rencontra M. Madeleine le troisième jour. Il le rencontra sortant du bureau de monsieur le maire.
Il vit son dos, musclé et large, les manières calmes et douces, il entendit la voix, profonde et bienveillante. M. Madeleine parlait encore avec le maire, malgré la porte du bureau ouverte.
Sans nul doute, monsieur Delapasture de Verchocq avait eu quelques derniers mots à adresser au directeur de l'usine avant de le laisser partir. C'était une de ses habitudes.
" Monsieur Madeleine, vous devriez y penser !
- Monsieur le maire, je vous en prie…
- Non ! Pas moi ! Monsieur le préfet a parlé de vous et le conseil est d'accord.
- Je ne suis qu'un modeste ouvrier…"
Un rire, amusé et moqueur lui répondit.
" Monsieur Madeleine ! Vous ferez un magnifique maire !"
Puis on remarqua enfin l'inspecteur de police et le maire appela Javert avec un sourire contraint.
" Tiens ! Voici quelqu'un qu'il va vous falloir côtoyer, monsieur Madeleine !"
Dire que Javert était curieux était un euphémisme, jusque-là il n'avait vu que le dos et les muscles de M. Madeleine, il avait hâte de voir le visage.
M. Madeleine se retourna pour apercevoir le nouveau venu.
Javert resta ébloui.
Il reconnut aussitôt les yeux bleus d'azur qui le fixèrent.
Il fallut appeler Javert trois fois par son nom pour le faire revenir à lui.
" Monsieur le maire ?, souffla l'inspecteur, estomaqué.
- Voici monsieur Madeleine, Javert. Dire que c'est le sauveur de notre ville n'est pas de trop, mais si vous l'écoutez, il sera plus modeste.
- Monsieur le maire, sourit M. Madeleine, je ne suis que le directeur d'une usine.
- Qui emploie la moitié de la ville !"
Les deux hommes, riches et puissants, se disputèrent gentiment. Javert était resté debout, au garde-à-vous, et attendait passif.
Mais il n'était pas là.
Il cherchait où et quand il avait vu ces yeux bleus !
Parce qu'il était sûr de connaître cet homme.
Monsieur le maire, conscient tout à coup de la présence du chef de la police, présenta enfin ce dernier.
" Mon cher Madeleine, voici notre chef de la police : l'inspecteur Javert !
- Javert ?," répéta M. Madeleine, en souriant toujours.
Le directeur, poliment, tendit la main au policier. Javert la prit avec répugnance, il connaissait sa place dans le monde, il n'était pas du même niveau que les bourgeois devant lui.
Néanmoins, Javert serra fermement la main de M. Madeleine.
" Inspecteur Javert ? Vous êtes arrivé depuis peu ?
- Trois jours, monsieur, répondit le policier.
- Et que pensez-vous de notre ville, inspecteur ?, demanda le maire.
- Charmante, monsieur, fut la réponse laconique de l'inspecteur.
- N'est-ce-pas ?"
Et le maire, fier et satisfait de sa ville, en fit le panégyrique.
Javert n'écouta pas.
Pas plus que M. Madeleine.
De cela le policier aurait pu le jurer.
Il sentait sur son dos le regard appuyé du directeur de l'usine.
Et par Dieu !
Ce n'était pas la première fois !
CHAPITRE II
Monsieur le maire ne cessait de parler, mais Madeleine ne l'écoutait plus.
L'interruption du chef de la police, qui avait prétexté une ronde de surveillance pour leur fausser compagnie, lui avait fait perdre le fil des propos de Delapasture de Verchocq.
Un homme inquiétant, ce Javert.
Madeleine le regarda traverser la place avec une détermination martiale qui seyait bien à ses allures d'homme grand, mais qui lui fit l'impression de dissimuler sciemment une sorte de souplesse féline pourtant évidente aux yeux de l'industriel.
Il y avait quelque chose de particulier dans sa démarche, quelque chose de presque imperceptible qui rappelait à Madeleine la placidité des pas de certains hommes en uniforme, habitués à marcher sans pour autant avancer, puis à revenir souvent sur leurs pas pour mieux regarder leur proie.
Madeleine remarqua que sa bouche avait séché tout à coup.
Et pourtant, rien dans le visage de cet homme ne lui était familier...
Ses cheveux noirs et raides, son teint bistre n'était pas si différents de ceux qu'il avait vu chez certains hommes du midi hâlés par de longues journées de labour sous le soleil, bien que Madeleine ait déjà entendu dire quelque chose d'autre ; ses yeux gris en amande, froids et méfiants, lançaient le genre de regard que quelqu'un dans les circonstances du manufacturier aurait eu du mal à oublier…
En dépit de tout ce qu'il avait entendu, il ne voyait chez le policier rien qui puisse annoncer la bassesse d'un bagnard ou qui permette de deviner l'idiosyncrasie particulière qui toujours, d'une manière ou d'une autre, mettait à nu un passé infâme.
Bien plus tangible était son aura d'autorité féroce et impitoyable, que l'inspecteur savait néanmoins plier à volonté.
Pourtant...
Une silhouette sombre se détachant sur le blanc de la pierre et le bleu du ciel aveugla son esprit la longueur d'un instant. Au loin, les vagues rugissaient en s'écrasant contre la jetée.
Madeleine serra les yeux pour chasser ce souvenir qui menaçait de le faire chavirer.
"... et je suis certain que notre ville pourrait bénéficier d'une administration efficace dont la pierre angulaire serait l'établissement d'industries complémentaires qui…"
Monsieur le maire ne semblait pas prêt à abandonner.
Madeleine sourit. Il hocha la tête. Il sourit encore. Il fit de son mieux pour écouter...
"Puis-je compter sur vous, monsieur Madeleine ?"
Une pause. Le bienheureux silence. Une respiration profonde pour calmer l'oppression qui siégeait au beau milieu de sa poitrine.
"Ah ! Monsieur le maire, je ne suis pas l'homme dont Montreuil a besoin. C'est un fait que la bonne volonté ne peut changer.
- Pensez-y, Madeleine…"
Une main bien soignée mais que l'âge faisait trembler, se posa sur son épaule et la serra.
Madeleine étouffa un cri d'angoisse.
Il acquiesça. Il sourit.
La tête baissée, surveillant le bout de ses chaussures, il quitta le maire.
Il partit à la recherche d'un souffle d'air.
Une semaine se passa avant le premier accident de voiture.
Cavée Saint-Firmin comme prévu !
L'inspecteur Javert était sur les lieux, dès la nouvelle de l'accident. Il n'y eut même pas besoin d'aller le chercher.
Il savait !
Et il géra les choses avec soin et attention.
Le propriétaire de la voiture attelée, un paysan des environs, avait perdu le contrôle de son cheval.
Une femme était assise sur le sol, choquée, tandis qu'à ses côtés se trouvait renversé le contenu de son panier.
Dieu merci ! On ne déplorait aucun blessé, hormis quelques œufs de poule.
Puis tout le monde s'écarta pour laisser passer l'inspecteur de police.
" Que s'est-il passé ?, aboya Javert.
- Pardon, monsieur l'inspecteur. C'est les chevaux, la rue est glissante et les pavés...
- Qu'on aille chercher le chef de la gendarmerie !"
Cela provoqua le silence général et le paysan blanchit.
" Voyons, inspecteur. Il n'y a pas eu d'accident, je…
- Je n'ai pas le pouvoir de vous condamner, mais le capitaine de la gendarmerie le peut."
Cela impressionna tout le monde.
En effet, le capitaine de la gendarmerie le pouvait.
D'ailleurs, il le fit et remercia l'inspecteur de s'investir autant dans la sécurité de la ville.
La messe basse prit fin aussi discrètement qu'elle avait commencée.
C'était la messe des vieilles dévotes et des paysans croyants, qui sanctifiaient le dimanche puis regagnaient ensuite soit leur solitude soit leur travail.
Madeleine répondit à quelques salutations par un sourire...
Il était heureux de voir que les paroissiens, tout comme lui, appréciaient trop le recueillement que l'heure matinale favorise pour songer à briser le silence.
En paix avec le monde pour une fois, il traversa la Ville-Basse avec l'air circonspect qu'il affichait souvent. Il était dans sa nature d'être grave et réservé mais, depuis que son nom avait commencé à être connu dans la ville, il avait délibérément cultivé ces traits de caractère qui l'avaient presque toujours bien servi.
Un adolescent, un jeune homme qui peinait encore à sortir de l'enfance, lui emboîta le pas alors qu'il s'apprêtait à franchir la Porte de Boulogne.
" C'est loin, Père Madeleine ?"
Madeleine fit une halte puis secoua la tête. Il attendit un instant que le garçon le rattrape et encore un peu plus pour lui permettre de reprendre son souffle.
Le jeune homme avait couru à sa poursuite depuis l'usine et la symphonie de sifflements qui s'échappait de sa poitrine en était le triste résultat.
Il laissa au petit le temps de fouiller dans sa sacoche puis de mordre à belles dents son morceau de pain avant de se remettre en route, plus lentement cette fois.
" On m'a dit que la ferme est du côté de la Chartreuse, dit le jeune homme la bouche pleine.
- Elle se trouve à l'arrière, à une demi-lieue. Maintenant, mange et garde ton souffle."
Madeleine baissa machinalement le regard vers ses chaussures et, de là, au chemin de terre. Au bout de quelques minutes, il avait complètement oublié le garçon et contemplait la plaine, dont la monotonie n'était perturbée que par quelques collines en pente douce et les silhouettes d'arbres déjà dénudés.
La seule existence de cette campagne aux couleurs tristes et profondes continuait à l'émerveiller. Même si, au fil des ans, il avait perdu conscience de l'impact que le paysage doux et paisible avait sur son état d'esprit, lorsqu'il dépassait les alentours de la ville, Madeleine avait souvent le sentiment de se laisser glisser vers la quiétude et un genre de contentement qui estompait les contours de son anxiété trop souvent présente.
La peur avait toujours le goût de sel et de marée.
Madeleine secoua la tête tandis que les remords le rattrapaient.
Derrière lui, les narines dilatées et la bouche ouverte, le garçon soufflait.
Le manufacturier s'arrêta pour observer l'humidité qui jaillissait de la terre comme des colonnes de fumée. Pendant ce temps, le jeune homme s'assit sur une pierre et oublia le manque d'air qui l'avait obligé à abandonner la croûte de pain qu'il avait encore entre les mains ; il entreprit de la mordiller entre deux bouchées d'air.
" Dorénavant, je ne mangerai plus que du pain blanc comme celui que m'a donné votre portière. Je l'ai gardé pour le dîner, mais j'ai bu le café. C'était du vrai café avec du lait crémeux... Mmmhhh !", dit le garçon en louchant sur le quignon de couleur sombre qui disparaissait vite entre ses doigts.
Madeleine sourit puis montra l'horizon du doigt.
" C'est là-bas. Ils ont laissé les charrues sur le bord du chemin. Les bœufs ne tarderont pas à arriver."
Le garçon oublia de refermer sa bouche lorsqu'il lança un regard inquiet à Madeleine.
" Mais cette cheminée-là est très petite... Et l'on ne voit d'ici que deux autres maisons. Ça ne suffit pas pour gagner le salaire d'aujourd'hui.
- Dieu y pourvoira."
Puis, considérant le garçon pâle et essoufflé, Madeleine ajouta :
" Reste ici et attends moi."
Un chien aboyait au bord du chemin creux. Il avait cessé de tourner en rond autour de l'homme assis, la tête baissée, à l'entrée de la chaumière et pointait maintenant son museau et sa queue belliqueux vers Madeleine.
" Qui est là ?, demanda l'homme sans relever la tête.
- Moi. Madeleine.
- Lafrange, au pied."
Le chien obéit entre grognements, se retournant pour observer la progression de l'intrus. Assis entre les jambes de son maître, il se laissa caresser malgré le fait que son poil dru était encore hérissé.
" Vous n'abandonnez jamais, Madeleine ?, s'enquit l'homme avec lassitude.
- Si, mais il est encore trop tôt.
- Si vous faites tout ce tapage pour me forcer à recueillir ma salope de bru et son bâtard, vous feriez mieux de ménager votre peine.
- Cela ne regarde que vous, Declercq."
Emmanuel Declercq poussa un rire amer qui fit trembler ses épaules maigres.
C'était un homme entre deux âges, endurci par les hivers rigoureux et aussi par la perte.
Duhamel, le caissier de Madeleine, mais aussi ses yeux et ses oreilles lorsqu'il était question des événements de la ville, le tenait pour un homme honnête et laborieux. Ces derniers temps, la malchance l'avait accablé et menaçait d'avoir raison de lui.
" C'est vous qui avez fait venir les charrues ?"
Madeleine acquiesça. Puis il réalisa que peut-être Declercq ne pouvait pas voir son geste.
" Les bœufs ne vont pas tarder à arriver. À l'aide des deux attelages, nous finirons d'ici la nuit tombée.
- Je croyais vous avoir dit que mes jours ici sont comptés. À présent, toute la ville doit savoir que l'huissier est venu me rendre visite le mois dernier.
- Mon notaire a réussi à renégocier vos dettes. Vos créanciers attendront la récolte avant d'exiger des fonds."
Declercq eut un haut-le-corps qui le fit se lever avec un tel élan qu'il renversa la chaise ; Lafrange montra ses dents tandis que son maître levait un poing menaçant à l'adresse de Madeleine.
" De quoi vous mêlez-vous ? Quelques mois de plus ne me rendront pas la vue, ni les enfants que l'ogre Bounaparte a emportés et qui maintenant pourrissent sous terre Dieu sait où. Ils ne me rendront pas ma femme…", s'écria le fermier.
Madeleine, interloqué d'être ainsi pris à partie, se détourna de Declercq puis contempla les pâturages qui entouraient la bâtisse en pierre.
Bien que la mansuétude ne soit pas une disposition naturelle chez aucun homme, vivre en accord avec ce don particulier du Saint-Esprit, tout en devant s'efforcer durement pour l'obtenir plus souvent qu'il ne lui semblait raisonnable, était une tâche extrêmement ardue pour le manufacturier.
Une tâche devant laquelle il échouait encore trop assidûment.
Il leva les yeux vers le ciel puis prit une profonde respiration.
" C'est vrai. Mais ce n'est pas comme si nous avions choisi de rester en vie après le départ de tous nos proches. Autant se rendre utile pendant que nous sommes coincés ici-bas."
Le fermier leva son visage émacié vers Madeleine. Ses yeux décolorés se fixèrent quelque part sur la droite de l'industriel tandis que son éclat de rire se transformait tout à coup en une sorte de hurlement que Lafrange imita. L'aveugle s'approcha de sa chaise, la redressa puis se laissa retomber lourdement en secouant la tête.
Madeleine prit le temps de jeter un regard sur les bâtiments qui ceinturaient la cour intérieure. L'habitation, où la pierre n'avait que récemment remplacé en partie la terre cuite amalgamée à la chaux, l'étable et la grange; l'écurie vide désormais ; le pigeonnier à moitié construit et même le puits montraient les premiers signes de délabrement. Ce n'était pas encore irrémédiable, mais cela annonçait la ruine définitive du patrimoine qui avait suffi à la survie de maintes générations. Un triste présage que les champs en friche, où l'herbe sèche atteignait la hauteur de ceinture d'homme, confirmaient.
Cela faisait mal au cœur.
Quel homme refuserait de sauver le patrimoine de ses aïeux ? N'y avait-il pas de neveux, de cousins ou de parents susceptibles de mettre à profit ces moyens de survie ?
Madeleine se dit avec tristesse que quelque chose lui avait échappé.
Cependant, la semaine précédente, Declercq s'était amèrement plaint au bedeau d'avoir dû vendre sa mule et ses outils. Le marguillier avait répété l'histoire à Duhamel, le caissier qui, à son tour, en avait parlé à Madeleine.
" Le père Declercq ne pourra pas semer cette année ; dommage, maintenant qu'il avait retrouvé le courage de le faire", lui avait dit Duhamel.
Et, naturellement, Madeleine avait supposé que...
Mais était-ce une insulte d'offrir à un homme les moyens de gagner sa vie ? Il semblerait...
Il s'éloignait la tête basse lorsque le fermier l'interpella.
" Comme ça vous avez racheté mes dettes. Bon... Je suppose que c'est votre droit de labourer les champs si vous en avez envie...
- Mon intention est que l'on s'associe le temps de remettre votre exploitation en train. Votre terre est bonne... Sablonneuse.
- Depuis quand est-ce bon ?
- Puisque les betteraves s'y plaisent, cela nous convient. Les trois prochaines récoltes sont déjà vendues à l'avance à l'usine qui est sur le point d'ouvrir à Dunkerque.
- Une manufacture de sucre à Dunkerque ?"
Declercq émit un long sifflement en passant une paume encore vigoureuse sur sa longue barbe emmêlée. Il détourna la tête en entendant le meuglement des bœufs qui approchaient.
"C'est juste, avait alors lancé le fermier. Faites ce que vous voudrez de la terre : vous l'achetez pour une bouchée de pain, mais ce n'est pas comme si je pouvais vous en empêcher. Gardez la terre en paiement de ma dette... Elle ne manquera à personne désormais, puisque je ne tarderai pas à me rendre à Arras. J'attends juste que l'on puisse m'accueillir à l'hospice.
- Ah ! Un mouroir ? Cela vous regarde aussi, je suppose. Mais, à mon avis, c'est du gâchis. Le temps passe et nous pensons que notre vie est finie ; les forces faiblissent et l'entrain devient un souvenir de jadis. Il ne reste plus personne pour porter notre nom et se remémorer notre histoire... Il ne reste aucune raison de continuer à espérer, puis de se battre. Et pourtant, les chances ne manquent pas : un homme qui vagabonde à la recherche d'un emploi ; une veuve qui prie le ciel de pouvoir gagner sa vie chez un honnête homme... Un enfant en mal de repères... La cécité ne saurait empêcher un homme de leur tendre la main, mais un cœur blasé le ferait. A chacun de porter sa propre croix comme il l'entend, j'imagine..."
Madeleine se tut tout à coup puis laissa Declercq à ses réflexions : il ne lui restait plus rien à ajouter.
L'adolescent qui l'avait suivi depuis la ville n'avait pas pu résister à la tentation de suivre aussi les bœufs. Tandis que le manœuvre les attelait aux charrues que l'industriel avait louées, le jeune homme commença à tourner comme un moucheron autour des animaux. Le garçon, qui n'était pas encore parvenu à se défaire de sa voix aiguë d'enfant, posait une foule de questions récurrentes qui finirent par agacer Madeleine.
Avec un sourire distant, le manufacturier lui confia sa veste et son chapeau puis le suivit du regard pendant qu'il les accrochait soigneusement à un jeune orme.
Declercq le regardait aussi d'un air pensif.
On racontait dans la ville que, bien que le paysan soit désormais incapable de voir nettement où il mettait les pieds, il pouvait toujours distinguer les grosses taches claires lorsqu'elles se mouvaient au loin. C'était vrai.
Madeleine tint les cordons de l'attelage dans la main puis, pensif, les noua et les passa sur l'une de ses épaules de façon à laisser pendre la corde en travers de son dos.
Ce n'était pas un système orthodoxe, et le manœuvre qui dirigeait l'autre attelage le lui fit savoir en ricanant.
Mais c'était ainsi que Madeleine s'était autrefois débrouillé avec les grosses charrues et les quatre boeufs qui lui étaient confiés pour les faire marcher. Dans sa tête creuse de jeune homme, plus d'effort voulait dire un meilleur salaire ; la vie et la misère lui avaient fait comprendre son erreur. Il passa une main sur son front, dans une tentative futile de chasser ces souvenirs, puis encouragea les bœufs au moyen d'un long sifflement et des cris saccadés qu'il avait appris dans sa jeunesse.
L'adolescent trottait à ses côtés, la bouche ouverte, peut-être pour remplir d'air ses poumons plus vite. Au bout d'un moment, Madeleine lui tendit la gaule.
" Là, tu mèneras les bœufs.
- Mais comment ?
- Si tu veux que l'une des bêtes se bouge vers la droite, il suffit de la toucher sur la gauche de la croupe. Son compagnon suivra le mouvement. Le plus dur est de les faire se tourner, mais pour cela on se sert des cordons. Le principe reste le même."
Sans prendre de repos, les deux équipes de bœufs passèrent la matinée et une bonne partie de l'après-midi à parcourir le terrain à petite allure afin de retourner la terre. Declercq, toujours assis sur sa chaise, semblait avoir les yeux rivés sur la chemise, naguère blanche, de Madeleine. De temps en temps, il hochait la tête et se grattait la barbe.
Vers trois heures, le jeune garçon avait trotté vers l'aveugle en faisant des moulinets avec ses bras.
" Monsieur, vous permettez que je donne de l'eau aux hommes ?"
Declercq hocha la tête.
" Je peux en prendre pour moi aussi ?"
Declercq fit un geste nonchalant de la main ; il tourna la tête lorsqu'il l'entendit du remue-ménage dans la cuisine. Le garçon retourna de longues minutes plus tard et se tint devant lui en silence. Il l'observait, sans doute.
Vexé, le paysan tordit le geste.
" Il a fallu laver les gobelets. C'était tout sale. Si vous tendez la main, je vous servirai aussi,", dit l'adolescent.
Declercq lui présenta la paume de sa main puis attendit.
C'était un fait que la maladie l'avait laissé encore plus seul qu'il ne l'avait été auparavant.
Les voisins de toute une vie, ceux-là même qui naguère cherchaient leurs mots pour le consoler lorsqu'il perdait ses proches les plus chers, évitaient désormais de s'arrêter pour lui parler ; dans leur voix, il y avait toujours quelque chose sur le point de se briser... Une sorte de malaise qui semblait disparaître lorsqu'ils se détournaient de lui et l'oubliaient.
C'était si clair lorsqu'ils se souhaitaient le bonjour entre eux !
Declercq fronça les sourcils et continua à attendre. Ce garçon ne pouvait pas être bien différent de ses voisins.
Mais l'adolescent, au lieu de remplir son gobelet à la hâte et de le déposer par terre en lui criant qu'il l'avait entre les pieds, plaça le verre vide sur sa paume, lui demanda de le tenir et seulement alors se mit à verser l'eau. Il attendit en silence jusqu'à être certain que Declercq ait pris la première gorgée, puis s'éloigna.
" Quel est ton nom ?, lui lança le paysan.
- Guy. Mais mes amis ramoneurs m'appellent Hérisson. C'est à cause de mes cheveux, qui sont drus. Mais vous ne pouvez pas le savoir.
- Tu es Savoyard ?"
Le jeune homme se mit à rire. Ce fut un son cristallin qui parvint à égayer un instant le visage de l'aveugle.
" Non, je suis d'Estrée. Mais j'ai appris le métier du vieux Rigoulet, qui est un vrai Savoyard, lui. Je suis en chemin vers Arras, mais je me suis arrêté ici comme chaque année pour ramasser les pourboires du père Madeleine... Ça, c'était hier. Et j'étais sur le point de partir lorsqu'il m'a dit de dormir dans son atelier, car le matin venu, il y aurait du travail pour moi tout près de la ville.
- Dans son usine ?
- Non. Quelque cheminée à nettoyer, je crois. Bien que le père Madeleine n'a pas voulu que j'amène l'hérisson et la raclette. C'est à se demander s'il est aussi futé qu'on le dit : là, il doit vouloir que je ramone avec ma tignasse et mes dents…"
Le garçon rit encore, un rire qui fut partagé cette fois, puis s'éloigna avec l'eau et les gobelets en direction de Madeleine et de son assistant de fortune.
Les dernières lueurs du jour faisaient leurs adieux lorsque l'équipe arrêta son labour. Ils étaient encore loin d'avoir fini, donc on décida que le manœuvre chercherait de l'aide et reprendrait le travail le lendemain, mais sans l'assistance de Madeleine qui serait pris à son usine. On accorda aussi d'accommoder les animaux sur place car les dépendances, quoique désertées, étaient encore en bon état. Enfin, fatigués, les hommes se séparèrent avec un hochement de tête laconique. Les choses se passaient souvent comme cela chez les paysans...
Declercq, sans mot dire, s'était enfermé chez lui quelques heures auparavant et Guy, qui avait accepté la veste de l'industriel, avait fini par se blottir dans l'écurie et dormait à poings fermés.
Madeleine frappa à la porte du fermier sans s'attendre du tout à être bien accueilli. Declercq se fit attendre longtemps avant de se pointer en manches de chemise. L'intérieur de l'habitation était tout à fait sombre, ce qui n'était point surprenant.
" Nous avons fini pour aujourd'hui. Le manœuvre reviendra demain avec de l'aide... Peut-être parviendront-ils à terminer. Ah ! Il serait bon de fertiliser bientôt, mais c'est à vous de décider.
- Vous ne vous avouez jamais vaincu, Madeleine ?"
L'industriel sourit avec tristesse. Il devait convenir du fait que les événements ne s'étaient pas déroulés comme il l'aurait souhaité; qui plus est, il était devenu très clair pour lui qu'il avait eu tort à la façon dont il avait estimé Declercq puis, plus tard, à lui fournir de l'aide qu'il n'avait point demandée.
S'était-il pris pour le Tout-puissant ? Il était fort possible que son orgueil lui ait encore joué un tour...
" Je ne vous dérangerai plus, Declercq. Comme je vous l'ai déjà dit, ce que vous déciderez de faire ne regarde que vous.
- Bien, alors ! Ça, c'est de la générosité, Madeleine, répondit le fermier, ne prenant pas la peine de dissimuler son sarcasme.
- Mais je dois vous demander encore un service : le village tombe loin, et aussi bien le garçon que les bœufs sont éreintés. Je paierai les frais de votre hospitalité pour cette nuit : une paillasse et une soupe chaude pour le garçon ; le séjour à l'étable, de l'eau et du fourrage pour les bêtes.
- Vous ne voulez pas aussi une lanterne pour retourner en ville ? Pardi ! Mais c'est vrai que je n'ai point acheté de bougies depuis l'hiver dernier," s'écria l'aveugle.
Et puis, plus calmement, lorsqu'il comprit que Madeleine n'avait pas l'intention de relever, il ajouta :
" Je le ferais bien volontiers, mais je ne suis même plus capable de me servir de la boîte à briquet.
- Je peux le faire, monsieur. Vous n'aurez pas à vous occuper de moi... Et je partirai dès qu'il fera jour, car la bande au vieux Rigoulet doit être déjà arrivée à Arras. Ah ! mais j'ai oublié que je dois d'abord me rendre en ville pour récupérer mon hérisson et ma raclette, intervint Guy, qui avait été réveillé par l'entrée des bœufs dans l'étable.
- Soit, trancha Leclercq sans enthousiasme. Mais est-ce que tu sais faire la soupe ?"
Madeleine se perdit dans la nuit après avoir aidé avec le bois et d'avoir accommodé convenablement les bœufs. Dans les ténèbres, il n'y avait aucune raison de cacher son air quelque peu navré.
Guy faisait partie de la troupe d'enfants qui passaient chaque année par la ville à la recherche de travail et, depuis que la nouvelle circulait, aussi des gratifications du père Madeleine. Le garçon avait été l'un des premiers, et aussi l'un des seuls, à qui Madeleine avait osé questionner sur le sort d'un petit Savoyard en particulier.
Dès cette première année, Guy avait été ponctuel à ses rendez-vous annuels et, doué d'une intelligence vive et d'un tempérament doux, avait pris l'habitude de réciter au manufacturier les noms de tous les collègues avec lesquels il avait travaillé ou qu'il avait, tout simplement, rencontrés sur le chemin.
À la fin de la saison précédente, le garçon lui avait annoncé qu'il prenait sa retraite. Il était temps.
Il avait grandi et, désormais, pénétrer dans les cheminées était devenu non seulement une gageure, mais aussi une activité dangereuse à l'extrême. De plus, d'après ce que Madeleine avait pu constater, autant d'années à faire ce dur métier avaient entraîné de fâcheuses conséquences pour le garçon.
L'industriel l'avait congédié avec un gros pourboire et avec la garantie qu'il permettrait à son jeune frère, qui devait prendre la relève au cours de la saison suivante, de continuer à remplir les fonctions d'informateur que Guy assumait.
Seulement, le frère cadet s'était cassé la jambe... Et le petit lopin que la mère labourait ne produisait toujours pas assez pour les faire vivre tous les trois.
"Il faut ce qu'il faut", avait dit le garçon en haussant les épaules lorsque Madeleine lui avait fait remarquer qu'il révélait de la folie de continuer à faire son métier.
Alors, l'industriel, qui répugnait à embaucher des enfants dans ses ateliers, s'était dit que Declercq pourrait sûrement faire bon usage d'un aide intelligent et affable capable de le seconder dans les tâches les plus élémentaires de son travail. Quitte à payer de sa poche le salaire du jeune homme pendant que le fermier remettait sur pied son exploitation...
Il avait aussi songé que ce genre de travail, bien que dur, permettrait à Guy de bénéficier du grand air qui l'aiderait à nettoyer ses poumons...
Sans doute, la superbe l'avait perdu...
" Bonsoir, monsieur Madeleine."
Dans le plus absolu des silences, une ombre s'était détachée du mur avoisinant la Porte de Boulogne. Haute et menaçante, la silhouette avait entrepris de lui emboîter le pas sans que Madeleine ne s'en aperçoive.
" Bonsoir, inspecteur... Javert ? C'est cela ?
- C'est cela, monsieur. Mais inspecteur suffira."
Javert s'approcha de l'industriel. Il était encore sous le choc de ce qu'il venait de voir.
Un patron d'usine, respecté et respectable, maniant la charrue et se compromettant avec des paysans sans le sou.
Impensable !
Javert voulait comprendre et il examina avec soin son vis-à-vis. Son costume, de coupe simple et d'une étoffe solide, sa manière de se déplacer, calme et solennelle...et cependant...M. Madeleine gardait les mains dans le dos et le visage penché sur le sol.
Les pavés étaient-ils si glissants ?
Ou cachait-il ses yeux au monde ?
" Vous connaissez bien l'agriculture, monsieur, jeta Javert, pour relancer la conversation et obtenir des indices sur cet étrange bourgeois qui jouait les paysans.
- Et cela vous étonne ?
- Manier les bœufs n'est pas donné à tout le monde ! Surtout de la part d'un ancien ouvrier, monsieur."
Javert ajouta avec un sourire poli :
" Sans vouloir vous déjuger, monsieur. Il y a toujours du respect pour les hommes qui travaillent dur pour s'en sortir !"
Madeleine secoua la tête. Malgré lui, il ne put réprimer un sourire amusé : le premier depuis bien longtemps.
" Vous n'êtes pas du coin. Tout le monde ici sait que je suis né paysan... et que j'ai exercé mon état pendant de nombreuses années. Je ne suis devenu ouvrier que par accident. Cela dit, je me réjouis de savoir que la plupart de nos concitoyens jouiront du respect de l'autorité qui les surveille."
La réponse déplut souverainement au policier.
Javert y lut à la fois une critique de son travail.
Ainsi, il ne connaissait pas encore tout sur tout le monde ! Comment pouvait-il ignorer le passé de M. Madeleine ?
L'inspecteur se promit de rectifier cela avec soin.
Et une critique de sa position.
Le respect de l'autorité envers ses concitoyens ? La belle blague !
" Oui, rétorqua sèchement Javert. L'autorité respecte toujours ceux qui travaillent et respectent la loi. D'ailleurs, j'ai également appris tout ce que vous avez accompli pour sauver Declercq de la ruine."
Javert annonçait cela d'une manière si impassible qu'il était impossible de savoir s'il approuvait ou critiquait l'action de M. Madeleine.
" Je me demande qui aurait pu vous en parler. Quelqu'un de fort indiscret, sans doute."
Madeleine, les mâchoires serrées, arracha son regard des yeux de l'inspecteur et reprit son chemin.
" Quoi qu'il en soit, je ne suis pas enclin à discuter de cette question."
Ce fut ressenti comme une victoire par l'inspecteur. Il aurait apprécié d'argumenter un peu plus.
Donc les informations glanées par Moreau étaient vraies ?
Javert se promit de l'interroger davantage...autour d'un repas arrosé peut-être ? Et certainement l'inspecteur finirait par découvrir un mouchard dans la ville pour lui avouer tous les petits secrets de M. Madeleine.
Le propre secrétaire de l'industriel ? Sa logeuse ? Ou un de ses Savoyards qu'il appréciait tant ?
Javert se jura d'ailleurs de chercher aussi de ce côté-là. Un patron d'industrie s'abaissant à aider des enfants perdus ?
Ou alors cela cachait un secret plus sombre ?
Javert établissait déjà une liste de questions qu'il allait lui falloir résoudre.
L'inspecteur ne s'avoua pas vaincu, il relança la conversation, malgré la répugnance visible de M. Madeleine :
" Quant à la belle-fille de Declercq et à son enfant, ce fut une action charitable que de vous en charger. Les placer chez les sœurs était une belle chose, monsieur."
Mais cette fois, on percevait le vitriol dans l'affirmation. Manifestement, le policier, si procédurier, désapprouvait.
L'agacement l'emporta sur la surprise et M. Madeleine dévisagea le policier avec froideur; juste une longue seconde, sa main droite s'était refermée en un poing.
" Mais qui vous a raconté de telles absurdités ? Je n'ai pas pour habitude de me mêler de la vie de mes voisins... Quoi que vous en pensiez !
- Mais je ne me mêle pas de la vie des voisins, monsieur !, fit le policier, hautain. Je m'informe simplement sur la situation des justiciables de la ville. Il est de notoriété publique que Declercq a chassé sa belle-fille de sa maison, avec son enfant. C'est bien d'en avoir pris soin. C'est tout à votre honneur !
- Et cependant, je n'ai rien fait de tel. Aux dernières nouvelles, elle était partie avec son… amant ? Cela ne me regarde pas, inspecteur. Je ne connais pas l'opinion que vous avez de moi, mais vous feriez bien de ne pas écouter tout ce que les gens racontent. De plus... Je ne sais même pas si je vais continuer mes projets avec Declercq : je suis allé trop loin en ce qui le concerne et le temps est venu de faire amende honorable."
Un amant ? Cette fois Moreau n'avait que transmis la rumeur. Dommage ! L'inspecteur perdait cette manche.
" Pardonnez-moi, monsieur, admit sèchement Javert. Je n'avais pas appris cette version de l'histoire.
- C'est bien le pire aspect de notre petite ville : il y a plus de rumeurs que d'habitants. Les gens s'ennuient. Mais vous aurez l'occasion d'apprendre cela, monsieur.
- En effet, monsieur. Je n'ai pas l'habitude des petites villes, c'est un fait. Mais je vais apprendre !"
Javert chercha les yeux de M. Madeleine, ravi de revoir le bleu profond.
" Quant à mon opinion sur vous… Je ne vous connais pas non plus, monsieur. De quel droit aurai-je une opinion ?"
Un sourire apparut, fugitif, montrant toutes les dents et les gencives du policier mais qui ne se refléta pas dans les yeux.
La ville était plongée dans l'ombre lorsque les deux hommes y entrèrent de concert.
M. Madeleine salua Javert avec un petit peu trop d'empressement pour que cela échappe au policier.
Cela fit sourire Javert.
N'était-ce pas toujours ainsi ?
On n'aimait pas côtoyer un policier, encore moins lui. Mais cela ne signifiait pas obligatoirement la culpabilité.
Javert avait l'habitude, il salua brièvement l'industriel et retourna à son poste.
Non sans avoir jeté un long regard sur le dos de M. Madeleine.
CHAPITRE III
Le lendemain de cette scène étrange entre le chef de la police et le directeur de l'usine de verroterie, l'inspecteur interrogea Moreau avec soin sur l'histoire de M. Madeleine.
Et il n'apprit rien qu'il ne savait déjà.
Son passé de paysan, sa carrière d'ouvrier, sa reprise de l'usine et son accession fulgurante parmi les notables de la ville.
La scène de l'incendie l'intéressa particulièrement. Il l'avait négligée la première fois que Moreau lui en avait parlé, maintenant Javert voulait l'étudier.
Comme un point de départ dans une enquête.
Même si Javert ne savait pas encore sur quoi il enquêtait.
" Monsieur Madeleine a sauvé mes deux enfants !, affirma avec vigueur le chef de la gendarmerie au chef de la police. Un homme courageux et brave ! Pensez donc, inspecteur ! Personne ne voulait entrer dans ma maison pour sauver mes enfants !"
Puis, avec un ton plus doux et honteux, M. Magnier ajouta :
" Même moi, je n'osais pas m'y risquer. Mais M. Madeleine l'a fait !"
Javert examinait la maison du chef de la gendarmerie, restaurée, réparée, rénovée, il ne restait aucun signe de la destruction et de l'incendie. L'inspecteur rendait une visite de courtoisie et, paisiblement, s'informait du passé de son collègue.
Tout naturellement.
" Un héros !, s'écria le gendarme.
- En effet !," admit Javert.
Mais Javert se tourna vers le gendarme et, souriant, doucereux, il demanda :
" A-t-on pensé à vérifier les papiers d'identité de M. Madeleine ce soir-là ?"
La réponse négative de M. Magnier accentua le sourire de l'inspecteur.
" Pensez donc, inspecteur. Ils ont été détruits dans l'incendie. M. Madeleine a tout perdu ce jour-là.
- Un héros !, répéta Javert. D'où vient-il exactement ?"
Une petite question anodine de trop et le regard de M. Magnier se fit plus dur.
" Aucune idée, Javert. Et je n'ai rien à en dire."
Le chef de la police s'inclina et s'en alla reprendre sa patrouille dans les rues de Montreuil.
Le lendemain n'apporta guère à Madeleine la placidité habituelle. Il s'en était tenu à ses habitudes, mais le cœur n'y était pourtant pas. Assis à son bureau de l'usine, il taillait sa plume à l'aide de son petit canif depuis un bon moment. Tout ce qu'il avait réussi à faire était de la réduire de façon ridicule et d'attirer sur lui le regard amusé de Duhamel.
Il se força à rester vigilant. Mais il ajouta trop d'eau à l'encre.
Au bord du désespoir, il enfonça les mains dans ses poches puis décida de visiter l'entrepôt. Peut-être que les complaintes du magasinier sur les préparatifs que nécessiterait la nouvelle expédition pour l'Espagne, si importante et si pressante, arriveraient à capter son attention...
Mais le discours du chef d'entrepôt ne parvint pas à faire taire le grondement des vagues. À chaque fois que, pendant son sommeil, la houle se brisait contre la pierre blanche arrachée aux montagnes qui entouraient Toulon, Madeleine était abandonné à un brouillard épais et déconcertant qui prenait possession de ses émotions et de toute pensée rationnelle.
Dérouté, Madeleine sentait qu'un danger le menaçait mais ne parvenait pas à identifier l'origine, ni à en déterminer l'ampleur.
Il se heurtait à un mur chaque fois qu'il essayait de remettre de l'ordre dans ses pensées : son instinct le faisait revenir à la conversation qu'il avait engagé la veille, extra-muros, et à ce moment précis où l'oppression dans sa poitrine était retournée puis lui avait rendu la respiration difficile.
Ainsi, au long de l'après-midi de ce lundi épuisant, après s'être beaucoup creusé la tête, Madeleine était parvenu à conclure que la muraille qui lui barrait le chemin avait le sourire féroce et le regard de glace de l'inspecteur de police.
Était-il plus avancé pour autant ? Non.
Le visage de l'inspecteur Javert était encore pour lui celui d'un parfait inconnu, mais sa démarche et sa suffisance presque agressive, quoique souvent bien cachée, avaient quelque chose de terriblement familier.
Dans sa mémoire, la peur et la haine réagissaient à cette voix retentissante, si habilement modulée, et que pourtant Madeleine sentait capable de s'élever au-dessus du fracas des vagues.
Non, le manufacturier ne reconnaissait point le visage austère de Javert... Mais quel poids avait cette certitude alors qu'il avait passé dix-neuf ans de sa vie les yeux rivés au sol et un bonnet rouge entre les mains ?
Aucun.
Madeleine, qui à une époque et en un lieu différents aurait bien su faire face à la menace, se sentait incapable de se défendre dans ce nouveau monde dont il apprenait les règles si péniblement.
Cependant, deux options s'offraient à lui : il pourrait, en toute discrétion, payer quelqu'un pour enquêter sur le nouvel inspecteur ou, comme l'avait fait le bien-aimé Monseigneur Myriel, il pouvait abandonner son destin entre les mains du bon Dieu.
Faire confiance et espérer...
Sachant que, malgré toute sa repentance, le jeu était truqué et que le châtiment du Ciel, lorsqu'il arriverait, serait bien mérité.
Après M. Magnier, Javert réussit à interroger l'ancien directeur de l'usine de verroterie de Montreuil. M. Collobert.
Une promenade tranquille dans la Ville-Haute. Une rencontre fortuite. Et le policier proposa aimablement de raccompagner le vieil homme chez lui.
M. Collobert en fut surpris mais il accepta, appréciant l'attitude respectueuse et polie qu'affichait le chef de la police à son égard.
Il fallut bien entretenir la conversation et Javert s'intéressa tout naturellement à l'usine de M. Collobert et à son évolution...puis à son nouveau directeur...
" Un excellent ouvrier que M. Madeleine. On l'appelait le Père Madeleine à cette époque, s'amusa le gras personnage.
- Il vous a donné satisfaction, j'imagine, assura simplement le policier.
- Et bien plus que cela ! Il m'a sauvé de la ruine en me proposant de racheter mon usine le double de son prix ! Un bienfaiteur...et un fin renard ! Croyez-moi, inspecteur, si M. Madeleine m'avait parlé plus tôt de son invention, je n'aurai jamais accepté de vendre mon usine. Nous aurions codirigé l'usine.
- Il aurait accepté, naturellement.
- Ho non ! Ne vous fiez pas à son attitude débonnaire, inspecteur. C'est un homme retors et un remarquable gestionnaire.
- Il a nécessairement fait des études pour être si avisé.
- Pour tout vous dire, inspecteur, lorsqu'il est entré à mon service, M. Madeleine savait à peine lire et écrire. Il a appris rapidement et est devenu un homme cultivé mais au départ ce n'était qu'un simple paysan."
Un sourire, légèrement méprisant, accompagna ces paroles.
M. Collobert avait pardonné depuis longtemps à son ancien ouvrier sa jolie manœuvre et il avait été grassement payé pour son usine en faillite.
Mais si le Père Madeleine avait joué franc-jeu…
L'ancien directeur soupira de dépit et lança, sans y penser :
" Un paysan, un ouvrier, un gestionnaire… Courageux et dur à la tâche et cependant d'une timidité terrible.
- Timide ?"
Là, le mouchard fut imprudent.
M. Collobert le regarda, un peu étonné de cette exclamation. Une simple conversation ? Ou un interrogatoire ?
" Oui, j'ai essayé plusieurs fois d'inviter à déjeuner M. Madeleine mais l'homme est farouche. Il ne sort que rarement de chez lui.
- Il est cependant un personnage public.
- Très peu. Trop peu si vous voulez mon avis, inspecteur. Me voici arrivé chez moi ! Merci pour votre compagnie, inspecteur.
- A votre service, monsieur."
Javert s'inclina avec déférence, cela plut beaucoup au vieux patron et lui donna envie de parler davantage.
M. Collobert assura en souriant, un peu gouailleur :
" Même la bagatelle ne l'intéresse pas, voyez-vous ! Pourtant il y a un joli établissement dans la rue Coquimpart.
- Un homme timide.
- Prude et pieux."
Mais les sourires se faisaient complices.
Javert retrouva son impassibilité habituelle dès que la porte, joliment ouvragée, de la maison de M. Collobert se referma devant son nez.
Timide ? Farouche ? Inculte ? Paysan ?
Dire que M. Madeleine intéressait l'inspecteur de police était un euphémisme. Il le fascinait !
Et l'inspecteur était certain de l'avoir déjà rencontré par le passé.
Mais où ?
Paris ? Toulon ? Marseille ? Lyon ? Hyères ?
Javert avait changé de poste, de lieu, si souvent dans sa vie. Un nomade devenu policier et cependant continuant à voyager au gré de son protecteur.
Montreuil n'était qu'une étape qui devait lui permettre d'obtenir une nomination définitive à Paris.
Cependant, il fallait continuer à jouer les chefs de la police d'une ville petite et rurale.
Javert végétait et s'ennuyait ferme.
Il ne comptait plus les bagarres qu'il avait arrêtées, les disputes entre ivrognes qui se réglaient par une nuit au poste.
Monsieur le maire avait même permis au chef de la police d'avoir plus de pouvoir pour gérer ces affaires idiotes. Javert n'avait plus à quémander une audience à la mairie ou à la gendarmerie.
Le chef de la police pouvait arrêter et mettre au cachot un prévenu en attendant la visite du juge...ou le retour à la sobriété de l'individu.
Moreau commençait à connaître le monde du policier maintenant et cela ne lui plaisait pas beaucoup.
Une odeur terrible régnait souvent dans le petit local du poste de police.
" Un nouvel ivrogne ?, demandait en se bouchant le nez le secrétaire.
- Oui," répondait simplement Javert depuis son bureau d'où il complétait avec soin ses dossiers et ses rapports.
Parfois, Moreau osait aller plus loin et s'informer davantage :
" Il a vomi sur vos bottes ?, s'enquit le jeune homme avec compassion.
- Pas cette fois, rétorqua l'inspecteur, indifférent. Mais il faudrait nettoyer à fond les locaux dès que possible.
- Dieu ! Je vais ouvrir les fenêtres."
Des ivrognes et des soucis de voisinage, des problèmes de circulation et des incidents sur le marché.
Voilà les attributions de l'inspecteur Javert mais l'inspecteur les assurait avec sérieux.
Quelques jours plus tard eut lieu une scène assez identique qu'il y avait quelques semaines maintenant.
La nuit était profonde. L'inspecteur était fatigué. Il rêvait de son lit et d'une bonne nuit de sommeil.
Ce n'était pas tant le travail que demandait la gestion d'une aussi petite ville comme Montreuil qui l'épuisait que l'ennui profond dans lequel il se noyait. Javert se savait déplacé à Montreuil. Il faisait son possible pour être bien noté par le chef de la gendarmerie et le maire.
Il apprenait aussi à travailler avec les soldats, essayant de se faire accepter comme un collègue...voire un chef…
Coordonner des surveillances, comme lors du marché en face de l'abbatiale Saint-Saulve.
Progresser rapidement était son seul objectif.
Son dossier était encore assez bon, malgré tout, et M. Chabouillet était content de lui. Mais Javert ne rêvait que d'être nommé à Paris.
Seulement, vu sa situation, il devait prouver sa valeur.
Montreuil-sur-Mer…
A quoi diable servait-il ?
Javert marchait dans les rues de la Ville-Basse, loin de sa demeure. Ses pensées étaient assez sombres lorsqu'il entendit une voix lui souhaiter la bonne nuit. Cela le surprit. Ce qui était un phénomène assez rare pour être noté.
Javert releva la tête et aperçut M. Madeleine juste face à lui.
L'instinct du policier se réveilla. Comme un chien devant un loup déguisé sous des oripeaux d'humain.
" Bonsoir, monsieur," fit poliment l'inspecteur.
Décidément les deux hommes ne cesseraient pas de se rencontrer de nuit dans les rues de la ville.
Peut-être pour se donner une contenance, Madeleine leva le nez en l'air puis laissa échapper un soupir.
" Si nous étions des hommes raisonnables, nous chercherions un abri : l'orage ne va pas tarder à arriver."
Javert leva les yeux et grimaça. Il n'avait même pas été conscient de cela.
Il était plus fatigué que ce qu'il pensait.
" En effet, mais il est tard, comme vous le voyez. Un café ouvert à cette heure est improbable. Il va falloir courir !"
Et pour répondre à Javert une pluie glaciale et drue se mit à tomber, trempant en quelques instant le manteau gris de l'inspecteur.
" Merde !, jeta négligemment le policier.
- Comme vous le dites si bien, inspecteur ! Mais mon établissement est juste à côté, suivez-moi et peut-être que nous parviendrons tout de même à fuir le plus gros de l'averse."
De tout autre, Javert aurait refusé avec hauteur mais devant la proposition inespérée qu'on lui faisait, il accepta.
Visiter l'antre de M. Madeleine ? Son usine ? Il aurait été stupide de refuser et Javert était tout sauf stupide.
" Merci pour votre gentillesse, monsieur. Si vous êtes sûr que cela ne dérangera personne...
- Il n'y a plus personne à cette heure-ci. Seulement moi... Malheureusement, cela signifie que le feu n'a pas dû être entretenu.
- C'est sans importance, je vous suis, monsieur."
Plus de fatigue ! Cela fut jeté avec une voix pleine d'entrain.
La nuit était profonde, il n'y avait que très peu d'éclairage dans la ville et encore moins dans la Ville-Basse. Plus pauvre et moins bien entretenue. L'usine apparaissait comme un vaste bateau plongé dans l'ombre.
Javert suivait le dos, large et reconnaissable de M. Madeleine et se félicitait de sa chance, malgré la pluie, glacée qui trempait sa nuque et présageait d'un terrible lendemain.
L'inspecteur haïssait ce climat froid et humide mais il ne ressentait que de l'exaltation à suivre M. Madeleine.
Compte tenu de sa corpulence, l'homme se déplaçait avec une célérité surprenante. Parfois, lorsqu'il allongeait la foulée, son léger boitement devenait plus perceptible avant de disparaître aussitôt.
Et Javert le notait avec empressement.
L'usine était plongée dans l'obscurité, l'inspecteur en fut déçu. Il ne vit pas grand chose des fours ou des salles de travail. M. Madeleine connaissait par-coeur les lieux, il informa l'inspecteur des marches dangereuses de l'escalier. Le froid était vif dans l'usine et Javert ne sentait plus ses doigts. Ils étaient glacés. Malgré lui, il se sentait frissonner.
Sans se soucier d'allumer une bougie, Madeleine se précipita vers la cheminée et attisa les quelques braises ; avec un air presque négligent qui semblait ne pas s'accorder avec l'homme que la ville connaissait si bien, le manufacturier poussa d'un pied le pare feu puis quasiment jeta une grosse bûche sur le chenet, qu'il dut ensuite redresser à coups de tisonnier.
L'inspecteur Javert se posta au garde-à-vous et attendit la suite, patiemment. Même s'il ne pouvait gérer le tremblement qui le saisissait.
Manifestement, ils se tenaient dans le bureau du directeur. C'était une petite pièce. Un bureau pas plus grand que celui de l'inspecteur en personne.
La seule différence résidait dans la présence de la cheminée, le poste de police ne disposait que d'un poêle.
M. Madeleine avait raison, il faisait un froid profond dans l'usine. A croire que l'on ne chauffait les lieux que le strict minimum ?
Javert en vint à regretter d'avoir accepté l'invitation. La pluie aurait été préférable à cette température de cave. Vivement que le feu prenne bien et devienne un feu d'Enfer.
Mais l'industriel ne semblait pas partager la hâte de l'inspecteur ; il ajouta encore une bûche, la regarda fumer puis daigna approcher un fétu pour allumer la bougie.
Son visage, au teint quelque peu coloré, était maintenant empourpré. Il tira un grand mouchoir de sa poche et s'en servit sans prêter attention à son hôte. On aurait pu croire qu'il avait oublié sa présence.
Javert n'avait pas bougé de sa place, il se tenait toujours raide et impassible. Mais il sentait bien qu'il n'allait pas pouvoir jouer longtemps à ce jeu-là. Il luttait pour ne pas claquer des dents et cherchait maintenant un moyen de partir sans perdre le peu qui lui restait de dignité. Puisqu'on l'ignorait… Javert se demandait tout à coup si le bienveillant Madeleine n'était pas en train de lui rendre la monnaie de sa pièce.
Soit. Javert se mit à sourire en levant le front, glissant ses mains dans son dos pour croiser les doigts et cacher le tremblement. Patient.
Cependant, Madeleine était loin de pouvoir apprécier son courage, ou même de le voir. Peu enclin à regarder ouvertement l'inspecteur, le manufacturier plaça la bougie sur le bureau puis recula, s'enfonçant davantage dans l'ombre.
Alors on put entendre le petit bruit sourd de frottements de tissus, et un petit grognement impatient.
" Ah, mais qu'attendez vous donc pour prendre vos aises, inspecteur ? Ôtez votre manteau, je vous prie. Vous ne semblez pas tellement apprécier le froid."
Obéissant, Javert accepta de se dévêtir mais retirer son uniforme détrempé ne fut pas une partie de plaisir. Surtout dans cette pénombre.
Les doigts de Javert tremblaient trop pour être d'une réelle utilité et l'inspecteur s'énervait sur les boutons, larges et brillants marqués à la fleur-de-lys qui décoraient son uniforme.
En douceur, seulement trahi par les craquements du plancher, Madeleine se rapprocha du dos tourné que lui présentait l'inspecteur. Il attendit sans mot dire…
Javert pestait mais il se tendit en percevant le bruit de pas. Ses épaules se raidirent.
Un ancien criminel ? Peut-être.
Javert se traita de jobard et lentement se tourna pour voir ce qui se passait...pour finalement apercevoir le sourire contrit de M. Madeleine et la puissante main carrée qui se leva pour prendre possession du vêtement trempé.
" Permettez-vous ? Ces gros manteaux ne sont point efficaces lorsque la pluie frappe. Je suis bien placé pour le savoir. C'est la raison qui m'a poussé à acheter mon premier carrick de cocher."
Javert relâcha le souffle qu'il n'avait pas eu conscience de retenir :
" Je vous remercie, monsieur. "
Le poids du manteau détrempé soudainement disparu de ses épaules sortit Javert de sa torpeur. Il ne se laissait pas facilement approcher normalement.
Là, il se retrouvait face à face avec un homme qu'il soupçonnait de plus en plus de cacher quelque secret. Il se perdait dans l'observation de ses yeux bleus et cherchait désespérément à les reconnaître.
" Nous sommes-nous rencontrés par le passé, monsieur ?, murmura Javert.
- Je ne crois pas, inspecteur," répondit M. Madeleine, posément.
Et cette réponse si calmement formulée alors qu'il brûlait de curiosité agaça passablement le policier.
Une fois débarrassé de son manteau trempé, Javert décida de pousser le jeu jusqu'à se charger de ses cheveux. Au diable la pudeur ! Il sentait déjà le malaise le prendre.
Demain, il était certain d'être enrhumé, voire fiévreux.
Après avoir accroché son chapeau sur un crochet dans le mur, l'inspecteur se sentait ridicule. Ses cheveux dégoulinaient et il devait ressembler à un chat mouillé.
Ce que confirmait le petit sourire amusé de son hôte.
" Une serviette sèche peut-être ?, proposa aimablement M. Madeleine.
- Oui, merci," rétorqua Javert, mécontent de se montrer aussi peu à son avantage.
Surtout que M. Madeleine n'avait pas l'air plus touché que cela par la pluie, il était humide, son gilet collait à sa chemise, ses cheveux dégoulinaient mais sans plus. Un paysan habitué à la pluie ? Un homme qui ne s'intéressait pas aux soucis terrestres ?
D'un geste habitué, Javert défit sa coiffure stricte, libérant ses cheveux qui se retrouvèrent emmêlés en une masse folle, humide et glacée, glissant sur ses épaules. Là, Javert se mit à claquer des dents.
Il n'avait pas connu un tel froid depuis des années.
M. Madeleine perdit son petit sourire et se mit en devoir de chercher un tissu sec ainsi que de l'alcool.
Javert ne perdit pas un seul geste de l'industriel.
Marmonnant un remerciement, Javert saisit le tissu et frotta son visage, séchant ses cheveux, maudissant une fois de plus la pluie.
Enfin, un peu revenu à une température corporelle plus raisonnable, Javert accepta sans rechigner le verre d'alcool que lui tendait l'industriel.
Tout cela aurait été charmant si l'instinct de Javert cessait un instant de le mettre en garde contre M. Madeleine.
La façon qu'avait l'homme de se replacer dans l'ombre, loin des yeux perçants de l'inspecteur, l'attitude humble qu'il affectionnait de prendre, la manière de rentrer la tête dans les épaules afin de diminuer sa hauteur, imposante.
Malgré lui et blâmant l'alcool qu'il but trop vite, du simple ratafia que n'importe qui pouvait acheter sur le marché, Javert demanda :
" Quelle taille faites-vous monsieur ?
- Cinq pieds à peine… Enfin, je crois. Pourquoi ? Je n'en vois pas l'intérêt...
- Je n'arrive pas à juger de votre taille exacte et cela ne m'arrive que rarement. Cinq pieds ? Autant ? Vous vous tenez courbé la plupart du temps ?
- Une mauvaise habitude, j'en conviens.
- Voyons cela !, proposa le policier avec entrain. Je fais six pieds de haut ! Redressez les épaules !"
Javert, d'un pas sûr, se plaça juste devant M. Madeleine et comme d'habitude, il se retrouva à observer une chevelure. Il était plus grand que le directeur. M. Madeleine dut lever la tête pour saisir les yeux de l'inspecteur.
" Je dirai plutôt cinq pieds et quelques pouces... "
Et le policier arbora un sourire réjoui de savoir cela.
L'alcool et la chaleur, maintenant que le pire était passé, ranimèrent Javert qui resta proche de M. Madeleine, voulant le chasser de l'ombre pour l'obliger à venir dans la lumière.
Cela ne manqua pas.
Mais le visage plus éclairé de l'homme n'apporta rien de plus à Javert. Il ne le reconnaissait pas.
" Une chance pour moi que vous soyez dehors à cette heure indue, monsieur Madeleine. Je ne saurai vous remercier assez."
Souriant, poli, respectueux...mais les yeux perçants cherchaient à fouiller l'âme de son vis-à-vis. On sentait la question implicite et le policier attendait simplement la réponse.
" Cela arrive souvent, cependant. Je pensais que vous seriez au courant de mes petites escapades... Comme tout le reste de la ville. Mais ce soir, j'étais sorti pour affaires.
- Pour affaires ?"
Cela intéressait Javert.
Le policier commençait à comprendre quelque chose à propos de Montreuil et de ses habitants. On protégeait avec soin la réputation et la vie privée de M. Madeleine.
Personne, même pas Moreau, n'avait parlé au chef de la police des "escapades nocturnes" de M. Madeleine.
Cela déplut souverainement à l'inspecteur.
" Nous avions donné rendez-vous à un transporteur d'Arras à la porte de Boulogne. Un des ouvriers l'attendait depuis l'après-midi pour lui indiquer le chemin de l'usine ; à la tombée de la nuit, je suis allé le relever. Mais ce fut en vain, comme vous l'avez vu."
Javert acquiesça et remarqua :
" Un transporteur qui fait son travail de nuit ? C'est courant en effet mais je n'en vois pas l'intérêt dans une ville sans couvre-feu."
M. Madeleine ne répondit pas. Il haussa simplement les épaules pour laisser transparaître qu'il ne parvenait pas à saisir les propos de l'inspecteur.
Javert s'assit contre le bureau de M. Madeleine, imitant ainsi son hôte et se permettant un certain relâchement dans les muscles.
" Cela dit, vous avez raison, monsieur. Je n'apprécie pas tellement le froid.
- Vous voulez encore un verre ?
- Non merci, monsieur. C'était juste une constatation.
- Nous sommes loin de l'hiver, fit M. Madeleine, compatissant.
- Dieu. Je ne survivrai pas."
Ce fut dit sur le ton de la plaisanterie mais on percevait une certaine amertume dans les propos.
" Vous venez du sud ?," se permit de demander M. Madeleine.
Dangereux, tellement dangereux.
Javert se tourna vers l'ancien ouvrier et en souriant largement, répondit :
" De Toulon."
Et les yeux gris fouillèrent à nouveau l'âme de M. Madeleine, se faisant brillants comme les yeux d'une bête à l'affût.
Sans trouver rien d'autre que quelque peu de perplexité.
" Toulon ? L'on dit que c'est un pays de mistral, un vent réputé très froid en hiver. Mais je suppose que ces occasions doivent être assez exceptionnelles pour empêcher ses populations de s'habituer aux basses températures ?"
Un silence suivit cette réponse, neutre et sans intérêt et Javert approuva :
" Oui. L'hiver peut être froid mais rien de comparable à ce que vous connaissez dans ces régions. Je vais devoir en prendre mon parti."
Javert contempla ses mains, maintenant plus réchauffées avant de poursuivre :
" Cela dit, admit l'inspecteur en acceptant sa défaite, j'ai connu d'autres villes du Sud. Hyères, Marseille… Avez-vous voyagé monsieur ?
- Par la force des choses. Je voyage toujours autant, mais pas pour le plaisir. Disons que je suis passé par beaucoup d'endroits, mais que je ne me suis arrêté que très peu. Et c'est dommage, car cela me plairait de connaître du pays."
Javert allait ajouter quelque chose mais soudainement, les cloches de l'abbaye de Saint-Saulve sonnèrent les onze heures du soir. L'inspecteur se redressa, tout à coup conscient de son impolitesse grave.
Prestement, il s'inclina avant de récupérer ses vêtements encore trempés. Il les enfila avec une grimace de dégoût, retrouvant aussitôt la sensation de froid et la lourdeur du vêtement humide sur ses épaules.
" Je vous remercie de votre hospitalité, monsieur, mais je vais affronter la pluie pour rentrer chez moi. Il est bien tard.
- Prenez soin de vous, inspecteur.
- Merci, monsieur. La suite nous le dira."
Les yeux gris cherchèrent une dernière fois le bleu azuréen et Javert quitta l'usine.
Même dans la nuit, il avait saisi le chemin.
Il n'était pas aveugle !
Javert avait été imprudent et n'avait rien obtenu d'utile de cette confrontation. Rien sauf un mal de tête terrible et un rhume carabiné, assortis d'une fièvre lancinante.
Le malheureux Moreau fit les frais de la mauvaise humeur du policier.
" Je croyais que vous saviez que M. Madeleine sortait la nuit, inspecteur.
- Comment le saurai-je ?, aboya Javert. Qui me l'aurait dit ? Les putes du quartier des Moulins ?
- Monsieur !, fit Moreau, choqué.
- Sortez Moreau !, gronda le policier. Revenez demain ! Je ne suis pas d'humeur à supporter vos bavardages aujourd'hui."
Vexé, le jeune homme quitta le poste de police.
Et Javert passa la journée, appliqué à gérer son poste et à ignorer les faiblesses de son corps.
Il ne cessa d'entretenir le poêle pour ensuite ouvrir la fenêtre afin d'aérer la pièce surchauffée. Il savait pertinemment que c'était dû à la fièvre mais qu'y pouvait-il ?
A un moment donné, Javert abandonna la lutte et laissa sa tête tomber entre ses bras croisés sur son bureau.
Un instant.
Il se remémorait Toulon. Oui, l'hiver était humide mais il n'était pas très froid. Et l'uniforme de la garde était épais. Javert n'avait que rarement froid.
Il ne faisait qu'entre 10 et 14°C, c'était amplement suffisant pour survivre à la pluie.
Ici l'humidité était partout. C'était un fait.
Et la pluie tombait sans cesse.
Mais ce qui dérangeait le plus l'homme du Sud c'était la combinaison du froid et de l'humidité. De cela, Javert n'en avait pas l'habitude.
Sans s'en rendre compte, l'inspecteur somnolait.
Une femme entre deux âges, rougeaude et large, se présenta à la porte du poste alors que la journée commençait à décliner. A première vue, il aurait été avisé de la prendre pour l'une des nombreuses paysannes qui abondaient dans la ville, à un détail près : l'énorme cornet de l'ordre de la charité qui lui enveloppait la tête.
" C'est vous Javert ?"
L'inspecteur se leva trop vite pour empêcher la pièce de tourner autour de lui, et s'accrocha au bureau pour dissiper l'illusion.
" En effet, ma sœur, y a-t-il quelque chose pour votre service ?"
Sa voix, qui à l'ordinaire était profonde et sèche, sonna fâcheusement nasillarde à ses oreilles. L'inspecteur s'éclaircit la gorge comme si cela aurait pu suffire.
" Non. Mais il est bon de savoir qu'il y a un homme qui respecte l'habit assis derrière ce bureau. Cela me change... Mais avant que j'oublie... M. Madeleine m'a envoyée pour vous donner ceci."
La nonne fouilla le panier accroché à son bras jusqu'à trouver une bouteille de belle taille qu'elle posa sur le bureau sans délicatesse.
" Non, inspecteur. Ne louchez pas sur la bouteille, car ce n'est pas du vin. C'est une préparation à base de thym et de citron, et elle est encore chaude. Commencez à boire, vous devez finir la boisson avant d'aller vous coucher. Oui, cela devrait suffire, à moins que…"
La femme contourna la table pour planter une paume fraîche sur le front du policier. Si Javert avait eu l'intention d'éviter ce contact, la grosse main et le poids reposant sur son épaule l'en dissuadèrent.
" Vous avez la fièvre, mais c'est courant. Habillez-vous chaudement et restez au sec jusqu'à ce que je vous revoie demain."
Être traité aussi cavalièrement par la femme voilée déplut au policier qui chercha à se lever à nouveau, avant de vaciller sous le vertige.
" Mais de quel droit vous permettez-vous de…"
Javert ne put terminer sa phrase, il dut fermer les yeux pour lutter contre la nausée.
" Vous savez, inspecteur, un simple merci aurait suffi !"
Entre ses dents serrées de colère, l'inspecteur souffla :
" Je vous remercie pour vos soins, sœur...
- Perpétue.
- Mais il n'est pas question que j'accepte le médicament, acheva sèchement Javert.
- Pourquoi ? C'est bien connu que, a cette époque de l'année, nous fabriquons le remède par litres au dispensaire de l'usine.
- Parce que je n'accepte pas de pots-de-vin."
La femme ouvrit grand les yeux avant de se tenir le ventre pour calmer le rire qu'elle n'avait même pas songé à réprimer.
" Vous voulez dire que nous soudoyons la moitié de la ville ? C'est drôle, oui ! Mais allez le dire vous-même à Madeleine. Voyons si vous arrivez à lui faire comprendre que l'on ne peut pas aider les gens malgré eux... Quant à moi, je dois me rendre au chevet d'une vieille dame bien malade. À vous revoir, inspecteur, vous serez dans mes prières !
- Certainement pas !"
La nonne à peine sortie du poste de police, Javert saisit une feuille vierge et entreprit d'écrire un courrier à destination de M. Madeleine. Il s'efforça avec soin d'écrire lisiblement, même si les lettres dansaient devant ses yeux :
Monsieur Madeleine,
Par la présente, je vous informe que ma santé ne vous concerne en rien. Je ne suis pas un cas de charité.
Je vous remercie donc de votre intérêt à mon égard et vous prierai à l'avenir de vous en abstenir.
Veuillez agréer l'expression de mes sentiments les plus distingués,
JAVERT
Inspecteur de Première Classe
Toujours porté par la colère, le policier ouvrit en coup de vent la porte du commissariat et héla un gamin passant dans la rue.
Pour quelques piécettes, l'enfant accepta de galoper jusqu'à l'usine de M. Madeleine.
L'inspecteur claqua la porte puis il ne fit que quelques pas avant de s'effondrer de toute sa hauteur. Vaincu par la fièvre.
Monsieur Madeleine ne prêta pas d'attention au billet que son caissier laissa sur le bureau lorsqu'il lui souhaita une bonne nuit.
" Des nouvelles du petit ?, lui lança l'industriel sans lever la tête du document qu'il rédigeait à grand peine.
- Le petit ? Vous voulez bien dire le Savoyard que vous avez laissé chez Declercq ?"
Madeleine redressa la tête. La plume avait glissé entre ses doigts et avait taché le feuillet.
Il est vrai qu'il avait attendu le garçon pendant une semaine, et aussi que, lorsqu'il n'était pas retourné chercher ses outils, il avait simplement supposé que Declercq et lui étaient tous deux parvenus à un accord qui leur était bénéfique. Occupé comme à son habitude, il n'avait point pris la peine de vérifier.
À présent, la réponse de son caissier ressemblait beaucoup à un reproche quelque peu voilé mais tout à fait mérité. Comme de bien entendu.
" Oui, le petit... Guy, je crois bien qu'il s'appelle
- Il se porte bien, à ce qu'il parait. Il a été vu en ville cette semaine achetant du pain et du lard... Il semblait très enthousiaste au sujet des poules pondeuses que Declercq lui apprend à élever.
- Ah ! Voilà qui est bien."
Duhamel referma la porte du bureau tandis que Madeleine prenait la résolution de leur rendre visite dimanche après la messe. Peut-être retrouverait-il alors la sérénité nécessaire pour affronter le vieux paysan...
Point. Seul un miracle qu'il ne méritait pas serait susceptible de lui rendre la tranquillité, notamment après l'échange de propos de la dernière nuit.
S'il avait cherché la veille la confirmation de ce qu'il avait déjà pressenti, Javert la lui avait donnée et ce, de façon incontestable.
Pauvre fou ! Il aurait suffi de considérer les longs cheveux sombres de cet homme pour être garanti sur ce que son instinct lui avançait.
Au bagne, l'on avait souvent parlé de cette crinière à la couleur d'aile de corbeau et aussi de son détenteur, guère plus qu'un jouvenceau mais déjà aussi implacable qu'un vétéran... Tant de choses avaient été dites sur les façons de se servir de cette chevelure luisante pour soumettre l'éphèbe... Oui, l'on avait parlé tant et si bien que même le prisonnier 24601, Madeleine, avait fini par surveiller à la dérobée la cascade sombre sagement retenue en catogan alors qu'elle s'éloignait...
Mais alors même que Javert l'interrogeait sans merci, Madeleine avait eu besoin de s'accrocher à la coïncidence comme dernier espoir ; il avait refusé de considérer ce qui n'aurait semblé que trop évident à n'importe qui. Jusqu'à ce que l'inspecteur mentionne Toulon.
Malheureux à souhait, Madeleine secoua la tête pour se débarrasser du bagne et de sa misère. Il ramassa la dernière lettre de la journée en soupirant puis l'ouvrit avec le vague espoir qu'elle lui serve de distraction.
La lettre était signée Javert en grands traits bien nets.
Il parcourut les quelques lignes à la hâte, essayant d'ignorer la colère qui commençait à gronder dans ses veines.
L'homme qu'il avait été, 24601, riait à gorge déployée de la candeur dont il avait fait preuve en tendant la main à l'un de ses bourreaux.
Car c'était cela que tous avaient été sans exception, n'est-ce pas ?
Madeleine reposa le front dans ses paumes et, fermant les yeux, invoqua le souvenir du saint homme qui lui avait appris à voir au-delà de la haine. Que dirait Monseigneur s'il le voyait à présent ?
Qu'il avait mal agi en permettant à un homme frissonnant de froid de quitter son abri. Qu'en envoyant Sœur Perpétue à sa place, il n'avait pas fait confiance aux desseins du Seigneur. Qu'il avait essayé de s'opposer à la Providence lorsqu'il n'a pas fait pour cet homme ce qu'il aurait fait pour tout autre.
Que, quoi qu'il en pensait sous le remord, il aurait fini par abandonner son ennemi avec autant d'indifférence, voire plus, que celle qu'il avait déployée lorsqu'il avait abandonné le petit Savoyard...
Oubliés tour à tour, ses êtres les plus chers auraient pu en témoigner...
Monseigneur Myriel aurait dit ce que Jean Valjean savait déjà : qu'aucun effort ne parviendrait à faire de lui un homme bon.
Il resterait forçat, comme la société et les mœurs s'étaient empressés de lui faire comprendre bien avant de quitter Toulon, le restant de ses jours.
CHAPITRE IV
L'inspecteur Javert tomba effectivement malade, rien de grave mais ce fut plutôt handicapant. Un simple rhume qui mit longtemps à totalement disparaître.
Se réveiller en pleine nuit sur le sol pavé du commissariat, transi de froid et douloureux de raideur, prouva à l'inspecteur l'inanité de ses dénégations. Reconnaissant sa défaite, il prit le remède des religieuses et rentra chez lui.
Il se permit un jour de congé et dormit d'un sommeil nullement reposant. Le soir, il ferma sa porte à la religieuse.
Javert refusa d'offrir davantage de prises à la rumeur, sachant déjà qu'on allait faire toute une histoire de son aventure dans la ville.
Une promenade sous la pluie, une rencontre avec le directeur de l'usine et une réunion tardive entre les deux hommes.
Il suffisait de peu pour briser une réputation.
Javert serrait les poings en se souvenant de cela.
Oui. Il suffisait de peu pour briser une réputation et la rumeur en était souvent la cause.
Surtout lorsqu'il s'agissait d'hommes.
Mais Javert n'arrivait pas à oublier les yeux de M. Madeleine…
La patience était une vertu de policier.
Il fallut quelques jours pour revenir à la normale.
Suite à cette malheureuse histoire, Javert se montra extrêmement prudent. Plus de rencontre nocturne, plus de réunion involontaire. Il était attaché à son poste et à son devoir.
Et se montrait d'une patience absolue.
Les jours, les semaines passaient. Les affaires stagnaient.
Et un jour, l'inspecteur salua enfin sa bonne étoile !
Un homme, assez âgé, se porta à sa rencontre lors de sa patrouille. Javert le reconnut comme étant le Père Fauchelevent.
Un vieil homme, pauvre et solitaire.
Un homme qui avait connu la faillite et le mépris après avoir été respecté et riche. Il travaillait comme transporteur avec sa charrette et son vieux cheval.
Le Père Fauchelevent n'avait rien à faire avec la police.
Cela rendit Javert curieux, l'inspecteur se laissa approcher et mener par le bras dans une ruelle tranquille de la ville.
Loin des yeux et des oreilles.
Le Père Fauchelevent regarda le policier et se mouilla les lèvres avant de parler. Patient, Javert attendit.
" Vous cherchez des informations sur Madeleine, n'est-ce-pas ?," demanda sèchement le vieil homme.
Le ton déplut souverainement à l'inspecteur mais Javert savait reconnaître un allié quand il en voyait un. Il accusa le coup et n'en montra rien.
" Oui, avoua simplement le policier.
- Vous n'arriverez à rien dans cette ville, inspecteur. Ils sont tous à la botte de Madeleine.
- Mais pas vous, il semblerait, rétorqua Javert en souriant.
- Non, pas moi ! Un homme venu de rien et qui se pavane en ville avec ses millions ! Il a quelque chose à cacher. Pour sûr !
- Qu'est-ce qui vous fait dire cela ?, demanda Javert, intéressé.
- Personne ne connaît le passé de Madeleine. Il est arrivé en ville et personne ne sait d'où il venait. Sans bagage, sans papiers.
- Il a tout perdu dans l'incendie !, opposa Javert, amusé de voir ce vieil homme jouer les policiers.
- Oui ! Bien sûr ! Comme c'est simple ! Mais il y a quelque chose de louche derrière cela, inspecteur.
- Dites-moi, monsieur.
- Madeleine est arrivé à pied ! De nuit ! Vous imaginez ?
- Un simple marcheur.
- Qui a été accueilli en héros mais s'il n'y avait pas eu l'incendie ? Un homme arrivé de nuit, à pied, avec un simple bagage. Qu'en auriez-vous pensé, inspecteur ?
- Il n'y a pas eu de diligence ?
- Il n'y a pas eu de diligence ce jour-là.
- Comment le savez-vous ?
- Car moi j'ai vérifié ! Je n'ai pas confiance en Madeleine ! Et si j'ai bien compris, vous non plus inspecteur."
Javert regarda son allié et le trouva laid.
Un vieillard, sec et envieux, le Père Fauchelevent était vindicatif et rancunier. Il devait vouloir se venger de sa faillite contre M. Madeleine. Ses yeux plissés étaient cruels.
C'était un merveilleux allié !
" En effet. Que savez-vous d'autre ?, approuva Javert.
- Il y a du mouvement la nuit dans la Ville-Basse. Des transporteurs voyagent autour de l'usine de Madeleine.
- Je sais. Des transporteurs mais pas vous ?
- Je suis honnête moi, inspecteur !"
Javert sourit, approbateur, et tendit la main à Fauchelevent.
" Venez boire un verre chez moi, monsieur et racontez-moi votre version des faits.
- Avec plaisir, inspecteur."
Le Père Fauchelevent saisit la main, nerveuse et sèche, du policier et la serra avec force.
Un pacte venait d'être signé.
Nul doute que le diable y avait sa part.
Nouveau temps suspendu, à patrouiller, à user ses bottes sur les pavés de cette ville dont Javert connaissait maintenant le moindre recoin, la moindre ruelle. L'inspecteur savait dorénavant qui vivait où, qui faisait quoi, il était capable de dire sans erreur qui couchait avec qui.
Cela l'amusait et le rendait encore plus méprisant de la gente humaine.
Il n'était que le chien de garde de la société. Il ne l'aimait pas et elle ne l'aimait pas davantage.
Et ce fut ce jour-là que l'inspecteur la vit.
Une ouvrière parmi tant d'autres, pénétrant dans les locaux de l'usine de M. Madeleine. Une jolie femme. C'étaient ses magnifiques cheveux blond cendrés qui la faisaient sortir du lot.
Javert en resta estomaqué et la contempla alors qu'elle gardait son visage baissé sur le sol, cachant prestement ses longs cheveux sous un fichu noué derrière la nuque avant de disparaître dans la foule des ouvrières.
Par Dieu ! Javert se jura de découvrir de qui il s'agissait.
Le Père Fauchelevent fut un allié bien venu pour l'inspecteur de police. Il organisa une rencontre entre Javert et un ouvrier de l'usine dans une baraque abandonnée du quartier des Moulins. C'était un vieillard que M. Madeleine conservait par pure charité chrétienne.
Ils avaient travaillé ensemble sous la direction de M. Collobert. Aujourd'hui, l'ouvrier travaillait toujours dans l'usine mais son ancien collègue était devenu son directeur.
L'homme, alcoolique notoire, fut impressionné de se retrouver face au chef de la police.
Javert se tint droit, les mains croisées dans le dos et le visage impassible. Le Père Fauchelevent s'éclipsa, laissant le policier jouer son rôle maintenant qu'il avait achevé le sien.
" Des questions sur monsieur Madeleine ?, souffla l'ivrogne, sans comprendre.
- Comment était-il à l'usine ? Tu as travaillé avec lui !, siffla Javert en se rapprochant avec son sourire cruel, devenu habituel.
- Oui, inspecteur. Mais c'était il y a des années…
- Combien de temps penses-tu travailler pour M. Madeleine s'il apprend ton ivrognerie ?"
L'homme baissa la tête, vaincu, et ses mains tordirent nerveusement le chapeau glissé entre ses doigts.
Oui, M. Madeleine était un ancien collègue mais il ne tolérait pas les ivrognes. Genlain ne donnait pas cher de sa place si M. Madeleine apprenait ses soucis d'alcool.
Et Genlain avait une fille à marier.
" Que voulez-vous savoir, monsieur ?
- Tout."
Genlain informa l'inspecteur de tout ce qu'il pouvait.
Avant de laisser fuir sa proie, l'inspecteur eut une dernière question qui surprit l'ouvrier.
" Comment s'appelle l'ouvrière avec de longs cheveux blonds ?
- Il y a beaucoup de femmes blondes à l'usine de M. Madeleine, monsieur.
- Il n'y a qu'une seule femme comme elle."
Genlain comprit aussitôt de qui il s'agissait et répondit :
" Fantine."
Javert hocha la tête et leva la main pour permettre à l'homme de s'enfuir. Aussitôt, le Père Fauchelevent apparut auprès de l'inspecteur de police.
" Alors ?
- Rien de plus. Sérieux, travailleur, timide, courageux.
- Merde !, claqua le vieillard.
- Vous êtes sûr que ce Genlain a travaillé à côté de Madeleine dans l'usine ?
- Sûr, inspecteur.
- Alors nous n'aurons rien d'autre.
- Je peux vous trouver un autre ouvrier, monsieur.
- Non !"
Le Père Fauchelevent ne comprit pas cette véhémence et le policier leva les yeux au ciel avant de s'expliquer.
" Combien de temps se passera-t-il avant que la ville ne sache que j'enquête sur Madeleine ?
- Je ne sais pas.
- Deux jours au mieux ! On m'a assez vu. Si Genlain tient quelques heures avant de raconter son aventure, nous aurons de la chance.
- Je lui ai fait la morale, monsieur !, se défendit avec vigueur le Père Fauchelevent.
- J'aurai aimé quelque chose pour avancer, soupira Javert, mais c'est ainsi."
L'inspecteur haussa les épaules avant de quitter à son tour la cabane abandonnée. Le Père Fauchelevent, outré et choqué, lui hurla :
" Vous abandonnez l'enquête, inspecteur ?
- A plus tard, Fauchelevent ! Ne soyez pas en retard dans vos livraisons !"
Et Javert s'en alla.
Un allié n'était pas un collègue. Un allié était un mouchard, ce n'était pas un policier.
Javert n'allait certainement pas partager toutes ses informations avec le Père Fauchelevent.
Car Genlain lui avait donné une information précieuse. Quelque chose qui allait faire réfléchir profondément l'inspecteur Javert.
A l'usine, le Père Madeleine était un ouvrier docile et travailleur. Jamais un mot plus haut que l'autre. Il passait son peu de temps libre à lire.
Il ne remontait jamais ses manches de chemise, il était prude et muet. Il n'ouvrait la bouche que pour l'essentiel.
Cela donnait à réfléchir, certes, mais moins que l'anecdote que lui narra Genlain :
" Un jour, nous avons eu un souci avec un des fours. Le matériel était vieux, inspecteur, et tout allait de guingois. Un des fours menaçait de s'effondrer. C'était une catastrophe. Et voilà t-y pas que notre Madeleine quitte son coin pour se précipiter sur le four et le retenir de toute sa force.
- Comment cela ?
- Ben, il s'est arc-bouté et a réussi à empêcher le four de s'effondrer. Le temps qu'on place des étais.
- C'est lourd un four ?"
Ce fut la seule fois que l'ouvrier se détendit en face du policier, le temps d'un rire moqueur vite effacé par un regard mauvais de ce dernier.
" Oui, monsieur."
Un homme fort, donc.
Très fort.
Et courageux. Il sauva des ouvriers ce jour-là ainsi que leur travail. Au mépris de sa vie.
Cela joint au boitement, aux manches de chemise, aux yeux bleus.
" Où diable t'ai-je vu Madeleine ?," souffla Javert.
Un forçat de Toulon ? Un débardeur de Marseille ? Un criminel de Lyon ?
Bizarrement, le policier était sûr qu'il s'agissait d'un prévenu. Son instinct de dogue se réveillait et flairait le loup.
Et trop de monde chantait les louanges de M. Madeleine. Lui-même avait profité de sa gentillesse et de son hospitalité.
Javert haussa sa lèvre supérieure avec sa lèvre inférieure jusqu'à son nez, créant une grimace significative et horrible.
" Mais qu'est-ce-que cet homme là ? Pour sûr, je l'ai vu quelque part. En tout cas, je ne suis toujours pas sa dupe."
Javert reprit son chemin.
" Non Javert ! Vous ne pouvez pas vous permettre d'agir ainsi ! claqua la voix de monsieur le maire, nettement moins modulée que d'habitude.
- Monsieur le maire, il ne s'agissait que de…
- Taisez-vous inspecteur ! Des plaintes me sont parvenues concernant votre attitude inqualifiable ! Dois-je vous rappeler que vous n'êtes que le chef de la police municipale, inspecteur ? La-police-municipale !"
Monsieur Delapasture de Verchocq articula avec soin les derniers mots et Javert acquiesça en silence, les dents serrées par la colère et les mains devenues des poings.
" Monsieur Collobert m'a parlé de vous ainsi que M. Magnier et que diable vouliez-vous demander à M. Delaroche, le notaire ?
- Une affaire de rachat d'usine, monsieur."
C'était dit et avoué.
Le maire observa son chef de la police avec stupeur et rétorqua :
" Pour quoi faire ? Cela ne vous regarde en rien, Javert ! Etes-vous notaire ?
- Non, monsieur.
- Alors n'oubliez pas votre rang et votre place ! Je n'ai que des éloges à faire à votre propos ! Ne changez pas cela !
- Oui, monsieur.
- Allez plutôt vérifier ce que Mme Monge a encore à se plaindre ! Elle m'a fait parvenir trois demandes de visite aujourd'hui. Comme si j'avais le temps pour cela.
- Très bien, monsieur."
Javert s'inclina et quitta la mairie.
Correctement rossé et remis à sa place.
Un chef de la police ?
Cela ne signifiait rien dans une ville de province.
Raidissant ses épaules, Javert se dirigea vers le joli petit hôtel particulier de Mme Monge.
L'inspecteur savait très bien pourquoi on voulait l'y voir. Cela faisait des semaines que Mme Monge cherchait son chat.
Cela ne fit qu'à peine sourire le policier.
Un chien de chasse pour trouver un chat. La situation cocasse l'aurait amusé s'il ne trouvait pas cela...pathétique...
L'hiver avançait sans heurts, comme c'était souvent le cas dans la région. Un jour, la rosée avait fait place au givre ; quelques temps plus tard, les premiers flocons de neige s'étaient laissés voir.
Comme chacun le savait, c'est à cette époque que monsieur Madeleine redoublait d'efforts pour aider les nécessiteux : si la maladie frappait, si la vente de la récolte ne couvrait pas toutes les dépenses ; si la faim s'insinuait, il restait toujours le recours de frapper à sa porte.
La seule condition imposée par l'homme avant d'accorder un petit prêt sans intérêt était que la probité de l'intéressé soit démontrée ; la seule démarche qu'il se permettait de faire pour vérifier cette exigence était de demander à Duhamel, son caissier.
Peu nombreux étaient ceux qui savaient que lorsque la réputation des démunis n'était pas à la hauteur des expectatives le prêt devenait un simple don.
Nul ne savait ce qui poussait Madeleine à agir de façon si peu judicieuse en ce qui concernait ses propres intérêts, car il ne restait personne qui l'ait connu à l'époque où la faim et le froid avaient eu raison de sa volonté et aussi de son discernement.
Nuit après nuit, Madeleine se rendait aux quartiers pauvres portant avec lui sa bourse ouverte et sa conscience lourde. Il faisait l'aumône sans regarder et souriait avec, peut être, quelque froideur et n'acceptait que rarement la gratitude qu'on voulait bien lui montrer. Cependant, malgré les années qui s'étaient écoulées depuis qu'il avait commencé ses rondes particulières, il restait toujours avare de ses paroles.
" Il se fait tard, monsieur Madeleine... Vous m'aviez demandé de vous rappeler que ce soir, c'est la veillée organisée par la paroisse."
Duhamel se crispa imperceptiblement, anticipant peut-être la réaction de son patron.
Guidé par la prudence, le caissier avait attendu pour annoncer le désagrément au moment où, comme à son habitude et déjà la nuit, Madeleine quittait sa table pour regarder par la fenêtre le petit bout de terrain devant les ateliers. Cette nuit-là, il ne devait rien voir d'autre qu'un peu de neige...
L'industriel, comme de bien entendu, ne se gêna guère pour grommeler sa réponse.
" Vous disiez, monsieur Madeleine ?
- J'ai dit que je ne m'en souvenais pas du tout. Vous y allez aussi ?
- Tout le monde est invité, comme vous le savez.
- Tout le monde, tout le monde…"
Madeleine dodelina de la tête, incrédule et pour cette raison même, irrité ; Duhamel sentit que le temps était venu de battre en retraite.
" Puisque vous y allez, Duhamel, veuillez assurer le comité de charité de mon soutien substantiel à la collecte de Noël et excuser mon absence. Je serai occupé ce soir.
- Vous m'aviez dit de vous rappeler aussi que vous ne pouviez pas vous dispenser d'y aller cette année... Si vous vous souvenez, monsieur l'abbé a...
- Bien, bien. J'ai compris."
Madeleine bouillonnait encore en arrivant dans sa chambre. Qu'attendait-on de lui ? Qu'il arriva en tenue fraîche, bien sûr. Surtout, pas de souliers crottés.
Peut-être, qu'il se rase de près encore une fois et qu'il porte une cravate raffinée. Sans doute, que cette année il ait appris à parler de petits rien pour divertir ces dames... Que, de surcroît, il aurait hâte d'épousseter des anecdotes drôles pour faire rire les messieurs importants... Mais toujours sans arriver à dépasser les bornes.
Madeleine parcourut sa petite bibliothèque à la recherche de son exemplaire de "Civilité chrétienne et morale…", mais finit par caresser le dos d'un gros volume : "Don Quichotte."
Une heure plus tard, l'industriel riait à gorge déployée en relisant le combat du noble chevalier contre des peaux de vin. Qui, tout compte fait, finirent par le battre.
Malheureusement, le chapitre se termina par une raclée inoubliable... Toujours la logique des coups que l'ancien galérien comprenait trop bien pour trouver amusante... Le charme était rompu.
" Monsieur Madeleine ! Nous commencions à penser que vous ne viendriez pas... Toujours si occupé, nous le savons bien…"
Comme à son habitude, le député local ne le rata pas. Le manufacturier se força à ignorer le frisson qui coulait le long de sa colonne vertébrale alors qu'il lui adressait un sourire forcé.
Il fut question des médiations entre voisins auxquelles Madeleine avait participé au cours des derniers mois... Une excuse aussi valable que toutes les autres pour montrer l'enthousiasme que l'industriel soulevait chez le plus select de la société... locale. Ce fut le signal pour tous se confondre en éloges à l'égard de sa personne. Madeleine s'essuya les paumes sur le bas de sa veste.
" Parviendrons-nous à collecter cette année les fonds nécessaires pour restaurer le petit retable ?"
Une dame très respectable dont le nom lui échappait, avait pénétré le cercle. Il devait s'agir de madame la députée, à en juger par la façon dont elle avait pris possession du bras de l'homme politique.
" Tout dépendra de ce qui subsistera des fonds après que les pauvres se seront servis," plaisanta un jeune homme... Bamatabois ?
Madeleine aperçut le curé et partit à sa rencontre. Malheureusement, les paroissiens restés à l'accabler de plaisanteries étaient fort nombreux. Peut-être voulaient-ils lui assurer de leur soutien, tout comme Madeleine ? Ou alors cherchaient-ils à obtenir l'approbation du curé et de sa suite d'âmes bienveillantes qui se chargeraient plus tard de répandre les nouvelles ?
Madeleine s'en voulut. Il finit par se rendre au coin où Madame Victurnien, la responsable de l'atelier des femmes, s'entretenait avec Duhamel. Puisqu'ils semblaient être en désaccord et qu'il n'était pas d'humeur à arbitrer entre eux une fois de plus, Madeleine s'ouvrit un chemin à coup de sourires gauches vers le mur du fond. Là était accroché un petit tableau expliquant les réformes prévues pour l'église.
C'était celui qu'il avait vu l'année de son arrivée.
Peut-être était-ce pour cela qu'il avait l'avantage de n'intéresser personne ?
Le manufacturier profita du calme relatif pour jeter un coup d'œil sur le local que le député avait si altruistement mis à la disposition de la paroisse.
Ils appelaient cela une veillée... Les choses étaient bien différentes maintenant...
Ces rencontres ne semblaient être qu'un prétexte pour ces dames de porter des robes farfelues et, pour les messieurs, de se donner de l'importance en évoquant leurs derniers succès.
Tous ces individus parfumés s'évertuaient à établir ce que tout industriel raisonnable aurait appelé des relations profitables. Madeleine aurait pu très bien s'en passer.
Les femmes du village qui avaient osé venir se divertissaient entre elles ; étrangères à ce qui se passait de l'autre côté de la salle, elles bavardaient avec entrain, riaient par moments. Comme pendant la messe, quelques-uns des ouvriers et des paysans étaient sortis fumer leur pipe en plein air, et devaient être sur le point d'entreprendre leur pèlerinage à l'estaminet voisin.
Mais certaines choses n'avaient pas tellement changé : sous le regard sévère de quelques vieillards, les jeunes gens profitaient de l'occasion pour faire connaissance et badiner.
Adossé au mur et avec les mains jointes dans le dos, Madeleine les regardait faire. Malgré lui, il rêvait...
L'hiver s'installait dans la ville. Javert avait détesté l'humidité et les pluies automnales de Montreuil, il redoutait maintenant la neige.
Il ne connaissait pas vraiment la neige.
Il avait vu quelques fois des flocons dans le ciel de Toulon et du givre sur les vitres des commissariats dans lesquels il avait travaillé mais jamais un tapis de neige. Juste quelques centimètres de neige dans le pire des cas.
Il n'était pas resté assez longtemps en poste à Lyon ou à Paris pour avoir connu des tempêtes de neige.
Il redoutait terriblement le froid et craignait les engelures.
Des soldats échappés de l'Enfer russe avaient raconté au policier les nuits dont on ne se réveillait pas et les amputations douloureuses dues à la gangrène.
Cela faisait frissonner le policier.
Plus que les balles ou les couteaux.
L'hiver était là.
Moreau entra sur ces entrefaites et annonça avec un sourire qui le rendit si jeune et un entrain digne d'un gamin de cinq ans :
" Il neige !"
Les épaules de l'inspecteur se raidirent.
Par Dieu, il neigeait ! Le nommer dans cette ville de province située dans le Nord équivalait vraiment à l'envoyer au Purgatoire. Pour une faute dont il n'était même pas responsable. Quant à sa vie privée, elle ne regardait personne !
Javert serra les poings à s'en blanchir les phalanges avant de s'effondrer, défait. Non, il ne devait pas penser ainsi ! Il méritait cette sanction, s'il avait été plus intelligent, moins naïf, plus discret...
" Vous n'allez pas à la veillée ?, s'enquit joyeusement le jeune inconscient, brisant les sombres méditations de son supérieur.
- La veillée ?
- Oui ! La veillée organisée par la paroisse pour la collecte de Noël !
- Pourquoi devrais-je y aller ? Ont-ils besoin d'une surveillance ?"
Le rire cristallin du secrétaire résonna dans le froid local de police et Javert était maintenant certain que Moreau avait bu avant de venir. Un grog peut-être.
" Non, non. Mais toutes les personnalités de la ville sont invitées et comme vous en faites partie.
- Je suis une personnalité de la ville ?, rétorqua Javert, ébahi.
- Hé bien oui ! Vous êtes le chef de la police, monsieur, pas un simple sergent de ville. Donc, vous devez y aller.
- Où est-ce ?, " souffla le policier, vaincu.
Arriver en retard était quelque chose que l'inspecteur de police détestait. Mais il ignorait vraiment qu'il devait venir à cette manifestation communale.
Donc, il était enfin là et se tenait debout, au garde-à-vous, dans un angle de la pièce. Il se promit une heure de présence avant de disparaître.
Monsieur le maire l'aperçut et Javert lui fit un salut poli auquel le notable ne répondit que par un hochement rapide de la tête.
Javert était habitué à cette désinvolture et resta simplement à attendre...
Le policier s'ennuyait ferme dans cette veillée paroissiale et ne participait que très peu aux conversations générales. De toute façon, la plupart des personnes présentes l'ignoraient. Javert n'était présent que pour assumer sa position et il n'était visiblement toléré qu'uniquement pour sa position.
Mais la soirée prit un tour nettement plus intéressant lorsque l'inspecteur aperçut le dos caractéristique d'un certain directeur d'usine.
Retrouvant le sourire, Javert s'approcha de M. Madeleine, bien déterminé à profiter de cette soirée ennuyeuse pour glaner quelques informations concernant l'étrange personnage.
Espiègle, le policier s'efforça de surprendre l'homme et murmura tout près de lui :
" Bonsoir, monsieur Madeleine."
La voix profonde de l'inspecteur Javert retentit près de l'oreille de l'industriel. Elle ne l'avait pas autant effrayée qu'il l'avait espéré.
" Bonsoir, inspecteur. Je ne m'attendais pas à vous rencontrer ici."
Javert ne tendit pas la main, il avait appris qu'un simple officier de police n'avait pas à serrer la main d'un bourgeois nanti.
Et M. Madeleine était compté parmi les plus importants notables de la ville.
L'inspecteur préféra s'incliner avec un profond respect.
Madeleine lui sourit, quelque peu moqueur. Où alors était-ce juste une impression ?
" Vous avez l'air bien cérémonieux ce soir… Vous ennuyez-vous autant que je le fais ?
- Vous vous ennuyez ?, demanda Javert, surpris. Vous devez en avoir l'habitude pourtant."
Javert désigna de sa main les notables regroupés pour fumer et les femmes bavardant trop fort.
" Non, Dieu merci. J'arrive généralement à trouver un moyen de contourner ces amusantes réunions. Mais pas ce soir…
- Ces "amusantes réunions" ? Il y a souvent des réunions de ce genre ?"
Madeleine sembla consulter sa mémoire quelques instants, puis haussa les épaules.
" Non point. Mais elles sont encore trop nombreuses à mon goût. Voyez-vous... Je n'ai jamais rien vu de concret sortir de ces réunions, et j'ai mieux à faire. Mais si vous répétez cela à qui que ce soit, je le nierai.
- Bien, bien. Ce n'est pas très judicieux d'avouer cela à un officier de police, monsieur, mais j'en prends bonne note."
Javert secoua la tête en souriant.
Bizarrement, il ne s'ennuyait plus.
" Et le résultat de cette "veillée" doit servir à quoi exactement ?, demanda Javert, ne sachant même pas à quelle fin il était présent.
- Le comité de charité collecte des fonds pour aider les pauvres de la paroisse à passer l'hiver. L'objectif est louable ; la méthode employée est discutable. Cependant, ne pensez pas pour autant que je doute de la destination des dons…"
Javert se retourna et examina longuement M. Madeleine.
" La destination des dons ? Que voulez-vous dire, monsieur ? Suspectez-vous un détournement de fonds publics ? Si tel est le cas, je me ferai un plaisir de m'en charger...
- Non, inspecteur. Ce dont je doute, c'est que vous puissiez interpréter ce que je dis avec une quelconque bienveillance."
Madeleine se détacha du mur. Son front luisait de sueur, mais son visage était livide.
" Vous avez déjà mal interprété mes intentions à trois reprises. Je ne pense pas que vous me croyiez assez candide pour attribuer votre attitude à de simples coïncidences. Que vous vous méfiez de votre prochain dans l'exercice de vos fonctions me semble juste ; que vous essayiez systématiquement de me confondre m'agace."
Javert fut un instant décontenancé puis son sourire habituel, le sourire de fauve, cruel et laid apparut. Lentement, il se plaça juste devant M. Madeleine, le cachant à la vue de tous.
" Je vous agace ? Dieu, Madeleine ! Vous êtes une énigme, savez-vous ? Je me méfie de tous et de toutes mais vous... Voulez-vous un aperçu de ce que je sais, monsieur ? Je n'en ai pas l'air monsieur, mais je peux être passionnant, même sans avoir votre prestance et votre intelligence !"
Les yeux clairs se plissèrent et Javert murmura, espièglement :
" Voulez-vous ?
- Le genre de choses qu'un tempérament comme le vôtre peut chercher à savoir, je peux les imaginer sans aide. Non, je n'ai aucun intérêt à me mêler de la vie de mes voisins ou des connaissances que vous avez acquises sur eux.
- Mais qui vous parle des autres, monsieur ? Je parlais de vous."
Javert reprit sa place près de M. Madeleine, le dos collé à la muraille et les mains posées sur ses côtés, le pommeau de sa canne dépassait devant lui.
Madeleine affronta les yeux froids de l'inspecteur sans broncher. Javert voulait-il l'entraîner dans une sorte de jeu alambiqué, un jeu où il mêlait flatterie et menace presque avec sagesse ?
Plus important encore, qu'est-ce que Madeleine avait à perdre en le laissant parler ?
" Je doute fort que vous ayez trouvé quoi que ce soit de répréhensible dans mes agissements. Sinon, j'ai le sentiment que vous auriez volontiers mis fin à mes excès. Procédez, je vous en prie."
Moduler sa voix afin de la rendre soyeuse et s'amuser de l'étonnement que cela causait, c'était un jeu que Javert avait appris depuis longtemps, il en était passé maître au bagne. Miel et acier.
" Je m'intéresse à deux choses, monsieur Madeleine. Pour l'instant. La destination que vous aviez lorsque vous êtes arrivé dans cette ville et la provenance de l'argent qui vous a permis de racheter l'usine de M. Collobert. Vous voyez ? Rien de répréhensible. Une curiosité bien légitime ! Peut-être me ferez-vous la grâce de m'expliquer ces deux points obscurs ?"
Javert souriait toujours.
Bien entendu, il ne parlait pas de la carrure ou de la couleur des yeux, il ne pouvait pas brûler tous ses vaisseaux.
Madeleine observait son sourire avec ce qui semblait être un réel intérêt, mais pendant un instant, lorsque l'industriel décida de le regarder dans les yeux, l'inspecteur crut déceler la présence d'une sorte de compassion.
" Je ne vous dirai que deux choses, Javert. La première est que je suis arrivé ici en 1815. Vous souvenez-vous de cette année-là ? Vous souvenez-vous des vétérans qui fuyaient l'occupation ? Ou des légions d'affamés qui parcouraient le pays à la recherche de travail ? La deuxième est que réfléchir avant de parler vous ferait le plus grand bien."
Javert accusa le coup et son sourire se fit tendu.
" C'est en effet un conseil que j'ai souvent reçu. Je vous remercie, monsieur. 1815 est une année dont je me souviens."
Javert ajouta en jetant un regard vers le plafond.
" Un vétéran ? Cela expliquerait sans peine votre jambe. Dans quelle compagnie étiez-vous ?"
Madeleine ne put s'empêcher de fixer son interlocuteur ; bien occupé à dodeliner de la tête, il ne sembla pas remarquer que ses lèvres s'étaient figées en une petite circonférence étonnée.
" Il n'est décidément pas possible que vous soyez aussi sot que vous en avez l'air. Je vous souhaite bien le bonsoir, inspecteur Javert."
Estomaqué, Javert vit monsieur Madeleine passer devant lui, le visage fermé.
Le policier voulut arrêter l'industriel afin de continuer à argumenter mais une femme vint chercher M. Madeleine.
Cela mit fin définitivement à la conversation entre les deux hommes.
Rien dans leur attitude ou sur leur visage ne dévoilait la tension qu'ils ressentaient à discuter ainsi.
" Au revoir, M. Madeleine, je vais rejoindre mon commissariat, jeta Javert. Vous voyez, je me suis assez pavané dans cette réunion. Mais j'ai été charmé de bavarder ainsi avec vous.
- Cela fut fort instructif, j'en conviens.
- Peut-être, un jour, nous bavarderons plus longtemps dans mon commissariat, monsieur."
Un salut réglementaire vers un bicorne décoré d'une cocarde blanche et Javert s'en alla, le pas martial et le sourire aux lèvres.
Madeleine disparut, avalé par la marée de bourgeois désireux de le prendre par le bras ; à cette occasion, il ne trouva rien à redire. Car tout lui semblait préférable à la surveillance minutieuse que Javert tenait à lui faire subir lors de leurs rencontres. Ce n'était qu'une question de temps avant que l'inspecteur ne trouve quelque chose contre lui et décide de s'en servir.
A moins que…
" Je vous demande pardon, vous disiez ?
- Je trouve bien curieux que vous vous entendiez si bien avec ce sinistre personnage," dit le député en dissimulant sa curiosité à l'aide d'un frisson feint.
Madeleine se contenta de lui sourire en réponse.
" La plus récente terreur de la ville ! C'est impressionnant de voir à quel point cet individu est culotté ! Il ronge encore son frein parce que monsieur le maire l'a empêché d'interroger M. Collobert à propos de je ne sais quelle histoire d'achat d'usine. Et il semble que ce ne serait pas la première fois qu'il harcèle les notables de la ville, car monsieur l'inspecteur se croit permis de causer des désagréments aux gens supérieurs en toute impunité," s'exclama Bamatabois sans cacher son mépris.
Un assentiment général répondit à ses propos, puis ce fut au tour de madame la députée de s'accrocher au bras de Madeleine. Elle le fit avec un battement de cils charmant et un sourire qu'elle voulait envoûtant.
" Étiez-vous informé de ces circonstances, mon bon Monsieur Madeleine ?
- Non.
- Et quel est votre sentiment maintenant que vous les connaissez ?
- Ah ! il me semble quelque peu étonnant que nous discutions de cette question... Il est bien connu qu'une naissance noble rend plus douce la vie d'un homme et multiplie ses chances de succès dans n'importe quelle entreprise ; pourtant, m'est d'avis que ce sont ses faits qui déterminent la grandeur d'un homme. En ce qui me concerne, l'inspecteur Javert est un homme laborieux et diligent, donc, c'est un homme estimable.
- Aussi mécréant ou désagréable qu'il puisse être," ajouta l'abbé.
Un gloussement poli indiqua l'approbation de la société. Le prêtre profita de la bonne humeur générale pour croiser les mains sur son estomac puis, penchant la tête avec candeur bien étudiée, il lança la question que tout le monde attendait :
" Pouvons-nous compter sur votre générosité cette année aussi, monsieur Madeleine ? Ce serait un bonheur pour notre paroisse de pouvoir mettre une plaque à votre nom sous un retable restauré."
Une multitude d'yeux se levèrent sur Madeleine ; au lieu d'être accablé comme à son habitude, l'industriel se battit pour ne pas montrer son indignation.
La rue était verglacée.
Javert regarda cela avec consternation.
Verglacée ?
Il s'attendait à davantage de chutes et d'accidents le lendemain.
Un éclat de rire général lui parvint de l'intérieur de la salle paroissiale. L'inspecteur remonta son col pour protéger sa nuque.
On avait dû récolter une somme indécente qui ne servirait certainement pas à soulager les pauvres et les malheureux.
Imbécile de Madeleine !
Comme si l'inspecteur ne savait pas à quoi servait l'argent récolté dans ce genre de réunion de charité !
Une voix demanda un secours dans la nuit et en soupirant le policier osa poser un pied en avant sur les pavés.
Dieu !
Sa canne perdit de son air farouche lorsqu'elle lui servit à bien rester debout.
CHAPITRE V
Suite à la veillée de la paroisse, la relation entre l'inspecteur Javert et monsieur Madeleine évolua catégoriquement. Ce qui jusque-là n'était que de la curiosité bien digne d'un policier s'ennuyant à mourir dans un poste de province devint une volonté sourde de trouver la faille.
La faille dans le personnage si respecté et si respectable de monsieur Madeleine !
Et dans cette lutte, le Père Fauchelevent eut une nouvelle utilité pour l'inspecteur : il lui fournit sa première véritable arme contre M. Madeleine.
Une nouvelle rencontre inopinée eut lieu entre le transporteur et le policier. On était prudent maintenant, on ne se rencontrait plus pour boire un verre, on se saluait de loin.
Le Père Fauchelevent vérifiait le harnachement de son cheval lorsqu'il jeta le bonjour à l'inspecteur de police.
Poliment, Javert s'approcha du vieillard, appréciant à sa juste valeur le recul des passants devant lui.
On ne se moquait plus du gitan, maintenant, on craignait le policier.
" Comment vous portez-vous Fauchelevent ?, demanda l'inspecteur en examinant d'un œil de connaisseur les jambes du cheval du transporteur.
- Vous a-t-on parlé des cambriolages nocturnes, inspecteur ?"
Javert gela dans son mouvement mais cela ne dura qu'un battement de cil. Il se reprit et poursuivit l'examen du cheval.
" Des cambriolages ?
- Allez voir la veuve Mureau, inspecteur."
Un simple hochement de tête et le policier retourna à sa patrouille, non sans avoir lancé d'une voix qui portait :
" Prenez garde au chargement, Fauchelevent, il est mal réparti. Le poids porte sur le côté gauche et déséquilibre le cheval. Il risque de s'effondrer.
- Bah !, fit le transporteur, indifférent. Bayard connaît son métier, tout comme moi.
- Alors évitez la Cavée Saint-Firmin ou vous risquez de ne plus avoir de métier. Ni vous, ni lui."
Sans répondre, le Père Fauchelevent fouetta son cheval et la charrette partit au pas.
L'inspecteur, quant à lui, fila voir la veuve Mureau.
Il ne fallut que la présence, pleine d'autorité, de l'inspecteur pour que la vieille femme, livide de peur, avoue ce qu'il s'était passé la nuit dernière.
" Un cambriolage, inspecteur. Je ne sais pas.
- A-t-on forcé la porte, oui ou non ?, claqua le policier en examinant la serrure, manifestement abîmée.
- Oui, admit la femme, apeurée.
- Donc c'est un cambriolage !, rétorqua Javert en se frottant les mains, tout heureux de cette affaire.
- Mais inspecteur, rien n'a été volé !, opposa faiblement la malheureuse.
- Et alors ?, jeta durement Javert. Forcer la porte est déjà un délit.
- Mais, mais je ne veux pas que celui qui a fait cela soit condamné !"
L'inspecteur Javert disposait de plusieurs armes à son usage. Des armes réglementaires, bien entendu. Pistolet, épée, gourdin, poucettes… Mais, tout aussi terribles, il disposait d'armes fournies par la nature.
Il lui suffisait de se pencher de toute sa hauteur, de darder ses yeux gris si clairs et de croiser ses longs bras devant lui pour provoquer la peur.
Ajouté à cela son sourire de fauve, perdu dans ses favoris si touffus, et vous aviez une vision cauchemardesque.
" Tiens donc ? Pour quelle raison ? Seriez-vous complice ? La complicité est un crime, punissable et méprisable."
Les larmes jaillirent naturellement et la vieille femme glissa sa main dans la poche de son tablier. Elle en sortit deux jolis louis d'or que le policier examina avec soin. Néanmoins surpris par le tournant pris par cette affaire.
" Conte-moi ta fable la femme ! Cela me semble passionnant au possible."
Par Dieu, ce fut passionnant en effet !
Et il n'était pas utile d'être grand clerc pour comprendre de qui il s'agissait...mais l'inspecteur avait juste besoin d'organiser un joli petit piège.
La vieille femme n'aima pas du tout le sourire cruel qui saisit le chef de la police alors qu'il quittait son logement. Et elle prévint aussitôt sa voisine.
Par diverses bouches, par des moyens détournés, l'inspecteur découvrit plusieurs lieux cambriolés. Des maisons pauvres et délabrées, des familles en difficulté, des malheureux vivant de la charité et de la compassion.
Des fainéants et des inutiles.
Quelques questions bien posées, quelques démonstrations de force et on chanta tous la même chanson au chef de la police.
Une porte forcée, de l'argent laissé en dédommagement et aucune trace du cambrioleur.
On osa même parler de magie et de lutin au policier.
Javert fut près de gifler les insolents qui le prirent ainsi pour un imbécile.
Mais lorsqu'il posséda la déposition d'une dizaine de "témoins", Javert demanda à rencontrer le chef de la gendarmerie. L'inspecteur avait besoin de soutien logistique.
M. Magnier en tomba des nues en entendant le rapport du policier puis sa demande de l'aider à organiser une souricière.
" Mais à quoi bon, inspecteur ?, s'étonna le gendarme. Ce voleur me semble un bienfaiteur.
- Un bienfaiteur qui force des maisons et ne laisse pas son nom ? Qui pénètre par effraction chez les gens ?, s'échauffa le policier.
- Vous prenez cela trop à coeur, inspecteur. Il commet des effractions, certes, mais pour la bonne cause. La charité est une…
- La loi est claire, monsieur. Je vais envoyer un rapport à Paris pour expliquer cette affaire et la manière qu'on emploie en ville pour y mettre fin. Je suis sûr qu'on appréciera."
Javert montrait les dents.
Magnier n'ignorait pas la protection dont bénéficiait le policier à Paris. Le secrétaire du préfet de police en personne protégeait l'inspecteur.
Des gens hauts placés se tenaient derrière le gitan promu policier.
Il fallait jeter du lest et cesser de le traiter comme un indésirable.
" Expliquez-moi exactement votre plan, Javert et je verrai ce que je peux faire pour vous," jeta froidement M. Magnier.
Cela ne plut pas à Javert qui aurait préféré régler les choses à sa façon.
Il voulait de la discrétion, deux ou trois gendarmes à ses ordres et le voleur aurait été capturé.
Il aurait voulu garder son plan pour lui.
Faisant preuve de bonne grâce, sachant à quel point il dépendait de la bonne volonté du chef de la gendarmerie, Javert accepta de coopérer.
Mal lui en prit.
Les cambriolages cessèrent comme par magie.
Et les murs du petit poste de police de Montreuil résonnèrent des cris de rage de l'inspecteur en chef.
La voix qui bafouillait depuis un bon moment se fit plus distincte et aussi plus gênante. Madeleine haussa un sourcil à l'attention de son caissier et, en l'absence de toute réaction, se leva pour regarder par la fenêtre.
Il vit un petit homme en pousser un autre. Il vit également un troisième homme qui montrait ses paumes ouvertes à l'agresseur et lui parlait doucement. Sans doute pour le calmer. Ce fut inutile, car le petit homme entreprit de lui lancer des insultes mal articulées.
" Tiens ! On dirait Genlain !, dit finalement Madeleine.
- C'est possible, monsieur. Il est plutôt agité ces temps-ci.
- Et comment se fait-il ?"
Le caissier, prudent comme le serpent du Nouveau Testament, se leva pour regarder à souhait la querelle avant de donner sa réponse. Genlain venait de tomber par terre et ne parvenait plus à se relever. Tout déni de la situation venant de Duhamel aurait été inutile.
" Il semble avoir un peu levé le coude.
- Un peu ? Je crois bien ! Cet homme est saoul comme la bourrique à Robespierre ! Mais cela ne me dit pas la raison de tout ce tapage.
- Il doit vouloir partir et le contremaître l'en empêche.
- Mais c'est ridicule. Je ne veux point de lui dans les ateliers avant qu'il ait fini de cuver son vin... Et reçu une bonne réprimande. Retenez ses gages de la journée et laissez-le partir."
Duhamel entama sa danse si particulière, celle qu'il oubliait de contrôler lorsqu'il avait quelque chose à dire et n'osait pas. Madeleine fronça les sourcils. Alors que le caissier choisit de relever ses lunettes à plusieurs reprises plutôt que de parler, l'industriel finit par lui adresser un signe impatient de la main.
" Ce n'est pas si simple, monsieur Madeleine.
- Ah ! Et pourquoi donc ?
- L'inspecteur Javert met aux arrêts tous ceux qu'il retrouve ivres.
- Vous plaisantez ? Il arrête même ceux qui ne font pas de tapage ? Que dit monsieur le maire ?
- Le maire le laisse faire... Il dit que cela l'occupe.
- Impensable ! "
Madeleine prit appui sur son bureau et croisa les bras sur sa poitrine ; il riva ses yeux au plancher pour ne pas effrayer Duhamel.
Il lui fallait réfléchir vite.
Il connaissait Genlain et sa famille depuis des années. Ce fut auprès de Genlain qu'il avait appris les rudiments du métier ; il fut un temps où son épouse insistait pour que le dimanche, il s'asseye à leur table.
Même à l'époque, l'homme affectionnait la bouteille ; mais cela ne l'empêchait pourtant pas d'aller travailler tous les jours. Deux enfants dépendaient encore de lui, et ils seraient en difficulté si Genlain venait à perdre son emploi ou à se retrouver en prison.
D'autre part...
Il était difficile d'oublier les hommes qui arrivaient au bagne en tremblant. Ces forçats ne mendiaient pas de la nourriture, mais un verre d'alcool ; il demeurait impossible de ne pas se souvenir qu'ils étaient capables de faire l'impensable pour se procurer à boire : mentir, trafiquer, voler, se vendre ou vendre autrui... Tuer si l'occasion se présentait ou alors se laisser mourir, noyés dans l'alcool, lorsque leur penchant devenait trop difficile à subir. Nul châtiment, nulle bastonnade ne parvenaient à venir à bout de leur soif.
Cependant, les Argousins avaient trouvé un expédient dont ils se servaient plus souvent que ne le prévoyait le règlement : mettre ces fauteurs de troubles au cachot puis les laisser crier jusqu'à ce que le poison quitte leur sang.
Lorsqu'ils retournaient à l'emprisonnement ordinaire, ils replongeaient aussi dans l'alcool.
Mais il y avait des exceptions, et Madeleine en avait vu quelques-unes.
Vaudrait-il la peine d'essayer ? Cette solution barbare impliquait un genre de souffrance que Madeleine ne parvenait pas à imaginer, mais était aussi la seule à sa connaissance.
Il pouvait donner l'ordre d'emmener Genlain à l'infirmerie et, une fois sur place, le faire soigner jusqu'à ce qu'il recouvre ses esprits. Ou alors un peu plus longtemps, car Genlain avait besoin de temps, mais...
Que se passerait-il si Javert apprenait que Madeleine l'avait forcé à demeurer à l'infirmerie ?
Qu'il l'accuserait d'avoir retenu indûment une personne.
Un crime qui lui vaudrait encore la peine des fers...
Il n'était guère nécessaire d'être très imaginatif pour se représenter le sourire carnassier de l'inspecteur lorsqu'il parviendrait, à la grande fin, à passer les menottes autour de ses poignets.
Parce que là était le but : Javert ne renoncerait point à le harceler jusqu'à le voir derrière les barreaux.
À moins que...
" Dites-moi, Duhamel : est-ce que vous avez des nouvelles sur les cambriolages qui ont lieu dans la ville ?
- Qu'ils n'existaient que dans l'imagination du chef de la police. À part cela, rien.
- Ce n'était donc qu'une rumeur ?
- Non, monsieur Madeleine. Quelqu'un s'amusait à pénétrer par effraction dans les maisons, c'est clair. Mais apparemment, au lieu de voler, il laissait de l'argent aux occupants. Toujours de pauvres gens en difficulté, comme de bien entendu. Quoi qu'il en soit, le malin qui a commis ces..."méfaits" doit être un homme avisé et a décidé de rester tranquille. Il a dû avoir vent des agissements de la police, qui ne cesse de le talonner, à ce qu'on raconte.
- Encore ? Puisque le voleur a cessé d'agir et qu'il ne semble y avoir aucune plainte, comment justifier une poursuite alors ?
- De cela, je ne sais rien, monsieur. Je sais seulement que le chien de boucher, lorsqu'il mord, n'a pas pour habitude de relâcher sa proie."
Pensif, Madeleine adressa un sourire distrait à son caissier. L'homme avait raison.
Il devenait impératif de prendre des mesures pour se protéger. Fabriquer un passé crédible ; gérer son temps avec encore plus de prudence qu'il n'en employait déjà...
Et accepter la volonté de Dieu car, après tout, son salut demeurait entre les mains du Tout Puissant.
A moins que...
A moins que, si nécessaire, Madeleine ne trouve le moyen de faire pression sur le chef de la police.
A moins qu'il ne se décide à accomplir un acte, en toute probabilité infâme, capable de garantir le destin des centaines de personnes dont l'industriel avait la charge. Ce serait en définitive une solution désespérée à laquelle Madeleine n'aurait recours qu'en cas d'extrême nécessité.
Mais quoi ?
" On dirait que Genlain s'agite à nouveau, monsieur."
Marquant une pause pour reprendre son souffle, Madeleine contourna son bureau puis s'assit tranquillement. L'air songeur, comme il lui arrivait souvent, il croisa les mains sous son menton et, avec quelque lassitude, s'adressa à son caissier :
" Envoyez chercher madame Genlain et faites-lui signer une décharge, car je vais demander que son mari soit admis au dispensaire de gré ou de force. Ah ! Et procurez-vous le meilleur praticien de la ville."
Javert entendit parler de cette affaire le lendemain et ne trouva qu'une remarque à faire à son secrétaire.
" On ne soigne pas un ivrogne en le mettant au dispensaire.
- Comment fait-on, monsieur ?, demanda Moreau, curieux.
- On les enferme dans un cachot et on les colle au pain sec et à l'eau. L'alcool quitte le sang et il ne suffit que de quelques jours de ce régime pour calmer l'ivrognerie.
- C'est peut-être ce que fait M. Madeleine…
- Le dispensaire est un cachot ?, se moqua Javert.
- Non, mais on peut y garder des gens sous surveillance et leur donner le minimum à manger."
Javert médita cette réponse, pas si stupide du tout et, pour la première fois, approuva M. Madeleine devant le secrétaire de mairie.
" Alors M. Madeleine a de la suite dans les idées. Si vraiment, c'est son objectif d'agir ainsi, il pourra sauver Genlain de son ivrognerie."
Ce fut tout.
Javert demanda un café chaud que Moreau lui servit avec plaisir.
Noël ! Les cloches sonnaient la messe.
L'inspecteur vérifia sa tenue. La journée avait été dure, Javert était fatigué. Les fêtes étaient des moments difficiles, surtout pour la police.
On l'avait convoqué plusieurs fois, dans différents lieux de la ville.
Violences conjugales, bagarres au café...et pour finir, une tentative de suicide… Le policier pouvait même porter plainte pour agression envers sa personne.
L'homme qui avait clairement tenté de se tuer en se jetant stupidement dans la Canche glacée à cette époque de l'année n'avait pas apprécié que l'inspecteur l'empêche de sauter.
Javert avait été appelé en catastrophe par un groupe d'habitants affolés. L'inspecteur n'avait pas perdu de temps, il avait couru avec eux jusqu'à la Canche. Si loin dans la Ville-Basse.
Il arriva en nage pour apercevoir un attroupement au bord de l'eau.
Un homme se tenait en équilibre précaire sur la roue d'un moulin.
Javert n'hésita qu'une fraction de seconde, puis, il s'approcha et commença à escalader la roue de bois.
L'homme lui criait de ne pas s'approcher.
Javert songeait qu'il aurait dû abandonner son manteau sur le sol car dans l'eau, il aurait du mal à nager.
Enfin, les deux hommes se rejoignirent sur le sommet instable du moulin, des planches assez droites permirent de se tenir debout.
Javert se fit humble et demanda une explication.
Cela ne suffit pas. Javert dut s'approcher pour retenir l'imbécile de sauter et ce dernier le frappa plusieurs fois au visage ; jusqu'à ce que le policier en eut assez et se fasse un malin plaisir de l'assommer d'un coup de poing bien placé.
Descendre du moulin en portant un homme assommé dans ses bras fut un joli exploit.
Javert dut se retenir plusieurs fois de ne pas jeter le corps à la rivière.
L'homme dormait maintenant à l'hôpital, étroitement surveillé par les religieuses. C'était un malheureux, il avait perdu sa femme depuis peu. Le suicide n'étant pas illégal, le policier se montra magnanime.
Il ne retint l'incident que pour le raconter à monsieur le maire. Nul doute que cela allait le faire rire.
Et Javert arborait dorénavant un magnifique oeil au beurre noir.
La messe fut difficile à suivre. Se lever, s'asseoir, bredouiller des réponses en latin… Chanter fut au-dessus de ses forces et l'inspecteur laissa pencher sa tête en avant.
La migraine lui vrillait les tempes.
Fatigue, douleur, nervosité.
Il se redressa et s'efforça de n'en rien montrer.
L'Ave Regina Caelorum résonnait sous les voûtes de l'abbatiale Saint-Saulve et c'était magnifique.
Quelques bancs à sa gauche se tenait Madeleine.
L'homme suivait la messe avec attention, sans toutefois décoller les lèvres. Les formules traditionnelles ne semblaient pas lui convenir vraiment.
Son attitude de recueillement, voire d'humilité, était très réussie.
Oui, Madeleine savait tromper son monde...
Ce ne fut que lors de la troisième admonestation enlevée du prêtre que l'inspecteur détecta enfin la présence de M. Madeleine. L'homme était recueilli, les mains tenant son missel et la tête humblement baissée…
Et le reste de la cérémonie disparut pour l'inspecteur.
Javert se concentra sur la silhouette avant de détailler ses mains. Deux mains, larges et fortes, aux doigts épais. Des mains de travailleur manuel et cependant...la douceur en émanait lorsque Madeleine tournait les pages.
Javert cherchait, cherchait à se souvenir et rien ne venait.
M. Madeleine se levait, comme tout le monde, pour saluer la divinité naissante et baissait les yeux, si respectueux.
C'était là ! Dans cette façon de baisser la tête, dans cette manière de garder les yeux obstinément sur le sol...comme s'il avait honte de regarder les gens en face.
La pose soumise de M. Madeleine ne faisait qu'éveiller de vieux souvenirs en Javert. Des souvenirs qu'il ne parvenait toujours pas à placer, mais qui finissaient par devenir inquiétants.
L'abbé s'en donna à cœur joie pendant le sermon. Il fut question d'amour fraternel qui préservait de la luxure... ou quelque chose dans le genre.
Un sujet pittoresque pour la messe de minuit.
Mais l'effet parmi les fidèles fut écrasant. Javert put constater que les coups de coudes en douce devenaient nombreux dès que le curé abordait les dangers de la fornication dont prévenait Saint Paul; quelques joues rougirent à la mention des tentations d'Onan, et deux ou trois bouches demeurèrent béantes lorsque le bon curé menaça les adultérins des flammes de l'enfer.
Cela fit sourire le policier qui regretta aussitôt ce geste vue la douleur qui grimpa en flèche.
Sur son banc, Madeleine se servit du creux de son bras pour cacher un bâillement.
Bien, bien. La luxure ne le regardait pas ? C'était là quelque chose qui restait à voir.
L'inspecteur se contraignit à suivre la messe avec toute l'attention qu'il réussit à détourner de son sujet d'étude.
Mais il ne put s'empêcher de surveiller attentivement le sourire refoulé par lequel Madeleine accueillit la mention de l'Enfant venu apporter la paix au monde.
Après avoir attendu que tous ceux qui avaient reçu l'Eucharistie soient retournés à leurs sièges, après une dernière prière bien sentie ; après avoir fraternellement souhaité la paix aux citoyens qui se trouvaient à ses côtés, respectivement un putassier puis un joueur invétéré, Javert se jeta dans la nuit froide.
Peut-être par habitude, ou peut-être parce que les regroupements de gens le mettaient toujours en éveil, l'inspecteur décida d'attendre devant la porte que tout ce petit monde disparaisse dans les rues environnantes, emportant avec eux leur dévotion renouvelée ou leur envie de festoyer.
Les couche-tard de la ville n'auraient pas la vie facile ce soir-là, car le chef de police avait veillé à ce qu'ils ne puissent trouver de tripot où se réfugier.
Comme pour le punir de son zèle, ses concitoyens passaient devant lui sans le remarquer. Ou alors ils l'ignoraient ouvertement.
Le contraire aurait été étonnant.
" Joyeux Noël, inspecteur."
La voix de Madeleine lui fit proférer une malédiction en sourdine. Était-ce une blague ?
" Joyeux Noël à vous, monsieur."
Déférent, Javert retira son chapeau et salua l'industriel. Il savait jouer de cela aussi, rendre la politesse si obséquieuse qu'elle en devenait parodique.
D'ailleurs, le sourire contraint de M. Madeleine lui prouva que ce dernier n'était pas dupe.
" Un beau sermon, n'est-ce-pas, monsieur ?, ajouta Javert.
- Ah ! Révélateur, mais je m'attendais à quelque chose d'autre.
- Un nouveau retable ?, lança Javert, piquant.
- Par exemple ! Pourquoi pas ?
- Je sais que vous n'aimez pas apprendre des détails sur la vie privée de vos voisins, monsieur, mais je ne suis pas certain qu'un nouveau retable va aider Mme Mureau. Elle est veuve et son fils est mort, comme vous le savez certainement. L'hiver est dur. Bonsoir, monsieur et encore joyeux Noël.
- Dieu y pourvoira. Vous n'allez pas me dire que vous êtes aussi homme de peu de foi ?
- Dieu pourvoira... Nous verrons bien, monsieur. Mais je me permets seulement de vous prévenir que je surveille tout particulièrement la porte de Mme Mureau, la serrure a tendance à être facilement brisée."
Madeleine fronça les sourcils sans perdre son sourire ; cela pouvait être un sincère intérêt. Ou alors le paternalisme avec lequel on s'adresse aux enfants un peu trop lents.
Au bout d'un instant, il tendit sa paume ouverte à l'inspecteur.
" Paix sur terre aux hommes de bonne volonté, inspecteur."
Javert tendit la main à son tour et serra durement les doigts de monsieur Madeleine, il fut content d'en sentir la force.
Cela le fit sourire. Des doigts de travailleur manuel...ou plus que cela ?
" Paix sur terre aux hommes de bonne volonté, monsieur. Puisse-t-il toujours en être ainsi !"
Le sol était verglacé, pourtant cela n'empêcha pas l'inspecteur de claquer le talon de ses bottes sur les pavés. Il voulait rester imposant et sentait le poids du regard de M. Madeleine sur son dos.
Jamais il n'aurait glissé devant lui !
Soit ! Le jeu était difficile et Javert avait les mains liées.
Il n'était qu'un policier, sans beaucoup de pouvoir ni de marge de manœuvre.
Il essayait d'approcher les notables de la ville et le maire lui rappelait sa place.
Il enquêtait sur des cambriolages et la ville avait vite fait de protéger son bienfaiteur.
Il insistait un peu trop auprès de la gendarmerie et M. Magnier évoquait à son tour Paris. Lui aussi pouvait rédiger un rapport destiné à la Préfecture.
Muselé, enchaîné, soumis.
Paris lui manquait.
Javert avait passé plusieurs nuits tapi dans l'ombre à surveiller la maison de Mme Mureau. Il s'était senti stupide. Rien ne s'était produit, bien entendu, mais la vieille femme reçut des secours.
Ostensiblement, M. Madeleine était venu de jour, il avait apporté un panier de victuailles, il s'était enquis de la détresse de Mme Mureau et il avait été magnifique de charité.
Le policier se disait qu'il faisait tout de travers et que M. Madeleine était bien plus intelligent que lui. Ce qui n'était pas difficile en réalité.
Moreau lui servait du café chaud et regardait sans comprendre l'inspecteur de police s'épuiser à la tâche.
" Mais de quoi peuvent bien parler vos rapports, monsieur ? Il ne se passe jamais rien en ville.
- Même le rien demande à être noté," répondit amèrement Javert.
Et de sa plus belle plume, l'inspecteur relatait comment la ci-nommée Angélique Raveneau avait insulté la plaignante Julienne Marchande en la traitant de " sale pute" et de " coureuse". C'en était suivi une dispute puis une échauffourée digne des plus beaux soirs du Café de la place.
L'inspecteur de police arriva sur ces entrefaites et entreprit de séparer les deux femmes, se faisant copieusement insulter et cracher dessus.
Ce ne fut que lorsqu'elles se furent enfin calmées que les deux femmes comprirent la gravité de leurs actes.
Javert était fatigué de prendre en note de telles inepties.
" Excusez-nous, inspecteur. Nous n'avons pas réfléchi, nous…"
L'intervention de monsieur le maire força le chef de la police à la clémence.
" Deux mères de famille, Javert. Il n'y a pas eu d'agression proprement dite."
Le policier resta muet en songeant à sa propre personne mais il s'agissait de deux mères de famille... et il n'avait aucune autorité dans ce genre d'affaires. Sinon…
" Oui, monsieur le maire."
Javert écrivit une nouvelle demande de nomination. Qu'on l'envoie ailleurs à Lyon, même à Toulon s'il le fallait ! Une grande ville avec des collègues, de véritables enquêtes policières, de l'utilité !
Ici il s'étiolait.
Le seul point positif était qu'il lisait, lisait, lisait...et par la force des choses, devenait savant.
M. Chabouillet en aurait été fier.
Les jours passaient et Javert se sentait perdre patience. Un trou perdu ! Une ville sans importance ! Un policier sans réel commissariat !
Il aurait fait n'importe quoi pour être nommé ailleurs.
Enfin, une courte lettre venue de Paris lui rappela l'inanité de ses multiples demandes de mutation.
Javert,
Il vous faut apprendre la patience, inspecteur, monsieur le préfet est encore remonté contre vous.
Pensez-donc ! Une accusation de corruption !
Sans parler de votre vie privée qui fait encore l'objet de terribles rumeurs à Paris.
Je vous exhorte à la patience Javert !
Le temps joue pour vous et votre dossier reste excellent. J'y veille !
CHABOUILLET
Secrétaire du Premier Bureau
Préfecture de police de PARIS
Une accusation de corruption, la rumeur touchant sa vie privée… Javert devait remercier d'être encore dans la Force et accepter la disgrâce.
Un jour, il reviendrait à son poste.
Le jour où une affaire d'envergure lui échoierait par miracle et qu'il prouverait sa valeur à tous.
Ce soir-là, la patrouille de l'inspecteur le mena aux pieds des remparts puis dans le quartier des Moulins. A la recherche de la bagarre et des combats. A la recherche du danger et du vice.
Il en récolta une lèvre fendue, un hématome sur la joue, un homme menotté et une femme de peu de vertu sauvée d'une agression.
Il songea sans savoir pourquoi à Fantine tout en prenant la déposition de la pauvre victime.
" Il voulait et je voulais pas, inspecteur. Merci de m'avoir sauvée. Si je peux faire quelque chose pour vous ?"
Un sourire cruel fit blêmir la prostituée. Peut-être avait-elle échappé à une agression pour tomber sur pire encore ? De Charybde en Scylla.
" Il y a quelque chose en effet," reconnut le policier.
La fille ne sachant pas trop à quoi s'attendre se prépara à s'agenouiller devant Javert mais celui-ci secoua la tête.
" Pas de ça ! J'ai juste besoin d'informations !"
Cela rassura la fille qui se pencha en avant, attendant les instructions.
Rien, rien, rien.
Javert n'avait rien et cette inaction le rendait fou.
Il reprit sa chasse nocturne à la poursuite de son voleur…
Et le chasseur devint la proie.
Montreuil était une petite ville, dans laquelle tout se sait ou finit par se savoir.
Seulement, l'inspecteur ne sut pas d'où venait le coup qu'on lui porta.
C'était toujours une de ses habitudes de passer devant l'usine de M. Madeleine. Ainsi, le policier assistait à la sortie des ouvriers et des ouvrières. Ce petit manège ne passa pas inaperçu.
On finit par remarquer la présence de cette imposante statue vêtue de gris stationnée en face de la porte principale de l'usine.
On se demanda à quelle fin.
Puis on commença à faire des suppositions.
Tel était l'état des choses lorsque survint un incident dont l'inspecteur ne serait jamais informé.
Monsieur Madeleine, comme bien d'autres au village, avait remarqué la présence insistante du chef de la police aux portes de son établissement. Il n'en pensa rien.
Il n'évita pas Javert ni ne chercha sa société davantage.
Il était au courant désormais des présomptions de l'inspecteur et, en attendant de trouver une solution convenable à la situation, il mettait un point d'honneur à ne pas dévier de la routine qu'il s'était imposée au cours des dernières années.
Il suivait, donc, ses horaires habituels de travail et de repos ; il parlait, lorsqu'il n'avait pas d'autre choix, aux mêmes personnes. Il s'adonnait aux mêmes promenades et se rendait aux mêmes endroits.
Il fréquentait la messe basse le dimanche.
Un dimanche, au plus dur de l'hiver, l'un des partisans du député local accosta Madeleine au sortir de la messe.
Il n'était pas dans les habitudes du député et de sa bande de se rendre à l'église si tôt, car ils préféraient la messe solennelle célébrée en latin et, pour cette raison même, plus grave.
Mais une charge de marguillier était à pourvoir et le député avait l'intime conviction que son ami Bamatabois Aîné était le candidat idéal pour ce poste. Il va sans dire que le fait de bénéficier d'un tel soutien au sein de la communauté religieuse favoriserait grandement les espérances de l'homme politique.
" Avez-vous des nouvelles du roulier de chez Six et fils ?"
Madeleine, peu habitué à être la cible des attentions du vieux Bamatabois, fixa la petite main crochue qui reposait sur son avant-bras et, perplexe, marqua une pause pour réfléchir.
" Il est arrivé à la pointe du jour.
- Si tard et en dimanche ! Un retard considérable, je suppose.
- Il a subi une contingence en route: deux rayons cassés dans une roue avant, je crois. Le pauvre homme a eu de la chance de ne pas avoir été plus gravement blessé.
- Blessé ! Cela devient déroutant que les employés de cette société subissent autant de mésaventures. Parce que si j'ai bien saisi, tout comme moi, ce n'est pas la première fois que vous avez des ennuis à cause d'eux…"
Madeleine considéra Bamatabois père avec attention. C'était un vieil homme décharné qui ployait sous les rhumatismes ; mais il restait aussi l'un des drapiers les plus adroits de la région. Un commerçant prospère et discret qui, à la différence de son fils, jouissait d'une solide réputation qu'il protégeait avec zèle.
" Il y eut un premier incident. À la fin de l'automne, si je ne me trompe pas, dit l'industriel. Le roulier qui devait retirer ma marchandise est arrivé avec toute une journée de retard. Il prétendait s'être perdu en chemin, mais ses propos ne m'ont pas semblé convaincants. J'ai exprimé mon malaise au propriétaire, qui s'est excusé en bonne et due forme et, depuis lors, je n'avais plus eu de problèmes.
- Oui, c'est exactement ce genre d'incidents fâcheux qui me tracasse . Un collègue de Soissons a dû attendre trois jours avant que n'arrive son envoi d'Arras. Vous rendez-vous compte ? Le voyage à pied prend moins de temps ! Le pire est qu'il lui sont parvenus des bruits qui prétendaient que le véhicule se soit renversé et que l'on était sans nouvelles du conducteur... Ce qui serait parfaitement ridicule, si ce n'est au regard de l'état dans lequel la marchandise est arrivée, extrêmement froissée et tachée de...
- Monsieur Madeleine, figurez-vous que j'ai enfin réussi à déchiffrer l'énigme de votre préférence pour la messe basse," dit le jeune homme pommadé qui venait de quitter la coterie du député rassemblée à quelques pas.
Le vieux Bamatabois poussa un soupir et baissa les yeux ; Madeleine ne put s'empêcher d'éprouver un élan de compassion vers ce père qui souffrait, probablement depuis des années, de la tyrannie d'un fils ingrat et turbulent incapable de mûrir même s'il avait laissé derrière lui sa trentaine.
" Et où est le mystère, monsieur ?, lança Madeleine au jeune Bamatabois.
- Eh bien, c'est "vox populi" que vous en perdez votre latin lors de la messe solennelle. Vous avez compris ? Drôle, n'est ce pas ?
- Raymond, avez-vous fini de m'embarrasser ?," dit le vieux Bamatabois en serrant les dents qui lui restaient tandis que son fils faisait de son mieux pour ne pas pouffer de rire.
- Ne vous inquiétez pas, monsieur Bamatabois. Je ne fais pas mystère de mes humbles origines ; pas plus que de mon ignorance, d'ailleurs.
- Vous devriez écouter votre père, jeune ami. Et cesser vos railleries avant qu'elles ne vous portent tort. Après tout, nous ne savons pas où sont les limites de la bienveillance de notre bon monsieur Madeleine," ajouta le député.
Il avait enfin fait ses adieux à mesdames du comité de charité pour se joindre au petit groupe sur le point de se séparer.
" Notre bon Madeleine ne prétend pas être humble, mais il l'est vraiment. Ne croyez pas, jeune Bamatabois, qu'il soit aisé qu'un homme atteigne notre âge et conserve encore la vertu d'être exactement ce qu'il semble être. Cela s'avère exceptionnel même, et c'est la raison fondamentale pour laquelle on conseille aux nouvelles générations de ne pas se fier aux apparences... Tenez, par exemple, ce Javert, le chef de la police... Il s'entête à passer pour probe, et pourtant…"
Madeleine, qui suivait avec plus de sympathie les états d'âme du vieux Bamatabois que les vains propos du député, releva alors la tête.
" Et pourtant ?
- Il s'avère qu'il est mêlé à une affaire de corruption ! Il s'agirait d'un scandale qui aurait jadis mis en émoi la Préfecture et qui aurait failli lui coûter son poste, voire la prison. Sans compter que, dans certains milieux, circulent des histoires concernant sa vie privée. Mais ce sont là des secrets bien tenus qui ne tarderont guère à être dévoilés. Sans aucun doute ! Les forces vives de la ville s'en occupent déjà. C'est-à-dire... tous sauf vous.
- Je n'ai pas davantage de raisons de vouloir la perte de cet homme que de chercher le malheur de n'importe quel autre, monsieur le député.
- Ha ! C'est le secret de votre réussite, mon bon monsieur Madeleine. Figurez-vous que j'ai appris qu'il est à nouveau question que le roi vous nomme maire de la ville. Évidemment, mon soutien inconditionnel…"
Madeleine sourit tristement alors qu'il penchait la tête avec un vif intérêt.
Cependant, le député local aurait été prêt à jurer qu'il n'avait pas écouté un seul mot de ce qu'il lui avait confié pendant le trajet qu'ils avaient fait tous deux, bras dessus bras dessous, vers son tilbury.
Toutefois, le vieux Bamatabois dirait plus tard à qui voudrait l'entendre qu'il avait surpris l'éclat sauvage qui s'était emparé du regard, normalement paisible, du bon père Madeleine à la seule mention des turpitudes de l'inspecteur.
CHAPITRE VI
" Inspecteur, vous n'avez jamais été marié ?, demanda un jour le curieux Moreau à son irascible collègue.
- Non," répondit Javert, sans y prêter plus d'attention que cela.
Le policier lisait avec application un rapport transmis par la gendarmerie de Digne concernant une bande de voleurs sévissant dans les montagnes environnantes. Elle s'en prenait aux malheureux voyageurs pour les détrousser voire les tuer.
S'ensuivait une liste de noms de victimes retrouvées avec leurs identités, leurs âges, leurs professions. Commerçants, colporteurs, ramoneurs, livreurs…
" Pourquoi cela ?, persista le bavard impénitent.
- Pourquoi quoi ?," grogna Javert, occupé à relire la liste, persuadé que quelque chose n'allait pas.
Cette affaire remontait déjà à cinq ans et plus. 1815 était une année faste pour cette mauvaise engeance et les victimes étaient très nombreuses. Hommes, femmes, même des enfants !
M. Madeleine lui avait parlé de l'année 1815. La seule information personnelle que le policier avait réussi à lui soutirer.
Javert songea qu'un courrier au ministère de l'Armée pouvait peut-être lui donner le nom du régiment de M. Madeleine. L'industriel devait avoir une quarantaine d'années à ce moment-là.
1815…
" Pourquoi ne vous êtes-vous pas marié ?"
Abandonnant avec dépit son examen et foudroyant du regard Moreau et son sourire moqueur, l'inspecteur souffla :
" Bien, que dit-on encore de moi en ville ? Que les gitans enlèvent les femmes ? Que je cherche à séduire une malheureuse en lui jetant un mauvais sort ?
- Que vous traînez un peu trop devant la sortie de l'usine de M. Madeleine. Surtout à l'heure de la sortie des femmes !"
Javert accusa le coup et plaça ses deux mains croisées sous son menton.
" En vérité ?! On me croit intéressé par les ouvrières ?
- On ne sait pas quoi croire, monsieur, fit plus sérieusement Moreau. Il serait plus sain de déplacer vos heures de patrouille ou de vous faire connaître auprès de la jeune femme qui vous intéresse sinon vous…
- Moreau !, le coupa Javert.
- Oui monsieur ?
- Est-ce que ce petit gamin fourni par M. Madeleine est toujours chez Declercq ?
- Guy ? Le petit Savoyard ?"
Cela fit sourire Javert.
Voilà ce qui l'attirait dans la liste. La mention de ramoneur. L'inspecteur se promit d'écrire une lettre à ses collègues de Digne afin de demander des précisions sur cette affaire de voleurs.
Il y avait quelque chose de louche dans cette affaire et cela avait attiré l'inspecteur. Comme un aimant attire le fer ou un os attire le chien.
" Oui, je crois qu'il y est toujours. Pourquoi, inspecteur ?
- Après les femmes, vous allez voir qu'on va m'attribuer des pensées illicites envers les enfants."
Ce fut prononcé avec un tel sérieux que Moreau ne sut pas comment réagir. Javert, lui, poussa un éclat de rire qui ressembla au feulement d'un tigre.
L'enfant était surpris de la demande du policier mais ravi de retrouver ses outils de ramoneur.
Il se chargea avec soin de nettoyer le poêle du poste de police, tout en bavardant gentiment avec l'inspecteur en chef. Guy ne comprenait pas d'ailleurs d'où venait la mauvaise réputation du policier.
L'inspecteur était grand, c'était vrai, il avait le teint sombre et les manières brusques, mais il avait offert une tasse de café et du pain frais au jeune Savoyard sans sourciller. Et, il discutait aimablement avec lui.
" Oui, M. Madeleine s'intéresse aux ramoneurs. Surtout venus de Savoie.
- Il a tellement de cheminées à ramoner ?, s'amusa l'inspecteur.
- Non, même pas, monsieur, mais c'est un gentil monsieur. Il aime beaucoup les enfants et il est toujours triste quand il m'interroge sur ma vie.
- Triste ?
- Oui. On dirait que M. Madeleine a perdu un enfant. Vous voyez ? La façon qu'il a de me parler, toujours gentil. Et toujours à me…"
Ce fut l'instant une fois de plus où on s'interrogeait sur les motivations du policier. Guy leva son fin visage noirci de suie et regarda Javert.
Mais l'homme souriait, sirotant tranquillement son café, assis contre son bureau et les jambes croisées devant lui.
Il avait même adouci son regard, on voyait bien ses yeux clairs sans le chapeau.
Guy l'examinait sans savoir quoi penser.
" Alors ?, demanda doucement Javert. Que fait M. Madeleine avec les petits ramoneurs ?"
Guy murmura simplement en se redressant :
" Mais rien. Rien du tout, monsieur. Il m'offre de l'argent, il pose des questions sur ma vie et cherche à m'aider.
- Que veut-il en échange ?"
Javert souffla sur son café, une brume de vapeur s'en échappa et son regard se fit plus dur.
" Il cherche à aider les jeunes Savoyards, monsieur l'inspecteur.
- Un brave homme !, conclut Javert en souriant à nouveau. Et je comprends cela. Un bon travail mérite une bonne récompense."
Javert sortit quelques pièces de sa poche et les tendit au jeune garçon.
" Merci Guy. Si jamais tu as envie de bavarder, sache que ma porte t'est toujours ouverte. Je sais aussi aider les jeunes garçons en difficulté.
- Merci, monsieur," fit l'enfant, sonné.
La porte du commissariat se referma et laissa un goût amer à l'inspecteur.
Soit M. Madeleine était un fin renard. Il manipulait son monde et les entortillait si bien que personne ne trouvait à le critiquer.
Soit c'était réellement un homme bien et Javert risquait son poste à enquêter ainsi sur lui.
Mais quelque chose poussait le policier à chercher, encore et toujours, la piste.
Javert finit son café en le vidant d'une gorgée au mépris de la brûlure.
Une petite ville ne se gérait pas comme une grande ville.
L'inspecteur Javert le comprenait maintenant. Il ne traînait plus du côté de l'usine à l'heure de la sortie des femmes, il ne se risquait plus à parler avec les prostituées, il ne se permettait plus un verre au café de la place.
Il était probe, austère, impassible.
Et il apprenait la dureté.
La moindre arrestation se terminait par une admonestation devant le chef de la gendarmerie.
N'importe quelle affaire prenait des proportions énormes avec lui et chacun comprenait que la loi n'était pas une plaisanterie.
Plus de cambriolages nocturnes, plus de prostitution dans les rues, plus de bagarres.
Javert l'avait compris lorsqu'un des hommes de la ville, arrêté pour avoir frappé une femme au point de l'envoyer à l'hôpital, osa proposer de l'argent au policier afin de conserver sa liberté.
Un sourire tentateur et une bourse posée sur la table devant Javert furent suivis d'une proposition jugée intéressante :
" Allons, inspecteur. Nous savons que les mois sont difficiles dans la police. N'est-ce pas ainsi dans les grandes villes ? Voyons, vous étiez en poste à Paris, c'est cela ?"
Un instant d'ébahissement puis Javert eut un sourire réjoui :
" C'est cela. Je vous remercie de votre intérêt.
- N'est-ce-pas ?"
L'homme se leva, sans crainte et posa négligemment une main sur l'épaule du policier.
" Bien, je vous salue Javert et vous souhaite une bonne fin de journée."
Une fraction de seconde et l'homme se retrouva à genoux, plié de douleur. Sa main était tordue selon un angle impossible et Javert le tenait sous sa dextre.
" C'est inspecteur, salopard et c'est le cachot pour toi. La corruption de fonctionnaire, tu connais ?
- Mais...mais on m'a dit…
- Écoute-moi bien ! Écoute ! Un seul mot de plus et tu perds l'usage de ta main. Ferme ta gueule !"
L'homme acquiesça, les larmes aux yeux et Javert le relâcha.
" Moreau !, hurla Javert. Cesse de te cacher derrière la porte et viens !"
Le jeune homme entra, livide de peur.
Il vit M. Warnault se frotter la main avec vigueur et Javert compléter un rapport.
" Monsieur m'a fait une jolie proposition. Il serait intéressant que quelqu'un en soit le témoin. Allez vous pouvez parler, monsieur !"
Moreau n'en revint pas.
Il écouta avec horreur le récit de la tentative de corruption, il soupesa la bourse et regarda Javert.
Le policier n'était pas seulement en colère.
Il était amer.
Une petite ville n'était pas une grande cité. Il n'était pas possible d'y agir et d'y vivre en sécurité et en toute intimité.
Javert avait un passé douteux et seule la protection de M. Chabouillet lui avait permis d'obtenir ce poste minable.
" M. Magnier va prendre en charge monsieur. Je vais patrouiller."
Moreau le regarda partir, saisissant les mains tremblantes et les mâchoires serrées.
" Très bien, monsieur."
Deux jours plus tard, l'inspecteur de police trouvait sur son bureau un courrier étrange.
Lorsqu'il ouvrit l'enveloppe, il devint livide et dut se retenir à son bureau.
C'était le rapport émis contre lui, signé de la main du commissaire Gallemand, paraphé par le sergent Tollard.
Un rapport dans lequel l'inspecteur Javert était accusé de corruption et de privauté envers un établissement spécialisé de la rue des Blancs-Manteaux.
Javert claqua le dossier sur le meuble et baissa la tête, fou de rage et de douleur.
Une enquête interne avait eu lieu, on avait blanchi son nom, les deux policiers avaient été condamnés pour ce faux-témoignage.
La seule faute de l'inspecteur Javert ?
Avoir été assez stupide et aveugle pour ne pas avoir compris que les messages dont on le chargeait étaient des demandes d'argent. Du chantage, de la corruption…
Une des victimes de ce petit trafic avait osé s'en plaindre à la préfecture et Javert était tombé de haut.
On l'avait dénoncé, accusé, enfoncé.
M. Chabouillet, seul, avait appelé à une enquête et une vérification des faits plus approfondie.
Javert avait été mis au secret, le garde-chiourme se retrouva prisonnier.
Et les faits ont vite prouvé son innocence.
Mais le mal était fait.
L'inspecteur avait vu sa réputation salie, sa carrière brisée et il échappa de peu au renvoi.
En réalité, au regard des faits passés, Javert pouvait se féliciter d'être encore inspecteur de police, même dans une commune de province.
Recevoir un tel courrier prouvait que le mépris se transformait en haine. Javert hésita à brûler le dossier...puis, avec un beau courage, il le plaça bien en évidence sur son bureau.
Ces malheureux faits n'étaient pas secrets, on en connaissait la teneur, seuls quelques détails avaient été soigneusement protégés par M. Chabouillet, comme ses quelques nuits passées derrière les barreaux.
Javert garda la tête baissée sur son bureau, il sentait qu'il tremblait de rage.
C'était juste l'état d'esprit qu'il lui fallait pour patrouiller dans la Ville-Basse, et pourquoi pas ? Passer le plus de temps possible debout à errer dans les rues, les champs, à suivre la Canche...
Combien d'heures de marche jusqu'à Etaples ? Trois heures à tout prendre ?
Le policier vit le ciel lourd de neige, le froid si vif et en prit son parti.
Il marcherait !
La nuit, le froid, les étoiles…
Le policier était épuisé. La route jusqu'à Etaples était longue et il avait lamentablement abandonné à mi-chemin.
À Toulon, les étoiles brillaient au-dessus de la mer et scintillaient dans le firmament et dans les flots. Magnifique miroir que le garde ne se lassait pas d'observer…
À Toulon, les vagues et le ressac berçaient la nuit, l'odeur de la mer parvenait jusqu'au bagne les soirs de grand vent.
À Toulon…
À Paris, c'était dans la Seine que se reflétaient les étoiles et c'était un merveilleux écrin pour y mirer les astres...
À Montreuil-sur-Mer, le ciel était beau. Surtout dans ce froid hivernal. La voie lactée s'étalait, flamboyante au-dessus de l'ombre et la ville était noyée dans la nuit environnante. Seules quelques lumières apparaissaient aux pieds des remparts.
Mais il manquait le souffle de la mer, les lumières de la ville et les senteurs de mille feux de cheminées...
Javert leva le nez et examina le ciel.
Et soudain, malgré sa fatigue, le policier perçut des mouvements dans la nuit.
Des hommes parlaient et marchaient, non loin de la Canche, des voitures étaient présentes, des barques avaient été amarrées.
Un nouveau transport nocturne pour l'usine ?
Dépité, le policier allait poursuivre sa marche...mais une exclamation l'arrêta dans son élan.
" Gaffe au cogne ! Il est parti cet après-midi !
- Où ?
- Aucune idée. Mais il est pas rentré !
- Putain !"
Javert se cacha et écouta. Il était attentif et cherchait à voir dans la nuit. Une lampe-sourde fut éclairée et le policier sursauta.
Il reconnut la silhouette imposante de M. Madeleine.
" Tout est prêt, monsieur.
- Parfait, annonça l'industriel. Du bon travail.
- La livraison arrivera dans la semaine en Allemagne, monsieur.
- Bien, bien. Je suis satisfait."
Un silence suivit cette affirmation. M. Madeleine disparut de la lumière, Javert en conçut un terrible désarroi. Il aurait voulu filer l'homme et le prendre en flagrant délit et le frapper de sa canne pour lui arracher son sourire suffisant et le menotter pour faire bonne mesure et…
" Que fait-on pour l'inspecteur, monsieur ?
- Rien, répondit simplement Madeleine. Il ne peut rien contre nous.
- Bien, monsieur."
La lampe fut soufflée et tout retomba dans l'obscurité.
Javert resta longtemps à respirer l'air nocturne. Il essayait de prendre de longues respirations, longues, longues, longues...pour apaiser son coeur.
Il ne pouvait rien contre eux ?!
Il aurait tellement voulu prouver le contraire. Mais peut-être Madeleine avait-il raison ?
Quelque chose changea après cette nuit.
Entre le rapport qu'on lui avait envoyé anonymement et l'air supérieur de M. Madeleine, Javert bouillait de colère.
Il attendit quelques jours avant d'avancer ses pions. Il se fit discret et prudent. Il avait appris à la dure.
Il vint enquêter sur les bords de la Canche, transformant cela en simple promenade au bord de l'eau. Il interrogea tout naturellement les pêcheurs présents aux bords de la rivière.
C'était l'hiver.
On lui expliqua la vie aux abords d'une petite rivière comme la Canche. Peu de poissons mais si l'inspecteur aimait la pêche, il lui fallait revenir au printemps…
La Canche était une rivière à truites. Les moulins ne fonctionnaient plus aussi bien que par le passé. Le quartier de la Canche s'appauvrissait.
On lui montra l'ensablement qui provoquait la ruine du port de Montreuil depuis la fin du Moyen Age.
Quelle pitié !
Un port royal médiéval, une forteresse de Philippe-Auguste, des remparts de Vauban… Cela fut exposé avec nostalgie.
" Imaginez, inspecteur ! Si la Canche ne s'ensablait pas ? Nous serions un port capable de rivaliser avec Étaples ! Imaginez !
- J'imagine bien, assurait le policier, compréhensif. Le trafic fluvial doit être réduit à néant aujourd'hui.
- Pas complètement, inspecteur, répondait un pêcheur, fièrement. Il y a encore des transporteurs.
- Vraiment ? Impossible !"
On riait, on se moquait gentiment de ce policier venu de la ville et totalement ignorant. On lui montrait les traces des bateaux déposés sur les bords de la rivière, les endroits où on les amarrait. Content de démontrer à cet imposant personnage toute l'étendue de son incompétence. Javert, humblement, s'agenouillait et examinait les traces.
" Qui amarre les bateaux à cet endroit ?"
On se tut mais un des pêcheurs vivant dans le quartier des moulins tira une bouffée de sa pipe et répondit posément au policier :
" On ne sait pas. Des hommes venus de loin."
Javert se releva et s'approcha du pêcheur. L'homme était vieux et avait beaucoup vécu.
" De loin ?, répéta Javert en fixant les yeux clairs du pêcheur.
- Un accent du Nord.
- Flamant ?
- Arras.
- Ce n'est pas si loin.
- Arras est loin."
Javert se tut et attendit posément la suite de la conversation. Le pêcheur chassa les autres et proposa du cidre à l'inspecteur.
On s'assit, malgré le froid et l'humidité devant la Canche, un verre de cidre brut dans une main et les yeux perdus sur les méandres de la rivière ensablée.
" La Canche est une jolie rivière, constata le pêcheur. On y voyage de jour et de nuit.
- Seule la nuit m'intéresse, admit le policier.
- Des transports ont lieu la nuit. Des produits de l'usine."
Un frisson parcourut le dos de Javert à cette mention mais il sut rester silencieux.
" Rien d'illicite, lança amèrement l'inspecteur en buvant une longue gorgée de cidre ; il le trouva trop brut, trop acide.
- Le Père Madeleine est un homme naïf.
- Il n'en a pas l'air," sourit Javert.
Vu comme il le jouait, non M. Madeleine n'était pas naïf.
" Il accorde sa confiance trop facilement, affirma le pêcheur.
- Qui profite de lui ?
- On transporte des produits de l'usine… De nuit ? L'Empereur est toujours cloîtré dans son île…
- Le blocus continental est fini, c'est juste, asséna Javert, essayant de suivre la logique de son comparse.
- Pourquoi transporter de nuit ?
- Éviter les taxes ! Un petit délit que je ne pourrai jamais prouver, rétorqua le policier.
- Éviter les taxes ou éviter les questions ?"
Javert regarda le pêcheur en face et en eut assez de cette conversation alambiquée.
" Soyez clair !
- On transporte de jour et de nuit. On arrive à naviguer de petites barques dans les bancs de sable, il faut juste connaître le chemin à suivre.
- Qui aide M. Madeleine ?
- Voilà une bonne question, inspecteur !"
Le vieux pêcheur sourit, approbateur et se leva, son verre de cidre terminé. Javert, plus vif, se dressa et saisit le bras de l'homme.
" Qui aide Madeleine ?
- Madeleine est un imbécile ! Il a viré ma fille de sa merde d'usine.
- Pourquoi ?, demanda Javert, surpris de cette confidence.
- Elle a eu un enfant en dehors de son mariage.
- Où est votre fille maintenant ?
- La Canche est une jolie rivière, inspecteur…"
Le pêcheur s'en alla, il avait vieilli en quelques minutes et ses pas se firent plus lourds.
" Et l'enfant ?, hurla Javert.
- Adieu inspecteur."
Javert resta silencieux.
La Canche resplendissait sous le soleil hivernal, d'une magnifique couleur d'émeraude.
Javert était glacé.
Le succès commercial de Madeleine reposait, dans une large mesure, sur un agent commercial de la ville d'Arras.
C'était un homme encore jeune qui, doté d'une fine compréhension des affaires, avait réussi à s'entourer de correspondants prestigieux capables de représenter avantageusement les intérêts de ses clients sur les plus grands marchés d'Europe.
L'extraordinaire réussite de cet agent ne reposait pas seulement sur sa connaissance approfondie des réglementations en vigueur, mais aussi sur les nombreuses astuces qu'il tenait de son père.
Ainsi, il était fréquent que les industriels de la région le consultent avant de se mettre en affaires avec des clients ou des intermédiaires qu'ils ne connaissaient que de nom, car un mauvais payeur ou un grossiste enclin à manipuler la marchandise à son avantage aurait rapidement mis en difficulté même la plus solvable des boîtes.
Les moyens d'obtenir les informations nécessaires pour maintenir l'équilibre de tout ce fragile tissu d'intérêts n'étaient pas toujours élégants. Bien au contraire, ils s'appuyaient souvent sur les efforts d'hommes qui se faisaient payer pour fouiller dans les affaires d'autrui.
C'était un service souvent sollicité par la clientèle de l'agent de commerce.
Et Monsieur Madeleine était le genre d'homme qui se permettait rarement de gaspiller les ressources mises à sa disposition.
Peut-être qu'à cette occasion, il aurait préféré s'abstenir de demander l'assistance de son agent.
Mais il ne le fit point.
Intrigué par ce qui semblait être une innocente indiscrétion et poussé par un instinct qu'il reconnaîtrait plus tard comme étant le simple besoin de survivre, Madeleine avait commandé une enquête par courrier.
La réflexion et la prudence lui avaient conseillé de se rendre sur place pour recueillir le résultat qui, bien qu'encore partiel, avait mis très peu de temps à arriver.
" Bonsoir, monsieur Madeleine, avez-vous fait un bon voyage de retour ?
- Non, Duhamel. J'ai perdu le compte du nombre de fois où l'on a dû descendre pour pousser la voiture.
- C'est tout à fait normal avec la neige... J'espère que le voyage a été pour le moins profitable…"
L'industriel jeta un coup d'œil au visage expectant de son caissier. Toujours avide de nouvelles, le petit homme n'envisagerait pas de le laisser tranquille tant qu'il n'aurait pas assouvi sa curiosité.
" Autant qu'on pouvait s'y attendre.
- C'est-à-dire... ?"
Madeleine posa sa serviette sur le bureau en poussant un long soupir puis remit son chapeau.
" Je monte me coucher.
- Le livre de comptes est prêt pour...
- Demain il fera jour, Duhamel."
À en juger par l'odeur d'oignons qui flottait dans le palier, la portière devait préparer la soupe. Madeleine décrocha la clé de sa chambre, se saisit d'une veilleuse puis monta les escaliers à pas de loup.
À mi-chemin, il sentit contre sa jambe le poids de la lettre rangée dans sa poche ; il dut faire une halte pour essuyer la sueur qui lui coulait dans les yeux.
Il faisait froid dans sa petite chambre.
Il y avait, surtout, du calme.
Madeleine se laissa tomber sur une chaise et regarda, le visage fermé, la lettre qu'il venait de sortir de sa poche.
Il avait entre ses mains la vie d'un homme.
Il reposa son front sur une paume et étudia l'unique mot écrit en calligraphie élégante : Javert.
L'horreur grandissait.
Madeleine s'érigeait en juge, et ce juge hésitait.
Qui se croyait-il pour priver un homme de sa réputation et, avec elle, de ses espoirs ? De quel droit pouvait-il traiter son prochain de la même manière qu'on l'avait traité lorsqu'il avait quitté les galères ?
Montrer cet homme du doigt ; jeter sur lui l'opprobre général, qu'il soit innocent ou coupable, afin de le forcer à quitter son poste.
Quel genre de Judas était-il, Madeleine, prêt à devenir afin de retrouver son calme et de continuer à jouir de ses privilèges ? Quel genre d'égoïsme justifierait la destruction morale d'un homme qui, aux yeux de Madeleine, ne faisait que son travail ?
Mais, d'un autre côté...
Madeleine devait-il souffrir qu'on lui confisque tout ce qu'il avait construit sous prétexte que, dans une autre vie, il avait été condamné aux galères ? Quelle loi du ciel ou de la terre allait-il enfreindre s'il décidait de se défendre ? La prospérité d'une ville entière ne valait-elle pas le sacrifice de cet unique homme ?
Des hommes heureux d'avoir du travail, des femmes confiantes, des enfants pleins d'avenir... Voilà l'héritage que Madeleine avait espéré laisser à son départ.
Et voilà précisément ce que Javert allait dérober à la ville si jamais Madeleine avait le malheur de faire un faux pas.
Était-ce juste ?
Ayant pris sa décision, il se saisit de la lettre pour la décacheter puis se rendit compte que la petite flamme de la veilleuse vacillait, sur le point de s'éteindre.
A grandes enjambées impatientes, Madeleine atteignit la cheminée et s'empara des deux chandeliers qui reposaient sur le linteau.
Il lui parut que le contact du vieil argent, froid et lisse dans sa paume, accomplissait le miracle de le tirer d'un mauvais rêve.
Il aurait pu, presque, sentir à ses côtés la présence bienveillante de l'évêque Myriel.
Un acte de foi !
C'est ce que le bon évêque avait eu le courage d'offrir, avec les chandeliers, au galérien qui avait failli lui ôter la vie. Madeleine sentit, impuissant, que de grosses larmes commençaient à couler sur ses joues.
" Je ne suis pas digne, monseigneur, de la confiance que vous m'avez accordée," souffla Madeleine entre deux sanglots.
" Cet homme ne mérite-t-il pas d'être le dépositaire de ma foi ? Pourquoi chercherait-il à me nuire alors que je ne fais de mal à personne ?"
Fort de sa foi et d'une toute nouvelle résolution, Madeleine approcha la lettre des flammes puis la regarda prendre feu.
Mais une douleur aiguë dans la poitrine lui arrêta la main ; désemparé, il regarda en direction de son armoire.
Derrière cet affreux meuble, caché dans un trou qu'il avait fait lui-même, Madeleine gardait ses plus sombres secrets.
Les quelques vestiges de son passé.
Les espoirs et les regrets qu'il avait osé laisser par écrit.
Le bâton ferré qui lui avait permis de croire qu'il arriverait à se défendre le jour où, la peur au ventre, il s'était lancé dans le monde.
" Devrai-je me résigner, mon Dieu, à vivre toujours dans la peur," dit-il en sanglotant.
Il appuya le front sur ses bras croisés et ferma les yeux, guettant une réponse qui n'arrivait point.
Il avait la vie d'un homme entre ses mains...
Javert rongeait son frein.
Et l'année se finissait.
Il était présent à Montreuil depuis une saison maintenant et c'était comme s'il était là depuis dix ans.
Le rapport quotidien avec monsieur le maire, les échanges avec la gendarmerie, les accidents de voirie… Le Père Fauchelevent qui lui parlait encore et encore de M. Madeleine. Les transporteurs nocturnes et les demis aveux du pêcheur.
Il se sentait devenir fou.
Il n'arrivait pas à avancer. Il avait interrogé le maire en personne sur les transports et les livraisons dans la ville et, bien obligeamment, le maire lui avait fourni la liste des livreurs agréés par ses propres services.
Parmi les noms des employeurs se trouvait celui de M. Madeleine et chaque livraison était notée. Horaires, dates… Rien n'était laissé au hasard et tout était légal.
" Des transports ont lieu de nuit ?, s'étonna le policier.
- Pour éviter d'engorger la ville. Venant de vous, la remarque est cocasse, inspecteur ! Vous êtes le premier à lutter contre les mauvais conducteurs. Imaginez si tous les livreurs passaient de jour ?
- Oui, monsieur le maire.
- M. Madeleine est gentil de vous faciliter la tâche. Il organise ses propres transports pour éviter de déranger au maximum le repos de nos administrés."
Un rire amusé fit suite à ce propos.
Oui, tout était légal, vérifié, noté, approuvé.
Mais alors ? Pourquoi le pêcheur en parlait-il comme de quelque chose d'illicite ?
Etait-ce seulement la haine qui parlait ?
" Il fait froid, monsieur, constata un matin Moreau en entrant dans le poste gelé, du givre se formait sur les vitres. Voulez-vous du feu ?
- Non, merci Moreau.
- Un café ? Vous devez avoir froid !?
- Non, merci.
- Mais…
- Des nouvelles de la campagne municipale ?"
Moreau se lança dans un discours endiablé sur la mairie et les luttes pour l'écharpe de maire.
Javert s'en désintéressait. Il regardait la place devant l'abbatiale Saint-Saulve, il allait encore neiger sans nul doute. Et l'ongle de son pouce grattait le givre, créant des arabesques sans fin.
Il aperçut M. Madeleine traverser la place mais Javert n'avait pas envie de jouer. Il y avait encore quelques mois, il était en poste à Paris. Le souvenir de son arrivée dans cette ville de province méritait peut-être une gueule de bois…
Les notables le méprisaient et il ne pouvait rien contre eux.
Le rapport des collègues de Digne ne lui avait rien appris.
Les cambriolages nocturnes n'apportaient rien.
Les transporteurs ne faisaient rien d'interdit.
Les divers mouchards qu'il s'était créés ne savaient rien ou ne voulaient rien dire.
Même la femme Fantine s'était révélée inutile.
Javert l'avait enfin coincée, un soir où elle rentrait ivre de fatigue de l'usine et le visage douloureux.
" Vous avez besoin d'argent, mademoiselle ?, demanda simplement le policier lorsqu'elle le vit devant sa porte.
- Je… Je ne suis pas… Je travaille à l'usine.
- Je sais. Et je sais aussi que vous recevez du courrier et que vous avez un joli secret à cacher.
- Mais…"
La femme devenait blanche de peur.
" Que me voulez-vous, inspecteur ?
- De l'argent contre des renseignements. J'ai besoin d'un mouchard dans l'usine de Madeleine.
- Jamais !"
Et elle repoussa courageusement le policier pour entrer chez elle.
Javert se dit que c'était dommage.
La plus belle fille de l'usine ! S'il avait pu avoir un moyen de pression sur elle, il l'aurait glissée dans le lit du patron et ainsi obtenu ce qu'il souhaitait.
Mais cela n'était pas possible dans une petite ville de province.
Javert abandonna donc cette possibilité. Pour le moment.
Il en avait soupé de cette année.
" Les Étrennes ? Qu'est-ce encore que cette absurdité Moreau ?
- On s'offre des cadeaux lors des Étrennes, monsieur. Vous ne faisiez pas cela dans votre ancien poste ?"
A part travailler d'arrache-pied à assurer le rôle de policier, Javert n'avait jamais rien fait d'autre.
" Non.
- Hé bien... Je me suis dit…"
Javert regarda son secrétaire et eut un sourire amical.
" Merci Moreau. Vous êtes gentil."
Et ce fut tout. Javert reprit sa tâche d'écriture et continua à maculer ses doigts d'encre.
Lentement, Moreau déposa devant l'inspecteur une assiette joliment ouvragée et sur laquelle quelques biscuits étaient disposés.
" C'est ma mère. Elle m'en a donné pour vous."
Javert regarda l'assiette puis le jeune homme.
" Merci à votre mère, Moreau.
- Avec plaisir, inspecteur."
Un léger sourire apparut sur les lèvres de l'inspecteur Javert et Moreau prit cela comme une victoire.
" Je vous trouverai quelque chose, annonça sombrement le policier tandis que le sourire disparaissait à la profonde tristesse du jeune homme.
- Ce n'est pas la peine, monsieur. J'ai déjà eu mon cadeau !
- Plaît-il ?, demanda Javert, surpris.
- Je vous ai fait sourire."
Ce qui provoqua l'apparition d'un nouveau sourire amical.
" Rentrez chez vous, Moreau, il va neiger et votre mère va s'inquiéter.
- Bonne année, monsieur.
- Bonne année, Moreau."
Les cloches de l'abbatiale se mirent à sonner l'heure du dîner.
" Et vous monsieur ?
- Une ultime patrouille et une bonne nuit de sommeil me suffiront.
- Vous n'avez pas de famille monsieur ?"
Le sourire amical s'effaça, vite remplacé par l'expression habituelle du policier, impassible avec une légère pointe d'agacement.
" A demain !"
Moreau disparut enfin.
Javert entendit la porte se refermer et il se retrouva seul dans le petit poste de police.
Il se promit de faire une patrouille aussi courte que possible puis de rentrer chez lui pour retrouver son lit et une bouteille de vin.
Paris lui manquait ce soir.
La neige avait gelé et les rues étaient désertes.
Madeleine marchait lentement, solitaire et heureux de l'être, car il moissonnait les blés d'une excellente année.
La récolte prenait la forme de ces rues désertes dont plus personne ne se servait pour dormir ; des colonnes de fumée qui s'élevaient des toits et des rires qui traversaient les fenêtres fermées.
Madeleine était ravi d'être seul, et aussi d'être le seul à le rester.
La ville était morte ce soir. Javert était fatigué, amer et imprudent. Il marcha, tête baissée sur le sol et ne voyant rien au-dehors.
Il se retrouva à bousculer quelqu'un.
Machinalement, il se recula et marmonna une excuse.
" Pardonnez-moi, je…"
Et l'excuse mourut sur ses lèvres en voyant M. Madeleine l'observer avec attention.
"Ho joie !," pensa Javert. Cela ne pouvait pas être pire !
" Bonsoir, monsieur, fit poliment le policier.
- Inspecteur ! Je vous souhaite bien le bonsoir !
- Je vous remercie," répondit Javert et même lui devait grimacer au son de sa voix.
Il devait apprendre l'impassibilité.
Ce soir était un mauvais soir.
Pour une fois, il n'avait pas envie de discuter avec monsieur Madeleine ou de lui soutirer des informations.
" Vous allez bien, Javert ? Je sais que le climat de la ville vous déplait, mais là vous avez la mine hâve…"
Cela fit rire Javert, si amèrement.
" Je vais bien. Pas de problème, monsieur. Je sais bien que TOUTE la ville connaît mes soucis de santé. Et vous-même ? Comment vous portez-vous ?
- On ne peut mieux, Javert.
- Bien, bien. Vous m'en voyez réjoui. Bonne nuit, monsieur et une joyeuse année… Avec toutes ces sortes de choses qu'on se doit de dire."
Ce fut au tour de Madeleine de rire. Cela lui fit du bien. Vraiment. Mais, en regardant l'homme qui fronçait les sourcils avec étonnement, qui ne savait pas et ne pouvait pas savoir le mal que Madeleine avait été sur le point de lui faire, le sentiment de culpabilité ne tarda pas à poindre.
Une vie entre ses mains...
" Je vous trouve bien amer ce soir, inspecteur. Et je me trouve moi-même bien désœuvré. Connaissez-vous un moyen quelconque de faire passer le temps et qui puisse nous changer les idées ?"
Javert secoua la tête, il ne comprendrait jamais cet homme.
Puis, comme par magie, l'éclat brillait de nouveau dans ses yeux clairs.
" Une promenade nocturne ? Avez-vous déjà regardé la campagne depuis les remparts ?
- Pas depuis longtemps.
- Alors en route, monsieur. Je suis sûr que vous n'avez jamais vu la Citadelle de nuit. Malgré votre usine et votre pouvoir sur cette ville, vous ne la connaissez pas."
Javert souriait mais la question était là.
" C'est fort possible… Mais qu'est-ce qui vous fait dire une pareille chose ?"
Le policier ne répondit que par un éclat de rire.
Monsieur Madeleine et ses petites affaires, vite étouffées, vite pardonnées...et peut-être quelque secret encore plus gros à cacher...
" Venez, monsieur. Il vaut mieux marcher pendant que nous tenons encore debout. Vous êtes fatigué et je suis épuisé. Cette année a été… bref… "
Madeleine partit à la poursuite de l'inspecteur. Bien que se déclarant fatigué, l'homme avançait à une vitesse qu'il lui était difficile de suivre. L'industriel se retrouva bientôt à économiser son souffle en essayant de garder le dos du policier à vue.
Le ciel était clair, il n'y avait pas de nuage et la neige était verglacée. La Citadelle de Philippe-Auguste se détachait et les remparts dominaient la campagne. Des étoiles brillaient dans le firmament.
Javert glissa ses mains dans le dos et avança prudemment.
Il écoutait le silence. M. Madeleine marchait lentement et avec soin. Il l'attendit et se força à marcher à sa hauteur.
" La Citadelle est belle à voir de jour. Si les soldats vous laissent y accéder, bien entendu, expliqua Javert. Je désespère de pouvoir un jour accéder à la tour de la reine Berthe. Ils m'en refusent l'accès !
- En avez-vous touché un mot au capitaine Magnier ? C'est un brave homme qui n'hésitera pas à faire de son mieux pour appuyer la demande d'un collègue."
Javert sourit en entendant ces mots. Monsieur Madeleine avait beau nier les choses, il avait du pouvoir sur la ville et il ne s'en rendait même pas compte...ou ne voulait pas l'admettre…
" Oui, monsieur. Bien entendu. Il accèderait à ma demande sans aucun problème."
Il compta mentalement jusqu'à ce que M. Madeleine s'en rende compte tout seul.
" Ah ! Ou alors je pourrais lui parler. Mais…Qu'est-ce qui rend cette tour si intéressante ? Il va bien falloir que je lui donne une raison de mon intérêt."
Javert se permit un geste rare, il posa sa main sur l'épaule de M. Madeleine et le força à se rapprocher du bord des remparts.
" Une reine de France a été enfermée dans cette tour et elle en est morte ! On raconte que dans sa tour, elle a gravé sur les murs les souvenirs de sa vie perdue. Mais je ne sais pas la vérité, monsieur.
- Il faudra bien l'apprendre alors, n'est-ce pas ? Et vous dites qu'elle a passé des années à graver ? Comment avez-vous appris cela ? On n'en parle pas au village...
- La tour du Cachot est un secret bien gardé ! Je l'ai appris d'un vieux pêcheur, monsieur."
Javert se pencha et sa main disparut de l'épaule de monsieur Madeleine. Il regardait la nuit et les étoiles.
Il ne vit pas le regard qui fouillait son visage, ni le sourire que Madeleine cachait.
Il ne vit pas Madeleine relever doucement l'épaule où Javert avait posé sa main un instant auparavant.
" Je vois que vous appréciez le calme, inspecteur. Qui l'aurait cru ! À vous voir, on pourrait croire que vous ne vous lassez pas de regarder le ciel.
- J'ai appris à lire les étoiles, monsieur. C'est tout. C'est un point positif de cette ville, on voit bien le ciel."
In petto, Javert poursuivit : "ce doit être le seul point positif."
" Et maintenant, je voudrais vous emmener voir la Dame Blanche en personne !, annonça en souriant Javert.
- Ne risquons-nous pas d'attirer le garde ? Je veux dire, je ne voudrais pas causer un incident…
- Allons, monsieur Madeleine ! Qui oserait vous chercher des ennuis ? Mais vous n'avez pas tort. Je ne suis pas capable d'escalader la tour."
Le policier secoua la tête et annonça :
" Il est plus prudent d'aller se coucher gentiment, monsieur Madeleine. Minuit n'est pas loin et…"
Et pour répondre à ces propos, les cloches des églises de Montreuil retentirent dans la nuit.
" Joyeuse année, inspecteur. Ce fut une fin d'année intéressante, croyez-moi : une soirée inattendue et fort enrichissante. Ce qui me fait penser... Accepteriez-vous de m'expliquer comment lire les étoiles ? Cela fait des années que je m'évertue en vain à déchiffrer une carte du ciel que l'on m'a offerte. En retour, je vous obtiendrai un sauf-conduit pour rendre visite à la Dame Blanche. C'est un marché équitable !
- Équitable, peut-être. Mais ne vous attendez pas à un cours magistral ! Je connais un peu les étoiles."
Cette fois, ce fut l'inspecteur qui tendit la main.
On se serra la main et M. Madeleine remarqua à quel point les yeux de l'inspecteur brillaient dans la nuit.
Comme des étoiles...
CHAPITRE VII
Janvier 1821, un curieux petit événement fit parler la population de Montreuil.
Ce n'était qu'un détail anodin mais il mit la puce à l'oreille de l'inspecteur.
Javert n'eut pas besoin de Fauchelevent pour comprendre que ce détail n'était pas aussi anodin qu'il n'y paraissait.
C'était un point important ! Primordial même !
Monsieur Madeleine prit le deuil.
On le vit troquer ses costumes de couleurs sombres pour un costume plus sombre encore et dorénavant l'industriel ne quitta plus le noir.
Lui qui ne souriait pas beaucoup, portait les stigmates d'un terrible chagrin.
Dire que cet événement remua la ville était un euphémisme. Chacun y alla de son hypothèse, chacun se lança dans la déduction.
L'inspecteur était soupçonneux. Il interrogea même Moreau mais le secrétaire de la mairie ne savait rien.
Qui avait eu un lien avec M. Madeleine ?
Naturellement, on chercha la maîtresse, puis l'enfant, puis l'ami mais M. Madeleine était irrémédiablement seul.
Ce fut le prêtre qui interrogea l'industriel en le voyant si assidu aux prières, si triste et si seul.
M. Madeleine n'en fit aucun secret.
Il portait le deuil d'un grand homme, un homme chez qui il avait travaillé par le passé : Monseigneur Myriel de Digne.
Dans cette ville du nord, personne, hormis le prêtre, ne connaissait ce saint personnage.
Ce détail anodin fut simplement placé sur l'extrême piété de M. Madeleine.
Sauf par Javert.
Evidemment.
Le policier se frotta les mains et écrivit aux collègues de Digne. Il revit les rapports qu'il lisait plus tôt sur la bande de voleurs et de tueurs sévissant dans la région de Digne.
Il demanda si quelqu'un correspondant au signalement de M. Madeleine avait travaillé pour l'évêque.
Il trépigna d'impatience en attendant la réponse.
La peste soit de cette poste qui prenait un temps infini, même pour des affaires judiciaires.
Javert prit son mal en patience.
Entre-temps, apparemment ignorant de la curiosité qui avait suscité son deuil, Madeleine passait ses après-midis en prière à l'église.
Sa mine était si triste qu'on avait envie de lui présenter ses condoléances. Mais comme personne ne savait au juste qui était ce célèbre évêque du Sud ni quels étaient les liens qui le liaient à Madeleine, les gens sensés finirent par penser qu'ils étaient en présence d'une nouvelle extravagance de l'industriel et par minimiser la situation.
On disait dans les salons bien-pensants de la ville que cet opportuniste avait encore trouvé un moyen d'attirer l'attention sur sa personne et de consolider sa réputation d'homme vertueux.
Parce que personne ne pleure son ancien patron de la sorte, n'est-ce pas ? Eux, qui étaient tous des patrons, connaissaient bien les sentiments qu'ils suscitaient chez leurs serviteurs...
Pendant des jours et des jours l'on ne parla de rien d'autre dans la ville tandis que Madeleine faisait toujours la sourde oreille.
Lui seul connaissait la vérité.
Et la vérité était que le simple fait de respirer lui causait une douleur intense.
Il s'enfermait dans sa petite chambre à des heures inattendues pour relire la brève note qui était parue dans le journal local et pleurer.
Alors il devenait plus facile de respirer.
Ce fait insignifiant dans le déroulement général des choses l'amena à tirer une conclusion saugrenue : que même depuis le paradis, le bon évêque Bienvenu le guidait et le consolait.
C'était plus que ce que Madeleine avait sur terre.
Pendant toutes ces années, il avait toujours cru que le jour viendrait où il se présenterait devant l'évêque pour lui dire que ses chandeliers présidaient la maison d'un honnête homme.
Que ses couverts, volés, rendus puis offerts, avec l'aide de Dieu, avaient servi à cimenter le bien-être de toute une communauté.
Il avait prévu de tomber à genoux devant le saint homme pour le remercier et l'assurer que son sacrifice n'avait pas été vain.
Jean Valjean n'aurait plus l'occasion de le faire.
Il lui aurait fallu bien peu pour exaucer l'un de ses vœux les plus chers : un bout de papier, de l'encre et surtout le courage d'affronter l'homme qu'il avait cessé d'être juste le temps d'écrire son nom.
Nul, d'avoir su que sa souffrance était sincère, n'aurait levé les sourcils lorsque Madeleine avait souhaité commander une messe de funérailles pour l'évêque.
Mais voilà, l'abbé de sa paroisse avait accueilli sa demande avec une foule de questions destinées à fouiller dans la vie passée de l'industriel.
Comme partout ailleurs, la curiosité l'emportait sur la piété.
Madeleine s'aperçut du danger et fit marche arrière.
Il se résigna d'apprendre à vivre avec ses remords et à prier sa perte en privé.
Il échangea l'église contre sa petite chambre et le prie-Dieu contre le bois brut du plancher.
Ce qu'un bon évêque avait semé, un abbé ordinaire n'arrivait pas à le moissonner.
Madeleine, qui restait souvent un homme simple qui comprenait davantage la superstition que la théologie, commença à craindre de ne jamais comprendre toute la panoplie de règles et de doctrines qui lui imposaient de savoir qui il était licite de pleurer et qui il ne l'était pas.
Il désespérait de trouver sa place parmi ceux qui promulguaient la charité tout en répandant la légitimité de porter leur jugement, infatigable et sévère, sur leurs voisins.
Ce n'était point ce que monseigneur Myriel avait fait pour lui.
Petit à petit, il commença à sentir qu'il vivait à mille lieues du troupeau du Christ et cela le rendit malheureux.
Il se prépara à l'assumer car, aux yeux des hommes, il resterait toujours forçat.
C'était lui la brebis galeuse.
Il comprenait désormais que c'était une erreur de porter le deuil en signe de respect pour le père spirituel qu'il aurait dû pleurer en silence.
Mais les jours passèrent et l'intérêt de ses voisins, voire leurs gestes d'incompréhension, envers ce qu'ils ne se cachaient plus pour appeler une absurdité, diminua.
Seul un homme continuait à secouer la tête lorsqu'il le croisait dans la rue. Cet homme, qui lui montrait parfois ses crocs comme s'il n'attendait que l'occasion de les plonger dans sa chair, n'était pas plus enclin au découragement qu'il ne l'était au pardon.
C'était l'inspecteur Javert.
Madeleine prit son mal en patience.
Janvier, février, mars… Les mois passaient et le froid perdurait. Il devenait profond, constant, Javert retrouva l'humidité et la toux devint régulière.
Fermement, le policier tenait son poste et posait sa tête trop lourde dans le creux de sa main.
Il se mourait d'ennui.
Même ce fourbe de Vidocq lui manquait.
Et naturellement, rien n'arrivait de Digne...
La campagne était endormie sous la neige lorsque le premier accident grave eut lieu.
Cavée Saint-Firmin, un enfant renversé par une voiture de transporteur se retrouva sur la chaussée, inconscient et une jambe brisée.
Le conducteur, un livreur qui ignorait les pavés glissant et la pente trop forte, tremblait en se tordant les mains.
On ne compatit pas cette fois lorsqu'on vit arriver le grand inspecteur de police, flanqué de deux gendarmes.
Ce qui était maintenant habituel en cas de problèmes dans la ville.
" Je suis...je suis désolé, monsieur, " se défendit le malheureux en levant les mains.
Pour toute réponse, Javert le saisit par les épaules et le jeta contre un mur. On vit le policier sortir ses poucettes et d'un geste sûr menotter l'homme.
" Je suis désolé, répétait sans fin le conducteur. Je n'ai pas vu l'enfant, il jouait au-milieu de la route. Mais où est sa mère ? Il aurait fallu le…"
Javert le retourna et d'un geste vif le gifla violemment :
" Ferme ta gueule ! Tu me chanteras ta chanson au poste ! Hannequin ! Joliot ! Chargez-vous de l'enfant !
- Et le cheval, inspecteur ?, demanda un des gendarmes.
- Il est durement blessé ?
- Patte avant brisée.
- Abattez-le !"
Froidement, ce fut fait et Javert entraîna l'homme silencieux et larmoyant dans son poste de police.
Il était loin le temps des moqueries, on s'écarta pour laisser passer le policier et personne n'osa commenter la scène ouvertement.
Le soir-même, l'inspecteur reçut un panier, joliment garni d'un tissu de toile, dans lequel se trouvait une magnifique brioche, encore chaude du four. Comme Javert ne comprenait pas, Moreau lui expliqua, amusé :
" C'est de la part de madame Serrier, inspecteur. Pour avoir sauvé son fils."
Moreau s'attendait à un sourire, à un peu d'orgueil. Il en fut pour ses frais. Javert baissa la tête sur son rapport et posément énonça :
" Je n'ai pas sauvé son fils. J'ai arrêté un homme coupable d'infraction.
- Mais…
- L'enfant a survécu à l'accident. Je n'y ai pris aucune part."
Moreau ne sut quoi ajouter.
" Et rendez la brioche à la plaignante. On ne m'achète pas et on ne me remercie pas. Je n'ai fait que mon devoir.
- Bien, inspecteur."
Le secrétaire reprit le panier qu'il venait de déposer devant son supérieur et la mine défaite, alla le rendre à la brave femme venue en personne remercier le chef de la police.
Bien entendu, cela n'améliora pas l'image détestable dont jouissait l'inspecteur à Montreuil.
Par contre, on apprit de source sûre que le chef de la police faisait antichambre tous les jours à la mairie pour obtenir de monsieur le maire la réfection de la Cavée Saint-Firmin.
Moreau raconta même dans quelques oreilles de confiance que l'inspecteur Javert s'était permis de dire à monsieur le maire que si l'enfant blessé avait été un enfant de la Ville-Haute, les travaux auraient été à l'ordre du jour du conseil municipal dès le lendemain de l'accident.
Il va sans dire que l'officier fut violemment chassé du bureau de monsieur le maire.
L'inspecteur de police était un homme difficile à comprendre mais une chose était sûre à son sujet : il n'hésitait pas à intervenir lorsqu'il croyait la cause juste.
Même s'il fallait pour cela devenir insistant.
Cet après-midi-là, il attendait encore une fois que le maire daigne le recevoir. Après tout, il était libre de faire ce qu'il voulait de son temps libre. Mais monsieur le maire se faisait prier et Javert ne tarderait pas à partir bredouille...
" Inspecteur ! La rumeur est donc vraie."
Monsieur Madeleine avançait vers lui, la main tendue, dans un salut presque amical.
Cela suffit à mettre Javert sur ses gardes, il accepta la main et répondit :
" Cela dépend de quelle rumeur vous parlez, monsieur.
- L'on dit que vous avez mis la mairie en état de siège. Quoi d'autre sinon ? Et je vois bien que les bavardages n'exagèrent guère !"
Javert retourna s'asseoir et continua à tenir son chapeau entre ses mains.
" Il faut bien que quelqu'un parle au maire ! La Cavée Saint-Firmin est dangereuse ! Soit on interdit purement et simplement la circulation dans cette rue, soit on entreprend des travaux pour rendre la pente moins forte. Un enfant a failli en mourir aujourd'hui et ce n'est pas le premier accident que je vois alors que je ne suis en poste ici que depuis cet automne."
Madeleine prit place aux côtés du policier ; il savait bien que Javert parlait de ce qui, en bonne conscience, devrait être l'une des priorités du responsable de la ville. Quoi de plus urgent que la sécurité des voisins ? Et, surtout, comment n'a-t-il pas su le remarquer plus tôt ?
Il avait fallu que son caissier lui raconte l'accident, que l'enfant blessé soit le fils de l'une de ses employées, que Madeleine ait été témoin de la réaction de la mère pour qu'il prenne conscience de la clameur qui s'élevait parmi ses voisins.
Madeleine avait interdit aux rouliers qui travaillaient pour lui de circuler dans cette rue... Et, sachant que ce n'était pas suffisant, il avait détourné le regard.
Puis il avait appris cet après-midi-là que Javert risquait son poste depuis des mois au service d'une cause que Madeleine considérait juste, mais envers laquelle il n'avait jamais osé se prononcer.
Les choses pouvaient changer. Elles devaient le faire.
" Pensez-vous qu'il soit possible d'adoucir la pente sans perturber l'alignement des habitations ? Un meilleur pavage serait peut-être une solution acceptable…"
Surprendre l'inspecteur était rare et cependant il semblait que M. Madeleine en soit devenu maître.
" Certainement, monsieur. Mais je ne suis pas géomètre. Cette rue est mal pavée c'est vrai. Peut-être un meilleur pavage… Je ne sais pas," avoua l'inspecteur.
Car si Javert se jugeait bon en matière de police, il savait reconnaître ses manques. Les admettre était simplement une vérité, pas de l'humilité.
" Dans ce cas, je me dois d'arracher deux engagements de la part de monsieur le maire : une étude des actions à entreprendre et, dès que les fonds seront débloqués sur le budget, que ces actions soient effectivement entreprises."
Javert se leva, sous le choc.
Et pour la première fois, M. Madeleine vit le sourire de l'inspecteur. Un vrai sourire, sans cruauté, sans amertume, sans ironie.
" Merci, monsieur."
Madeleine lui répondit par un sourire de son cru, petit et doux. D'une façon absurde, il ne trouva rien d'autre à dire que :
" Comme quoi les promenades sous les étoiles peuvent s'avérer utiles.
- Lorsque le ciel sera dégagé, si vous avez toujours le goût pour cela, je vous apprendrai à lire les étoiles, monsieur."
La porte du bureau de monsieur le maire s'ouvrit, révélant ce dernier.
Lorsqu'il aperçut Javert, il grimaça comme s'il avait mangé un citron mais la présence de monsieur Madeleine adoucit son expression.
" Mon cher Madeleine ! Venez mon ami, y a-t-il quelque chose que je peux faire pour vous plaire ?"
Madeleine prit son temps pour se lever ; quiconque ne le connaissait pas aurait pu dire qu'il prenait plaisir à voir le sourire qui se figeait doucement sur le visage du maire. Malgré l'insistance de son hôte, il eut même la courtoisie de refuser l'invitation de passer au bureau en premier
" Mais je vous suis, monsieur le maire."
Puis dès que l'homme lui tourna le dos, il permit à son sourire de s'élargir alors qu'il envoyait un clin d'œil à Javert.
Javert allait se rasseoir lorsqu'il entendit une exclamation sortir du bureau de monsieur le maire :
" QUOI ? Vous aussi ? Mais qu'est-ce que vous avez tous avec cette rue ? Il n'y a aucun problème dans cette rue…"
Alors le policier ne s'assit pas et sortit de la mairie.
Quiconque l'aurait rencontré à cet instant n'en aurait pas cru ses yeux.
Le terrible inspecteur de police arborait un sourire heureux.
Une affaire de voisinage fut réglée par une simple visite de l'inspecteur. Le chef de la police devait gérer les histoires de gouttière et de bornes.
Par Dieu ! Il les géra !
Il se fit juge dans les problèmes de voisinage là où monsieur Madeleine se faisait entremetteur. Javert ne cherchait pas la conciliation mais il tranchait les conflits.
Il ne se faisait pas d'amis mais il obtenait le respect.
C'était peut-être la meilleure chose à avoir ?
En tout cas, on n'essaya plus de l'acheter.
L'inspecteur n'avait aucun vice, il ne buvait pas, il ne jouait pas, il ne fréquentait pas les femmes. Il était austère et intègre.
Ses rares moments de liberté se passaient au poste de police où l'inspecteur lisait. Il n'aimait pas lire mais c'était un moyen de former son esprit.
Javert n'était pas un imbécile, il savait qu'il n'était pas cultivé alors il s'efforçait de progresser.
Et parfois, parfois il prisait lorsqu'il était satisfait.
Ce qui était rare dans ce poste provincial.
De quoi aurait-il pu être satisfait ?
D'avoir retrouvé le chat perdu de Mme Monge ? Ou d'avoir arrêté le voleur de pommes de M. Le Maistre ?
Il prisait souvent après avoir rencontré monsieur Madeleine...
Moreau côtoyait l'inspecteur depuis des mois maintenant.
Il n'arrivait pas à comprendre, lui aussi, ce qu'un homme comme lui faisait à Montreuil.
Un soir, le secrétaire, passé chercher quelques dossiers qu'il voulait rapporter à la mairie le lendemain, trouva le policier en train de nettoyer ses deux pistolets coup-de-poing.
De telles armes dans un tel lieu ?
Le jeune homme fut impressionné et regardait, sans mot dire, les gestes sûrs de l'inspecteur.
Javert avait retiré sa veste et remonté ses manches de chemise, il graissait, frottait et entretenait le métal. Un pistolet était déjà terminé, posé sur le bureau, brillant sous la lumière de la chandelle.
" Vous avez déjà tué un homme ?, murmura le secrétaire.
- Oui, répondit simplement le policier.
- Pourquoi ?
- Pour sauver la vie d'un autre."
Moreau s'approcha et se permit de caresser le pistolet, prêt à l'emploi.
" Vous savez tirer Moreau ?, demanda Javert.
- Non, monsieur. Au fusil, je me défends mais un pistolet...
- Voulez-vous apprendre ?
- Vous feriez cela ?
- Si cela vous amuse."
Cela amusa Antoine Moreau.
L'inspecteur se montra bon professeur, il expliqua le fonctionnement de l'arme, il aida le jeune homme à se placer et il tint son bras lors du premier tir. Avant de s'éloigner de plusieurs mètres et de glisser ses mains dans le dos.
On se tenait dans la petite cour intérieure des Moreau, non loin de la mairie, et le bruit de la détonation brisait le silence, se répercutant dans les hauts murs encerclant les lieux.
Un tir, suivi d'un autre.
Moreau s'énervait de ne rien toucher et Javert se mettait à rire. Il bouscula doucement le jeune homme et leva le bras à son tour.
Viser la bouteille nichée dans le ballot de foin.
Tirer.
Relever la main en entendant le bruit cristallin d'une bouteille de verre qui se brise.
" On ne tire pas qu'avec sa main, on tire avec sa tête, asséna Javert.
- Sa tête ?
- Reprenons !"
Les deux hommes, pris par la leçon, ne virent pas les yeux posés sur eux avec curiosité et intérêt. Des passants, certes, mais parmi eux se tenait M. Madeleine.
Mais on remarquait quelque chose à propos de Javert, si on observait longtemps et avec soin.
L'inspecteur ne touchait pas le jeune homme, ou très peu. Il préférait montrer, expliquer que de rectifier lui-même la position du tireur.
Cela pouvait être vu comme de la timidité, voire du respect.
Mais M. Madeleine se demanda si ce n'était pas autre chose...
Car il avait vu dans sa vie des hommes qui ne touchaient pas et des hommes qui ne se laissaient pas toucher.
Madeleine appartenait au premier lot par inclination, mais aussi au deuxième depuis qu'il avait été obligé de se défendre contre certaines violences qu'il était facile rencontrer au bagne.
Quelle pourrait être l'histoire de Javert ? Car Javert, il le savait maintenant, avait passé sa jeunesse au bagne... Seulement, il n'aurait pas survécu s'il n'avait pas su se servir de la violence...
Toucher autrui avec l'intention de blesser… Blesser chaque fois que l'on touche...
Voilà qui devait marquer un homme.
Et, en effet, Madeleine avait entendu dire que Javert pouvait se montrer brutal lors des arrestations, qu'il avait déjà eu des problèmes. Qu'il ne semblait pas pouvoir éviter d'en chercher davantage.
Oui, Madeleine percevait le bagne dans la façon dont Javert dansait autour de son collègue, prudent et neutre. Soucieux.
Un coup de feu retentit qui le sortit de ses pensées ; il était temps de reprendre son travail.
Il aurait pourtant aimé voir le jeune homme atteindre sa cible.
Moreau poussa un cri de joie lorsqu'enfin, la balle brisa une bouteille.
Javert applaudit l'exploit.
Il fallait retourner au commissariat.
Fantine était une jolie femme, Javert devait en convenir. Il l'examinait, la suivant des yeux dans les rues.
" Une belle fille !, sourit Moreau en voyant la direction prise par les yeux de l'inspecteur, si collet monté.
- En effet, se rembrunit Javert. Est-elle mariée ?
- Pas que je sache. Pourquoi ?"
Moreau s'amusait follement.
Il aperçut l'inspecteur cacher encore davantage ses yeux sous les rebords de son grand chapeau et sourit.
Les deux hommes étaient assis à une table au café principal de la place du marché. Il faisait chaud pour un mois d'avril et Moreau avait tellement insisté pour boire un verre de bière fraîche que l'inspecteur avait cédé.
Et maintenant, ils se retrouvaient à examiner les environs, la place devant l'abbatiale, les passants et les passantes...et une certaine jeune femme attirait tous les regards.
" Elle s'appelle Fantine," expliqua inutilement Moreau, pensant impressionner son supérieur.
Mais le temps durant lequel l'inspecteur avait besoin des informations glanées par son secrétaire était terminé. Il avait ses propres mouchards maintenant.
Javert hocha la tête et but un peu de bière, savourant la fraîcheur glissant dans sa gorge.
" Le Père Fauchelevent devrait se méfier," souffla Moreau en désignant le vieillard poussant son cheval à marcher, malgré le poids excessif que transportait la charrette.
Javert regardait et acquiesça, laissant son bavard de secrétaire poursuivre sur sa lancée.
" Un jour, sa charrette se renversera ! Fauchelevent la surcharge ! Il tuera son cheval à la tâche et il sera bien avancé ce jour-là !
- Où a-t-on un cric ?, fit Javert, indifférent à la situation difficile de son ancien allié.
- A l'entrée de la ville, au lieu Flachot, il y a un maréchal ferrant.
- Il faudrait en avoir un au commissariat.
- C'est une excellente idée ! J'en parlerai au maire."
On continua à boire en examinant la ville.
4 000 habitants.
Javert ne connaissait pas tout le monde mais presque.
4 000 ! C'était le nombre de forçats présents à Toulon dans sa jeunesse.
" Il y a encore eu un incident Cavée Saint-Firmin, annonça un gendarme en cherchant des yeux le chef de la police, absent exceptionnellement de son poste.
- Bien, le devoir nous appelle," soupira théâtralement l'inspecteur en replaçant le bicorne sur sa tête.
Il suivit le gendarme, sachant fort bien qu'il allait trouver un nouveau véhicule renversé, peut-être un cheval à abattre ou un enfant blessé.
Javert détestait ces situations.
Mais il avait confiance en monsieur Madeleine. On parlait de travaux qui devaient être menés dans cette rue grâce à l'insistance de l'industriel auprès du maire.
On n'oubliait pas non plus le combat que menait l'inspecteur de police contre les mauvais conducteurs dans la ville.
Les deux hommes faisaient du bon travail.
Aussi étrange que cela soit, Javert avait confiance en un homme qu'il était sûr d'avoir déjà rencontré par le passé. Ce devait être l'ennui qui lui mangeait la cervelle.
En mars, une réponse arriva enfin de Digne !
Javert déchira l'enveloppe avec une hâte nerveuse, pressé de lire les informations que lui transmettaient enfin ses collègues.
Et il déchanta aussitôt.
Ces idiots n'avaient fait qu'informer la sœur du défunt monseigneur Myriel de la demande étrange de leur collègue du nord.
Ainsi, cette enquête que Javert voulait discrète et basée sur des dossiers de police se transformait en une simple lettre écrite par une vieille dame inconsciente de la gravité de l'affaire.
Mlle Baptistine se perdait en excuses auprès du policier de Montreuil. Son frère était un saint homme, il avait aidé tant de gens, de divers milieux et pour des durées plus ou moins longues.
Elle houspillait gentiment l'inspecteur en lui rappelant qu'à son âge, elle ne pouvait pas se souvenir de tous les noms.
Madeleine ? Peut-être ! Sûrement si le monsieur le disait.
Elle terminait son discours alambiqué, difficile à suivre, sur les vertus de son frère, innombrables et angéliques, par ses prières pour le bien-être du policier.
Et ce fut encore un échec frustrant pour l'inspecteur Javert...
La seule chose de valeur dont parla la vieille bigote fut l'argenterie et les chandeliers, en argent également, que son saint frère avait donnés à un malheureux sorti du bagne.
Naturellement, Mlle Baptistine ne donnait ni date, ni nom, ni aucune précision pour découvrir de quel bagnard cela pouvait s'agir.
Digne était sur la route de Toulon, il n'était pas rare que des bagnards passent par là.
Cela frustra davantage Javert...
Après mars, vint avril et après avril vint mai.
Le mois de mai était un joli mois. Tout fleuri, tout tendre. Les jeunes filles et les fillettes entonnaient des chansons à la gloire de Marie et du joli mois de mai.
Patiemment, on se tenait devant sa porte pour écouter les chœurs chanter et on glissait ensuite la main dans sa poche pour offrir quelques pièces pour le bouquet de Marie.
Même devant la porte du commissariat, les fillettes osèrent s'arrêter et chanter. L'inspecteur de police fut tellement surpris qu'il en oublia de froncer les sourcils.
Un sourire adoucit ses traits et la musique retentit devant sa porte.
Il s'arrêta de travailler à son bureau et sortit dans la rue.
Des jeunes filles formaient une chorale, mignonne et attendrissante.
Soeur Perpétue accompagnait les jeunes âmes et son sourire rejoignit celui de l'austère policier.
L'hiver était terminé…
Javert imita la folie générale et donna généreusement pour le bouquet de la Vierge Marie.
On approuva.
La ville était belle, les gens affichaient leurs beaux vêtements. Des sourires parmi la foule, des saluts polis, des couleurs embellissaient les tenues. La dentelle était partout. On sentait enfin le printemps renaître.
Le joli mois de mai...
Javert examinait la joie qui s'emparait des passants avec curiosité. Il n'avait jamais connu cela, la religion était pour lui une autorité et un juge, pas une occasion de rire et de plaisanter.
Moreau le vit, resté debout devant la porte du commissariat à observer le manège des filles et expliqua :
" C'est le Mois de Mai. Ces petites vont faire leur communion.
- Toutes ?!
- Non, mais les sœurs leurs font suivre le catéchisme et le maire permet à toutes les jeunes filles le souhaitant de participer aux chansons de Mai. Monsieur l'abbé est d'accord. Alors, les fillettes chantent et frappent à toutes les portes."
Moreau sourit, espièglement, avant d'ajouter :
" Même à la vôtre !
- Ce fut courageux de leur part, je l'admets," approuva Javert, souriant à son tour.
Profitant de la relative bonne humeur de l'inspecteur, le secrétaire proposa :
" Une bière sur la place ? Il fait beau et nous avons bien travaillé."
Javert allait refuser mais Moreau ajouta, pressant :
" Ainsi vous pourrez voir les choses de plus près.
- Très bien," accepta Javert.
Moreau n'en crut pas sa chance.
Prestement, il saisit sa veste et referma la porte du commissariat.
Javert eut envie de rire lorsque, pestant contre sa stupidité, Moreau fut obligé de retourner dans la pièce pour récupérer sa bourse.
Javert ne dit rien mais son visage parlait pour lui. Il faisait beau, la bière était bonne et on entendait les jeunes filles chanter devant la porte de la mairie.
La serveuse offrit des gâteaux aux deux hommes attablés, des oublies. C'était une pâtisserie roulée en cylindre creux, faite de farine et d'eau avec du lait et de l'œuf, le miel la rendait douce à croquer.
La serveuse, une femme assez robuste mais souriant au soleil, proposa un deuxième verre et, au grand désarroi de Javert, Moreau accepta avec entrain.
Le joli mois de mai ne devait pas devenir le joli mois de l'ivrognerie.
Un joli mois.
On vit passer monsieur Madeleine, pressé et préoccupé.
L'inspecteur le suivit des yeux et cela ne passa pas inaperçu.
Moreau avait trop bu pour conserver son sérieux habituel. Il désigna monsieur Madeleine et lança :
" Vous voyez, inspecteur. Vous n'êtes pas le seul à sortir enfin au soleil.
- Monsieur Madeleine ?
- C'est un ermite ! Il ne vit que dans son usine ! Et pourtant, il est très demandé. Même Paris le réclame.
- Paris ?"
Javert était curieux, comme toujours.
" Après la légion d'honneur, il fut question de nommer le Père Madeleine au Parlement. Mais il faudrait pour cela qu'il ait été maire…"
Moreau paraissait tout triste en annonçant cela.
L'inspecteur se mit à sourire, sachant jouer de son secrétaire.
" Invitez-le à notre table ! Il trouvera bien le temps de prendre un verre avec nous, non ?"
Cela fit briller de plaisir les yeux du jeune homme.
" En voilà une idée ! Eh bien ! Oui."
Il n'y avait plus qu'à laisser faire.
Javert resta assis et attendit, le sourire aux lèvres et les yeux brillants de plaisir.
Moreau héla monsieur Madeleine.
L'industriel se retourna à l'appel de son nom et son sourire resta poli.
Javert eut envie d'applaudir l'exploit.
" Vous prendrez bien un verre en notre compagnie, Père Madeleine ?, proposa le jeune homme, inconscient de la tension ambiante.
- Je suis pressé, Moreau. Un verre pour vous faire plaisir et je me sauve," répondit Madeleine en dodelinant de la tête.
- Merveilleux !, " s'enthousiasma le jeune homme.
Moreau leva la main pour attirer la serveuse et de nouveaux verres furent déposés devant les hommes.
" Vous avez conservé le deuil, monsieur Madeleine, constata simplement l'inspecteur. Monseigneur Myriel devait vous être très cher."
Et le regard clair et froid se posa sur l'industriel.
" Il y a des personnes qui vous marquent, même si elles ne sont pas de votre sang. Monseigneur était un saint qui a changé ma vie. Je lui dois le respect et je le lui montre.
- Cela ne m'étonne pas de vous, Père Madeleine, fit Moreau avec chaleur. Vous avez un grand cœur !
- Figurez-vous, monsieur, rétorqua le policier en contemplant l'alcool tournoyant dans son verre, que j'ai envoyé une lettre à Digne. Pour avoir des informations sur ce saint inconnu des hommes. Il serait normal que la ville de Montreuil rende hommage à un tel homme.
- C'est une excellente idée, inspecteur !, s'écria Moreau. En avez-vous parlé au maire ?
- J'applaudis votre initiative, inspecteur. Oui, qu'a dit monsieur le maire ?, intervint Madeleine.
- Je n'en ai pas encore parlé au maire. J'attends le retour du courrier, mentit Javert. Mais je n'ai pas pu résister à la tentation de vous prévenir, M. Madeleine."
Javert eut son sourire, si cruel et si laid, avant d'ajouter :
" Après tout, il me faut avoir des informations précises sur votre statut dans la demeure d'un évêque. Je ne saurai commettre d'impair. Peut-être étiez-vous son valet de pied ? Son jardinier ? Qu'en sais-je ?
- Vous pourriez vous confier à l'inspecteur, Père Madeleine, proposa Moreau, dans sa candeur. Cela évitera des complications administratives."
Javert hocha la tête et attendit la suite, souriant.
Et Madeleine ne souriait pas moins.
" Bien entendu, Moreau, vous avez raison. Surtout que les informations qui pourraient arriver de Digne à mon sujet n'ont aucun intérêt. J'étais un simple garçon d'écurie à l'époque où l'évêque n'était pas encore prêtre. J'étais très jeune mais lui était déjà un saint.
- Un garçon d'écurie ?, répéta Javert. J'en prends bonne note."
Le verre fut vite terminé et Javert regarda M. Madeleine s'en aller, de son pas solennel.
Un garçon d'écurie ?
Cela pouvait se vérifier.
Javert fit bientôt de même et abandonna la fête pour rejoindre son commissariat.
Il avait encore du travail.
Madeleine arriva à son bureau de fort méchante humeur.
Surveillé, harcelé, tout écart lui coûterait sa liberté et peut-être aussi sa tête. Il en avait assez de cet inspecteur qui pensait, non, qu'il savait, avoir le droit de passer au crible son passé.
Mais, pour une fois, Madeleine lui avait joué un tour.
Monseigneur Myriel avait été proposé pour l'évêché par Napoléon lui-même... On pouvait le lire dans les biographies que certains érudits liés au "parti Prêtre" lui avaient consacrées.
Mais on ne retrouvait nulle part les circonstances qui avaient conduit Monseigneur à la prêtrise... ni le lieu où il avait vécu avant la Révolution qui avait tout détruit sur son passage et l'avait contraint à l'exil.
Madeleine n'avait obtenu ces quelques bribes d'informations qu'après avoir favorisé quelques rencontres fortuites. Cela lui avait pris des années.
Que Myriel était noble de naissance, il le savait grâce aux poinçons sur les chandeliers que l'évêque lui avait donnés et à la conversation que l'évêque avait eue avec sa servante lors du départ de Jean Valjean.
"Mais ce sont les seuls souvenirs qui vous restent de votre famille, Monseigneur.
- Certes. Cela prouve que Notre Seigneur, dans sa sagesse, fait naître l'espoir même des ruines d'un passé mort et révolu," avait répondu Myriel avec jovialité.
Oui, si Javert voulait suivre cette piste pour l'attraper, Madeleine ne pouvait que lui souhaiter bonne chance.
Suite à cela, l'inspecteur écrivit un nouveau courrier, très poli et respectueux, à l'intention de ses collègues de Digne ET de Mlle Baptistine.
On insistait sur le garçon d'écurie.
Javert se mit à espérer.
CHAPITRE VIII
" Inspecteur, fit Magnier, la voix lasse, vous n'avez nul besoin d'un cheval.
- Je le sais très bien, monsieur, opposa Javert, en tenant humblement son chapeau entre ses doigts. Ce n'est pas pour mon usage personnel, monsieur, mais monsieur le maire souhaite me voir accomplir des patrouilles dans la campagne aux alentours. Je ne peux pas assurer mon poste en ville et me trouver en même temps dans les campagnes environnantes. J'ai dû aller jusqu'à Etaples une fois."
Là, Magnier fut surpris et regarda Javert avec consternation.
" Etaples ? Mais c'est à trois heures de marche d'ici.
- Vous comprenez mon désarroi, monsieur.
- Oui, oui. Je saisis."
Magnier se frotta le menton et examina ce policier qui venait le déranger avec ses demandes de soutien logistique. Hier c'était deux gendarmes attitrés pour lui permettre de mieux assurer la loi, aujourd'hui c'était le prêt d'un cheval pour les patrouilles.
Magnier soupira et céda :
" Allez dans les écuries, inspecteur, et choisissez-vous une monture. Bien entendu, elle restera ici.
- Bien entendu, ce ne sera un emprunt que très rare et pour une durée très courte."
Le chef de la gendarmerie fit un geste indifférent, puis, pris par une idée, il lança :
" Mais vous savez monter, inspecteur ?
- Oui, monsieur."
La réponse fusa, sèche et brutale.
Javert avait appris à monter au bagne. Tout le monde oubliait qu'il avait été un adjudant dans les garde-chiourmes du midi.
Gageons qu'il allait leur montrer ses capacités d'ici peu.
Un bel étalon. Entier ! Un Navarrin qui n'aurait pas dépareillé dans la Grande Armée. Nerveux et athlétique.
Javert le choisit en conséquence de cause, sachant ce qu'il voulait en faire.
Le gendarme qui l'accompagna aux écuries le prévint, la voix méprisante :
" Il est nerveux et vicieux. Personne ne le monte, le capitaine parle même de s'en débarrasser ! Vous devriez prendre une autre bête, inspecteur."
Le dédain était si vif mais Javert ne le releva pas.
Il sortit la bête de sa stalle, elle piaffait déjà et renâclait, prête à ruer.
Il apprécia d'autant plus la perversion.
" Nous sommes faits pour nous entendre."
L'étalon se cabra et le gendarme se recula prudemment. Javert maintint la bride d'une main ferme.
" Il s'appelle Gymont, annonça le gendarme, vexé d'avoir eu un mouvement de peur devant le policier.
- Et moi Javert."
Et l'inspecteur se mit à rire tandis que l'animal poussait son hennissement de défi.
Ils formaient une belle peinture.
L'homme en uniforme de police, chapeau sur la tête et sabre au côté, assis, le dos bien droit, sur un étalon de couleur sombre. Robe noire et crins clairs.
Une belle peinture.
Au premier abord.
Car après, on se reculait devant la vigueur du cheval. Tenu de main de maître, il s'efforçait de se révolter.
Cela se voyait dans ses sabots trop haut levés, dans sa façon de baisser la tête brusquement ou de se jeter de côté de tout son poids.
Mais l'homme tenait bon.
Javert s'entraîna à chevaucher l'étalon quelque temps dans la campagne.
Il fallait retrouver ses capacités en équitation et mâter cette bête de muscle et de défi.
Oui, ils étaient faits pour s'entendre.
Puis, après quelques heures de galop et de dressage, l'inspecteur décida de ramener le cheval à son écurie.
Le piège était prêt.
Il fallait juste trouver le bon jour…
Et pour cela, il fallait simplement attendre le bon vouloir de monsieur le maire…
Monsieur Delapasture de Verchocq était un homme si facile à suivre.
Il était précis, constant et réglé comme une pendule.
Donc, il envoya Javert se charger des problèmes de voisinage, de voirie et enfin, il le chargea de patrouiller dans la campagne. Javert aidait le garde champêtre et se sentait si loin de son travail de police.
Les pluies abîmaient les terres et les récoltes présageaient d'une catastrophe.
" Vous avez un cheval maintenant, inspecteur ?, demanda le maire, indifférent.
- Oui, monsieur le maire. J'ai pris la liberté d'en demander un auprès de M. Magnier.
- Vous avez bien fait. Ainsi, vous gagnerez du temps, il faut faire le tour des remparts aussi. Cette pluie peut avoir endommagé des fondations.
- Très bien, monsieur le maire."
Javert était heureux.
Il s'en alla à la caserne, pris ce Gymont dont personne ne voulait et fit le tour de la ville assis sur la selle.
Mais maintenant, il le tenait et pouvait en faire ce qu'il souhaitait.
Un adjudant-garde.
Un gitan.
Comment les gens pensaient que les gitans se déplaçaient ?
Javert avait appris à monter dès l'âge de trois ans.
Le tour de ville terminé, l'inspecteur sourit et poussa son cheval au trot.
Depuis la promenade des remparts, il se dirigea vers l'usine de M. Madeleine. Il savait l'homme présent.
Il avait vérifié.
Comme il le faisait toujours.
Et d'une forte claque sur la croupe, il fit passer son cheval au galop pour entrer dans la cour de l'usine.
Sachant fort bien qu'un cheval aussi nerveux et vif que le sien n'allait pas supporter le bruit et la foule.
Ce qui arriva.
Il suffit de simplement forcer le cheval à s'approcher trop près d'un groupe d'hommes, manipulant des coffres en parlant bruyamment.
Les ouvriers, inquiets, se reculèrent et laissèrent tomber les malles à terre, il y eut des choses qui se brisèrent, des mouvements de foule et des cris.
Effrayé, l'étalon se cabra et plusieurs hurlements de peur s'élevèrent parmi les ouvriers.
Javert essaya de ne pas retenir le cheval. Il claqua inutilement de la langue, excitant d'autant plus Gymont, et attendit que monsieur Madeleine vienne à son secours.
Ou celui du cheval.
Madeleine, en effet, avait entendu le vacarme dans la cour. Mais au lieu d'accourir comme l'avait prévu l'inspecteur, observait la scène depuis une fenêtre ouverte au premier étage.
Il fronçait les sourcils et il avait croisé les bras sur sa poitrine pendant qu'il mâchait calmement, en attendant que Javert réagisse. Contrarié, mais l'air aussi quelque peu étonné.
À ce point, Duhamel se pencha auprès de lui à la fenêtre, le visage congestionné et gesticulant comme un possédé.
Madeleine échangea quelques mots avec son caissier, plaça la pomme qu'il croquait dans la main du petit homme puis se mit enfin en branle.
Le silence tomba petit à petit dans la cour alors que, dans le lointain, des hommes avaient commencé à faire discrètement signe à ceux qui se trouvaient encore dans la cour pour les engager à retourner dans les ateliers.
Gymont avait repris de l'élan et campait sur ses pattes arrière sans que son cavalier ne fasse rien pour l'en empêcher ; l'étalon s'était approché sensiblement de l'atelier des femmes pour échapper au vacarme qui n'avait pas tout à fait cessé dans la remise.
Pendant que le cheval hennissait, maintenant victorieux d'avoir imposé son refus, Javert surveillait ses mouvements avec attention mais sans s'interposer.
Il n'accorda pas d'importance à la fenêtre qui s'ouvrait dans l'atelier des femmes, presque à la hauteur de l'un des étriers.
Silence.
Gymont triomphait et Javert attendait.
Juste au moment où le cheval amorçait sa descente, fatigué de tenir son équilibre, un homme en gilet jaillit par la fenêtre comme un boulet de canon puis, dès que les sabots du cheval touchèrent le sol, il enlaça l'encolure de l'animal.
Effrayé, l'étalon essaya de reprendre son élan afin de se cabrer encore, mais les bras de l'homme, tendus et épais comme des troncs d'arbre sous le tissu blanc de sa chemise, le forcèrent à maintenir la tête baissée.
Gymont hennit encore, apeuré cette fois.
Mais déjà l'homme, qui n'était autre que Madeleine, avait arraché les rênes des doigts de Javert d'une main rapide et puissante, et dirigeait le cheval en arrière à petits pas tout en lui chuchotant près de la tête, d'une voix si douce que l'inspecteur ne parvint pas à entendre un seul mot de ce qu'il disait.
Madeleine accorda à Gymont tout le temps dont il eut besoin pour se calmer avant de le solliciter pour qu'il s'approche du mur, se pliant ainsi à sa volonté. Le manufacturier cessa alors de flatter le chanfrein du cheval pour lui prodiguer de longues caresses sur la gorge.
Les yeux brûlants de colère, il rendit les rênes à Javert.
" Si vous ne savez pas mont…," commença l'industriel.
Puis il se tut ; il serrait les lèvres et les poings jusqu'à ce qu'ils perdent leur couleur. Alors, prenant une profonde inspiration, il pencha la tête pour se forcer à regarder Javert dans les yeux.
" Je pense, inspecteur, que vous pourriez envisager de changer le mors de votre monture pour un plus doux et placé plus haut. Je crois qu'il a la bouche sensible."
Sans ajouter un mot, Madeleine tira d'un geste machinal sur ses manches et retourna à l'intérieur de son usine d'un pas plus vif qu'à son habitude.
La voix de l'inspecteur, aucunement essoufflée ou énervée, retentit :
" Merci, monsieur Madeleine. Je suppose que vous avez raison. Je n'ai pas vérifié le mors."
Madeleine, qui passait la veste que Duhamel lui avait apportée, ne se donna pas la peine de répondre.
Lorsque son caissier lui rendit aussi sa pomme, il la lança à l'inspecteur.
" Tenez, vous pourrez récompenser votre étalon si vous parvenez à quitter l'usine sans incident, déclara-t-il avant de regagner son bureau.
- On voit bien que vous étiez un ancien garçon d'écurie."
Madeleine se retourna lentement. Toute trace de bienveillance avait disparu de son visage.
" C'est exactement ce que je pensais vous avoir dit."
Preuve donc que Madeleine n'avait pas menti.
Il connaissait les chevaux en effet.
Et Javert se félicita d'avoir réussi à forcer Madeleine à réagir aussi vite.
Ainsi, l'homme était habile et rapide.
Il n'avait cette attitude posée et calme qu'en surface.
Un bel exploit !
Puis, avant de quitter la cour, juste pour le plaisir, juste pour les yeux de Madeleine, Javert fit piaffer son cheval avant d'exécuter une splendide pirouette à main droite.
Le cheval obéit magnifiquement bien à la main de l'inspecteur, malgré toute sa nervosité et son insoumission.
Le second courrier de Digne mit moins de temps à arriver.
Mais il énerva d'autant plus l'inspecteur.
Javert reçut une fin de non-recevoir.
Mlle Baptistine lui envoya une lettre d'une terrible longueur. Elle raconta les débuts de son frère en tant que simple prêtre. Elle lui répéta les mêmes mots mais elle ajouta toutefois qu'elle ne vivait pas encore auprès de son frère à cette période de sa vie.
Il aurait pu avoir un garçon d'écurie, le saint homme accueillait tout le monde et aidait tout le monde, apportant espoir et sérénité à tout un chacun.
Puis, elle pria l'inspecteur de la laisser en paix.
Cette demande fut suivie d'une lettre, très formelle et assez procédurière, de la part de la police de Digne et demandant à l'inspecteur des explications sur cette enquête concernant monseigneur Myriel.
Cette courte missive se terminait sur la menace voilée de prévenir Paris de l'insistance de l'inspecteur de Montreuil.
L'inspecteur passa sa journée à marcher, patrouiller et aboyer sur les enfants en maraude.
Après...les semaines passèrent…
La seule chose utile que Javert réussit à faire...fut de sauver Gymont de l'abattoir.
L'étalon avait été dangereux. La gendarmerie décida de s'en débarrasser et le maire donna son accord.
Oui, c'était la faute de l'inspecteur et Javert se rebella contre cette décision inique.
L'inspecteur dut prouver devant la caserne dans son entier qu'il savait tenir un cheval.
Gymont était traité comme l'était l'inspecteur.
Sauvage, vicieux, violent, l'étalon était voué à l'ostracisme. Personne ne voulait le monter.
L'inspecteur vint frapper du poing sur le bureau du chef de la gendarmerie et exigea que le cheval soit épargné.
Magnier ne daigna même pas accorder un regard au policier, il lui dit simplement :
" Parce que vous croyez que vous êtes capable de le tenir maintenant, inspecteur ?"
Javert s'énerva.
Il sortit en trombe du bureau de Magnier et bouscula des officiers pour accéder aux écuries.
Le gendarme qui l'avait accompagné la première fois lui adressa un sourire méprisant.
Puis, d'un geste sûr, Javert sortit l'étalon de sa stalle puis de l'écurie.
Gymont était déjà en train d'hennir et de piaffer.
Il le prépara à la monte à cru, juste avec la bride, négligeant la selle. Il jeta sur le sol son chapeau et il claqua le ventre du cheval d'un bon coup de talon.
Quelques minutes et ce fut un spectacle !
Javert monta l'étalon en pleine cour de la caserne. Il le poussa au galop, il le fit sauter des barrières et il le fit cabrer devant les gendarmes.
Le maintenant ainsi pendant de longues minutes.
Le faisant marcher porté de cette manière.
Parmi le public qui regardait le cheval fou depuis l'entrée de la caserne se trouvait monsieur Madeleine.
Son caissier lui avait raconté que le capitaine Magnier avait décidé de sacrifier la bête, et bien que l'industriel n'ait aucune utilité pour l'animal ni de temps à lui consacrer, il avait décidé de faire une offre pour éviter que le superbe étalon ne finisse en ragoût.
Il regardait maintenant le spectacle d'un coin discret et s'émerveillait.
S'il avait eu le moindre doute que l'inspecteur Javert s'était joué de lui dans l'usine, il était désormais oublié.
Ce cheval et son cavalier étaient faits pour se comprendre.
Ensemble, ils étaient force et puissance à peine contenues. Ils étaient ensemble la vitalité sans contraintes, incapables de se plier pour longtemps à une volonté quelconque et le faisant néanmoins.
C'était splendide de voir le tandem interagir, bien que leurs manoeuvres ne fussent pas dépourvues de ce genre de danger qui provoque des frissons dans le dos.
Avec un sourire, Madeleine en vint à penser que cavalier et cheval partageaient même leurs fâcheux défauts, et que si quelqu'un prenait le temps et la peine de leur apprendre le contre-productif de leur attitude, l'équipe serait redoutable comme peu d'autres qu'il ait connu.
Pourtant, ils étaient déjà plus beaux à voir que toutes les reproductions des tableaux de ce fameux David, tant aimé de Napoléon et des demi-soldes, que Madeleine ait pu voir.
Le manufacturier jeta un regard dans la direction du capitaine Magnier qui suivait, comme en transe, les évolutions de Javert.
Après le cabrer, l'inspecteur fit virevolter le cheval. Une véritable danse.
Javert avait appris cela de son oncle.
Danser avec les chevaux.
Il ne l'avait jamais fait, cela faisait trop ressortir le gitan en lui, les souvenirs de férias et de courses aux taureaux revenaient en boucle dans son esprit.
Son oncle l'entraînant à courir devant les taureaux et à danser avec les petits chevaux camarguais.
Des souvenirs d'une vie passée, effacés par le bagne et la dévotion à la Loi.
Javert utilisa la bride pour claquer le cheval et l'étalon poussa son hennissement de défi.
Et l'inspecteur le força à prendre le galop pour foncer sur les quelques gendarmes venus assister à sa déconfiture.
Il y avait aussi des habitants.
Javert n'en avait cure.
Il voulait montrer à tous ce que le cheval valait. Et lui aussi.
Magnier était mal à l'aise. De nombreuses personnes se reculaient, inquiètes de revoir la même scène qu'à l'usine se réitérer.
Le chef de la gendarmerie allait les imiter.
Lorsque Javert fit s'arrêter le cheval.
Juste devant lui. A quelques pas.
Un regard brûlant et des cheveux détachés.
Il était parfaitement accordé aux yeux fous du cheval et à ses crins volant dans le vent.
Magnier soutint le regard du policier et acquiesça.
Le cheval fut sauvé et conservé à l'écurie.
A l'usage de l'inspecteur.
Et chacun put voir la colère qui portait autant l'homme que l'animal.
Dans les mouvements saccadés.
Dans les claquements de langue et les hennissements stridents.
Mais il y avait une certaine complicité également.
Javert passa une heure à nettoyer le cheval et à se charger de sa stalle.
Classé comme dangereux et lunatique, personne ne venait plus s'occuper de lui.
Javert avait déposé son uniforme et remonté ses manches.
Il s'en voulait amèrement d'avoir joué ainsi.
Surtout pour ce retentissant échec.
Il se mit à bouchonner le cheval en nage, s'efforçant de calmer sa colère.
Le cheval était déjà bien assez nerveux comme cela.
Il ne fut pas surpris d'entendre peu après le pas irrégulier de Madeleine dans l'écurie, car il savait que le capitaine Magnier était un homme adroit lorsqu'il était question d'accorder des privilèges.
" Vous rendez un piètre service à cet animal," dit Madeleine, en posant ses avant-bras sur la porte de l'étal.
Le policier essaya de garder son calme mais le cheval frappa de son sabot contre le bois de sa stalle, montrant par là qu'il était aussi nerveux que l'homme.
" Et pourquoi donc ?, claqua Javert.
- Parce qu'en encourageant ses vices, vous lui faites oublier les bonnes attitudes qu'on a dû lui apprendre pendant sa jeunesse. Inspecteur, vos démonstrations ne font que susciter la peur des gens à l'égard de ce pauvre cheval."
Javert se retourna et foudroya du regard M. Madeleine, détestant son sourire bienveillant et ses manières douces.
" Je vous remercie de vos conseils éclairés, monsieur, asséna froidement Javert.
- Ah ! Mais je vous en prie !," dit Madeleine sur le point de repartir.
Gymont souffla et sa grosse tête chevaline se posa contre le torse de M. Madeleine. L'animal, intelligent, devait sentir la pomme que l'industriel avait dans sa poche.
" Vous pouvez le corrompre, fit Javert, moins durement. Les chevaux ne sont pas difficiles, il est tellement simple de s'en faire aimer."
L'inspecteur cessa de bouchonner Gymont, il n'arrivait à rien de toute façon, sinon à exciter l'étalon.
Gymont n'avait pas besoin de ça.
Javert regarda ses mains, agacé de les voir encore trembler sous le coup de la colère.
Avec un calme étudié, Madeleine sortit un canif de sa poche et coupa un morceau de pomme. Il le tint dans sa paume, mais hors de portée de l'étalon.
Gymont, qui était maintenant appuyé sur son épaule, hennit et commençait à secouer la tête lorsque Madeleine leva un bras et lui fit signe de reculer.
Le cheval piaffa. L'industriel tint bon.
Il persévéra jusqu'à ce que l'animal amorce sa retraite d'un pas lent et réticent. Ce ne fut qu'alors que Madeleine lui tendit la main qui contenait le morceau de pomme.
" Cet animal vous respecte : il sait bien qui est le plus fort. Mais il ne vous fait pas confiance, inspecteur.
- Il n'est pas le seul, rétorqua la voix méprisante de Javert. Il a la vie sauve et c'est ce qui compte."
Javert glissa sa main le long de l'encolure et annonça, posément :
" Je n'ai pas les moyens d'entretenir un cheval et Magnier ne va pas entretenir un cheval à ne rien faire. J'ai comme l'impression que ce n'est qu'un sursis."
Les doigts se perdirent dans la crinière et Javert regarda Madeleine en souriant, sans plaisir :
" Vous avez été garçon d'écurie, ici ou là… La belle affaire…"
Javert cessa sa caresse et quitta brusquement la stalle, se retrouvant face à Madeleine.
" Je reviendrai demain et encore après-demain. Je vais essayer de lui trouver une place. Un étalon entier qu'on ne peut pas monter sans danger ! Il suffit de savoir le manier ! Il n'a peut-être pas confiance en moi mais merde ! Je lui ai sauvé la vie !
- Je suis d'accord avec vous, inspecteur : Magnier lui a accordé un sursis, mais c'est tout. Quand il n'y aura plus personne capable de monter cet animal, ce sera l'abattoir. Cependant, on ne peut pas s'attendre à ce qu'un étalon soit enfermé dans une boîte à regarder le mur à longueur de journée sous prétexte que personne ne veut le faire travailler. C'est cruel et c'est stupide."
Surpris de trouver un allié en la personne de M. Madeleine, Javert se posa et croisa ses bras devant lui.
Il lui semblait qu'une sorte d'accord lui était présenté.
" Et vous proposez quoi ?, demanda le policier.
- Il y a un terrain derrière l'usine affecté à la prochaine extension des ateliers. Ce n'est pas grand chose, mais cela pourrait suffire à l'animal pour se défouler. Vous y serez les bienvenus. Qui sait ? On pourrait peut-être faire en sorte que l'étalon se calme un peu. Je pourrais passer quelque temps avec lui le dimanche après la messe. Ce serait un début en attendant que vous trouviez quelque chose de mieux."
L'inspecteur surpris, secoua la tête et se mit à rire :
" Vous vous proposez pour m'apprendre à monter ? Ou pour apprendre à Gymont la soumission ?"
Les yeux brillèrent d'espièglerie, Javert se sentait mieux tout à coup.
Le rire avait attiré la large tête du cheval qui se posa sur l'épaule du policier, cherchant à capturer ses longues mèches de cheveux, collées de sueur. Javert chassa nonchalamment la bouche du cheval d'une petite claque sans dureté.
L'étalon était apaisé maintenant et écoutait sans comprendre ces deux humains parler devant lui.
" Vous n'avez qu'à venir pour le savoir, répondit Madeleine avec un demi-sourire tandis qu'il tendait le reste de la pomme au policier.
- Vous savez quoi M. Madeleine ? Je pense en effet que je vais abandonner ma permanence du dimanche pour venir perturber la sérénité du vôtre ! Vous aurez d'autres tours à me montrer ? J'ai rarement vu un homme calmer un cheval aussi rapidement que vous."
Javert tendit la pomme au cheval qui la saisit d'une bouche gourmande.
" Je suis curieux de savoir ce que vous pouvez m'enseigner, monsieur. Ou à lui."
Plus posé, le policier regardait l'industriel.
Sans qu'aucune trace de colère ne persiste dans le gris si clair de ses yeux.
Javert n'avait pas menti.
Le dimanche suivant, la messe à peine terminée, il se trouvait à cheval devant la porte de l'usine.
Dans un costume civil.
Ravi de passer du temps avec M. Madeleine...et ainsi de pouvoir interroger sans en avoir l'air cet étrange personnage.
L'industriel vérifiait son fusil dans la cour déserte de son usine, comme s'il s'apprêtait à entreprendre une partie de chasse.
" Ha ! Vous avez décidé de venir. Bien, bien. Le bout de terrain est là derrière, vous ne pouvez pas le manquer. Otez la selle à Gymont pendant que je cherche une corde, si cela ne vous dérange pas."
Javert descendit lestement du cheval et fit la moue :
" Une corde ? Vous voulez l'entraver ?
- Mais non, voyons. Mais il ne peut pas passer la journée à faire ses quatre volontés. Je vais le faire travailler en main, cela le changera."
Javert sourit, taquin.
" Vraiment ? Vous allez lui apprendre à vous obéir ? Sans le frapper ni l'entraver ? Je n'ai jamais connu de manière de soumettre sans violence. Ce cheval a été mal dressé."
Puis, comme si l'idée lui venait tout à coup…, Javert se précipita sur la selle et ouvrit une gibecière.
Il en sortit un long fouet et le tendit avec un sourire candide :
" Vous savez vous en servir ?"
Lentement, Javert déroula le fouet qui se retrouva sur le sol, long et sombre, tel un serpent au repos…
Et tel l'animal, mortel si on savait s'en servir.
Madeleine blêmit ; il réussit à arrêter à mi-chemin la main qui avait jailli pour arracher le fouet des doigts de l'ancien garde-chiourme.
Soudain conscient de ce qu'il allait faire, il tourna le dos à l'inspecteur et finit de désharnacher l'animal.
Javert sourit, amusé de cette réaction, mais ne souhaitait plus tirer de conclusions hâtives. Il laissa le fouet tomber sur le sol et s'approcha de M. Madeleine.
" Pas de fouet. A votre guise. Mais comment allez-vous dresser un animal rétif sans moyen de coercition ? Pas de mors, pas de fouet, pas de cravache… Vous m'impressionnez ! Je n'ai connu pour ma part que le fouet et la martingale.
- Vous oubliez que Gymont est déjà dressé. Ce n'est pas en le maltraitant que vous lui ferez abandonner ses mauvaises habitudes.
- Il a été mal dressé. On peut s'en faire obéir, mais je ne le tiens pas par la douceur, monsieur. Je pensais que vous vouliez revoir les bases avec lui. Le manège, la longe… et corrigez chacune de ses mauvaises attitudes.
- Si fait, mais je n'ai pas besoin d'un fouet pour cela. Et un cavalier aussi expérimenté que vous ne le devrait pas plus," répondit Madeleine, les mâchoires encore serrées.
Javert se mit à ricaner et opposa :
" La maltraitance ? Nous avons dressé ainsi les chevaux, que ce soit dans le Midi ou dans l'Arsenal de Toulon. Je n'ai jamais vu d'autres manières de faire.
- C'est à se demander qui était l'animal alors," riposta Madeleine en libérant Gymont de son mors.
Plus sérieusement, Javert ajouta :
" J'ai connu cela aussi en tant qu'enfant, remarquez. Allez, monsieur Madeleine, faites votre Rousseau !
- Vous m'en voyez désolé, inspecteur. Et pourtant, cela explique bien de choses. Rousseau dites-vous ? Ce n'est pas lui qui a inventé le sens commun."
Madeleine se détourna pour donner une claque sur la croupe à l'étalon.
Le cheval entreprit de sauter, hennir et courir en rond en secouant sa crinière avec majesté.
C'était vraiment un animal magnifique.
Après quelques minutes, il se roula par terre sur le dos satisfait de pouvoir s'adonner à ses jeux, de se mouvoir en liberté sous les yeux des deux hommes sans qu'aucun ne s'interpose.
Madeleine souriait.
" Un bel animal, remarqua le policier, avec le même sourire doux que M. Madeleine. Figurez-vous qu'ils voulaient s'en débarrasser avant que je me charge de prouver sa dangerosité à tous. Si j'avais su…"
Javert secoua la tête, mécontent de lui-même.
" Assurons-nous que plus personne ne doute de lui, donc," répondit l'industriel, s'approchant lentement de Gymont.
Un claquement de langue et l'animal se releva, se dépoussiérant mais parfaitement calme.
Madeleine atteignit le centre du terrain et, à l'aide de la corde, sollicita l'étalon pour le faire marcher en rond autour de lui.
Javert resta au côté de Madeleine et le regarda faire.
" Je m'incline. Vous allez l'avoir à l'usure. Je n'ai pas cette patience."
Ce petit entraînement eut lieu irrégulièrement mais cela permit de prouver à tous que le cheval avait de la valeur.
Et ainsi que l'inspecteur en avait aussi.
Surtout aux yeux de Madeleine, qui ne manquait pas de s'arrêter en pleine rue lorsqu'il rencontrait l'inspecteur pour contempler, sans dissimuler sa satisfaction, la beauté exceptionnelle du tableau que formaient le cheval et son cavalier.
Cela ne passa pas inaperçu dans la ville.
Il ne fut plus question de se débarrasser de l'étalon.
CHAPITRE IX
La prochaine rencontre entre l'industriel et le policier, en dehors de ces dimanches passés à entraîner le cheval, produisit une forte impression sur ce dernier.
Une fois de plus.
C'était rare que l'inspecteur se promène dans les champs entourant la ville. Il restait cantonné au territoire des remparts.
Mais le maire avait signalé au policier un souci de voirie dans la campagne et, obéissant, Javert était allé inspecter, délaissant Gymont.
Marchant lentement et profitant du soleil déjà chaud de juin, le policier aperçut clairement M. Madeleine.
Ce fait aurait déjà intéressé l'inspecteur mais ce fut le fusil dans les mains de l'industriel qui l'attira.
Javert en oublia la voirie et les ordres de son supérieur pour filer M. Madeleine.
Il était bon à ce jeu-là. Mais dans les rues des villes. Filer quelqu'un dans les champs et à ciel ouvert semblait illusoire.
M. Madeleine se promenait, profitant lui aussi du beau temps et d'un instant de tranquillité.
Javert ne remarquait qu'à peine la beauté du paysage et les champs à perte de vue, il dardait son regard sur M. Madeleine.
Soudain, l'homme épaula son fusil.
Javert, en véritable chien de chasse, chercha des yeux la proie convoitée. Il ne lui fallut qu'un instant pour apercevoir le lièvre posté dans son gîte. Immobile et assis droit, il se fondait dans le paysage.
Un beau coup de fusil !
Javert attendit de voir agir M. Madeleine.
Mais l'homme ne tira pas. Cependant, lentement, M. Madeleine s'avança. Cette erreur de débutant fit lever les yeux au ciel au policier et le lièvre, conscient du mouvement, s'enfuit à toute vitesse.
Et ce fut impressionnant.
Cela ne prit qu'une seconde à M. Madeleine.
La balle partit et foudroya le sol, si proche du lièvre que celui-ci bondit en l'air avant de courir de plus belle.
Il était évident que le coup avait été raté exprès.
Javert en fut tellement ébahi qu'il commit l'erreur d'avancer à son tour et de faire craquer une branche.
M. Madeleine se retourna vers lui et le policier se retrouva sous la visée de l'industriel.
" Peut-on savoir ce qu'il vous prend ? A-ton-idée de vouloir surprendre un homme qui épaule son arme ? J'aurais pu vous tirer dessus !"
Madeleine ferma les yeux tandis que ses lèvres disparaissaient en une ligne serrée ; il secoua la tête comme s'il voulait repousser une pensée importune.
" Veuillez m'excuser, Javert. Mon arme est un fusil à deux coups et je ne m'y suis pas encore habitué.
Puis, après avoir passé son pouce sur les chiens pour s'assurer qu'ils n'étaient pas armés, il présenta son fusil à l'inspecteur.
Javert relâcha son souffle, il n'avait même pas eu conscience de l'avoir retenu.
Ce n'était pas que le fusil braqué sur lui, c'était les yeux !
Il les avait déjà vus ainsi et ils brillaient de haine en le regardant. Le policier ressentit cela comme un coup de poing en plein ventre.
Malgré lui, il murmura :
" Vous ne portiez pas une barbe à une époque ? Une barbe fournie ?"
Machinalement, le policier s'approcha de Madeleine pour prendre le fusil et l'examiner.
Une belle arme, bien entretenue.
Mais le beau soleil avait gelé et l'inspecteur ne voyait plus la nature autour de lui. Il détaillait le fusil et se souvenait du mousquet qu'il possédait au bagne.
" Si fait, je portais la barbe autrefois. Mais ce n'était pas une question de choix… Je le faisais par convenance. Mais… quel intérêt ?"
Javert secoua la tête sans répondre, il se reprenait enfin et revenait au présent.
" Vous avez un port de tête qui appelle une barbe."
C'était maladroit mais le policier ne voyait pas quel autre mensonge dire.
" Vous avez un beau coup de fusil !, lança Javert en essayant de changer le sujet de conversation.
Madeleine lui adressa un sourire. Presque un rictus, plutôt.
" C'est un compliment que j'apprécie beaucoup de votre part. Je vous ai vu tirer il y a quelques semaines et je me suis dit exactement la même chose à votre propos.
- Vous m'avez vu tirer ?, s'étonna Javert. Je ne tire pas…"
Puis la révélation se fit et les brumes disparurent enfin pour laisser la place à un sourire amusé.
" Oui, chez Moreau ! Vous m'avez vu tirer."
Le policier regardait M. Madeleine avec cette même lueur espiègle dans les yeux que le soir du Nouvel An.
" Je serai curieux de savoir qui de nous deux tire le mieux."
Voilà, c'était dit.
Mais Javert ne bougea pas pour autant, il attendait de voir la réaction de M. Madeleine, si sérieux et composé.
Madeleine qui se contentait de s'appuyer sur le fusil alors que, l'air soucieux et un sourire en coin, Javert ne cessait pas de scruter son regard.
" Je vous préviens, monsieur, que cette terre n'est pas à moi et que, bien que j'aie l'accord du propriétaire pour me promener à mon gré, je n'ai jamais eu de raison de convenir avec lui des indemnités pour la chasse. Donc si vous êtes toujours prêt à mener à bien notre défi particulier, vous devrez vous contenter de tirer sur les cailloux et les arbres.
- Ha ! C'est pour cela que vous n'avez pas tiré le lièvre ! Je croyais que…"
Javert se mit à rire, doucement, avant de chercher nerveusement les yeux de M. Madeleine.
Maintenant qu'il se souvenait de les avoir vus remplis de haine, il voulait les voir remplis d'admiration...ou au pire de dépit.
" Bah ! Nous tirerons sur des branches dans ce cas ! Si vous avez du temps à perdre, bien entendu."
Le menton levé, l'inspecteur lançait un défi clairement visible.
Il voulait voir encore tirer Madeleine. Il y avait quelque chose dans l'attitude de l'industriel qui faisait renaître sa mémoire.
Mais c'était de si vieux souvenirs…
Prenant le silence de l'industriel pour un assentiment, le policier prit les devants.
Javert défit sa cravate, puis, d'un geste simple, il retira sa veste d'uniforme. Ce ne fut que lorsqu'il déposa son chapeau sur le sol en compagnie de sa veste que l'incongruité de la scène lui parvint :
" Veuillez me pardonner, monsieur, mais par cette chaleur, je tiens à mes aises. Je tire mieux ainsi."
Madeleine paraissait perplexe face à ses explications. Pendant un instant, il donna l'impression de chercher une réponse à quelque question difficile. Puis, tout à coup, il se reprit.
" Je n'y trouve là rien d'extraordinaire, inspecteur. Ah ! Une dernière question... personnelle, cette fois. Les arbres troués ne servent qu'à faire du petit bois… Je préfère donc tirer sur les arbres qui sont déjà morts.
- Hé bien soit ! Nous ne tuerons rien aujourd'hui ! Même pas une petite feuille d'arbre !"
Là, l'inspecteur trouva que en faisait trop mais il ne dit rien.
Il sortit un de ses pistolets et prestement, l'arma. Il avait toujours ce qu'il fallait pour cela mais dans une ville comme Montreuil, il n'en avait nul besoin.
" Quelle cible ? Quelle distance ?, demanda froidement le policier.
- Juste à votre droite, le châtaignier sec. Voyez-vous le petit nœud sur le bois près de la cime ?
- Très bien,"
Et Javert tira. Il manqua la cible de plusieurs pas. Cela l'énerva. Il se recula pour laisser la place à M. Madeleine et là, il se mit à examiner l'homme.
La silhouette, la posture, la carrure.
C'était un homme étrange, trop massif pour ses costumes et cependant, il tenait avec soin et douceur le fusil.
Monsieur Madeleine ne trembla pas sous cet examen, il épaula, visa, tira et atteignit la cible.
Javert applaudit et lança sur un ton admiratif :
" Oui, un beau coup de fusil ! Vous devez être excellent à la chasse, monsieur...ou au braconnage…"
Ce n'était qu'une plaisanterie mais l'espace d'un instant, le regard de M. Madeleine était tout sauf amical.
Javert sourit, de son sourire de fauve, et songea : " te voilà enfin…"
On se quitta peu de temps après avoir discuté des différentes chasses possibles à Montreuil.
Discussion stérile que chacun abandonna avec soulagement.
Javert retourna à sa voirie et M. Madeleine à sa promenade.
Le soir, dans son lit, le policier faisait le point sur ce qu'il savait de Madeleine.
Un homme au passé inconnu, venu dans des circonstances étranges, d'une timidité excessive, faisant tout pour ne pas se mettre en avant.
Un homme qui voulait passer pour doux et placide mais qui avait le feu en lui, peut-être capable de violence.
Un homme bienveillant, certes, qui pouvait être sympathique et agréable, mais était-il ainsi ou jouait-il un rôle ?
Javert se répéta encore :
" Je ne suis toujours pas sa dupe !"
Car les yeux bleus de Madeleine, il les connaissait et de cela le policier n'en démordrait pas !
Des pièges ! Chaque rencontre avec cet homme suspicieux devenait un véritable traquenard.
Si Madeleine s'en était sorti indemne jusqu'à présent, il ne le devait qu'à la grâce de Dieu.
Il se sentait épuisé.
Même s'il se refusait de l'admettre, il passait ses journées à craindre ces rencontres et devait se faire violence pour ne pas chercher à les éviter. Jusqu'à quand ?
Madeleine se retourna dans son lit.
Le clair de lune tombait en faisceaux étroits sur la bâtisse d'en face.
Quelles étaient toutes ces questions à l'apparence anodine ? Pourquoi est-ce que Javert continuait à dissimuler qu'il le harcelait ?
Pourquoi ne pas l'arrêter et en finir ?
Puisque Javert savait qu'ils s'étaient rencontrés par le passé ; puisqu'il avait insinué qu'il connaissait son vécu. Puisque chaque question que posait l'inspecteur laissait supposer qu'il connaissait parfaitement son identité... Et aussi qu'il la cachait.
Bien sûr, Javert n'osait pas encore exprimer ses soupçons à haute voix, mais tout était là : sa curiosité quant à l'origine de Madeleine, les questions qu'il posait sur son apparence par le passé. Aujourd'hui, il en était même venu à soupçonner que Madeleine était mêlé à du braconnage...
Qui n'a pas porté de barbe, puisque les rasages hebdomadaires étaient toujours reportés ?
Avait-il voyagé ? Comme s'il ne restait pas évident que Madeleine n'avait guère réussi à effacer les traces des nombreux accents qui se mêlaient dans son discours !
Alors qu'attendait-il ?
Que le nombre de preuves qu'il rassemblait contre Madeleine devint écrasant ? Que Madeleine commit enfin un faux pas qui le trahirait irrémédiablement ?
Madeleine était en nage ; il s'essuya le visage avec une manche.
Javert pensait-il que, harassé et à bout de forces, il finirait par confesser ses crimes et par implorer la clémence ? Qu'il supplierait d'être renvoyé aux galères dans le but de conserver la raison ?
Madeleine sauta du lit et se mit à arpenter la pièce.
Peut-être Javert craignait-il aussi de faire un faux pas ? Une erreur qui lui coûterait définitivement sa carrière ?
Non, ce n'était pas sa façon de faire et il l'avait prouvé à maintes reprises.
Et si, après tout, Javert ne l'avait pas reconnu ?
" Il a peut-être vu en moi un ancien galérien, et sait même que j'étais à Toulon... Mais il doit établir mon nom avant de demander un mandat d'emporter ! Et si je ne le reconnais pas après toutes ces années, il se peut que lui ne reconnaisse pas plus Jean le Cric."
Mais combien, combien d'années exactement, bon Dieu ?
Madeleine s'arrêta brièvement et regarda vers l'armoire en acajou. Toutes les réponses dont il avait besoin étaient cachées derrière ce meuble affreux...
" Voici les états de service de cet inspecteur, Monsieur Madeleine. Le reste est plus difficile à obtenir et ne peut être produit de sitôt," lui avait dit son agent de commerce en lui confiant la lettre.
Les états de service de Javert ! Son entrée au bagne et aussi son départ ; ses affectations dans la police et aussi les raisons pour lesquelles il avait été écarté de son poste.
" Corruption", avait assuré le député.
Une vie entre ses mains...
Il serait si facile de la briser et de retrouver la sécurité !
Se promener à nouveau dans la forêt sans rien d'autre en tête que ses affaires et ses livres !
Pouvoir respirer librement sans ressentir que l'air lui oppressait la poitrine !
Respirer en toute sécurité enfin ! Confiant et en paix.
Madeleine ouvrit la fenêtre en grand pour laisser y pénétrer la nuit.
La lune avait tourné et seules les étoiles étaient visibles. Majestueuses et froides, elles semblaient scintiller au loin. Madeleine leva le visage vers elles et ferma les yeux.
" Respirer, oui. Mais... À quel prix, doux Jésus ? Combien de fois dois-je te clouer sur ta croix avant d'apprendre que seule ta volonté importe ?"
Quelques jours étaient passés depuis la scène de chasse, Javert n'avait plus rencontré M. Madeleine. Il ne savait pas si c'était dû au hasard ou à une simple coïncidence !
L'inspecteur attendait mais l'attente avait changé subtilement. Ce n'était plus l'espoir sans cesse éteint de partir dans un autre poste. Ce n'était plus cette attente désespérante de l'hiver durant lequel les jours sont courts et les nuits sont froides.
C'était l'attente du chasseur qui espérait sa proie.
Il espérait maintenant.
Que Madeleine fasse un mauvais pas.
Que sa duplicité soit prouvée.
Il gardait sans cesse les yeux dans son dos, à le surveiller.
Et dans le même temps, Moreau lui cassait la tête avec ses histoires de mairie.
Monsieur Bamatabois voulait se présenter, monsieur Warnault faisait le tour des familles les plus puissantes de la région afin de se faire des alliés, monsieur Auguste de Lhomel jouait de son importance au-niveau de la paroisse pour être accepté...et monsieur Pierre Delapasture de Verchocq souriait, illisible...
Monsieur le maire actuel n'attendait que son renvoi pour voir entrer monsieur Madeleine à la mairie. Le roi allait sans nul doute le nommer au poste.
Ce n'était qu'une question de jours.
Javert éprouvait une inquiétude bien légitime en sachant que bientôt il allait devoir courber la tête devant M. Madeleine.
Il lui fallait trouver une solution ! Soit arrêter de filer l'homme, soit prouver une bonne fois pour toute sa culpabilité, soit partir.
" Monsieur Madeleine à la mairie ! Ce serait une bonne chose, ajouta Moreau. Mais il est tellement humble notre bon monsieur Madeleine, il a déjà refusé, vous savez inspecteur ?
- Refuser la mairie ?!, s'étonna Javert.
- Il a même refusé la légion d'honneur !, se mit à rire Moreau. Monsieur le maire en a été tellement scandalisé qu'il a fait le siège de l'usine pendant une semaine !
- Tiens donc ?!
- Pendant une semaine ! Monsieur Madeleine a expliqué qu'il ne méritait pas un tel honneur, qu'il n'était pas un soldat mais juste un industriel. Il a reçu une récompense à l'exposition de l'industrie pour son jais noir."
Javert s'était assis devant Moreau et l'écoutait dévoiler des pans du passé de M. Madeleine, ébloui d'en apprendre encore sur cet homme qu'il pensait si bien connaître.
" Un brave homme, ce monsieur Madeleine, mais si humble et modeste. Il ferait le bonheur de Montreuil s'il devenait maire !"
Moreau souriait toujours avant de reprendre le travail qu'il avait entrepris. Classer les rapports de l'inspecteur selon des thématiques : voirie, ivrognerie, insultes…mais il était perdu lorsque des affaires correspondaient à plusieurs thèmes.
" Vous diriez que l'affaire Monge se classe dans quelle catégorie, inspecteur ?
- La disparition d'un chat pourrait être comptée comme une fugue."
Moreau hésita avant de prendre cela au sérieux mais il n'hésita plus à rire lorsqu'il aperçut l'étincelle espiègle qui brillait dans les yeux de son supérieur.
" Je crée une nouvelle classification : chat !
- Dieu ! Alors vous pouvez ranger toutes les dépositions de madame Monge, cela va alléger vos dossiers," termina Javert.
Un franc éclat de rire retentit dans le poste de police, cela arrêta des passants qui en furent surpris.
Rire dans un poste de police ?! Surtout celui-là.
Le point positif de ces nuits d'hiver était une comète.
Après chaque patrouille, pour profiter du reste de sa nuit, Javert se promenait sur les remparts de la ville et observait les étoiles.
Depuis quelques jours, une comète était visible dans la constellation de Pégase et le policier en profitait.
Comme tous les soirs…
Présage de réussite ? Ou de défaite ?
Seule sa mère, la gitane, aurait pu répondre…
Le policier en était incapable.
Et puis la nouvelle tomba.
Elle fit l'effet de la foudre pour l'inspecteur.
La ville était en effervescence. Un nouveau maire avait été choisi. Sans élection, par la nomination directe du roi.
La population l'avait poussé à accepter, malgré ses réticences et ses dénégations.
Il avait pu y échapper la première fois, il ne pouvait plus se désister éternellement.
Car cet homme, qui redoutait profondément d'être au centre de l'attention, avait trop attiré les regards sur lui en refusant un tel honneur.
Au-delà de cela, quelqu'un lui avait fait comprendre sa lâcheté... et son refus de servir ceux qui avaient besoin de son effort.
Avant tout, cet homme avait besoin de croire que, contre toute espérance, il était accepté et accueilli parmi ses semblables.
Il se résigna avec un sourire, et toute la ville applaudit sa décision.
Monsieur Madeleine portait l'écharpe de maire !
Et l'inspecteur Javert regardait cela avec horreur.
Un coup de coude dans les côtes le ramena à son compagnon, debout à ses côtés, hilare, attendant avec impatience le discours de monsieur le maire.
Antoine Moreau était tellement heureux !
" Vous verrez, inspecteur ! Monsieur Madeleine va améliorer la ville, il sera plus à l'écoute des gens ! Il va se charger des problèmes, il va…"
Javert se sentait mal, il écarta un instant son col de cuir, il se sentait étouffer. Les gens applaudissaient, la foule était en liesse.
Et le policier voyait un criminel se faire encenser !
Il avait laissé faire cela mais quelles preuves avaient-ils contre l'homme ? Rien, rien que des soupçons.
Sa jambe, sa timidité, son adresse au tir, ses yeux bleus, son passé obscur, sa richesse incompréhensible…
" Vous allez bien, inspecteur ?, demanda, conciliant Moreau.
- Il fait chaud, haleta Javert. Je vais…"
Mais nul ne sut ce qu'allait dire l'inspecteur.
Monsieur Madeleine était monté sur une estrade, placée devant l'entrée de l'abbatiale Saint-Saulve, à ses côtés, l'encadrant, l'ancien maire et le père abbé. Plus loin il y avait M. Magnier, en uniforme de la gendarmerie, imposant de solennité.
Tous arboraient des sourires heureux.
Tous sauf Monsieur Madeleine qui paraissait intimidé.
Une salve d'applaudissements l'accueillit.
Et M. Madeleine se mit à parler.
" Ah... Voisins de Montreuil... Euh !... Amis :
Sa Majesté le Roi m'a accordé un honneur qui me fait sentir très humble. Euh... C'est avec humilité que je me tiens devant vous aujourd'hui pour honorer son commandement et... pour vous remercier de votre confiance."
Madeleine releva la tête puis regarda autour de lui. D'un geste brusque, il rangea dans sa poche la feuille qui contenait son discours.
" Tout cela pour vous dire que... ah !.. Avec l'aide de Dieu, je vais essayer de faire de notre ville un lieu où le pain sera accessible à tous ceux qui voudront travailler. Un endroit assez prospère pour que vos enfants ne soient pas obligés de quitter la terre ; un endroit où se promener en toute sécurité sera possible. Euh... Ces objectifs sont très simples, mais ils sont difficiles à atteindre. Aussi, je compte sur l'expérience de ces messieurs que vous connaissez bien…"
L'industriel inclina brièvement la tête à l'adresse de l'ancien maire, puis vers le capitaine de la gendarmerie.
" Mais je vois qu'il nous manque quelqu'un... Inspecteur Javert !
L'inspecteur se sentit blanchir à l'appel de son nom par monsieur Madeleine. Il se préparait à partir. Retourner dans son poste de police pour y respirer enfin plus librement.
Lentement, Javert se retourna et aperçut le regard vif de M. Madeleine posé sur lui.
C'était le regard du supérieur sur son subalterne.
Javert frémit et s'approcha.
Comme un chien obéit à son maître.
Dans un état second, il monta les quelques marches de l'escalier de bois et rejoignit ces hommes si impressionnants et si solennels.
Il se sentit gauche avec sa canne à pommeau plombé et son chapeau à la main.
Monsieur Madeleine le fit venir tout près de lui d'un simple regard appuyé.
Ce fut une révélation pour les deux hommes.
Il était loin le temps de l'indépendance et de la liberté pour l'inspecteur, les rôles avaient changé.
" Inspecteur Javert, fit calmement M. Madeleine, je tiens à vous avoir près de moi. Un bon maire se doit d'avoir un bon chef de sa police, n'est-ce-pas ?"
Javert n'eut pas le temps de répondre, monsieur Pierre Delapasture de Verchocq lança, avec un ton condescendant :
" Il le sera, monsieur Madeleine, il le sera. L'inspecteur Javert est un homme efficace et dévoué, il a parfois simplement besoin qu'on lui rappelle les limites de son autorité. N'est-ce-pas Javert ?"
On rit, amusé et moqueur, sans forcément de volonté de nuire.
" Oui, monsieur," réussit enfin à articuler l'inspecteur.
Mais il était impossible de savoir si le policier répondait à M. Madeleine ou à M. Delapasture de Verchocq.
Javert dut rester au garde-à-vous, présent durant toute la cérémonie et les discours innombrables qui furent déclarés.
Quelque part, cela avait du sens.
Il y avait l'Eglise, l'Etat, l'Armée et la Police.
Tous devaient être unis et tous devaient travailler ensemble.
Un homme comme l'inspecteur Javert se devait de le comprendre.
Lorsque tout ce moment solennel fut terminé. M. Madeleine, entouré des notables de la ville, devenus les membres de son conseil municipal, descendit de l'estrade, les bras chargés d'une gerbe de fleurs que la plus méritante des communiantes lui avait apporté.
Un sourire bienveillant, une caresse sur une joue et M. Madeleine avait remercié la jeune fille avec effusion.
Enfin, Javert put s'échapper à toute cette cérémonie.
Le policier erra dans les rues, oubliant un instant que son poste de police était situé juste en face de la mairie. Une position pratique avait-il pensé lors de son arrivée.
Il allait ressentir le poids de M. Madeleine à chaque instant de sa vie dorénavant.
Pesamment, l'inspecteur retourna au commissariat et il fut surpris d'être interpellé dans l'ombre d'une ruelle.
" Alors, inspecteur ? Que dites-vous de cela ?
- Que voulez-vous que je vous dise Fauchelevent ?, claqua férocement le policier.
- Madeleine est un menteur mais un bon menteur ! Il est monté haut !
- Il est intouchable maintenant," admit amèrement Javert.
Le Père Fauchelevent sortit de l'ombre et s'approcha du policier. Le vieil homme était laid tellement il était obnubilé par sa jalousie envers ce parvenu de Madeleine.
" Non, il n'est pas intouchable ! Il faut chercher !
- Quoi ? Je n'ai rien contre lui ! Aucune preuve, rien !
- Et son argent ?, cracha Fauchelevent, venimeux.
- Je n'ai rien !
- Vous me décevez, inspecteur ! Je pensais que vous étiez intègre et…"
Mais Fauchelevent ne put achever sa phrase, Javert s'était jeté sur lui et il le clouait contre le mur de briques. Un de ses bras était posé sur la gorge du vieux mouchard et appuyait sans douceur.
" Ta gueule !, grogna Javert. Ajoute un seul mot et je te casse les dents ! Remets en cause mon intégrité et je te maquille soigneusement.
- Pitié, insp… Pardon."
Desserrant son emprise, Javert lâcha Fauchelevent. Le vieil homme tomba sur le sol, comme une poupée de chiffon et se frotta la gorge pour respirer plus librement.
" Tu as raison pour Madeleine, il cache quelque chose mais je n'ai rien ! Je continue à chercher mais pour moi, il est intouchable ! Laisse-moi du temps, vieux fouineur, et tu vas voir comme je vais le faire tomber de son piédestal."
Javert s'approcha de Fauchelevent et se pencha vers lui.
Effrayé par une nouvelle violence de la part du policier, Fauchelevent leva les bras et protégea sa tête.
" De ton côté, continue à fouiner. Et rapporte-moi la moindre chose qui te semblera suspecte.
- Oui, inspecteur, " réussit à haleter Fauchelevent.
Javert acquiesça et poursuivit sa route vers son commissariat.
La foule était toujours sur la place et on improvisait un bal populaire. Monsieur Madeleine avait disparu, sans nul doute on lui faisait les honneurs de son nouveau bureau à la mairie.
Le policier s'assit à son propre bureau au commissariat, songeant avec effroi que le lendemain matin allait avoir lieu sa première rencontre officielle avec monsieur Madeleine.
Cela donna envie au si digne inspecteur de Première Classe de se noyer dans une bouteille d'eau-de-vie.
Madeleine en avait assez d'être au beau milieu d'un tourbillon qui, à son avis, n'avait aucun sens.
Alors que les notables se dévisageaient entre eux, fatigués d'essayer d'attirer son attention en prenant de belles résolutions et en protestant de leur dévouement aux causes que le nouveau maire avait si superficiellement exposées, Madeleine s'amusait à tripoter les plumes et l'encrier de son nouveau bureau.
Ils étaient quelque chose de tangible et d'utile.
Indifférent au ronflement parsemé de rires discrets qui régnait dans celui qui était déjà son bureau, l'industriel levait parfois les yeux pour regarder les murs et le mobilier. Puis les rabaissait vite fait, dépassé.
Il était vrai qu'il avait déjà été dans ce bureau où rien ne lui était totalement inconnu.
Mais il n'avait jamais remarqué auparavant la grande porte-fenêtre aveuglée par de lourdes tentures, ni les meubles soigneusement cirés, ni la profusion de tableaux sombres qui créaient une atmosphère lourde et dense.
" Impatient de prendre possession de votre siège, Monsieur Madeleine ?, lui dit en aparté Delapasture de Verchocq.
- Je ne suis pas pressé, monsieur... Je pense qu'il me sera trop grand !
- Ne soyez pas si modeste, mon ami. L'humilité et l'allant font rarement bon ménage. L'on attend à présent que vous preniez en charge la défense de vos administrés et que vous serviez leurs intérêts... Et les personnes que vous croisez chaque jour dans la rue attendent de vous plus que de raison, vous pouvez en être sûr.
- Ah ! Je peux gérer des budgets et veiller à ce que les règlements soient appliqués... Répondre à des expectatives dont je ne connais même pas la nature va être beaucoup plus difficile."
Delapasture de Verchocq pouffa de rire. Il sécha une larme de sa main tremblotante.
" Vous allez bientôt apprendre que les seules expectatives qui comptent vraiment sont les vôtres. Que peuvent savoir les gens du commun à propos de la gestion d'une municipalité... Ha ! Si ce n'est pas le député local qui nous honore de sa présence !"
Et en effet, M. Callard arrivait avec un petit paquet sous le bras et un gros sourire aux lèvres. Toutes les têtes se tournèrent à l'unisson vers lui.
" J'espère que vous saurez excuser mon retard. Des affaires urgentes m'ont retenu à Arras... Vous comprendrez que de telles éventualités ne sont pas aussi rares que je le souhaiterais…"
Un murmure d'approbation traversa la société lorsque le député ôta son chapeau avec un naturel bien étudié et pourtant parfaitement charmant.
Madeleine se surprit à examiner ses manières et, en quelque sorte, à s'émerveiller de son savoir-être.
" Monsieur le Maire ! Veuillez bien me croire, je suis désolé d'avoir manqué votre discours... En guise de compensation, je vous apporte ce cadeau qui, je l'espère, vous sera utile."
Callard lui présenta le paquet, deux petits livres maintenus par un joli ruban blanc.
La couleur de la monarchie que tous deux servaient désormais.
" Voici vos exemplaires du "Manuel alphabétique des maires", déclara le député avec un sourire éblouissant. Ce n'est pas un ouvrage exhaustif, bien sûr, mais il servira à vous initier aux mystères de l'administration."
Des sourires chaleureux saluèrent le trait d'esprit du député, qui rit de sa propre boutade avec la discrétion que l'on peut attendre dans de tels cas. Puis monsieur Callard prit un air conspirateur avant de saisir Madeleine par le bras et l'emmener dans un coin tranquille.
" Avez-vous attendu que j'arrive pour faire servir le vin de bienvenue ? J'apprécie le geste, mais ce n'était pas nécessaire... Vous auriez dû ...
- Ah ! Je n'ai rien prévu...
- Madeleine, Madeleine... Vous êtes tout à fait novice à ce jeu. Je le vois bien et je souhaite vous venir en aide... Car c'est à cela que servent l'expérience et les amis, n'est-ce pas ? Commencez par vous entourer de collaborateurs compétents : de nombreuses petites questions comme celle-ci sont dans mon quotidien. Elles sont agaçantes, mais elles ont leur importance et vous ne pourrez pas toutes les contrôler. Savez-vous qui s'occupe du protocole pour moi ? Mon épouse ! Je serais perdu sans elle... Oui, Monsieur le Maire, trouvez-vous une femme intelligente qui sache tenir salon : vous aurez bien besoin d'elle."
L'industriel regarda les livres qu'il tenait à la main, et l'homme qui les lui avait donnés. Il commençait à comprendre l'étendue de l'erreur qu'il avait commise en acceptant sa charge.
C'est du moins ce qu'il pensait.
Le député qui, dès son arrivée, avait merveilleusement réussi à détourner l'attention de Madeleine, avait entreprit d'agrémenter les conversations puis, ensuite, de les conduire. Au bout d'un moment, il répondit à un hochement de tête discret de l'un de ses assistants, coiffa son chapeau et lança d'une voix joyeuse :
" Messieurs, saluons l'arrivée de notre bon monsieur Madeleine à la mairie de Montreuil : le restaurant de l'Hôtel de France nous attend !"
La coterie du député applaudit, tout en adressant des regards bienveillants à Madeleine.
Mais arrivés à ce point de la soirée, le nouveau maire, saturé, ne se donnait plus la peine d'écouter... Qui plus est, il n'avait cure de ce qui se passait autour de lui.
Une terrible idée l'avait assailli et le faisait tourner en rond : il venait de comprendre l'une des plus terribles facettes de la folie vers laquelle il s'était laissé entraîner.
Il réfléchissait à son nom ; puis au fait qu'il était faux.
Il se souvenait de sa condamnation au bagne, qui l'avait aussi frappé de mort civile.
Jean Valjean était, à tous les effets, mort.
Il n'avait plus de droit à la propriété, ni de vote, pas de droit au mariage, l'autorité parentale ne pourrait jamais lui revenir...
Donc il ne resterait d'autre choix à feu Jean Valjean que de signer des centaines de documents sous un faux nom.
Chacune de ces signatures serait un crime.
Des faux en document public seraient punis avec une telle sévérité que plusieurs vies ne suffiraient pas à purger la peine que tout juge lui infligerait...
Et pourtant...
Quelque chose en lui criait sans cesse qu'il valait la peine d'encourir ces dangers. Et que c'était même son devoir.
Éventuellement, le cauchemar prit fin.
Madeleine laissa les notables de la ville à leur vin pour rejoindre sa chambre et ses soucis.
Alors qu'il était seul, ils lui semblaient plus supportables.
Le lendemain, il se rendit à la mairie avant l'aube, déterminé à sacrifier les matinées des prochaines années au service public. Il avait buté sur la porte fermée et le concierge qui ne répondait pas.
Madeleine se dit alors que cela lui servait de leçon pour ne jamais s'être intéressé aux horaires des fonctionnaires publiques.
Tandis qu'il attendait devant la porte en se sentant stupide, il aperçut trois ménagères qui se dirigeaient vers la Canche portant de grands paniers appuyés sur leurs hanches.
" Hé, Père Madeleine !, lui cria la doyenne. Voyons voir si vous arrivez à faire réparer le vieux lavoir !
- Oui, cela nous éviterait d'avoir à nous relayer de l'aube au soir pour faire la lessive. C'est ça ou se faire crêper le chignon par la voisine : on ne rentre pas toutes dans le lavoir qui reste !
- Si on avait deux lavoirs nous pourrions rester bien au chaud avec nos maris un peu plus longtemps,", ajouta en riant la troisième.
Madeleine avait porté la main au chapeau en guise de salutation. Pour faire bonne mesure, il avait ajouté un sourire au geste.
" Mais qui est l'insensé qui frappe à pareille heure ? Ah ! Monsieur le Maire !"
Le visage du vieux Martin pâlit jusqu'à prendre le même ton que les bretelles qu'il venait d'oublier de remonter. Interdit, il traîna les pieds devant Madeleine jusqu'au bureau du maire.
" Quand est-ce que l'adjoint du maire arrive ?, lui avait lancé Madeleine, non sans gentillesse.
- Vers neuf heures, monsieur.
- Veuillez aller le chercher."
Madeleine fit mine de ne pas remarquer l'irritation qui, petit à petit, prenait le dessus sur la crainte qu'éprouvait le pauvre homme.
" Je veux bien, Monsieur Madeleine... Mais il a l'habitude de dormir chaque nuit dans un lit différent, si vous voyez ce que je veux dire," s'exclama le concierge.
Madeleine tordit le geste mais se refusa à montrer sa désapprobation. Il la garderait pour plus tard et, surtout, pour l'homme concerné.
Le bureau était encore bien sombre, l'atmosphère chargée de l'odeur du tabac froid. Le nouveau maître des lieux posa son chapeau sur la table, ouvrit les fenêtres puis s'approcha du fauteuil à oreilles qui faisait face aux étagères. Sans trop y réfléchir, il parcourut de ses doigts le dos des cartons alignés jusqu'à atteindre ceux de 1821, s'assit et commença à lire.
C'était mourir d'ennui à une heure où il devrait encore dormir.
Madeleine bâillait en passant au crible les revenus que la location de pâturages, des dépendances et des habitations appartenant au patrimoine municipal avait rapporté à la ville.
Il ne pouvait pas faire grand-chose de plus jusqu'à ce que son adjoint le mette au courant des affaires en cours.
Et dire qu'il avait abandonné sa routine pour cela !
Quelqu'un frappa à la porte et Madeleine, remerciant le ciel, se leva pour ouvrir. C'était une juste marque de courtoisie envers celui qui avait décidé d'entreprendre sa tâche si tôt.
Il changea d'avis dès qu'il distingua l'impressionnante carrure de l'inspecteur Javert sur le pas de la porte.
Lorsqu'il entendit le claquement de talons qui accompagnait la profonde inclinaison de la tête du policier, Madeleine sut immédiatement qu'il devait retourner derrière son bureau.
Il sentait que, dans le but d'éviter de futurs malentendus, il se devait de faire goûter à cet ennemi coriace son autorité dès le premier instant. Et aussi que l'idée de le faire ne lui déplairait pas autant qu'il l'aurait peut-être fallu.
" Prenez place, inspecteur," lança Madeleine en désignant un siège.
Cela surprit le policier qui resta un instant abasourdi, avant de se reprendre et de s'incliner très profondément.
" Non, merci monsieur le maire."
Puis, l'inspecteur se plaça au garde-à-vous, les jambes bien droites et le chapeau glissé sous le bras.
Il attendit, silencieux, que monsieur le maire daigne lui parler, l'interroger ou lui donner des ordres. Selon son bon plaisir.
C'était inhabituel de voir l'inspecteur, toujours assez vif, rester aussi calme et posé.
Madeleine examina l'homme en prenant soin de rester impassible.
C'était difficile.
Il hésitait entre interpréter le refus de l'inspecteur comme une de ses nombreuses manifestations d'hostilité ou comme une marque de respect.
Il y avait quelque chose d'autre et le maire n'arrivait pas à mettre le doigt dessus ; car Madeleine ne parvenait même pas à traduire en mots cette sensation pressante et vague qui, néanmoins, le troublait.
" Qu'est-ce ?, dit-il, en montrant les feuillets que Javert portait dans sa main gantée.
- Mes états de service, monsieur le maire.
- Ah !"
Madeleine commença à lire, prenant tour à tour les documents pour les comparer. Gravement... Mais aussi avec un intérêt qu'il espérait que Javert ne soupçonnait pas.
Tout était là !
Ses origines humbles, l'abandon où il avait grandi, son temps de service au bagne ; ses plus grands succès et aussi quelques mentions qui lui faisaient honneur... Pour finir par sa mise en cause pour corruption, et aussi les raisons qui l'avaient mené là. Il avait été déplacé par mesure disciplinaire.
Madeleine en fut estomaqué.
Il n'y avait, cependant, aucune référence à ses troubles affaires personnelles. Cela satisfaisait le maire.
Monsieur Madeleine était impressionnant.
Javert n'en avait pas encore eu vraiment conscience.
Les rares fois où les deux hommes s'étaient rencontrés, ils étaient restés des...égaux, voire Javert avait traité Madeleine avec hauteur.
Ce temps était terminé.
De son bureau, le regard de monsieur le maire était tout sauf amical et le policier savait très bien reconnaître l'autorité.
Cet homme n'avait pas peur de lui !
Par contre, il n'y avait plus aucune trace de bienveillance dans les yeux clairs de monsieur Madeleine.
Le policier songea, amer, qu'il allait peut-être ne plus avoir le temps de s'ennuyer derrière son bureau ou dans les rues de la ville maintenant.
Madeleine plia soigneusement les documents et les rendit à leur propriétaire.
" Autre chose que je devrais savoir, inspecteur ?"
Javert avala avant d'ajouter :
" Mes horaires de travail doivent être revus, monsieur. Dès que vous en aurez décidé, je les appliquerai.
- Eh bien… Ils le seront.
- Monsieur Moreau reste-t-il à mon service ?"
Question importante ! Monsieur Madeleine acquiesça :
" Oui, il conservera son service partagé. Le matin au poste de police et l'après-midi à la mairie."
Javert se détendit, imperceptiblement, cela se lisait dans le relâchement de ses épaules. L'aide de Moreau avec la paperasse était irremplaçable, s'en passer revenait à multiplier les heures supplémentaires pour l'inspecteur.
Javert se détendit et monsieur Madeleine asséna tout à coup :
" Mais pour le moment, je pense que nous devrions commencer dès que possible. En attendant que je prenne connaissance des affaires en cours, je vous charge de visiter les lavoirs au bord de la Canche et de faire l'inventaire des lieux. Je voudrais que vous vérifiiez la sécurité de celui qui est actuellement en service et, surtout, que vous signaliez les défauts de l'ancien lavoir à cet égard."
Cela étonna à nouveau l'inspecteur.
Ce n'était pas une décision stupide ! Le lavoir était en effet vétuste et dangereux.
Une certaine chaleur se fit entendre dans sa voix lorsqu'il répondit :
" Très bien, monsieur. Vous aurez mon rapport dans la matinée.
- Quand vous aurez fini, ajouta monsieur Madeleine, et puisque vous serez au bord de la rivière, faites l'inventaire des boîtes fumigatoires pour le secours des noyés. Je dois savoir où elles se trouvent et leur état actuel. Veillez à ce qu'elles soient signalées si cela n'a pas été fait auparavant. Et... après cela, faites de même avec les secours en cas d'incendie : détaillez les endroits où ils se trouvent, comptez les seaux disponibles, examinez l'état des pompes et autres machines... et assurez-vous qu'elles sont correctement indiquées."
Là, Javert eut un instant d'hésitation avant son habituel "très bien, monsieur", il se demanda si M. Madeleine se rendait compte des déambulations que cela allait l'obliger à faire.
Mais, comme rien d'autre ne vint, il dut acquiescer.
" Je suis sûr que Gymont appréciera l'exercice, alors n'hésitez pas à le réclamer au capitaine Magnier," ajouta finalement le maire, impassible en apparence.
Javert se dit que jamais il n'allait autant prouver l'utilité d'un cheval pour un policier.
Il s'inclina pour remercier mais ne put s'empêcher de répondre sèchement à M. Madeleine, tellement il était agacé d'avoir une démarche aussi ridicule à accomplir et qu'un garde-champêtre aurait très bien pu faire :
" Une dernière chose, monsieur le maire. Avec monsieur Pierre Delapasture de Verchocq, je devais venir au rapport tous les matins. Préférez-vous un autre horaire ?
- Non, inspecteur. Et j'apprécierai que vous soyez aussi matinal que vous l'avez été aujourd'hui.
- Je suis toujours matinal, monsieur le maire."
Et Javert salua avec déférence son nouveau supérieur.
Les lèvres pincées, monsieur le maire le regarda partir. Il était impressionné par la soudaine docilité de l'inspecteur. Plus qu'impressionné, il en était bouleversé.
L'homme n'avait même pas sourcillé lorsqu'il lui avait ordonné de faire ce qu'une brigade de gendarmerie tarderait une semaine à accomplir !
Madeleine ressentit brutalement la culpabilité. Ou était-ce autre chose ?
Il réalisait tout à coup que, dorénavant, il aurait à nouveau le destin de l'inspecteur Javert entre ses mains.
Tous les jours.
A chaque instant.
Il se promit d'être aussi prudent que possible... Et de demander le pardon de Dieu pour la haine qui, de temps à autre, remplissait ses pensées de fiel.
Dire que l'inspecteur était en colère était loin de la vérité.
Ha monsieur le maire voulait le promener partout dans la ville !?
Ha il voulait lui faire vérifier les équipements de secours ?! Ce qui était une tâche plutôt dévolue à un commissaire !
Qu'à cela ne tienne ! Il y passerait la journée, il y passerait la nuit s'il le fallait mais il allait ramener un dossier complet à "monsieur le maire."
Le malheureux pêcheur qu'il interrogeait se méprit sur le regard mauvais du policier et balbutia :
" Des équipements contre les noyades ? Mais non, inspecteur, on a pas ça ici !"
Javert se retint de secouer le vieillard et reprit simplement ses questions :
" Mais si ! Voyons ! Des boites fumigatoires ? Des cordes ? Une barque ?
- Ça, des barques oui, mais des boites…quoi ?"
Javert se frotta les tempes, doucement, avant de reprendre l'interrogatoire.
Cela présageait d'une longue et dure journée pour l'inspecteur.
A midi, le maire reçut à son bureau le rapport de Javert sur l'état délabré du lavoir, assorti de plusieurs témoignages d'habitantes qui expliquaient ce qui n'allait pas et ce qu'il faudrait arranger.
A deux heures, Moreau se présenta à la mairie, il en avait été chassé sèchement par l'inspecteur qui essayait de faire le point avec M. Magnier et d'autres gendarmes sur les services de secours face aux incendies.
A seize heures, on commença à s'étonner de voir le chef de la police parcourir en tous sens la ville à la recherche des seaux et des pompes.
Pire ! On le moqua !
A dix heures du soir, sans avoir bu ni mangé de la journée, l'inspecteur Javert se présenta à l'usine de M. Madeleine.
Il avait laissé son cheval à l'écurie de la caserne, Gymont était épuisé et renâclait à la tâche.
Un lourd rapport se trouvait sous le bras du policier, comportant plusieurs pages et faisant le bilan des équipements. Introuvables, vétustes, inutilisables.
Javert avait travaillé avec rage et avec efficacité.
Maintenant, il ne lui restait qu'un lieu à visiter.
Et par les dieux, il allait le faire ce soir !
L'usine de M. Madeleine !
La démarche déterminée, martiale, retentit dans l'atelier vide. Madeleine abandonna la petite chaîne qu'il avait fabriquée pour tester la résistance du nouveau sertissage et releva la tête.
Non, il ne s'était pas trompé : il s'agissait bien de Javert.
" Bonsoir, inspecteur. Qu'est-ce qui vous amène ici ? Je ne m'attendais pas à vous revoir avant demain... et à l'hôtel de ville," dit Madeleine sans quitter son tabouret de travail pour le recevoir.
Le chef de la police s'approcha du bureau de monsieur Madeleine et d'un geste brutal, il claqua juste devant le nez de celui-ci le dossier relatif aux équipements de secours de la ville, quels qu'ils soient.
" Il faut tout remettre en état, monsieur, voire acheter des nouveaux équipements. J'ai joint la liste de ce qu'il faudrait, monsieur. Si, bien entendu, vous avez le loisir d'en parler au prochain conseil."
Il avait parlé vite, il avait parlé sèchement, mais Javert en avait soupé de cette situation.
Et il attendait, sinon des compliments, au moins une reconnaissance de son travail.
Madeleine regarda le tas de papiers, puis l'homme qui les avait apportés. Insaisissable, comme à son habitude, Javert affichait sur le visage une expression qu'il aurait été trop facile de qualifier d'arrogante.
Le maire serra les mâchoires. Quelle heure pouvait-il être ? Trop tard pour continuer à travailler, sans doute.
" Veuillez me suivre, inspecteur. Nous serons plus à notre aise dans le bureau."
Sans attendre de réponse, Madeleine se saisit du seul quinquet encore allumé dans l'usine et le précéda.
Le pas rythmé qui le talonnait réveillait de vieux souvenirs et mit ses sens en alerte. Serrant les poings, l'ancien forçat fit son mieux pour se convaincre que l'époque où il était escorté jusqu'aux cachots du bagne n'était pas près de revenir.
Monsieur Madeleine, riche bourgeois au-dessus de tout soupçon, prit place derrière son bureau et commença à parcourir les lignes de calligraphie serrée. A la fin du sixième feuillet, déjà serein, il leva les yeux.
" Et vous dites que vous avez vérifié tous les équipements de sécurité de la ville ?"
La question prit tellement Javert au dépourvu qu'il claqua, malgré lui :
" Evidemment ?! Que pensez-vous que j'ai fait aujourd'hui ? Une promenade sur les remparts ?!"
Puis il se fustigea et baissa la tête, terriblement conscient de son impolitesse :
" Oui, monsieur. Il est toujours possible que des équipements m'aient échappé, monsieur. M. Magnier ne sait pas où ils se trouvent et l'ancien maire…"
Javert soupira, épuisé par sa journée et frustré par tout. La situation, le maire et lui-même.
" Ne se montra pas d'une profonde utilité. Quelques anciens du village ont pu me guider et M. Moreau a trouvé d'anciens rapports…"
Javert haussa les épaules et attendit que le couperet tombe.
" C'est un véritable désastre. Je craignais que la situation soit mauvaise, mais là…", dit Madeleine en réglant le quinquet de manière à voir son interlocuteur.
Ce qu'il avait devant lui était le visage fermé d'un homme épuisé. Les cernes sous ses yeux étaient profondes ; le pli que l'irritation formait au milieu de son front ne tolérait plus de demeurer caché.
Mais Javert ne se laissa pas démonter, il était venu pour deux raisons : rendre son fichu rapport à monsieur le maire et remettre à sa place monsieur Madeleine, directeur d'une usine.
" Il me manque un lieu que je n'ai pas pu visiter, monsieur," fit le policier, usant tout à coup de sa voix soyeuse.
Celle que les ivrognes et les truands connaissaient à bon escient et dont ils avaient appris à se méfier.
" Ah! Et quel est cet endroit ? Vous ont-ils empêché d'y accéder ?
- Votre usine, monsieur."
Et ce fut au tour de Javert d'apprécier à sa valeur le regard estomaqué de monsieur le maire.
L'ancien galérien, cependant, ne tarda pas à se remettre de sa surprise. Il adressa à l'inspecteur l'un de ses sourires froids... qui n'arrivaient pas à accentuer les plis autour de ses yeux.
" Je suppose que vous savez que mon usine est une propriété privée... et que les ressources qu'elle abrite sont également privées. Cependant, il est vrai que des centaines de personnes travaillent ici chaque jour, et j'applaudis votre initiative. Veuillez me suivre."
Javert souriait toujours, puis il avança d'un pas et le bout de sa canne ferré frappa le sol.
" Ceci est une propriété privée, j'entends bien, monsieur. Mais c'est aussi un lieu dangereux. Il y a des fours et des ouvriers, il y a des risques d'incendie et avec le vent…"
Javert leva la main et la laissa flotter dans l'air.
" Je vous suis reconnaissant d'accéder à ma requête. Il aurait été du dernier ridicule que je sois obligé d'en faire la demande officielle auprès de la mairie...ou de Paris.
- Ridicule, en effet. Tenez… Vous trouverez une boîte juste à gauche de la porte principale. Elle contient la pompe. La serrure n'est pas solide, comme il convient, mais je préfère que vous vous serviez de la clé."
Madeleine lui remit l'une des clés qui étaient accrochées à l'entrée de l'atelier et retourna à son bureau.
Javert examina les lieux, avec un soin méticuleux. Il déambula dans l'usine avec sa lampe-sourde, il se fit aussi soupçonneux que sur les lieux d'un crime.
Et, il dut déchanter.
Tout était parfaitement en règle. Monsieur Madeleine avait songé à la sécurité, les risques d'incendie étaient prévus. Une pompe avait été apposée, des seaux étaient disposés aux endroits stratégiques, des réserves d'eau de pluie avaient été construites en dur dans la cour de l'usine. Il y avait des armoires dans les bureaux du patron et de son secrétaire où se trouvait de quoi soigner.
Bandes, pommade...
Javert n'avait jamais vu cela, même au bagne. Où des ateliers étaient pourtant installés avec du bois, des outils…
Encore plus frustré, le policier admit sa défaite.
Il avait perdu une heure à examiner des lieux remarquablement aménagés.
Quelle perte de temps !
L'inspecteur retourna dans le bureau de M. Madeleine.
Il était prêt à s'abaisser maintenant.
Lentement, il reposa la clé et jeta sèchement :
" Très bien, monsieur. Tout est en ordre, je voudrais que cela soit ainsi partout dans la ville. Même dans mon poste de police.
- Nous veillerons à ce que ce soit ainsi. Et maintenant, asseyez-vous, Javert. Cela suffit pour aujourd'hui."
Madeleine se rendit à la fenêtre, où reposait un flacon de vin épais puis tendit un verre à l'inspecteur.
" Vous avez fait de l'excellent travail, inspecteur Javert. Votre diligence peut sauver des vies. En fait, je songe à prendre quelques mesures urgentes sans attendre la prochaine réunion du conseil… Compte tenu de votre rapport, je pense avoir assez de raisons de le faire ."
Javert hésita. Honnêtement, il avait pensé que Madeleine n'avait demandé ce rapport que pour le promener dans la ville.
Voyant que ce n'était pas le cas, il accepta le verre tendu.
" Merci monsieur le maire."
Puis, il accepta également de s'asseoir, laissant contre le mur sa canne. Son chapeau se retrouva posé sur ses genoux et ses longs cheveux glissèrent sur ses épaules.
Une longue journée, la queue de cheval devait s'être défaite.
Javert soupira et ferma les yeux un instant. Il n'avait pas mangé, il n'avait pas bu, il n'avait pas pris de pause, il avait écrit chaque page de ce maudit rapport avec un soin perfectionniste. Il en avait les doigts tachés d'encre.
Il était fatigué et les cloches sonnèrent la minuit. Encore cinq heures et cela ferait vingt-quatre heures qu'il était debout.
Madeleine ferma les yeux également. Pour les détourner de la cascade sombre et lisse qui, tout à coup, lui semblait alléchante.
Comme les cheveux d'une femme. Non. Plus que les cheveux d'une femme, car là où il était habitué à voir de l'artifice, il ne distinguait plus que la simplicité de la force.
C'était tellement déplacé. Tellement honteux ! Le maire prit une longue gorgée de vin.
" Demain, je voudrai examiner un autre lieu de la ville qui m'est interdit, monsieur le maire, jeta la voix épuisée du policier.
- Et quel est cet endroit ?
- La Citadelle, monsieur. L'Armée ne veut pas d'un civil sur ses terres, expliqua l'inspecteur.
- L'armée, dans ces matières, se soumet à l'autorité du maire, tout comme la gendarmerie."
Un fin sourire apparut alors sur les lèvres sèches du policier qui ouvrit les yeux et jeta un regard espiègle à M. Madeleine :
" Et ainsi je pourrai voir la Tour de la Reine Berthe ! Et si vous avez le loisir de m'accompagner…"
- Ah !"
Madeleine hésita entre ce qu'il fallait dire et ce qu'il voulait faire. Un choix difficile lorsqu'il n'était pas capable de remettre de l'ordre dans ses idées.
Mais pourquoi ?
" Je ferai de mon mieux pour vous accompagner, inspecteur."
Javert eut l'air surpris de cette réponse mais il sourit largement, content. Pour pousser son avantage plus loin, il fit un geste en direction de monsieur le maire et ajouta :
" Et si vous le souhaitez monsieur, demain soir il sera possible d'aller voir les étoiles ! Ce sera une belle nuit ! Je sens que ce damné rapport va encore me prendre une journée. Nous pourrions bien avoir une nouvelle réunion nocturne.
- Euh… Pourquoi pas ?
- Alors disons que le rendez-vous est pris," fit nonchalamment le policier.
D'un seul geste, Javert vida son verre de vin, appréciant de sentir l'alcool glisser dans sa gorge.
Puis il s'essuya la bouche du revers de sa manche et se releva.
" Minuit ! Normalement j'ai terminé mon rapport, monsieur. Là, je dois vous demander le droit de ne venir vous l'apporter qu'en fin de matinée demain. A moins que vous ne souhaitiez le lire à l'heure habituelle ?"
Procédurier, professionnel, dévoué.
Javert avait replacé son chapeau sur sa tête et se tenait au garde-à-vous, les mains dans le dos, devant son supérieur hiérarchique. L'éclat espiègle s'était éteint.
" Il ne sera pas nécessaire de venir tôt. Je pense que j'ai de quoi faire avec le rapport que vous venez de me remettre. Et... Javert…"
L'inspecteur s'inclina pour acquiescer et remercier.
" La prochaine fois, rendez-nous service à tous les deux et demandez quel est le délai dont vous disposez pour accomplir une tâche."
Javert sourit à nouveau.
Monsieur Madeleine ne le connaissait pas.
Par Dieu, il allait le connaître !
" Je n'ai pas à demander de délai, monsieur, fit la voix profonde du policier. Si monsieur le maire donne une tâche à accomplir, c'est à lui de décider du délai, monsieur."
Puis, vicieusement, il ajouta :
" Il doit se rendre compte de ce qu'il demande et du temps qu'il peut accorder pour que cela soit fait. C'est tout l'art d'être un chef."
Jolie critique, joli soufflet.
Javert vit les yeux de monsieur Madeleine perdre leur air posé habituel pour briller d'un éclat dur.
Cela plut au policier.
Il reconnaissait mieux ses yeux lorsqu'ils le fixaient dans la colère.
" Oui, je t'ai vu, pensa Javert, mais je ne sais plus où. Cela ne tardera pas, crois-moi ! Et tu me payeras chaque rapport que tu m'auras fait rédiger de cette manière inique."
CHAPITRE X
A sa décharge, monsieur Madeleine ne mentait pas. Il tenait ses engagements.
A dix heures, alors que Javert était dans son commissariat à interroger une femme qui se disait victime de harcèlement de la part de sa voisine, un soldat vint lui apporter un message de la part du capitaine.
C'était une autorisation officielle de visiter la Citadelle.
Elle était paraphée par le capitaine et le maire de la ville.
Après cela, ce fut plus difficile de suivre le discours alambiqué de la femme, énervée et instable.
" Vous dites qu'elle vous insulte à chaque fois que vous allez au lavoir ?, demanda Javert.
- NON !, claqua la femme. Quand j'en reviens ! C'est-y possible que c'te glène [poule pour dire femme] soit margnouffée [frapper] ? C't'une pourrisse [salope] !"
Javert se pinça l'arête du nez avant de reprendre calmement :
" Parlez français, s'il vous plaît. Je ne saisis pas tout !
- Ben quoi ? Ch'est in brin d'quien ! J'babelle pas ben chti ?[C'est un monde ! Mais en plus vulgaire, c'est une merde de chien ! Je ne parle pas bien le français] "
Javert soupira et ne prit pas la peine de répondre :
" Donc, vous dites que madame Isabelle Vercruysse vous insulte quand vous revenez du lavoir, tous les jours et que vous…"
Et cela lui prit une heure de son temps.
La Citadelle était un bel endroit.
Une forteresse royale, un domaine encore fortifié, avec des remparts et des tours. Les aménagements de Vauban en avaient fait une place militaire stratégique dans le jeu des alliances européennes au temps de Louis XIV.
Deux tours subsistaient de l'ancien réseau des remparts : la tour-porte de la reine Berthe et la tour Blanche.
Le capitaine, Monsieur de Saint-Alban, imbu de sa personne et conscient de sa position, désignait les lieux et entraînait ses visiteurs indésirables sur le glacis de la Citadelle.
" Tout a commencé avec le roi Philippe-Auguste. Un château assez imposant a été construit vers 1200. Huit tours, certainement. Il n'en reste que deux."
Et de marcher sur le glacis, au-milieu des soldats en formation, pour impressionner monsieur le maire.
" Regardez, messieurs !, désigna le capitaine. On peut voir des archères sur cette tour. La tour de la Reine Berthe !"
Monsieur Madeleine était impressionné et Javert songeait au bagne de Toulon…, à la forteresse de Vincennes ou au bâtiment imposant de la Force à Paris…
" Édifiée au XIVe siècle, elle atteint 15 mètres de diamètre. Qu'en dites-vous ?"
Nouveaux regards admiratifs.
Il était évident que le capitaine ne parlait que pour monsieur le maire et monsieur le maire lui répondait avec chaleur.
" Magnifique !," approuva M. Madeleine.
Puis l'inspecteur regarda avec soin monsieur Madeleine et se demanda si...ce n'était pas du chiqué.
Il en fut surpris et décida de tester le maire en s'extasiant à son tour sur les ruines, encore belles et bien nettoyées de l'enceinte médiévale.
" Je n'ai jamais vu cela, lança Javert avec juste ce qu'il fallait d'admiration dans la voix. Sauf peut-être à Carcassonne…"
Et le regard du capitaine se posa, estomaqué, sur le chef de la police.
Jusque-là, le capitaine prenait l'inspecteur comme un parti négligeable, mais l'entendre annoncer cela, provoqua sa sympathie.
Javert répondit au sourire du capitaine.
Facilement manipulable !
" C'est exactement ce que vous me disiez l'autre jour, si je me souviens bien. Vous aviez raison... Vos souvenirs de Carcassonne doivent être plus récents que les miens," lança le maire à son chef de la police.
Madeleine adressa son sourire imperturbable à Javert ; ses paupières mi-closes dissimulaient bien le sarcasme. Javert apprécia de voir le maire entrer dans son jeu.
Cela lui fit pencher la tête sur le côté et sourire, approbateur.
" Vous avez été à Carcassonne, inspecteur ?, demanda le capitaine, aveugle à tout l'échange qui se passait entre le maire et son chef de la police.
- Oui, mentit Javert. Une belle ville et de jolis remparts."
Non, il n'était jamais allé à Carcassonne, mais il savait lire !
" Oui, Carcassonne a de jolis remparts mais les nôtres ont été remaniés par Vauban en personne ! Sur les ordres de Louis XIV lui-même !," asséna monsieur de Saint-Alban.
Une main se posa sur son épaule et Javert accepta de suivre le capitaine jusqu'au chemin de ronde.
Monsieur Madeleine suivit et, par Dieu, il cachait avec soin un sourire amusé.
" Le chemin de ronde date du XVIe siècle, expliqua encore l'infatigable guide. Les arches datent du XVIIe siècle. C'est magnifique, non ?"
La main poussa Javert jusqu'à l'extrême bord du chemin de ronde.
" Penchez-vous, inspecteur ! Vous verrez la Canche, la chartreuse de Neuville et plus loin les villes côtières. Par beau temps, on peut voir le Touquet ! Vous aussi, monsieur le maire, regardez !"
Javert se pencha et examina les lieux.
Bien défendus, mais tellement dérisoires face à une guerre se modernisant.
Par contre, la vue était belle, c'était vrai. La campagne encerclait la ville et les remparts protégeaient Montreuil des ennemis invisibles.
Un bateau au-milieu des champs.
" Une vue magnifique," s'extasia Javert.
M. Madeleine vint s'accouder à ses côtés sur le mur du chemin de ronde. Les deux hommes se regardèrent et M. Madeleine renchérit, les yeux dans ceux de Javert.
" En effet ! Magnifique !"
Cela accentua le sourire de l'inspecteur.
Un sourire rare, qui ne dévoilait que les dents et ne montrait que de la joie. Un sourire qui se reflétait dans les yeux.
Javert surenchérit :
" Vous avez vraiment un domaine magnifique, capitaine, et merveilleusement entretenu."
Le capitaine se rengorgea, comme un paon, et s'écria :
" Oui, nous travaillons avec soin pour l'entretenir. Comme vous le voyez, tout est sous contrôle ! Les risques d'incendie, les dangers de se blesser, les accidents… Tout est prévu et nous sommes parés à tout !"
C'était faux ! Mais Javert et Madeleine n'avaient pas fini de jouer.
Car ils jouaient, n'est-ce-pas ?
" Et les tours ?, demanda M. Madeleine.
- Sans intérêt, se défendit monsieur de Saint-Alban. Elles sont vides.
- Pourtant, cela doit être passionnant de visiter de tels joyaux de l'architecture militaire, asséna Javert.
- Oui, oui, en effet…"
Et le cours reprit.
Les deux hommes se regardaient et le même amusement se reflétait dans leurs yeux.
Deux tours restant du château royal et forteresse de guerre de Philippe-Auguste...des murs d'une épaisseur de plusieurs mètres...des archères et des meurtrières.
Le capitaine prit enfin sa décision et emmena les deux hommes pour la suite de la visite. Entrer là où c'était interdit.
Et cette fois, il avait posé une main sur l'épaule de chaque homme.
Mais le capitaine avait raison.
Les tours étaient vides et à moitié effondrées.
Elles n'étaient debout que retenues par des étais et le reste des remparts. Ce fut assez triste à visiter.
" Elles nous servent de magasin, aujourd'hui. On y entrepose ce qui ne risque rien à rester dans l'humidité."
Javert laissa glisser un de ses doigts sur la pierre et recueillit le salpêtre qui maculait les murs. Les tours étaient vides, vétustes, délabrées…
Il était déçu.
" Et la Dame Blanche ?," souffla le policier.
Le capitaine fut surpris de cette question et se mit à rire, amusé et moqueur.
" Il n'y a pas de Dame Blanche, inspecteur, ni de fantôme !"
Javert se promit d'aller rendre visite à cette vieille femme du marché qui lui avait raconté cette histoire.
Mais Monsieur Madeleine ne s'avoua pas vaincu.
" Il n'y a pas eu une reine de France morte dans la tour ?
- Si fait, monsieur le maire. La reine Berthe de Hollande. Morte de chagrin après que son mari, le roi Philippe Ier, l'ait répudiée et enfermée ici. Ou alors morte empoisonnée. On ne sait pas."
Javert leva la tête et croisa le regard de monsieur le maire.
Donc, tout n'était pas faux…
" Elle a été enfermée dans la tour de la Reine Berthe ?, demanda le maire.
- Oui, monsieur.
- Il n'y a pas de gravures ou de dessins sur les murs ?, ajouta monsieur Madeleine.
- Dans la tour de la Reine ? Non. "
Javert était déçu. Ses doigts continuaient à caresser les murs.
Les murs humides et délabrés d'une prison qui avait contenu une reine de France.
En écho à une autre reine enfermée dans une prison, morte sous la lame de la guillotine, une reine tuée par la folie des hommes.
Javert avait aimé cette légende de la reine dessinant et gravant sur les murs les souvenirs de sa vie perdue.
" Mais on raconte en effet que dans la tour de la Reine, parfois, on entend des sanglots. Je ne les ai jamais entendus, remarquez, ricana le capitaine. Mais mes hommes…"
Monsieur de Saint-Alban secoua la tête et ce fut la fin de la visite.
Devant l'imposante porte fortifiée que formait la tour de la Reine Berthe, monsieur Madeleine et Javert s'arrêtèrent un instant pour regarder en arrière.
La magnifique Citadelle et ses magnifiques fortifications.
Puis la voix amusée de monsieur le maire retentit toute proche de l'oreille du policier :
" " Un domaine magnifique et merveilleusement entretenu." Vraiment, inspecteur ?"
Cela fit sourire Javert qui rétorqua :
" " Une vue magnifique !" N'est-ce-pas, monsieur le maire ?"
Monsieur Madeleine sourit à son tour et se défendit :
" Il faut admettre que la vue est jolie.
- Parfois, monsieur, il est bon de jouer les ingénus pour faire parler les fats.
- Javert !, souffla monsieur le maire. Vous parlez du capitaine !
- Hé bien ? J'aurai parlé des équipements de secours qu'il nous aurait simplement emmenés dans la cour et sur le glacis, nous aurions eu un résumé de la situation. Suivi sans nul doute d'un rapport en trois exemplaires, signé de la main du capitaine.
- Javert !, se mit à rire doucement le maire. Pas forcément."
L'inspecteur ne prit pas la peine de parler, il s'arrêta et attendit patiemment que monsieur le maire le regarde.
Et cela ne manqua pas.
Monsieur Madeleine secoua la tête et rit doucement :
" Peut-être n'avez-vous pas tort, en effet, inspecteur. Monsieur de Saint-Alban semble être un homme...avec une haute idée de sa Citadelle.
- Et de lui-même ! Allons, monsieur le maire !"
Monsieur Madeleine secoua encore la tête et ne répondit pas.
Par contre, il gela.
Il sentit le bras de Javert venir chercher le sien et le chef de la police entraîna monsieur le maire dans son sillage.
Marcher vite, faire de grandes enjambées.
Tandis que l'inspecteur se mettait à parler.
Des villes qu'il a connues.
" A Paris, il y a quelques fortifications, mais tout a été plus ou moins démantelé ou en passe de l'être. Je n'ai connu de véritables fortifications qu'à Toulon. Là-bas, oui ! Il y a des forts et des remparts. Le fort Saint-Louis, le fort de l'Eguillette, la Tour Royale…"
Et monsieur Madeleine sentit la main de Javert saisir son poignet avec soin lorsque le policier, ancien garde-chiourme, ajouta pour conclure sa liste :
" Et bien entendu le bagne, situé sur le Quai du Grand Rang."
Madeleine résista au besoin de retirer sa main. Les quelques cicatrices autour de son poignet avaient pris feu sous le contact presque doux. Si rempli de malice.
Il devenait clair que Javert réservait son innocence que pour toucher de vieux murs.
" Ils doivent être impressionnants... si vous les décrivez avec une telle véhémence…," dit Madeleine avec un sourire candide.
Un long, très long silence, puis Javert relâcha le maire.
Il croisa à nouveau ses mains dans son dos et annonça en souriant :
" Ce soir, je vous emmène voir les étoiles, monsieur le maire. Il n'y a peut-être pas de Dame Blanche mais il y a toujours le ciel, la Voie Lactée et les Constellations."
Un sourire éblouissant.
Mais il n'était plus aussi doux que tout à l'heure.
Javert montrait les dents, les gencives et son visage devenait celui d'un fauve.
Un geste de salut vers le chapeau et monsieur l'inspecteur retournait dans son commissariat.
Il pestait contre sa maladresse, il n'avait réussi à rien. Monsieur Madeleine portait une chemise boutonnée jusqu'aux poignets. Il n'avait ressenti ni pouls, ni cicatrices.
Juste du tissu épais.
De retour à l'hôtel de ville, le maire fit la moue en voyant les documents empilés sur son bureau. Ils étaient la preuve que son adjoint avait enfin daigné se montrer.
En examinant les dossiers, Madeleine commença à craindre que l'adjoint ne soit venu que dans le but de lui refiler le tas de papiers qu'il se limitait à tamponner. Il regretta de ne pas avoir suivi son premier réflexe de retourner à l'usine pour s'accorder le temps de se vider la tête.
Qu'est-ce qui lui avait pris pour se mettre en si grand danger ? Une promesse qu'il devait tenir, bien entendu... Mais rien ne l'aurait empêché d'en retarder encore sa réalisation.
Madeleine bâilla. La nuit précédente avait été dure.
La rebuffade que Javert lui avait adressé la veille dans son bureau à l'usine avait piqué jusqu'au petit matin.
" Je n'ai pas à demander de délai, monsieur. Si monsieur le maire donne une tâche à accomplir, c'est à lui de décider du délai.", avait dit l'inspecteur.
Javert l'avait remis à sa place de façon peu subtile. Il lui avait enseigné, avec colère à peine masquée, les bases du commandement.
Venant de n'importe quel autre homme, Madeleine aurait accepté les propos et tenté de les rendre utiles. Mais ces quelques phrases dans la bouche de Javert avaient le goût du ressentiment et, de plus, elles étaient dangereuses.
Elles avaient fait de son repos du soir un véritable cauchemar.
Il avait abandonné sa couche pour faire les cent pas à plusieurs reprises... hésitant jusqu'au dernier moment entre honorer sa parole ou envoyer le permis de visite accompagné d'un billet prétextant une quelconque excuse pour ne pas accompagner l'inspecteur.
Et ce soir, il y en aurait davantage... Ils regarderaient ensemble les étoiles et peut-être que Javert lui enseignerait ce qu'il n'était pas parvenu à apprendre par lui-même.
Si seulement Javert pouvait s'en tenir au programme ! S'il ne faisait pas de chaque mot un piège, Madeleine était sûr que cela en vaudrait la peine. N'avait-il pas eu grand plaisir à visiter la Citadelle en sa compagnie ? N'avait-il pas ri lorsqu'ils parlaient au capitaine ?
L'ancien forçat était persuadé que Javert avait un sens de l'humour tordu qu'il pourrait finir par apprécier.
Si chacun de ses gestes n'était pas un piège.
Monsieur le Maire se rendit à son fauteuil avec la ferme intention de se reposer un peu. Puis Moreau, le secrétaire à temps partiel, arriva.
" M. Madeleine... Vous avez besoin de mes services ou vous préférez que je retourne au commissariat ?
- J'ai du travail pour vous, Moreau. A moins que l'inspecteur ne puisse pas se passer de vous.
- Non, monsieur le maire. D'habitude, il me fait étouffer sous la paperasse, mais pas cet après-midi... Hier, il m'a fait travailler comme un forçat jusqu'à dix heures du soir."
Madeleine s'éclaircit la gorge en retournant à son bureau.
" Dois-je comprendre que l'inspecteur vous exploite, Moreau ? Je sais qu'il a la réputation d'être dur et désagréable, mais jusqu'à présent, je n'ai pas reçu de plaintes sur la façon dont il gère son personnel ou celui de la gendarmerie.
- Que non, M. Madeleine ! C'est un homme bien lorsqu'on le connaît... Enfin... probablement."
Monsieur le maire écarquilla les yeux, amusé.
" Probablement ?
- Je veux dire, on finit par oublier que l'inspecteur grogne parfois plus que de raison... Et aussi qu'il est capable de vous faire travailler trop dur, trop longtemps."
Avec toute la candeur dont sa jeunesse lui donnait encore droit, Moreau s'assit en face du maire sans y être invité. Après tout, il ne faisait pas si longtemps que lui aussi avait bénéficié des jouets et des piécettes que le Père Madeleine distribuait parmi les enfants. Quelques sous, de quoi s'offrir une douceur par des temps difficiles, cela avait compté.
" Comment se fait-il que vous oubliez ?, dit le maire.
- Ce n'est pas simple, monsieur. L'on finit par respecter l'inspecteur... même si on ne le veut pas. Lorsque j'arrive le matin, il est déjà au travail depuis des heures. Je peux le dire à la quantité de documents qu'il empile sur mon bureau... Lorsque je pars, il continue à remplir des rapports, c'est à dire s'il n'est pas à s'occuper des chalands, bien entendu ; et si je sors boire un verre avec des amis plus tard, ou faire un tour avec ma fiancée, je le croise tandis qu'il fait sa patrouille. L'on respecte un homme qui ne vit que pour son travail, Père Madeleine.
- Je comprends. En effet, son dévouement est louable.
- Mais il y a plus, Père Madeleine ! Le voir boire un verre avec les bourgeois ou faire un billard ? Jamais ! Même que les filles de l'estaminet à côté de la place ont pris des paris à son arrivée... C'était à qui réussirait à se faire inviter en promenade la première... Elles attendent toujours de voir qui gagnera ! Et... Et...
- Et ?
- Ça n'est pas mieux pour tout le reste. Donc, un jour sur deux, il oublie d'aller manger... Et ça, c'est en supposant qu'il soit de bonne humeur ! Maintenant, il boit du café au gallon. " Moreau, allez chercher du café. " " Moreau, il n'y a plus de café. " " Moreau, où est mon café ? "
Le jeune homme singeait avec talent le baryton profond de l'inspecteur et ses gestes austères. Madeleine serra les lèvres pour ne pas rire.
" Je vous assure, Père Madeleine, que cet homme ressemble parfois à l'une des statues de Saint-Saulve qui se serait sauvée de la façade.
- Un saint ?
- Non ! Un bout de pierre !
- Ah !
- Et l'on finit par vouloir lui ressembler…"
Cette fois, Madeleine rit doucement. Il parvenait à comprendre Moreau : il fut un temps où lui aussi avait été jeune et impressionnable.
" Donc, Moreau... Je vous confie le tas de rapports de l'inspecteur que voici. Triez-les en suivant mes notes... Oui, celles où j'établis l'urgence. Rangez-les et lorsque vous aurez terminé, recopiez ces quelques documents et rentrez chez vous."
Le maire regarda sortir le jeune homme tout enjoué de son bureau.
Avec ses commentaires sans malice, Moreau lui avait fait comprendre ce que toutes ses heures de veille n'avaient pas réussi à lui révéler.
Javert avait quelque chose de très particulier.
Son charisme, qui n'était pas forcément plaisant, le rendait fascinant ; la curiosité qu'il éveillait chez Madeleine, fait presque impensable... c'était cela qui le poussait à s'exposer à la méfiance de l'inspecteur, même s'il était conscient qu'il risquait de ne pas s'en tirer indemne.
Javert était parvenu à transformer l'ensemble de ses défauts en quelque sorte de sortilège. Et Jean Valjean n'était pas le seul en danger de se laisser envoûter.
Madeleine reprit le travail avec un soupir.
Quelques heures plus tard, la nuit tombait et les tas de documents ne semblaient pas avoir diminué, ou si peu.
L'idée de faire une pause pour respirer un peu d'air frais sous les étoiles devint soudain irrésistiblement alléchante.
Laisser l'air frais fouetter son visage alors qu'il regardait le ciel en écoutant une conversation sans conséquence qui lui permettrait de se détendre.
Baisser la garde quelques instants et par la suite pouvoir dormir tranquille l'espace d'une nuit.
Se reposer.
Cela ne risquait pas d'arriver si Javert se trouvait dans les alentours.
Le maire saisit un bout de papier puis écrivit un court billet à l'attention de l'inspecteur prétextant qu'une affaire urgente l'empêcherait de honorer leur rendez-vous.
Puis il tira le cordon pour appeler Moreau.
Ce fut le concierge qui se présenta ; le pauvre vieux avait une serviette tachée de soupe autour du cou.
" Ah ! Il est si tard ? Où est Moreau ?
- Il ne reste plus que vous et moi dans le bâtiment, monsieur le maire," répondit le concierge.
Madeleine acquiesça.
Il devrait donc trouver un autre moyen de faire parvenir son message.
Le maire approcha de la fenêtre puis souleva un lourd rideau. La rue était déserte et le bâtiment d'en face, où se trouvait le poste de police, était dans le noir.
Javert devait faire sa ronde.
Madeleine traversa la rue : à défaut de trouver quelqu'un pour remettre le billet à l'inspecteur, il n'aurait d'autre choix que de le glisser sous la porte.
Après, ce serait un jeu d'enfant de retourner dans son bureau et de s'abîmer encore dans la paperasse.
Le rapport contre la Citadelle fut complet et circonstancié.
Javert ne négligea rien.
Puis, ceci fait, il se sentit s'endormir, le nez sur ses dossiers.
Voir les étoiles dès ce soir était une gageure.
Le terrible chef de la police de Montreuil-sur-Mer posa sa tête entre ses bras...et s'endormit.
On aurait pu frapper à la porte pendant des minutes et des minutes entières.
Il dormait.
Seulement, Madeleine ne frappa pas.
Il avait été surpris en apercevant la faible lueur d'une bougie qui tremblotait, sur le point de s'éteindre, au fond de la pièce puis avait poussé la porte vitrée et s'était avancé vers elle.
Il aperçut l'inspecteur endormi au-dessus d'un bureau. Ses longues mains brunes, posées sur les dossiers, semblaient les avoir caressés de la même façon qu'elles avaient caressé les murs de la tour ce matin.
Dans son sommeil, ses doigts s'étaient écartés et sa bouche s'était entrouverte quelque peu. Une mèche de cheveux s'était détachée de son catogan et dansait au rythme de sa respiration sur son front, son nez, sa bouche.
Était-il donc possible que Javert baisse sa garde ?
La lampe crépita une dernière fois avant de s'éteindre, et l'obscurité soudaine fit sortir Madeleine de sa rêverie.
Madeleine resta devant le bureau, indécis. Puis, il préféra déposer son message doucement devant le policier, sur les rapports. Avant de s'en aller sans réveiller Javert.
Madeleine ferma la porte du commissariat de police avec soin, puis partit pour son usine, repensant à sa journée.
Il pouvait enfin mieux comprendre et arrêter... de se tourmenter ?
Il ne perdait pas la tête, pas plus qu'il n'était victime d'un maléfice impossible... Javert exerçait sur lui la fascination que pouvait avoir sur quiconque ce qui est encore sauvage, ce qui demeure incompréhensible et qui est effrayant...
Cela ne faisait de Madeleine qu'un homme ordinaire.
Ce fut Moreau qui réveilla Javert.
Involontairement.
Des rires devant la porte du commissariat que quelqu'un essayait maladroitement d'ouvrir.
Cela suffit à réveiller l'inspecteur.
Et Javert retrouva ses réflexes de cogne, habitué aux dangers de la ville. Il leva et sortit son arme.
Un pistolet, vite armé, prêt à tirer.
Et il se colla contre le mur à attendre les cambrioleurs.
Il ne nota même pas que la nuit était tombée.
Lentement la porte s'ouvrit et deux personnes entrèrent.
Javert leva la main et pointa son arme.
Une femme et un homme.
" Je t'ai dit qu'il ne peut pas être là. J'ai dû l'oublier chez…"
Trois personnes se regardèrent fixement, déroutées, lorsque la lampe-sourde fut allumée.
Javert et son pistolet à deux coups, visant les nouveaux venus.
Moreau, revêtu de son plus beau costume.
Et sa fiancée, Mlle Louise Vermandois, prête à s'évanouir de peur.
Javert se reprit le premier et releva sa main. Nonchalamment.
" Vous cherchez quelque chose ?, demanda posément le policier en se penchant sur son bureau pour y déposer son arme.
- Ou...Oui, déglutit Moreau. J'ai égaré mon chapeau. Louise pensait que… Il pouvait être resté ici… Même si je ne l'aurai pas oublié quand même… Je…"
Lentement, pour ne faire peur à personne, et surtout pas à la jeune fille, livide et restée gelée en le voyant, Javert remit de l'ordre dans sa tenue.
Il se sentait stupide d'avoir agi ainsi mais il avait des souvenirs du passé qui n'étaient pas agréables.
" Quelle heure est-il ?, reprit l'inspecteur.
- Dix heures du soir, monsieur.
- Décidément, mes horaires sont complètement chamboulés depuis le changement de maire."
Ce fut dit pour alléger l'atmosphère.
" Vous allez rentrer chez vous, monsieur ?, essaya de s'intéresser Moreau.
- Non, répondit Javert. Je dois rencontrer le maire.
- A cette heure ?," s'étonna la jeune fille.
Les deux hommes se tournèrent, surpris, vers Mlle Vermandois, encore pâle de sa frayeur mais remise de son trouble.
Javert se voulut doux et répondit poliment :
" Oui, mademoiselle. Nous avons à parler.
- Mais il est tard !, opposa simplement la jeune fille.
- Oui. D'ailleurs, pour vous aussi, il est tard."
Un camouflet.
Une critique.
Une admonestation.
Les deux jeunes gens se troublèrent et baissèrent les yeux.
Moreau se justifia en balbutiant :
" Nous avons l'autorisation de nos parents, il y a une fête de famille chez Louise. Je ne retrouvais plus mon chapeau et…"
Javert avait fini de se préparer.
Puis, il aperçut posé sur le tas de rapports un billet à son nom dans l'écriture si pleine de déliés de monsieur le maire.
Il en fut troublé.
L'homme était venu le voir ce soir ?
Javert s'assit lentement et sa voix, profonde et grave retentit dans l'ombre :
" Fermez la porte en partant, Moreau. Et ne venez pas trop tôt demain matin. Bonne soirée."
Moreau fut surpris de cette rebuffade et sa fiancée paraissait prête à pleurer.
Qui étaient ces jeunes gens pour oser le questionner de cette façon ?
La missive était courte et ne contenait que des excuses vite formulées. Monsieur Madeleine priait l'inspecteur de lui pardonner.
Mais le travail l'empêchait de le rejoindre sous les étoiles.
Ce n'était que partie remise.
La nuit était claire et les étoiles illuminaient le ciel.
Javert se sentit blessé.
Il avait espéré profiter de cette promenade pour discuter davantage avec M. Madeleine.
Et qui sait ?
S'il avait été assez habile, peut-être aurait-il pu en apprendre plus sur l'énigmatique maire de Montreuil-sur-Mer…
Javert était fâché.
Le policier se prépara à rentrer chez lui puis il vit la lumière briller dans le bureau de monsieur le maire.
Il décida, crânement, de rester à son poste, lui aussi.
Il alluma plusieurs chandelles et reprit fébrilement ses rapports.
Ainsi la lumière brillait aussi au commissariat de police.
Après tout, Madeleine n'était pas le seul à crouler sous la paperasse.
CHAPITRE XI
Le lendemain de cette journée chaotique, les nouveaux horaires de l'inspecteur lui furent transmis par Moreau.
Le jeune secrétaire avait un simple feuillet couvert de l'écriture élégante de monsieur le maire.
Juste quelques informations. Sans fioritures. Claires, nettes et précises.
Javert en prit connaissance et laissa ses yeux errer sur la belle calligraphie.
" Monsieur le maire n'a pas été clair ?, s'inquiéta Moreau.
- Au contraire. Il a été très rigoureux."
Moreau acquiesça, soulagé.
Il savait à quel point le chef de la police était procédurier. Il aimait les faits précis, circonstanciés…
" Monsieur Madeleine est un homme bien organisé, asséna Moreau, content. Je vous l'ai dit. Un excellent maire."
Javert fredonna en acquiesçant.
" C'est un homme qui vous plaira, monsieur. Il est sérieux. S'il n'est pas à son poste, il est toujours accessible. Pour tout le monde. La porte de la mairie est toujours ouverte."
Javert écoutait d'une oreille distraite.
Malgré lui, il songeait à la visite de la Tour Blanche et au rendez-vous raté avec les étoiles.
" D'ailleurs, s'amusa Moreau, cela va se retourner contre le maire, un jour.
- Pourquoi cela ?, demanda Javert.
- Monsieur Madeleine vit l'état de grâce, on n'ose pas le déranger. Mais attendez que les habitants apprennent cela...et monsieur Madeleine va se retrouver avec des visiteurs à n'en plus finir."
L'inspecteur regarda Moreau tandis que ce dernier secouait la tête, désabusé.
" Il faudrait organiser des listes de rendez-vous mais monsieur Madeleine n'a pas voulu en entendre parler."
Moreau riait, affectueusement.
" Monsieur Madeleine est un homme bienveillant. Je me souviens des jouets qu'il nous fabriquait…"
Le policier se réveilla enfin, le chien flairant la piste.
Javert eut son sourire laid.
" Il fabriquait des jouets ?
- Oui, oui, en fibre de coco.
- De la fibre de coco."
Javert s'assit en face de Moreau et l'écoutait parler du Père Madeleine.
Et des souvenirs terribles venaient chasser le sourire de M. Madeleine et la douceur des doigts qu'il avait serrés un court instant durant la visite de la Citadelle…
Des souvenirs de doigts carrés, calleux, abîmés par le travail de charpente marine ou de la taille de pierre...
Et cependant habiles à fabriquer des jouets en fibre de coco.
Des souvenirs de mains venus du bagne de Toulon.
Le premier conseil municipal eut lieu une semaine plus tard que ne l'avait prévu Madeleine.
Une lettre du député local expliquant son intérêt à participer et précisant qu'il n'arriverait pas à temps depuis Arras avait justifié son ajournement.
Le député avait une annonce importante à faire.
Ils en étaient donc là, Madeleine présidant le conseil et le député, Monsieur Callard, captant l'attention qui gênait le maire en titre.
" Messieurs ! C'est une grande réussite de l'administration précédente. Cependant, je ne doute pas que la présence de notre bon monsieur Madeleine à la tête de notre mairie n'ait contribué à donner un élan final au projet... Son nom est une garantie qui est estimée à Arrás. Messieurs : Montreuil-sur-Mer aura sa Halle aux Blés !"
Un hochement de tête enthousiaste fit le tour de la table truffée de notables. Tous étaient fort contents d'eux et cela se voyait.
" Une question," interrompit Madeleine.
À son regret, il se vit contraint de marquer une pause pour attendre que le député ait fini de saluer son auditoire et prenne sa place.
" Je me demande, répéta le maire, s'il est vraiment aussi nécessaire de construire ce bâtiment en ce moment. Après tout, l'entrepôt dont nous disposons actuellement peut accomplir son rôle pendant une année supplémentaire.
- Monsieur le Maire, s'exclama le vieux Bamatabois, j'espère que vous n'oubliez pas l'importance du commerce pour notre communauté !
- Le commerce est important, et la modernisation aussi, contra Madeleine. Mais il y a des questions qui devraient attirer notre attention autant, voire plus, que cette Halle. Je parle de la Cavée-Saint-Firmin. Je parle de l'insuffisance de lavoirs et de l'éclairage presque inexistant. Je parle d'agrandir l'hôpital et d'équiper les écoles. Je parle de la fosse d'aisance que la Ville-Basse attend depuis dix ans ; de l'entretien des puits et des secours contre les incendies. Le budget de la Halle aux Blés me semble... excessif pour répondre à un seul besoin.
- Monsieur le Maire, nous aurons le temps. Vous venez de commencer votre mandat... vous n'aurez pas la prétention de tout faire en un jour," se réjouit le député.
Encore un acquiescement général fit le tour de la table ; puis Madeleine sut bien où retrouver ses appuis : il ne les avait tout simplement pas.
" Monsieur le Maire, vous devez convenir avec moi qu'aucun de vos projets ne sera rentable. Le commerce et l'agriculture sont les moteurs de notre économie et doivent donc être notre priorité. En outre, Arras a déjà approuvé le budget. Je suis sûr que vous comprenez le concept," ajouta le député Callard.
Madeleine se leva. Son visage avait presque complètement perdu toute trace de bienveillance.
" Messieurs les conseillers, je comprends bien que les fonds sont destinés à un but précis dont ils ne peuvent être détournés. Je comprends également que le délai d'exécution qui nous est accordé est court, et que les retards coûteront cher à cette ville. Bien que je ne puisse rien faire pour reporter le projet, je suis tenu d'éviter que ces dépenses ne tombent sur le budget de la municipalité. Je vous propose de choisir parmi vous une personne responsable de l'exécution des travaux et qui me rendra compte. Si le choix vous est difficile, j'en nommerai un moi-même. Je reporte la réunion."
Madeleine quitta la salle au pas de charge et sans se retourner.
Il venait de comprendre à quel point il était seul et à quel point les intérêts des citoyens ordinaires étaient en contradiction avec ceux de cette poignée de nantis qui pensaient plus à leurs propres bourses qu'à la misère qu'ils étaient en mesure de soulager.
Le nouveau maire avait entrepris une tâche dangereuse, oui, et son sacrifice avait été d'apprendre à vivre dans la terreur.
Il pouvait concevoir cela.
Ce qu'il ne pouvait pas souffrir, c'est d'avoir été voué à l'échec dès le départ sans en avoir eu la moindre idée.
Jean Valjean n'avait résolu que très peu de problèmes dans sa vie en recourant à des moyens subtils.
Madeleine n'avait pas pu en apprendre assez pour changer ce fait, mais il gardait un vif souvenir de la colère de Jean le Cric et aussi de sa frustration.
Il était difficile de vivre en les sentant grandir dans son cœur, tout en montrant à chacun l'éternel sourire de l'homme doux et bon qu'il cherchait encore à devenir... Cette illusion qui semblait, maintenant plus que jamais, hors de sa portée.
Si le nouveau maire était auparavant passablement maussade, il devint, au cours des semaines qui suivirent la première réunion du conseil, résolument insociable.
Il n'était plus aussi facile à approcher dans la rue.
Lorsqu'il se laissait atteindre, il était plus difficile de se faire entendre de lui.
Il semblait absent. Madeleine avait fait le vide autour de lui, consciemment ou pas, pour cacher sa colère qui menaçait de dégénérer en haine.
Il protégeait de sa fureur ces mêmes individus qui imposaient l'injustice en lui refusant toute possibilité de défendre ceux qui avaient fait confiance au Père Madeleine pour améliorer leur vie.
Les semaines devinrent des mois sans que Madeleine ne parvienne à trouver le calme.
Il apprenait doucement son nouveau métier.
Les jours passaient et Javert continuait à ronger son frein.
Impitoyable, le temps passait et les souvenirs de Paris s'estompaient. Tout comme l'espoir d'y retourner…
Le maire semblait pris dans une humeur noire.
Il ne riait pas beaucoup, au moins autant que l'inspecteur, mais là, il semblait...fâché.
Curieux, Javert décida de tâter le terrain :
" Des nouvelles de la Cavée Saint-Firmin, monsieur ?"
Et le maire lui répondit durement :
" Avez-vous fini de vérifier que les bords de la Canche ont été bien curetés ? Le printemps a été très humide et les pluies ont provoqué des inondations. Il faut nettoyer !"
Javert soupira théâtralement et rétorqua sèchement :
" Non, monsieur le maire. Je n'ai pas cureté la Canche, mais je vais m'y mettre dès aujourd'hui !"
Au temps pour lui.
Le maire n'était pas d'humeur facile.
L'inspecteur prit quelques hommes de bonne volonté et on cureta. Mais c'était un travail de longue haleine et il était certain qu'il allait falloir le répéter plusieurs fois.
Et à différents moments de l'année.
Les premiers jours de chaleur arrivèrent, et avec eux la fête patronale.
Mais le maire de Montreuil n'était pas en ville pour la présider : il était parti pour Paris sans donner d'explication.
Le député local évoqua une réunion de politiciens proches du "Parti Prêtre" à laquelle Madeleine aurait été invité…
La fête patronale avait lieu : la Saint Wulphy était fêtée à Montreuil le 7 juin. Il faisait beau et déjà chaud.
Javert détestait déjà ce jour.
Des 4 000 habitants que comptait Montreuil, il n'y avait que les enfants que Javert ne connaissait pas ou peu.
Des nuisances !
Ce jour-là encore plus que d'habitude.
L'inspecteur était là depuis plusieurs mois mais il n'avait encore pas assisté à l'effervescence de la fête patronale. Les rues pavoisées et décorées, les tables aménagées sur la place principale face à l'imposante abbatiale Saint-Saulve, les habitants vêtus de leurs plus beaux costumes.
La musique, la danse, un bal populaire.
Les gendarmes avaient revêtu leurs tenues rutilantes et exposaient leurs décorations, les soldats jouaient les séducteurs…, lui-même se tenait dans son uniforme complet d'inspecteur de police, bicorne à cocarde blanche et épée d'officier au côté.
Ses mains gantées de blanc jouaient maladroitement avec le pommeau de sa canne plombé.
Il se sentait aussi ridicule que possible, déplacé au-milieu de la fête.
La procession était attendue avec impatience. On chantait, on riait, on dansait.
Les enfants couraient partout et bousculaient sans s'excuser. Même Javert en avait fait les frais.
Des nuisances !
Monsieur le maire était absent, convoqué à Paris. C'était son adjoint, M. Vanderkoeven qui le remplaçait.
Il présidait les fêtes et Javert s'éclipsa lorsqu'il fut question de porter des libations à la santé du roi.
Il rejoignit son commissariat. Il retira les différents éléments de son uniforme ridicule.
Il s'assit à son bureau. Il avait du travail.
Et aucune envie de voir les notables de la ville s'effondrer sous le nombre de verres bus.
L'absence de Madeleine pesait sur son humeur.
Plus tard, alors que les bruits de la fête s'estompaient et que le calme revenait dans la cité, Moreau frappa à la porte du commissariat.
Attentionné, il apportait un plateau venu de l'auberge.
Une assiette de cochonnailles, un verre de bière et des regrets quant à l'absence du policier à la fête patronale.
Javert remercia, surpris qu'on ait pensé à lui.
Moreau répondit, en souriant gentiment :
" C'est ma Louise qui a pensé à vous."
Javert eut un charmant sourire et rétorqua :
" Mes pensées vont vers votre fiancée, elle est bien gentille.
- Oui, inspecteur."
Puis on se salua et Javert prit un repas de fête.
Songeant que l'année prochaine, il ferait peut-être l'effort de se montrer dans les rues...
Il le regrettait maintenant...
Monsieur Madeleine revint de son voyage, inutile et ennuyeux. Désabusé.
Et ce fut l'été.
Un été long et chaud.
Javert essayait de sortir le plus possible Gymont de sa stalle et ce fut régulier de voir les deux mâles parcourir la campagne et vérifier que les champs de blé allaient bien.
Après les pluies diluviennes du printemps, on craignait la sécheresse estivale.
On craignait aussi les meules prenant feu et les granges dévastées par l'incendie.
Le chef de la police fut donc mis à contribution.
Après tout, il avait un cheval.
Autant l'utiliser.
Mais les nouvelles n'étaient pas bonnes.
Un matin, ce qui devait arriver arriva : ce fut pendant les premiers jours du mois d'août, qu'un groupe d'hommes et de femmes se rassembla devant la mairie et les gens en colère huèrent Madeleine.
" Nos enfants tombent malades, cria une femme.
- L'eau des puits est trop sale, notre bétail meurt de soif, lança un homme.
- L'eau de la Canche traîne trop de boue, et vous ne faites rien."
Madeleine leur fit face la tête basse.
" C'est vrai," répondit-il.
Les cris de la foule attirèrent Javert, il regarda par la fenêtre du commissariat et voyant ce qui se tramait, il sortit en trombe en jetant :
" Putain !"
Moreau le suivit, inquiet.
Le policier se fraya un chemin parmi les quelques habitants en colère à coups de coude et de pieds écrasés par ses bottes.
Il vint se placer juste au côté de monsieur le maire.
Une figure imposante, en uniforme de police et les mains croisées devant lui, tenant son gourdin avec ostentation.
" Que se passe-t-il ici ?, claqua sa voix profonde.
- L'eau est mauvaise, osa jeter une femme, malgré sa peur de l'uniforme.
- Et la mairie ne fait rien !," ajouta une autre femme.
Sèchement, le policier jeta :
" Et je fais quoi tous les jours avec ma patache [mon cheval] ? Je vérifie les puits et les sources.
- L'eau n'est pas bonne !, répéta la femme, en colère.
- Quel puits ? Quel quartier ? On ne m'en a pas fait part !, jeta Javert. Comment voulez-vous que le maire agisse si vous n'en dites rien ?"
Un silence suivit cette admonestation.
La foule se calmait.
" Dans le quartier des Moulins… L'eau n'est pas bonne, expliqua calmement un homme. Elle est sale. Les bêtes en crèvent et les enfants tombent malades.
- Sale ? Il doit y avoir des puits effondrés !, fit posément Javert. Qu'en dites-vous monsieur le maire ?
- Les boues, inspecteur. Le débit d'eau n'est plus suffisant pour les emporter."
Javert eut tout à coup un sourire, dépité.
" Non ? Vous allez m'envoyer cureter à nouveau ? Allons examiner ce foutu terrain, monsieur le maire. J'ai besoin d'une équipe ! J'ai fait ce que j'ai pu au printemps mais je pense qu'il faut un travail de grande envergure."
Javert regarda le maire et tendit la main, comme pour lui montrer le chemin :
" La Canche a cela de bon qu'il y fait plus frais. Vous avez le temps pour une patrouille ?
La foule attendait. De colérique qu'elle était, elle était pleine d'espoir maintenant.
Javert ne se faisait plus de soucis. Il connaissait les mouvements de foule, n'avait-il pas connu Toulon ?
Et là-bas, les mouvements de foule étaient autrement plus redoutables !
Il fallait juste que monsieur Madeleine comprenne que ces gens avaient besoin de soutien, même sans réelle volonté d'agir ensuite. Juste un geste !
Javert fixa intensément les yeux si bleus de monsieur Madeleine et espéra que le maire comprenne.
Madeleine n'avait plus la conviction qui l'avait poussé des mois auparavant : les difficultés absurdes qu'il rencontrait à chaque pas avaient fini par ébranler sa foi et sa confiance.
Il ne comprit pas ce que Javert attendait de lui, mais il comprit que se rendre sans se battre serait un crime envers ses pauvres gens et que son chef de la police lui prêtait main forte.
"Allons-y, inspecteur. Oh, et Moreau, alertez la garnison : je veux que les hommes en service soient disponibles si le besoin s'en fait sentir."
Cette idée fit tellement plaisir à l'inspecteur qu'il se mit à rire :
" Magnier sera là ? Il va cureter aussi ? Mais c'est une belle journée !"
Puis le policier jeta à la foule ses ordres d'une voix de stentor :
" Amenez-nous jusqu'au lieu du préjudice !"
L'eau coulait toujours dans la Canche, mais le débit d'eau s'était tellement affaibli qu'il ne suffisait plus à faire tourner les roues des moulins ; le sol près des rives était crevassé et, même à plusieurs centaines de mètres de l'abattoir, on apercevait des restes d'origine animale.
Tout comme les déchets de la seule tannerie qui restait dans la ville coulaient, sombres et puants dans l'eau fangeuse.
L'air, qui grouillait de mouches, était irrespirable.
Javert regarda la triste réalité en secouant la tête.
" La Canche s'ensable, elle s'ensable depuis des siècles. On aura beau la cureter, encore et encore, elle s'ensablera toujours. Et avec la sécheresse… Il faudrait… Bah ! Je ne sais pas, je ne suis pas savant !
- Oui, mais l'abattoir n'était pas là avant," s'écria le secrétaire, Antoine Moreau.
Le maire s'était accroupi près de la rivière et tournait maintenant la tête vers un petit bâtiment en brique à moitié caché au milieu d'une poignée d'arbres.
Il fit demi-tour et suivit la rigole qui partait de la façade latérale.
" Personne n'a demandé la permission d'établir un abattoir ici ?, indiqua Madeleine.
- Ce n'est pas un nouvel abattoir, mais une extension de l'ancien situé au-dessus," rétorqua Moreau.
Madeleine regarda fixement le ruisseau rougeâtre et puant qui coulait dans la rigole, à ciel ouvert, puis pâlit.
" Inspecteur Javert, je vais visiter cette manufacture immédiatement. Faites le nécessaire pour nous garantir l'accès."
Un large sourire illumina les traits durs du policier et Javert s'inclina :
" Avec grand plaisir, monsieur le maire."
Le policier se dirigea à grands pas vers la manufacture, laissant ses bottes marteler la boue et éclaboussant les alentours.
Le tambourinement contre la porte fut perceptible de partout.
Madeleine ne put que lever les yeux au ciel.
" Monsieur le maire désire visiter vos locaux, monsieur," expliqua sèchement l'inspecteur Javert.
On bredouilla quelque chose d'incompréhensible.
Javert n'en eut cure.
Il se tourna vers M. Madeleine resté près de Moreau et des habitants du quartier.
Et leva la main pour attirer le magistrat à ses côtés.
Le maire remercia ses efforts par un hochement de tête grave. Il était alarmé, et l'inspecteur devait bien le comprendre, car il se tint un pas devant lui, prêt à lui servir de bouclier.
La voix, dure et autoritaire, du chef de la police résonna :
" Monsieur le maire a reçu des plaintes concernant votre établissement. Et il suffit de venir constater les dégâts pour en avoir la preuve."
Le tenant de l'abattoir, un homme large et bien bâti, bégaya sous le coup de la peur.
" Des...des plaintes ? Monsieur le maire ? Mais...mais… "
Monsieur Magnier n'était pas venu en personne, il avait envoyé plusieurs gendarmes pour épauler le maire. Ainsi M. Madeleine n'était pas seul.
Voir des uniformes était toujours une mauvaise surprise.
" Mais que se passe-t-il ?"
Javert allait rétorquer vertement mais le maire le repoussa doucement :
" Les eaux sont devenues imbuvables, expliqua M. Madeleine.
- Laissez-nous entrer !," ordonna Javert.
Un pas en avant, le bout ferré de la canne du policier claqua le sol pavé. L'homme se recula et laissa pénétrer le maire et ses accompagnateurs dans son établissement.
L'odeur âcre de la viande et du sang se mêlait aux odeurs douceâtres de la décomposition et emplissait tous les coins de la seule pièce du bâtiment. Au-dessus des multiples établis, des hommes vêtus de tabliers de cuir se servaient de haches et de grands couteaux pour découper les animaux qui avaient été abattus dans l'usine avoisinante.
Le sang s'écoulait directement des tables dans la rigole ; des déchets y étaient également déversés.
Madeleine, blanc comme un linge, se tourna vers son inspecteur.
" Ordonnez que les déchets soient ramassés et empilés dans des baquets. Mettez un tombereau du service municipal à leur disposition et mobilisez les soldats de la caserne : je veux que tous les hommes disponibles soient armés de pelles et commencent à creuser avec ces messieurs les bouchers."
Javert acquiesça.
Il aurait même été plus qu'heureux de passer les menottes à tous ces empoisonneurs.
Quelques ordres aboyés, un gourdin bien manipulé, et le garde-chiourme réapparut.
Il ne manquait que le fouet.
Cela dit, Javert ne mit pas longtemps à se faire entendre.
On commença à nettoyer la pièce, tandis que l'inspecteur gérait le chantier.
Monsieur le maire discutait avec le patron.
" Cette rigole empoisonne tout un quartier, M. Zanon. Arrêtez toute activité jusqu'à ce qu'elle soit allongée au-delà des habitations. Faites-la fermer par les maçons avant de reprendre votre activité, car elle ne peut continuer à déverser les eaux à ciel ouvert. Et trouvez un endroit pour enterrer les restes. En fin de journée, vous recouvrez les restes de sable et de chaux vive. L'inspecteur Javert veillera à ce que vous le fassiez correctement."
A l'appel de son nom, Javert s'approcha, comme un chien rejoint son maître.
" Je ferai tout ce que la mairie m'ordonnera de faire."
Il jeta un regard froid et intense sur le malheureux M. Zanon.
" Je vais...je vais demander à mes hommes de cesser tout travail," balbutia le patron.
Mais courageusement, M. Zanon pensa à ses ouvriers, il regarda M. Madeleine et murmura :
" Et pour les salaires ?
- Les travaux doivent être réalisés le plus vite possible, claqua Javert. A votre coût.
- S'ils savent manier une hache, ils n'auront aucun problème à se servir d'une pelle. À vous d'en tirer parti," conclut le maire.
M. Zanon acquiesça et se précipita sur ses ouvriers. Il y eut des cris de colère mais on se mit au travail.
Doucement, Javert s'approcha de M. Madeleine et souffla :
" Cela va vous être reproché au conseil municipal, monsieur. Voulez-vous que je sois là pour leur fermer le bec ?"
Madeleine ouvrit de grands yeux incrédules. Et soudain, il partit à rire comme il ne l'avait pas fait depuis des mois.
" Je ne pense pas que ce soit nécessaire, inspecteur. Toutefois, je vous serai reconnaissant de votre soutien lorsque le moment sera venu d'exposer les mesures prises. Car nous n'en avons pas fini : il faut encore que ces pauvres gens du quartier puissent boire !
- Mon soutien vous est acquis, monsieur le maire. Ne l'oubliez pas ! Quant à l'eau…"
Javert eut un sourire, un peu cruel, et asséna :
" M. Magnier a des chevaux. Nous pouvons trouver des récipients assez larges. Le quartier nord a des puits salubres."
Javert plissa les yeux et ricana :
" Je pense que l'après-midi va être réjouissante, monsieur le maire. Vous ne croyez pas ?"
C'était une bonne solution, mais une solution provisoire.
" Fort bien, inspecteur. Veillez à ce que l'approvisionnement en eau soit organisé pendant que je vois si nous pouvons faire quelque chose de plus stable en attendant les pluies.
- A votre service, monsieur le maire."
Et Javert quitta l'abattoir de son pas martial.
Il savait déjà que Magnier allait détester les ordres qu'il allait lui donner.
Le chef de la police s'en réjouit d'avance.
Dans le quartier des Moulins, les soldats arrivèrent peu après, armés de pelles et n'ayant guère envie de travailler. Les habitants du pauvre quartier les rejoignirent pour creuser un réservoir sur l'autre berge de la rivière, près de leurs maisons.
Ils creusèrent ensuite un autre qu'ils remplirent de sable tamisé, ramassé dans le lit de la rivière avant son passage en ville, et enfin un autre plus petit que Madeleine fit remplir de charbon de bois au frais de la ville.
En quelques heures, les petits canaux reliant les réservoirs entre eux et aussi à la Canche étaient prêts et l'eau de la rivière remplissait le premier réservoir.
Après cela, plus rien.
Javert, pendant ce temps, avait réussi à se faire obéir du capitaine de la gendarmerie.
Il organisa le ravitaillement en eau.
Cela lui rappela les chantiers de Toulon. Lorsque l'eau arrivait aux forçats dispersés dans les alentours, deux gardes armés surveillant la citerne apportée par une charrette.
Souvent, Javert s'était chargé de cela.
L'inspecteur arriva dans le quartier des Moulins, monté sur un Gymont nerveux et caracolant sous la bride.
Derrière lui, d'autres chevaux de la Caserne suivaient, tirant une charrette remplies de jarres et de citernes.
Javert vit les travaux entrepris et ne les comprit pas.
Il descendit devant monsieur Madeleine, mais il n'avait pas pu résister à la tentation.
Le cheval avait salué le maire en se penchant sur une jambe.
Le gitan s'amusait autant que le cheval.
Et Madeleine avait aussi l'air de le faire lorsqu'il flatta l'encolure de l'étalon un sourire aux lèvres.
" Qu'est-ce que tout ceci, monsieur le maire ?, demanda Javert en désignant les alentours.
- Des filtres, inspecteur. Les hommes de Zanon ont nettoyé le lit de la rivière de débris et l'eau est maintenant un peu plus propre. Mais il faudra la filtrer avant de la consommer : le sable et le charbon feront l'affaire, mais cela va prendre du temps."
Là, Javert était impressionné.
Il regarda les travaux puis se tourna vers M. Madeleine.
Alors, il avoua :
" Parfois, monsieur, j'oublie que vous avez obtenu un Brevet d'inventeur. Comment diable avez-vous pensé à cela ?"
Madeleine sourit devant la candeur de son inspecteur, devant cette générosité qui lui permettait de montrer sa fascination sans retenue et que si peu de gens connaissaient.
" Je l'ai lu, inspecteur. Tout simplement."
Javert regarda le maire, suspicieux, puis il secoua la tête et contra :
" Non. Ce n'est pas si simple. Vous avez aussi l'intelligence. Je lis, monsieur, même si on ne le dirait pas, mais je n'aurai jamais pensé à cela.
- Parce que nous lisons sur des sujets différents, voilà tout. Maintenant, reste à accomplir un point très important, et là je dois compter sur vous, Javert.
- Monsieur ?"
Subtilement, le policier se mit au garde-à-vous, en attente des ordres.
" Il faut que la population fasse bouillir l'eau avant de la boire. Ce ne sera pas facile et ce ne sera pas au goût de tout le monde… Et établir un ordre pour se servir de l'eau..
- Qui dit qu'ils vont avoir le choix ? Je me charge de leur expliquer vos ordres, monsieur. Et je vais surveiller les citernes. Si vous me permettez d'utiliser Moreau, nous pourrons établir une liste d'attente. Trois litres par personne ?"
Madeleine réfléchit un instant. Cette mesure lui rappela l'époque où la soif le tourmentait dans les chantiers, sous le soleil brûlant de Toulon. Trois litres ne lui permettaient que de rester en vie... Il s'efforça de sourire.
" Je pense que c'est approprié. Essayez de donner la priorité aux familles avec des enfants et des malades à charge.
- Très bien."
Javert hocha la tête et appela Moreau.
Il fallut expliquer les ordres du maire et le jeune secrétaire, conscient de sa tâche, se mit fébrilement à écrire.
Javert le poussa à visiter chacune des maisons du quartier des Moulins.
Ce serait son rôle de gérer les listes.
Javert se plaça près des citernes et commença à faire remplir des seaux d'eau. Ses deux gendarmes habituels, Hannequin et Joliot, se retrouvèrent promus dans le rôle de porteurs d'eau.
Et ce fut ainsi pendant quelques jours.
Des travaux assainirent le quartier mais cela restait fragile.
Peu à peu, le sujet du quartier des Moulins devint un sujet régulier entre le maire et son chef de la police.
A croire que les anciens maires ne s'en étaient jamais préoccupés.
CHAPITRE XII
L'été passa, la chaleur aussi et l'automne revint.
Le froid, l'humidité.
L'inspecteur Javert était là depuis un an.
Il se permit un verre d'alcool fort ce soir-là.
Pour fêter dignement son arrivée à Montreuil-sur-Mer.
Jamais, il ne retournerait à Paris.
Il avait bien mérité de s'apitoyer un peu sur son sort.
Après le problème d'assainissement, un autre souci réclama l'attention du maire et l'obligea à travailler avec le chef de la police.
Cela se passa simplement.
Ce fut en octobre qu'une femme coinça le Père Madeleine.
Une matrone du village qui lui demanda, sans aménité :
" Et le lavoir ?"
M. Madeleine acquiesça.
Décidément ! Il devait être partout !
Pourtant, ce n'était pas suffisant. Réunion après réunion du conseil municipal, les fonds pour les interventions urgentes restaient bloqués et Madeleine ne parvenait pas à convaincre ses conseillers que les situations auxquelles ils étaient confrontés n'admettaient plus de retard.
Il consulta les rapports de Javert qui dataient du printemps, puis le fit venir. L'inspecteur, comme à son habitude, se tenait au garde-à-vous devant son bureau.
" Y a-t-il eu des détériorations dans l'ancien lavoir depuis que vous avez fait votre rapport ? Je suppose que le nouveau lavoir ne pose pas de problème… Sauf qu'un jour ou l'autre, l'une de nos voisines va tomber dans la rivière par manque de place ; ou alors elle sera amputé de son chignon à mains de ses concitoyennes par manquement à l'ordre de lavage établi Dieu seul sait par qui."
Ces propos venant de monsieur le maire, habituellement si posé, surprirent et amusèrent le policier.
" Je ne signale aucune agression contre un chignon pour les mois passés, mais je peux vérifier les archives, monsieur."
Javert souriait.
Plus sérieusement, il ajouta :
" Le lavoir est dangereux. Le nouveau lavoir est trop petit, monsieur le maire. La faute vous en incombe !
- Et comment se fait-il ? J'ai été accusé de manque de bon sens par le passé, mais personne n'avait encore porté de charges aussi accablantes contre moi !"
Les yeux étincelant de plaisir, le policier asséna :
" Votre usine s'agrandit, elle attire de nouveaux habitants...et habitantes… Il faut agrandir le lavoir.
- Ah ! Je plaide coupable, inspecteur Javert."
Le maire sortit de derrière son bureau et se mit à arpenter la pièce, les bras croisés sur la poitrine.
" Étant donné que je suis responsable de la situation, il est tout à fait naturel que je fasse des réparations. Mais, encore une fois, j'aurai besoin de votre assistance."
Javert était sans cesse déconcerté par ce maire qui ne savait pas agir sans lui. Il ne connaissait pas cela.
La confiance !
Perdant son air amusé, Javert se mit à serrer les bords de son chapeau, incertain.
" Qu'attendez-vous de moi, monsieur ? Un rapport ? Je n'ai pas les capacités nécessaires pour décider des travaux. Je ne suis pas assez...intelligent pour cela, mais je peux vous amener un ingénieur."
Madeleine étudia son inspecteur avec quelque appréhension. Sa candeur, une fois de plus, le désarmait. Mais le lui faire savoir reviendrait à exposer sa jugulaire devant un tigre.
" Connaissez-vous un ingénieur fiable ? Cela m'épargnera beaucoup de temps et d'efforts, bien entendu ! Mais ce que j'attends de vous est toute autre chose, inspecteur : je veux que vous vérifiiez chaque poutre, chaque clou et chaque pelletée de sable utilisés dans l'extension du lavoir. Parce que j'ai l'intention de réclamer au conseil municipal jusqu'au dernier sou que je sortirai de mes propres deniers et que j'ai besoin d'un témoin fiable. Cette situation doit prendre fin."
Javert fut soulagé d'apprendre cela.
Il s'inclina et asséna :
" Je peux même demander à Moreau d'établir des factures, monsieur le maire. Il sera plus facile d'obtenir gain de cause. Quant à l'ingénieur, je vais en faire venir un de Paris. Vous ne serez pas déçu."
Javert connaissait des gens à Paris.
Des mouchards, des témoins et des victimes…
On lui devait des faveurs, il suffisait de le rappeler.
" Il pourra même jeter un coup d'œil sur le quartier des Moulins et la Cavée Saint-Firmin, si vous le souhaitez, monsieur."
Madeleine était resté interdit devant Javert. Il penchait la tête, comme il le faisait parfois pour le regarder directement dans les yeux.
" Seriez-vous prêt à faire venir un architecte de Paris pour s'occuper des problèmes de la ville ? Sans savoir si je serais capable de forcer la main du conseil municipal ?
- Avec le rapport d'un architecte venu de Paris, vous pensez que vous ne pourrez pas forcer la main de votre conseil municipal ?"
Javert resta bouche bée...puis il comprit…
Il se rappelait ce que Moreau lui avait dit de la trop grande bienveillance de M. Madeleine.
" Vous êtes le maire, monsieur, fit Javert, la voix dure. Vous avez été nommé par le roi en personne ! Vous avez la main mise sur votre conseil."
Souriant, cruel, vicieux, l'inspecteur conclut en assénant froidement :
" S'ils osent vous refuser...qu'attendez-vous pour les chasser de votre conseil ? A vous de nommer des personnes qui vous agréent. On vous oblige depuis des mois à travailler avec les conseillers de M. Delapasture de Verchocq."
Javert fixa intensément M. Madeleine, ses yeux clairs étaient glacés.
" Où est le conseil de M. Madeleine ?"
C'était au tour du maire de rester bouche bée. Ce tigre, si humble, avait le genre d'intelligence juridique qui faisait défaut encore à Madeleine, et à la fois l'expérience et la main ferme pour s'en servir.
" Vous avez absolument raison, inspecteur. Mon seul regret est que vous ne puissiez pas faire partie de ce conseil... Accepteriez-vous de me guider sur de telles questions ? J'ai bien peur que ce soit officieux... et difficilement rémunérable."
Pour la première fois, Madeleine eut une vision du sourire complice de l'inspecteur. Javert lui souffla :
" Vous n'avez jamais vu de mouchard à l'œuvre ? Laissez-moi quelques jours, monsieur, et je vous apporterai la liste des hommes sûrs de cette ville. Pas des pantins du député, mais des hommes à vous. Quant à l'architecte, il me faut juste envoyer un courrier à Paris et vous allez devoir vous entendre avec lui. Je ne connais pas ses prix, mais je sais sa valeur."
Oui, Javert la savait.
L'architecte était un pauvre diable, trompé par son associé, il avait échappé de peu à une condamnation….grâce à Javert.
Il serait trop heureux de se débarrasser de sa dette envers l'inspecteur !
Pour toute réponse, le maire offrit un sourire et sa paume ouverte à son chef de police, s'exposant, il le savait bien, au rejet…
Javert sourit et sans hésiter saisit la main de M. Madeleine, il la serra un tout petit peu trop fort, histoire de sentir à nouveau les doigts de monsieur le maire le forcer à se soumettre.
" Je vous fais confiance, inspecteur.
- Vous ne le regretterez pas, monsieur le maire."
L'inspecteur tint ses promesses.
Il reprit ses patrouilles et ses surveillances dans la ville. Discrètement, il écoutait les conversations dans le café, sur la place du marché…
Il interrogeait Moreau et le jeune secrétaire parlait sans détour de ceux qui se moquaient de monsieur le maire.
Moreau en était tellement atterré.
Javert notait les noms et préparait le prochain conseil municipal.
Quelques jours plus tard, après avoir fait son rapport quotidien, rempli de vide et de problèmes de voisinage, Javert déposa une simple liste devant M. Madeleine.
Le maire leva les yeux sans comprendre.
" Qu'est-ce que c'est, inspecteur ?
- Ces hommes vous sont dévoués et feront d'excellents conseillers municipaux. Le pharmacien ne tarit pas d'éloges sur vous et M. Magnier mérite d'entrer à votre service. Il est neutre. Quant à monsieur de Saint-Alban…"
Javert pouffa de rire, malgré lui.
" S'il le pouvait, il vous demanderait en mariage, tellement il vous encense, monsieur."
Madeleine rougit avant de lancer un petit rire. Un gloussement mal assuré qui éveilla l'attention de Javert.
" Je suis célibataire par vocation, inspecteur. Vous n'essayez pas de me forcer la main dans tout ceci, n'est-ce pas ?
- Moi ? Vous forcer la main ?, fit Javert, faussement étonné. Non. Mais si vous vous méfiez, je peux faire témoigner Moreau."
Javert sourit.
Ainsi, M. Madeleine était célibataire par vocation ?
Avait-il perdu une femme ? Ou voulait-il éviter les relations pour d'autres raisons ? Plus...intéressantes...
Dans le même temps, l'inspecteur contacta son mouchard parisien...et il ne fallut qu'une semaine de patience avant de voir débarquer par la diligence de Paris, un homme d'une trentaine d'années, inquiet de revoir le policier.
Javert l'accueillit poliment et l'emmena aussitôt dans le bureau de monsieur le maire.
Il le présenta à M. Madeleine avec un discours réaliste mais élogieux. L'architecte en fut surpris.
" Vous avez des soucis de lavoir, m'a dit monsieur l'inspecteur, souffla l'homme.
- Pas seulement cela, monsieur. Il est vrai qu'il y a un ancien lavoir que j'aimerais remettre en état, si possible ; et aussi que nous devons agrandir le nouveau lavoir. Mais le plus inquiétant reste l'état d'une des rues de la ville... J'aimerais même entreprendre la rénovation d'un quartier délabré... Le travail ne manque pas, comme vous pouvez le constater."
L'architecte perdit son air inquiet et accepta de se charger de constater ce qu'il fallait faire comme travaux.
Il rédigerait un rapport circonstancié.
Avec des mentions du coût envisagé.
Madeleine en fut ravi : il aurait, enfin, quelque chose sur quoi appuyer ses demandes au nouveau conseil.
L'inspecteur était irascible. Il tambourinait de ses doigts nerveux son bureau.
Il devait être prudent et devant lui se tenait un homme d'une imprudence folle.
Le Père Fauchelevent était venu le débusquer jusque dans son commissariat et Dieu merci !, Moreau était absent.
" Vous le saviez alors ?, demanda le Père Fauchelevent, tout déconfit.
- Evidemment ! Et que voulez-vous que je fasse de cette information ?
- Mais...mais il doit être possible pour un policier…
- Sous quel motif ? Je pourrai engager une enquête si j'avais un motif valable.
- Merde !, grogna le Père Fauchelevent. Il nous a tous bien entortillé."
L'inspecteur tira fort sur ses favoris.
Le vieillard avait découvert le nom du banquier de M. Madeleine, il s'agissait de M. Laffitte à Paris. Javert le savait depuis longtemps, Moreau le lui avait dit.
Bien entendu, dans une véritable enquête judiciaire, l'inspecteur Javert aurait pu interroger le banquier du prévenu : de quelle origine sont les fonds ?, à quels usages les emploie-t-on ?, et toutes ces sortes de choses… Mais là…
Ou alors, il fallait demander une faveur à Paris, peut-être Vidocq, mais le chef de la Sûreté n'allait pas risquer sa place pour les beaux yeux de Javert.
Une piste à examiner plus tard...si plus tard existe...
Le policier décida de demander un service au vieux fouineur.
" Pourriez-vous me trouver une information sur Madeleine ?
- Dites-moi ! Je ne vis que pour le voir tomber dans la boue !
- Quel est son prénom ?"
Cette question surprit le vieux tabellion.
" Sûrement, vous pouvez le savoir, non ?
- Comment ? En lisant les papiers d'identité de monsieur le maire ?, répondit Javert en souriant amèrement.
- En demandant un recensement !"
Javert regarda le tabellion avec un air ahuri qui le rendait sot.
Le Père Fauchelevent se mit à rire, amicalement.
" Vous voyez que vous avez encore des balles dans votre fusil !
- Mais c'est le maire qui doit le mettre en place…
- Oui. Mais l'ancien maire n'ayant jamais pris la peine d'en organiser un malgré la loi de l'an VIII, il suffirait d'en agiter la circulaire devant le nez de Madeleine et vous le verrez se plier à la règle.
- Fauchelevent ! Je vous offre un verre !
- Pas de refus, inspecteur ! Je suis content de voir que vous n'abandonnez pas ! J'ai eu peur à un moment donné, vous savez. Vous semblez tolérer Madeleine maintenant."
Javert ne répondit pas et souriait toujours.
Même si ses mains brûlaient de coller une gifle sur le menton ridé de ce vieux mouchard.
Retrouver ses vieilles attitudes d'espion fit du bien à Javert.
Il demanda une audience auprès de monsieur de Saint-Alban et lui parla de la conscription et de l'obligation de préparer les listes pour le tirage au sort.
Bien entendu, le capitaine, en bon soldat, fut enchanté de cette idée.
Et ainsi…
Ce ne fut pas l'inspecteur qui en parla au maire...
Mais Javert sut que la demande officielle d'un recensement avait été déposée auprès de la mairie lors de sa prochaine entrevue avec monsieur Madeleine.
Le maire avait l'air préoccupé.
Et ce n'était pas l'usine qui le préoccupait autant, ou même les soucis de la commune.
Javert jubilait.
" Des nouvelles du lavoir ?, demanda vicieusement l'inspecteur.
- Pas encore. Mais c'est prévu. Il faudra en parler au prochain vote du budget municipal. Je ne m'attends pas à avoir de réponse avant le début de l'année. Par contre…
- Oui, monsieur le maire ?
- Apparemment, nous n'avons pas le recensement à jour. La conscription est imminente et cela nous oblige à ouvrir une procédure extraordinaire : nous ne pouvons pas attendre le mois de novembre."
Javert regarda le maire avec des yeux espiègles.
Comme s'il marquait un point.
" Un recensement, monsieur le maire ? Cela permettra de faire le point sur la population. C'est une excellente nouvelle !
- Je vous charge de la mise en place de l'ensemble du dispositif.
- Je suis prêt à me charger de cela, monsieur le maire ! D'ailleurs…"
D'un geste un peu grandiloquent, l'inspecteur sortit de la poche intérieure de son uniforme ses propres papiers d'identité.
Il les déposa sur le bureau du maire et annonça :
" Nous serons les premiers à être recensés, monsieur."
Les papiers de l'inspecteur annonçaient son nom, sa date ainsi que son lieu de naissance… Il n'y avait aucun prénom. L'inspecteur n'en avait pas.
Javert ne leur jeta qu'un regard indifférent mais il attendit avec impatience ceux de monsieur le maire.
Madeleine ne sembla pas gêné outre mesure ; seul son sourire peu expressif resta figé pendant un court instant alors qu'il réfléchissait.
" Cela tombe bien, Javert… car je ne vais pas tarder à partir en voyage."
Le chef de la police fut surpris d'apprendre cela mais pas tant que cela. Monsieur le maire était souvent en voyage, que ce soit pour l'usine ou pour le bien de la communauté.
Il demanda poliment :
" Pour longtemps, monsieur ?"
Madeleine tâta les poches de sa veste, grimaça puis finit par fouiller son gousset. Au bout d'un moment, il brandit la petite clé qui ouvrait l'un des tiroirs de son bureau.
" Non, ce ne sera pas un long voyage, marmonna le maire en fouillant quelques instants dans le tiroir. Quelques semaines tout au plus. "
Enfin, M. Madeleine sortit ses documents et les regarda, sans montrer aucune expression que l'indifférence.
" Tenez... Voici mes documents. Ils sont récents... Un double de ceux que j'ai perdus dans l'incendie."
Javert eut son sourire de loup et oublia la mention du voyage soudain.
" Oui… L'incendie… Voulez-vous me permettre ?"
Il laissa flotter ses doigts au-dessus des documents, attendant l'autorisation. Les yeux bleus de monsieur Madeleine ne reflétaient rien.
" Faites vite, inspecteur. Je dois partir et je vais avoir besoin d'eux."
Javert acquiesça et examina les papiers d'identité de monsieur Madeleine…
Et tout à coup, la voix de policier, abrupte et sèche de l'inspecteur retentit :
" Vous vous appelez Jean Madeleine, né à Lisieux dans le Calvados le 25 septembre 1775.
- En effet," sourit M. Madeleine.
Madeleine observait l'inspecteur aussi calmement qu'il le pouvait ; il ne se souciait point de ses papiers, qui portaient les signatures de Magnier et de Delapasture de Verchocq... Ils n'étaient même pas faux.
Cependant, l'hostilité manifeste dans les propos de Javert, dans ses gestes, dans ses yeux gris effrayaient Madeleine.
Quand se terminerait-il cette chasse ? N'y avait-il donc aucun espoir que Javert relâche sa proie ? Aucun avenir ? Pas même quelque peu de présent pour sauver Madeleine du désespoir ?
Il sentait le danger mais n'était plus capable de réagir par la colère.
Le soupir qu'il émit ne fut pas volontaire.
" Le Calvados…," répéta Javert en rendant les documents.
Il était dérouté.
Jamais il n'était allé dans le Calvados.
" Vous avez fait votre conscription sous la Convention. 1795…"
Javert réfléchit et se sentit honteux.
" Merde ! Je m'excuse, monsieur. Vous avez dû faire la bataille de Carnac, contre les Chouans.
- Pas tout à fait, inspecteur. Je me suis retrouvé du mauvais côté.
- Vous êtes un Blanc ?"
Sensiblement, l'attitude de Javert changea. Il n'avait jamais choisi de camp, étant dans la garde. Il avait obéi à des supérieurs, quelques soient leurs couleurs.
Monsieur Madeleine avait choisi un camp et s'y était tenu.
Cela expliquait la jambe blessée.
Peut-être même l'homme avait-il perdu une famille dans les massacres des Colonnes Infernales ?
La répression avait été terrible dans l'Ouest…
Un Chouan ? Un royaliste durant la République ?
Aujourd'hui, ces hommes étaient encensés, alors que par le passé, ils étaient honnis. Javert en avait croisé au bagne.
Merde !
Javert eut honte de son comportement tout à coup.
Monsieur Madeleine était certainement un ancien prisonnier. Peut-être même un ancien bagnard.
Mais il était surtout un prisonnier condamné pour des raisons politiques.
Et cela changeait toute la donne.
Javert s'inclina respectueusement.
" Monsieur le maire. Vous devez partir en voyage avez-vous dit ? Avez-vous besoin d'une escorte ?"
Le revirement du policier déboussola Madeleine. Une trêve ? Trop beau pour être vrai... C'était plutôt le prélude au prochain piège.
" Ah! Une escorte ? Je ne pense pas que ce sera nécessaire, inspecteur. Cependant, j'ai besoin d'une homme de confiance pour s'occuper du recensement et de l'ordre dans la ville pendant mon absence."
Javert acquiesça et assura le maire de son entière collaboration.
Il avait fait fausse route.
Le lendemain, M. Madeleine avait espéré quitter Montreuil discrètement pour son voyage en direction de Dunkerque.
Peine perdue.
Comme il s'y attendait, Javert était sur la place au moment du départ de la diligence. C'était la raison, avec les mauvaises langues de la ville, qui l'avait conduit à partir pour Dunkerque.
Il était vrai qu'il avait des affaires à régler là-bas : il voulait, entre autres, parler au propriétaire de la nouvelle manufacture de sucre pour s'assurer que l'achat de la récolte de Declercq était toujours prévue.
Il aurait pu le faire par l'intermédiaire de son agent à Arras. Ou peut-être par la poste.
Mais la mise en œuvre du nouveau recensement l'avait mis dans l'embarras et définitivement poussé à partir en voyage car le passeport de Madeleine présentait un énorme défaut : bien qu'il soit authentique, Jean Valjean n'avait jamais mis les pieds dans le Calvados.
Le soir de son arrivée à Montreuil, il était vrai que Madeleine avait enroulé sa veste autour de son bras pour se protéger du feu ; il était vrai que la veste avait pris feu et qu'il avait dû l'abandonner avant de sortir de la maison commune.
Mais il était faux que ses papiers étaient restés dans une poche de la veste.
Lorsque, le lendemain, il se rendit au poste de gendarmerie, Magnier était plus que disposé à croire toutes les histoires que Madeleine aurait pu lui raconter.
Toute la ville connaissait déjà son nom de famille... Il fallait inventer le reste.
" Alors Jean Madeleine, fils de Jean et Jeanne, et vous ne vous souvenez pas du nom de jeune fille de votre mère, lui dit un Magnier épuisé.
- Non. Mes parents sont morts quand j'étais très jeune et j'ai perdu le contact avec la famille.
- Lieu de naissance ?
- Attendez, attendez, capitaine," était intervenu un vieux brigadier, décédé depuis, qui se vantait d'avoir parcouru la moitié de la France sous les drapeaux.
" Vous êtes originaire du Calvados. J'y ai rencontré des gens qui portaient ce nom là-bas. Non pas que ce soit un nom courant, mais…"
Madeleine lui avait alors adressé le sourire flambant neuf qui allait devenir un signe distinctif.
Il pensait à Chenildieu, un camarade de chaîne à Toulon. L'homme était bavard au point de parler en rêve. Il parlait sans cesse de ses " boulots ", de ses femmes... et de sa région : le Calvados.
- En effet, Brigadier. Je suis né à Lisieux le 25 septembre 1775."
La date, bien sûr, était une invention. Il aurait le temps de la mémoriser quand il l'aurait entre ses mains, écrite sur son passeport...
Pour le moment, Magnier signait le document et le brigadier acceptait les félicitations de ses collègues...
Personne ne pensa à mettre sa parole en doute.
Mais la situation avait changé depuis : avec Javert à ses trousses, il ne pouvait pas se permettre la moindre erreur.
Oui, il savait qu'il y avait des maisons à colombages à Lisieux, et qu'elles n'étaient pas loin d'une place de marché ; il savait qu'il y avait une rivière dont il ne se souvenait pas du nom, et aussi une grande église au nom ridicule... comme partout ailleurs, en raison de ce que Chenildieu avait raconté mille fois.
Il devait maintenant les voir et les apprendre.
A Dunkerque, il embarqua pour Le Havre.
Après avoir passé la moitié de sa vie à regarder des bateaux, ou à monter à bord pour les réparer et les charger, Jean Valjean naviguait enfin !
Il n'avait pas beaucoup aimé.
L'automne était aux orages cette année. Mais la solitude et le calme relatif lui avaient permis de lire deux des livres sur la région qu'il avait achetés à Dunkerque.
Au Havre, il chercha des livres sur la Chouannerie... Le soir, il les apprenait par cœur.
Il ne lui restait plus qu'à trouver un village près de Lisieux... un village où la Révolution aurait mis fin aux fermes seigneuriales...
Ce voyage, Madeleine le fit quasiment à pied.
L'inspecteur ne chercha plus à coincer M. Madeleine.
Bien sûr, il y avait cette sensation de déjà-vu, mais le policier commençait à comprendre que derrière cela se cachait un terrible secret.
Il n'était jamais allé dans le Calvados, non.
Mais il avait rencontré d'anciens Chouans. Il avait côtoyé ces hommes avant et après l'Empire.
Il avait entendu le récit des horreurs des Guerres de Vendée.
N'était-ce pas de là que venaient les premiers Chauffeurs, héritiers des Écorcheurs médiévaux ?
Même au bagne de Toulon, il en avait croisé.
Le bagne avait servi aussi bien à enfermer des criminels de droit commun que des prisonniers politiques.
Normalement, ce n'était pas ainsi.
Mais il suffisait de tomber sur un juge, partial. Un homme échappé de la Terreur qui foudroyait les anciens Chouans pour en voir sous les chaînes.
Cela ne réglait pas la question.
Javert était sûr d'avoir rencontré Madeleine par le passé.
Seulement, il n'était plus si sûr qu'il s'agissait d'un ancien criminel. Ou du moins d'un criminel au regard de la loi actuelle.
Un prisonnier politique.
Javert aurait eu besoin des conseils avisés de M. Chabouillet dans le cas présent, ou du capitaine Thierry, son supérieur au bagne de Toulon.
1795.
Javert était à Toulon.
Oui, il avait rencontré d'anciens Chouans et son fouet s'était abattu sur tout le monde, sans distinction.
Jusqu'à ce que le directeur du bagne lui explique...les changements de régime et les atermoiements.
Javert refusait de comprendre.
Mais on lui avait enfoncé cette leçon dans la gorge.
La France n'avait qu'un maître et qu'un drapeau.
Et les Chouans étaient devenus des héros tandis que les soldats de la Grande Armée étaient honnis…
Javert se persuada que M. Madeleine ne devait pas être un forçat.
Il l'avait vu avec un fusil !
Cela lui aurait voulu la guillotine s'il avait osé menacer un argousin au bagne.
Non !
Mais alors ?...
Javert se prit la tête et tira sur ses favoris.
Le mouchard réfléchissait trop.
Avec un sérieux qui lui faisait honneur, Javert se chargea du recensement.
Moreau se montra d'une aide précieuse.
On organisa des listes alphabétiques et des jours de visite.
Chaque père de famille, quelque soit son âge ou sa fortune, devait passer au commissariat pour rendre compte de son identité et de la situation de sa famille.
Puis, Javert dressait les listes, tandis que le capitaine du régiment de Montreuil songeait aux prochaines conscriptions...
De la belle ouvrage !
Le chef de la police attendit avec impatience le retour de son supérieur afin de lui montrer les premières listes et également tout son dévouement.
Le recensement exigé par l'Etat de la part des maires était un acte administratif important, les maires devaient fournir tous les cinq ans un état de la population de leur commune, réparti entre hommes mariés, veufs, femmes mariées, veuves, garçons, filles. Cela permettait de dresser les listes de défenseurs de la patrie et des futurs conscrits. Normalement, on devait pouvoir s'appuyer sur les registres d'État-civil, mais beaucoup de communes n'en disposaient pas. Ensuite, la loi Gouvion-Saint-Cyr, mise en place en 1818 par le roi Louis XVIII avait établi le recrutement pour l'armée par engagement et tirage au sort.
Le recensement permettait de mettre en place le tirage au sort et les appelés partaient pour 6 ans de conscription.
Sauf ceux disposant d'une famille riche qui pouvait remplacer un mauvais tirage au sort... Négocier un tirage au sort contre une compensation financière.
Javert se montrait d'une efficacité redoutable. Comme toujours.
Madeleine rentra par la diligence de Calais. Si quelqu'un lui avait demandé, il lui aurait parlé du nouveau transporteur qui prendrait en charge les marchandises adressées à l'Angleterre.
Ce n'était pas un mensonge. Mais personne ne lui posa la question.
Il était parti depuis trois semaines maintenant, mais personne ne semblait s'intéresser à ce qu'il avait bien pu faire.
Tant mieux : cela voulait dire que Javert avait trouvé de quoi occuper son temps.
Après tous ces paysages vus, après avoir joui de sa liberté comme jamais auparavant il n'avait osé le faire, Madeleine n'était pas pressé de retourner à sa routine.
Le premier jour fut consacré à se cacher de son inspecteur et à lire le courrier arrivé pendant son absence. Puis il alla se coucher.
Le voyage avait eu cela de bon qui lui avait permis de retrouver un semblant de calme. Il arrivait à dormir, à présent.
Les comptes et la réunion avec son chef de police furent reportés au lendemain.
Ce fut un sacré revirement pour le chef de la police.
Il se tenait deux pas derrière monsieur le maire et le soutenait dans tous ses projets.
Tout en discutant tout de même lorsqu'il les trouvait trop...ridicules.
" Monsieur le maire ? Une horloge sur la halle aux grains ? Mais à quoi bon ?
- Vous savez quoi, Javert ? Je crois que vous avez raison : si les gros commerçants de la halle veulent une horloge, ils n'ont qu'à la payer. Ce ne sont pas les moyens qui leur manquent."
Javert approuvait et son sourire se faisait amical.
Ce n'était plus exceptionnel, c'était un fait établi et accepté.
Debout, derrière le maire, se tenait le chef de la police, dans sa tenue d'inspecteur et il restait au garde-à-vous, à écouter les débats...tout en donnant son avis quand le maire le lui demandait.
" Que pensez-vous de la proposition de M. Martin, inspecteur ?
- Racheter les terres de M. Bamatabois situées au pied du rempart nord ? Quelle en serait l'utilité pour la commune ?"
M. Madeleine approuvait le soutien et souriait.
Tandis que les conseillers municipaux qui espéraient manipuler si facilement le trop bienveillant industriel se retrouvaient le bec dans l'eau.
" Un lavoir en pierre de taille… Voyons monsieur le maire…
- Les murs, en particulier celui qui donne sur la rivière, doivent être solides. Mais là, c'est aller trop loin. Des gros galets peuvent très bien faire l'affaire.
- Parfois, monsieur Madeleine, je me dis que vous avez la folie des grandeurs ! Va pour un lavoir en pierre de taille ! Vous me montrerez juste les croquis des gargouilles que vous allez vouloir faire sculpter sur le pourtour ! Là, j'opposerai mon véto."
Javert se moquait tout en secouant la tête après avoir lu les projets de monsieur le maire.
Il se glissait dans le dos du maire et regardait par-dessus son épaule les documents éparpillés sur le bureau.
" Une école pour les filles ? A quoi bon ? Vous feriez mieux de créer un nouvel atelier et d'embaucher les enfants. Je ne comprends pas cette propension à ne pas embaucher les enfants dans votre usine. Plus vite ils auront acquis un métier, mieux cela ira pour leur famille !
- N'êtes-vous pas heureux de savoir lire et écrire ? N'êtes-vous pas plus utile à la Force grâce à cela ? Pourquoi ne pas donner la même chance aux garçons et aux filles qui dépendent de nous ? C'est à eux d'en profiter... ou pas. Ils auront le temps de travailler dès leurs douze ans, qui est l'âge légal de commencer les apprentissages. Ne croyez-vous pas ?
- Monsieur Madeleine et ses idées saint-simoniennes… Qu'ils apprennent à lire. Il est vrai que cela sert à s'élever dans la société ! Je ne le nie pas ! Mais les filles…? Bah !"
C'était au tour de monsieur Madeleine de secouer la tête en voyant l'inspecteur si inconscient des réalités de la vie familiale...
Le maire pouvait maintenant compter sur le soutien sans faille de son chef de la police.
" Sérieusement, monsieur Madeleine, que pensez-vous faire d'une halle aux grains aussi gigantesque ? Le bâtiment est d'un ridicule !
- Pfff ! Elle est franchement... laide! Mais ne vous avisez pas de me blâmer, Javert : elle était déjà conçue et financée lorsque j'ai assumé la mairie. Ou alors vous ne vous en souvenez pas ?
- Vous auriez pu en changer les plans ! Allez ! Une simple signature et le tour était joué !"
L'inspecteur déambulait dans la vaste halle, presque terminée, et regardait la hauteur et l'importance des murs. Il secouait la tête, désabusé et amusé.
Ses yeux se posèrent sur le maire, brillants d'espièglerie.
" On pourrait y loger de nombreuses familles. Est-ce le but caché de tout ceci, monsieur ? Ou alors en faire une annexe de l'hôpital ?"
Le policier venait tourner autour du maire, retrouvant son attitude de fauve, mais dont on avait rogné les griffes.
" Avouez, monsieur ! Vous allez l'offrir à l'hôpital !
- Je vais faire un pavillon pour girafes, Javert. Je suis sûr que là, ils me laisseraient faire. Pour le reste... Essayer serait peine perdue."
Le rire de l'inspecteur se perdait dans un souffle tandis que les deux hommes se rapprochaient l'un de l'autre, presque à se toucher.
On discutait et on se rencontrait plus souvent en dehors de la mairie.
Car travailler ensemble les dossiers était plus facile.
Non pas que Javert ait beaucoup d'expérience en gestion de ville mais il connaissait les chantiers et leur coût. N'avait-ce pas été l'essentiel de son travail à Toulon ? Plus que de fouetter les forçats récalcitrants.
Il avait connu Paris et l'administration n'était pas un domaine qui le rebutait.
Antoine Moreau était maintenant heureux de servir ses deux maîtres réunis dans la même pièce.
" Ce recensement avance bien, Javert ?, demanda Madeleine en souriant.
- Figurez-vous qu'il y a un nombre incroyable de D dans cette ville ! Dubois, Duhamel, Dumars…
- Pauvre Javert !
- J'ai peur du moment où j'en serai au M.
- Pourquoi donc ?
- Car je vais perdre des heures avec Mme Monge."
On riait.
Javert buvait son café en compagnie de monsieur le maire.
Et il appréciait cela.
Voir le maire patrouiller en compagnie du chef de la police était un événement régulier.
Quelque part...Javert se disait qu'il était enfin devenu la dupe de M. Madeleine.
Et le Père Fauchelevent le lui faisait bien comprendre.
Pourtant, le policier cherchait toujours...avec moins de hargne, c'était vrai, mais il ne lâchait pas l'affaire.
Des Jean Madeleine nés à Lisieux, il y en avait.
Une Jeanne-Marie Madeleine avait accouché d'un petit Jean en 1775…
Mais il y avait des manques. Des destructions des registres avaient eu lieu lors de la Révolution. D'autres Jean Madeleine étaient répertoriés.
La police de Cholêt que Javert avait contactée avait obligeamment fourni ce qu'elle avait pu.
Pour les armées de Chouans…
Il ne fallait même pas espérer des informations.
De toute façon, est-ce que Madeleine était le vrai nom de monsieur le maire ?
CHAPITRE XIII
En plein mois de novembre, le recensement fut enfin clos.
Le capitaine, monsieur de Saint-Alban avait terminé la partie militaire. Il avait refusé qu'un civil s'en charge, mais les semaines avaient passé…
Javert avait rongé son frein. Comme toujours.
Ce fut avec plaisir que l'inspecteur se rendit à l'usine sur le point de fermer pour la nuit et déposa l'énorme dossier concernant le recensement sur le bureau de monsieur le maire.
" Mon Dieu Javert !, fit M. Madeleine. Mais il y a combien de pages ?
- Votre commune compte actuellement 4 144 habitants, monsieur. La majorité travaille ici, dans votre usine, sinon ce sont des agriculteurs. Voulez-vous un résumé ?"
Javert se moquait du maire.
Il y avait 526 pages dans le dossier.
Novembre se finit.
Javert avait de nouveau froid.
Le poêle était entretenu par un Moreau attentionné.
L'inspecteur visitait tous les jours Gymont, vérifiant son stock d'avoine, son eau et le faisant sortir.
L'animal devenait mélancolique s'il restait enfermé trop longtemps.
Un peu comme son maître.
Jean Valjean avait entendu parler de l'influenza ; il avait même vu des hommes en mourir.
Sa concierge, d'ailleurs, se faisait soigner à l'infirmerie depuis la veille.
Mais, étant de nature robuste, il n'avait jamais connu les ravages de la maladie de première main.
Ni de celle-là, ni d'aucune autre, car les blessures reçues au bagne ne comptaient pas vraiment.
Ce matin de fin décembre, il comprit enfin ce qu'était la fièvre lorsque, en se levant du lit la chemise trempée, il sentit ses jambes se dérober sous son poids.
Il se laissa échouer et finit assis par terre, tout étonné de ne pas retrouver ses forces.
A un autre moment, il se serait levé.
Il aurait aimé le faire à présent.
Mais il ne pouvait penser qu'à dormir... Et les lattes du plancher étaient en quelque sorte aussi confortables que le tôlard où il avait dormi pendant dix-neuf ans.
Elles étaient sèches et fraîches.
Les rêves qu'il fit étaient évasifs au point de devenir déroutants...
Les sensations de froid et de chaleur se succédaient sans lien apparent, le tirant hors de son sommeil trop souvent.
La toux l'épuisa alors. Il avait soif, mais s'aperçut que le pichet d'eau était hors de sa portée.
Il se rendormit.
Dehors, les gens se souhaitaient un joyeux Noël avant de rentrer chez eux.
Madeleine, lui, aurait aimé atteindre sa couverture.
Ce ne fut que l'après-midi de ce triste jour de décembre, gris et glacé, que Moreau osa parler à l'inspecteur de monsieur Madeleine.
Le secrétaire aurait dû être parti pour la mairie, mais il restait dans le commissariat.
Il faisait semblant de ranger des dossiers, classant sans cesse les mêmes rapports.
Son manège ne passa pas longtemps inaperçu de Javert.
L'inspecteur s'en amusa quelques minutes. Il avait l'impression de trouver en face de lui un jeune sergent.
Patiemment, il attendit que le jeune homme prenne son courage à deux mains et vienne lui parler.
Enfin, après avoir rangé trois fois de suite le même dossier classé depuis des mois, Moreau regarda Javert.
L'inspecteur fit mine de ne rien remarquer, les yeux glissant sur la plume et la feuille vierge posées devant lui.
Lui non plus ne travaillait pas, perturbé par la nervosité du secrétaire.
" Inspecteur, commença la voix incertaine de Moreau.
- Mhmmm ?
- Vous avez vu M. Madeleine ce matin ?"
Javert cessa de jouer les indifférents et regarda Moreau avec attention.
" Non. Je n'ai pas pu accéder au bureau de monsieur le maire. Il était absent."
Javert posa lentement ses mains devant lui et les croisa.
" C'est qu'il ne répond pas. Il doit être malade. Mais personne n'ose le déranger.
- Comment cela ? Personne n'ose le déranger ?
- Le Père Madeleine est encore chez lui. Mais il refuse de laisser entrer quiconque.
- Même en étant malade ?, s'étonna le policier.
- Je n'ai jamais vu le Père Madeleine malade."
Et Moreau eut un sourire légèrement ironique.
Le policier était comme le maire, il ne laissait personne l'approcher quand il était malade.
Javert n'hésita pas. Il se leva et revêtit son manteau.
Il allait en profiter pour pénétrer dans l'intimité de M. Madeleine.
C'était du pain béni.
" Préparez un panier, Moreau. Du bouillon, du pain...et cette potion des soeurs. Je
ne sais plus ce que c'est mais cela fait des merveilles.
- Vous allez le voir ?
- Ce n'est pas pour cela que vous m'avez parlé ?
- Si, si, se troubla le jeune homme. Mais s'il vous refuse aussi ?
- Je sais forcer une porte ! Allez et amenez-moi un panier pour le maire !"
Quelques pas dans le froid et l'humidité et Javert se retrouva devant l'usine de M. Madeleine.
M. Duhamel le regarda de haut mais il accepta de le laisser frapper à la porte du directeur.
Javert eut envie de le frapper aussi.
Personne ne répondit.
Duhamel voulait jeter Javert dehors.
Mais une voix, petite et incertaine, résonna de l'intérieur de l'appartement de M. Madeleine :
" Que me voulez-vous ?
- C'est l'inspecteur, il veut…
- Je vais entrer, monsieur le maire !, le coupa sans vergogne Javert. Un dossier urgent à examiner.
- Je ne… Très bien," abdiqua le maire.
Javert regarda Duhamel disparaître avant de forcer la porte de M. Madeleine. Pour cela, il saisit ses passes et cela ne prit que quelques secondes.
Et il se jeta à l'intérieur lorsqu'il vit ce qui se passait.
Monsieur Madeleine était agenouillé sur le sol, essayant en vain de se relever.
Soudain, il y eut deux mains fortes sous les aisselles de monsieur le maire et une voix dure dans ses oreilles.
" Mais depuis quand vous êtes à terre ? Vous êtes brûlant !
- Ah ! Je… je ne sais plus.
- Vous pouvez marcher jusqu'à votre lit ?"
Sans attendre de réponse, Javert porta le maire jusqu'à son lit et le déposa comme il put.
" Dieu ! Vous êtes lourd ! Il faut vous déloquer [déshabiller] !"
Madeleine, dans le brouillard, sourit.
Il était en quelque sorte retourné au bagne pour payer pour ses crimes et avoir la paix après. Ou pas ? Le déshabiller ? Bonne chance !
" Non, non, Javert, s'opposa le maire.
- Pas de pudeur déplacée ! Vous êtes fiévreux ! La fièvre ne diminuera pas si vous restez vêtu !"
Javert grognait mais il obéit au maire.
Il ne tenta pas de le dévêtir, seulement il lui asséna durement :
" Vous êtes trempé, il vous faut une autre chemise ! Où les cachez-vous ? Je ne vais pas vous déshabiller, très bien, mais il faut vous changer ou vous attraperez la mort !"
Javert chercha dans la vieille armoire normande de monsieur Madeleine et en sortit une chemise propre.
Il s'approcha, fâché.
" Depuis quand vous êtes malade ?," claqua la voix dure.
Mais Madeleine, assoupi, ne répondit pas.
On frappa à la porte et Javert cria d'entrer.
Moreau apparut, portant un panier rempli de victuailles et le regard furieusement inquiet.
" Comment va-t-il ?
- Comme un homme pris de fièvre, répondit sèchement Javert, et vu sa température, gageons que monsieur le maire est malade depuis des jours !"
Javert et Moreau eurent le même regard fâché.
Cela aurait amusé le maire s'il avait été conscient.
" Il faut le changer, asséna Javert. Vous le tenez et je lui glisse une chemise sèche. Ensuite, nous le ferons manger et il faudra de l'eau fraîche et des compresses pour faire baisser la fièvre.
- Comment savez-vous cela, monsieur ?, interrogea Moreau.
- J'ai déjà soigné des hommes pris de fièvre."
Au bagne, mais Javert ne le dit pas.
Si l'inspecteur espérait une nouvelle information sur le maire, il en fut pour ses frais.
Seul, il aurait pu examiner le corps de M. Madeleine à loisir, mais avec Moreau présent, il ne vit rien.
Contrairement à ce qu'avait voulu le policier, ce fut lui qui maintint Madeleine et Moreau se chargea de lui retirer sa chemise trempée et de le rhabiller.
Javert soutint le corps massif de M. Madeleine, le pauvre homme posa sa tête sur l'épaule du policier. Puis on fit glisser la chemise trempée.
Prestement, Moreau aida la poupée molle qu'était monsieur Madeleine à enfiler une nouvelle chemise.
Javert ne vit rien.
Il soutint juste les épaules et sentit le souffle chaud de monsieur le maire dans sa gorge. L'homme se mit à trembler sous la fièvre.
" Froid…," murmura le maire en se serrant contre Javert.
Le nez glacé du maire se glissa contre sa mâchoire.
Javert déglutit et resserra sa prise.
" Tout va bien, tout va bien. Vous allez bientôt vous recoucher, monsieur le maire," souffla le policier, le plus doucement possible.
Moreau voyait le dos de monsieur Madeleine.
Javert ne voyait rien.
Il aurait reconnu les cicatrices du fouet, les blessures dues au chantier… Les traces du bagne, indélébiles et dont aucun forçat ne pouvait se débarrasser.
Il en fut frustré.
Et la proximité de monsieur Madeleine le gênait.
Javert ne pouvait pas non plus enserrer l'homme dans ses bras pour chercher à atteindre la peau nue du dos.
Enfin Moreau aida Javert à recoucher le maire.
Le jeune homme souriait, mais pour une fois, Javert le trouva illisible.
" Voilà une bonne chose de faite ! Je vais chercher de l'eau propre et une éponge. Nous allons le veiller !
- Oui, Moreau."
Interroger Moreau sur l'état du dos de M. Madeleine était utopique.
Javert admit sa défaite.
M. Duhamel fut mis au fait de l'état de son patron et on fit venir les religieuses.
Ainsi, monsieur le maire était entre de bonnes mains.
Et chacun put retourner à son poste.
Javert fut encore plus frustré, il aurait pu passer la nuit à veiller M. Madeleine et...qui sait ?
Peut-être interroger l'homme sous l'emprise de la fièvre ? Ou entendre quelques confessions ?
Peine perdue !
Noël !
Cette année, le maire était absent.
Décidément, M. Madeleine manquait à tous les rendez-vous officiels.
On le critiqua pour cela, mais le maire était malade.
Il avait une excuse.
L'inspecteur Javert ne resta que quelques minutes au garde-à-vous. Il quitta très vite la fête de Noël organisée par la paroisse et retourna à son commissariat.
Ce fut là que Moreau vint le débusquer, sachant très bien que l'inspecteur jouait les ermites.
Comme à son habitude.
Le jeune homme, bravement, se posa devant Javert et lui souffla :
" Vous venez boire un verre au café, monsieur ?
- Pardon ?," demanda Javert, craignant d'avoir mal entendu.
Moreau souriait tristement et expliqua :
" Cela fait un an que vous êtes là, monsieur. Vous ne prenez presque jamais de verre au café ! Allez ! Pour une fois.
- J'ai pris des verres au café !, se défendit Javert.
- Pas souvent et pas en compagnie."
Moreau leva les mains en riant devant le regard suspicieux de l'inspecteur.
" Ce n'est pas un piège. Mais c'est Noël !"
Javert hésita puis se leva, se surprenant lui-même.
" Très bien, un verre alors.
- Vous ne serez pas déçu, monsieur."
Au café de la place du marché, il faisait chaud, il faisait bon. Javert se sentit détendu. Il déposa son chapeau sur la table et écoutait Moreau lui parler des festivités et des espoirs pour la nouvelle année.
Moreau parla aussi de M. Madeleine qui n'était pas raisonnable.
" Figurez-vous qu'il a demandé à venir à son bureau de la mairie ce matin ! C'est le docteur en personne qui le lui a interdit ! Sacré Père Madeleine !"
Moreau souriait, attendri. Il aimait tellement le Père Madeleine.
Une serveuse se chargea d'eux avec un sourire réjoui. Une belle femme, plantureuse.
Elle salua le jeune homme en le moquant sur sa présence au café.
Moreau en riant, désigna le cou audacieusement découvert de la serveuse.
" Tu as un nouveau bijou Mouchette ?
- Le mois de décembre est le mois des cadeaux ! Ce sont mes Étrennes. Tu voulais m'offrir une chaîne ?
- Non, non, se défendit Moreau en riant. J'ai déjà ma Louise à gâter.
- Elle a reçu un cadeau j'espère ?!, lança la femme en souriant.
- De la dentelle d'Arras !"
La serveuse siffla d'admiration et déposa les deux verres de bière. Elle servit aussi un plateau de charcuterie.
Elle jeta un regard incertain sur le policier mais Javert hocha simplement la tête.
" J'ai reçu aussi de la dentelle !," reprit la bavarde en regardant Moreau.
Et la femme se pencha, fière et heureuse de faire admirer les détails de ses manches.
" De la belle ouvrage !, reconnut le jeune homme.
- Pour sûr ! Gontran ne se moque pas de moi !"
La serveuse abandonna les deux hommes pour s'occuper d'un client qui arrivait.
" De la dentelle d'Arras ?, s'intéressa Javert en buvant sa bière.
- C'est la meilleure !, affirma Moreau. Mouchette a raison d'être fière, c'est une belle pièce.
- Arras est connue pour quelles spécialités ?
- La dentelle aux fuseaux et il y a aussi de la porcelaine ! Du bleu d'Arras ! Si vous avez un présent à offrir, il n'y a pas mieux.
- Comment les produits viennent-ils à Montreuil ? Je n'ai jamais vu cela sur les étals du marché.
- On a toujours pu acheter ces produits aux colporteurs mais c'est cher. Aujourd'hui, c'est monsieur Madeleine qui organise le commerce avec Arras. Il envoie ses verreries et en échange, il accepte de transporter les produits d'Arras par ses livreurs. Moyennant un bénéfice sur le transport, bien entendu. Monsieur Madeleine est un commerçant et un industriel avisé. Puis les produits se retrouvent aux devantures de certains magasins ou directement chez l'acquéreur.
- Je comprends."
Une nouvelle gorgée, Javert croqua une tranche de saucisson avant de demander, posément :
" Qui réceptionne la marchandise ?
- Tout arrive à l'usine. Le contremaître, je suppose. Mais c'est pratique, inspecteur ! Si vous voulez commander quelque chose ailleurs en France, il suffit d'en informer monsieur Madeleine et l'affaire est faite.
- Pas de contrebande ?"
Moreau, troublé par l'alcool, se mit à rire aux éclats, attirant sur eux les regards des autres consommateurs et les sourires des deux serveuses.
" Inspecteur ! Je vous jure que parfois vous êtes tellement...tellement...méfiant ! M. Madeleine faire de la contrebande ?!
- Oubliez ce que j'ai dit, Moreau, fit Javert, vexé.
- Tout est comptabilisé, vérifié. M. Magnier est là quand on ouvre les coffres et quand on fait l'inventaire. Sinon le contremaître de M. Madeleine est toujours présent.
- Et au départ de l'usine ?
- Pour vérifier les chapelets de M. Madeleine ? A quoi bon ? Vous êtes amusant aujourd'hui inspecteur.
- Peut-être est-ce l'alcool...ou le froid ? J'ai perdu l'habitude des deux durant l'été, admit Javert.
- Les départs ont lieu de nuit la plupart du temps. En fonction des commandes. M. Madeleine en a obtenu l'autorisation de la part de la mairie. M. Madeleine ne veut pas déranger la ville avec des transports de jour. Tout est organisé dans l'usine, ensuite on remplit les barques avec les coffres pleins de marchandises et tout disparaît dans la nuit.
- De nuit ?
- La plupart du temps, lorsque le chargement est trop important ou trop urgent. Il faut croire qu'il y a une forte demande pour les chapelets de M. Madeleine."
Moreau se mit encore à rire.
" Ne vous inquiétez pas, inspecteur ! M. Madeleine est toujours là pour vérifier le départ des marchandises.
- Je ne m'inquiète pas Moreau. De quoi m'inquiéterai-je ? Il fait chaud, c'est Noël ce soir. Paix sur la Terre aux hommes de bonne volonté.
- Voilà qui est parlé, monsieur !"
Les deux verres furent entrechoqués.
Javert regardait Moreau, son secrétaire, parler du temps qui se refroidissait et des jolies filles. Mais il ne l'écoutait plus.
Un hiver, il était tombé sur un chargement au bord de la Canche, on lui avait dit que tout était légal...et maintenant…
Un an s'était passé, il semblerait qu'on l'avait trompé assez longtemps.
" Mon Dieu ! Encore vous ?"
La jeune femme avait perdu de sa beauté en travaillant autant. Elle s'amincissait, ne devant pas manger à sa faim et ses mains étaient abîmées.
Javert n'eut aucun mal à forcer sa porte.
Il se tint au-milieu de sa seule pièce à vivre et croisa ses bras, laissant ostentatoirement dépasser le pommeau de sa canne du creux de son coude.
" Les temps sont difficiles ?, s'enquit le policier, sans bienveillance.
- Allez vous-en, monsieur ! Je n'ai rien à faire avec vous !
- Ho si ! Tu vas m'écouter cette fois et faire ce que je te demande !"
Le tutoiement fut perçu comme une gifle par Fantine. Elle se redressa et, les yeux brillants de colère, repoussa une fois encore le policier.
" Mais que me voulez-vous à la fin ? Vous voulez me faire une mauvaise réputation ?
- La mauvaise réputation, tu es en train de te la faire toi-même ! Alors tu caches un marmot ?! Combien de temps avant que M. Madeleine le découvre et te chasse de l'usine ?"
Fantine blanchit et regarda le policier avec horreur.
" Ma...Ma fille est… Je n'ai rien fait, monsieur.
- Rien encore, mais cela va changer, crois-moi ! J'ai besoin d'informations !
- Je ne sais rien, monsieur. Rien ! Oh, pitié ! Ne dites rien à M. Madeleine ! On me chasserait !
- Il me faut savoir quand aura lieu le prochain départ des marchandises !
- Quand aura lieu le départ…? Mais pourquoi ?
- Ce ne sont pas tes affaires ! Trouve-moi l'information et je protège ton secret !
- Comment le saurai-je ? On me dit rien, monsieur, je ne suis qu'une ouvrière."
Javert, froidement, jeta à la malheureuse femme :
" Débrouille-toi ! Puis viens me voir chez moi ! Pas le poste de police ! Ma demeure !
- Mais on va croire que…
- N'est-ce pas déjà le cas ?
- Mon Dieu, ayez pitié !"
Javert glissa sa main dans sa poche et en sortit une grosse pièce d'argent, il la jeta en direction de la femme.
En tombant sur le sol, on entendit le bruit caractéristique d'une pièce de monnaie roulant avant de percuter le plancher.
" Je paye bien mais j'exige le silence. Tu n'as rien de plus à faire."
Le policier salua et disparut.
Fantine tomba sur ses genoux et se mit à pleurer.
Madeleine n'était pas à son meilleur, loin de là.
Une douleur sourde battait dans sa tempe au rythme de son pouls. C'était un désagrément fâcheux qui s'ajoutait à la fatigue que la grippe avait laissé dans son sillage et, surtout, à l'irritation.
S'il avait été aussi vigilant qu'à son habitude, il n'aurait pas perdu son temps à regarder la cour par la fenêtre ; il n'aurait pas vu le comportement singulier de son contremaître, qui surveillait l'accès à l'atelier des femmes en jetant des petits coup d'œil par-dessus son épaule. Il n'aurait pas vu la jeune femme blonde portant le tablier de la maison qui, serrant autour de sa gorge le châle qu'elle portait croisé sur la poitrine, s'avançait vers l'homme à petits pas craintifs. Comme un agneau qui se rend à l'abattoir.
Dans des conditions normales, l'industriel aurait ignoré le manège des deux ouvriers qui étaient sortis à l'encontre de Mme Victurnien alors qu'elle s'apprêtait à talonner la jeune femme blonde, puis qui parvinrent à la détourner de son but.
Si la sérénité ne lui avait pas fait défaut depuis déjà aussi longtemps, Madeleine n'aurait jamais risqué de compromettre son allure distante d'homme occupé pour régler un éventuel litige entre ses employés.
Ces facteurs expliquaient peut-être pourquoi, déterminé à trouver quelqu'un en mesure d'éclairer ses lumières, il s'était dirigé vers la cour avec plus de célérité que de prudence et, alors qu'il marchait entre la remise et l'atelier des hommes, avait renversé la jeune femme aux cheveux blonds.
Peut-être la rudesse de l'impact expliquait-elle que, effrayée, la jeune femme ait eu un formidable mouvement de recul lorsqu'il s'était penché pour l'aider à se relever, puis l'ait refusé ?
Elle se tenait maintenant à genoux, petite et faible à ses pieds ; désemparée sous son regard effaré, puis tentait de sauver du désastre les grains noirs éjectés hors de la boîte qu'elle portait naguère entre ses mains. À son grand désespoir, les petites billes avaient roulé en tous sens sur la terre battue.
La fille pleurait doucement, livide alors qu'elle présentait ses excuses à son employeur.
" Monsieur Madeleine ! Il ne faut pas croire que je suis aussi maladroite d'habitude ! Seulement, je regardais ailleurs et...
- Non, non, mademoiselle... C'était ma faute. C'est ce qui arrive quand on se presse. Laissez-moi vous aider."
Madeleine se pencha pour ramasser les grains qui, à de rares exceptions près, étaient devenus inutilisables.
La fille hésitait entre montrer sa gratitude ou laisser transparaître le plus absolu des effrois.
Certes, la situation qu'il avait provoquée n'était-elle pas ridicule ?
On le croyait un homme posé... Il savait l'être !
Mais que pouvait-il faire ? Il sentait le regard de madame Victurnien, la responsable de l'atelier des femmes, s'enfoncer dans son dos et sûrement aussi dans le visage de la jeune femme. Sans doute un regard dur et réprobateur.
" Je ramasserai, monsieur... Je ne veux pas vous causer plus de soucis...
- Vous devriez vous faire soigner au dispensaire. Le coup a dû vous faire mal et vous avez l'air si... frêle…"
Madeleine se mordit la langue.
Une seconde trop tard, à en juger par les deux plaques roses qui étaient apparues sur les joues de la jeune femme.
" Où vous ai-je frappé ?"
La teinte cramoisie sur le visage de la femme avait presque viré au pourpre. Et Madeleine se sentit aussi rougir.
" Ah ! Veuillez croire que je suis désolé, mademoiselle.
- Il n'y a pas de mal, monsieur Madeleine. J'ai juste... j'ai un peu perdu l'équilibre."
La jeune femme accompagnait à présent ses paroles rassurantes d'un magnifique sourire que l'industriel ne put s'empêcher de lui rendre avec politesse.
Ce fut un rictus mince et mal assurée, il était vrai. Il ne restait pas moins inapproprié pour autant.
Madeleine supposait que, à sa façon, la femme était belle ; malgré les cernes sous les yeux et ses joues un peu creuses qui témoignaient d'une vie dure, elle gardait encore l'éclat de la jeunesse.
Elle venait de le surprendre à la regarder.
Peut-être avait-elle baissé les yeux pour cette raison ? C'est pour cela qu'elle se pinçait la lèvre afin de masquer un sourire ?
La jeune fille ramassa quelques mèches de cheveux blonds qui avaient glissé de sa coiffure puis les plaça sous son bonnet.
" Fantine, dépêchez-vous ! Vous devez remplir votre assignation ou vous serez mise à l'amende."
La voix aigre de madame Victurnien, toujours tapie de l'autre côté de la cour, fit sortir Madeleine de son introspection.
Donc, Fantine.
Madeleine se redressa puis regarda autour de lui. Les fenêtres des ateliers étaient truffées de visages qui les regardaient.
" Donnez-moi cette boîte de graines, mademoiselle. Ne laissons pas madame Victurnien la déduire de votre salaire. Et venez à mon bureau dès que votre quart de travail est terminé."
Une ronde d'exclamations et quelques applaudissements avaient salué l'entrée de Fantine dans l'atelier des femmes.
En les entendant, Madeleine avait tourné la tête. Il le fit juste à temps pour voir madame Victurnien saisir la jeune femme par le bras et la secouer de façon brutale.
Il devrait en toucher deux mots à la femme.
Le reste de la journée fut difficile.
Mécontent et toujours trop fatigué pour se concentrer convenablement sur ses tâches habituelles, Madeleine consacra une large partie de l'après-midi à rassembler des graines au gré de sa fantaisie.
Après tout, aider à créer de nouveaux produits faisait aussi partie de son rôle.
Le silence était retombé sur les ateliers et Duhamel était sur le point de quitter son poste lorsque Fantine pénétra dans son bureau. La suivait de près une très indignée madame Victurnien.
Duhamel chercha à glisser sa tête de fouine dans le bureau, puis Madeleine se vit contraint de secouer la tête pour éviter qu'il s'invite à entrer.
" Je vous l'amène, monsieur Madeleine ! Je suis fatiguée de lui dire que son attitude est intolérable, mais elle...
- Merci, madame Victurnien. Et maintenant, soyez assez aimable de patienter dehors."
Madeleine observa la jeune femme un instant. Elle se tenait debout, les mains jointes derrière le dos.
Était-ce l'imagination de Madeleine, ou alors était-ce vrai qu'elle se balançait un peu, la mine boudeuse ? Peut-être avait-elle la tête qui tournait ?
" Asseyez-vous, mademoiselle. Je ne vais pas vous retarder.
- Oui, monsieur.
- Sachez que je regrette l'incident de ce matin et tout le tort qu'il ait pu vous causer…"
Un sourire, quelques mots qui commençaient à prendre forme sur les lèvres de la femme.
Madeleine décida de couper court.
" Cela dit, j'aimerais que vous m'expliquiez pourquoi vous sortiez de l'atelier des hommes."
Fantine ne tenta plus de parler. Deux grosses larmes lui vinrent aux yeux.
" Parlez, mademoiselle. Je vous garantis qu'aucune mesure ne sera prise à votre encontre.
- Oh ! Monsieur... Je... Le contremaître m'a demandé ce matin de lui apporter la toile cirée qu'il avait oubliée dans l'atelier des femmes. Pour protéger les coffres qui sont déjà prêts, vous savez ?
- Alors...
- Il m'a demandé aussi, à mon retour dans l'atelier des femmes, d'emporter une boîte de graines prêtes à être enfilées. Mais je ne faisais rien de mal... Je le jure, monsieur !"
Madeleine dévisagea longuement la fille. Il y avait à présent quelque chose de troublant chez elle : une sorte de peur qui la faisait frétiller et qu'elle essayait de contenir en serrant les lèvres.
Du désespoir ?
" Nous avons un employé qui exerce ces fonctions. La prochaine fois que le contremaître vous demandera de lui rendre service, vous pouvez simplement refuser.
- Sauf votre respect, monsieur, le Père Genlain est à nouveau malade."
Madeleine prit une grande respiration. Oui, Genlain était retourné à ses habitudes d'ivresse et aussi à l'infirmerie.
" Il y a deux ateliers séparés et ce n'est pas pour rien, mademoiselle. Les occasions de danger pour une jeune femme... comme vous... ne manquent pas dans une ville de garnison. Je m'efforce de faire en sorte que les employées se sentent en sécurité à leur poste. En retour, j'exige que les règles soient respectées. La prochaine fois, consultez Mme Victurnien : elle saura quoi faire.
- Oui, monsieur.
- Bien, maintenant, allez vous reposer. On dirait que vous en avez besoin."
Le regard que madame Victurnien lança à la jeune femme lorsqu'elles se croisèrent à la porte aurait suffi à faire geler les fours de l'usine.
Très digne et très grave, la dame Victurnien se tint devant le bureau de Madeleine.
" J'espère que cela lui aura servi de leçon. Cette Fantine se fait une réputation épouvantable : d'abord cet horrible inspecteur, puis le contremaître, et maintenant...
- En ce qui me concerne, n'ayez crainte: je n'ai aucun intérêt à abuser les demoiselles.
- Certainement, monsieur."
Madeleine ouvrit le livre de comptes et parcourut du doigt la dernière colonne.
" Et vous dites que son comportement est scandaleux ? Avec le nouveau chef de la police ?
- On l'a vu entrer chez elle à des heures impossibles.
- Que dit le père de la fille ?
- Son père ? Ha ! Je suis sûr qu'elle ne l'a même pas connu."
L'industriel claqua son livre.
" Assez, madame ! Voulez-vous dire qu'il a été établi que Mlle...
- Fantine.
- Et l'inspecteur ont... une conduite immorale ?
- Non, monsieur. Je dis simplement qu'elle ne manque pas d'occasions.
- Bien. Si j'ai bien compris, tous deux sont célibataires et libres de se marier s'ils le souhaitent. Si leur conduite n'est pas scandaleuse, il n'y a aucune raison que vous leur portiez atteinte.
- Oui, monsieur. Mais si jamais elle cesse de l'être, j'en ferai mon affaire."
Madeleine considéra la femme. Petite et sèche, elle passait dans la paroisse pour être irréprochable. Quelque chose qui lui traversa l'esprit comme un éclair fit soupçonner Madeleine qu'elle pouvait aussi devenir cruelle et y prendre plaisir.
" Madame Victurnien, je désapprouve toute forme de violence envers les employés. Cela inclut le fait de se saisir d'eux et de les secouer. Je ne voudrais pas vous voir enfreindre à nouveau le règlement. Me suis-je bien fait comprendre ?
- Certainement, monsieur Madeleine."
L'industriel en avait eu assez de cette journée insensée. Lorsqu'il put s'asseoir devant sa soupe et ouvrir son livre, il le fit avec un grand soupir de soulagement.
Il cherchait le calme. Mais le cœur n'y était pas.
Saturé d'impressions qui lui semblaient contradictoires, son esprit errait pour une raison quelconque qu'il n'arrivait pas à cerner.
Peut-être se sentait-il simplement dérouté.
L'attitude que la jeune femme blonde avait eue à son égard l'avait troublé. Elle lui avait fait penser qu'elle avait réussi à voir au-delà de ce qu'il permettait de voir à autrui ; pourtant ce qu'elle avait vu ne l'avait pas dégoûtée.
D'autre part, les intentions de madame Victurnien avaient accru son irritation.
Javert et cette jeune femme ? Cela semblait impensable !
Ou bien y avait-il autre chose ? Une entente que Javert aurait forcé et visant à obtenir, ne s'arrêtant point à examiner l'immoralité de ses manœuvres, les secrets d'un galérien ? Jean-le-Cric avait vu cela se faire au bagne, et ce n'était pas exceptionnel !
Madeleine n'arrivait pas à décider laquelle de ces possibilités le dérangeait davantage.
Peut-être que ce n'était pas nécessaire, car son dilemme donnait l'impression d'être basé, d'une part, sur des calomnies et, d'autre part, sur sa propre inclination à voir le danger partout.
Cependant, le sentiment intense d'avoir vu une âme dans la détresse persistait. Il ne ferait pas de mal en s'intéressant à la fille auprès de Duhamel.
Comment se nommait-elle déjà ?
CHAPITRE XIV
L'inspecteur Javert retrouvait l'excitation de ses jours parisiens.
Ses jours d'enquête au service de la Sûreté ou dans les rangs des mouchards de la Préfecture.
Il avait un but à atteindre et une affaire à conclure !
Fantine avait réussi !
Elle était venue le voir dans sa demeure, frappant timidement à sa porte et il fut surpris de la faire entrer chez lui. Il était très tôt le matin et les rues étaient vides mais allez savoir ? Avec les voisins toujours aux aguets derrière leurs vitres.
Une femme chez le chef de la police ?
On allait en faire des gorges chaudes dans toute la ville mais Javert n'en eut cure. Il laissa la femme déambuler dans son modeste salon, voir ses livres posés en tas sur la table et la pauvreté dans laquelle vivait le policier.
Quelque part cela effaçait les accusations de corruption !
" Alors ?, aboya Javert.
- Demain, des marchandises partent de l'usine et un chargement est attendu d'Arras.
- Quelle heure ?
- Dix heures du soir, monsieur.
- Où sont les marchandises ?
- Pour l'instant, dans l'entrepôt de M. Madeleine, à côté du quartier des hommes. Il y a six coffres.
- Des gardes ?"
Fantine ne saisit pas ce que voulait dire l'inspecteur et secoua la tête, révélant quelques mèches de ses cheveux magnifiques, cachés sous son voile.
" Je ne...comprends pas…
- Y a-t-il quelqu'un pour surveiller les coffres ?, expliqua lentement Javert.
- N...Non, je ne crois pas. M. Madeleine dort à l'usine, il doit faire attention. Je ne sais pas, monsieur…"
Elle serra ses mains, les tordant avec une terreur nerveuse.
Javert eut pitié de la malheureuse et assura :
" Bien, bien, bien. Merci Fantine, vous avez été utile."
Le vouvoiement fit lever les yeux à l'ouvrière. Fantine regarda Javert et fut surprise de le voir lui sourire avec bienveillance.
Cela la mit aussitôt sur ses gardes.
" Et l'enfant ? Pourquoi vous ne l'avez pas gardé avec vous ?, demanda le policier.
- Une femme sans mari…, avoua-t-elle en serrant ses mains l'une contre l'autre. Qui m'aurait embauchée ?
- Alors il faut vous marier !"
Elle se mit à rire, laissant les larmes embuer ses yeux.
" Oui, monsieur."
Il secoua la tête, sans comprendre mais elle ne dit rien de plus.
Comme convenu, Javert lui donna une nouvelle pièce d'argent avant de la pousser vers la porte.
" Au fait, qui vous a donné ces informations ?"
Nouveau regard effrayé.
Elle avoua, le rouge au front :
" Le contremaître est gentil avec moi. Il a été content de me parler.
- Je vois."
Elle s'en alla.
Javert voyait bien. Il était même capable de prédire l'avenir ! Le contremaître devait être un salopard, il devait profiter des ouvrières dans l'impunité générale.
Javert venait simplement de pousser Fantine dans son lit.
Quelque part, l'inspecteur avait obtenu ce qu'il voulait cet hiver...même s'il aurait préféré que ce soit le lit de Madeleine au lieu de celui de son contremaître.
Haussant les épaules avec une belle indifférence, le policier s'octroya une prise de tabac.
Demain, il aurait du travail à accomplir et, peut-être, une arrestation à faire !
Le soir était enfin arrivé.
Javert avait passé une journée en Enfer, dans une attente fébrile mais il n'en montra rien. Il avait enfin appris à rester impassible. Seuls son uniforme ou ses mains pouvaient indiquer à quel point il était nerveux.
Il devait absolument réussir cette affaire. Même si pour cela, Javert devait se tenir à la limite de la légalité. Ce n'était pas la première fois. Il était un mouchard !
Si c'était un échec, Madeleine aurait beau jeu de réclamer son renvoi.
Javert serrait les poings et comptait les heures.
Moreau lui cassait la tête avec des histoires de mairie et de dossiers.
De rapports et de déboires.
Le maire était désolé de ce qu'il découvrait dans la ville.
Javert acquiesçait en silence.
Il savait déjà que ce que Madeleine allait découvrir dans sa propre usine allait faire plus que le désoler.
La nuit tomba enfin.
Moreau était parti en début d'après-midi, il avait des horaires à respecter mais en réalité il choisissait en fonction des besoins. Si le maire le réclamait, il restait à la mairie, si le chef de la police avait besoin de ses services, il oubliait d'aller à la mairie l'après-midi.
Même si Javert ne le lui aurait jamais demandé…
La nuit tomba enfin et Javert se glissa dans l'ombre des rues. Il savait maintenant qu'on l'observait.
Il fit attention aux fenêtres, il vérifia qu'on ne le filait pas et il avança dans la ville plongée dans l'obscurité.
Il n'y avait pas d'éclairage public. C'était une chance pour le policier.
L'usine apparut.
Javert resserra son poing sur sa canne et examina les lieux. Tout était sombre aux alentours.
Il attendit encore de longues, si longues minutes mais il lui fallait la patience du chasseur espérant sa proie.
Lorsque les cloches de Saint-Saulve sonnèrent la minuit, il se rencogna dans l'ombre et se fit encore plus attentif.
Encore quelques heures à patienter...l'aube se leva enfin.
La ville se réveillait et il était trop tard pour le crime. L'inspecteur se décida à retourner dans sa maison. Dormir quelques heures.
Il n'y avait eu aucun mouvement suspect de la nuit.
Rien d'illégal ne devait quitter l'usine manifestement.
Mais alors c'était dans les coffres venus d'Arras ?
Javert se rappela ce qu'avait dit Fantine !
Le soir à dix heures avait lieu l'échange ! M. Magnier vérifiait les chargements.
Javert se promit d'être présent lors de cette sauterie et de coller des menottes à tous ces escrocs.
Et surtout, surtout !
A M. Madeleine !
Il jouait les hommes bons et bienveillants, même Javert commençait à s'y laisser prendre et voilà qu'il faisait dans la contrebande.
Javert ne comprit pas d'où venait cette froide colère qui le prenait et encore moins cette impression de déception.
Durant la journée, Moreau ne décela rien. L'inspecteur Javert fit sa ronde, comme toujours, il régla les soucis habituels, si ridicules, liés à son poste, il rendit son rapport à monsieur le maire avec déférence et efficacité.
Le maire semblait content maintenant de son chef de la police. Monsieur Madeleine félicita Javert de sa célérité, de son sérieux et...de son implication dans la vie de la commune.
Les deux hommes commençaient à faire du bon travail ensemble...même s'il avait fallu pour cela quasiment une année pour s'apprivoiser !
Javert avait un sourire énigmatique. Si le maire avait su…
Peu d'hommes avaient la confiance du chef de la police. Deux gendarmes reçurent une visite impromptue de Javert. Hannequin et Joliot.
Deux hommes sûrs et qui appréciaient l'efficacité de l'inspecteur venu d'ailleurs.
" Pourquoi ne pas en parler à Magnier ?, demanda l'un d'eux.
- Je veux réussir cette affaire seul, expliqua Javert. Je dois faire mes preuves pour foutre le camp d'ici.
- On la fermera, inspecteur," assura l'autre.
Javert hocha la tête.
Et donna le lieu et l'heure du rendez-vous aux deux gendarmes. Cette fois, ils parurent surpris.
Leur capitaine serait présent lui aussi.
Il fallut un regard dur et appuyé de l'inspecteur Javert pour les pousser à accepter l'affaire.
Dix heures du soir. Une belle nuit. Des étoiles.
L'inspecteur Javert était fébrile. Il jouait son poste, sa carrière, sa réputation ce soir. Il devait avoir raison !
Ou il se jetterait dans la Canche comme la fille du pêcheur, avec son môme dans les bras.
Dix heures !
" Et maintenant inspecteur ?"
La voix du gendarme agaça Javert qui écoutait la nuit.
Enfin, enfin ! Il entendit les voix des transporteurs et la douceur de celle de Madeleine fut reconnaissable.
" Patience, souffla Javert. Je veux être sûr que l'échange a eu lieu !"
Des mouvements, des rires et des discussions impossibles à suivre.
" Bien, messieurs, tout est parfait !, lança Madeleine. Vous allez pouvoir reprendre la route !
- Bien, monsieur."
Là, là ! Javert sortit de l'ombre, ses deux gendarmes sur ses côtés et jeta férocement :
" Pas de ça ! On reste en place !"
Il y eut un instant de flottement et M. Magnier réagit violemment :
" Javert ?! Mais qu'est-ce que c'est que cette lubie encore ?"
L'inspecteur se tut et avança, négligeant le regard brûlant de M. Madeleine, il s'approcha seulement du chef des livreurs.
Celui-là n'avait pas l'air aussi fâché que les autres, mais plutôt livide de peur.
" Bonsoir, monsieur Martineau. Il m'a fallu du temps pour vous rencontrer, non ?
- Je... Bonsoir, inspecteur, fit l'homme penaud.
- JAVERT ! Tout est en ordre !, claqua Magnier. Laissez ces gens faire leur travail !"
Puis avisant ses propres hommes, le chef de la gendarmerie vit rouge et se mit à hurler :
" Hannequin ? Joliot ? Quelle est cette plaisanterie ?"
Javert regardait Martineau et tranquillement demanda :
" Laquelle ? Ou faut-il toutes les démonter ?"
Monsieur Madeleine ne réagissait pas. Il regardait avec stupeur son chef des livreurs perdre son maintien et prendre une attitude de vaincu.
Il reconnaissait ce comportement pour l'avoir vu des centaines de fois. C'était une attitude de coupable.
" Alors ?!, claqua Javert. LAQUELLE ?"
Sans répondre, Martineau entraîna Javert jusqu'aux caisses posées sur le sol. Il en désigna une.
Javert jubila et appela ses gendarmes. Ils le rejoignirent et l'un d'eux apporta sa lampe-sourde pour éclairer l'inspecteur.
Javert vérifiait la caisse, il caressait la fermeture, tout était normal et bien clos.
Prestement, le policier réussit à la forcer. Avec soin. Il avait appris l'art de voler et de forcer les portes à Hyères.
Un enseignement distillé par son oncle.
Le gitan força et ouvrit la caisse. Doucement, prenant garde au bruit, il déposa le couvercle de bois sur le sol et se pencha pour examiner son contenu.
Magnier éructait de rage et attendait que Madeleine crie au scandale. Surpris que le maire n'en fasse rien.
Avec autant d'excitation et d'énervement qu'un égyptologue forçant le sarcophage d'un roi oublié, Javert se mit à fouiller dans les dentelles d'Arras.
Des tissus bien emballés, des petits paquets correctement rangés. Javert en prit un, le défit et son cri de victoire résonna comme un rugissement de fauve.
" Vingt ans de travaux forcés, mes mignons. Au poste !"
La colère de Magnier avait fondu comme neige au soleil, il s'approcha de Javert et demanda :
" Que se passe-t-il ?"
Pour toute réponse, Javert lui plaça une petite bourse dans les mains. L'inspecteur se chargea ensuite de menotter toute la bande avec l'aide des deux gendarmes.
Magnier examinait sans comprendre puis il saisit enfin.
" Merde !"
Monsieur Madeleine vint examiner les pièces de monnaie qui étaient sorties de la bourse.
" De la fausse monnaie ?!," fit Madeleine, estomaqué.
On regardait Javert, infatigable.
Les quatre hommes qui se chargeaient de ce trafic étaient à genoux, menottés et silencieux.
L'inspecteur tournoyait parmi les caisses et les faisait ouvrir.
Javert avait sorti sa propre lampe-sourde et éclairait la scène, il fouillait les lieux du regard.
Il cherchait quelque chose et enfin, il poussa un autre cri de joie.
Les coffres de monsieur Madeleine étaient là. Six en effet !
Javert referma sa lampe et s'approcha.
Il en força un, avec un soin tout particulier.
Des chapelets de jais, des bijoux de qualité, des bracelets, des bagues…
Rien d'illicite.
Le policier replaça le tout et fouilla un autre coffre, puis un autre…avec des gestes nerveux.
Enfin, il referma le tout soigneusement et se releva, vaincu.
Madeleine était-il vraiment innocent ?
Une sueur froide coulait dans le dos du policier.
S'était-il trompé ?
Il leva les yeux vers Madeleine, sûr qu'il trouverait de la satisfaction ou du dédain écrits sur son visage.
Il n'en fut rien.
L'homme leur avait tourné le dos et, la tête basse, semblait plongé dans quelque contemplation de lui seul connue.
Il tourna la tête comme s'il avait pu sentir que Javert le regardait, et leur yeux se rencontrèrent.
Rien ! Javert ne vit rien !
Madeleine ne laissait paraître que sa tristesse. Il le faisait sans pudeur et aussi sans peur.
Lorsqu'il fut certain d'avoir capté l'attention de Javert, il hocha la tête avec résignation puis s'éloigna de quelques pas.
Puis l'inspecteur resta à regarder les coffres à ses pieds.
Il fallut plusieurs appels de son nom pour que l'inspecteur réagisse ; il était encore sonné par son échec.
" Javert !, appela le chef de la gendarmerie. Vous savez que nous… Nous ne sommes pas complices ! Nous…"
Magnier se tut, horrifié par le sourire cruel que Javert lui fit voir.
Un échec et une victoire malgré tout.
Les mains dans le dos, le policier se rapprocha du gendarme et souffla :
" Vous n'êtes pas complices. Non, je ne pense pas.
- Merci Javert, vous savez bien que nous…
- Pour la simple et bonne raison, que ce n'est pas vous qui vérifiez ces chargements. N'est-ce-pas ? Je n'en dirai pas autant de votre contremaître, monsieur Madeleine."
Javert se tourna vers M. Madeleine.
Et il sut que l'homme était réellement innocent, il le vit dans ses yeux clairs, tristes, et cependant résignés.
Javert repoussa au fond de sa poche les menottes qu'il s'apprêtait à sortir. Il était fâché de devoir admettre que l'homme n'y était pour rien.
Il était fâché et en même temps, immensément soulagé.
Être candide n'était pas un crime ! Sinon, lui-même aurait dû être chassé de la Force.
" Je comprends, acquiesça Madeleine. Je viendrai faire ma déposition demain, inspecteur.
- Je préférerai ce soir et je préférerai avec votre contremaître, monsieur le maire. Il doit attendre les caisses en ce moment dans votre entrepôt."
Dire que Magnier était outré par ce manque de respect venant du policier était un euphémisme mais il devait reconnaître que Javert se montrait magnanime.
Même si monsieur Madeleine était le maire, être complice d'un trafic de fausse monnaie était un crime grave.
Le policier aurait pu tous les arrêter sous l'accusation de complicité.
" Alors en route pour votre usine, monsieur, ordonna Javert.
- Je vous en prie," fit poliment M. Madeleine.
Pour la première fois depuis qu'il avait été nommé à Montreuil-sur-Mer, nommé dans cette jolie petite ville de province, dans laquelle il n'avait quasiment aucun pouvoir et dans laquelle on le moquait pour ses origines, l'inspecteur Javert se sentit le chef de la police.
Rien que par ses mots :
" Suivez-moi !"
Et tous le suivirent d'un même pas.
Javert jubilait.
Après quelques toises, Madeleine força le pas pour le rattraper et, lorsqu'ils s'éloignèrent un peu, demanda avec détachement:
" Dois-je me considérer suspect d'un crime ?"
Javert se tourna vers M. Madeleine et lança posément :
" Non, monsieur le maire. Mais je voudrais votre déposition et celle de votre contremaître. Je la voudrais ce soir car demain, tout se saura dans la ville et le coquin aura fui !
- Je vois ! Vous n'avez pas tort… Mais il y a bien peu que je puisse vous dire."
Cela suffit à faire s'arrêter Javert. Il se porta vers M. Madeleine et sa voix baissa d'un ton :
" Bien peu ? Je n'en suis pas sûr, monsieur. On sait beaucoup de choses, sans vraiment le savoir. Faites-moi confiance et répondez à mes questions ! Vous verrez !"
Puis, le sourire s'estompa dans la nuit alors que Javert ajouta :
" Vous allez assister à un interrogatoire ! Gageons que ce sera le premier de votre vie."
Il aurait fallu ajouter : "et le seul" mais Javert ne dit rien.
Il reprit sa marche nerveuse en direction de l'usine de M. Madeleine.
M. Magnier s'était repris, le temps de la promenade nocturne. Il ordonna à ses hommes d'emmener les prévenus à la caserne et de bien les enfermer.
Puis, il se rapprocha de l'inspecteur de police, marchant à grands pas nerveux devant tout le monde, et lui lança :
" A demain, inspecteur. Nous verrons comment traiter ceux-là."
Javert ne s'ennuya même pas à répondre une phrase polie.
Ils étaient devenus collègues, tout à coup.
Un simple hochement de tête suffit pour sceller l'accord. La police et la gendarmerie étaient du même bord. Et Magnier allait bien être obligé de l'accepter.
M. Madeleine et l'inspecteur se retrouvèrent seuls et l'usine se profilait dans le lointain.
Une masse sur le fond noir, dans laquelle brillaient quelques lumières. Le contremaître devait attendre l'arrivée des caisses venues d'Arras.
M. Madeleine restait serein et patient, un contraste avec la nervosité de Javert.
" Où se trouve votre contremaître ?, demanda Javert pour être sûr.
- Il devrait attendre à la remise."
Puis, après quelques minutes de silence, l'air dépassé, il ajouta:
" Je ne comprends toujours pas.
- Monsieur Madeleine, je vais être franc avec vous, souffla Javert. Je pourrais vous arrêter, vous et votre contremaître, et vous accuser de complicité. Mais je ne le fais pas. Savez-vous pourquoi ?
- Je sais que vous auriez tort de le faire… Car je suis innocent. Mais cela, parfois, ne change pas les choses.
- Vous comprenez admirablement bien les choses ! On peut être innocent et cependant cacher la vérité ! Votre contremaître ! Voulez-vous que je vous prédise ce qui va se passer ?
- Est-ce que ce sera plus facile ainsi ?
- Oui, cela sera plus facile, monsieur le maire. Votre contremaître va vous accuser !"
Javert lâcha cela d'une voix indifférente.
" Donc, j'ai besoin de vous pour le contrer et ainsi la vérité éclatera. Sinon, je vais être obligé d'avoir recours à des méthodes...qui ne plairont pas…surtout dans cette petite ville !"
Javert eut un éclat de rire, mais cela n'avait rien d'un rire.
Tout à coup, Javert arrêta sa marche nocturne et son sourire devint doux. Cela étonna monsieur Madeleine lorsque le policier se tourna vers lui.
Puis, le policier ferma sa lampe-sourde et les deux hommes se retrouvèrent dans la nuit complète :
" Avez-vous regardé la lune en ce moment, monsieur le maire ?"
La voix de l'inspecteur avait perdu son bord dur, l'homme était troublé.
" La lune ?, demanda M. Madeleine, décontenancé.
- Là ! Là ! Il est assez tard pour l'apercevoir enfin. Regardez. "
Monsieur Madeleine leva les yeux et, en effet, il aperçut une lune, pleine et brillante. Magnifique.
Et surtout d'une incroyable grosseur.
" Alors ça…, fit-il impressionné.
- Vous ne l'aviez pas encore regardée ? Nous sommes à la fin de son cycle !, s'amusa Javert.
- J'ai déjà vu la lu
ne, se défendit maladroitement le maire. Elle est particulièrement belle ce soir…"
C'était maladroit en effet et cela fit rire doucement Javert.
" Nous sommes dans une période de pleine lune. Ce qui est exceptionnel et n'arrive pas tous les ans, c'est sa grosseur.
- Comment le savez-vous ?, demanda doucement Madeleine, à mille lieues de l'enquête maintenant.
- Ce soir, je vais me transformer en loup-garou !"
Madeleine resta estomaqué, puis il se mit à rire.
" Javert, Javert, Javert.
- J'ai les éphémérides nautiques chez moi et je les consulte régulièrement.
- Ho !"
Madeleine était déçu. Comme un enfant découvrant que le magicien qui l'enchantait utilisait des cartes truquées.
" Mais cela n'empêche pas de pouvoir admirer sa beauté, rectifia le policier. Une telle lune, c'est rare."
Le maire ne dit rien et acquiesça.
Et tout à coup, il frissonna.
Plus proche de lui, comme si le policier tournait autour d'un suspect, l'inspecteur souffla :
" Pourtant vous utilisiez les phases de la lune, vous autres Chouans. On vous appelait les Coureurs des Bois. Capables de se volatiliser dans la nuit."
Un nouveau tour et la voix avait changé d'emplacement.
Javert était encore plus près pour murmurer :
" Et vous deviez vous repérer aux astres dans les campagnes vendéennes. Une guerre faite en grande partie de nuit. Je suis certain que vous avez vu plus de lunes bleues que moi-même. Des lunes sanglantes et des lunes d'argent. Je me trompe ?
- J'en ai bien peur, inspecteur. Je pense que vous surestimez mon rôle dans le... conflit : je n'ai jamais été que de la chair à canon. De jour comme de nuit, je me contentais de suivre ceux qui nous menaient... S'il fallait se battre, je ne pouvais que regarder l'ennemi ; le reste du temps, je cherchais des vivres ou alors je dormais... Non, je n'ai jamais eu le loisir de contempler la lune."
Le ricanement du policier se ressentit comme un souffle chaud sur une joue.
Javert était revenu devant Madeleine.
" La Guerre de Vendée. Je ne suis malheureusement pas au fait de ses différentes batailles. Mais je pense que vous devez avoir des souvenirs passionnants à raconter, monsieur. Qu'en dites-vous ?
- Je dis, Javert, vous n'avez jamais vu une guerre. Ou si vous l'avez fait, que vous vous êtes laissé gagner par la folie qui entraîne les hommes dans de telles circonstances. Gloire ? Honneur ? Des beaux souvenirs ? Le prix à payer pour ce genre de vanité est terrible et aucun homme ne devrait vouloir se souvenir de la misère qu'il a semée à son pas. En tout cas, je l'évite autant que possible.
- J'ai pourtant fait quelques recherches, monsieur. L'Armée royale de Normandie était une armée de Chouans commandée par Louis de Frotté. Sa devise était la suivante : "La religion, le roi ou la mort." Cette armée fut en partie décimée, elle comptait plusieurs divisions, dont la division de Lisieux. Cent hommes, monsieur, d'un courage admirable, dont le colonel s'appelait Charles-César Le Gris de Neuville. Mort au combat. Comme la plupart de ses hommes. "
Javert cessa son jeu et lança durement :
" Votre chef, sans nul doute, monsieur ? Vous ne remarquiez peut-être pas la lune mais vous avez dû le connaître, lui."
Monsieur Madeleine baissa la tête mais resta obstinément silencieux ; et la lumière réapparut.
Javert le regardait, souriant et amusé, sa lampe-sourde à la main.
" Allons !," claqua le patron de l'usine.
Le contremaître était en effet dans la remise. Les pieds posés sur un coffre renversé, il mangeait une saucisse sèche sur le pouce. En voyant arriver les deux hommes, il faillit s'étouffer.
" Inspecteur... Monsieur Madeleine ! Que se passe-t-il ? Encore des problèmes avec les rouliers ?
- Les rouliers sont désolés de vous avoir fait faux-bond, monsieur, fit poliment Javert.
- Comment ça faux-bond ? Sont-ils arrivés ? Est-ce que quelqu'un va me dire ce qui se passe une bonne fois pour toutes ?"
Javert, lentement, s'approcha de la porte et la ferma au loquet.
Le contremaître ne jouait plus les imbéciles.
" Que se passe-t-il ?
- Juste une question ! Qui est derrière tout cela ?, demanda Javert et sa voix se fit glaciale.
- Qui ? Mais monsieur Madeleine !"
Javert sourit et se pencha vers le contremaître.
Sa canne apparut, menaçante dans la main de l'inspecteur et son bout ferré claqua sur le sol.
" Dois-je vraiment reposer la question ?, rétorqua Javert.
- Mais ? Monsieur Madeleine ? Que se passe-t-il ?"
La voix du contremaître était vibrante de peur.
Madeleine regarda l'homme avec compassion. Il était encore jeune, mais pas assez pour songer à survivre à vingt ans de bagne.
" Je vous conseille de collaborer, Mollard. Le temps de jouer les innocents est révolu."
C'était juste ce qu'espérait Javert.
Et cela paya.
Mollard se mit à blanchir encore plus, puis les larmes s'échappèrent et il hoqueta :
" Un homme est venu me voir…"
Il avoua tout ce qu'on voulait et plus.
L'interrogatoire eut bel et bien lieu. Le contremaître était jeune et stupide. Il avait été approché par un homme, venu d'Arras, qui lui proposa une part dans le trafic.
Manifestement, le contremaître ignorait qu'il s'agissait de fausse monnaie.
Là, Javert était sceptique mais la présence de Monsieur Madeleine, l'observant, l'empêchait d'agir comme il le souhaitait.
Menacer était une chose, frapper en était une autre.
Javert se promit de reprendre cette partie de l'interrogatoire, tranquillement, sans témoin dérangeant.
" Et ces caisses ?, demanda abruptement le policier.
- Je dois les réceptionner et les entreposer, inspecteur."
Les marchandises étaient ensuite distribuées comme prévu. Quant aux bourses, un homme venait les chercher.
Javert fut toute ouïe.
L'homme l'intéressait. Mais, là encore, Mollard se montra incohérent et maladroit, il ne savait rien de lui.
Lui ne faisait qu'entreposer les bourses dans une glacière, chez sa mère. Un endroit que la pauvre femme, trop âgée pour se déplacer, ne visitait jamais.
Mollard n'avait rien de plus à voir avec ce trafic, selon lui.
Malgré les questions, multiples et prononcées avec une hargne de plus en plus visible, le policier n'apprit rien de plus.
Un homme venait et prenait les bourses.
Javert bouillait de colère tandis que Mollard lui faisait la description d'un inconnu.
L'homme venait rarement en ville, pour ne pas alerter la population...ou le chef de la police…
Car Javert apprit avec stupeur, et plaisir, que son nom était connu de cette bande de criminels.
Il n'était plus question de corruption ! On se méfiait de l'inspecteur de Montreuil.
Le contremaître ne savait rien de la destination de la fausse monnaie mais Javert avait compris.
Ce devait être Paris, bien évidemment. Montreuil était une simple étape dans le voyage de la fausse monnaie.
L'inspecteur n'avait fait que sauter un maillon dans une chaîne.
Il fallait poursuivre le travail et démonter chaque perle de ce magnifique collier.
Ce fut impressionnant d'entendre toute cette histoire et monsieur Madeleine était atterré de découvrir que cela durait depuis des années.
A son nez et à sa barbe.
Seul l'inspecteur de police avait trouvé cela étrange…
Monsieur Madeleine fut parfois interrogé à son tour et répondait simplement. A une demande du policier, il alla chercher le dernier livre d'inventaire.
Tout était bien marqué et stipulé.
De la belle ouvrage !
Rien d'illicite, rien d'illégal, tout était paraphé, vérifié et annoté.
Mollard raconta tout ce qu'il put et bien plus.
Franchement, Javert s'attendait à ce que le nom de Fantine soit même prononcé. Mais le contremaître n'en parla pas. Il n'y pensa pas, certainement.
Ceci terminé, il fut temps de partir.
Javert voulait poser quelques petites questions encore, mais sans le regard clair et attentif de monsieur Madeleine posé sur lui.
" Allez, tu vas à la caserne !"
L'inspecteur s'approcha de Mollard.
Mais le bruit des menottes sur ses poignets produisit une nouvelle vague de larmes chez le prévenu et Javert en fut agacé.
" Ta gueule Mollard ! Je t'emmène rejoindre tes poteaux et tu raconteras ton histoire à M. Magnier. On prendra ta déposition et le tour sera joué.
- Ma mère... ma mère saura ?"
Madeleine fit deux pas vers l'homme, le visage grave.
" Votre mère le saura, oui, car il n'y a aucun moyen de cacher ce que vous avez fait. Mais je vous donne ma parole qu'elle ne manquera pas de mon soutien si elle en a besoin. Écoutez-moi Mollard... ce que vous venez de perdre, rien ne pourra jamais vous le rendre. Mais je ferai de mon mieux pour que votre famille ne subisse pas les conséquences de votre erreur…"
Javert ne dit rien mais il eut un ricanement, assez cruel.
" Allez Mollard, tu t'es assez effondré ! Un peu de courage ! Et dis au revoir à M. Madeleine, je dois m'excuser auprès de lui ! Si j'avais su que tu serais si arrangeant, je ne lui aurai pas demandé d'être présent ce soir."
Javert se dressa et doucement, il glissa son bras contre celui du contremaître.
Ainsi, il le tenait bien.
Ensuite, le policier leva la main vers son chapeau et salua M. Madeleine :
" Merci pour votre aide, monsieur le maire, mais vous voyez, vous étiez de trop."
Le policier quitta l'usine après avoir ouvert la porte.
Laissant derrière lui un goût amer et une infinie tristesse.
Un chagrin écrasant.
Madeleine regarda s'éloigner les deux hommes, la grosse lune qui semblait sur le point de leur tomber sur la tête.
Elle était énorme, bleue et magnifique.
En ce moment, elle lui parut aussi immensément froide.
Javert marcha la tête haute dans les rues, il tirait plus qu'autre chose le contremaître et l'entraîna jusqu'à la gendarmerie.
Là, il prit son rôle au sérieux et commença à remplir les rapports et les dépositions.
L'aube était proche.
Mais il n'en avait cure. Les gendarmes de garde n'avaient jamais connu cela.
Ils regardèrent avec stupeur le policier venu d'ailleurs s'asseoir à un bureau et, tranquillement, demander à interroger une fois encore les prévenus.
Il suffit d'un témoin et tout pouvait être réalisé à l'instant.
Monsieur Magnier, appelé par ses hommes, arriva et fut fâché de reprendre l'affaire dès le soir-même.
Monsieur Madeleine ne fut pas convié, étant concerné personnellement par l'affaire. Ce fut son adjoint le plus proche, M. Vanderkoeven, qui se retrouva appelé dans la caserne, prévenu par un messager de M. Magnier.
Il s'agissait de représenter l'autorité communale dans cette affaire judiciaire.
Javert n'avait aucune confiance dans tous ces notables.
Il ne voulait pas que l'affaire soit étouffée.
De toute façon, la seule chose qui l'intéressait était d'avoir des informations sur cet homme qui voyageait jusqu'à Montreuil afin de récupérer la fausse monnaie.
Il n'apprit qu'une seule chose, malgré les menaces et les coups.
L'homme venait de Montfermeil…
CHAPITRE XV
Cette affaire de fausse monnaie fit l'effet d'un coup de canon dans la ville.
Chacun se réveilla en apprenant avec stupeur ce qui s'était produit la veille. L'inspecteur de police avait arrêté une bande de faux-monnayeurs. M. Martineau servait d'intermédiaire entre les trafiquants et l'usine de M. Madeleine.
M. Martineau était un des plus anciens transporteurs de la ville.
Jamais, on n'aurait pu imaginer un tel homme respectable et respecté plongé dans l'illégalité.
Javert se promit de récompenser le Père Fauchelevent, le vieillard avait aiguillonné le policier vers ce suspect tout particulièrement mais sans preuve tangible, l'inspecteur n'avait rien pu faire contre Martineau.
Un notable, une fois de plus.
Et monsieur Madeleine, le maire en personne, avait été entendu à titre de témoin !
" Vingt ans de bagne qu'il risque, jetait une voix sur le marché.
- Mon Dieu ! Et madame Martineau ?
- Je plains surtout les enfants ! Pauvres petiots ! Qu'est-ce qu'ils vont devenir ?
- Dieu seul le sait !"
" On dit que monsieur Madeleine a parlé de protéger la mère de ce pauvre Mollard !, racontait-on dans un autre étal du marché.
- C'est vraiment un brave homme que Monsieur Madeleine ! Et ?
- Et rien ! L'inspecteur a été bien cruel !
- Misère. Quelle histoire !"
" Il doit être content de lui, le gitan, osa cracher une troisième voix, perfide et venimeuse.
- Oui. Un tel homme avec un tel pouvoir ! Quel scandale !
- Figurez-vous que même monsieur le maire a demandé la clémence mais il n'a rien voulu entendre !
- Un gitan ! Et osez soupçonner monsieur Madeleine ! Notre maire ! Vous allez voir, il va mettre les choses en ordre, croyez-moi !"
Javert contemplait tout cela depuis la fenêtre de son bureau. Il les voyait, tous et toutes, parler de lui et de ce qu'il s'était passé.
Il était épuisé par sa longue nuit. Des heures à interroger, palabrer, prouver...et même se justifier. Pour finalement qu'on lui donne raison !
Monsieur l'adjoint du maire avait regardé Javert une bonne partie de la nuit, impressionné par le chef de la police. Magnier était aussi énervé de ne pas avoir été informé.
Javert n'était-il pas un chien à leur botte ?
Et cependant, l'inspecteur avait été écouté et obéi.
Monsieur Martineau et ses employés allaient être déférés devant un juge à Arras. Le convoi partirait le lendemain accompagné par le chef de la gendarmerie et le chef de la police.
Javert avait gagné !
Peut-être cette affaire serait-elle enfin la clé de la liberté ?!
Le matin-même, à peine terminé la paperasse, Javert, accompagné de ses inséparables gendarmes, avait visité la glacière de Mme Mollard pour y trouver plusieurs bourses, joliment emballées dans une caisse de l'usine.
Donc le contremaître n'avait pas menti sur ce point.
Mais pour le faux-monnayeur, Javert n'avait rien. Peut-être à Arras…, il trouverait le bout de la piste ?
Là, il avait les mains liées. Il aurait dû traiter cette affaire avec plus de discrétion et de délicatesse. Jamais l'homme de Montfermeil ne viendrait se jeter dans la gueule du loup, la rumeur allait bientôt l'informer de la capture de la bande de faux-monnayeurs.
Il fallait jouer autrement.
L'inspecteur organisait déjà les choses dans son esprit. La rapidité, seule, pouvait lui permettre de remporter la mise.
Mais, il était immensément fatigué par ses deux nuits quasiment blanches et il en oubliait de se reposer.
Moreau n'osait pas déranger l'inspecteur de police.
Javert n'avait pas dormi depuis des heures, ni bu ni mangé. Il ne tenait que par son inébranlable volonté et son orgueil tout aussi fort.
Le chef de la police regardait la place du marché et savourait sa victoire.
Même si...même s'il avait soupçonné à tort monsieur Madeleine…
Il devait faire amende honorable envers monsieur le maire.
Avant même de poursuivre l'enquête, il le devait.
" Vous devriez rentrer chez vous, inspecteur, murmura prudemment Moreau.
- J'ai une visite à rendre," répondit posément Javert.
On avait l'habitude de voir la haute silhouette vêtue de gris attendre devant la porte de l'usine de M. Madeleine mais c'était la première fois qu'on voyait le policier pénétrer aussi fermement dans les locaux.
Sans avoir été invité ou convoqué !
Javert agissait comme si les lieux lui appartenaient.
Le contremaître était absent, ce qui était normal vu qu'il dormait dans les sous-sols de la gendarmerie.
Le secrétaire de M. Madeleine, M. Duhamel, vint accueillir Javert, le front soucieux et le regard inquiet.
" Vous désirez, inspecteur ?
- Je souhaiterai parler à votre directeur.
- C'est que monsieur Madeleine est en plein travail, il faudrait prévenir quand vous souhaitez…"
Un simple froncement de sourcils suffit à faire taire l'importun. M. Duhamel déglutit et indiqua le chemin du bureau de son directeur :
" Suivez-moi ! Je vais le prévenir de votre visite."
L'usine vue de nuit avait ressemblé à une grotte, plongée dans la pénombre et vaste comme une cathédrale. De jour, c'était une ruche, on travaillait, marchait, discutait, travaillait, houspillait et travaillait sans cesse.
Des surveillants passaient dans les rangs et vérifiaient le sérieux des ouvriers et ouvrières. Admirable organisation !
Cela ne déplaisait pas à l'adjudant-garde de Toulon.
M. Duhamel frappa à la porte d'un bureau vitré situé en haut d'un escalier, dominant la salle de travail.
" Veuillez pardonner mon intrusion, monsieur le maire, fit le secrétaire en entrant dans le bureau de M. Madeleine, mais monsieur l'inspecteur souhaitait vous parler. Instamment."
Madeleine releva la tête très lentement. Il fronçait les sourcils.
" Encore ?"
Que pouvait lui vouloir l'inspecteur ? Aurait-il eu raison, après tout, et Mollard l'aurait incriminé ? Si tel était le cas, bien qu'il soit innocent, Madeleine assistait sans doute à ce qui serait le début de sa fin, car une nouvelle nuit d'insomnie ne lui avait pas suffi pour trouver un moyen, au cas où il serait accusé, d'éviter qu'une enquête approfondie soit menée sur sa personne.
" Faites entrer, Duhamel et qu'on en finisse !"
C'était la première fois que M. Madeleine voyait Javert ainsi. L'inspecteur n'avait plus rien d'obséquieux ou de soumis.
Pour la première fois, ils se voyaient vraiment...d'égal à égal…
Le chef de la police de Montreuil-sur-Mer et le directeur de l'usine de verroterie.
Madeleine eut un haut-le-corps.
Il avait beau être le maire, il se voyait face à un adjoint, pas un subalterne.
Javert marcha avec fermeté jusqu'au bureau de M. Madeleine et sans attendre que Duhamel ait quitté le bureau de son patron, il lança de sa voix profonde :
" J'ai des plaintes à formuler concernant votre établissement, monsieur."
Madeleine accusa le coup et ne montra aucune émotion.
" Je vous écoute !
- La sécurité de votre établissement laisse à désirer et le personnel que vous employez n'est pas digne de confiance."
Une prise de souffle se fit entendre, M. Duhamel devait avoir blanchi sous l'accusation du policier.
" Veuillez élaborer, je vous prie," fit sèchement le directeur.
Les yeux clairs de l'inspecteur se plissèrent.
Il était loin le temps où Madeleine les avait vu briller d'espièglerie. Là, ils étaient froids et coupants comme de la glace.
" Le mieux serait que vous m'accompagniez, monsieur Madeleine, et je vais vous montrer ce qu'il faut revoir."
Une proposition mais il ne fallait pas se leurrer, il s'agissait d'un ordre.
Monsieur Madeleine ne s'y trompa pas.
Il prit le temps de ranger le dossier posé devant lui sur son bureau et se leva, lentement. Le secrétaire était resté à la porte, estomaqué devant la scène.
" Je n'en ai pas pour longtemps, Duhamel. Vous aurez vos documents signés plus tard.
- Oui, monsieur."
Puis, s'adressant au chef de la police, resté droit et impassible, les mains croisées dans le dos.
" Allons-y, inspecteur."
Javert prit la tête de l'expédition et entraîna M. Madeleine dans les recoins de sa propre usine, jusque dans l'entrepôt, près du quartier des ouvriers.
Là, le policier observa les yeux de M. Madeleine et prit une longue inspiration.
" Premièrement, il vous faut une garde pour veiller sur vos marchandises. Cela ne suffit pas que vous dormiez sur place. Je sais que vous avez des nuits courtes, monsieur le maire, que vous êtes vigilant et capable de vous défendre. Mais..."
Madeleine voulut répondre plusieurs fois mais l'inspecteur ne le laissa pas parler. Il reprit avec plus de hargne :
" Mais vous êtes imprudent ! Seriez-vous même capable de descendre avec une arme ?"
M. Madeleine se tut, dompté.
Javert eut un sourire, petit mais sans cruauté.
Et tout à coup, l'attitude du policier changea et devint plus douce.
" Je sais ! Vous êtes un homme bon, monsieur, vous avez confiance dans l'humanité.
- Pas vous ?, se permit de demander Madeleine, voyant Javert devenir plus abordable.
- Je n'ai que quarante ans, monsieur, mais j'ai l'impression que j'ai peut-être un peu plus vécu que vous."
Sur ces paroles sibyllines, le policier poursuivit sa diatribe :
" Deuxièmement, je comprends votre préoccupation quant au repos des habitants de la ville. C'est tout à votre honneur ! Mais il faut que les transports se fassent de jour, monsieur. Avec des surveillants ! Je peux même apporter mon concours en la matière ou M. Magnier si vous préférez avoir affaire à lui.
- Pourquoi de jour ?
- Pour pouvoir surveiller le chargement et le déchargement ! Ouvrir les caisses devant témoins et avoir un officier présent !"
Javert hésita mais ajouta quand même, profitant de son avantage actuel pour avouer ce qu'il pensait :
" Un officier de confiance ! Neutre et intègre !"
C'était dit.
Madeleine s'arrêta net et le dévisagea.
Puis, comme s'il avait soudain pris conscience de leur entourage, il saisit Javert par le coude et le dirigea vers un angle retiré de la pièce.
" Je veux bien croire que vous êtes l'officier approprié pour mener à bien cette tâche, mais... comment puis-je avoir confiance en votre neutralité, inspecteur ?
- Vraiment ? C'est ma neutralité qui vous tracasse ?
- Sans doute, inspecteur ! Tous les commerces de la région reçoivent et expédient régulièrement des marchandises. C'est une activité ordinaire qui doit être menée en souplesse. Or, vous me demandez d'entraver ces opérations... systématiquement. J'admets que mon chiffre d'affaires est plus élevé que celui de mes voisins et que cela risque de me causer des problèmes comme ceux que je viens d'avoir, mais tout de même !"
Javert resta sans voix. Il ne comprenait pas où était le problème.
" Vous ne voulez pas que quelqu'un mette le nez dans vos affaires ?"
Monsieur Madeleine secoua la tête et expliqua :
" Ce n'est pas le problème. Je ne peux pas empêcher le transport de se faire. Il n'empêche que nous pouvons trouver un moyen. Supposons que je vous informe sur la circulation des marchandises et que je vous garantis le libre accès à l'usine. Le jour ou la nuit. N'importe quel jour de la semaine. Vous pourrez effectuer autant de visites inopinées que vous le jugerez nécessaire sans pour autant retarder les envois.
- Me laisser libre accès à vos locaux ? Vous n'y pensez pas, monsieur ! Ce serait parfait pour pouvoir m'accuser de…"
Le mot fut difficile à dire mais Javert le fit courageusement, le menton levé et les yeux brillants de colère :
" Corruption. Vous devez être présent. Si ce n'est vous, M. Magnier. Mais il faut quelqu'un pour…"
Nouvel arrêt et nouvelle admission.
" Me surveiller."
Javert dut respirer. Il n'était plus libre, comme autrefois, d'agir à son idée.
Madeleine suivait avec étonnement les émotions qui, l'une après l'autre et avec violence, se rendaient lisibles sur le visage de l'inspecteur. Un officier corrompu ? Cela pourrait en effet être le cas. Mais alors, qui cherchait à se racheter. Car il lui aurait été aisé de prendre part dans le trafic : fermer les yeux et encaisser... Rien de plus simple ! Or, il ne l'avait pas fait.
L'ancien forçat, banni à vie pour une erreur de jeunesse, se demanda en toute conscience s'il était juste qu'un homme soit privé de seconde chance sous prétexte qu'il était policier.
" Cela va de soi, inspecteur. J'ai dit que je vous donnerais libre accès à l'usine, pas que j'allais vous remettre la clé."
Javert ne dit rien.
Il était défait.
Le coup avait porté.
Monsieur Madeleine, si naïf, si candide, offrait le libre-accès dans son usine à un policier… C'était impensable…
Naïf...ou manipulateur et foncièrement intelligent ?
Javert n'oubliait pas que quelqu'un lui avait envoyé le rapport sur sa mise en accusation. Il avait conservé avec un air de défi ce rapport honni sur son propre bureau.
Afin de montrer à tout le monde qu'il n'était pas facilement effrayé et qu'il n'avait cure des menaces.
Mais le fait demeurait que quelqu'un avait voulu le soumettre en lui rappelant sa mise à pied.
Permettre à un homme accusé de corruption d'avoir accès à des secrets de fabrication ou des trésors facilement revendables...c'était aussi lui tendre un piège.
Javert songea à la femme de Potiphar dans l'Ancien Testament et secoua la tête...
Il était trop fatigué pour trancher aujourd'hui, entre la naïveté ou la duplicité. Il voulait en finir et, peut-être, s'étendre quelques heures pour un repos bien mérité.
Sans répondre, Javert poursuivit sa route, suivi par l'industriel.
On avançait dans l'entrepôt puis dans l'usine dans son entier.
Là, Javert savait qu'il allait faire du mal.
Qu'il allait être cruel.
Mais il n'en eut cure.
" Troisièmement ?, demanda M. Madeleine, sachant que les mises en garde du policier n'étaient pas terminées.
- Vous faites confiance trop facilement, monsieur le maire. Je sais ! L'homme est foncièrement bon, n'est-ce-pas ? Il mérite le pardon et la confiance. Ce n'est pas ainsi que je vois les choses !
- Que voulez-vous dire, inspecteur ?
- Revoyez votre personnel ! Il y a des gens qui vous trahissent pour de l'argent et qui ne méritent pas votre confiance.
- Mon Dieu ! Comment cela ?"
Javert sourit. Ils étaient arrivés jusqu'à la salle des fours. Le policier découvrait l'intérieur de cette grande et impressionnante usine.
Il devait se l'avouer. Cet homme qu'il savait être un ancien criminel, certainement un homme mauvais, avait le sens des affaires.
C'était une belle usine !
Les fours étaient imposants et on travaillait le verre avec soin. Du verre noir fondu en pâte malléable et transformé en billes de verre. Le jais artificiel de Monsieur Madeleine. Ensuite on faisait fondre la gomme laque avec la térébenthine et le tour était joué.
Façonner des bijoux, ciseler des bracelets, monter des chapelets...
" Comment pensez-vous que j'ai appris le jour et l'heure de l'échange des marchandises ?," avoua Javert.
C'était amusant.
Compter le temps que prenait M. Madeleine à tirer ses propres conclusions, mais cela ne manquait pas. Les yeux bleus, si bleus de l'industriel s'éclairaient et la révélation se faisait enfin.
Il lui fallait juste quelques secondes.
Et Javert ne pouvait s'empêcher de penser : " là, tu as enfin compris…"
" Quelqu'un vous a informé ?!, souffla M. Madeleine.
- Revoyez vos dossiers sur le personnel, convoquez-les et interrogez-les ! Vous ne pouvez pas vous permettre de garder des gens qui ne vous respectent pas, monsieur. Et ne soyez pas doux avec les femmes, monsieur le maire."
Un dernier regard avant d'enfoncer le clou.
" Les femmes trahissent aussi bien que les hommes. Songez à Dalila."
Peut-être Fantine échapperait-elle à la purge ?
Si personne ne découvre l'existence de son enfant caché.
" Pourquoi me le dire ?
- Parce que…"
L'inspecteur laissa ses yeux glisser sur les ouvriers, suant sous la chaleur des fours, et il se souvenait des ouvrières entrevues, peinant à glisser les perles sur les colliers… Il faisait chaud, si chaud dans cet atelier que l'inspecteur sentait sa tête tourner.
Il n'avait pas mangé ni bu depuis des heures, en fait il n'avait rien pris depuis le déjeuner de la veille.
" Disons que je voudrais voir jusqu'où vous pouvez aller," réussit-il à ajouter.
Monsieur Madeleine regardait Javert et Javert regardait monsieur Madeleine.
" Et maintenant, inspecteur ?
- Maintenant, je voudrais que vous me parliez de votre société de transport postée à Arras. Je…"
La chaleur des fours était étouffante.
Javert regrettait son chapeau et son uniforme si épais. Il retira d'un geste nerveux le bicorne et glissa sa main sur son front, surpris d'y sentir tant de sueur.
" Je pars demain à Arras pour escorter les prévenus mais je voudrais…
- Javert ? Vous allez bien ?
- Un peu d'air frais me…"
Javert se maudit.
Il avait connu la chaleur de Toulon, il n'allait pas flancher dans la chaleur des fours. Peut-être s'il avait un verre d'eau ?
Une main saisit son bras et l'entraîna dans une autre salle, plus fraîche.
" Depuis quand n'avez-vous pas bu ?
- Aucune importance, répondit plus clairement l'inspecteur. Alors votre transporteur ?
- J'ai son dossier dans mon bureau."
Cela devait se lire sur son visage et l'inspecteur s'en voulut. Retourner dans la fournaise et traverser l'usine, jouer son rôle impassible et marcher fermement au-milieu de la cohue. C'était au-dessus de ses forces.
" Peut-être l'apporterais-je dans le vôtre, proposa M. Madeleine, compréhensif. Une fois que vous aurez bu et mangé.
- Méfiez-vous, monsieur le maire. Vous accordez votre confiance si facilement…"
Même à moi.
Javert avait beau lutter, il ferma ses yeux et se sentit perdre connaissance.
Ridicule au possible.
La dernière chose qu'il entendit fut son nom répété avec angoisse. Et tout devint noir.
Les voix étaient gênantes et cela agaçait Javert.
Il voulut les chasser mais fut surpris de ne pas pouvoir bouger.
Il s'affola.
" Chut !, fit une voix féminine qu'il ne reconnut pas. On va être raisonnable pour une fois !
- Qui…"
Javert ouvrit les yeux et vit...le regard bienveillant de Soeur Perpétue posé sur lui.
" Là, là. On est réveillé !
- Ne me racontez surtout pas !," jeta Javert en refermant les yeux avec hargne.
Le son de sa propre voix rauque lui déplut souverainement. La religieuse gloussa :
" Je n'oserai pas !"
Un temps silencieux, la nonne apporta de l'eau fraîche au policier. Javert reconnut les lieux, il était installé dans un lit, au petit hôpital de Monsieur Madeleine. Celui qui ne fonctionnait que par la charité de l'industriel et l'aide des religieuses de la ville.
Javert soupira de dépit :
" C'est si mauvais que cela ?
- Voyons ! Par où commencer ? Votre évanouissement chez M. Madeleine ou votre transport à-travers l'usine dans les bras de ce dernier ?
- Epargnez-moi !, gémit Javert.
- Le médecin est venu et a prescrit des fortifiants.
- Le médecin ?!"
Javert ferma les yeux et se concentra sur sa respiration, il était passablement énervé.
Il avait voulu montrer à monsieur Madeleine sa force et son autorité...et voilà le résultat.
Il se retrouvait à profiter de la charité de ce dernier.
On lui avait retiré ses bottes et sa veste d'uniforme mais pour le reste, il portait encore son pantalon. Une maigre consolation.
" Vous nous avez tous inquiété, monsieur.
- J'imagine bien, ricana amèrement l'inspecteur.
- Monsieur Madeleine n'a quitté votre chevet que contraint d'aller à son bureau.
- M. Madeleine est venu à mon chevet ?
- Il en a chassé M. Moreau."
Javert écoutait la religieuse, au comble de la surprise.
" Pensez donc ! Vous êtes resté évanoui deux heures ! Le médecin vous a ensuite donné un sédatif. Vous divaguiez.
- Je m'en excuse, grogna Javert.
- Il faudra le dire à M. Madeleine ! Et à votre secrétaire ! Même monsieur de Saint-Alban a fait demander de vos nouvelles.
- Donc toute la ville sait mon évanouissement ?, interrogea le policier, agacé.
- Mme Saillier a fait porter du vin et une brioche pour vous et Mme Monge vous a fait un gâteau.
- Misère..."
La religieuse se mit à rire et prit le poignet de Javert afin d'en vérifier le pouls.
" Depuis combien de temps n'aviez-vous pas mangé ?
- Pas de sermon, je vous en prie, ma sœur. J'étais sur une affaire et j'ai oublié.
- Oublié ?, répéta Soeur Perpétue en reniflant sans élégance. Comment peut-on oublier cela ?"
Javert n'allait pas répondre et se préparait à fermer les yeux pour retrouver le calme lorsqu'une idée terrible le prit.
" Quel jour sommes-nous ? Je dois aller à Arras !"
La religieuse soupira et le poussa à se recoucher.
Elle le retint comme un enfant désobéissant et sa lèvre eut une moue réprobatrice.
" Je dois convoyer les prévenus à Arras !, souffla Javert.
- Et bien vous irez à Arras demain, homme obstiné ! Mais le médecin a demandé à ce que vous soyez accompagné.
- Je ne suis pas un enfant !, se défendit le policier.
- Monsieur Madeleine se chargera de vous accompagner."
Javert gémit en fermant les yeux.
Les choses pouvaient-elles être pires ?
Le policier eut sa réponse lorsque devant la tenture qui entourait son lit et le protégeait des regards inopportuns, la religieuse le regarda, curieuse et attentionnée :
" Qui est Gilles ?"
Javert respira, lentement, profondément, avant de répondre :
" Un ami disparu."
La religieuse hocha la tête avant de partir.
Et Javert se laissa retomber sur le lit.
Son cœur battait la chamade et il se sentait nauséeux.
Gilles ? Il ne lui en aurait pas voulu s'il s'était entendu appeler "ami", non ?
La journée se terminait enfin lorsque l'inspecteur sortit de son lit.
La nonne n'avait pas menti. Sur une table, à proximité de sa place, se trouvait un panier dans lequel il y avait une des brioches de madame Saillier et du vin.
Javert mangea, ne préférant plus penser à l'accusation de corruption ou de pots-de-vin.
Il s'était assez ridiculisé pour ce jour.
Une religieuse, inconnue pour le policier, lui apporta de l'eau et lui fit un sermon sur l'ivrognerie.
Avec dépit, Javert vit disparaître la bouteille de vin, remplacée par un pichet d'eau.
Au temps pour madame Saillier…
Le gâteau était de trop, Javert l'abandonna aux bons soins des sœurs. Il y avait peu de malades à l'hôpital de M. Madeleine, mais l'inspecteur n'ignorait pas que Genlain était quelque part.
Le gâteau pouvait lui apporter un peu de baume au cœur. L'homme était enfermé, loin de sa famille.
Depuis le temps que monsieur Madeleine et les religieuses essayaient de le guérir de son ivrognerie.
Il ne restait plus à l'inspecteur qu'à attendre jusqu'à la visite du soir que le médecin lui permette de rentrer chez lui.
Javert pouvait se montrer patient.
Soeur Simplice accourut avant même que Madeleine n'ait fini de gratter à la porte vitrée.
" Ah ! Ce n'est que moi, ma sœur. Je suis venu m'intéresser aux malades.
- M. Genlain vient de s'endormir. Dieu sait qu'il en a besoin pour se rétablir," dit la religieuse en le précédant dans le couloir central de la salle.
Elle se rendit auprès d'un lit et commença à soulever les teintures avec d'infinies précautions. Madeleine put regarder l'homme inconscient qui se trouvait là.
Naguère, ce pauvre homme émacié avait été un colosse blagueur et criard. Un collègue qui, lorsque Madeleine venait d'arriver en ville, l'avait accueilli sans réserve ; ce fut de la main de Genlain que Madeleine avait fait les premiers pas dans un monde qu'il avait cessé de connaître depuis longtemps...
" Le docteur a-t-il déjà reçu des nouvelles de son correspondant à Paris ?
- Pas encore, Monsieur Madeleine.
- Bien. Prions pour que la lettre n'arrive pas trop tard... Et laissons-le se reposer."
La religieuse, petite femme au visage terne, le précèda encore dans le couloir.
" Nous avons cependant de bonnes nouvelles de l'inspecteur.
- Ah ! Il se sent déjà mieux ?
- Je dirais qu'il est impatient de nous quitter," sourit la femme.
En effet, Javert était assis sur son lit, les chevilles croisées et la mine renfrognée.
Fait notable, il conservait son pantalon et ses bas en grosse laine grise malgré la chaleur ambiante et l'inconfort qu'ils ne devaient pas manquer de lui causer ; sa maigreur mal cachée sous une vieille chemise ne fit que le rendre plus redoutable lorsque son regard scintilla en apercevant Madeleine.
La maigreur d'un loup.
Rapide, l'industriel leva une main apaisante pour arrêter le chapelet de protestations qu'il devinait coincées dans sa gorge.
" Tout d'abord, comprenez que vous êtes ici parce que c'était l'option la plus commode. Et puis... sachez que l'hôpital accepte des dons même s'il ne facture pas le séjour."
Cela n'empêcha pas Javert de fulminer.
" Il semblerait que des remerciements soient de mise. Alors merci, monsieur le maire."
Madeleine répondit d'un simple hochement de tête, l'air distrait alors qu'il cherchait une chaise et se laissait tomber lourdement.
" Disons que je vous rembourse ce que vous avez si obligeamment fait pour moi."
Cela fit sourire Javert, mais sans aucune joie.
Le policier était agacé.
" Quand puis-je partir ? Sérieusement ? Je dois retourner à mon poste et voir si M. Magnier a avancé dans les dépositions. Je n'ai pas de temps à perdre avec...tout ceci !"
- Je comprends, inspecteur. Ceci n'est pas une prison et personne ne vous empêchera de partir... Cependant, moi... et d'autres comme moi... seraient plus rassurés si vous attendiez la visite du docteur et acceptiez ses conseils. Un peu de prudence ne vous fera pas de mal.
- Par Dieu ! Madeleine ! Ce ne fut qu'un malaise dû à une série de stupidités. La chaleur n'a rien arrangé. Je vais bien. Ho et puis merde !"
Javert se leva et prestement remit son uniforme.
Il en était à fermer la boucle de son col de cuir lorsqu'il sentit un nouveau vacillement.
Machinalement, sa main se porta à sa tête.
" Il faut juste que je mange. Et pas que de la brioche !"
L'industriel réprima son élan de le secourir. Il l'aurait fait pour n'importe quel homme... Il y avait quelque chose qui l'empêchait de le faire pour celui-ci.
" Vous n'êtes pas le seul à avoir pris de mauvaises décisions ces derniers temps, si cela peut vous consoler. Allons manger un morceau, donc.
- Je suis libre de partir ?," demanda Javert attentivement en regardant l'industriel.
Et ce qui aurait pu passer pour de l'humour fut vu comme une vérité.
" Bien entendu, inspecteur, affirma M. Madeleine.
- Alors, je veux bien manger avec vous. Connaissez-vous l'auberge de la rue du Clape-en-Bas ? On y sert des soupes et du pain de qualité.
- Allons-y alors. Mais je vous prierai de marcher doucement… La journée a été longue et je n'ai pas de temps à consacrer aux remontrances du docteur."
Javert fit trois pas vacillants et sa canne lui servit de soutien. Cela le fit sourire. Amèrement.
" Pour moi aussi."
Il n'avait jamais été habituel de voir Madeleine attablé en ville ; cela était devenu rare depuis qu'il s'était installé à son compte. Le voir souper en compagnie du chef de la police relevait de l'inouï.
Mais il était vrai que la cuisine de "La Belle de Troyes" dégageait des odeurs alléchantes qui auraient empêché tout autre homme de regretter sa décision.
Madeleine, mal à son aise, commanda un vin épais puis en vida deux verres avant de cesser de feindre qu'il ne regardait pas autour de lui comme une perdrix dans un champ de blé.
Après, il fut capable d'entamer sa soupe.
L'inspecteur commanda un repas revigorant et il ne lui suffit que de commencer à manger, enfin, pour retrouver des couleurs.
Il laissa ses regards se poser sur les quelques clients attablés, faisant mine de ne pas les voir.
" Je suis un jobard, je l'admets. Je suis resté trop longtemps à mon poste. Les deux dernières nuits ont été mouvementées. J'ai même passé des heures au pied de votre usine. Je n'ai pas mangé depuis…"
Le policier compta puis annonça en secouant la tête, dépité :
" Le déjeuner de la veille. Je ne me savais pas si fragile ! J'ai vieilli !"
Un homme affamé qui avouait avoir quarante ans et qui se considérait déjà vieux ! Non pas affaibli, mais vieux ! La boutade fit sourire Madeleine, qui n'osa pas réfuter un argument aussi farfelu.
Il lui sembla tout à coup qu'il devenait plus facile d'avaler sa soupe, même refroidie. Tout en mangeant, il considéra que le souper risquait d'être bien peu de chose pour un homme à jeun depuis la veille.
Il commanda donc un plat de fromages que le maître de maison posa entre les convives et qu'il accompagna d'une belle miche de pain.
" Dieu ! Voilà ce qu'il fallait ! Et pour faire passer cela…"
Javert se tourna vers l'aubergiste et d'une voix autoritaire commanda encore du vin.
D'un geste qui n'admettait pas de réplique, le policier servit un large verre à l'industriel.
" Bon. Maintenant dites-moi ce que vous pensez de ce qui vient de se passer, monsieur le maire. De la fausse-monnaie ! Je n'ai vu cela qu'une fois dans ma carrière.
- Je suis ravi que vos efforts aient porté leurs fruits, inspecteur. Mais comprenez que la situation est fort malheureuse en ce qui me regarde."
L'industriel marqua une pause pour recueillir ses pensées. Cela ne semblait pas lui être facile.
" Comment ai-je pu être aussi aveugle ? Pourtant, tous les signes étaient là ! Combien de fois Mollard s'est-il porté volontaire pour faire des doubles quarts ? Il ne ménageait jamais ses efforts, surtout de nuit… Je le pensais entreprenant. Puis il a commencé à porter une attention toute particulière aux expéditions… Cela ne m'a pas autrement étonné, car je le croyais dévoué. Je me suis même laissé convaincre de modérer la confiance que je portais à Genlain, mon responsable d'entrepôt. L'on m'a dit que tout le monde savait que Mollard vivait au-dessus de ses moyens. Pas moi ! J'aurais dû l'en empêcher !"
Cela fit rire Javert qui cacha sa bouche derrière ses doigts.
" Vous voyez qu'espionner ses voisins est utile, monsieur Madeleine et écouter la rumeur peut se révéler...intéressant…"
Madeleine secoua la tête avec résignation.
" Il s'est perdu pour les beaux yeux de la fille d'un notaire ! Cela me dépasse."
Avec un sourire moqueur, le policier regarda l'industriel et souffla :
" La cupidité humaine n'a pas de limite, monsieur le maire. J'ai connu des hommes prêts à en tuer d'autres pour leur voler le peu qu'ils possédaient. Des gens prostituant leurs enfants. Des…"
Javert serra les dents et cracha avec amertume :
" Des supérieurs abusant de la confiance de leur subalterne pour le pousser à la faute. Votre homme a été...imprudent...mais il n'a pas fait tant de mal. S'il se montre arrangeant, je m'efforcerai d'obtenir une remise de peine pour lui. Il est jeune et stupide, ce n'est pas un crime."
L'industriel acquiesça gravement. Il avait cessé de pincer le pain pour accorder toute son attention à son vis-à-vis. Javert lui semblait, en effet, vieux. Peut-être usé par tout ce qu'il avait vu... comme lui-même.
" Je vous en suis reconnaissant, inspecteur. Je recommanderai encore à Mollard de vous apporter toute son aide, mais c'est tout ce que je peux faire. Le reste dépendra de lui et du juge instructeur.
- On va réussir à le sortir de là, votre gamin, M. Madeleine. Parlez-lui et il ne fera pas vingt ans. Un bon avocat peut faire des merveilles et ce n'est pas lui que je veux."
Le sourire s'était évanoui.
Javert vida un dernier verre et posa le tout sur la table.
" Un homme vient prendre les bourses. C'est lui que je veux. Et aussi, ceux d'Arras. Votre môme est un imbécile qui a mordu à l'hameçon. Bien conseillé et bien affranchi, il évitera le Pré. Le robin l'enverra juste en tôle."
Le vin poussait-il Javert à parler en argot ou était-ce fait exprès ?
Le policier pouvait jouer les ivrognes, ses yeux démentaient cette volonté. Javert dardait ses yeux clairs sur M. Madeleine.
Interloqué, Madeleine porta le verre à ses lèvres et le vida d'un trait. Il ne parvenait plus à soutenir ce regard véhément dont l'intensité rappelait à la mémoire de vieilles façons apprises au bagne.
Du vu et du vécu qui ne manqueraient pas d'horrifier un honnête homme.
Il feignit de plier sa serviette pour dissimuler qu'il baissait la tête en signe de soumission.
Javert apprécia le silence puis avec un air désolé qui ne lui allait pas du tout, il se reprit :
" Pardonnez-moi, monsieur Madeleine, j'oublie mes manières. Je voulais dire qu'avec un bon avocat, Mollard n'ira pas au bagne mais juste en prison. Sur l'accusation de complicité… Il fera sept ans. Dix ans si le juge se montre retors."
Et Javert retrouva son sourire amical.
Seulement, il ne se reflétait pas dans ses yeux gris si clairs.
CHAPITRE XVI
Arras était une cité à la recherche de son identité. Industrielle et industrieuse, elle pâtissait de la concurrence de Lille et sa prospérité s'en ressentait.
Les coups de la Révolution, et plus encore de la Terreur, avaient marqué la ville.
Une ville en deuil de sa cathédrale, entièrement détruite par la folie d'un homme.
On montrait encore la place où se tenait Notre-Dame en Cité et quelques pierres, abandonnées, en marquaient l'emplacement.
Vendue, démontée pierre par pierre, cela avait duré des mois et la population avait assisté à la lente agonie de la magnifique église vouée à la Vierge Marie.
Des visages, pas si vieux, se tordaient de tristesse au souvenir de ces mois d'Enfer, sous le joug de Joseph Lebon, ami de Robespierre. L'homme, fervent Montagnard, avait brisé les cultes et ordonné plus de quatre-cent exécutions.
De quoi marquer les esprits et briser une ville !
L'abbatiale Saint-Vaast, marquée par les dégradations, avait survécu par miracle aux destructions et servait d'évêché.
Monsieur Madeleine voyait cela avec tristesse.
Les bâtiments mutilés n'offensaient pas sa sensibilité religieuse, car il était aussi noble pour lui de confiner sa dévotion à une cathédrale que de l'emmener dans une hutte. Mais ils étaient un rappel décourageant de la folie qui avait présidé à son siècle.
La Révolution avait contourné l'ignorant Valjean, ne lui laissant guère de traces autres que la peur.
À l'époque, la peur avait été contagieuse comme un fléau insidieux et omniprésent, mais pas pour autant intelligible.
Il lui avait fallu des années de lectures clandestines pour commencer à saisir les bouleversements de son temps. Il réalisait désormais la sauvagerie, le fanatisme, l'ignorance qui s'étaient mêlées aux desseins altruistes qui avaient guidé les hommes se réclamant de la justice.
Il n'y avait plus rien de leur glorieux humanisme, mais tout le reste demeurait sous le regard chagrin de Madeleine.
L'inspecteur Javert était moins touché par le sort des bâtiments. Il avait commencé à travailler pour le Gouvernement durant son adolescence. La politique a plus de mal à franchir les murs épais des bagnes et des prisons.
Toulon avait été un formidable lieu d'apprentissage de la politique et de ses différentes opinions. Javert n'était rien de moins que conservateur. Il croyait en ce que croyaient ses maîtres.
Que lui importait la couleur de la cocarde ? La Loi ne changeait pas en fonction de ceux qui gouvernent...ou si peu...
" La prison des Baudets sera un merveilleux lieu de villégiature," lança M. Magnier, content de voir cette affaire se terminer enfin.
Javert ne dit rien, il caressait l'encolure de son cheval avec douceur et cherchait des yeux monsieur Madeleine.
" Je vais demander audience auprès du juge. Le courrier est parti hier, nous avons rendez-vous sous peu," ajouta Magnier.
Nouveau silence.
Javert avait enfin capté le regard de M. Madeleine mais ce dernier était aussi paisible que d'habitude.
" Il faudrait chercher une place dans une auberge, lança enfin Magnier, la colère perçant dans sa voix. Vous vous chargez de cela, Javert ?"
Il fallut son nom pour le faire revenir au présent.
Javert acquiesça tandis que Magnier lui jetait :
" Dans une heure, vous nous rejoignez au tribunal.
- En effet."
Le policier claqua la langue et fit avancer son cheval. Ce cher Gymont était épuisé par cette route mais cela ne l'empêchait pas de caracoler et de tester l'autorité de son cavalier.
Aussi obstiné que son maître.
L'équipage se composait d'une voiture grillagée et de plusieurs chevaux, venant tous des écuries de la Caserne.
Monsieur Madeleine hésita sur la conduite à tenir, mais voyant Javert s'en aller seul, il le suivit.
Il avait été chargé de cela par le médecin, il ne fallait pas l'oublier.
Même s'il était visible que c'était une aberration.
Cela dit, Madeleine restait un témoin et une victime. Le juge pouvait très bien vouloir lui parler.
Arras était encore une belle cité. Avec son centre-ville cossu, il conservait quelques restes de son ancienne magnificence. Comme les traces d'une beauté perdue sur une femme marquée par l'âge.
Le centre-ville disposait de remarquables édifices, comme l'hôpital ou le Palais de Justice, quelques jardins demeuraient somptueux et apportaient de la douceur à cette ville de pierre de taille.
Des rues étroites donnaient une physionomie médiévale au cœur de la ville.
" Vous êtes déjà venu à Arras ?, demanda M. Madeleine, curieux.
- Oui, reconnut Javert. Il y a quelques années.
- Pour le travail ?, osa s'enquérir l'industriel.
- J'ai accompagné le chef de la Sûreté. Vidocq."
Le froncement de sourcils poussa Madeleine à se taire.
De toute façon, Madeleine était silencieux. Que ce soit durant le court trajet de Montreuil à Arras, ou que ce soit dans les rues de la ville.
Il n'avait rien à dire et ne disait rien.
Ce ne fut pas long de trouver une auberge sur la Grande Place. On accepta de préparer un déjeuner pour les hommes de Montreuil.
On loucha du côté de l'uniforme plus que du côté du costume de bourgeois. Ici, Javert était plus inquiétant qu'à Montreuil.
Forcément à Montreuil…
L'aubergiste accepta de se charger des chevaux et les deux hommes se retrouvèrent à pied, sur la place principale d'Arras.
C'était le jour du marché et une foule envahissait les étals.
Javert, curieux, chercha de la porcelaine, Moreau l'avait intrigué avec son Bleu d'Arras…
Madeleine suivit ses pas et ne comprit ce qui intéressait le policier que lorsqu'il le vit examiner une assiette, joliment décorée d'un fin liseré bleu.
Des gerbes de blé étaient dessinées sur les bords et au centre de la porcelaine de qualité.
" Je ne vous savais pas amateur de vaisselle, s'amusa M. Madeleine.
- Je ne le suis pas, fit sèchement le policier, en reposant le tout sans douceur au sommet de la pile. Mais j'aime connaître la région dans laquelle je suis amené à vivre."
Madeleine ne demanda pas et Javert lui jeta durement :
" A Toulon, je connaissais aussi les spécialités.
- Et ?
- De la céramique. Sinon la pâtisserie n'était pas mauvaise.
- Si nous avons la possibilité, nous pourrions manger une spécialité d'Arras.
- Qui serait ?
- De l'andouillette," répondit posément monsieur le maire.
Cela étonna Javert qui secoua la tête, amusé et calmé.
Les deux hommes sourirent et continuèrent leur chemin dans le marché en direction du Palais de Justice.
Soit Javert l'avait perçu et voulait le faire remarquer cruellement, soit il était simplement poli et souhaitait décharger M. Madeleine de tous soucis, mais le policier posa sa main sur le bras de l'industriel et lui dit :
" Je sens que vous n'aimez pas beaucoup traîner aux abords du Palais. Vous n'avez pas à y entrer, monsieur le maire. Je vais bien, vous le voyez ! Profitez de votre temps en ville pour faire des achats ou visiter.
- Le médecin a été formel Javert, rétorqua monsieur Madeleine, concerné.
- Oui, oui. Je dois faire attention, je ne dois pas me fatiguer… Je suis prudent et n'ai pas besoin d'une nourrice. Allez !"
Ce fut ressenti comme un ordre.
M. Madeleine ne s'y trompa pas et recula.
Puis, comme s'il y pensait tout à coup, Javert claqua des doigts et lui lança :
" Allez visiter votre transporteur, monsieur, et amenez-le nous à déjeuner. Nous aurons ainsi le temps de faire amplement connaissance avant d'aller fouiner parmi ses dossiers."
Le visage de M. Madeleine restait impassible alors qu'il répondait au policier :
" C'est une bonne idée, inspecteur."
Le sourire de Javert était tout sauf aimable.
Et M. Madeleine ne s'y trompa pas non plus.
Les rues d'Arras rétrécissaient à mesure qu'elles s'écartaient de la Grand'Place. Madeleine les traversa le nez en l'air, sans presser le pas ; il guettait les façades qui se rapprochaient jusqu'à se toucher presque. Bien que le soleil soit déjà haut, de grandes flaques d'ombre se déversaient sur les pavés, impatientes de l'avaler.
Madeleine marchait, stoïque, tout en se sentant se refermer les filets que Javert avait jetés autour de lui.
Non pas qu'il ait jamais été sa dupe, tout simplement, il n'avait pas vu arriver son dernier mouvement.
Bien que Javert ait soigneusement évité de faire mention de l'affaire, Madeleine savait dès le soir même de l'arrestation de Mollard qu'il lui serait impossible d'éviter une comparution devant le juge d'instruction. Restait maintenant à savoir s'il le ferait en tant que simple témoin ou en accusé.
Car le fait qu'il était libre de circuler à travers les rues industrieuses de la ville ne devait pas l'induire en erreur : si l'inspecteur ne lui avait pas passé les menottes, c'est qu'il craignait que l'influence dont jouissait Madeleine ne se retourne contre lui pour contrecarrer ses efforts.
Javert n'était pas sûr de son coup... pas encore.
Dans ce jeu acharné auquel s'adonnaient tous deux, les mises étaient de taille et son adversaire se montrait particulièrement retors.
Que faire désormais, sinon obéir aux ordres de Javert ?
Madeleine se redressa, demanda son chemin puis allongea le pas en direction de la rue Baudimont, aux abords de la ville.
La maison Six et Fils occupait la quasi-totalité d'une ruelle avoisinante. Les coffres, caisses et barriques en attente d'être chargés étaient adossés aux quelques façades des habitations qui se dressaient encore dans la rue, ou alors simplement empilés dans n'importe quel recoin possible. Un tilbury semblait abandonné en plein milieu de la rue et rendait impossible l'accès à d'autres voitures ; le couple de superbes chevaux attelés au coche s'ébrouaient, impatients.
Sinon, il n'y avait pas âme qui vive dans les environs.
Madeleine pénétra sous la banne en toile goudronnée qui protégeait l'accès à l'établissement.
" Monsieur Six ?," appela le manufacturier.
Il n'y eut pas de réponse ; l'industriel s'avança vers l'intérieur du vaste entrepôt plongé dans la pénombre et de là vers une porte vitrée où à la lumière, plus intense, il aperçut une ombre qui bougeait.
Madeleine n'avait jamais vu Six ; sa société lui avait été recommandée par Mollard et, jusqu'à présent, toutes leurs opérations avaient été effectuées par courrier.
" Monsieur Six ? Je suis Madeleine, de Montreuil.
- Madeleine ? Et que faites-vous ici ?" répondit une voix qui résonnait à sa gauche. Étonnamment proche.
" Votre marchandise ne vous est pas parvenue ?," demanda l'homme, en lui approchant un quinquet au visage.
C'était un grand quidam qui ne pouvait pas être beaucoup plus âgé que Madeleine ; il ne semblait pas avoir, non plus, la moindre intention de se montrer agréable.
Encore un pas et Madeleine dut constater que son souffle sentait les harengs du petit déjeuner.
" Ah ! La livraison... en fait... je suis venu vous parler de cela."
Quelques secondes d'hésitation. Quelques secondes de trop.
Madeleine tentait désespérément de décider si la menace qui pesait sur les employés qu'il avait laissés à Montreuil, sur son entreprise et sur lui-même, méritait qu'il tende un piège à cet homme que seules les recherches de Javert désignaient comme coupable.
Dénaturer le pardon pour abonder dans le châtiment.
Jean Valjean manquait du courage que possédait l'évêque Myriel.
" Oui, les marchandises sont arrivées avant-hier soir, comme prévu. Compte tenu de votre bon travail, je souhaite négocier avec vous une augmentation de…"
Six posa son quinquet sur un coffre puis fixa l'industriel tandis qu'il se reculait vers l'ombre.
" Pourquoi mes rouliers ne sont pas revenus ? Où ils sont ?
- Comment le saurais-je ? Peut-être qu'il leur restait des livraisons à faire ? En tout cas, je ne les ai pas croisés en chemin, dit Madeleine avec un calme parfait.
" Tu mens, mouchard !."
Six Père fonça sur Madeleine puis lui décocha une brutale poussée qui l'expédia, la tête la première, contre le mur le plus proche.
L'homme était aussi fort que son commerce l'exigeait.
La face contre le mur, Madeleine entendit un déclic derrière son dos et, avant de pouvoir sortir de sa stupéfaction, ressentit la pointe d'un énorme couteau pliant qui piquait la peau sous son menton.
" Tu travailles pour la police," lui souffla l'homme entre ses dents serrées.
L'industriel s'abstint de répondre.
Au loin, indifférent au danger, un instinct obscur réchauffait son sang et le rendait muet.
Il aurait été si facile de maîtriser la main armée de Six pendant qu'il lui brisait les dents d'un coup de tête...! Quelques secondes auraient suffi !
Madeleine crispa les poings. Il les fit retomber le long de ses flancs avec une grande délibération.
" Où sont mes hommes ? Réfléchis bien avant de répondre : il me coûterait bien peu de t'égorger et te jeter dans un tonneau.
- Il serait insensé de faire une chose pareille : la police sait que je suis ici."
Il y eut une pause. Pendant un instant, Madeleine entendit s'accélérer la respiration rauque de Six ; il sentit son corps robuste se tendre contre son dos alors qu'un pincement douloureux marquait la pression accrue du métal sur son cou. Quelque chose d'épais lui glissait sur la peau et rendait rêche sa cravate.
Il leva les yeux vers le ciel en prière puis les referma.
" Dis à tes copains qu'ils perdent leur temps. Mon fils a eu tout le temps de mettre la famille à l'abri. Je m'en doutais qu'il était arrivé malheur aux gars lorsque je ne les ai pas vu rentrer ; maintenant que je sais, ça va me prendre dix minutes pour disparaître."
Une grosse main saisit Madeleine par la nuque et lui fracassa le front contre le mur.
Deux, trois fois avant qu'il ne parvienne à reprendre son souffle. Ses genoux plièrent sous son poids alors qu'il se débattait encore pour ne pas se défendre. Il tomba.
La main tira Madeleine par les cheveux et Madeleine ferma les yeux, attendant la douleur qui n'allait pas tarder.
Et qui ne vint pas.
Par contre, une voix qu'il reconnut avec stupeur souffla :
" Tu vas lâcher M. Madeleine, mon salopard, ou je t'oblige à le faire."
La main tira plus violemment les cheveux de Madeleine et Six répondit méprisant :
" Et tu feras quoi le cogne ? Me mettre les poucettes ?"
Javert ne répondit pas mais il s'approcha.
Cela ne dura qu'une seconde.
Madeleine ne vit cela qu'à travers le sang coulant de son front.
L'inspecteur leva sa matraque et d'un coup bien rodé, il l'abaissa sur le bras de Six. Celui-ci cria de douleur et lâcha les cheveux de Madeleine, reculant sous le coup.
Mais Javert ne lui laissa pas le temps de réagir, après le bras, il frappa la tête.
L'homme tomba, assommé sur le sol.
Javert laissa choir la matraque par terre et se jeta à genoux devant Madeleine.
" Monsieur le maire ? Vous m'entendez ? Putain Madeleine !"
Puis, le policier tira son sifflet, il se mit à en sortir des sons stridents.
" Restez conscient, Madeleine ! J'ai besoin de vous ! MADELEINE !"
Tandis que le plafond devenait rouge et gluant, Madeleine entendit des pas qui s'approchaient. On criait et on s'agitait tout autour de lui.
Des mains le touchaient et le soutenaient.
Et surmontant tout ce vacarme qui lui brisait les nerfs, la voix de Javert dominait et donnait des ordres à tout le monde.
Surtout à lui.
" Je t'interdis de crever, Madeleine ! Je n'en ai pas fini avec toi !"
Madeleine ne se souviendrait pas d'avoir fermé les yeux par la suite.
Dire que le juge fut surpris d'apprendre l'existence d'une bande de faux-monnayeurs dans la région était un euphémisme.
Il reconnut avec étonnement monsieur Six, menotté et silencieux, parmi les prévenus.
Le juge bêla une jolie litanie de "mais" avant de se rendre à l'évidence. Il décida de conserver tous les prévenus dans ses geôles et enfin...il félicita l'inspecteur de Première Classe Javert pour son efficacité.
Javert ne répondit pas mais s'inclina avec un respect marqué.
Madeleine aurait été là, il aurait pensé avec amusement que Javert en faisait trop.
Mais Madeleine n'était pas là !
Il était à l'hôpital, inconscient et les médecins devaient examiner son crâne.
En tout cas, toute l'affaire ne prit qu'une matinée et les officiers des forces de l'ordre furent libres pour le déjeuner.
Seul Javert reçut une assignation officielle pour témoigner au futur procès.
Se souvenant de ce qu'il avait assuré à Madeleine, l'inspecteur affirma devant le juge :
" Ils ont bien collaboré avec les services de police, monsieur. Rien à redire ! Ils n'ont pas résisté lors de l'arrestation et ont avoué tous leurs crimes."
Même Six, entre deux crachats et deux insultes, avait admis le trafic. Cela durait depuis des années et M. Madeleine avait été un beau pigeon.
Le juge approuva, bienveillant.
" Bien. Cela sera mentionné dans leur dossier. Autre chose ?"
Javert sourit et ajouta :
" Le dénommé Mollard a caché la marchandise chez sa mère infirme. Mais il a collaboré malgré tout."
La colère brilla dans les yeux du juge qui n'apprécia pas qu'on abuse ainsi de sa mère.
" Autre chose, inspecteur Javert ?
- Il a voulu porter la faute contre son patron, M. Madeleine mais j'ai pu faire témoigner ce dernier. Ainsi Mollard n'a pas diffamé monsieur le maire."
Nouveau froncement de sourcils de la part du juge qui conclut simplement :
" C'est bien, inspecteur. Vous avez magnifiquement œuvré. Avec rapidité et tact. J'en ferai part à Paris.
- Merci, monsieur le juge. Je ne fais que rapporter les faits."
On acquiesça et on se quitta poliment.
Comme si on ne venait pas de jouer la vie d'un homme.
Bien entendu, suite à cette affaire et à ses tristes conséquences, on exonéra M. Madeleine de toute plainte ou de toute accusation.
" Comment va M. Madeleine ?, s'enquit le juge, inquiet pour le célèbre maire de Montreuil-sur-Mer.
- Je vais le visiter après le rapport, monsieur le juge, répondit Javert. Il a été salement blessé.
- Je suis désolé de la tournure prise par cette affaire, messieurs les policiers, " jeta le juge.
Et son regard acéré et mauvais fit le tour des prévenus.
Pour avoir agressé à ce point un homme, le juge pouvait espérer obtenir la tête de Six.
Il suffisait de bien disposer le jury et le procureur…
" Bien, tenez-moi au fait de la suite."
Et on quitta le Palais de Justice.
Satisfait d'avoir clos le dossier et mécontent de la blessure de M. Madeleine.
S'ensuivit une scène cocasse.
Les deux membres des forces de l'ordre, le gendarme et le policier se dirigèrent vers l'hôpital.
Où ils apprirent que monsieur Madeleine avait refusé qu'on le soigne. C'était à peine si les médecins avaient pu ausculter son crâne. L'homme, têtu, était resté assis, dans ses vêtements, couverts de sang. Alors que visiblement, il souffrait.
La religieuse qui leur raconta ces faits, secoua sa cornette en soufflant :
" Ha ces hommes ! De vrais enfants !"
Les deux hommes allèrent voir le blessé et le trouvèrent, étendu sur un lit, encore vêtu en effet et inconscient.
Il portait un pansement sommaire et semblait abandonné à lui-même dans ce dortoir vide.
Magnier visita l'industriel mais il dut retourner au Palais pour organiser le départ. Signer quelques dossiers et se porter garant.
Javert n'avait aucun pouvoir en ces affaires.
Quelque part, cela arrangeait le policier qui prit ses quartiers au chevet de M. Madeleine.
Et peut-être ne mérita-t-il jamais autant son surnom de chien de garde, tant Javert se montra diligent auprès de Madeleine. Un médecin vint lui faire un rapport à un moment donné, mais manifestement, on avait fort à faire ailleurs.
Soit ! Javert veilla M. Madeleine.
M. Madeleine se réveilla plus tard. Bien plus tard, au goût âcre de sa bouche. Un vieux goût de métal.
A peine fit-il un geste qu'une main l'aida à se redresser pour boire. Une main forte et indéniablement masculine.
" Merci, réussit-il à murmurer.
- De rien, monsieur," souffla la voix, bien reconnaissable à son baryton profond, de l'inspecteur Javert.
Madeleine ouvrit péniblement les yeux et fut étonné, non pas de voir Javert à son chevet, mais de voir le soulagement intense qui illuminait ses traits.
" Bien ! Vous me voyez donc ! Pas de commotion cérébrale ? Cela m'étonnerait ! Suivez mon doigt !"
Madeleine ne comprit rien mais il vit Javert se pencher au-dessus de lui, tout près, si près qu'il sentit son souffle sur son visage.
Javert avait une haleine de café.
Et l'inspecteur plaça un doigt devant les yeux de Madeleine et, lentement, le fit se déplacer.
Madeleine regardait le doigt et sentait une migraine atroce le prendre. Il dut refermer les yeux sous la douleur.
" Merde ! Ce salopard a réussi à vous blesser durement. Je vais faire préparer la voiture et vous allez voyager en couchette.
- Que…"
Parler était difficile et Madeleine n'y arriva pas.
" Refuser de vous faire soigner..., souffla doucement Javert. Je sais que vous êtes humble, monsieur, mais là… Vous ne croyez pas que vous en faites trop ?
- Je...vais bien… "
Un rire lui répondit.
M. Madeleine sentit tout à coup les doigts froids et durs de Javert saisir les siens et serrer.
" Je vous arrache à cet hôpital d'Arras, monsieur, et je vous ramène à Montreuil.
- Et l'affaire ?"
Même dans la douleur, Madeleine vit le sourire de Javert s'évanouir et être remplacé par autre chose. Du dépit ? De la contrition ?
" Je m'excuse, monsieur le maire. J'aurai dû vous prévenir du danger que vous encouriez. Je vous suivais, certes, mais je n'étais pas assez proche pour intervenir. Et je ne m'attendais pas à ce que ce salopard vous blesse."
Il y avait plus là et Madeleine le sentit.
Ce devait être la migraine qui lui fit dire :
" Vous pensiez que j'étais complice.
- En effet, avoua Javert. Je me demande toujours quelle est la provenance de l'argent qui vous a servi à acheter l'usine de M. Collobert. Je me suis dit que la fausse monnaie...
- Sortez de ma chambre, monsieur !," claqua la voix fatiguée de Madeleine.
Javert s'inclina et disparut.
Monsieur Magnier fut soulagé d'apprendre le réveil de M. Madeleine et fit préparer la voiture pour lui.
Il était d'accord avec l'inspecteur Javert.
Il fallait ramener l'industriel à Montreuil.
Le médecin, quant à lui, ne fut pas très content de cette idée mais M. Madeleine n'était pas mort. Et de toute façon, le docteur n'avait pas vraiment pu examiner ce malade récalcitrant.
Il suffisait de lui adjoindre une garde, attentionnée et sûre, pour le voyage.
Naturellement, on choisit l'inspecteur Javert.
Il avait sauvé la vie de M. Madeleine après tout et ce dernier avait veillé l'inspecteur malade.
On devait les croire amis.
Cela amusa Javert.
Les deux hommes passèrent le temps du voyage, assis l'un en face de l'autre, silencieux et se regardant comme des chiens de faïence.
La seule chose qui prouvait que les passagers de la voiture étaient bien de chair et de sang était qu'au moindre cahot, M. Madeleine fronçait les sourcils et que Javert perdait son sourire.
Le policier semblait...inquiet...
L'humeur de Madeleine oscillait, de façon inexplicable d'ailleurs, entre la colère et le dépit au moment où la voiture s'est arrêtée devant son usine.
Il évita la main bienveillante de l'inspecteur lorsqu'il voulut l'aider. Il parvint à conserver ses manières alors qu'il consentait à peine à répondre à la courbette respectueuse que Javert lui adressa lorsqu'ils se séparèrent.
Il ne ressentit aucun remord à ce propos.
D'autant plus qu'il fut distrait par la masse compacte d'employés qui étaient sortis de l'atelier des hommes pour l'entourer.
Madeleine gardait le sourire face au torrent de questions qu'on lui lançait à bout portant, mais se savait trop occupé à garder sous contrôle le frémissement qui parvenait à dresser les poils de sa nuque pour répondre de façon cohérente.
" C'est vrai que l'usine ferme ?, demanda un homme émacié qui tenait sa casquette à la main.
" Est-il vrai que la police dit que nous sommes tous les complices de Mollard ?, dit un autre.
" C'est pour cela qu'ils vous ont arrêté ?;" ajouta un troisième.
Les employées se regroupaient devant leur atelier avec madame Victurnien en tête. Sans oser s'approcher de leur patron, les femmes parlaient entre elles et lui lançaient des regards angoissés.
Les ragots que Duhamel avait rapportés la veille avaient tout à fait changé : il ne s'agissait plus de parler de traîtres, ni de s'étonner des exploits d'un policier singulier.
A présent, chacun craignait pour sa subsistance.
Peut-être que les plus avertis préparaient déjà la succession au poste de contremaître.
Madeleine leva une main pour demander le silence.
" Vous n'avez pas à vous inquiéter. M. Duhamel vous lira une communication plus tard dans l'après-midi."
Cela dit, l'industriel perdit son sourire et reprit son chemin. Sa démarche imposante et lourde ne manqua pas de dégager la voie vers son étude.
Il était temps, car lorsque Madeleine posa les mains sur son bureau, rien de ce qu'il voyait n'était entièrement vertical... ou tout à fait horizontal. Le monde autour du manufacturier se penchait et tressaillait comme s'il possédait une vie distincte et bien à lui.
" Monsieur Madeleine ! Heureusement que vous êtes de retour ! Des affaires urgentes se sont accumulées qui requièrent votre attention immédiate, si je puis me permettre, mons…"
Duhamel.
L'industriel porta une main à sa tempe.
" D'où vient cette histoire de mon arrestation ?
- Il semble qu'on vous ait vu partir à l'aube, entouré de gendarmes et avec ce Javert... Et que le reste des accusés y allait aussi. Il y a eu une rumeur selon laquelle...
- Je vois."
À moins que quelqu'un ait été occupé à ramasser des escargots à cette heure-là, seuls la portière et Duhamel lui-même auraient été en mesure de le voir partir.
Madeleine résista au besoin de retirer son chapeau.
" Qui assume les tâches du contremaître ?
- Aubin, monsieur. Il était le bras droit de Mollard, et ce n'est pas la première fois qu'il le remplace. Il est avec nous depuis trois ans, et avant cela, il travaillait dans l'entreprise familiale au Cucq.
- Est-ce qu'il a de la famille ?
- Femme et quatre jeunes enfants.
- Est-ce qu'il joue ? Il boit ? Je ne veux plus de surprises, Duhamel.
- On le disait coureur dans sa jeunesse, mais il s'est rangé après son mariage. En fait, il est venu à Montreuil pour courtiser celle qui est aujourd'hui sa femme et...
- Bon... Prenez note : je vais vous dicter quelques lignes à lire dans les ateliers et dans l'entrepôt."
Le petit homme s'empressa de sortir du bureau. Il revint portant, encre, plume et un carnet puis s'assit en face de Madeleine. Il fixa un instant les cercles sombres sous les yeux de son patron, qui, plus larges qu'à l'accoutumée, viraient au mauve.
Il le regarda serrer les yeux, comme il le faisait toujours, lorsqu'il se concentrait en quête de mots.
" Voulez-vous que je rédige la note, monsieur le maire ?
- Faites.
- Et que dois-je dire ?
Madeleine tira sur la manche de sa redingote en réfléchissant. Lorsqu'il parla, sa voix sonna étouffée.
" Dites-leur que nous avons collaboré avec la police et qu'aucun autre contretemps n'est attendu. Dites-leur qu'Aubin sera le nouveau contremaître et que Genlain reste désormais responsable de l'entrepôt.
- Mais Genlain est toujours "malade" !
- Alors nous lui donnerons une bonne raison de guérir."
Pendant que Duhamel était occupé à écrire, l'industriel fouilla dans ses tiroirs puis se redressa doucement. Il prit son temps avant de partir avec un petit flacon à la main.
" Monsieur Madeleine, les lettres urgentes... Elles viennent de votre agent commercial à Arras... Un messager les a apportés avec l'ordre de les livrer en main propre, donc, il a refusé de me les remettre.
- Et après ?
- L'homme est toujours dehors à attendre votre arrivée... Dois-je le faire entrer ?" Duhamel montra la porte du pouce sans pour autant lever les yeux de son carnet.
Madeleine hocha la tête. Il regretta son geste dès que les murs et le plafond menacèrent de se précipiter vers lui.
Il se dit qu'un peu de repos l'empêcherait peut-être de voir double.
Sa petite chambre serait chaude et tranquille.
Madeleine adressa une pensée reconnaissante au ciel lorsque le messager lui fit enfin ses adieux.
Néanmoins, aussitôt le commissionnaire parti, M. Madeleine dut se résigner à recevoir la visite du médecin. Mais il le fit à sa façon et dans son bureau. Il n'eut qu'à faire fermer la porte puis abattre les petits rideaux et à se laisser ausculter. Puis soigner.
Le docteur Vernet siffla doucement de consternation en voyant l'étendue des blessures.
" Monsieur… Vous auriez dû rester à Arras. Ils ont un excellent hôpital et des médecins tout à fait capables. Vous auriez été bien soigné. Là, on a paré au plus pressé.
- Je voulais rentrer à Montreuil, avoua Madeleine, la voix rauque.
- J'imagine bien, rétorqua le médecin, en secouant la tête avec dépit. Mais vous êtes bien blessé.
- Je voulais voir mon usine et rassurer les employés.
- Oui, oui. Hé bien c'est fait ! Maintenant, vous vous couchez et vous vous reposez. Je vais charger une religieuse de vous visiter afin de vérifier votre état de santé. Une commotion cérébrale n'est pas à prendre à la légère.
- Je vais bien…"
Un ricanement moqueur répondit à cette assertion du maire.
Le médecin abandonna son irascible malade et prévint Soeur Perpétue.
Celle-ci eut un mot d'esprit qui fut répété par toute la ville :
" Le maire a bien trouvé son chef de la police, ils sont aussi imprudents l'un que l'autre. A croire qu'ils en font un jeu ?"
Et la religieuse prépara un remède à base d'écorce de saule pour diminuer la douleur.
Ensuite, elle se fit chasser de l'appartement de M. Madeleine par ce dernier. Ce qui ne provoqua qu'un rire amusé et un haussement d'épaule dédaigneux.
Oui, le chef de la police et le maire se ressemblaient beaucoup en réalité.
L'heure du déjeuner surprit monsieur le maire endormi, encore tout habillé, sur sa couverture.
La veille, il avait attendu avec impatience le départ du docteur Vernet pour rentrer dans sa chambrette et trouver un peu de confort.
Il avait refusé que la religieuse Soeur Perpétue le veille.
Il avait tout de même accepté le remède, sachant que l'écorce de saule allait briser la douleur et lui permettre de dormir en paix.
Et puis, le maire devait faire des concessions.
On s'inquiétait tellement pour lui !
Madeleine se leva avec une grimace d'agacement et d'humeur massacrante.
Il supprima une malédiction directement sortie du bagne par crainte d'offenser Dieu, mais en pensée le mal était déjà fait lorsqu'il atteignit le petit miroir suspendu au-dessus de sa bassine et de son broc.
Les points de suture séchaient bien et la tuméfaction commençait à diminuer.
Alors que le maire se badigeonnait de vinaigre médicinal devant le petit miroir, il se félicitait que personne n'ait pensé à lui couper la frange avant que son front ne soit recousu.
Il était possible que, une fois nettoyé de sang desséché, le tas de cheveux indisciplinés parviendrait à cacher le plus gros de sa blessure. Peut-être suffirait-il à lui épargner les questions qui ne tarderaient point à le harceler ? Bien que le bandage demeurerait toujours là...
Madeleine fit la moue. Sa cravate lui serrait la gorge. Il la retira en vitesse, puis les chaussures et la veste subirent le même sort.
Il remarqua alors les lettres urgentes en provenance d'Arras qu'il avait pris avec lui en montant se coucher la veille.
Madeleine s'assit lourdement sur le lit, prêt à mettre à profit le temps qu'il tarderait à rassembler le courage de se recoucher.
Il sauta les préambules de la première lettre puis lut par à-coups jusqu'à ce qu'il retrouve le paragraphe principal :
"...avec fierté et satisfaction que la société que vous dirigez a été invitée, cette année également, à participer à l'exposition qui se tiendra à Paris pendant..."
Le manufacturier laissa tomber la lettre, qui se posa doucement auprès de ses bas.
Le deuxième document était une sorte de formulaire et beaucoup plus long. La calligraphie, serrée et épaisse, lui était inconnue. Madeleine fixa tout de suite les quelques lignes soulignées.
" s'adonner au plus infâme des vices.
La plainte émanait d'une mouche qui aurait été victime d'attouchements coupables. Le témoignage est considéré comme peu fiable en raison du manque de crédibilité du plaignant.
De plus, sa relation avec le dénommé Gilles Maucourt, un ancien inspecteur de seconde classe au Plat-d'Etain, expulsé de la Force à cause de ses mœurs délétères, fait toujours l'objet d'une enquête officieuse…"
Stupéfié, Madeleine ignora le battement douloureux de sa conscience puis se força à lire dès le début.
" RAPPORT PERSONNEL DU DÉNOMMÉ :
Javert.
Né en 1780 à Hyères, Département du Var.
Aucun autre nom ou prénom ne lui est connu. Pas d'alias connus.
PÈRE : Verjat. Prénom inconnu. Alias Lancette. Bohémien. Convaincu de vol aggravé, il meurt au bagne de Toulon alors qu'il purge sa peine en 1785.
MÈRE : Candela, née : Inconnu. Alias Pharaone, alias Suprême. Bohême. Convaincue de fraude et prostitution, meurt dans des circonstances inconnues.
MARIAGE : Est célibataire.
BAPTÊME : Prison de Hyères. Non consigné aux registres paroissiaux.
AUTRES LIENS : Pas de famille connue. Il ne fréquente pas ceux de sa race.
OBSERVATIONS :
Il bénéficie de la protection de M. CHABOUILLET, Secrétaire du Premier Bureau de la Préfecture de Police.
Les circonstances qui lui ont valu cette protection ne sont pas connues.
Le dénommé Javert remplit ses obligations religieuses et assiste régulièrement à la messe et à la confession. Sa rémunération n'a jamais été retenue pour manquement aux devoirs religieux.
On le considère spécialisé dans la traque et la capture de criminels en fuite. Il se distingue par son dévouement. Bon stratège. Enclin à employer la force pour parvenir à ses fins. Excellent espion.
Dossier impeccable jusqu'en avril 1819, où l'on commence à le soupçonner de s'adonner au plus infâme des vices.
La plainte émanait d'une mouche qui aurait été victime d'attouchements coupables. Le témoignage est considéré comme peu fiable en raison du manque de crédibilité du plaignant.
De plus, sa relation avec le dénommé Gilles Maucourt, un ancien inspecteur de seconde classe au Plat-d'Etain, expulsé de la Force à cause de ses mœurs délétères, fait toujours l'objet d'une enquête officieuse.
Contraint de quitter son poste à Paris en raison de son implication dans une affaire de corruption, il dispose d'un bon réseau d'informateurs qu'il n'a pas cédé à son départ..."
La lettre glissa entre les doigts de Madeleine.
Il s'agissait de la seconde partie du rapport qu'il avait commandé à son agent d'Arras il y avait de cela plus d'un an et dont il avait déjà complètement oublié l'existence.
Or, il venait de faire par mégarde ce que ses scrupules lui avaient interdit de faire des mois durant, lorsqu'il avait été informé de l'accusation de corruption qui pesait sur l'inspecteur. Aussi, pourquoi le nier, il se sentit sale et gêné...
Le plus infâme des vices ? Que pouvait signifier l'informateur ? Connaissance charnelle entre hommes ? Quoi d'autre ? C'est le sens que lui aurait donné l'aumônier du bagne.
Madeleine essuya la sueur qui dégoulinait dans sa blessure. Demain, il irait la faire examiner par Sœur Simplice, car il faudrait arranger le pansement.
Connaissance charnelle entre hommes ?
Il ferma les yeux pour échapper à l'assaut des images qu'il avait ramenées avec lui du bagne... Il ne réussit qu'à les rendre plus intenses.
Les premiers jours où son camarade de chaîne avait vendu au plus offrant le plaisir de le déflorer.
Les os qu'il avait brisés en se défendant, les nombreuses astuces qu'il avait apprises, les alliances qu'il avait formées puis brisées. Les semaines au cachot...
Les argousins qui détournaient le regard tandis que d'autres moins robustes que lui succombaient à la barbarie.
Et la terreur que 24601 avait fini par inspirer en quelques mois ; cela lui avait valu le respect des autres, mais l'avait aussi plongé dans la solitude la plus absolue.
Oui, il y eut bien des tentatives de séduction pendant ces années où il était craint. Des jeunes qui se sont offerts à lui en tremblant et qui, pour leur peine, avaient reçu un crachat en plein visage.
Car Jean le Cric ne voulait plus rien de son prochain. Pas sa société, pas son soutien, pas son affection… Pas de plaisir.
Puis à la fin... alors qu'il comptait les jours qui lui restaient pour laisser l'enfer derrière lui, le souvenir du formidable impact d'avoir senti ses jambes fléchir en surprenant deux galériens qui s'embrassaient en cachette ; qui se caressaient tandis qu'ils semblaient... s'adorer ! Deux hommes qui se racontaient des histoires de liberté et d'avenir pendant qu'ils s'abandonnaient dans les bras l'un de l'autre.
Et qui, il en était sûr, se croyaient.
Cela avait laissé un arrière-goût amer dans la bouche du Cric ; ça lui avait rempli le ventre d'incertitude. Ce désir, qui était éphémère et l'avait pris au dépourvu, il l'avait tué avant sa naissance.
Madeleine l'avait soigneusement enterré.
Il regarda la lettre à ses pieds avec la conscience bien lourde.
La doctrine qu'il était si désireux d'apprendre proclamait que Javert et d'autres comme lui étaient une aberration et une insulte au Christ.
Pourtant, Jean le Cric avait fini par comprendre que parfois, les affections, aussi bien que les rivières empruntent la seule voie qui demeure libre.
Que, d'autres fois, on naît en étant ce que d'autres n'aiment pas et que cela, l'on ne peut l'arranger guère. Surtout quand il ne reste plus la force de se battre contre soi-même.
Mais... qui parlait de combat ? Qui pourrait croire que Javert, ce loup qui dans ses meilleurs jours parvenait à montrer une face humaine, était capable d'héberger une seule once de tendresse enfouie parmi ses six pieds de muscles maigres et de tendons ?
Non...
À en croire le rapport, Javert avait le bagne dans le sang. Il portait en lui la luxure sauvage et cruelle dans laquelle il avait grandi... La véritable aberration courait dans ses veines.
Madeleine réussit à s'allonger sur le lit et soupira, soulagé.
Même si les moyens qu'il avait employés pour obtenir cette information étaient répréhensibles, même s'il ne se serait probablement jamais autorisé à lire cette lettre dans des circonstances normales, ce qu'il avait appris était une arme redoutable dont il pourrait se servir.
D'autant plus qu'il sentait qu'il y avait une base de vérité dans les accusations.
Car, sous certaines conditions, il était sûr que sa main ne tremblerait pas en combattant un monstre de l'espèce de Javert.
Madeleine sourit. Il ne tarda pas à s'endormir.
CHAPITRE XVII
Une lettre vint de Paris quelques jours plus tard à l'intention du chef de la police de Montreuil.
Javert la décacheta fébrilement, espérant contre toute attente avant de la jeter sur le sol dans un mouvement de colère désespérée.
Javert,
Nous sommes satisfaits de votre travail. L'arrestation de ces faux-monnayeurs a été un bel ajout à votre dossier.
Monsieur le préfet a parlé de vous avec bienveillance.
On oublie peu à peu l'accusation de corruption. Ce dossier est clos, nul et non avenu.
Continuez ainsi, Javert, et je pourrai enfin demander une mutation pour vous.
Chabouillet
Secrétaire du Premier Bureau
Le préfet avait parlé de lui avec bienveillance et Javert devait l'en remercier.
Ce fut une nouvelle patrouille faite dans les rues les plus sordides de Montreuil. Une patrouille qui se termina par une bagarre, comme de bien entendu.
Une patrouille qui laissa l'inspecteur avec un goût de sang dans la bouche suite à un beau coup de poing reçu en pleine face.
Il devait être content de ne pas avoir perdu de dent.
Après l'affaire des faux-monnayeurs, la position de l'inspecteur Javert changea. Jusque là, il était craint mais aussi méprisé.
Maintenant, il n'était que craint et nul n'aurait osé le moquer à voix haute.
Les soucis d'ivrognerie diminuèrent de façon drastique et le policier s'était trouvé un nouveau cheval de bataille.
Il y avait un établissement réservé aux hommes voulant passer quelques heures en compagnie de dames de mauvaise réputation.
Le bordel de la rue Coquimpart.
En effet, la préfecture de la Somme, consciente d'un problème de salubrité publique avait lancé une circulaire à destination des commissaires. Il fallait que les bordels et autres établissements de plaisir soient inspectés avec plus de zèle.
On craignait les maladies et la propagation du vice.
Aux inspecteurs d'être le bras armé de la Loi en ces matières.
Le maire n'avait plus qu'à s'incliner. M. Madeleine ne pouvait rien opposer.
Il était vrai que le policier n'y allait que sur la commande expresse de monsieur le maire, et jamais Delapasture de Verchocq ou M. Madeleine ne s'y étaient intéressés.
Ainsi, Javert se mit à accompagner les officiers de santé et vérifiait les documents d'identité des employées de ces établissements.
A force, on connaissait l'inspecteur Javert.
Au départ, on avait pensé que l'homme, comme presque tous les officiers de Montreuil, allait fréquenter le bordel.
Puis on comprit que Javert n'était pas de ces genres d'hommes. Il ne regardait qu'à peine les filles, examinant surtout leurs papiers et attendant avec impatience le résultat de l'examen de santé.
Invariablement, tout était bon.
En les voyant partir, la tenancière du bordel lançait en riant :
" Maintenant que vous savez que mes filles sont propres, vous n'en voulez pas une, messieurs ?"
Le médecin riait, mais c'était forcé.
Javert ne répondait rien. Il fusillait juste du regard.
Ce qui déclenchait des rires plus forts.
Et donc, par la force des choses, le nouveau cheval de bataille de l'inspecteur Javert fut la prostitution illégale. Il ne pouvait rien changer à l'existence des maisons closes mais les prostituées de la rue devinrent des proies.
Au regard de la loi, le policier pouvait décider d'une peine de prison pour la prostitution opérée sur la voie publique ou pour tout acte impliquant une prostituée.
Ainsi, le nombre de femmes de mauvaise vie se mit à diminuer dans la ville.
Javert en fut tellement content qu'il se permit de priser dans son poste de police.
Enfin la ville de Montreuil-sur-Mer devenait un endroit sûr et sain !
Sa mère avait été une prostituée.
Si Javert avait été en âge de le comprendre et de le combattre, il aurait passé lui-même les fers aux poignets de sa mère.
On vit donc la silhouette grise du grand policier hanter les rues de Montreuil et surtout ses zones d'ombre afin d'y faire cesser le moindre acte tendancieux et les femmes de mauvaise vie se le tinrent pour dit.
Et aussi les femmes malheureuses qui n'avaient plus rien à perdre.
Puis quelque chose se produisit en ville et changea la situation.
Discrètement mais sûrement.
Cela eut lieu avant la fin du printemps, quelques semaines après toute l'affaire des faux-monnayeurs.
Un homme entra dans Montreuil. Il était affable et souriant, il venait chercher de nouveaux produits à proposer dans son auberge.
Une jolie petite auberge située non loin de Paris.
Il s'appelait Thénardier et vivait à Montfermeil, il gardait Cosette, la fille de Fantine et en retirait une substantielle manne.
Mais la manne diminuait jour après jour, le misérable voulait savoir pourquoi.
Il chercha à se rendre compte des lieux, de l'usine.
Montreuil-sur-Mer était une jolie petite ville, la population était composée en majorité de bourgeois enrichis et on comptait même de beaux hôtels particuliers dans la Ville-Haute.
Une jolie petite ville dans laquelle on pouvait gagner de l'argent assez facilement.
Fantine n'avait aucune excuse valable pour ses retards de paiement. Thénardier se promit de lui rappeler les sommes à payer et de la pressurer un peu plus.
Elle n'avait qu'à se débrouiller pour payer.
Il y avait des hommes à foison dans cette ville, la bourse pleine d'or et les pantalons bien fournis.
A elle de savoir y faire !
Et puis, une autre raison avait poussé Thénardier à venir se rendre compte des choses. La bande des faux-monnayeurs était tombée.
Il voulait savoir à cause de qui et comment s'en venger.
Montreuil était bien placée. Perdre cette étape du trafic avait été une sale blague.
On avait demandé des comptes à Thénardier.
Cela seul demandait un remboursement. Au centuple !
Montreuil-sur-Mer était une jolie petite ville et il suffit à l'homme de s'attabler au premier café disponible pour apprendre qui dirigeait la ville et qui la protégeait.
Le nom de l'inspecteur Javert fut parmi les premiers cités. Thénardier le connaissait de nom, ses complices lui en avaient déjà parlé.
Si Javert avait su cela, il en aurait été fier.
" Et que sait-on de lui exactement ?
- Pour commencer, c'est un gitan ! Mais n'allez pas croire qu'il fricote avec les gens de sa race, monsieur ! Plus aucun gitan n'ose venir en ville, ce Javert les en chasse avec soin.
- Un cogne, quoi, se mit à sourire l'inconnu. Il doit avoir des vices !
- Il faut se méfier de lui, jeta l'aubergiste de Montreuil. Il aime pas les nouvelles têtes.
- Il a l'air d'un type charmant, sourit l'inconnu. J'ai connu un cogne, une fois, il a fait arrêter toute une bande de tueurs mais il s'en prit une balle. Mais c'était en ville, ici, il ne risque rien, le cave.
- Javert est prudent ! Et il y a des crimes ici aussi, faut pas croire !"
Le rire moqueur de l'homme fit froncer les sourcils au patron.
" Vous ne croyez pas, monsieur mais figurez-vous qu'on a eu des faux-monnayeurs :
- Non ?, fit l'inconnu. Contez-moi cela ! Je vous offre un glace ?"
L'aubergiste hésita. Mais l'homme souriait, poli et bienveillant, puis l'attrait d'un verre eut raison de sa méfiance.
Il s'assit en face de son client et commença à raconter :
" Il y a de cela quelques semaines…"
Thénardier observait son vis-à-vis et le trouva stupide.
Mais il était bavard, c'était tout ce qui comptait.
Après le café, ce fut plus difficile de rencontrer le beau bourgeois bien en vue de la ville et parti pris dans le trafic. Mais ainsi Thénardier apprit quelques secrets bien juteux sur l'inspecteur si austère et si dévoué de Montreuil-sur-Mer…
Par exemple, sa tendance à chercher les filles de joie.
" Ha ces nantis ! Tous des salopards," songea en souriant Thénardier.
Quelque part, Thénardier n'avait pas tort.
Surtout en voyant la scène qui se passait dans la ville quelques semaines plus tard.
L'inauguration officielle de la Halle aux Grains !
Mais l'inauguration se faisait de façon grandiloquente. Il y avait eu des discours à n'en plus finir, une réception avec du vin de qualité et...une pièce de théâtre…
Quelque chose de grandiloquent aussi.
Tout en vers et en rimes.
L'inspecteur Javert en resta estomaqué.
Et il n'osa pas bouger durant tout le premier acte. Il en aurait baillé !
Après un temps interminable, ce fut l'entracte.
L'inspecteur de police se sentait tellement déplacé. Déjà, il était seul. La plupart des gens étaient accompagnés. Des couples de bourgeois bien vêtus.
Lui sortait d'une longue journée de travail.
Il n'avait eu que le temps de laisser son uniforme et se sentait mal habillé.
Ensuite, il avait beaucoup bu mais peu mangé, sa tête lui tournait.
Les discours lui avaient brisé la tête, il sentait poindre la migraine.
Enfin, il ne comprenait rien à la pièce de théâtre. Un soldat romain nommé Britannicus ? Fils d'un empereur, il risquait de se faire assassiner par un autre… C'était en tout cas l'essentiel de ce que comprit le policier.
Des femmes pleuraient sur scène et priaient pour la compassion.
Javert ne comprenait pas vraiment pourquoi.
Autour de lui, des personnes de la ville déambulaient et parlaient de la pièce.
Avec emphase, avec ravissement, avec chaleur.
Dieu merci ! On ne lui parlait pas.
Il n'aurait pas su quoi répondre.
Puis, Javert aperçut M. Madeleine. Le député Callard lui parlait, la main posée sur le bras et le souffle en plein visage.
M. Madeleine souriait poliment.
Mais quelque chose dans la façon dont il se tenait, rigide et penché en avant, faisait comprendre à l'inspecteur à quel point le maire se sentait mal à l'aise.
Il ne s'ennuyait pas au-delà de ce qui était humainement supportable comme lui, il était angoissé.
Les tentatives du député de le faire entrer dans la conversation semblaient échouer...
Javert se dit...que peut-être c'était une porte de sortie pour tous les deux.
Le policier chercha les yeux de Madeleine et les fixa intensément.
Ensuite, il quitta ostensiblement la halle aux grains.
Dehors, il n'y avait personne.
Javert compta et attendit quelques minutes dans une ruelle.
Cela le fit sourire ! Il serait un meilleur acteur que ces caves en costume.
Il ouvrit en grand les portes de l'établissement et martela le sol de ses bottes d'officier.
Les gens se poussaient devant lui et Javert n'en eut cure. Il s'arrêta juste devant le maire et le député.
Là, il s'inclina bien bas et d'une voix professionnelle, sèche et froide, il s'écria :
" Monsieur le maire, votre présence est requise à la mairie.
- Ah ! Une urgence ?"
Ce fut à peine si Madeleine réussit à supprimer son soulagement.
L'inspecteur tendit la main pour désigner la porte et lança :
" Immédiatement. Je vous prie de m'excuser mais cela ne peut pas être différé."
Monsieur le maire, plus serein, parvint à feindre la surprise de manière convaincante.
" Veuillez m'excuser, M. Callard. Je vous serais obligé de bien vouloir transmettre mes excuses à M. Delapasture de Verchocq et aux autres personnalités."
Puis il pressa le pas pour suivre son inspecteur.
Javert précéda monsieur le maire, faisant un bouclier de son corps et repoussant les personnalités venues saluer monsieur Madeleine.
Sitôt les portes refermées, Javert ne put s'en empêcher, il se mit à rire.
A rire.
" Que se passe-t-il, inspecteur ? Y a-t-il vraiment un problème ?
- Il fallait que je sauve la vie de quelqu'un, monsieur."
Javert annonça cela, sérieusement, tout en essuyant les dernières traces d'hilarité de ses yeux.
" Il fallait que je vous sauve la vie, monsieur ! Vous n'auriez pas survécu aux autres actes. Moi non plus, d'ailleurs !
- Quand même, Javert, on a l'air d'écoliers qui fuient l'abbé."
Après un rire qui sonna doux, Madeleine ajouta :
" Merci... Vous venez de m'empêcher de faire des cauchemars pendant une semaine."
Javert regarda le maire et lui demanda :
" Vous avez compris quelque chose à cette chienlit ? Claude, Britannicus, Néron et je n'ai même pas compris le nom des femmes."
Javert se remit à rire.
Et Madeleine rit autant que lui.
" C'est quoi ce Britannique ? Je n'ai pas tout à fait saisi.
- Mon Dieu !, fit Javert, faussement horrifié. Si vous n'avez pas compris non plus, où va le peuple ?
- Pas au théâtre, tant qu'ils se souviendront de cette horreur. Pour sûr."
Le silence retomba, confortable, entre les deux hommes. Puis Javert eut tout à coup un sourire joyeux :
" De combien de temps nous disposons avant que cette...pièce se termine ? J'ai une vieille promesse à tenir !
- Si la situation est tellement difficile… Je ne pense pas qu'ils m'attendent. Après tout, ils honorent Delapasture et je ne suis qu'un figurant qui orne son triomphe .
- Un figurant ? Vous êtes toujours trop modeste, monsieur."
Javert se pencha et ajouta, la voix douce :
" Un jour, cela vous perdra. Mais ce soir, si vous voulez bien me faire l'honneur ! Regardez ! Les étoiles sont magnifiques !"
La nuit, les étoiles…
Mais monsieur Madeleine se souvenait de la lune et se méfiait.
Sentant la réticence de monsieur le maire et voulant faire amende honorable, Javert tendit le bras à M. Madeleine en souriant.
" Prêt pour une promenade sur les remparts, monsieur le maire ?, demanda Javert en retirant son chapeau pour saluer avec soin.
- Ce sera avec plaisir, inspecteur Javert, accepta Madeleine, un peu contraint.
- Alors en avant ! Ce soir, je serai votre guide ! Et je promets de ne pas parler de la Vendée. "
Patiemment, l'inspecteur glissa ses mains dans son dos et marcha, le visage tourné vers les étoiles. Il savait déjà de quelles constellations il allait parler et ce qu'il allait montrer au maire.
Le maire suivait, se demandant malgré tout ce que ce chasseur à l'affût allait encore lui tendre comme piège.
Cela dit, la nuit était en effet magnifique.
Pour une fois, Madeleine avait éloigné son regard du bout de ses chaussures et ses yeux, éblouis, fixaient le ciel comme s'il n'avait jamais eu le loisir de le contempler auparavant.
A part, le soir de la lune évidemment.
Javert ne put s'empêcher de sourire, heureux et satisfait.
Il se tourna vers M. Madeleine et, lentement, posa sa main sur le bras de l'homme.
" Alors, nous disions les remparts… Vous allez voir une vue qui vaudra celle de monsieur de Saint-Alban."
Les doigts saisirent le bras et tinrent, mais sans volonté de faire du mal.
Et, loin de fuir le contact comme il l'aurait fait en toute autre occasion, Madeleine se laissa faire. Comme s'il n'était pas tout à fait conscient du geste... comme si le toucher d'une main était un événement régulier dans sa vie.
Quel changement avec la scène précédente dans la halle aux grains !
Tout était calme aux alentours et la nuit était profonde. Un peu froide, un peu humide, mais acceptable.
Sur les remparts, la mairie avait disposé des bancs. C'était une excellente initiative. Javert y entraîna le maire et l'y poussa. Avant de s'asseoir tout proche de lui.
Assez proche pour murmurer dans la nuit :
" Je suppose que vous savez trouver la Grande Ours et la Petite Ours.
- Je connais l'étoile du Nord et… c'est à peu près tout."
Et doucement, Javert saisit la main de monsieur Madeleine et la guida dans le ciel.
" Ici, la Grande Ours, là, l'étoile Polaire… Vous avez la Petite Ours. Mais ce n'est pas cela qui m'intéresse."
Javert souriait, cela s'entendait dans sa voix.
Et doucement, il souffla dans l'oreille de M. Madeleine.
" Je vais vous montrer l'Étoile du Diable, monsieur le maire.
- Mais… Cela existe ?, fit Madeleine en avalant sa salive avec quelque difficulté.
- Laissez-moi vous montrer."
Et la voix de l'inspecteur se fit suave.
La main de l'inspecteur était chaude et Javert commença son histoire, tout en indiquant les constellations...
" Autour de l'étoile du Nord se trouvent les constellations dites circumpolaires. Elles sont visibles toute l'année. Vous n'aurez aucun mal à les reconnaître, monsieur le maire."
Des étoiles et des constellations. Une main serra la sienne et Javert oublia son enquête pour profiter de l'instant.
Gilles avait apprécié d'écouter Javert lui parler des étoiles…
" Là, c'est Céphée. C'est un roi. Regardez ! Les étoiles forment un triangle. C'est sa couronne."
Proche du maire, Madeleine sentait le souffle chaud de l'inspecteur sur sa joue.
Mais Javert n'exagérait pas et bientôt Madeleine aperçut un triangle.
" Vous avez raison inspecteur !
- N'est-ce-pas ? Céphée fut un roi marié à une très belle femme. Voici la reine Cassiopée."
Les deux mains voyagèrent.
Entremêlées.
" Facile à voir, expliqua Javert. C'est un "W".
- Qu'est-ce que cela représente ?
- Cassiopée ? Une femme assise sur un trône."
Un rire suivit cette affirmation.
" Vraiment ?, s'étonna Madeleine. Un trône ?
- Vraiment, monsieur le maire."
Javert se pencha contre Madeleine pour entraîner la main plus loin.
" Cassiopée et Céphée eurent une fille, plus belle que le jour. Andromède."
Là, Javert lâcha la main et raconta :
" Cassiopée était orgueilleuse. Elle affirmait que sa fille était la plus belle de toutes les femmes, même plus belle que les Néréides.
- Les Néréides ?
- Les nymphes de la mer."
Madeleine ne dit rien, la chaleur de la main de l'inspecteur lui manquait et il n'avait jamais entendu toutes ces histoires.
Javert se révélait passionnant.
" Poséidon, le dieu de la Mer n'apprécia pas cet orgueil. Il condamna Céphée et Cassiopée à lui sacrifier leur fille. Sinon sa baleine allait détruire la ville.
- Ne me dites pas qu'il y a une baleine dans les étoiles, Javert !"
L'inspecteur se mit à rire aussi.
" Elle est trop basse sur l'horizon, je ne peux pas vous la montrer, monsieur. Mais faites-moi confiance ! Il y a bien une baleine dans le ciel ! Et une girafe, un cygne, un aigle, un serpent, un dragon…
- Javert !"
Le rire fut partagé.
Et Javert vint doucement reprendre la main de Madeleine. Ses doigts, dégantés et chauds, étaient doux au toucher.
De nouveau, des mouvements dans le ciel et Javert expliqua la position des constellations.
" Partons de Cassiopée, sur son trône. Voici Andromède. Une femme enchaînée.
- Enchaînée ?
- Pour le sacrifice, monsieur le maire ! Je vous montre."
Et lentement, Javert fit voyager la main et s'arrêta pour indiquer les chaînes qui se trouvaient aux poignets de la malheureuse femme, éternellement enchaînée dans le ciel.
" Seigneur !, fit Madeleine. Que s'est-il passé ?"
Javert baissa sa main mais il ne libéra pas les doigts de M. Madeleine. Il se mit à rire, doucement, sans volonté d'être cruel. Ou moqueur.
" Vous ne connaissez pas la mythologie grecque, monsieur ?
- C'est une affaire en cours, inspecteur. Encore un livre que j'aimerais lire mais qui ramasse la poussière sur mon étagère. Pour ma défense, je ne me doutais pas que la mythologie puisse être aussi intéressante."
Javert approuva et reprit son cours sur les étoiles.
" Tout est lisible dans les étoiles. Je ne sais malheureusement pas tout. Mais il y a quelques histoires que je sais.
- Vous êtes étonnant, inspecteur.
- Pour répondre à votre question, il y eut un guerrier pour sauver la belle princesse enchaînée."
Et les deux mains reprirent leur voyage céleste.
" Persée était un beau jeune homme, le fils de Zeus. Il est venu sur son blanc destrier et a sauvé Andromède. Son destrier était un cheval ailé. Pégase."
De nouveau, les mains, doucement entremêlées s'arrêtèrent sur des étoiles.
" Un grand carré d'ombre, et plus loin voici un cheval. Le voyez-vous, monsieur ?"
Il fallait répondre et monsieur Madeleine répondit, essoufflé :
" Oui.
- Bien. Alors vous avez Pégase d'un côté d'Andromède et de l'autre côté son sauveur Persée. Un homme debout, la main levée et tenant dans son autre main…"
Javert se pencha plus près et à nouveau son souffle chaud glissa sur la joue de monsieur le maire :
" La tête de Méduse. Une créature horrible. Une femme à chevelure de serpent dont le pouvoir est de changer les êtres en pierre. Mais dans le ciel, elle est représentée par une étoile."
Le rire de Javert fut ressenti par un souffle. Et provoqua un frisson.
" L'étoile du Diable. Algol."
Javert ressentit le tremblement de M. Madeleine dans leurs mains mêlées et, bizarrement, il en conçut un réel plaisir.
" Qu'a-t-elle d'étrange ?, demanda Madeleine.
- Elle clignote ! Elle change de couleur : rouge, vert, jaune et d'intensité.
- Dieu ! Pourquoi ?"
Là, Javert se recula et lâcha enfin la main de M. Madeleine.
" Je ne sais pas, monsieur le maire. Je ne suis pas assez savant pour savoir cela."
Madeleine était désolé de cette réponse et de ce recul.
" Vous en savez déjà beaucoup, inspecteur.
- Non, mais vous êtes bienveillant, monsieur. Je ne connais pas Britannicus ni Néron."
Javert baissa la tête, tout à coup intimidé. Il était loin de son territoire habituel et ce fut comme s'il s'en rendait compte tout à coup. Il n'avait pas l'air de savoir comment agir.
" Avez-vous vu la comète l'année dernière, monsieur ?, demanda le policier, maladroitement.
- La comète ? Non. Il y a eu une comète ?
- J'en ai vu parfois… Mais on ne fait pas attention aux choses du ciel."
Javert se mit à sourire. Il se pencha en avant et ses mains se retrouvèrent prudemment serrées l'une contre l'autre, loin devant lui.
" Cette comète, l'année dernière, m'a tenu compagnie durant mes patrouilles. Elle était dans la Constellation de Pégase."
Audacieusement, M. Madeleine s'empara de la main du policier et désigna un coin du ciel.
" Donc là ? Près de ce carré noir ?"
Javert haleta et murmura :
" Oui."
La voix, rauque tout à coup, poussa le maire à se tourner vers le policier. Il fixa les yeux clairs de Javert un peu plus longtemps que convenable. Ils brillaient de mille feux.
C'était un spectacle aussi fascinant que le ciel lui-même.
" Il se fait tard, inspecteur. Peut-être devrions-nous...
- Rentrer, oui, monsieur le maire. La pièce doit être terminée.
- C'était... Ah ! Extraordinaire !"
L'inspecteur Javert, homme chevronné qui avait livré mille batailles sans gloire, dut faire un effort pour ne pas répondre au sourire candide de Madeleine.
Il aurait davantage de chances de se mettre à l'épreuve tout au long du chemin du retour. Puis d'échouer à plusieurs reprises.
" Voudrez-vous me montrer le ciel d'août ? Je ferai de mon mieux pour achever ce livre entre-temps, dit Madeleine à l'approche de l'usine.
- Août ? Avec plaisir, monsieur le maire, répondit Javert, intimidé. Je pourrais vous montrer les Perséides. Et les pluies d'étoiles filantes !
- Des pluies d'étoiles filantes ?
- Nous utiliserons votre carte du Ciel, monsieur, et je vous raconterai l'histoire d'Orion, du Serpentaire et du Scorpion…
- C'est dit, inspecteur.
- C'est donc un nouveau rendez-vous avec les étoiles."
Oui, monsieur Madeleine aurait pu le jurer, les yeux de l'inspecteur étincelaient...aussi beaux et lumineux que les étoiles.
Le lendemain, après la remise de son rapport quotidien et les ordres de M. Madeleine, l'inspecteur ne put s'empêcher de poser une petite question, sur un ton amusé :
" Alors cette pièce de théâtre ? Ce fut un succès ?"
Madeleine hésita.
Puis, il décida de répondre sur le même ton :
" Incomparable, inspecteur. On en redemande !"
L'expression de Javert fut si drôle que le maire se mit à rire, bientôt imité par le policier.
Dans le couloir, le secrétaire de mairie, Antoine Moreau fut tellement estomaqué qu'il resta devant la porte du bureau de monsieur le maire.
Il n'espionnait pas !
Mais il n'en revenait pas.
Il entendait les deux hommes rire de concert.
C'était la première fois.
Le nouveau conseil municipal se réunit avant la fin du mois de février.
Madeleine avait de grandes expectatives à présent puisque, suivant les recommandations de Javert, il avait remplacé les membres les plus récalcitrants de l'assemblée.
Il comptait sur eux pour sortir son administration de la paralysie dont elle souffrait depuis de nombreux mois, et de fait, quelques voix s'étaient élevées pour appuyer ses projets.
Mais les nouveaux conseillers, inexpérimentés et timorés, ne faisaient pas le poids et leur soutien fut loin d'être décisif.
Comme cela devenait traditionnel à la fin des réunions, Madeleine quitta la salle renfrogné et pressant le pas.
Il ne remarqua pas la haute figure qui se leva lorsqu'il sortit puis le suivit calmement.
" Monsieur le maire ?
- Ah ! Javert !
- La réunion est-elle terminée ?"
Le maire tint la porte pour laisser entrer l'inspecteur dans son bureau puis la referma immédiatement.
Il avait convoqué Javert pour que le policier explique au Conseil le problème de la sécurité à la Cavée-Saint-Firmin. En détail et avec précision. A en juger par la taille du dossier que l'inspecteur portait sous le bras, Javert avait bien préparé son intervention devant les notables.
Madeleine pouvait imaginer sans peine que tous les incidents des dernières années étaient là, répertoriés et détaillés. Prêts à servir sa cause et à le faire bien.
Puis encore, et pas sans importance...
Il y avait eu cette sensation alors que Madeleine s'apprêtait à entrer dans la salle du Conseil : en voyant patienter Javert dans le couloir, il s'était senti plus calme. Étonnant !
" Asseyez-vous, Javert."
Ce simple fait dérouta une fois de plus Javert mais le policier voulait montrer qu'il acceptait de se montrer conciliant. Il s'assit et posa son dossier sur les genoux.
Il avait confiance.
Et la nuit des étoiles était passée par là. Elle avait marqué le policier.
" Le conseil m'a fait une fleur à l'initiative du député local : il a été approuvé que le conseil me rembourse l'argent que j'ai avancé pour la construction des lavoirs. Maintenant que les travaux sont sur le point de se terminer !"
Madeleine appuya son nez sur un poing serré avec colère. Après une forte inspiration, il continua :
" Le plus ennuyeux est que cela n'aurait pas dû être mentionné, car je ne le considère pas comme une des priorités du moment et que nous avons mieux à faire. C'était une perte de temps."
Le policier ne saisissait pas ce que voulait de lui le maire en lui expliquant cela. Revenant à ce qui lui tenait à cœur, l'inspecteur désigna son dossier.
" Et leurs conclusions concernant la Cavée-Saint-Firmin ?, aventura Javert.
- Je n'ai pas été en mesure de parler du sujet, alors qu'il était prévu à l'ordre du jour. Mais qu'à cela ne tienne ! Je convoquerai une nouvelle réunion la semaine prochaine."
Le visage de l'inspecteur se durcit.
Javert avait beau se vouloir impassible, il était souvent très lisible.
En l'occurrence, il se dit qu'en face de lui se trouvait un beau manipulateur.
Et qu'il l'avait oublié.
Le temps d'une promenade sous les étoiles et d'une promesse de travail en commun pour l'intérêt général.
L'inspecteur regretta de s'être assis finalement.
" La semaine prochaine, monsieur le maire ?," demanda le policier, sèchement.
Mais le scepticisme se sentait dans ses propos.
" Pas de ça, Javert ! Pas maintenant," souffla Madeleine.
Là, Javert fut surpris et accepta de se départir de sa mauvaise humeur. Il regarda Madeleine, dans les yeux, et vit...le mécontentement conforme au sien, l'amertume dans le pli de la bouche...et comprit.
Ce n'était pas lui ! C'était eux !
" Ils refusent d'agir ?, interrogea Javert, plus doucement.
- Je n'ai pas été… assez habile, voilà tout. La Cavée n'est pas rentable, voilà tout !"
Cela fit sourire le policier. Monsieur Madeleine, pas assez habile ? Et cela lui fit saisir ce qui se passait dans cette salle communale.
" Monsieur Delapasture et ses projets aberrants ? Après la halle aux grains, il veut une galerie marchande. Moreau m'a parlé de la lutte entre l'ancien maire et certains habitants, plus réalistes. Je l'ai déjà dit ! Si l'enfant blessé avait été un enfant des beaux quartiers...les travaux auraient été votés depuis longtemps."
Madeleine passa une main dans ses cheveux. Elle tremblait. Il se rendit au guéridon et rapporta deux verres d'eau. Il vida le sien aussitôt et fit parvenir l'autre à Javert.
" Je ne sais pas, inspecteur. J'ai du mal à croire que la réalité puisse être aussi... sordide."
L'inspecteur réfléchit puis un sourire moqueur apparut sur ses lèvres tandis qu'il se penchait en avant, conspirateur.
" Mais il suffit de prouver que ces travaux sont indispensables, monsieur. Vous êtes le maire ! Vous avez un conseil municipal qui vous suit ! Voulez-vous un rapport sur les transporteurs passant dans la rue ? Sur les accidents qui s'y déroulent et gênent la circulation des marchandises ? Je peux vous fournir tous les témoignages que vous voulez."
Javert songeait au Père Fauchelevent qui pestait contre la Cavée, à Mme Serrier et son fils, à tous les résidents de cette rue qui se plaignaient sans cesse dans ses locaux...
" Nous pouvons nous entendre avec des témoins et les faire parler au prochain conseil. Imaginez monsieur Madeleine ! Des gens venus demander de l'aide, quelques commerçants et mon dossier pour clore le tout."
Javert déposa brutalement le rapport si douloureusement complété et cela produisit un son mat dans le silence du bureau.
Un fin sourire.
Et l'inspecteur pencha la tête sur le côté en attendant la réaction de monsieur le maire.
" Vous avez raison : c'est ce que nous allons faire. Occupez-vous de trouver les témoins ; nous présenterons aussi l'expertise technique de l'architecte que vous avez fait venir de Paris."
Puis, Javert regarda le maire en souriant, taquin :
" Combien de temps me laissez-vous pour remplir cette tâche, monsieur le maire ?
- Nous avons une semaine, inspecteur. Pas plus."
Mais, plus détendu, Madeleine souriait aussi.
" Ce sera prêt dans quatre jours, monsieur, annonça fermement l'inspecteur. Et au prochain conseil municipal, vous obtiendrez gain de cause. Car, monsieur le maire, si j'ai appris quelque chose en vous côtoyant...c'est que je n'ai pas l'impression que quelque chose puisse vous résister longtemps."
Oui, monsieur Madeleine était un beau manipulateur.
Mais il manquait de confiance face à tous ces bourgeois nantis.
Javert se promit de l'appuyer.
Souriant toujours, l'inspecteur ajouta, la voix douce :
" Même pas moi."
Les yeux gris cherchèrent les yeux d'azur et Javert fut heureux de voir le sourire de M. Madeleine s'épanouir.
Le maire avait de très beaux yeux, se disait le policier. Plus beaux quand ils étaient sans colère.
Pouvaient-ils être encore plus beaux ?
Javert se promit de le découvrir.
" Je vous l'ai dit, monsieur. Je veux voir jusqu'où vous pouvez aller !"
Et le sourire changea d'aspect, perdant de sa douceur…tandis que les yeux de M. Madeleine devenaient plus durs.
Javert regretta d'avoir ouvert la bouche pour une fois.
CHAPITRE XVIII
Un nouveau conseil municipal, une volonté d'œuvrer pour l'intérêt général, une autorité qui se mettait en place.
Monsieur Madeleine était bel et bien le maire !
Les conseillers municipaux apprenaient et prenaient de l'assurance.
Et les choses avançaient.
Les relations oscillaient entre le conflit et la confiance entre le maire et son chef de la police.
L'inspecteur Javert en fit douloureusement l'expérience.
Tout simplement en procédant à une arrestation.
Il s'agissait d'un des ouvriers de monsieur Madeleine. L'homme avait été pris dans une bagarre.
Et les témoignages concordaient pour pouvoir justifier l'arrestation de l'homme. Il était l'homme qui avait déclenché la bagarre.
Javert était intervenu.
Il ne lui fallut qu'un instant pour menotter le prévenu et l'entraîner au poste.
Monsieur Delapasture de Verchocq, l'ancien maire, s'était désintéressé de ses affaires de police. Monsieur Magnier avait peu à peu laissé Javert libre d'agir.
Sauf en cas de délits graves, le policier était maître de ses arrestations et de ses décisions.
Il avait déjà envoyé en prison des filles des rues sur une simple signature de sa part que personne ne lui avait contestée, il en avait le droit.
Javert avait pris ses aises.
Il avait oublié peu à peu la dureté des premiers mois.
On avait accepté un chef de la police !
Maintenant, il s'agissait d'accepter un maire !
Javert avait fait s'asseoir l'homme devant lui et s'apprêtait à l'interroger avec soin. Préparant déjà la note qui allait accompagner le prévenu à la caserne pour y être enfermé.
Les deux gendarmes qui étaient maintenant accolés à son service, Hannequin et Joliot, attendaient patiemment que l'inspecteur leur donne l'ordre d'agir.
Bagarre, coups et blessures, ivrognerie, insultes à des officiers de l'État…
Javert pouvait espérer obtenir un an de prison. Si le juge abondait dans son sens bien entendu.
Ce fut sur ces entrefaites que la mairie se rappela à lui.
Un message qu'un gamin apporta au chef de la police.
La mairie était placée en face du commissariat. Javert en fut surpris et ennuyé mais il obéit aussitôt.
Il pensa à la Cavée Saint-Firmin, il s'inquiéta des travaux. Bref, il ne perdit pas de temps et laissa les deux gendarmes surveiller son prévenu.
Monsieur Madeleine le convoquait en termes sobres, comme c'était son habitude. Et aussi, comme c'était sa coutume, il ne le fit pas attendre.
" Javert ! C'est quoi toute cette histoire sur l'arrestation de Maximin ? Est-il vrai que vous allez recommander au juge d'instruction qu'il soit emprisonné ?"
Javert en tomba des nues.
Il essaya de se justifier :
" Mais, l'homme a provoqué une bagarre, monsieur. Troubles sur la voie publique en état d'ébriété de surcroît.
- N'y a-t-il pas d'amendes ? Recommandez une amende au lieu d'envoyer un père de famille en prison ! Avez-vous conscience des dommages que vous pouvez causer à toute la famille ?"
Ce fut reçu comme un soufflet en plein visage.
Javert balbutia, il ne s'était pas attendu à des reproches sur son travail.
" Si, monsieur. Mais l'homme a insulté… Il…"
Javert songeait avec horreur à l'homme assis dans son bureau, l'attendant les mains menottées, sachant que l'inspecteur lui avait déjà promis la prison. Si Javert revenait et le condamnait à une amende…
Merde !
Il était bon pour se faire moquer de toute la ville.
" Il a brisé de la vaisselle, monsieur. Chez Suchet, l'aubergiste, tenta maladroitement l'inspecteur.
- Si je ne me trompe pas, cela concerne le tribunal civil. En supposant que Suchet porte plainte, ce dont je doute, vu les circonstances. En fait, Suchet a autant à perdre que votre détenu dans cette affaire : la fille de Maximin est encore mineure... Mais je suppose que vous êtes au courant des faits.
- Non, monsieur. Je n'ai vu que l'infraction à la loi, cracha Javert. Voie de fait, tapage et insultes ! L'homme était ivre, monsieur !"
Madeleine acquiesça après beaucoup de délibération. Encore une fois, Javert disait vrai... Et une fois encore, il oubliait de mettre les faits en contexte.
" Inspecteur, vous avez raison sur les délits que vous rapportez. Je n'ai pas l'intention d'en discuter. Mais je connais cet homme depuis des années et je sais que son comportement est dû à des circonstances exceptionnelles. D'autres auraient tué pour moins que ça ! Je ne conteste pas qu'il mérite une punition... Mais la tempérance peut aussi se trouver dans le châtiment. Vous dites qu'il était ivre ? Bon... Appliquez les ordonnances municipales et mettez-le à l'amende…"
Javert revint à l'attaque et dit sourdement :
" L'ivrognerie mériterait d'être un délit, monsieur. Ce n'est pas un bon exemple pour les enfants et cela rend les hommes violents."
Les doigts de Javert tremblaient alors qu'il les laissait saisir la poudre à sécher, posée dans un petit bol sur le bureau du maire.
Il refusait de regarder monsieur Madeleine en face.
" Encore une fois, je suis d'accord avec vous. Mais ce ne l'est pas… N'êtes-vous pas un peu intransigeant ? N'importe qui peut boire sans retenue un jour sans subir de conséquences majeures, inspecteur. Ce n'est pas l'exception."
Javert eut un rire, amer et sans rien de ce que devrait être un rire.
" Comment pensez-vous que cela se passera ce soir chez Maximin, monsieur ? Un ivrogne violent avec une femme et des enfants ? Je peux les arrêter dans la rue mais dans les maisons…
- Vous parlez vraiment de Maximin ? Si c'est le cas, soyez sans crainte : il n'est pas violent.
- Un ivrogne est toujours violent, monsieur. Votre Maximin l'a prouvé ce soir. Je ne connais pas personnellement sa femme. Mais dans ces affaires, les femmes ne disent jamais rien. Et les enfants encore moins."
Javert haussa les épaules, vaincu. M. Madeleine ne comprenait rien. Et il n'avait aucune envie de discuter davantage.
" Ce sont les enfants qui souffrent le plus, monsieur. Eux et leur mère. C'est eux qu'il faut protéger du père !"
Madeleine, interloqué par la triste véhémence de Javert, l'observait sans mot dire. Il n'avait jamais vu les choses sous ce jour... Cela ne lui était pas venu à l'esprit ... Peut-être parce qu'il ne l'avait jamais vécu ?
" Je suppose que vous parlez en toute connaissance de cause…"
Javert leva enfin la tête et regarda durement monsieur le maire.
" Je suis né en prison, monsieur. Où avez-vous vu un père dans mon histoire ?, cracha le policier. Maximin sera mis à l'amende dès qu'il aura vu le juge, monsieur. Avez-vous encore besoin de mes services ? Je n'ai pas terminé de régler mon poste, monsieur.
- Disposez, inspecteur," fit froidement Madeleine en ouvrant l'un des dossiers déposés sur son bureau.
Javert s'inclina sans rien dire et les mots habituels eurent du mal à sortir de sa bouche :
" Très bien, monsieur le maire."
Puis les bottes de l'inspecteur claquèrent le plancher avec une force inhabituelle.
Javert était fâché.
D'une part, il n'aimait pas s'opposer à un supérieur, c'était tellement contraire à sa nature. Et Madeleine l'avait poussé à bout.
D'autre part, le policier s'était dévoilé et cela lui déplaisait souverainement. Que ne pouvait-il se taire ? Il n'y avait qu'à lire le dossier sur sa vie privée pour comprendre qui avait pu cogner un gamin et sa mère. Sachant que la mère de Javert était une prostituée… Javert n'avait pas eu de père mais sa mère avait eu un amant. Plût au ciel qu'elle n'eut que des clients.
Et par-dessus tout, Javert venait de comprendre qu'il n'était plus le chef de la police. Il avait un supérieur maintenant.
Dans le poste de police, on attendait sans impatience le retour de l'inspecteur.
Le prévenu était encore sous le coup de l'alcool mais les gifles que lui avaient collé les gendarmes l'avaient passablement réveillé.
Il attendait, la tête penchée en avant et la peur au ventre.
Seul le mot prison avait réussi à le tenir conscient.
Enfin, Javert entra, le visage fermé.
D'une voix sèche et nerveuse, il annonça :
" Tu es libre. Tu auras certainement une amende à payer lorsque tu auras vu le juge…"
Le regard incrédule qui se posa sur Javert à cette annonce lui fit mal.
" Libre, monsieur ?"
D'un geste agacé, Javert retira les menottes.
" Et une amende.
- Pas de prison ?, demanda la voix empâtée du prévenu.
- Non !"
Puis il désigna la porte de son commissariat et réussit à contenir sa colère encore quelques instants pour asséner :
" Au revoir, maintenant.
- C'est monsieur Madeleine, hein ? C'est lui qui a fait ça, hein ? C'est lui qui…
- FOUS-MOI LE CAMP OU JE TE JURE QUE JE TE FOUS DEHORS MOI-MÊME !"
On obéit enfin. Les deux gendarmes suivirent le prévenu. Ils avaient capté le regard exacerbé de l'inspecteur.
Puis, enfin seul, Javert se laissa tomber sur sa chaise, devant son bureau.
Bouillant de colère.
Cela dura quelques jours.
Javert était effroyable d'efficacité et de sévérité. Il surveilla les alentours de la maison close, il darda de ses yeux clairs les cafés et vérifia que les hommes rentraient bien chez eux…, il partit se battre dans les quartiers pauvres afin d'évacuer toute sa rancune.
Mais, malgré la colère qui le portait toujours, Javert se chargea avec soin et célérité du dossier concernant la Cavée Saint-Firmin. Le maire le lui avait demandé, avec son visage bienveillant et son attitude attentionnée.
Manipulateur !
L'inspecteur interrogea et enquêta les habitants de la rue dangereuses pour compléter un rapport déjà bien épais.
On fut surpris de voir le chef de la police s'intéresser à un état de fait qui durait depuis des années.
" Ma fille a été renversée, ici même, inspecteur. Aujourd'hui, elle boite."
" J'avais un cheval et je faisais souvent le voyage jusqu'à Arras mais un jour, j'ai eu un vilain accident, inspecteur. J'ai perdu beaucoup d'argent mais je ne passe plus par cette rue du diable."
" Ce sont les pavés, inspecteur. C'est y pas stupide ! Des pavés dans une rue en pente comme ça ! Ha si on changeait les pavés…"
" Il y a des commerçants qui ne sont pas raisonnables, inspecteur. Ils font trotter leurs bêtes dans la rue et comme il y a un virage en bas...ils ne voient pas les passants…"
Des heures d'interrogatoire. Des dizaines de noms.
Le Père Fauchelevent s'étonna de ce nouveau cheval de bataille de Javert. Il ne comprenait plus le chef de la police.
" Vous travaillez pour Madeleine, maintenant ?, cracha le vieux tabellion.
- La Cavée Saint-Firmin, rétorqua sourdement Javert.
- Un Enfer ! Mais elle est rapide et permet de rejoindre la grande rue plus vite. Quand on est pressé, on est pressé.
- Que peut-on faire pour arranger cela ?
- Refaire la pente ? Les pavés ne suffiront peut-être pas…"
Javert notait et notait.
De sa petite écriture, serrée et nerveuse.
La main de Fauchelevent saisit son bras et le vieillard jeta, méprisant :
" Et lui ? Vous vous en chargez toujours ? Ou vous avez parti lié ? On dit que vous aimez bien les promenades aux étoiles tous les deux."
Les yeux de l'inspecteur étincelèrent de colère et Javert souffla :
" Tiens ta gueule Fauchelevent. Je peux te poisser pour outrage."
Mais Fauchelevent souriait, cruel, avant d'asséner une dernière pique :
" Et vous me mettrez à l'amende, inspecteur ? Monsieur le maire n'aime pas trop la prison, hein ?"
Javert ne répondit pas et chercha un autre témoin à interroger. Il ne put s'empêcher de raidir les épaules en entendant le rire mauvais du Père Fauchelevent dans son dos.
L'inspecteur interrogea l'architecte, revenu aider Javert pour son dossier, et celui-ci expliqua les améliorations possibles qu'on pouvait apporter à la route.
Il accepta de témoigner devant le conseil municipal.
Il était content de servir une cause de M. Madeleine.
Comme tout le monde dans la ville.
Et il était encore plus content de se décharger de sa dette envers le policier.
Quatre jours suffirent et l'inspecteur demanda une audience en plein après-midi à monsieur le maire.
Madeleine se tenait dans son bureau, comme prévu, et l'attendait. Pas tellement usuel chez un maire.
La grisaille du mois de février avait accordé une trêve et le soleil se déversait à grands flots par les fenêtres de l'hôtel de ville. Le maire avait retiré sa veste.
Pourtant, il semblait mal à l'aise.
" Sommes-nous prêts, inspecteur ? Racontez-moi les progrès de votre enquête."
Javert déposa doucement un nouveau dossier sur le bureau du maire. Il songea, amusé, qu'il était devenu un simple secrétaire.
" Comme promis, monsieur. Voici votre dossier et la liste des personnes prêtes à témoigner au prochain conseil municipal pour la Cavée Saint-Firmin.
- Ont-ils confirmé leur présence ? Ce que j'ai l'intention de faire est inhabituel ; l'effet sur le projet risque d'être désastreux s'ils manquent à l'appel.
- Vous avez du mal, monsieur, fit durement Javert. Du mal à me faire confiance. Je ne comprends pas vraiment pourquoi. Mais baste ! Suivez-moi que diable !"
L'index, long et fin, de l'inspecteur se posa sur le dossier et le policier sourit, suffisant :
" J'ai un architecte qui a élaboré un devis probable des travaux. Cela coûtera moins cher que cette ridicule halle aux grains. Il sera là car il a confiance en vous."
Javert se rapprocha et sans y réfléchir, il se plaça à côté de Madeleine.
Il ouvrit le rapport et le feuilleta nerveusement :
" Voici Mme Serrier, elle viendra témoigner avec le docteur Vernet. Celui qui a soigné son fils. J'ai aussi Mme Personeni, elle c'est sa fille qui boite."
Nouvelle page, Javert se pencha vers Madeleine et le houspilla, agacé que le maire ne prenne pas son travail au sérieux.
" Ici, monsieur Carrouges ! Il va parler du transport dans cette rue, ainsi que messieurs Pleyel et Constantin. Il ne manque que le Père Fauchelevent."
Là, Javert se recula et replaça ses mains dans le dos :
" Lui refuse de témoigner devant le conseil municipal. Il...il se sent trop âgé pour parler en public. Les autres ont tous confiance en vous et seront là. Pour vous !"
Fauchelevent se disait vieux ? Non, Madeleine connaissait bien l'ancien tabellion. Il manquait de finesse... et pouvait se révéler fourbe.
" Vous mentez mal, inspecteur. Personne ne vous l'a dit ?"
Madeleine partit à la recherche de sa veste, qu'il revêtit avec des mouvements brusques. Pris dans ce jeu d'hostilités sans cesse renouvelées et de confiances qui ne duraient jamais longtemps, le maire perdait patience.
Par moments, il perdait même la volonté de faire semblant.
L'homme qui se tenait devant lui était aussi dur et déterminé que lui-même, alors pourquoi continuer à prendre des gants ?
Javert ne souriait plus.
Mais il refusa de se laisser traiter ainsi par ce maire de pacotille.
Résolument il se rapprocha de Madeleine, le faisant reculer jusqu'au mur où il se retrouva épinglé :
" Ho, je mens peut-être mal, mais c'est que je ne suis pas à votre hauteur, monsieur. Personne dans cette ville ne le peut ! Je n'oublie ni que je vous ai vu quelque part par le passé, ni que vous n'avez aucun passé."
Puis se reculant doucement, le policier ajouta :
" Mais en l'occurrence, vous vous méprenez. Je suis de votre côté dans cette affaire. Je suis comme vous, se moqua Javert, je veux le bien de cette ville et de ses habitants. La Cavée Saint-Firmin est un scandale !"
Ce fut au tour de Madeleine de carrer les épaules puis de s'avancer vers son chef de la police.
" Vous vous oubliez, Javert. Si vous avez quelque chose à me reprocher, faites. Ne vous gênez pas ! Au cas contraire, rappelez-vous que je suis encore magistrat."
Javert leva fièrement le menton, sans crainte et jeta sèchement :
" Oui, un magistrat. Je n'oublie pas, monsieur. Mais n'oubliez pas que je suis un policier."
Javert se mit au garde-à-vous. Et ce fut comme si toute la scène n'avait jamais eu lieu.
Un inspecteur de police composé face à son supérieur impassible.
" Je fais mon travail, avec soin et intégrité. Et je suis dévoué à mes supérieurs. Tant qu'ils le restent."
S'inclinant bas, Javert ajouta :
" Monsieur le maire."
Malgré les accrochages incessants entre les deux hommes, la complicité qui les avait amenés à former une équipe redoutable ne cessa de se renforcer. Parfois sans qu'ils le remarquent, parfois à leur insu.
Madeleine convoqua le Conseil comme prévu et fit comparaître Javert en tant que conseiller technique.
Le maire était sûr que le chef de la police s'acquitterait parfaitement de la tâche.
Javert ne l'avait point déçu : reprenant le style qui lui était familier dans ses rapports quotidiens au maire, concis et non dépourvus d'aménité quelquefois haute en couleur, il exposait ses démarches avec une précision absolue.
Il avait même déjoué, tout naturellement, les questions mal intentionnées du député Callard en se fondant sur des données incontestables.
Madeleine dut se couvrir la bouche pour ne pas montrer un sourire trop satisfait.
Au bout d'une heure d'interrogatoires assez durs, la capitulation du conseil municipal fut totale.
Les travaux de rénovation de la Cavée-Saint-Firmin démarrèrent la même semaine puis le calme revint à la mairie.
Les semaines passaient mais maintenant c'était une torture de tous les instants.
Javert courbait l'échine et obéissait aveuglement à monsieur le maire.
Honnêtement, Javert s'était attendu à une mise à pied.
Il regrettait son coup de colère dans la mairie, mais après avoir tellement œuvré pour M. Madeleine, l'accusation de mentir l'avait aveuglé. Même si elle était vraie.
Pourtant, Javert n'avait menti que dans l'intérêt du maire. Pour une fois.
Lui montrer un front uni derrière la mairie.
Lui donner confiance devant tous ces conseillers municipaux, imbus d'eux-mêmes.
Pouvait-il claironner que le Père Fauchelevent ne l'aimait pas et complotait derrière son dos pour le faire tomber ?
Javert riait sans joie à cette idée.
Honnêtement, Javert s'attendait encore à une mise à pied. Mais elle ne vint pas et les rapports quotidiens qu'il menait avec le maire restaient neutres et objectifs.
Comme si rien ne s'était passé…
Javert aurait préféré qu'on le casse publiquement. Il n'aimait pas cette incertitude.
Finies les petites allusions, terminés les regards soupçonneux.
Javert se faisait humble et obéissait à tous les ordres. Même les plus saugrenus. Même les plus humiliants. Même les plus inutiles.
Car il voyait bien que M. Madeleine se jouait parfois de lui.
Et en même temps, une certaine complicité continuait à se nouer entre les deux hommes. On s'observait et on se faisait peu à peu confiance. L'inspecteur assistait à des conseils municipaux et avait le droit de parler en public. Du jamais vu !
Javert ne savait pas quoi faire de ça.
Il détestait obéir et en même temps il appréciait les échanges aigre-doux qui s'établissaient entre le maire et lui.
Javert se disait que, finalement, lui aussi était bel et bien devenu la dupe de M. Madeleine et cela l'agaçait.
Les travaux dans la Cavée Saint-Firmin avaient commencé et l'inspecteur mettait un point d'honneur à y passer chaque jour. Surveiller un chantier était un domaine dans lequel il était passé maître.
Cela devenait le moment fort de sa journée, entre deux visites pour régler des querelles de voisinage ou pour servir de messager à M. Madeleine…
Moreau ne trouvait pas quoi dire, il voyait bien que la relation entre le maire et son chef de la police n'était pas facile, et le jeune homme restait à se taire, regardant Javert avec compassion.
Cela seul donnait envie au policier de lui fracasser la mâchoire à coup de matraque.
" Vous allez bien, inspecteur ?, demandait gentiment le jeune homme.
- Oui, Moreau."
Et l'inspecteur reprenait avec rage ses dossiers.
Car les dossiers s'accumulaient maintenant.
Monsieur Madeleine avait été à l'armée mais il y avait tant et tant de monsieur Madeleine dans les registres qu'il aurait fallu que Javert prenne quelques jours de congé pour aller à Paris et voir cela de lui-même... sans grand espoir de réussir d'ailleurs…
Digne ne lui apprit rien de plus puisque cela lui était interdit.
Il enquêta sur les usines de la région mais on ne se souvenait pas d'avoir embauché de monsieur Madeleine. Seulement la France était un grand pays… Monsieur Madeleine avait sûrement travaillé ailleurs.
Où ?
Javert n'avançait pas et cela le faisait rager.
Et en même temps, il était content de ce répit.
Monsieur Madeleine...devenait l'équivalent d'un...ami ?
On parlait des futurs aménagements de la ville, Madeleine accompagnait parfois l'inspecteur dans ses patrouilles afin de voir tel ou tel point litigieux de Montreuil.
Le quartier des Moulins, toujours si pauvre et si humide, attrista monsieur le maire.
" Il faut drainer les terres !, assénait le maire. Les derniers curetages ne suffisent pas !
- Les travaux seraient très onéreux, monsieur, rétorquait Javert. Là, je ne pense pas que vous réussirez à obtenir des soutiens.
- Nous verrons Javert ! Nous verrons bien !"
Oui, c'était une relation difficile et en même temps on faisait du bon travail.
Javert supportait la situation avec un calme difficile et son visage devenait illisible.
Seuls ses vêtements, toujours impeccables, pouvaient donner des indications sur ses sentiments.
Un bouton oublié, une boucle mal mise, de la poussière sur ses bottes...et cela présageait d'une véritable tempête interne.
Mais Javert côtoyait M. Madeleine et essayait de garder sa posture.
Pas d'étoiles, pas de soupçons, pas de douceur, pas de souvenirs...
Mais un jour, Javert ne fut pas capable d'assumer la visite quotidienne à monsieur le maire et de supporter tout cet étalage de mépris hautain.
Une lettre étrange était arrivée de Paris, assortie d'un extrait du Moniteur.
On y apprenait la mort par pendaison d'un jeune homme, nommé Gilles Maucourt. L'ancien policier, reconverti en menuisier, avait mis fin à ses jours. On parlait de folie.
La lettre venait de M. Chabouillet, elle assurait l'inspecteur que rien n'avait été rattaché à lui dans ce triste dénouement.
" De toute façon, le dénommé Maucourt avait été soumis à une rude surveillance tous ces longs mois et rien dans son comportement n'avait prouvé que…"
" Il semblerait donc que les conclusion tirées lors de la précédente enquête fussent erronées et nous regrettons infiniment que…"
" Le plaignant, interrogé à nouveau, avait avoué avoir menti pour salir la réputation de l'inspecteur…"
"Monsieur le préfet en personne avait énoncé les plus vifs regrets et attendait avec impatience les résultats de l'enquête en cours pour…"
" Il était d'ailleurs question de revoir son dossier pour le nommer ailleurs, peut-être à…"
La lettre finissait sur des excuses vite formulées et des regrets que Maucourt ne soit pas venu en personne discuter avec lui.
"M. Chabouillet aurait pu le défendre et…"
Javert jeta la lettre au feu, la regarda brûler avec un soin approchant de la folie et puis il s'assit à son bureau. Il croisa les mains sous son menton et ne bougea plus.
Gilles Maucourt avait été un ami. Ce n'était même pas un mensonge. Un ami, rien de plus, mais un ami avec un lourd secret à porter.
Il avait fallu des mois d'amitié et de rapprochement pour qu'il l'avoue à Javert.
Gilles Maucourt était un jeune homme de trente ans à peine, célibataire et heureux de l'être et il préférait les hommes aux femmes.
Le fier inspecteur Javert, si droit et si austère, avait failli le dénoncer aux autorités...mais il n'en avait rien fait.
Car Gilles Maucourt était un ami. Trop proche peut-être. Mais il n'y avait jamais eu autre chose que des discussions et des mains posées sur des épaules, des regards un peu trop appuyés et des sourires affectueux.
C'était un ami.
Le seul.
Jusqu'à cette nuit… Cette nuit dont le souvenir était entaché par l'alcool et qui restait cachée dans la mémoire de l'inspecteur. Une nuit, un lit et un plaisir profond qu'il n'avait jamais connu.
Le souvenir d'une nuit d'amour avec un homme.
Il y en eut quelques autres mais cette première nuit marqua l'inspecteur à jamais...
Maintenant, Javert n'avait plus rien.
Alors l'heure de la réunion avec monsieur le maire passa, puis celle du déjeuner, puis celle du dîner, puis le crépuscule tomba...et Javert n'avait quasiment pas bougé de son siège.
Perdu dans ses souvenirs parisiens de conversations au café et de patrouilles sous la pluie.
Il n'avait pas remarqué l'obscurité qui s'était peu à peu emparée du poste de police, ses yeux étaient fermés sur ses larmes de tristesse.
Madeleine leva les yeux du dossier qu'il lisait pour observer le visage de l'inspecteur Javert.
Il s'était attendu à ce que Javert perde son sang-froid suite à sa dernière demande ; il avait même anticipé tous les gestes qui suivraient sa provocation : la voix qui deviendrait rauque lorsque Javert la contraindrait à baisser d'un ton ; les doigts qui commenceraient à racler l'accoudoir ; le pied qui changeait discrètement de position jusqu'à ce qu'il repose sur les orteils tandis que, enfin, Javert oserait lui demander pourquoi il ne chargeait pas la gendarmerie ou le garde champêtre, comme de droit, de faire sa sale besogne. Il n'aurait pas eu tort, seulement, Madeleine faisait plus confiance à Javert.
Rien ne vint. Tout ce que l'inspecteur lui adressa fut un laconique :
"Oui, monsieur."
" Comprenez-vous qu'il ne suffira pas que vous vérifiiez toutes les cheminées et tous les fours de la ville ? Ce sont les cheminées des maisons isolées qui m'inquiètent.
- Oui, monsieur le maire."
Javert avait salué bas à son départ. Un parfait auxiliaire qui n'oserait jamais défier les ordres de son supérieur.
Seulement, Madeleine savait que les choses n'étaient pas comme cela entre eux, et l'attitude de Javert finissait par l'agacer.
Le maire reprit ses dossiers et oublia l'affaire jusqu'à ce que le jeune Moreau arrive pour récupérer les documents à dupliquer.
" Votre patron va mieux à présent ?, lui demanda subitement Madeleine.
- Comment dites-vous, monsieur le maire ?
- Je demande si le médecin a déjà rendu visite à l'inspecteur. Je me suis laissé dire qu'il était malade.
- On vous a trompé, monsieur. Je doute que l'inspecteur puisse se permettre de payer un médecin avec son salaire.
- Ah ! Cela ne l'empêche pas d'être malade, pourtant. J'imagine que vous avez déjà remarqué que sa santé n'est plus très bonne...
- Eh bien... Il grogne moins et semble toujours fatigué. En dehors de ça…"
Moreau haussa les épaules et continua à rassembler des documents.
Mais déjà Madeleine avait la certitude d'avoir raison.
" Avez-vous besoin que je fasse deux copies de ces papiers ?, s'enquit Moreau.
- Oui, une pour nos registres et l'autre à envoyer à Arras. L'original est destiné à la partie intéressée, comme d'habitude.
- Bien, Père Madeleine," dit le garçon alors qu'il se préparait à partir.
Le maire l'arrêta et ajouta :
" Ah ! Moreau... Pourriez-vous me rendre un service ?
- Certainement, monsieur.
- Gardez un œil sur votre patron : je ne veux pas avoir le cadavre de cet homme têtu sur la conscience.
- Et comment vais-je faire ça ?, demanda le jeune homme avec un filet de voix ténu.
- Faites-moi savoir s'il souffre un malaise, ou s'il arrive en retard à son poste... Assurez-vous qu'il va bien lorsqu'il rentre chez lui après les patrouilles, ce genre de choses. Peut-être que si nous parvenons à lui faire admettre qu'il a des difficultés, il se laissera aider. Cela fait des mois que j'ai mis le dispensaire de l'usine à la disposition des employés de la ville... Mais cela ne semble servir à rien.
- Non, monsieur ! Bien au contraire... Je me suis fait soigner un abcès le mois dernier là-bas. Je ne suis pas aussi fier que... Bien, monsieur, je vais monter la garde et vous faire mon rapport."
Moreau quitta le bureau en proie à la nervosité, et Madeleine se dit qu'il en avait peut-être trop fait.
Mais il avait raison : quelque chose n'allait pas chez Javert.
Et si quelqu'un pouvait connaître les difficultés qui guettent un homme seul, c'était bien Madeleine.
CHAPITRE XIX
Cet état de fait dura quelques jours et tout à coup les choses évoluèrent drastiquement.
L'inspecteur Javert, fatigué de sa journée et agacé par les demandes ridicules de monsieur le maire rentrait chez lui sans vraiment faire attention à ce qui l'entourait.
Comme si l'affaire des faux-monnayeurs n'avait pas eu lieu !
Comme si la Cavée Saint-Firmin n'était pas en pleine restauration !
Javert se retrouvait à gérer à nouveau d'ineptes problèmes de voisinage et de soucis de bornage. Javert en était épuisé.
Et il n'avait même plus envie de lutter...
Il était encore sous le choc de la mort de Gilles, quelque part si Javert insistait tellement pour être nommé à Paris, c'était aussi pour retrouver son ami.
Cet espoir était vain aujourd'hui.
A quoi bon retourner à Paris ?
Javert était plongé dans ses méditations.
Cela expliquait sans peine le manque de concentration dont il faisait preuve, une patrouille qui n'était pas vraiment une patrouille, juste une promenade pour calmer ses nerfs et apaiser sa colère.
Maudit Monsieur Madeleine !
Javert tourna dans une petite rue, menant aux remparts et assez vide de passants. Juste un raccourci pour terminer sa tâche.
Et ce fut à cet instant que l'attaque eut lieu.
On avait dû le suivre et il n'avait rien remarqué.
Il était trop tard pour se fustiger, tandis qu'un bras serrait sa gorge et qu'un autre saisissait ses bras.
Merde !
La canne de l'inspecteur tomba à terre dans un bruit sourd tandis qu'il se sentait s'évanouir par manque d'air.
" Tout doux, fit une voix qui lui était inconnue. Il ne faut pas le tuer, j'ai des questions pour lui."
Un ricanement retentit alors qu'il s'effondrait, assommé par un violent coup sur le crâne.
Sa vision devint rouge puis lentement, tout s'assombrit.
Il ne devait pas s'être passé des heures. Javert n'avait pas soif, seule une douleur sourde dans la tête lui rappela ce qu'il venait de se passer. Il était assis sur une chaise, il était menotté et incapable de bouger, il possédait encore son uniforme, ce qui était plutôt rassurant.
On ne peut pas torturer efficacement un homme s'il n'est pas nu. Le fouet ripe sur les habits et la lame du couteau s'enfonce mal dans les chairs habillées.
Javert avait appris cela à Toulon, par les témoignages des anciennes victimes de la Terreur. Et par sa propre expérience.
Une main vint saisir ses cheveux et tirer dessus violemment pour lui faire lever la tête. Il ne voyait personne, ses agresseurs se tenaient dans son dos.
Il était dans un hangar. Manifestement, une écurie. Peut-être chez Scaufflaire ? On ne l'avait pas transporté longtemps.
" Alors le cogne ? T'es réveillé ?, " demanda la voix inconnue.
Une gifle le réveilla complètement en effet.
" Va te faire foutre," articula Javert, avant de se prendre encore une gifle.
Mais cela manquait de conviction, gifler par derrière ? C'était une gageure !
Javert eut envie de rire mais se dit que ce n'était pas une bonne idée de le faire.
La main le tenait à nouveau par les cheveux et un ricanement retentit.
" Non, on ne fait pas dans les tantes ! Alors que toi… Il paraît que c'est plutôt ton style.
- Laisse-moi juste libre et tu verras," claqua Javert.
Une autre gifle et Javert goûta du sang, sa lèvre était fendue. Bien, bien, on pouvait quand même frapper juste de cette façon.
On tira très fort sur ses cheveux obligeant la tête à partir en arrière, provoquant une souffrance atroce dans la nuque.
" Maintenant, réponds le cogne ! Qui a mangé le morceau ?
- Sur ta gueule ? Personne mais laisse-moi le temps et je…"
On tira plus fort et Javert se tut.
Il ne pouvait plus parler, juste fermer la bouche et souffrir en silence.
" Essaye de réfléchir avant de parler ou je te maquille joliment ! Tu serais beau avec un joli sourire arrangé. Tu sais ? Comme pour les putes de la Grande Vergne ?"
Javert emmagasinait les informations et taisait ses gémissements de douleur. On allait lui briser la nuque à ce petit jeu-là. Un simple coup sur sa gorge et c'était fini.
Un criminel de Paris, habitué des bas-fonds et manifestement, il connaissait Javert, pourtant l'inspecteur n'était pas resté longtemps en poste dans la capitale… Ou alors on avait parlé de lui…
Une lettre était venue à Montreuil, glissée dans le courrier elle contenait le rapport contre l'inspecteur Javert. Accusation de corruption et atteintes à sa vie privée.
Qui avait vendu Javert ?
Une nouvelle gifle le ramena au présent, enfin on relâcha les cheveux et sa tête retomba en avant.
Javert respira profondément.
" Qui a mangé le morceau ? Parle le cogne ou tu vas être joliment esquinté."
Javert se mit à sourire et d'un geste bien stupide et bien téméraire, il cracha sur le sol.
Ce qui lui valut un coup de poing en pleine face.
Là, quelqu'un se tenait devant lui mais le visage caché dans un mouchoir. Le policier eut envie de rire, il trouvait cela bien ridicule.
Le sang coula de son arcade sourcilière fendue.
Et Javert se dit que la nuit allait être longue…
Par Dieu, elle le fut !
Rien ne sortit de la bouche de l'inspecteur.
Il avait la bouche en sang, il s'était mordu la langue et n'osait pas compter ses dents. Son nez était touché et il sentait qu'un hématome se formait sur sa pommette.
Le sang se figeait dans les favoris.
Le mouchard applaudissait la manœuvre, on l'avait bellement rossé mais rien de brisé. Douleur, souffrance mais il pouvait encore parler.
Du grand art !
Un ancien des Colonnes Infernales ? Un gars de l'armée habitué à mener des interrogatoires musclés ?
" Putain ! Tu me fais chier le cogne !, claqua la voix passablement énervée de son tourmenteur. Qui a balancé la fausse monnaie ?"
Javert en eut assez de garder le silence et cracha :
" C'est moi, cornard ! Tu vois, je suis un bon cogne ! J'ai remonté la piste et crois-moi si t'es pas con, tu vas devoir me buter car je te retrouverai."
On se mit à rire et une main caressa la joue intacte, glissant dans les favoris. Là, Javert eut un frémissement de peur malgré tout.
" A la bonne heure, tu causes enfin ! Donc tu veux me faire croire que tu as tout deviné tout seul ! Rien qu'avec ta Sorbonne ?!
- On est pas tous des jobards !
- Non, j'admets. T'es trop bon pour durer dans le métier de la raille. Qui t'a rencardé ? Que tu sois bon, je veux bien mais il faut que quelqu'un ait parlé !
- Personne ! Bute-moi et qu'on en finisse !"
Une pointe de peur devait poindre dans sa voix et Javert se détesta pour sa perte de sang-froid. Mais la tactique changeait, on n'employait plus les poings, il sentit la lame d'un couteau glisser à son tour sur sa joue.
Là, Javert songea à ses yeux.
Gilles les avait trouvés beaux.
" Un cogne qui trouve tout cela tout seul ? Qu'est-ce que tu fous à Montreuil alors ? Ta place est à la Sûreté avec les autres chiens de Vidocq."
Javert ne dit rien. Le couteau descendait sur sa gorge et on défit la boucle de son col de cuir. Ce collier de cuir de dix centimètres que portaient les policiers destiné à les protéger de tout égorgement ou étranglement.
Le col tomba à terre et l'air frais sur son cou fit frémir Javert.
" J'oubliais ! C'est vrai, pardonne-moi le cogne. Tu as été accusé de corruption et d'être un inverti. Je ne veux ni t'acheter, ni te violer. Mais, je veux des réponses ! QUI ?"
C'était difficile de se concentrer lorsque la lame d'un couteau glissait sur votre gorge.
" Il nous a dit ce que tu as fait à Paris et pourquoi tu as été nommé ici. Quelle chute pour un inspecteur comme toi, hein Javert ?
- Qui "il" ?, osa demander le policier.
- Un richard de cette putain de ville. Mais t'occupe, ce ne sont plus tes oignons."
La lame avait fini son chemin.
Gentiment placée sur la carotide, elle patientait en caressant la gorge.
" Je te pose une dernière fois la question, qui ?
- Va te faire foutre, cracha Javert, mais le manque de salive gâcha l'impression.
- Ce n'est pas la mère de Mollard. Est-ce Madeleine ? Duhamel ? QUI ? Une des filles de l'usine ? Parle !
- Pas la mère de Mollard ? Comment cela ?
- Elle a parlé mais elle savait rien. Tu me fatigues le cogne, je vais…"
La porte de l'écurie fut ouverte avec force. Plusieurs gendarmes menés par Hannequin et Joliot entrèrent. La lame du couteau quitta la gorge et Javert ferma les yeux de soulagement.
Il y eut des cavalcades.
Il y eut des cris de douleur.
Il y eut des mains sur les siennes et les menottes disparurent.
Javert ouvrit les yeux et vit le regard affolé de Moreau posé sur lui.
" Quand j'ai vu votre canne et votre chapeau restés au-milieu de la rue, je me suis posé des questions. Pardon, inspecteur, il nous a fallu du temps pour vous retrouver.
- Qui vous a informé de ma présence ici ?
- Un voisin de M. Scaufflaire a entendu crier les chevaux plus tôt dans la soirée et en a informé la gendarmerie. Mais ce n'est que lorsque je suis venu leur dire que vous aviez disparu qu'on a fait le lien."
Javert se leva et massa lentement ses poignets. Ils étaient sanguinolents et sa nuque était une torture.
" Il faut aller voir madame Mollard, ces salopards sont de la bande des faux-monnayeurs. Combien ont été arrêtés ?"
Javert ne le crut pas.
Il ne pouvait honnêtement pas y croire.
Trois hommes avaient suffi à le capturer et à l'entraîner dans cette écurie, sans que manifestement quiconque en ville n'en soit témoin.
Des trois hommes...aucun n'avait été arrêté et en plus, le gendarme Hannequin avait été blessé durement.
Un coup de surin dans le ventre.
Merde !
Moreau tendit un mouchoir à l'inspecteur qui essuya son visage et ne fut pas surpris d'y trouver du sang. Nerveusement, le policier ramassa son collier de cuir et le replaça autour de son cou. Il enrageait de sentir ses doigts trembler alors qu'il réussissait à rester impassible.
Il ressentait une terrible douleur dans la nuque.
Ensuite, en quelques ordres bien autoritaires, Javert fit emmener Hannequin à l'hôtel-dieu et le reste des hommes devaient le suivre chez madame Mollard.
Moreau suivait la troupe, incertain de ce qu'il devait faire.
" Et moi ?," murmura le simple secrétaire de mairie.
Javert jeta un regard soupçonneux à son sauveur et ordonna simplement :
" Allez informer monsieur le maire. Je suppose que c'est lui qui vous a lancé sur mes traces ce soir ?"
Le visage du jeune homme reflétait la culpabilité.
" Monsieur le maire s'inquiète pour vous ces temps-ci, vous êtes ailleurs, monsieur.
- Vous êtes chargé de me suivre tous les soirs ?, gronda Javert, estomaqué.
- Non, je ne vous suis pas. Je dois juste vérifier que vous êtes rentré chez vous. Ce soir, comme vous ne rentriez pas, je vous ai cherché.
- Pourquoi le maire veut-il savoir si je rentre chez moi ?, demanda Javert, étonné.
- Il voulait être sûr que vous étiez bien rentré chez vous, je ne sais pas monsieur.
- Filez Moreau ! Je ne veux pas de vous dans mes pattes. De toute façon, je sens que bientôt j'aurai Madeleine et Magnier à venir piétiner mes plate-bandes."
La traversée de la ville de Montreuil se fit au pas de course. Javert vacillait mais Moreau lui avait rendu sa canne et elle le soutenait, l'air frais lui rendait la respiration plus facile et la colère d'avoir été ainsi joué soutenait sa marche.
La maison des Mollard était plongée dans l'ombre.
Javert frappa pour le principe puis ouvrit la porte. Rien n'était fermé à clé.
Il suffit d'un coup d'œil pour savoir qu'il était trop tard.
Dans la cheminée brillaient encore quelques flammes et cela éclairait la scène de lueurs infernales.
La mère de Mollard, infirme, était morte.
Son visage ridé était tuméfié, ses mains étaient encore tordues dans la douleur, la langue sortie de sa bouche, bleue et effrayante à voir, prouvait assez la cause du décès.
Étranglement.
On avait dérobé le peu de biens que possédait la veuve. Tout était sens dessus dessous.
Javert était furieux.
Il se mit à fouiller partout, dans tous les recoins, cherchant une piste, un indice, une trace.
Rien !
Lorsque monsieur Madeleine, accompagné de M. Magnier, arriva, Javert fouillait encore et le terrain était parsemé de gendarmes et de lampe-sourdes.
Rien !
Javert en aurait hurlé de rage.
Rien…
Le capitaine Magnier entra en aboyant des ordres. C'était un moyen rapide de prendre en charge la situation, qui menaçait de se détériorer avec l'arrivée des premiers curieux.
Madeleine, en revanche, se fit discret. C'était la première fois qu'il devait ordonner un transport de corps et la circonstance lui était très pénible.
Durant sa vie, la veuve Mollard avait été une femme simple mais avec un caractère vif. Nombreux étaient ceux qui la considéraient comme bonne, mais la plupart la savaient courageuse.
Elle ne méritait pas de mourir ainsi...
Elle ne méritait pas que, malgré les promesses qu'il avait faites à son fils, Madeleine l'abandonne. Peu importe qu'elle ait refusé son aide, peu importe qu'elle ait menacé de... "couper les bijoux de famille à ce maire indigne qui avait déshonoré son fils."
Tout le monde connaissait la veuve Mollard et tout le monde savait que derrière ses propos pas toujours réfléchis, il y avait un grand cœur.
Madeleine s'adossa au mur pour déplorer sa mort et prier pour son repos éternel.
Les heures passaient, et il continuait de regarder avec horreur le petit tas couvert d'un drap qui demeurait encore sur le lit attendant le bon vouloir des hommes de loi pour retrouver la paix.
Bien que Madeleine estimait que la loi des hommes était trop imparfaite, il se sentit désespérer lorsque le capitaine de la gendarmerie lui fit savoir qu'ils n'avaient aucun indice et qu'ils étaient sur le point de se retirer.
Ainsi, le monstre capable de faire autant de mal resterait impuni. Du moins dans cette vie.
Madeleine fut sur le point de se rebeller.
Puis Javert revint dans la maison.
Il avait passé des heures à examiner les environs, peut-être à parler aux voisins. Il avait le visage en sang et sa colère était écrite sur chacun de ses gestes. Madeleine en fut consterné.
Un homme épuisé.
Cependant, le maire le vit prendre les mains de la pauvre veuve et les examiner avec soin ; il le vit chercher sous ses ongles et parmi ses cheveux. Toucher ses bras avec respect, mais étranger au reste du monde.
Madeleine en fut même surpris lorsque le policier s'agenouilla pour regarder sous le matelas, et encore plus étonné lorsqu'il l'observa se livrer à une sorte de rituel qui l'amenait à s'éloigner du lit pas à pas, lentement, concentré, alors qu'il examinait des détails que Madeleine ne voyait probablement pas.
Malgré ses yeux tuméfiés et le sang qui couvrait son visage, Javert persévérait.
Il se pencha par la fenêtre, puis l'orage se déchaîna. Rapide comme l'éclair, l'inspecteur se dirigea vers Magnier.
" Capitaine, demandez à vos hommes de noter les noms des badauds. Tous autant qu'ils sont !
- Encore une extravagance que vous nous rapportez de la ville, Javert ?
- Pensez-y, capitaine : si vous aviez commis un meurtre et que vous pouviez apprendre en toute sécurité quelques détails sur le déroulement de l'enquête, ne le feriez-vous pas ?"
L'hésitation de Magnier ne dura qu'une seconde. Puis il sortit à la recherche de ses hommes.
" Brigadier ! Identifiez les voisins. Tous !", l'entendit-on crier pas loin du chemin.
L'inspecteur réfléchissait à présent.
Madeleine aussi.
" Javert ?
- Monsieur le Maire ?
- Vous allez arrêter celui qui a fait ça, n'est-ce pas ?"
Javert regarda M. Madeleine et assura :
" Je vais faire mon possible, monsieur. Je vais les retrouver, un par un, et leur faire passer le goût de l'escarpe. Car je suis un homme tenace, monsieur."
Madeleine posa une main sur la large épaule de l'inspecteur et la laissa reposer là.
" Je sais. Et votre parole me suffit."
Javert n'était vraiment pas à sa place dans une ville de province. Une fois de plus, il le démontrait avec brio.
Trop véhément, trop nerveux, trop policier.
En apprenant que Magnier se préparait à quitter les lieux, Javert oublia sa place de chef de police, sans pouvoir, sans autorité.
Il prit les choses en main.
Il gérait les gendarmes comme un général gère son armée, il fouillait et posait des questions à haute voix, il claquait des doigts en demandant de la lumière pour éclairer un endroit précis.
Sa voix retentissait dans la nuit et donnait des ordres :
" Ces hommes n'étaient pas de Montreuil, ils venaient de Paris sans nul doute. Donc il leur a fallu un moyen de locomotion ! Ils n'ont pas pu s'enfuir à pied !"
Et Javert envoyait des gendarmes chercher et interroger les fermiers isolés.
Les gendarmes partirent à cheval sur les routes entourant Montreuil, privilégiant la route de Paris.
Ensuite, Javert assénait qu'ils ne pouvaient pas être arrivés le jour-même et avoir immédiatement réussi leur coup. Donc ils avaient nécessairement dormi quelque part.
Et d'autres gendarmes allaient enquêter, il fallait faire le tour des auberges de la ville puis des villages proches. Mais pas à plus d'une heure de marche de Montreuil.
Magnier laissait faire, scandalisé par tant d'outrecuidance et cherchait un soutien qui n'existait pas auprès de M. Madeleine.
Javert s'en voulait d'avoir perdu du temps.
Il aurait dû prendre lui-même un cheval et mener les recherches. Il aurait fait galopé Gymont avec une frénésie que le cheval n'aurait pas refusé.
Mais il avait mal. Ses blessures saignaient.
Cela diminuait ses capacités et l'empêchait de réfléchir posément.
A cheval. Il serait tombé de sa selle. Gymont ne lui aurait laissé aucune chance.
Seule la rage le gardait debout.
L'inspecteur de police retint le cheval du gendarme Joliot par la bride et fit une description aussi détaillée que possible de ses agresseurs :
" Ils sont trois. Le chef est assez petit et trapu, il a une voix rauque, certainement due à l'abus d'alcool. Il m'a parlé argot comme un homme de Paris mais c'est peut-être une ruse.
- Oui, inspecteur, acquiesça Joliot.
- L'un de ces salopards porte un vêtement de laine grise. Peut-être un gilet ?
- Comment le savez-vous ?, demanda un autre gendarme.
- Il y a des brins de laine sous les ongles de la victime. Elle a dû s'agripper à celui qui l'étranglait."
On se tut pour assimiler l'information et l'image qui en découlait.
" L'un d'eux est très grand. J'ai trouvé de nombreuses empreintes. Des pas d'au moins 10 pouces.
- Bien, inspecteur. Autre chose ?
- Je veux que trois hommes poussent jusqu'à Montfermeil. Enquêtez dans tous les relais, informez-vous sur trois voyageurs, trouvez-moi une piste !
- Pourquoi Monterfemeil, monsieur ?
- Parce que ce salopard de Mollard m'a parlé de Montfermeil."
Hochement de tête et Javert lâcha la bride du cheval.
Joliot fit honneur à son uniforme de gendarme en lançant son cheval au galop, suivi par d'autres officiers.
Javert ne savait plus quoi faire dans l'immédiat. Il avait envoyé des hommes enquêter, il avait essayé de trouver une piste, il avait fait son possible et se détestait pour le peu que cela représentait.
Il reprit sa lampe-sourde et visita à nouveau la glacière, elle avait été dévastée, elle aussi.
Mais il n'y avait rien !
On était abasourdi en voyant Javert agir.
Des voisins s'approchaient et on se racontait la nouvelle. Ils étaient chassés par M. Magnier qui n'était bon qu'à protéger les lieux du crime.
Mme Mollard était morte, assassinée.
Il n'allait pas falloir longtemps pour que la rumeur en accuse le chef de la police. C'était sa faute non ? Quelle idée d'avoir arrêté ces trafiquants ! Ils ne causaient pas de soucis à la ville.
C'était si ancien maintenant. Plusieurs mois !
Pourquoi avoir attendu si longtemps ?
C'était aussi une question que se posait l'inspecteur. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant d'agir ?
Franchement, l'enlever et le torturer dans un endroit tranquille n'avait pas demandé une préparation de plusieurs mois.
Javert réfléchissait…
L'inspecteur n'était pas un homme fait pour gérer une petite ville de 4000 âmes mais un policier fait pour enquêter sur des crimes de la capitale.
On devait admettre sa compétence en matière d'affaires criminelles.
Personne ne savait quoi faire devant le cadavre encore chaud de la malheureuse victime, Javert prit les choses en main en levant les yeux au ciel avec un agacement visible.
M. Madeleine n'avait pas l'air de vouloir agir.
Javert s'approcha à grands pas de son supérieur et lui demanda sèchement :
" Et le corps, monsieur ?
- Je dois ordonner le transport. Si vous avez fini...
- Oui, monsieur, répondit Javert. Maintenant, vous pouvez le faire porter à l'hôtel-dieu. Vous comprenez, monsieur ? Et j'ai besoin de vous pour apposer des scellés à la porte. Vous voyez ce que c'est, monsieur ?"
Devant l'apathie de monsieur Madeleine, Javert se sentait encore plus nerveux.
" Je vois, inspecteur. Je m'en occupe avec Magnier."
Javert ressentit un grand soulagement, comme s'il avait enfin quelqu'un qui allait l'épauler au lieu de lui mettre des bâtons dans les roues.
" Parfait, parfait. Je vais aller parler à M. Magnier de ce qui s'est passé ce soir. Vous pouvez écouter, si vous le souhaitez, monsieur."
Enfin, sur les ordres des véritables représentants de l'autorité, le corps de la femme étranglée fut porté à l'hôtel-dieu pour être préparé à un enterrement rapide et décent. Que le juge et qui le souhaite aillent la visiter là-bas.
La maison fut ensuite fermée et des scellés furent apposés sur la porte.
Les gendarmes restants relatèrent auprès de leur chef, abasourdi, le récit de la nuit et Javert ajouta simplement quelques détails sur son calvaire.
Comme si cela n'avait aucune importance à ses yeux !
La seule chose qui intéressait le policier, c'était celui qui se tenait derrière tout cela et l'homme de Montreuil qui l'avait vendu aux criminels.
Cette pensée faisait briller de rage les yeux clairs de l'inspecteur.
Et nul n'osait le déranger alors qu'il était ainsi.
Puis, il fallut se quitter pour régler la partie administrative que chaque affaire, de quelque sorte qu'elle soit, demande à être remplie.
Le chef de la police délaissa la paperasse et fila à l'hôtel-dieu.
Il voulait voir le gendarme Hannequin.
Un coup de couteau dans le ventre pouvait être mortel ou se révéler handicapant.
Javert n'aimait pas cela.
Et, accessoirement, le chef de la gendarmerie lui avait ordonné d'aller se faire soigner.
L'hôtel-dieu était un endroit tenu proprement par des gens méticuleux. Dévoués à monsieur Madeleine qui faisait régulièrement des dons.
Le maire n'hésitait pas à visiter les malades et les blessés.
Un homme bon.
Les bottes de l'inspecteur martelèrent le sol et une religieuse vint le chercher, scandalisée par tant de bruit.
Puis, elle vit son visage blessé et les remontrances furent avalées.
" Le gendarme Hannequin ?, interrogea le chef de la police.
- Le médecin et le chirurgien sont encore à son chevet. Vous allez devoir attendre, inspecteur mais vous…
- Où puis-je attendre ?," demanda sèchement le policier.
Sans se formaliser devant l'impolitesse de l'inspecteur, la femme entraîna Javert dans un recoin tranquille.
Où elle lui fit signe de s'asseoir.
Ce que le policier fit.
Le silence retomba et Javert laissa tomber sa tête en avant.
Hannequin blessé.
Des assassins en fuite.
Et lui qui avait failli être une de leurs victimes.
Il ne prêtait guère attention aux pas inégaux et discrets qu'il entendit près de la porte.
" Vous attendez aussi de voir Hannequin ?," dit Madeleine.
Le maire ne cachait pas la fatigue dans sa voix.
" Je suis le seul responsable de sa blessure, répondit amèrement le policier. Si j'avais été plus attentif…
- Est-ce que c'est vous qui teniez le couteau ?"
Cela amusa Javert mais il secoua la tête :
" C'est une excuse inepte, monsieur. Je n'ai pas tenu le couteau mais si j'avais été plus attentif durant ma patrouille, je n'aurai pas été capturé aussi facilement. Et les dommages auraient été partagés.
- Alors nous sommes tous les deux dans le même cas : je suis responsable de la mort de madame Mollard. J'aurais dû insister pour qu'elle accepte mon aide. Peut-être, j'aurais dû engager une servante pour qu'elle ne soit pas seule la nuit... Oui, cela aurait évité sa mort."
Madeleine secoua la tête avec tristesse.
" Vous vous en voulez, Javert. Mais moi aussi."
Javert songea à Vidocq et se dit que le chef de la Sûreté aurait pris un malin plaisir à demander sa mise à pied suite à un tel échec.
La colère irradiait en lui et chassait la tristesse qui collait à ses os.
Javert porta sa main à sa lèvre, il ne devrait pas parler autant. Il avait rouvert la plaie et le sang coulait. Le mouchoir de Moreau ne ressemblait plus à rien, sinon à un tablier de boucher.
Et le policier sentait le sang recommencer à couler dans ses favoris. L'arcade sourcilière était bel et bien touchée.
" Merde !
- Vous devriez vous laisser soigner, dit Madeleine en lui tendant son mouchoir.
- Si encore j'avais un miroir, grogna le policier en s'efforçant d'endiguer le sang. Ces salopards ont dû me fendre l'arcade sourcilière.
- Laissez-moi regarder."
Madeleine plaça une main sous son menton puis l'obligea doucement à retourner le visage. Il se saisit du mouchoir qu'il venait de donner au policier pour tamponner soigneusement sa lèvre. Sa main tremblait un peu lorsqu'il repoussa la frange qui couvrait obstinément l'œil du policier avant d'éponger son sourcil.
" C'est en effet une vilaine blessure. Vous feriez bien de la faire coudre.
- Je…"
Javert se tut, ne sachant plus quoi dire.
La douceur des mains de M. Madeleine, l'inquiétude visible dans son regard, le parfum discret de monsieur le maire. Il était submergé.
Il se laissait manipuler.
" Javert ? Je disais que je vais chercher de la charpie et un peu d'eau fraîche pour votre lèvre. Voulez-vous boire ?
- De la quoi ?, demanda bêtement Javert. Je vais bien."
Puis, le policier fit remarquer, tout aussi stupidement :
" Vous avez des yeux bleus."
Madeleine pencha la tête sur le côté, intrigué. Il manipula encore la tête de Javert pour bien voir ses yeux puis fronça les sourcils devant ses pupilles dilatées. Elles avaient presque entièrement recouvert le gris clair de son regard.
" Ils ne vous ont pas raté, mon pauvre ami. Voyons si nous pouvons arrêter l'hémorragie et vous procurer un peu de repos.
- Arrêter l'hémorragie ? Oui, vous avez raison, monsieur. Mais je saigne autant ? Je n'ai pas tellement mal cependant. Je… "
Bêtement, Javert glissa sa main sur son front et il se retrouva de nouveau avec le visage ensanglanté. Si, il avait mal, en fait.
" Mais tenez vous tranquille, bon sang !"
Madeleine ôta sa veste et la roula en boule pour la coincer derrière la nuque du policier. Il le fit reposer ainsi contre le mur tandis qu'il reprenait ses soins en redoublant de douceur.
L'inspecteur n'écoutait pas, il regardait monsieur le maire retirer sa veste et il avait gelé. Javert avait tellement mal à la nuque que cela lui coupa le souffle. Mais il ne dit rien.
Puis les yeux de M. Madeleine revinrent le fixer avec une pointe d'exaspération. Les doigts caressaient, plus qu'ils ne soignaient, le visage meurtri du policier.
Javert ne savait pas quoi faire de cela. Il avait l'impression de perdre la tête.
" Je dois être touché plus durement," admit-il.
Javert se redressa, essayant de s'éloigner du contact du maire, car si le maire était inconscient de ce qui se passait, lui ne l'était pas.
Il se sentait même complètement réveillé.
" Je vais bien, monsieur. Pas la peine de me dorloter.
- Vous dorloter ? Quelle idée ! Reposez-vous un peu. Je ne tarderai pas à revenir."
A l'idée que le maire s'en allait, Javert poussa un long soupir soulagé et ferma les yeux.
Franchement, il n'avait pas besoin de cela pour compliquer les choses entre eux.
Madeleine revint vite, chargé de charpie et d'un pichet d'eau.
" Il ne faut plus attendre pour nettoyer ça…"
Javert pria le ciel de faire cesser cette torture. Et en même temps, il voulait revoir les yeux de M. Madeleine, si bleus...et sentir la caresse de ses doigts sur son visage.
Il était perdu.
CHAPITRE XX
La scène était irréelle.
L'inspecteur Javert avait l'impression d'avoir trop bu.
On l'avait frappé fort, certes, mais il avait connu pire. Et pourtant…
Voir Madeleine aussi attentionné, sentir ses doigts parcourir sa peau blessée, des caresses douces dans ses favoris emmêlés par le sang…
Tout cela le troublait et le rendait confus.
Le policier ne savait plus vraiment comment il devait réagir.
Et le ciel agit à sa place. Il entendit la prière de l'inspecteur. La plus raisonnable.
Le médecin vint enfin donner des nouvelles.
Il sursauta en voyant l'inspecteur de police, aussi amoché, se faire nettoyer le visage par monsieur le maire.
" Mais on ne m'a pas dit que vous étiez blessé, inspecteur ?!
- Je vais bien, se contenta de répondre Javert.
- On va voir cela. En tout cas, monsieur Hannequin a eu de la chance. Si la septicémie est évitée, il survivra. Un coup de couteau mais qui a frappé l'os de la hanche et non un organe. Nous le gardons en observation, puis il pourra rentrer chez lui pour sa convalescence."
Javert se secouait enfin pour répondre :
" Je suis soulagé."
Le médecin se plaça devant le chef de la police et à son tour fit manœuvrer la tête afin de l'ausculter.
" Je vais recoudre votre arcade sourcilière. Cela vous fera une cicatrice, je le crains.
- Une de plus.
- Laudanum ?
- Je vous en prie, monsieur. Soyons sérieux.
- A votre aise."
Mais le médecin vit clairement l'inconfort du policier.
" Votre nuque vous fait mal ?"
Javert hésita avant d'avouer :
" Une vraie torture."
Les doigts auscultèrent la nuque et le docteur fit la grimace.
" Une compresse froide et du repos. Trois ou quatre jours au moins. Si vous avez des maux de tête ou des vomissements, vous revenez me consulter."
Le sourire ironique du policier agaça le médecin qui conclut :
" Je ferai un rapport pour le maire."
S'en suivit une discussion assez houleuse...
Madeleine attendait assis à la même place lorsque Javert revint vers lui, pâle et en sueur, mais en conservant de la dignité dans sa démarche.
" Est-ce que cela ira, inspecteur ?
- Figurez-vous qu'on voulait me garder en observation pour cette nuit ? J'ai dû me fâcher.
- Je vous raccompagne chez vous, et ainsi nous aurons l'occasion de parler.
- Mais...vous avez...vous n'êtes pas…"
Javert se frotta les yeux avec force avant de répondre clairement :
" Très bien, monsieur le maire."
La nuit était sur le point de tomber à nouveau et les passants se faisaient rares. Les deux hommes, mais surtout Madeleine, appréciaient le calme relatif après toute une journée de bouleversements.
" C'est aussi du côté de la Ville-Basse, n'est-ce pas ?"
Javert avait envie de frapper Madeleine. A lui poser des questions quand il était ainsi.
Incapable de penser.
Incapable d'oublier la douceur des doigts qui l'avaient manipulé ou la beauté des yeux qui l'avaient regardé avec tant d'attention.
Incapable d'annihiler la douleur qui l'élançait.
L'inspecteur voulait se réfugier dans son meublé et se reprendre.
Javert finit par acquiescer.
En silence, le chemin se fit court ; même si cela lui pesait, Javert regretta à leur arrivée de perdre le contact de la main puissante qui l'avait stabilisé depuis qu'ils avaient quitté l'hôtel-dieu.
" J'ai pu voir Hannequin un moment pendant qu'on vous soignait, dit Madeleine. Il était conscient, mais fortement drogué. J'ai parlé à son infirmier, un brave homme avec beaucoup d'expérience... J'ai pensé que vous aimeriez le savoir. Je lui rendrai visite demain pour savoir ce dont il a besoin.
- Merci, monsieur le maire.
- Javert... Puis-je vous faire confiance pour vous reposer pendant quelques jours ? Ou du moins pour ne pas sortir en patrouille ?"
C'était là, à nouveau et Javert se sentait paniquer.
Il n'avait jamais eu peur de M. Madeleine ou de l'homme qu'il était en réalité. Un criminel sans nul doute.
Ce temps était terminé.
Le policier avait peur maintenant.
Le maire s'approchait de lui, le regardant de ses damnés yeux bleus, si beaux et si doux. L'inquiétude les marquait.
L'inquiétude pour lui ? A part Gilles, personne ne s'était inquiété pour lui.
Javert était un outil, une fonction, un uniforme.
" N'est-ce-pas Javert ?, reprit le maire.
- Oui, monsieur," déglutit l'inspecteur.
Et Javert disparut dans son immeuble dont il referma la porte précipitamment devant le maire.
Accusation de corruption et rumeurs malignes concernant sa vie privée.
Javert se laissa glisser sur le sol, là devant la porte.
Il était anéanti.
A partir de ce jour, quelque chose changea progressivement chez Madeleine.
Car, bien qu'il ait pris soin de ne pas aborder le sujet, l'embarras de l'inspecteur ne lui avait guère échappé.
Comme il avait du mal à comprendre les faits et gestes dont il avait été témoin, il avait fini par tout mettre sur le compte des circonstances, qui avaient été difficiles pour l'inspecteur mais qui l'avaient aussi profondément bouleversé lui-même.
Mais les mains du policier continuaient de trembler en sa présence ; qui plus est, Madeleine fut frappé par le malaise croissant qui s'installait entre eux lorsque leurs regards se rencontraient et que, certains jours, Javert semblait incapable de gérer.
Invariablement, ces moments fugaces se traduisaient par des changements de sujet abrupts ou par un court adieu qui avait tout de la dérobade.
Ce n'était point cohérent avec le penchant de l'inspecteur pour ces jeux de mots, de questions et de réponses tortueux, qui avaient eu jusqu'à présent le pouvoir de faire dresser sur sa tête les cheveux du maire.
Javert perdit de son mordant ; Madeleine, en revanche, comprit après ce jour tragique non seulement l'utilité indéniable du policier, mais aussi le danger qui
l'entourait constamment et qui, dans une large mesure, était une conséquence directe de son dévouement et de son efficacité.
L'inspecteur avait des ennemis à l'intérieur de la ville, mais aussi en dehors, et il fallait s'attendre à ce que leur nombre augmente. Le fait que ses enquêtes principales n'aient pas abouti n'aidait pas la situation.
Ainsi, Madeleine finit par mettre en place un discret réseau de contacts qui lui permettait d'être au courant en quelques minutes de tous les événements turbulents qui se déroulaient dans sa ville.
Nombreux étaient ceux qui étaient contents de l'aider : enfants, ménagères, mendiants. Ils le faisaient non seulement par loyauté ou par intérêt, mais aussi parce que, un tueur étant en liberté, la peur menaçait de prendre le dessus dans les rues.
Monsieur Madeleine était allé encore plus loin : là où il avait auparavant fait confiance à Moreau pour s'assurer que Javert rentrait chez lui en toute sécurité, il opta pour apprendre, lors de leurs réunions quotidiennes, à traquer les petits gestes, le moindre indice susceptible de révéler le malaise ou la distraction de son inspecteur qui avaient failli leur coûter si cher... La présence de cette tristesse inexplicable, qu'il était parfois capable de lire sur son visage, finit par ne plus avoir de secret pour lui.
À cette époque, le maire avait également commencé à faire coïncider ses tournées de charité avec la fin des patrouilles de l'inspecteur sans que personne ne semble le remarquer.
Si on lui avait demandé quelles étaient ses raisons d'agir de la sorte, Madeleine n'aurait pas su répondre : pour une fois, il se contentait de suivre ses instincts, même s'ils lui demeuraient incompréhensibles.
Ce fut au cours de ces semaines que le maire présenta au conseil municipal son projet pour assainir le quartier des Moulins.
A la réflexion, il apparut clairement que le drainage du quartier laisserait les voisins sans ressources, car ils dépendaient de la Canche pour faire tourner leurs modestes industries.
Mais rien n'empêchait le drainage du marécage adjacent, une propriété communale en désuétude, pour construire des habitations à faible loyer dont les revenus d'exploitation reviendraient aux caisses municipales.
Après une session tendue où ne manquèrent pas les avis exaltés et même quelques moqueries, le projet fut rejeté d'emblée.
" Le problème, comme toujours monsieur le maire, est que vous n'avez pas les fonds nécessaires", lui dit le député local cet après-midi là.
L'homme, bien conscient de son importance, prétendait depuis des mois être le principal soutien de Madeleine au sein de l'équipe municipale.
Il avait pris pour habitude d'envahir le bureau du maire après les réunions, comme il le faisait avec Delapasture de Verchocq. Là, ignorant les regards agacés du nouveau maire, il s'installait dans le fauteuil à oreilles, croisait les jambes et laissait son chapeau en équilibre sur son genou pointu.
Il bavardait et bavardait pendant que Madeleine, lésinant sur l'attention qu'il lui portait, retournait à ses tas de documents.
" Évidemment, votre objectif serait plus facile à atteindre si vous bénéficiez du soutien nécessaire, poursuivit le député.
- Bien entendu.
- Aujourd'hui nous sommes samedi. Des personnes que vous pourriez être intéressé de rencontrer se réunissent ce soir... Et puisque je suis ici, je pourrais vous les présenter.
- Je connais les salons de la ville, monsieur Callard."
Monsieur le député Callard pouffa de rire avant de se lever.
" Vous avez omis de dire que vous n'êtes pas le moins du monde intéressé. Bon, c'est compréhensible... Mais qui vous parle de Montreuil ? Je parle d'Abbeville ! Il est temps que vous élargissiez vos horizons, mon bon Madeleine."
Le reste de la semaine se déroula vite, comme toujours que l'industriel pouvait se permettre de laisser un peu de côté la mairie pour retourner à ses affaires. Lorsque samedi arriva, Madeleine ne se sentait pas davantage disposée à se rendre à son rendez-vous qu'à se faire arracher une dent.
Le voyage à Abbeville aurait été plus court si Callard n'avait pas insisté pour que Madeleine prenne le temps de revêtir son plus beau costume pour l'occasion. Au début, le trajet avait été intéressant car le député, en plus d'instruire Madeleine sur les usages du salon où ils allaient se rendre, lui avait parlé des notables qui s'y étaient donnés rendez-vous ce jour-là.
Des hommes politiques, bien entendu, mais aussi des magistrats et des banquiers. Ils venaient de la ville, d'Amiens et aussi d'Arras... il y avait même un comte en route pour Paris. A la liste de noms prestigieux, Callard ajoutait des notes sur leurs affaires et leurs intérêts et ne ménageait pas ses conseils sur les interlocuteurs à contacter pour soutenir les projets dans leur petite ville.
Le voyage aurait été plus agréable s'ils n'avaient pas dû s'arrêter en chemin pour chercher une jeune dame qui n'était évidemment pas madame la député.
Madeleine, fort gêné, fit semblant de s'endormir dès que le frou-frou de ses volumineux jupons envahirent l'habitacle de la voiture.
" C'est ça, ton fameux Madeleine, Mo-mo ? Il a l'air de rien du tout, dit la jeune femme d'une voix nasillarde.
- Chut, Choupette ! Tu vas l'effaroucher... Après tout le travail que je me suis donné pour le convaincre de venir…"
Madeleine, qui avait à peine salué la dame avec la courtoisie requise, était passé de l'indignation du premier instant à ressentir une profonde compassion pour madame la député.
L'ancien forçat n'avait jamais aimé les trahisons.
" Et il est aussi riche qu'on le dit, Mo-mo ?, chuchota la fille au bout d'un moment.
- Je ne pense que personne ait la moindre idée du montant de sa fortune, ma Choupette.
- Je n'arrive pas à croire qu'il soit encore célibataire.
- Il est peut-être veuf, mais personne ne le sait davantage."
Il fut question de beaucoup de Choupette et de beaucoup de Mo-mo pendant le reste du trajet ; de gloussements et de tissus qui faisaient du bruit lorsqu'ils se frottaient les uns aux autres. À la tombée de la nuit, il fut également question de sons particuliers que Madeleine préférait interpréter comme des baisers moins discrets que le couple ne l'avait prévu.
S'ils n'avaient pas été au beau milieu de nulle part, Madeleine serait descendu de voiture sans la moindre hésitation.
Puis ce qui devait arriver arriva : dès que Mo-mo laissa échapper le premier ronflement, un pied enveloppé en soie se fraya un chemin à travers les jupons puis dans la jambe gauche du pantalon de Madeleine.
La malchance voulut que le pied s'arrête pour caresser sa cheville, là où les chaînes du bagne avaient laissé leur marque. L'ancien bagnard avait tellement sursauté que, oubliant le peu d'espace qui le séparait du couple, il s'était remué si brusquement qu'il avait fini par envoyer un formidable coup de pied à la jeune femme sans le vouloir.
A ce moment précis, Choupette lui retira la parole. Il fallut tous les petits soins de Mo-Mo pour arriver à la calmer...
Madeleine se présenta à la réunion arborant une réticence flagrante.
Callard lui avait parlé d'une sorte de lieu de rencontre où des hommes puissants pouvaient discuter à l'aise autour d'un dîner et d'un verre d'alcool.
Mais il avait commencé à soupçonner qu'on l'avait attiré avec des tromperies dans une sorte de bordel de la périphérie.
Un établissement haut de gamme, comme en témoignaient les tapis épais qui recouvraient quasiment tout le sol ciré et brillant comme un miroir ; un paradis d'imitation enveloppé dans du papier peint bleu ciel où les filigranes d'argent s'entrelaçaient pour former des motifs fantaisistes.
Au fond de la demeure, une dame âgée présidait un salon luxueux parsemé de petits meubles ornés de dorures ou d'incrustations d'ivoire ; elle s'entourait de fauteuils où il aurait été possible de dormir du sommeil des justes.
Parmi ces merveilles, une multitude d'hommes d'âge mûr buvaient, riaient et fumaient tout en exhibant leur conquête d'une nuit, ou lorsque la vanité n'avait plus de rétributions à leur offrir, se livraient à des préliminaires coquets, sinon amoureux, qui souillaient des gorges et des encolures, des bras et des cuisses outrageusement frais et beaux.
Madeleine se maudit pour sa naïveté.
" Nous avons enfin le plaisir de vous compter parmi nous, monsieur le maire : cela fait des mois que j'entends parler de vous. Soyez le bienvenu."
L'hôtesse, cette même dame qui avait conservé le port d'une reine malgré son âge, avait abandonné le reste des invités à leurs discussions pour se rendre auprès de la cheminée où Madeleine, tournant le dos à la pièce, contemplait les flammes et aussi la possibilité de partir sans faire ses adieux.
" Je vous remercie, Madame Dulong de Rosnay.
- Mais…?
- Plaît-il ?
- Je pense que vous semblez aussi heureux d'être parmi nous que vous le seriez d'assister à un enterrement, M. Madeleine. Ai-je tort ?
- Non."
La vieille femme laissa échapper un rire cristallin qui fit scintiller à la lueur des bougies les aiguilles d'argent qui retenaient son chignon.
" Ne nous jugez pas aussi durement, monsieur le maire. Nous sommes tous des pécheurs, mais la plupart d'entre nous le déplorons.
- Et pourtant, vous persévérez.
- Parce que nous sommes humains, monsieur. Ne croyez pas que notre repentir soit moins sincère pour autant.
- Vraiment !"
La femme lui saisit le bras et, avec une délicate insistance, exhorta le maire à se retourner et à regagner le salon.
" Le meilleur Pinet pour notre invité, Amédée", dit Mme Dulong de Rosnay au serveur qui arriva à un signe discret de sa maîtresse.
Madeleine, déchiré entre la nécessité de rentabiliser son séjour et la profonde répugnance que toute cette situation lui causait, commença à transpirer.
" Donc, mon cher ami, vous vous pensez parmi des prostituées. Mo-mo ne vous a-t-il pas expliqué ce que nous faisons ici ?
- Il m'a dit que cet endroit est une sorte de lieu de rencontre pour les hommes d'affaires.
- Et aussi pour leurs partenaires... Il a dû oublier de mentionner le sujet. Cela expliquerait pourquoi vous venez seul.
- J'étais censé apporter une...
- Votre épouse ! Ou alors quiconque partage votre couche. Nous ne jugeons pas... Cela, ainsi que la discrétion, sont à peu près les seules règles de la maison. Je sais que ce n'est pas fréquent de nos jours, mais cela l'était lorsque j'étais jeune... Il fut un temps où les femmes étaient autorisées à parler, et même à penser. Parfois, nous pouvions même choisir nos amants, tout comme les hommes."
Madeleine secoua la tête en signe de mécontentement.
" Voulez-vous dire que ces dames sont les épouses de...
- Juste une ou deux, ne vous laissez pas tromper. Beaucoup d'entre elles sont les maîtresses en titre de mes invités ; d'autres sont des demi-mondaines qui se font entretenir... Mais je ne participe pas à ce genre d'activités.
- Je ne comprends pas, madame.
- Je vends de l'illusion au prix de l'or, monsieur le maire. Je propose ma maison à mes amis... pour qu'ils puissent se rencontrer dans un endroit où ils n'ont pas besoin de se cacher. Ma maison est un endroit où l'on appelle les choses par leur nom, mais elle est aussi conçue pour éveiller les sens et attiser les passions. Tout le reste dépend de mes hôtes."
Et en effet, Madame Dulong de Rosnay guida Madeleine vers un groupe d'hommes qui discutaient avec véhémence, en toute impunité, de la tiédeur des efforts déployés jusqu'alors pour retrouver le Dauphin, héritier légitime du trône et supposé mort dans la prison du Temple. Louis XVII restait le roi que beaucoup d'entre eux pleuraient toujours...
Le maire de Montreuil dut résister à la tentation de rester bouche bée devant eux.
Quelques mètres plus loin, une dame vieillissante avait attaqué une mélodie complexe au clavecin que deux autre femmes s'évertuaient à chanter avec une fortune inégale, tandis que le reste des dames riaient avec une touche d'effronterie qui ne semblait déranger personne.
Madeleine fut présenté au maire d'Amiens, puis au maire d'Abbeville. Un député de la Somme lui parla d'un projet promu par un collègue de l'Aisne qui visait à drainer les marais insalubres, comme ceux qui abondaient dans la Souche.
La question suivante que posa le maire de Montreuil fut pour savoir s'il était possible que sa communauté puisse bénéficier des crédits alloués au projet et dans quelles conditions. Un magistrat d'Arras eut la gentillesse de lui expliquer la procédure au cours du dîner.
Le dîner fut une affaire compliquée : des délices spectaculaires où il était difficile de planter la fourchette.
Madeleine se contenta d'un peu de pâté truffé en croûte et préféra à l'oie et au faisan, l'aile d'un poulet qu'avec prétention la maîtresse de maison appelait "Poularde à la Montmorency."
Alors qu'ils savouraient un dessert absolument notable à base de glace et de vanille, Madame Dulong de Rosnay relança la conversation.
" Quelles nouvelles de l'héritier de la banque Mesnières ?
- Je crains que nous ne devions nous contenter de pleurer la perte du père : le fils est perdu pour nous.
- Comment cela, mon cher Lambert ? Je l'ai trouvé charmant lorsque son père me l'a présenté.
- Oui, charmant... C'est exactement le terme. Le problème est qu'il se sert de ses charmes pour séduire ceux de son sexe. La semaine dernière, un de mes amis s'est plaint d'avoir dû mettre fin à ses assiduités à la dure."
Le dénommé Lambert, jeune notaire encore en formation au sein de l'important cabinet de son père, sourit à l'assistance avec un air de s'y connaître. L'effet ne se fit pas attendre.
" Mais ne nous laisse pas dans le doute, Lapinou, lui gronda sa compagne, exhibant avec impudence une délicieuse moue.
- Il semble que Mesnières se croit amoureux de l'ami dont je ne citerai pas le nom. Il est pathétique à voir ! Le pauvre homme tremble de tout son corps et babille dès qu'il est en présence de mon ami... L'autre jour, Mesnières a osé lui demander ouvertement un rendez-vous... en tête à tête.
- Et que s'est-il passé ?, dit une jeune dame à sa gauche.
- Que mon ami lui a cassé le nez, quoi d'autre ?
- Votre ami a eu tort," interrompit gravement l'hôtesse.
Madame Dulong de Rosnay s'essuya doucement les lèvres. Son sourire bienveillant avait regagné sa place lorsqu'elle retira la serviette.
" Voyez-vous, mon cher Lambert, votre époque est riche en inventions et en progrès qui vont changer le monde. Cependant, votre génération a oublié les conquêtes de la mienne.
- Les Lumières ?"
Madame Dulong rit de bon cœur.
" Me croyez-vous si vieille, mon jeune ami ? Non, je parle de tout ce que nous avons appris après que les philosophes nous aient montré la voie. Un marquis que j'ai rencontré jadis avait dit... voyons si je m'en souviens encore : " Dans le fait, j'aime les femmes, moi, et je ne me livre à ces goûts bizarres que quand un homme aimable m'en presse. Il n'y a rien que je ne fasse alors. Je suis loin de cette morgue ridicule qui fait croire à nos jeunes freluquets qu'il faut répondre par des coups de canne à de semblables propositions ; l'homme est-il le maître de ses goûts ? Il faut plaindre ceux qui en ont de singuliers, mais ne les insulter jamais : leur tort est celui de la nature ; ils n'étaient pas plus les maîtres d'arriver au monde avec des goûts différents que nous ne le sommes de naître ou bancal ou bien fait. Un homme vous dit-il d'ailleurs une chose désagréable en vous témoignant le désir qu'il a de jouir de vous ? Non, sans doute ; c'est un compliment qu'il vous fait ; pourquoi donc y répondre par des injures ou des insultes ? Il n'y a que les sots qui puissent penser ainsi."
Dans le silence général, la cuillère de Madeleine tomba par terre.
" Mais je vois que je vous scandalise. Il n'y a pas de raison : je dis ouvertement que le Marquis avait tort, du moins partiellement.
- Car je trouve que les hommes invertis sont adorables, affirma Choupette en toute sincérité.
- Là n'est pas la question, ma chère. Le marquis a eu raison de dire que les particularités de ces hommes ne sont qu'un goût ou une préférence, pour ainsi dire. Mais il a ensuite gâché tout cela en assimilant ces particularités à des erreurs de la nature. À mon avis, ces préférences ne sont qu'une variation parmi d'autres. Ni plus, ni moins."
Un crescendo de murmures se répandit d'un bout à l'autre de la table.
Seul Madeleine restait muet... dans l'expectative.
L'hôtesse se leva pour appeler au calme.
" Messieurs, mesdames... Nous sommes ici entre amis... Comme c'est la norme, rien de ce que nous dirons ne quittera ces murs. Soyez honnêtes, mes amis : combien d'entre vous trouvent stimulant de contempler les attentions qu'une femme accorde à une autre dans des moments intimes ? Non, inutile de lever la main : je connais la réponse. Pourtant, la passion entre hommes vous répugne. Soit. Néanmoins, j'ai connu des histoires d'amour entre hommes qui feraient pâlir n'importe quel poète. Mais je suppose que cela est une autre histoire... Je vous demande donc, mes amis, d'être tolérants à l'égard des préférences que nous pourrions un jour accueillir parmi nous.
- C'est ça le progrès ?, demanda Lambert.
- C'est la logique des choses, lui répondit un magistrat.
- De toute façon, je ne vois pas pourquoi on en fait tout un plat. Il y a des hommes qui ne partagent pas ces goûts, mais qui ne se dégonflent pas lorsqu'il s'agit de se servir de la porte arrière d'une dame," souligna Choupette.
Un éclat de rire général salua sa remarque ; Madeleine demanda qu'on lui remplisse encore son verre d'eau.
Les conversations devinrent plus discrètes dès ce moment. Après plusieurs verres d'alcool, les couples et quelques trios se retirèrent à l'étage supérieur.
Madeleine, épuisé et à bout de nerfs, ne traîna pas en arrière.
Sa chambre était trop spacieuse pour un seul occupant ; les sols recouverts de moquette et les teintures assorties en faisaient une véritable bulle inaccessible à l'agitation qui se poursuivait dans le salon. Madeleine reconnut avec plaisir le parfum de la cire et de la lavande. Mais une odeur différente et suggestive était également présente dans l'air, peut-être en raison des produits cosmétiques étalés auprès de la psyché ?
Quelque peu agacé d'avoir à repousser les pétales de rose qui flottaient dans l'eau, l'ancien bagnard fit une toilette sommaire et se coucha.
Son lit était si grand que même Javert aurait pu s'allonger sans avoir à plier les genoux.
Madeleine sourit sans trop savoir la raison. Il se sentait bien.
Jusqu'à ce qu'il se retrouve coincé entre un matelas trop mou et une couette trop bouffante ; il grogna un coup pendant qu'il se redressait pour moucher les bougies.
Puis quelque chose d'inhabituel l'arrêta dans son élan.
Son image tout entière se reflétait sur le plafond.
Il fixa le miroir plus longtemps qu'il ne lui fallait pour comprendre son utilité.
Cela l'avait tout simplement fasciné.
Cette nuit-là, lorsqu'il réussit enfin à s'endormir, son sommeil ne fut paisible que par à-coups.
Lorsque la lune était déjà haute, un corps brun aux membres longs était venu s'enchevêtrer mystérieusement autour de son torse. Ses bras s'enroulèrent autour des ses épaules de forçat, ses mollets épousèrent tout naturellement ses cuisses. Assis à califourchon sur les hanches de Madeleine, l'apparition reposait la tête sur son épaule et se balançait si doucement ; ses cheveux noirs se déversaient sur le matelas et, en regardant le plafond, Madeleine apercevait son dos qui se tendait et ses fesses fermes qui se resserraient et ondulaient au rythme d'une cadence ancestrale.
Madeleine caressa le dos large, puissant, dans une supplication silencieuse pour qu'il se redresse.
Il chercha ses seins.
Il découvrit de minuscules tétons en érection qui se dissimulaient parmi du poil doux.
Émerveillé, il promena sa paume sur le ventre nu qui se dressait sur son corps, suivant la ligne sombre qui le guidait vers le sexe de son spectre.
Il trébucha sur sa virilité. Furieuse, larmoyante...
Un éclat gris fendit le ciel.
" Jean…"
Madeleine se réveilla au moment même où il se renversait. Son nom et son propre râle résonnaient encore dans ses oreilles.
Saisi, tremblant.
Haletant et incrédule...
Satisfait et pourtant toujours anhélant.
" Vieil imbécile, attendre d'avoir ton âge pour te mettre dans l'embarras comme le ferait un adolescent ", lança-t-il au miroir.
Puis, se levant avec prudence, il se battit encore contre les pétales de rose le temps d'effacer les traces de sa honte et de retrouver le calme qui, il le savait bien, ne reviendrait pas.
Le chemin du retour à Montreuil fut long et, en quelque sorte, difficile.
Pendant que Mo-mo et Choupette dormaient appuyés l'un contre l'autre, Madeleine réfléchissait.
C'étaient là des pensées tristes, mais elles cachaient aussi quelque peu d'espoir.
Madeleine restait troublé par son rêve de la veille. Il collait à ses os et secouait encore ses nerfs.
Il avait trop vécu pour croire encore qu'il serait dispensé de payer le tribut que tous les hommes rendent à la chasteté.
A ce stade de sa vie, il avait l'habitude de tacher les draps de temps à autre et de vivre avec, car il lui était impossible, quoi qu'en dise l'abbé, de contrôler tout ce qui se passait dans son corps pendant qu'il dormait.
Mais jamais... Jamais depuis son jeune âge il n'avait connu une telle explosion de plaisir. Il n'avait jamais cru vouloir la ressentir à nouveau... La rechercher, et le faire désespérément si nécessaire.
Son spectre, celui qui l'avait fait jouir au-delà de toute espérance, était mâle.
Il devrait apprendre à vivre avec.
Ce rêve possédait aussi sa propre voix, une voix qui avait prononcé son nom et que Madeleine avait reconnue.
Le désir avait la voix de Javert.
CHAPITRE XXI
Depuis la nuit de l'agression, l'inspecteur Javert se montra dorénavant d'une prudence élémentaire. Il surveilla le moindre de ses gestes, le moindre de ses regards, il soigna ses mots et sa façon de les dire.
Il ne s'asseyait plus devant monsieur le maire, il imposait de la froideur à leurs échanges.
Il ne cherchait plus à en faire un ami.
Cette nuit-là, lorsqu'il avait senti les mains de monsieur le maire essayer maladroitement de le soigner, le policier avait oublié Gilles, pour ne plus voir que Madeleine.
Cela l'avait effrayé.
Ces quelques minutes passées à l'hôpital avaient montré à l'inspecteur l'étendue de sa propre dépravation.
Oui, il devait être prudent.
Javert ne cherchait plus à faire de M. Madeleine un ami.
Il ne s'était même pas rendu compte qu'il s'était attaché à l'homme.
Et l'inspecteur n'oubliait pas les accusations qui avaient été portées contre lui. Si monsieur le maire se rendait compte de quelque chose le concernant…
Javert était sûr d'être renvoyé de son poste.
Cela donnait un tel pouvoir au maire que Javert en était malade.
Il était à sa merci.
Alors Javert était froid et impassible.
Et le temps passait si lentement…
De plus, la ville colportait de nouveaux ragots.
Pour une fois, ce n'était pas sur l'inspecteur de police mais sur le maire bien aimé.
M. Madeleine aurait été vu dans un bordel d'Abbeville. Enfin dans un "salon" avec des "dames de petite vertu."
Bien entendu, nul ne savait la vérité et chacun défendait le maire...ou parfois en profitait pour le traîner dans la boue.
Cela encouragea d'autant plus Javert à éviter au maximum la compagnie de monsieur Madeleine.
Si monsieur le maire découvrait les goûts interlopes de son chef de la police...
Mais les choses jouaient contre lui.
Auparavant, Javert passait des jours sans voir monsieur le maire en dehors de leur réunion quotidienne, maintenant, il ne se passait pas un jour sans que le policier ne le croise durant une de ses patrouilles, ou lors de la surveillance du chantier de la Cavée.
Et cela agaçait Javert tout autant que cela le mettait sur ses gardes.
Que lui voulait monsieur le maire ?
Sinon le pousser à la faute ou vérifier son travail ?
Cette situation donnait lieu à des conversations faites sur une voix dure, plus des arguments que des conversations. Dont le policier cédait toujours le terrain à son supérieur.
Il n'était pas dans la nature de l'inspecteur de se permettre de discuter.
En tout cas, il s'efforçait de l'être car jusqu'à maintenant, il avait pris un malin plaisir à s'opposer...
" Que pensez-vous de nos travaux, inspecteur ?, demandait Madeleine.
- Je ne suis pas habilité à en discuter, monsieur.
- Oui, vous n'êtes pas géomètre mais je vous demande votre avis !
- Le conseil municipal a dû choisir une société de confiance. Je n'ai pas voix au chapitre."
Fin de non-recevoir.
L'inspecteur saluait respectueusement monsieur le maire et retournait à ses tâches.
Laissant un monsieur Madeleine particulièrement énervé sur le bord de la chaussée.
Car Madeleine ne pouvait qu'assister, impuissant, à cette succession de changements abrupts mais soutenus dont il ne comprenait pas le sens.
Que s'était-il passé entre cette nuit à l'hôpital et le retour de l'inspecteur au travail ?
Quoi que ce soit, il le trouvait lamentable.
Là où, quelques semaines auparavant, s'était établie entre eux un genre de souplesse qui rendait leur collaboration facile, s'élevait maintenant une muraille que Javert s'efforçait de rendre insurmontable.
Là où il avait bénéficié de son soutien le plus ferme, il ne trouvait plus que du désintérêt.
Bien qu'il se soit promis d'être patient, Madeleine commençait chaque jour avec une frustration croissante... et la terminait au bord du désespoir.
" Je peux mettre d'autres agents à la tâche, mais je souhaite que vous vous occupiez personnellement de cette question, inspecteur, lui avait-il dit ce matin-là dans son bureau alors que, comme d'habitude ces derniers temps, Javert était sur le point de conclure prématurément leur entretien quotidien.
- Moreau peut s'en occuper. Ce sera une bonne occasion pour lui de commencer à travailler sur le terrain.
- Ne sous-estimez-vous pas l'importance de l'enjeu ? Il s'agit d'assécher un marais insalubre ! La date limite pour demander les crédits est presque écoulée et j'ai besoin que le travail soit rapide et efficace... Je veux que mon meilleur homme y travaille !
- Oui, monsieur le maire."
Une inclinaison correcte et sèche puis encore la vision de son dos s'éloignant trop vite.
Était-ce le même Javert qui avait fui sa main à l'hôtel-dieu ? Non pas par crainte de la douleur que Madeleine pourrait lui causer, mais par souci de ne pas pouvoir dissimuler son embarras...
Où était l'homme qui l'avait regardé avec des yeux remplis d'étoiles ?
Madeleine, sans doute, avait tout imaginé.
Cette nuit-là, monsieur le maire se retira de bonne heure dans sa chambre.
Déterminé à mettre un terme à cette malheureuse affaire, il avait poussé son armoire et ouvert la cachette où il gardait ses plus honteux secrets.
Il avait cherché les lettres qui contenaient des renseignements sur Javert, et avait relu attentivement son rapport personnel.
"...l'on commence à le soupçonner de s'adonner au plus infâme des vices…."
Soupçons et mirages. Tels étaient les fondements de l'obsession qui dévorait Madeleine depuis qu'un spectre était venu lui rendre visite dans une maison aux mœurs étranges.
Madeleine jeta les lettres dans la cheminée et les regarda brûler jusqu'à ce qu'elles ne soient plus qu'une poignée de cendres.
Ce fut une sorte d'exorcisme destiné à rétablir le calme qu'il avait perdu depuis plusieurs semaines déjà.
Un rituel qui n'avait pas empêché que cette nuit-là, pendant son sommeil, son démon particulier lui rende encore visite.
Pendant de nombreuses nuits, Madeleine s'était soumis sans réserve aux manœuvres, toujours les mêmes et toujours différentes, de cette obsession qui parvenait à arracher jusqu'à la dernière once de plaisir que pouvait contenir son corps de galérien.
Le spectre qui, dès la première nuit, avait la voix de Javert, possédait désormais son visage et tout ce que Madeleine arrivait à imaginer de son corps.
Tout ce qu'il devinait...
En chemin vers la folie, Madeleine priait pour un miracle.
Paris n'était devenu qu'un vœu pieux et l'inspecteur n'en rêvait plus.
A vrai dire, il ne réclamait plus rien.
Ce fut Paris qui se rappela à lui.
Un matin, l'inspecteur arriva devant son poste de police et en avisa la serrure forcée. Cela n'avait même pas été bien fait.
Le policier hésita, puis haussa les épaules et entra résolument dans le commissariat. Ce devait être Moreau...ou M. Madeleine…
Il fut abasourdi en voyant l'homme assis sur son fauteuil, les jambes tendues devant lui et croisées nonchalamment sur le bureau. Les talons des bottines étaient posés sur les rapports et un sourire ironique aux lèvres l'accueillit.
Un homme qu'il n'avait pas vu depuis plus d'un an !
" Pas d'arme prête ? Tu vieillis Javert !
- Vidocq ? Mais…"
Javert était estomaqué tandis que le chef de la Sûreté se mettait à rire.
" Assieds-toi le cogne et devisons gaiement."
Prudemment, l'inspecteur s'assit, laissant ses yeux parcourir le corps solide et imposant du chef de la Sûreté. Ce dernier faisait de même et il eut une grimace de dépit.
" Tu as maigri et tu dors mal. Ne me dis pas que ce sont tes affaires de province qui te fatiguent ?
- Que fais-tu ici ?
- Je ne sais pas exactement ce que tu as fait comme connerie pour mériter une telle punition, Javert, mais la sanction est lourde. Toi ? Ici ?"
Le Mec eut un regard compatissant avant de secouer la tête. Javert serra les mâchoires et cracha :
" Que veux-tu le Mec ?
- Accusation de corruption ? Toi ? J'ai essayé de sauver ton cul, le cogne, mais le daron était trop remonté contre tézigue.
- Que veux-tu le Mec ?, répéta posément Javert.
- L'affaire de la mornifle tarte [fausse monnaie] ! On m'a envoyé aux nouvelles et je voulais en jaspiner avec toi.
- Rien.
- Te fous pas de ma gueule, le cogne."
Vidocq leva une main et désigna le visage encore marqué du policier.
" On n'a pas rien quand on se promène avec une gueule aussi maquillée.
- L'affaire remonte à des mois. Je trouve jouasse que tu t'y intéresses que maintenant.
- En effet. Mais vois-tu la fausse monnaie, cela ne court pas les rues. Et me voilà avec de la mornifle tarte dans la Grande Vergne. En fait ! Ta mornifle tarte !"
Javert haussa les épaules et baissa les yeux sur le sol.
" J'ai fait ce que j'ai pu. Je n'ai rien trouvé.
- Et ton maquillage ? Ce sont les poussieux [faux-monnayeurs] ?
- Oui. Trois gonzes. Libres. Aucune piste. Là, t'es content ?"
Javert avait parlé vite, en mangeant ses mots, il était en colère et tellement déçu.
" Trois seulement ? J'ai rendu visite à Six à la Force. Il t'envoie le bonjour. A toi et à M. Madeleine."
A la mention du nom du maire, Javert blanchit.
Vidocq se redressa, surpris.
" Tu vas bien le cogne ?
- Sérieusement, pourquoi tu es ici Vidocq ?
- De la fausse monnaie, une vieille assassinée, un cogne enlevé et charcuté… Et tu te demandes pourquoi je suis sur la brèche ? M. Chabouillet a levé les yeux au ciel quand il a su cette histoire. Et en plus, maintenant qu'il y a une suite, ces messieurs se font exigeants !"
Javert ferma les yeux et tira sur ses favoris.
" Je ne comprends pas pourquoi ils ont attendu si longtemps…, murmura le policier.
- Aucune idée. Il y a peut-être eu quelqu'un qui a voulu remettre en place ce joli petit trafic."
Javert médita cette parole. Vidocq devait avoir raison.
Les faux-monnayeurs devaient se cacher. Peut-être quelqu'un voulait les doubler ou alors ils s'étaient dit que le temps était passé et qu'ils étaient assez en sécurité pour reprendre leurs activités illicites.
Vidocq respecta son silence, il examinait posément ses ongles bien entretenus.
" Pourquoi je n'ai pas eu droit à ta visite l'hiver dernier ?, demanda sèchement Javert.
- Pour faire quoi ?, rétorqua Vidocq, moqueur. Te féliciter d'avoir bien fait ton travail ? Te ramener un souvenir de Paris ?"
Javert grimaça de dégoût et le Mec se mit à rire.
" On a parlé de toi à Paris. Voilà tout. On a même dit que tu serais mieux dans la capitale que dans cette merde de Montreuil. Là, t'es content ?
- OUI !," claqua Javert.
Puis les deux hommes se mirent à rire.
Paris ! Paris était dans leurs souvenirs.
Vidocq s'étira et bailla avant de lâcher abruptement :
" Et me voilà ! Je dois faire le point et t'emmener avec moi.
- Quoi ?
- Un petit tour à la Grande Vergne avec mézigue, cela ne se refuse pas, hein ?
- Je reviens à Paris ?, demanda Javert, la voix tendue.
- Non. Mais nous avons besoin de toi pour remonter la piste de la mornifle tarte.
- La piste passait par Montfermeil, mais nous n'avons rien trouvé. Et c'est ancien !
- Montfermeil ?
- Un des prévenus me l'a dit.
- Arras, Montreuil, Montfermeil, Paris… Qu'est-ce que c'est que cette équipe de branques ? Il y a des routes plus faciles.
- C'est un trafic qui durait depuis des années. Je ne pense pas qu'il suive le même trajet aujourd'hui, fit Javert, douteux.
- Oui, mais on peut vérifier ! C'est aussi une des raisons de mon envoi comme parlementaire dans ta charmante prison campagnarde."
Javert regarda Vidocq et n'aima pas du tout son sourire moqueur.
" M. Madeleine est connu de Paris, il mérite des aménagements. Tu me le présenteras.
- Vidocq !, le prévint Javert.
- Inspecteur Javert, chef de la police de Montreuil-sur-Mer. C'est une belle blague, non ?
- J'ai mérité cette mise à pied, reconnut Javert en baissant la tête.
- Des conneries ! Si je suis là, c'est aussi pour sauver ton cul et le faire revenir à Paris. Cette affaire de mornifle tarte tombe à point ! Je vais te sortir de ce trou à rat. Un an que tu y pourris, tu as gagné le droit de revenir à la Grande Vergne!"
Javert releva la tête et regarda Vidocq.
Puis un fin sourire apparut sur les lèvres de l'inspecteur.
" Putain, oui."
Ce fut une nouvelle surprise pour les habitants de Montreuil.
Voir leur inspecteur de police marcher en compagnie d'un homme, richement vêtu et imposant à regarder.
La voix profonde du policier trouvait son écho dans celle du Parisien.
" C'est une jolie petite ville que la tienne, s'amusait l'inconnu en désignant la vue depuis les remparts. Calme. Cela doit te changer.
- Les trafiquants voyageaient par bateaux, assénait durement l'inspecteur.
- Bateaux ? Ce serait ainsi que la mornifle tarte entre dans la Grande Vergne ?
- Non. Je vais t'expliquer…"
On vit les deux hommes voyager dans la ville, allant de la maison toujours close de Mme Mollard à l'usine de M. Madeleine, puis descendant au bord de la Canche…
Javert n'était pas au mieux de sa forme. Il marchait lentement et devait se poser pour respirer.
Vidocq l'obligea à accepter son bras et à s'arrêter au café de la Grande Place.
" Bien. Une jolie petite escobarderie !, s'amusa Vidocq. Et cela durait depuis des années ? Au nez de tous ces croquants ?
- Il y a une mouche parmi ces pantes [bourgeois]," annonça Javert.
Vidocq gela dans son mouvement et examina son vis-à-vis. Il reposa doucement le verre de cidre qu'il s'apprêtait à boire.
" Un traître ? Tu as des soupçons ?
- Non. Des mois que je cherche..." avoua Javert.
Les mains de l'inspecteur se fermèrent pour former des poings. Et il trembla de colère.
Vidocq posa sa main sur celles du policier.
" Raconte-moi !"
Javert raconta.
La lettre avec son rapport, les insinuations de son agresseur…, Vidocq ne souriait plus.
Il examina Javert et asséna :
" Maucourt était un brave gonze et un cogne de qualité. Ces accusations portées contre toi et contre lui étaient...ridicules…
- Elles m'ont coûté mon poste et…"
Javert posa ses mains devant sa bouche et s'efforça de rester impassible.
" Gilles était fragilisé après cette affaire, fit doucement Vidocq. Je lui ai parlé, j'ai essayé de sauver son cul à lui aussi mais… Il n'avait pas de Chabouillet pour le défendre.
- Je sais," admit froidement Javert.
Comme l'inspecteur n'ajoutait rien et trouvait le bois de la table du café extrêmement intéressant, le chef de la sûreté le laissa broyer du noir.
Vidocq regarda la place du marché et aperçut un homme, avec les épaules massives et la démarche solennelle.
Il l'examina avec soin et murmura :
" Qui est ce cave ?
- Monsieur Madeleine, répondit Javert en levant les yeux.
- Je serai heureux de faire sa connaissance, s'écria Vidocq. Tu me le présentes ?
- Avec plaisir."
Javert n'eut qu'à lever la main pour attirer le regard de monsieur le maire. Et ce dernier s'approcha en souriant.
" Monsieur le maire, je vous présente Vidocq, Chef de la Sûreté.
- Ce Vidocq ?," s'exclama Madeleine, tandis qu'il serrait sans hésitation la main offerte par le policier.
A la lumière du jour, Madeleine était redevenu l'homme calme au sourire affable que tous connaissaient dans la ville.
" Je vois que mon nom ne vous est pas inconnu, monsieur le maire, fit le Mec, avec un air suffisant.
- Par la force des choses : je lis les journaux, monsieur.
- Je me demande parfois si tu n'as pas engagé un journaliste pour raconter tes aventures dans les canards, plaisanta Javert.
- Ça viendra, Javert. Donne-moi juste le temps," répondit le chef de la Sûreté en se balançant sur le bout de ses chaussures.
Javert secoua la tête avant de reporter son regard sur M. Madeleine.
Quelque part, c'était étrange pour le policier de voir réunis ces deux êtres, l'un représentait son passé de cogne parisien, l'autre symbolisait sa vie campagnarde de chef de police municipale.
Étrange…
" M. Vidocq est venu s'intéresser à l'affaire des faux-monnayeurs, expliqua l'inspecteur.
- J'ai cru comprendre que vous avez été victime de ces malfrats, monsieur Madeleine, asséna d'un ton respectueux le Mec.
- Victime ? En tout cas, je n'ai été victime que de ma propre négligence, monsieur Vidocq. J'aurais dû prévoir qu'une telle chose pouvait arriver."
Le chef de la Sûreté plongea ses grosses mains dans ses poches et, arborant l'un des plus beaux sourires de son répertoire, se lança à l'assaut.
" Pourriez-vous m'expliquer pourquoi vous pensez avoir été négligent ?
- Ah ! Cela semble compliqué, mais c'est en fait facile à comprendre. Ma société est née pratiquement du néant. Les premières commandes que nous avons servies tenaient dans une seule caisse et la valeur des marchandises dépassait rarement cent francs. Le chiffre d'affaires a bien sûr augmenté au fur et à mesure. Je n'avais pas réalisé que les lots de marchandises que nous envoyions étaient devenus si difficiles à contrôler. Ni qu'ils suscitaient l'intérêt de gens... peu honnêtes."
Madeleine haussa les épaules en guise d'excuse. Il était à ce point l'image parfaite de la sincérité.
L'inspecteur Javert était accroché aux lèvres de monsieur Madeleine. Enfin, il avait une réponse à cette question.
Cet aspect des choses avait été vaguement débattu la première fois.
Monsieur Madeleine souriait en parlant, tellement posé et calme.
Et quelque part… Javert avait l'impression que le maire lui parlait à lui...plutôt qu'à Vidocq…
" Vous n'avez jamais remarqué ce qui se passait ?, jeta Vidocq sans perdre son sourire.
- Je n'ai jamais rien vu, rien entendu... Je n'ai jamais rien soupçonné. Je crains que l'aide que je puisse vous apporter soit nulle, M. Vidocq.
- Je m'en rends compte, monsieur le maire... Cependant, il y a un autre sujet dont je dois discuter avec vous : l'inspecteur Javert."
A ces mots, Javert leva les yeux au ciel.
Le sourire de Madeleine se figea. Peut-être un peu plus longtemps qu'il n'aurait fallu. Il porta la main à son chapeau pour rendre le salut du boulanger ; une distraction bienvenue que Vidocq scruta avec soin...
" Comment puis-je vous aider, monsieur ?
- La préfecture requiert ses services à Paris pendant quelques jours.
- Par rapport au sujet qui nous occupe, j'imagine."
Ce fut au tour de Javert de plisser les yeux ; la tentative malhabile de Madeleine pour obtenir des informations qui ne pouvaient guère être son affaire lui déplut ; tout comme cette sorte... d'incertitude qui lui semblait difficile à expliquer.
" C'est exact, monsieur le maire, répondit enfin l'inspecteur.
- Bon, alors. Nous devrons nous contenter de la gendarmerie pendant votre absence... Mais ne traînez pas, Javert : à Paris, vos services peuvent être nécessaires, mais ici ils restent indispensables. Excusez-moi, messieurs, si je ne peux pas rester à profiter de votre compagnie : le député local doit m'attendre, si je ne me trompe pas. M. Vidocq ... Ce fut un plaisir de vous rencontrer."
Le saint maire de Montreuil traversa la place en direction de l'hôtel de ville, veillant à répondre à chacune des salutations qui lui adressaient ses administrés.
Vidocq le regarda longuement puis il souffla :
" Quel drôle de coco ! Je te comprends un peu mieux le cogne.
- Comment cela ?"
Vidocq se tourna vers Javert et lança en riant ;
" Tous ces dossiers sur un seul homme ! Tu penses avoir flairé une piste."
L'idée que le Mec avait fouillé son bureau déplut souverainement au policier mais il aurait dû s'y attendre de la part de Vidocq.
" Je ne sais pas…, avoua le policier.
- Un conseil, Javert ! Ce n'est pas parce qu'un gonze est excentrique, qu'il est forcément coupable."
Javert ne dit rien et but une longue gorgée de cidre.
M. Madeleine était un ancien prisonnier politique. Un Chouan.
Mais Javert serait damné s'il en parlait à Vidocq, le chef de la Sûreté.
Paris.
La préfecture de police.
L'inspecteur Javert respirait et écoutait avec ravissement.
Les bruits et l'odeur de la ville.
Cela lui manquait.
Un rire moqueur retentit à ses côtés.
" Même la Seine t'a manqué ? Cette vieille flanque !
- Tu ne peux pas comprendre, le Mec.
- Tu m'excuseras, mais je suis d'Arras, alors les petits cités de province, je connais !
- Arras a plus de 4000 habitants !"
Vidocq vint s'accouder à côté de Javert, sur ce fameux parapet du Pont-au-Change et admit :
" Sûr, je n'ai jamais connu si petit.
- Et la récréation est terminée quand ?, demanda Javert, plongeant son regard de brume dans l'émeraude du fleuve.
- Je te dépose dans deux jours à la malle-poste pour Montreuil.
- Ai-je été utile ?"
Le Mec réfléchit.
Honnêtement, il aurait pu trouver tout seul la piste mais cela aurait demandé du temps. Et peut-être provoqué d'autres victimes.
Cette affaire était vieille, c'était vrai.
Et les gonzes qui l'avaient remise en service le savaient bien. Des témoins avaient été tués, des complices effacés.
Le simple fait de s'en prendre à un inspecteur de police prouvait à lui seul la motivation de ces escarpes, il fallait les arrêter vite et bien.
Ainsi, Javert avait fait parler ses mouchards. Tout son réseau qu'il avait refusé de transmettre lors de son éviction.
Et cela avait payé !
Il connaissait des faits sur l'affaire de la fausse-monnaie qu'il n'avait pas transmis au chef de la Sûreté.
Javert et son individualisme !
Mais Vidocq ne critiqua pas. Il comprenait que le policier, désespéré, faisait tout son possible pour obtenir le droit de revenir dans la capitale.
Des objets appartenant à la mère Mollard avaient été retrouvés chez un revendeur dans le quartier Saint-Michel, dont un magnifique chapelet en jais noir de M. Madeleine et des bijoux du même acabit.
Voilà ce que le policier espérait retrouver dans les étals du Paris criminel. Et il ne l'avait dit à personne !
L'inspecteur n'avait mis qu'une semaine à remonter la piste.
La fausse monnaie était le lien entre tous ces braves prévenus, enfermés à la Force maintenant.
Seulement, aucun nom de bourgeois de Montreuil n'avait été donné.
La piste partait dans les méandres parisiens et ne concernait plus le chef de la police de Montreuil-sur-Mer.
Vidocq aurait aimé conserver le cogne à son service.
" Oui. Tu as été utile, répondit le chef de la Sûreté.
- Bien. J'en ai perdu l'habitude."
Seulement le préfet avait été intraitable.
" Oui, oui Javert, votre dossier est bon mais il vous faudra plus de bons rapports pour espérer revenir à Paris.
- Oui, monsieur."
Javert serrait les poings depuis lors.
M. Chabouillet avait secoué la tête, désolé :
" Dans un an ou deux. Je peux rien de plus, Javert."
Implicitement, on ajoutait : "et estimez-vous heureux Javert, vous n'avez pas vécu ce qu'a vécu l'inspecteur Maucourt."
" Oui, monsieur le secrétaire.
- Et nous recevons parfois des rapports mettant en avant votre intrépidité, certes, mais aussi votre tendance à l'individualisme.
- Forcément, monsieur ! Dans une petite ville comme Montreuil, que voulez-vous que..."
Le sourire attristé de M. Chabouillet fit taire l'inspecteur et le vieil homme asséna :
" Voilà votre principal défaut Javert ! Vous êtes tellement sûr de votre droit que vous refusez de vous taire. Il y a des règles et des hiérarchies.
- Oui, monsieur, fit Javert, dompté.
- Vous êtes encore jeune ! Quarante ans ! Dans un ou deux ans, vous serez rattaché à mes services et ce sera la fin de Montreuil pour vous.
- Oui, monsieur."
Avant de partir de la préfecture, Javert osa demander à son patron et protecteur :
" Si un jour, je vous demande votre soutien dans une affaire, monsieur, me ferez-vous confiance ?
- Une affaire de quoi ?
- Une accusation d'usurpation d'identité, monsieur."
M. Chabouillet regarda avec attention Javert et énonça lentement, en articulant bien chaque mot :
" Soyez sûr de vous, Javert, je ne pourrai pas vous protéger en cas de nouveau fiasco."
Javert hocha la tête et quitta le bureau de son patron.
Deux jours.
Javert les passa à examiner les archives.
A la recherche de M. Madeleine.
Il ne trouva rien, comme de bien entendu. Ou plutôt il trouva une pléthore de M. Madeleine. Et le prénom du maire, Jean, était d'un commun…
Il y avait tellement de Jean Madeleine…
Même nés à Lisieux…
Ce qui n'arrangeait pas les recherches.
Deux jours et Vidocq l'accompagna à la malle-poste, comme promis.
Le Mec l'examinait avec suspicion.
" Qu'as-tu foutu ces deux jours coincé dans les archives ?
- Je cherche quelqu'un.
- Ton Madeleine ? Honnêtement, je ne l'ai pas reconnu."
Cela estomaqua Javert qui regarda Vidocq.
" J'ai bien compris qu'il se passait quelque chose entre vous deux mais je ne connais pas tous les gonzes de France.
- Toi aussi, tu le suspectes ?
- Non. Je pense que tu t'emmerdes tellement dans ton trou à rat que tu cherches quelque chose pour occuper ton esprit soupçonneux. Tu es un trop bon mouchard pour cette ville de province.
- Il y a des preuves que…"
Vidocq leva la main pour faire taire Javert.
" Non ! Il n'y a pas de preuves, juste des soupçons. J'ai lu tes dossiers ! Qu'un cogne soupçonne, c'est normal, c'est dans sa nature, mais si tu veux accuser… Il te faudra autre chose qu'une jambe boiteuse et une carrure de porte-faix.
- Tu chercheras parmi tes connaissances ?"
Vidocq secoua la tête en riant.
" Oui, je te promets, le cogne. Mais ne t'attends pas à grand-chose. Ton maire est un bourgeois, riche et reconnu. La seule chose étrange à son propos c'est qu'il soit si simple. A sa place, j'aurai épousé la plus belle fille de la ville pour réchauffer mon lit et je passerai mes journées au café à boire mes millions."
Le rire fut partagé.
Mais Javert ne souriait plus une fois dans la voiture.
Rien que des soupçons ?
Pas la peine de le lui dire, il le savait pertinemment.
CHAPITRE XXII
Et les semaines passèrent…
L'hiver disparaissait, le froid et l'humidité devenaient de lointains souvenirs.
Moreau cessa d'entretenir le poêle et parfois la porte du commissariat restait ouverte.
La chaleur revenait et l'inspecteur cessa de porter ses lourds gants d'hiver.
Les semaines et les mois étaient passés.
L'inspecteur de police s'était repris.
Il avait réussi à surmonter les sensations que lui apportait Madeleine.
Tout simplement en se branlant.
Matin et soir.
Cela l'apaisait et il réussissait à tenir une conversation sans fuir dans les cinq minutes.
Des semaines à se masturber, il n'avait jamais connu cela. Même adolescent.
Il se sentait pathétique.
Un an était passé depuis la dernière fête de mai.
Cette fois, l'inspecteur savait. Moreau attendait, le sourire aux lèvres, le passage des petites filles en robe blanche.
Et le secrétaire regardait à la dérobée son supérieur.
Jamais, il ne l'aurait dit à l'inspecteur mais le chef de la police semblait troublé lui aussi.
Depuis dix minutes, le policier n'avait pas écrit une ligne, ni lu une page de ses fastidieux rapports.
Il attendait lui aussi.
Les chants et les sourires, les boucles et les robes à volants…
Mais jamais l'austère policier ne l'aurait avoué.
" Elles doivent être encore devant la collégiale, l'informa Moreau, indulgent.
- Non, on les entendrait, répondit sans y prendre garde l'imposant policier. Elles sont encore devant…"
Puis, comme s'il se rendait compte de sa bêtise, Javert s'ébroua et cracha :
" Reprenez votre tâche !
- Oui, inspecteur."
Moreau se tourna vers la fenêtre. Mais son dos secoué de soubresauts prouvait à lui seul les rires qui le prenaient.
Javert en fut passablement agacé.
Enfin, les chants retentirent sur la place du Marché.
Et le policier se précipita sur la porte du commissariat. Moreau le suivit, secouant la tête avec un dépit moqueur.
Elles étaient là ! Les chorales de petites filles, toutes de blanc vêtu et les chevelures couronnées de fleurs des champs. Elles chantaient, à la gloire de la Sainte Vierge. Une religieuse, souriante mais sévère, les suivait.
Elles chantaient devant la mairie.
Devant M. Madeleine.
Et le maire arborait un sourire attendri.
Le même que celui de l'inspecteur, songea, amusé, Moreau.
Bien entendu, l'offrande de M. Madeleine pour le bouquet de la Vierge fut à la hauteur de sa réputation.
Puis, après la mairie, les jeunes filles vinrent chanter devant le commissariat.
Javert les contemplait, toujours aussi impressionné par ce joli spectacle.
Les fillettes lui firent une mignonne révérence lorsque le chef de la police leur offrit une belle somme d'argent. Il avait économisé pour leur en faire cadeau.
" On ne le dirait pas, se moqua la religieuse en recevant la bourse des mains de Javert. Mais notre terrible inspecteur de police cache un cœur tendre."
Cela fit rougir le policier.
Et pour le remercier, la religieuse fit chanter une deuxième fois ses filles devant la porte du commissariat.
Attiré par cette scène étonnante, Madeleine s'approcha du poste de police. Le maire était présent à la fête de mai cette année.
Il avait des tâches à accomplir. Mais il voulait profiter d'abord de la musique et des sourires des enfants.
D'ailleurs M. Madeleine fit à peine un pas dans la rue que les enfants l'entourèrent en criant. L'homme, souriant gentiment, distribua des pièces de monnaie et des jouets en fibre de coco.
Monsieur le maire aperçut le regard perçant du chef de la police posé sur lui et fronça les sourcils.
La musique était toujours dans l'air mais tout n'était pas aussi mélodieux entre eux.
Après une courte hésitation, le maire secoua la tête et, les lèvres encore serrées, se dirigea vers Javert.
" Je n'ai pas encore eu l'occasion de vous remercier pour votre travail, inspecteur. Je n'ai pas jugé opportun de vous convoquer officiellement. Mais, officiellement, je vous remercie."
Cela surprit profondément le policier qui s'attendait à tout...sauf à cela :
" Merci, monsieur le maire. Même si je ne vois pas ce qui me vaut de telles félicitations."
Il y avait des baraques de forains, installées aux pieds des remparts et on entendait clairement le bruit des fusils et des applaudissements.
" Sans nul doute, voulez-vous parler des tapages nocturnes qui ont diminué ?, fit perfidement Javert. La lutte contre l'ivrognerie a du bon.
- Ne vous fatiguez-vous jamais de ce jeu ? J'avoue, pour ma part, que vos invectives m'épuisent. N'est-il pas suffisant que nous ayons atteint notre but ? La rénovation de la Cavée-Saint Firmin avance très bien… Le conseil municipal a accepté de débloquer des fonds supplémentaires pour accélérer les travaux... Je tenais à vous l'apprendre."
Le bruit des armes attirait Javert, lentement il se mit à marcher en direction de la fête foraine. Il attendit sans en avoir l'air monsieur le maire et ce dernier le suivit.
" Le conseil municipal appuie donc le projet ouvertement, monsieur ? Je croyais qu'il y avait encore quelques réticences. Peut-être que mon rapport a été utile ?"
Il ne pouvait pas s'en empêcher.
En fait Javert était naïf, il avait l'espoir de pouvoir améliorer les choses par son travail.
" Votre rapport est accablant. En fait, après lecture approfondie, ils ont tous accordé de libérer les fonds sans faire appel aux témoins que vous aviez mentionnés. La situation que vous décrivez dans le rapport est tellement embarrassante que les conseillers sont toujours saisis, même si des mois se sont écoulés depuis votre intervention. Pour tout vous dire, c'est monsieur Bamatabois qui a encouragé une rénovation de la rue bien au-delà de nos meilleurs espoirs."
Le sourire qui saisit Javert était éblouissant, il se mit à respirer profondément, comme si un poids venait de lui être enlevé.
" La Cavée Saint-Firmin rénovée de fond en comble. Merde ! C'est...une excellente nouvelle !"
Et il se mit à rire.
En fait, c'était une magnifique journée.
Ce fut à cet instant que réapparut Moreau en compagnie de sa fiancée. Il avait profité de la musique et de la bonne humeur du policier pour aller la chercher.
Il espérait obtenir quelques heures de libre.
Moreau fut étonné de voir les deux hommes, si antagonistes, ensemble et surtout souriant ainsi.
Le jeune homme, poussé par la fête et peut-être sa fiancée, s'approcha d'eux et les salua.
Puis, pris par l'enthousiasme de la jeunesse, il s'écria :
" Monsieur le maire ! Vous avez vu les tirs de forains ?
- Pas encore Moreau.
- C'est bath, monsieur ! Il y en a un que personne n'a réussi à toucher ! On gagne une bouteille de Clos de Vougeot, vous vous rendez compte, monsieur le maire ?"
Javert était encore sous le choc de la nouvelle des travaux.
Sans y prendre garde, il annonça tout haut :
" Monsieur Madeleine a un excellent coup de fusil, il pourrait gagner cette bouteille haut la main.
- C'est vrai, monsieur le maire ?, demanda Moreau en regardant monsieur Madeleine. Ma fiancée vient de me dire que des paris ont été faits. Mais honnêtement, je ne pense pas qu'on puisse l'avoir, surtout un homme de votre…"
Moreau blanchit. Oui, la joie et la fête le faisaient trop parler.
" Âge ?, finit Madeleine pour lui.
- Non, monsieur. Je ne voulais pas dire cela. Je voulais dire… heu… Trop…
- Maladroit ?, tenta Javert en riant.
- Non, mais non voyons, se défendit Moreau. Trop sérieux ! Voilà, trop sérieux."
Et le jeune homme retrouva des couleurs.
Javert regarda M. Madeleine et lança :
" Trop sérieux ? Vraiment ? Allez je vais vous la gagner moi votre bouteille de ginglard."
Moreau était estomaqué d'entendre le chef de la police dire cela. Peut-être que lui aussi était atteint par la fête ?
Madeleine sourit, franchement soulagé. Le tir, oui, il connaissait. Mais il savait aussi que sa main avait tendance à trembler lorsque la foule se rapprochait trop de lui. Sauf lorsque le danger faisait disparaître tout le reste. C'était déjà arrivé au bagne...
L'inspecteur avait revêtu à nouveau son uniforme de parade. Et en marchant, il commença à se défaire de son uniforme.
Le vêtement était trop serré, trop empesé et le gênait pour tirer. Javert confia son bicorne et sa veste à Moreau.
" Montrez-moi cela, Moreau."
Le secrétaire, suivi par sa fiancée, silencieuse et amusée, indiqua une baraque plus imposante que les autres.
Des cibles se mouvaient, actionnées par une roue que tournait le forain.
" UNE BOUTEILLE DE VIN A QUI DÉMOLIRA TOUTES LES PIPES !"
Javert défit enfin son col, se laissant plus d'air pour respirer.
" Un fusil !," réclama le policier.
Le forain tendit une arme et Javert vérifia avec soin qu'elle fonctionnait.
" Je suis meilleur au pistolet mais voyons si j'ai perdu la main depuis Toulon."
Il épaula, visa et toucha.
Une pipe tomba dans un bruit métallique.
Deuxième tir, deuxième pipe. Troisième et quatrième réussies.
On commença à s'attrouper.
Il y avait douze pipes à descendre.
Javert s'appliquait à bien faire.
On applaudit chaque coup...mais le dernier...
" MERDE !," s'écria Javert en ratant le dernier tir.
Ce fut un concert de regrets et d'espoirs déçus. On pardonna au policier et on le félicita tout de même. Personne n'avait été aussi loin.
Le forain, content de lui, et soulagé, clama à nouveau :
" UNE BOUTEILLE DE VIN A QUI DÉMOLIRA TOUTES LES PIPES !"
Javert se tourna vers Madeleine et lui tendit résolument le fusil, les yeux brillants de colère.
" A vous, monsieur et gagnez-moi cette bouteille ! On la boira sous les étoiles pour la peine !"
Puis, l'inspecteur fit reculer la foule, expliquant le danger d'être trop près d'un stand de tir.
Il fit le vide autour d'eux et regarda Madeleine œuvrer.
Madeleine sourit mécaniquement. Boire cette bouteille de vin ? Franchement, il préférait acheter douze bouteilles plutôt que de faire feu à douze reprises devant des spectateurs. Mais Javert lui avait tendu ce fusil en guise d'offrande de paix. Quelle ironie ! Et ce simple fait défendait Madeleine de renoncer.
Cela et les étoiles...
Il essuya la sueur qui coulait sur ses tempes, sur son front, puis vérifia le fusil. Il déviait à droite.
Respirant déjà trop vite, il jeta un regard autour de lui. Il ne vit personne... seulement Javert qui, les mains croisées dans le dos, lui souriait.
Madeleine prit une grande respiration et tira.
La première pipe tomba et des applaudissements retentirent.
Sans être tout à fait conscient de ce qu'il faisait, le maire lança un regard désemparé à son inspecteur.
Et comme si, enfin, la connexion que Madeleine croyait possible entre eux devenait une réalité, il entendit clair et fort le baryton de Javert qui appelait au silence.
Le reste fut facile.
Après le cinquième tuyau tomba le sixième.
Après le dixième, vint le onzième.
Puis se fit le silence absolu alors qu'il ne restait plus qu'une pipe. Calme et confiant, Madeleine pressa le chien.
Il ne rata pas. Mais cela était prévisible.
L'inspecteur examinait la position, impeccable, de monsieur Madeleine. Un chasseur...ou un braconnier...
Le policier remarqua d'autres détails, maintenant qu'il pouvait regarder à loisir l'homme.
La musculature imposante, même pour un homme de cet âge.
D'ailleurs quel âge pouvait bien avoir M. Madeleine ? Javert aurait été incapable de le dire. Né en 1775 ?
Oui, mais on ne pouvait pas le voir.
L'homme avait des cheveux grisonnants mais il paraissait encore jeune. Une quarantaine d'années, comme lui certainement, alors qu'il était censé avoir une cinquantaine d'années.
Puis les yeux de l'inspecteur glissèrent sur les épaules larges, la taille assez fine, les cuisses épaisses.
Monsieur Madeleine devait avoir une certaine force physique mais Javert ne l'avait jamais vu en faire usage.
Il se sentit avoir chaud… Ses pensées n'étaient pas toutes idéales par cette journée de fête religieuse.
Le maire se tenait fermement sur ses pieds et faisait mouche à chaque coup.
Javert approuva chacune de ces réussites. Mais il imposa le silence parmi la foule, il comprenait que M. Madeleine se concentrait mieux ainsi.
Et le policier comprit quelque chose d'autre mais il se promit d'en parler plus tard.
Lorsque ce fut un succès et que la foule acclama le maire pour sa réussite, subrepticement, Javert se rapprocha de Madeleine.
Et se glissa à ses côtés, comme pour intercepter cette foule et l'empêcher d'approcher trop près de monsieur le maire.
On ne nota pas ce mouvement subtil.
Sauf peut-être monsieur Madeleine.
Plus tard, lorsque la bouteille joliment décorée d'un ruban se retrouva dans les bras de monsieur Madeleine, Javert lui demanda, curieux :
" Comment avez-vous fait ? La dernière pipe était impossible à atteindre !
- Ah ! Non… pas impossible. Seulement plus courte que les autres, mais cela était difficile à voir."
Javert claqua des doigts en lâchant :
" Une pipe truquée ! J'aurai dû le voir ! Un de mes oncles avait une baraque de tir et il truquait, mais pas les pipes, il truquait les fu…"
Puis Javert se tut. Et devint livide.
Dieu merci, des enfants coururent et saluèrent le maire, l'applaudissant à tout rompre en voyant la bouteille dans ses mains. Empêchant la conversation de reprendre.
Ils étaient suivis par une femme. Elle s'approcha d'eux et leur sourit.
Javert reconnut Mme Serrier et la salua poliment :
" Inspecteur, monsieur le maire ! Nous avons appris pour la Cavée ! C'est bien bon d'avoir fait ça. Merci.
- L'inspecteur Javert a plus droit à votre reconnaissance que moi-même, madame. Mais, croyez-moi, en ce qui me concerne, ce fut avec joie.
- Oui, vous travaillez bien tous les deux. L'aut'maire, y s'intéressait pas à ça. Monsieur l'inspecteur, il est v'nu nous demander à nous. Vous rendez compte ? C'est grâce à vous deux, oui. D'ailleurs, avec les femmes, on s'est dit qu'on allait brûler des cierges pour vous deux à Saint Wulphy ! Un pour le maire et un pour l'inspecteur.
- Un cierge ?, s'étonna le policier. Pour moi ? Mais…
- On sait, sourit tristement la femme en secouant la tête. Pas de cadeau pour l'inspecteur mais un cierge ? C'est-y possible ?"
Javert réfléchissait et ne savait pas quoi répondre.
" Oui ? Certainement ?
- A la bonne heure !, rit la femme. Venez donc voir la procession !"
Mme Serrier disparut, à la poursuite des enfants, certainement, parmi lesquels son fils en béquille essayait de suivre le rythme des galopins.
" Un cierge pour moi ?, répétait Javert, abasourdi. C'est bien la première fois qu'on brûle un cierge pour moi. Ou alors pour me voir mort peut-être."
Il se mit à rire, amer et amusé en même temps.
Et, à sa grande surprise, son rire trouva un écho dans celui de Madeleine.
" Parfois, vous pouvez être irritant, Javert. Mais c'est vrai ce qu'on m'a dit un jour : votre dévouement rachète tous vos défauts... Probablement.
- Mon dévouement ? Par Dieu, monsieur Madeleine ! Je ne sais plus quoi faire pour vous le prouver. Allons donc voir cette procession. Je n'ai pas vu de procession depuis Hyères."
Et naturellement, le bras de Javert saisit celui de monsieur le maire, pour l'accorder à ses pas.
" Et vous, monsieur le maire. A-t-on déjà fait brûler un cierge pour vous ?
- On peut toujours espérer…"
Javert se mit à rire et se pencha vers M. Madeleine :
" Gageons que la plupart des habitants de cette ville ont fait brûler un cierge pour vous. D'ailleurs, il faudra un jour que je vous raconte quels miracles on vous attribue, monsieur Madeleine.
- Non, surtout pas! À ce point, je ne pense pas que je puisse supporter de combattre le péché de fierté, plaisanta Madeleine.
- Tant pis ! Je raconte quand même ! Voyez-vous ! J'ai un mystérieux voleur qui œuvre dans votre ville, monsieur le maire. Figurez-vous que j'ai essayé de le coincer et il s'est volatilisé. Ce voleur est cependant peu ordinaire, je vous l'accorde. Il force des portes et laisse de l'argent dans les maisons. J'ai cessé de m'occuper de lui. Savez-vous pourquoi ?
- Point, inspecteur.
- Personne ne veut porter plainte contre lui. Voire on attend sa venue. Et si je m'intéresse trop à lui. Hop ! C'est vous qui apparaissez pour venir sauver mes victimes. Un vrai miracle !"
Ce n'était pas dit cruellement mais la main de Javert serra plus fort le bras de Madeleine.
" Je comprends votre irritation, inspecteur. Cela dit, quel mal fait cet inconnu si, au lieu de voler, il aide ceux qui sont dans le besoin ? Disons que nous comprenons tous deux la justice différemment... et restons-en là une bonne fois pour toutes.
- Même en faisant le bien, forcer les portes n'est pas permis, claqua la voix dure de l'inspecteur. On peut dire qu'en effet, ce voleur a su m'agacer. En fait, mettez-vous à ma place, monsieur. On m'appelle car une porte a été crochetée. Je viens, je m'informe, je joue mon rôle de policier. Et on me montre deux louis d'or. Et on me renvoie avec des excuses pour le dérangement. Et je me sens encore plus ridicule. Surtout que cela se renouvelle plusieurs fois."
Le bras de Madeleine se tendit ostensiblement sous l'emprise de Javert.
Monsieur le maire était une fois de plus conscient de son entourage
et, plus particulièrement, de l'attention sans faille que l'inspecteur portait à ses réactions.
" En effet, ce genre de conduite est une nuisance pour la police. Cela dit, je ne vois toujours pas le mal que cet individu peut faire. Est-ce un des miracles que l'on m'attribue ?
- Vous savez, monsieur. Vous me sous-estimez et c'est un défaut. Des louis d'or, monsieur ?! Qui dans cette ville peut posséder des louis d'or et être capable de les dépenser pour faire la charité ?
- Que Dieu me garde de sous-estimer un homme comme vous, inspecteur. Je n'ai pas de réponse à votre question, mais j'en ai une moi-même : pourquoi ferais-je une telle chose ? Si je devais agir de la sorte, je me contenterais de glisser une enveloppe sous la porte. Ou d'envoyer quelqu'un pour le faire à ma place. Forcer une porte pour déposer quelques louis ? Quel peut être l'intérêt ?"
Le policier sourit et pencha la tête avant de répondre :
" Parce que mon voleur est un homme curieux. Il aime regarder la vie des autres mais pas forcément dans un mauvais esprit. Je l'ai compris maintenant. Il doit vouloir tellement aider son prochain qu'il veut savoir !"
Javert secoua la tête, amusé mais cependant agacé par la situation :
" Deux louis pour une femme méritante mais rien pour la femme tombée. Deux louis pour l'homme qui s'efforce de progresser mais rien pour celui qui a des vices.
Comment mon voleur peut-il savoir cela si bien s'il ne prend pas la peine de pénétrer dans les maisons ?"
Madeleine adressa à son inspecteur le plus innocent des sourires.
" En posant la question, inspecteur. Dans une petite ville, tout finit par se savoir."
Les yeux gris cherchèrent l'azur céruléen de M. Madeleine, si bleu et si candide.
" Je sais ! Mon voleur est protégé par la ville, il possède des louis d'or et il sait crocheter une serrure mieux que moi ! Une belle énigme, vous ne trouvez pas ? Un voleur avec une conscience ! Mais il n'en demeure pas moins un voleur et un jour…"
Là, les doigts de Javert se firent douloureux sur le bras de Madeleine.
" Un jour, il se fera prendre. Quelle sera alors sa réaction ? Moi, je sais déjà quelle sera la mienne, monsieur. Un voleur est un voleur !
- Un voleur qui ne vole pas ? Voyons, inspecteur ! Ne me dites pas que vous insistez à considérer sa faute avec autant de sévérité que vous jugez les méfaits d'un chauffeur !
- Vous ne voyez que le résultat et pas les moyens d'y arriver. Je suis un mouchard, je sais ce que la compromission signifie, je n'ai aucun scrupule à user de méthodes...complexes...afin d'arriver à mes fins. Pourquoi croyez-vous que ce voleur court encore ? Il est bon, certes, mais comme vous l'avez dit, monsieur. C'est une petite ville et tout se sait. Un jour ou l'autre. Je suis patient !
- Je n'en doute pas", rétorqua Madeleine en accélérant le pas.
Certainement pour se libérer de l'emprise de cette main puissante qui lui brûlait la peau.
Javert suivit le maire et ajouta simplement :
" Au moindre faux pas, ce voleur verra toute la ville se retourner contre lui. Et toutes ses bonnes œuvres seront oubliées ! Vous verrez, monsieur le maire !"
L'inspecteur se mit à rire.
Et monsieur Madeleine cessa de vouloir s'éloigner.
La fanfare commença à jouer auprès de l'espèce de chaire improvisée d'où l'abbé avait aspergé d'eau bénite les assis après avoir dit un "Notre Père".
La bande de musiciens jouait faux, mais cela ne semblait pas décourager le public enthousiaste.
Delapasture de Verchocq, l'ancien maire, se détacha du groupe de notables pour placer une main lourde et tremblante sur l'épaule de Madeleine et le pousser vers l'estrade.
" La fanfare annonce votre discours, monsieur le maire", lui dit le vieil homme.
L'inspecteur Javert rétrécit les yeux pour faire semblant de ne pas être amusé par la soudaine pâleur de Madeleine et par la transpiration qui lui fit briller le front en quelques secondes.
Toutefois, il envoya un hochement de tête encourageant au maire lorsqu'il parvint enfin à monter les deux marches de la plate-forme.
" Ah ! Concitoyens !," commença Madeleine.
- Taisez-vous ! Voyons ce qu'il raconte !, cria une matrone.
- Oui, qu'il parle et qu'on en finisse !," répondit un homme situé au fond.
L'inspecteur Javert fit juste claquer le bout ferré de sa canne sur le sol et cela eut l'effet escompté.
Le silence se fit aussi profond que durant la messe.
Et on écouta religieusement monsieur le maire.
" Hé... Chers voisins, concitoyens ! Vous n'allez pas me convaincre que vous êtes ici pour écouter mon discours. Vous êtes venus pour célébrer notre saint patron et pour vous amuser... Eh bien, finissons, comme l'a dit ce brave homme à l'arrière, et faisons ce que nous sommes venus faire. Vive Saint-Wulphy !"
Un rire éclata dans la foule. Mais bientôt, des acclamations au saint patron se firent entendre, puis les quelques "Vive monsieur le maire !" finirent par se généraliser.
On entendit aussi quelques applaudissements.
C'était ceux de l'inspecteur, qui n'arrivait plus à cacher son amusement moqueur.
Madeleine, qui se hâtait déjà de descendre, se retourna et fit à nouveau face à ses voisins, rougissant jusqu'à la racine de ses cheveux ; il leva les mains pour demander le silence.
" N'oubliez pas, Montreuillois, que bien que nous fêtions la Saint Wulphy, cette mairie regarde d'un mauvais œil tous ceux qui lèvent le coude jusqu'à en tomber malades. Soyez prudents pour que nous puissions tous nous amuser !"
Cette fois, il n'y a pas eu d'acclamations...
Mais l'inspecteur applaudit à tout rompre.
Madeleine était satisfait alors qu'il descendait de l'estrade en essuyant son front avec un mouchoir..
L'inspecteur s'approcha et hocha la tête avec un sourire réjoui.
" Pas d'ivrognes ce soir ? Vous y croyez vraiment, monsieur le maire ?
- Point. Mais, au moins, pas d'ivrognes surpris de se retrouver au cachot.
- Nous devrions tenir un pari."
Javert se mit à rire.
Puis on entendit des cris de joie sur la place du marché et cela attira les deux hommes. Javert prit le bras de monsieur le maire pour le faire marcher plus vite.
La procession arrivait !
Elle était belle. Une procession de petite commune mais néanmoins joliment organisée.
Il y avait des fleurs, il y avait une statue de la Vierge dans sa tunique brodée et on la transportait sur un petit portant en forme de barque. Tout était fleuri.
Le père Abbé, dans sa plus belle tenue, recouverte d'une aube dorée, précédait la Vierge et bénissait la foule. On regardait passer en silence et on priait avec ferveur.
Javert avait lâché le bras de Madeleine et les deux hommes regardaient le spectacle.
Les petites filles, dans leurs jolies robes de communiante, chantaient, les garçons, vêtus de leur beau costume, portaient des bouquets de fleurs.
Et les deux hommes avaient le même regret : celui d'avoir raté cela l'année dernière.
La procession partait de l'abbatiale Saint-Saulve et faisait le tour des trois églises de Montreuil, qui avaient perdu leur fonction cultuelle sous la Révolution… Un drame pour cette population encore très pieuse.
L'église Saint-Wulphy, l'église Saint-Josse-au-Val, l'abbaye Sainte-Austreberthe…
Puis on revenait dans la ville haute pour finalement pénétrer dans l'abbaye Saint-Saulve.
La procession se clôturait par une messe, toutes portes ouvertes et encens embaumant l'air par l'entremise des encensoirs que balançaient lentement les enfants de chœur.
Les deux hommes suivirent et Javert libéra les mains de Madeleine. Il saisit la bouteille de vin et la glissa dans son chapeau.
Un clin d'œil devant le regard estomaqué de monsieur le maire et l'inspecteur de police se perdit dans l'obscurité des chapelles du transept.
Monsieur Madeleine, maire de la ville, fut hélé depuis le chœur, ses conseillers municipaux étaient assis aux places d'honneur.
Il était naturel que le maire soit parmi eux.
" Une belle procession, n'est-ce-pas monsieur Madeleine ?," demanda l'un d'eux.
Madeleine acquiesça avec solennité. Il coupait court, ainsi, une conversation qui risquait de devenir digne de la place du marché.
Monsieur le maire fixa la croix qui présidait l'autel et essaya de se vouer à ses prières en attendant que la messe commence. Loin d'atteindre la sérénité qui lui était familière lorsqu'il se trouvait en lieu saint, son esprit se livra à des pensées sombres que tournaient sans cesse autour des propos de Javert :
"Au moindre faux pas, ce voleur verra toute la ville se retourner contre lui," avait dit le policier.
L'inspecteur avait raison, et cela Madeleine venait de le comprendre et l'attristait.
Mais, plus inquiétant encore, Javert était trop près de percer le mystère que Jean Valjean lui-même n'arrivait pas à saisir.
Car, comment pourrait-il expliquer que pénétrer dans les maisons des malheureux soulageait une douleur secrète et inexprimable ?
Comment pourrait-il expliquer la joie de voir de ses propres yeux que ses actions arrachaient quelqu'un, ne serait-ce qu'une seule personne, au désespoir né de l'abandon ?
Javert insistait sur le fait que ses actes ne pouvaient être excusés... Jean Valjean, en agissant de la sorte, ne faisait que retourner encore et encore dans l'unique foyer qu'il avait connu. Rentrer chez les siens, même s'ils lui étaient devenus étrangers, pour leur redonner espoir et implorer leur pardon.
Le pardon qu'il ne mériterait jamais.
Les gens autour de lui se levèrent.
La cérémonie commençait.
Posté contre un pilier, écoutant d'une oreille distraite les discours en latin et marmonnant les réponses attendues, Javert laissait son esprit dériver.
D'autres processions, d'autres souvenirs, d'autres villes…
A Paris, la dernière procession qu'il vit n'avait rien de religieux, ni même de sérieux.
C'était la Promenade du Boeuf Gras au Carnaval à Paris.
Depuis le Moyen-Âge, les garçons bouchers de la capitale avaient pris l'habitude d'escorter dans les rues de Paris jusqu'au Palais des Tuileries le plus gros bœuf de la capitale.
Cette année, il s'était agi d'un immense bœuf de 800 kilos, nommé Miroton Ier. Sur son dos décoré d'un tapis servant de selle, un enfant déguisé en Amour figurait le Roy de la Fête.
Une procession joyeuse, turbulente, avec du bruit et de la musique...
Gilles l'avait emmené la voir et l'austère inspecteur Javert avait d'abord refusé de se laisser distraire par de semblables fariboles.
Puis, Gilles l'avait convaincu. Javert ne comprenait toujours pas comment.
Les deux policiers s'étaient vêtus de leurs habits civils et Gilles se moqua de Javert et de ses favoris.
" Comment peux-tu espérer qu'on ne te reconnaisse pas avec tes côtelettes ? Rase-moi cela !"
Et doucement, Gilles avait passé ses doigts dans ses favoris, moqueur et espiègle.
Javert se secoua et essaya de suivre la messe.
Il avait raté quelques répons et cela avait été remarqué.
Après la messe, un repas en plein air était prévu.
L'année précédente, Moreau en avait apporté une assiette à l'inspecteur avec du pain et des cochonnailles le soir venu.
Cette année, Javert déambulait dans la fête avec monsieur Madeleine à ses côtés.
Des viandes grillaient, du pain était proposé avec toutes sortes d'alcool… Les cafés, les auberges ne désemplissaient pas.
Monsieur le maire était accaparé.
L'inspecteur le voyait agir, comme tout bon magistrat.
Car, comme M. Madeleine le lui avait dit, il ne fallait pas oublier qu'il était magistrat.
Comment se plaindre de monsieur Madeleine ? Envoyer un courrier à M. Chabouillet où tous les soupçons étaient détaillés ?
Car Javert n'avait que cela.
Des soupçons…
Et il devait être prudent. M. Madeleine était un ancien chouan.
Javert se demandait s'il ne devait pas cesser la chasse.
Il se devait d'admettre qu'il ne ressentait pas que de la haine envers M. Madeleine, peut-être de l'admiration ? De l'amitié ?
Plus ?
Vu comme il était troublé par le maire…
Mais Javert avait appris à se tenir et les étoiles étaient devenues un joli souvenir...
" Regardez-le, inspecteur, cracha la voix mauvaise de Fauchelevent. Un saint maire ! Pour un peu, il leur imposerait les mains et ce serait le toucher des écrouelles !
- Fauchelevent !, avertit Javert.
- Hé bien ?! Un homme sans passé, un homme sans fortune et le voilà devenu le magistrat le plus important de la ville.
- Il va faire rénover la Cavée Saint-Firmin, claqua le policier.
- La belle affaire ?! Il emploie la moitié de la ville et obtient les bonnes grâces de l'autre moitié. Cela ne change rien que l'homme n'est pas ce qu'il dit être.
- Je n'ai pas reçu de plainte sur lui, Fauchelevent."
Le vieillard se mit à rire, réellement amusé.
" Forcément !? Qui se plaindrait de son bienfaiteur ? Vous allez voir, inspecteur. Il a fait rénover ce foutu lavoir, il va s'occuper de la Cavée, il va multiplier les écoles et les actes charitables !
- En quoi est-ce répréhensible ?
- Même vous, inspecteur !, jeta Fauchelevent, d'une voix méprisante. Même vous, vous êtes devenu sa dupe !
- Non !
- Un beau manipulateur, voilà ce qu'il est ! Un menteur et un parvenu ! Alors d'où vient-il ? Et ses papiers ? Vous les avez vus ? Et sa famille ? Il a prétendu travailler pour un évêque de je ne sais où. Vous avez des preuves ?"
Agacé, Javert se retourna vers Fauchelevent, oubliant la fête qui se jouait autour d'eux, les enfants riant et les femmes dansant, les hommes bavardant et l'esprit de joie… Oubliant la présence de M. Madeleine et ses yeux si observateurs.
Le policier marcha sur Fauchelevent et vicieusement, il lui murmura dans le creux de l'oreille :
" Le jour où j'aurai Madeleine sous ma dextre, je viendrai te chercher. Et tu lui expliqueras comment tu m'as été utile.
- Pas de souci, inspecteur. Je suis un bon citoyen, moi. Je n'en dirai pas autant de tout le monde dans cette ville."
Fauchelevent cracha sur le sol, à quelques centimètres des bottes de l'inspecteur et il lui fallut tout son sang-froid pour ne pas cogner le vieillard.
" Un souci, inspecteur ?, demanda le maire en voyant s'enfuir Fauchelevent.
- Un désaccord, monsieur.
- Un désaccord ?
- Le Père Fauchevelent n'aime pas les policiers. Il n'est pas le seul."
Javert se secoua et demanda, moqueur :
" Vous avez vu nos cierges ? J'espère qu'ils étaient postés devant Saint-Wulphy. Ou alors devant le retable ?"
CHAPITRE XXIII
Antoine Moreau vint chercher monsieur le maire et l'inspecteur par la force des choses. La jeune génération de Montreuil adorait le Père Madeleine.
De gré ou de force, monsieur Madeleine se retrouva attablé à une table bancale, un verre de cidre devant lui et une assiette de cochonnailles à portée de main.
Les jeunes de la ville parlaient avec animation du tir au fusil de monsieur le maire.
Le maire était vraiment un homme atypique.
Il y avait une table pour les officiels, sur laquelle se trouvaient du vin de qualité et des assiettes de porcelaine avec du civet et des pommes de terre persillées.
Et l'homme, trop modeste, restait avec la populace.
Près de lui, sombre mais perdant de son air austère sous l'effet des rires et de l'ambiance de fête, l'inspecteur écoutait le récit des folies du Père Madeleine.
" Un jour, il s'est mesuré à un taureau en furie !, lança Mlle Vermandois.
- Un taureau en furie ?, répéta Javert.
- Je suis arrivé à calmer un vieil animal effrayé, c'est tout. Vous exagérez, mademoiselle. Que va penser l'inspecteur ? Que nous aimons les courses de taureaux dans le pays ?
- J'ai vu des jeunes gens dans le sud se mesurer à des taureaux...mais je ne sais pas si cela se fait dans le nord, rétorqua Javert. Même un vieil animal, je ne suis pas capable de faire cela. Vous devez être un matador exceptionnel, monsieur le maire !"
La voix profonde de l'inspecteur était joyeuse, cela changeait les choses et les piques ne faisaient plus si mal.
" Et il sait travailler la terre !, ajoutait une autre jeune fille, Mlle Boyeldieu. Je l'ai vu manipuler des charrues et mener des bœufs à la longe.
- Paysan, industriel, maire… Quel autre talent caché, monsieur Madeleine ?, sourit Javert.
- En tout cas, il a toujours aidé les gens à se comprendre, insistait Mlle Boyeldieu.
- Monsieur Madeleine sait écouter mais il ne parle pas beaucoup, asséna sentencieusement Moreau.
- Il ne parle que quand il a quelque chose à dire, peut-être ?, demanda Javert en regardant M. Madeleine.
- En fait, c'est généralement la meilleure chose à faire," répondit le maire.
Javert leva son verre pour saluer cette parole sage.
" Et vous oubliez l'incendie ?!, s'écria un jeune homme resté silencieux jusque là, le fils du pharmacien Gallet.
- Oui, oui ! J'étais tout jeune mais je me souviens, rétorqua Moreau.
- Ha l'incendie !"
Javert s'était redressé et ses yeux fixèrent Madeleine tandis que Moreau se levait, excité :
" J'ai vu Mathieu ! Il va vous raconter cela, inspecteur !"
Lentement, la main de l'inspecteur se posa sur le bras de M. Madeleine.
Ce qui pouvait être vu comme un acte amical...ou comme la volonté de clouer monsieur Madeleine à sa chaise.
Un jeune homme approcha, le visage grêlé de tâches de son, et son sourire était joyeux en voyant M. Madeleine.
" Voici le miraculé ! Je n'ai pas trouvé Gérard, il doit être au tir, présenta Moreau.
- Miraculé oui ! Antoine a raison. M. Madeleine a été un héros !"
Javert désigna la chaise et souriant gentiment, interrogea le jeune homme...comme s'il était dans son commissariat.
" Alors cet incendie ?
- Un problème de cheminée. Je n'en ai jamais rien su. Mais mon frère et moi étions dans notre chambre et lorsque le feu s'est déclaré, nous ne pouvions plus sortir de la maison.
- Donc l'incendie a eu lieu de nuit ?
- Oui, inspecteur. Père était à son poste, nous étions seuls à la maison communale. Notre mère est décédée il y a des années.
- Vers quelle heure l'incendie s'est-il déclaré ?"
La question étonna mais on ne la releva pas.
" Aucune idée. Nous étions endormis et tout à coup nous étions réveillés. Une fumée épaisse était dans la maison. On toussait.
- Mon Dieu !, gémit Mlle Boyaldieu. C'est de plus en plus terrible à chaque fois que tu racontes ton histoire, Mathieu.
- Mais j'avais peur, Emilie, et Gérard était si petit. Je ne pouvais pas sortir !"
Madeleine vida son verre de cidre. Il semblait bouleversé, triste tout à coup. Les souvenirs d'une épreuve douloureuse ?
- Dieu s'est montré miséricordieux envers nous tous," dit-il enfin.
Javert acquiesça et attendit patiemment que ses témoins parlent enfin. Sa main glissa sur celle du maire, avant de reprendre son verre de cidre.
" Dis à l'inspecteur ! Dis-lui comment M. Madeleine t'a sauvé !," fit une jeune fille, assise au-milieu des garçons mais Javert ne savait plus son nom.
Et là, il s'en fichait royalement.
" Figurez-vous qu'il a brisé une fenêtre !, expliqua Mathieu. M. Madeleine a escaladé la façade de la maison. Je ne sais même pas comment il a réussi ça ! Il est entré et il a pris Gérard dans ses bras et il m'a demandé de tenir ses épaules.
- Par où êtes-vous sorti ?, reprit le policier.
- La fenêtre pardi ! Tout le village en a été témoin !"
On applaudit le récit et le Père Madeleine. Javert comme les autres.
Mais il n'avait plus besoin de poser des questions.
Les jeunes se mirent à parler et évoquer leurs souvenirs…
" Je me souviens, moi, fit Mlle Vermandois. Monsieur Madeleine avait les mains noires de fumée et ensanglantées. Et monsieur Magnier se jeta sur lui en criant.
- Père a pleuré de joie, sourit tendrement le jeune Magnier.
- On vous a demandé votre nom, monsieur Madeleine, se moqua gentiment Moreau et vous aviez l'air de l'avoir oublié."
On rit, on taquinait doucement le Père Madeleine. On l'aimait tellement.
" C'est vrai : je ne comprenais même pas ce qu'on me demandait, rétorqua M. Madeleine. À ce moment-là, je n'arrivais pas encore à croire que nous étions parvenus à échapper aux flammes.
- Et vous aviez tout perdu dans l'incendie, fit la voix pleine de compassion de Mlle Boyaldieu. Plus de papiers. Pauvre M. Madeleine !
- Vous avez raison, fit la voix si sombre de Javert. Un vrai miracle !"
Et, les yeux fixant Madeleine, toujours, toujours, Javert démontra qu'il n'était pas si mauvais policier tout compte fait.
" Mon Dieu !, fit la voix de l'inspecteur, jouant à merveille le registre tragique. Et si monsieur Madeleine n'était pas arrivé cette nuit-là ?"
Le chœur des jeunes gens se fit tapageur.
" Mathieu et Gérard seraient morts...mon Dieu…"
" Nous aurions perdu des amis…"
" Ce fut un miracle que votre venue, monsieur Madeleine…"
" Oui, heureusement ! Vous aviez un grand bâton de pèlerin, je me souviens..."
" Surtout de nuit, comme ça. Si vous n'aviez pas été là."
Et au-milieu de cette volaille caquetante, une voix posa la bonne question et Javert sourit :
" D'où veniez-vous d'ailleurs M. Madeleine pour arriver si tard et sans équipage ?"
Là, le policier hocha la tête et attendit, patiemment.
Il ne savait pas mentir ?
Mais monsieur Madeleine oui.
Et chaque petit mensonge était vérifié, analysé et si possible brisé.
Le maire s'installa plus confortablement sur son tabouret, il étira un peu les jambes puis gratta son front à la recherche de ses souvenirs de façon très convaincante.
" Je ne me rappelle plus exactement. Je cherchais à me faire embaucher dans la région, donc j'avais travaillé un peu partout…"
De la musique se fit entendre tout à coup et brisa la conversation.
Moreau saisit la main de sa fiancée et lui demanda d'accepter de danser.
Mlle Boyaldieu se retrouva entourée de deux soupirants.
En quelques secondes, la table se vida comme si les jeunes gens s'étaient métamorphosés en moineaux et avaient pris leur envol.
Javert était dépité.
Mais cela fut pire par la suite.
Alors que le policier ne voulait pas laisser filer une telle occasion d'interroger le Père Madeleine, le maire posa sa main sur son bras.
" On vous demande, je crois, inspecteur."
Javert tourna la tête et aperçut madame Monge, tout sourire, postée à quelques pas de la table.
" Quoi ?, fit Javert.
- Faites la danser, inspecteur. La pauvre femme n'osera jamais vous inviter.
- Mais non ?! Mais…
- Venez madame, lança le maire, bienveillant. Notre chef de la police est un grand timide, mais il voudrait beaucoup danser avec vous.
- C'est vrai, inspecteur ? Ben ça alors ! Faut pas hésiter à demander."
Javert resta quelques secondes interloqué.
Puis il se leva et réussit à garder un sourire gauche sur son visage.
" Je n'oserai jamais, madame."
Et il réussit l'exploit de conserver son sourire toute la danse.
Et aussi celle d'après.
Et celle d'après.
Qui aurait cru que l'inspecteur de police allait faire danser des dames ? Javert se promit de coincer Madeleine et d'avoir une conversation sur lui.
Sérieuse.
Et intense.
" Vous ne souriez plus, inspecteur ?," s'inquiéta sa nouvelle cavalière.
Une ouvrière dont Javert ne connaissait rien.
" Si fait, madame. Je cherche mes pas.
- Suivez les miens."
Ce fut ce que fit le policier. Il n'avait même pas envie d'interroger, il essayait de ne pas se ridiculiser, se souvenant difficilement des pas que sa mère lui avait enseigné. Il y avait des années. Les pas du quadrille.
Il devenait clair que la performance du sévère inspecteur encourageait ces dames ; alors qu'elles vérifiaient ses compétences et que, en secret, certaines établissaient des tours pour prendre la relève, d'autres osèrent l'impensable et approchèrent le maire.
" Père Madeleine, serez-vous le premier maire à ne pas célébrer notre Saint Patron par une danse ?, dit la veuve Flahaut, respectable quinquagénaire à charge de la maison de poste depuis le décès de son mari.
- Ce n'est pas une bonne idée, mesdames.
- Je vois bien ce qui se passe, se moqua la Flahaut. Le bon vieux Père Madeleine veut se faire prier, maintenant encore plus que d'habitude ! N'est-ce pas, monsieur le maire ?"
Les femmes rirent en chœur et le maire blêmit.
Non, ce n'était pas le cas : le pouvoir ne lui était pas monté à la tête. Il restait toujours le même !
Madeleine regarda autour de lui. Les notables dansaient au loin, entre eux, comme de bien entendu. Hors d'atteinte.
Seul le vieux Bamatabois, qui devisait avec l'abbé, semblait échapper au vacarme général.
Madeleine soupira. Il devrait pouvoir se refuser à cette sorte de manège. Il le devrait. Mais il lui semblait impardonnable de repousser la pauvre femme, qui certainement avait dû faire un effort surhumain pour oser l'approcher, et dont le sourire devenait de plus en plus hésitant.
Madeleine secoua la tête et se leva.
" Vous savez danser, monsieur ?, demanda la veuve en s'accrochant à son bras.
- Pas vraiment. Non...
- C'est simple, faites ce que je fais.
- Ah ! Ainsi dit, cela semble facile."
Ce ne l'était pas. Dès que Madeleine approcha du groupe de danseurs, une foule de têtes se tourna vers lui pour lui sourire ; cela le mit franchement mal à l'aise.
L'on entama une danse traditionnelle du coin en l'honneur du maire. Alors la petite main potelée de sa compagne saisit le bout de ses doigts pour guider sa paume vers la taille rondelette.
L'on entreprit de tourner en rond à petits pas...
La main de la femme était moite dans la sienne ; l'odeur de sa sueur était aussi piquante que celle des oignons... Puis elle fronçait les sourcils à chaque fois que Madeleine s'arrêtait, incapable de prédire le pas suivant.
Après que le petit cercle que formaient tous les couples ait fait un tour complet, il fallait faire quatre petits sauts avec les pieds joints. Madeleine s'en souvint.
Il pria le pardon de Dieu avec une totale sincérité... Puis sauta sur le pied de la veuve Flahaut pour ensuite se défaire en excuses.
" Veuillez croire que je suis désolé, madame.
- Vous avez de grands pieds, Père Madeleine. Et maladroits aussi.
- Je vous avais dit que ce n'était pas une bonne idée…"
La femme s'éloignait en boitillant et la société perdit tout intérêt pour monsieur le maire.
Enfin, c'était parfait. Malgré la mauvaise conscience qui lui restait.
C'était un mal nécessaire.
Il se rendit à l'endroit où Bamatabois et l'abbé discutaient des fonds de la paroisse.
On n'attendait rien de lui, seulement qu'il écoute.
Cela lui sembla un havre de paix.
Le soir arriva enfin.
Les étoiles illuminaient le ciel et la musique continuait sur la place du marché.
Javert avait récupéré la bouteille de vin et était allé s'asseoir sur le fameux banc. Loin de la fête et plus tranquille pour pouvoir respirer.
Le nez levé vers le ciel, le chef de la police sentait la fatigue peser dans ses os.
" Alors ces danses ?, fit la voix amusée de M. Madeleine.
- Je n'aurai jamais cru que cela serait si épuisant. Plus qu'une patrouille."
M. Madeleine s'assit à côté de l'inspecteur.
" Ne m'en parlez pas !"
Les deux hommes rirent.
" Et ces étoiles ?, demanda le maire.
- Je vais commencer par une petite question, monsieur Madeleine.
- Si c'est au sujet du livre de mythologie, je suis désolé de vous décevoir : je n'ai pas encore eu l'occasion de le lire.
- Pourquoi avoir accepté ce poste de maire ?"
Madeleine s'éclaircit la gorge. Il avait espéré que Javert lui accorderait une trêve ; il se demandait à présent ce qui avait bien pu l'amener à croire une pareille chose.
L'inspecteur le surveillait, mesurant chaque réaction. Incapable de lâcher prise. Que répondre ? Seules quelques-unes de ses raisons étaient avouables.
" Je voulais me rendre utile et je me suis laissé convaincre que j'étais capable de le faire. Il est clair que je me suis trompé."
Javert soupira et s'expliqua :
" Lorsque je vous ai vu accepter le fusil, je ne pensais pas à mal. Je ne sais pas si vous allez me croire mais je m'attendais simplement à vous voir tirer. Sûr de vous comme dans la forêt. Je n'ai pas aimé ce que j'ai vu.
- Et qu'avez-vous vu ?, s'enquit Madeleine, franchement surpris.
- Une victime ! Ce n'est pas la première fois que je vois quelqu'un avoir peur de moi, mais je n'avais jamais vu quelqu'un avoir autant peur des autres. Ou alors des victimes de violences de la part des autres. Et c'est exactement ce que j'ai vu en vous !"
Madeleine sentit qu'une boule de plomb prenait forme dans son estomac. Lourde et dure, elle irradiait du froid qui paralysait sa poitrine. Donc Javert était capable de le lire... Et maintenant il avait la preuve.
" Je n'ai pas peur des autres ! Je…"
Javert attendit mais il était fatigué de jouer pour ce jour.
" On peut avoir peur d'une foule, c'est légitime. Les foules peuvent être impressionnantes, surtout lorsqu'il s'agit de gens en colère. Mais je n'ai pas aimé vous voir craindre ces jeunes gens.
- Les craindre ?, répondit le maire, toujours haletant. Je ne les craignais pas, inspecteur, seulement leur enthousiasme me gênait. Je...n'ai pas eu peur…"
Le sourire de Javert se fit petit et moqueur :
" Certainement, monsieur. Je dois m'être trompé. Mais le fait est que j'ai voulu vous protéger d'eux. Ce qui fut une réaction stupide de ma part."
Quelques secondes puis Javert reprit, n'en démordant pas :
" Je ne comprends pas pourquoi vous avez accepté d'être maire ! Vous ne pouvez plus être seul, caché dans votre usine. Je ne sais pas ce qui vous est arrivé par le passé mais je souhaiterai que vous n'ayez pas si peur.
- C'est vrai que mon usine me manque. Mes livres, surtout. Mais ne vous inquiétez pas pour moi, inspecteur, je m'y habituerai. En outre, plaisanta Madeleine, je ne connais aucun maire qui soit jamais mort de peur."
Javert regarda monsieur Madeleine en face et affirma sérieusement :
" Je vais vous faire une confidence : vous êtes un excellent maire ! Ne les laissez pas vous convaincre du contraire !"
Javert secoua la tête et ajouta, sèchement :
" Mais pourquoi diable m'avoir collé dans les pattes de Mme Monge ?
- Cela dit, vous avez bien dansé," conclut Madeleine.
Un reniflement particulièrement inesthétique répondit à cette question et Javert rétorqua :
" Vous non. Mon Dieu ! Je devrai vous apprendre à danser, monsieur. C'est honteux de ne pas être capable de bouger sans écraser des pieds.
- Je suis maladroit," reconnut Madeleine.
Puis les deux hommes se regardèrent et éclatèrent de rire. Un fou-rire nerveux qui les laissa essoufflés.
" VOUS L'AVEZ FAIT EXPRÈS !?, s'écria Javert. Merde Madeleine ! J'ai fait l'effort de danser, moi !
- Je peux difficilement me flatter d'être aussi dévoué que vous, Javert.
- Je vous l'ai dit que vous étiez un bon menteur.
- Et je ne l'ai jamais nié, n'est-ce pas ?
- Monsieur Madeleine, le maire de Montreuil-sur-Mer… Parfois je me demande si derrière tout ceci… Enfin. Vous ne l'avez jamais nié. Vous avez vraiment affronté un taureau en furie ?
- J'ai été paysan la plupart de ma vie. Calmer les taureaux, les chevaux, les mules, faisait partie de mon travail. Ce n'est pas aussi exceptionnel que ces jeunes plaisantins ont voulu faire croire au citadin fraîchement arrivé de Paris.
- J'ai vu comment vous avez affronté Gymont, se moqua gentiment Javert. Du grand art !"
Le policier souriait et regardait M. Madeleine, sans honte.
" Encore une exagération. Gymont est un excellent animal et il était clair qu'il obéirait si on lui donnait les bons signaux. Il n'y a jamais eu de danger.
- Vous croyez ? Non… Je me suis mal fait comprendre de Gymont…"
Le sourire s'accentua et les dents apparurent. Peu à peu le sourire de fauve de l'inspecteur déforma ses traits.
" Il y avait du danger, voyons. Sinon… À quoi aurait rimé toute cette mascarade ?
- Je me le demande encore," sourit à son tour Madeleine.
Et le rire revint. Libérateur.
Javert se laissa tomber le dos en arrière sur le dossier du banc et lança :
" Il est possible que je me sois laissé aller. Mes origines gitanes peut-être… Mais vous avez admirablement dominé la situation, monsieur.
- Vous savez, Javert, vous commencez à me casser les pieds avec vos histoires de gitans. Je comprends que cela vous arrange… Mais, en ce qui me concerne, il n'y a pas de différence entre hommes. Pas de ce genre, en tout cas."
Là, le rire s'éteignit.
Puis la voix, étonnée et profonde de l'inspecteur retentit :
" Je vous remercie de penser cela, monsieur. Vous êtes bien le premier. Peut-être ai-je pris l'habitude de m'en moquer avant qu'on me le jette en plein visage. Merci."
Madeleine secoua la tête. Il était triste de se faire remercier pour avoir dit à un homme qu'il était l'égal des autres enfants du Seigneur.
Mais Javert avait raison, et les préjugés marquaient trop profondément des vies comme les leurs.
Il y eut un nouveau silence, apaisant, que Javert ne put s'empêcher de briser en jetant :
" En tout cas, il faudra que vous me montriez comment vous faites ! Parfois il y a des chevaux affolés dans les rues de votre ville, monsieur, et je n'ai pas le don de les calmer. Je calme les hommes mais pas les bêtes. Je ne suis qu'un citadin !
- Javert, Javert, Javert..."
Madeleine hocha la tête avec dépit.
Et les deux hommes rirent à nouveau de concert.
Monsieur le maire commençait enfin à se détendre, tout comme Javert semblait l'être. En le voyant si content de soi, l'ancien forçat se prit à souhaiter que toutes les demandes de Javert soient aussi faciles à satisfaire. Et ses questions aussi inoffensives.
Javert s'assit confortablement sur le banc et tendit la bouteille encore fermée à monsieur Madeleine :
" Tenez votre prix ! Je n'ai pas vraiment envie de boire, j'ai déjà bu trop de cidre.
- Gardez-la, Javert. Pour notre rendez-vous avec les étoiles du mois d'août ?
- Nous la boirons ensemble dans ce cas," approuva l'inspecteur en reprenant la bouteille.
Puis la voix plus douce, Javert commença à parler :
" Bien. Alors ces étoiles ! Vous connaissez l'Etoile du Nord, monsieur, mais connaissez-vous la Croix du Nord ?
- Non.
- Donnez-moi votre main et apprenez ! Cela vous sera utile pour vous diriger dans la nuit. Vu que nous n'avons pas encore d'éclairage public… Le citadin que je suis ne pourrait survivre sans ses repères célestes."
Et cela ressembla à cette autre nuit.
Deux mains entremêlées et Javert désigna des étoiles. Elles formaient une croix et en les suivant on voyait apparaître la constellation du Cygne.
" Il y a bien un cygne dans le Ciel, s'amusa M. Madeleine.
- Oui."
On riait non loin d'eux, la fête battait son plein sur la place et Javert relâcha doucement les doigts de M. Madeleine.
Après tout, il y avait des passants, des témoins et la remarque de Fauchelevent pouvait être le signe de certaines rumeurs que Javert craignait de voir renaître.
Car là, même M. Chabouillet ne pourrait pas sauver son poste une deuxième fois.
Le silence retomba et les deux hommes respirèrent doucement.
Profitant d'une pause dans leur lutte…
Et en plus de tout cela, Javert ne se sentait pas sûr de lui-même.
Après la fête de mai, le commissariat devint un lieu très calme...et d'un ennui mortel.
Plus d'affaires d'envergure et les hommes avaient du travail.
A l'usine, aux champs… Le printemps s'avançait, on devait préparer l'été…
Javert essayait de ne pas mourir d'ennui.
Monsieur Madeleine n'avait plus lancé de grandes croisades.
Quelque part, cela manquait à l'inspecteur.
Les usines textiles recrutaient, les artisans travaillaient la dentelle, les femmes se tuaient à la tâche…
Fantine la première.
Javert la croisait de temps en temps. Maigre et maladive, elle semblait un fantôme que seule la pensée de son enfant tenait éveillée.
Le policier la croisait et lui donnait une pièce d'argent...pour s'entendre dire que rien ne se passait à l'usine. Et que M. Madeleine ne faisait rien d'anormal…
Javert aurait pu s'en passer.
Mais vu le regard illuminé que la malheureuse posait sur lui, il était visible qu'elle n'aurait pas pu.
" Vous devriez partir à Paris, Fantine, proposait le policier.
- Pour y faire quoi ?, demandait l'ouvrière en frottant ses mains abîmées. Pute ?"
Javert serra les mâchoires et asséna durement :
" Travailler honnêtement à Paris est possible ! Il suffit de chercher !"
Elle riait.
Mais son rire était devenu si amer qu'il n'avait plus rien d'un rire.
L'inspecteur voyait cette vie partir en lambeaux et détournait le regard.
Posée sur une étagère du commissariat, la bouteille, toujours joliment enrubannée, prenait la poussière et rappelait à l'inspecteur la chaleur des doigts de monsieur le maire.
Il en oubliait l'existence de la pauvre femme...
Pour Madeleine, cependant, les jours passaient si vite.
Les saisons où il prenait le temps de commencer sa routine chaque matin étaient définitivement derrière lui ; les années où il s'attardait à découvrir de nouveaux mondes et à les apprendre étaient révolues.
Ses nuits, en revanche, devenaient de plus en plus chaotiques.
Le sommeil qui le fuyait toujours arrivait tard et mal, et était sans cesse rempli de rêves qui le troublaient.
Un émoi silencieux et dur agitait lentement ses pensées.
Soudain, il n'était plus aussi paisible de rester seul et isolé dans sa petite chambre, surtout lorsque le repos refusait de venir.
Madeleine n'osait même pas donner un nom à l'ombre qui planait au-dessus de son lit chaque nuit dans le seul but d'enflammer son corps puis de disparaître.
Nuit après nuit, le tourment dévorait son calme et se moquait de lui sans qu'il fasse le moindre geste pour le faire cesser.
Un dimanche soir, alors que Madeleine s'était assoupi dans son bureau pour rattraper une longue nuit sans sommeil, un adolescent frappa à la porte de l'usine.
Madeleine ne le reconnut pas.
" C'est moi, Guy. Le petit ramoneur que vous avez placé comme guide chez Declercq il y a presque deux ans. Vous ne vous souvenez pas de moi, Père Madeleine ?
- Ah ! Oui, bien sûr. Mais tu es...
- Plus grand et plus fort ! Maintenant, je n'ai plus jamais faim."
Madeleine ouvrit la porte au garçon et le mena jusqu'à son bureau. Le jeune garçon, intimidé, hésita sur le seuil.
" Je suppose que tu as soif, lui dit Madeleine en souriant.
- Il fait chaud dehors, monsieur. Un peu d'eau me ferait du bien."
Le garçon saisit son verre et, plus confiant, s'assit auprès du bureau de l'industriel.
" Et comment va ton patron ? Songe-t-il toujours à se rendre à l'asile d'Arras ?
- Du tout ! Il ne voit plus rien, c'est vrai, mais nous nous débrouillons bien : il suffit de laisser les choses au même endroit tout le temps et de lui dégager le chemin parmi les meubles et alors il n'a même pas l'air d'être aveugle.
- Vous semblez bien accordés les deux...
- Ce n'était pas si difficile. En plus, quand la récolte a été vendue, le Père Declercq a engagé un vieux manœuvre qui était de passage dans la région. Le Père Champmathieu, c'est son nom, n'est pas très futé. En fait, il radote de temps à autre, mais il connaît bien le travail de la terre et j'apprends beaucoup de lui. La bru de Declercq est de retour aussi; elle abat autant de travail qu'un homme."
Madeleine sourit. Quelque chose en lui avait toujours su que Declercq trouverait la force de pardonner la belle-fille qui, trop jeune pour s'enterrer en vie, avait abandonné les souvenirs de son défunt mari, mais aussi son beau-père, pour se rendre en ville au bras d'un militaire des forces d'occupation.
Le chagrin nous pousse parfois à faire de bien étranges choses...
" A-t-elle amené son fils avec elle ?
- C'est une fille : Céline. Une petite chose toute rose qui, à 6 ans, sait déjà s'occuper des poules et des lapins. Parce que maintenant, nous avons aussi des animaux, vous savez ? Céline est si douce et gaie qu'elle a amadoué le père Declercq."
Le petit garçon fit une pause et ses yeux se voilèrent, comme perdus dans quelque rêverie.
" Un jour, elle sera une belle fille.
- Pourquoi se presser, Guy ?"
Maintenant, ce fut au petit garçon de sourire, espiègle alors qu'il haussait les épaules.
" Je suis venu vous dire quelque chose d'important, Père Madeleine.
- Ah !
- Vous vous souvenez du ramoneur que vous cherchiez, Petit Gervais ? Un des garçons de la bande dit qu'il a été vu à Grenoble.
- Ha !"
Madeleine cessa de respirer. Il voulait apaiser le martèlement assourdissant dans ses oreilles.
" Ton compagnon l'a-t-il vu ?
- Ce n'est pas si simple, Père Madeleine. L'année dernière, la bande de Rigoulet est descendue à Paris ; là, ils ont logé avec d'autres bandes, comme c'est la coutume. Un de mes camarades d'Estrée a mentionné que je cherchais Gervais, car je l'avais chargé de le faire... Et puis...
- Je vois, je vois... Mais cette information est-elle fiable ?
- Je ne sais pas, monsieur. Mais c'est bien la première fois que nous entendons parler de Petit Gervais depuis... combien d'années ?
- Sept.
- Sept ans, oui. Maintenant, Gervais est un homme. Une espèce de musicien de rue qui joue de la vielle à roue avec un petit singe assis sur son épaule. Il ne devrait pas être difficile à retrouver, même dans une grande ville."
Valjean reposa la tête sur ses poings. Il revivait ce soir, ce terrible coucher de soleil sur la route de Digne qui lui avait montré à quel point il était misérable, et tremblait.
Non, Gervais ne pouvait pas encore être un homme. C'était impossible. Ou pas ?
Il pouvait à peine avoir dix-sept ans, au mieux. Oui, un homme. Madeleine se rappela que, bien que ses cheveux fussent sombres, le soleil leur arrachait des reflets dorés.
Mais son visage d'enfant s'était effacé de sa mémoire au fil du temps.
Le maire porta une main à son gousset pour récupérer deux louis d'or qu'il offrit au petit Guy.
" Non, Père Madeleine... je n'ai plus besoin de votre argent, dit le garçon en montrant ses paumes ouvertes.
- Je sais, Guy. Ce n'est pas pour toi, mais pour ta mère. Tu le lui donneras pour moi la prochaine fois que tu iras la visiter à Estrée. Ah ! Et Guy... C'est très important que tu ne parles de ceci à personne, tu comprends ?
- Comme toujours, Père Madeleine... Ai-je déjà parlé ?"
Et pourtant, l'ombre de l'inspecteur Javert pesait dans la pièce…
Cette nuit-là fut éprouvante pour Madeleine; elle fut cauchemardesque comme d'autres l'avaient difficilement été auparavant.
Dans une autre vie, il avait volé un garçon de dix ans. Sans raison ; presque par inadvertance, il l'avait privé de ce qui aurait bien pu représenter une semaine de son misérable salaire...
Pourquoi ? Juste comme ça !
Et il lui avait fallu trop de temps pour réaliser ce qu'il avait fait...
Il avait alors pleuré ; il avait supplié un abbé apeuré de le ramener à la prison où il appartenait...
Cela remontait à de nombreuses années auparavant ; néanmoins, la culpabilité le hantait encore.
Féroce et violente.
Mais parcourir toute la France à la recherche d'un spectre ? Poursuivre un témoignage qui ressemblait à un conte pour enfants ? S'agenouiller devant ce jeune homme pour lui demander pardon et risquer d'être dénoncé ?
Il y avait des choses qui n'étaient tout simplement plus possibles.
Grenoble était à une semaine de route...
Et Javert était toujours à l'affût.
CHAPITRE XXIV
" Et Fanny a dit oui !, lança pour la troisième fois Moreau. Vous vous rendez compte, inspecteur ?
- Oui, Moreau, répondit Javert, la voix lasse.
- Elle a dit oui ! Mon Dieu ! Je suis le plus heureux des hommes !
- Certainement," approuva Javert.
Le policier se frotta les yeux, sentant poindre une terrible migraine.
" Elle a dit oui ! ELLE A DIT OUI !
- Pourrais-je avoir un café, monsieur le futur marié ?, demanda Javert.
- Oui ! UN FUTUR MARIÉ !"
Moreau se leva et marcha dans le commissariat, ne préparant rien et continuant à parler de sa future épouse.
Javert se dit que la matinée allait être très longue.
Le maire cligna des yeux à plusieurs reprises devant l'exubérant secrétaire Moreau.
" Mais pourquoi se presser ? Ne vaudrait-il pas mieux attendre que tout soit ficelé ? Oui, vous avez votre salaire, mais... Où allez-vous habiter ? Les gens qui se marient ont pour habitude d'avoir des enfants, vous savez ?
- Bien sûr que je le sais ! Entre vous et moi, Père Madeleine, c'est l'une des raisons de se dépêcher !
- Ah ! Eh bien... dans ce cas, nous publierons les bans comme vous le souhaitez tous les deux. Dans un mois, vous serez libres de vous marier," répondit le maire en secouant la tête avec impatience.
Ces jeunes ! Comme s'ils ne pouvaient pas se passer l'un de l'autre un seul jour de plus !
" Encore une chose, monsieur le maire... On m'a dit que tous les actes de l'état civil sont signés par votre adjoint.
- Oui, c'est vrai. Je ne vous apprends rien, Moreau, nous nous partageons les tâches parce que je n'ai pas le temps de remplir toutes mes fonctions.
- Mais... ferez-vous une exception pour officier à notre mariage ?"
Sans perdre le sourire, Madeleine déposa lentement la plume qu'il avait tenue à la main.
Ce n'était pas par hasard que son adjoint était chargé d'enregistrer tous les actes de l'état civil, bien au contraire.
Madeleine pouvait signer des devis, des factures et des arrêtés municipaux qui seraient invalidés s'il venait à être démasqué. De tels méfaits ne feraient qu'ajouter des années supplémentaires à sa peine aux galères.
Mais faire des inscriptions à l'état civil ?
Que l'identité, l'état civil ou même le décès d'une personne soient compromis parce que sa signature était une fraude ?
C'était une question tout à fait différente.
" Oui, Moreau... Je vais faire une exception," mentit le maire.
Et le soir-même, toute la ville était informée de la bonne nouvelle.
Moreau courut chercher tous ses amis.
Il les invita tous dans le café principal de la place du marché.
L'inspecteur Javert se tenait dans l'ombre et observait toute cette agitation.
Il n'avait jamais connu cela. L'amitié et la solidarité.
Ou alors, il y avait si longtemps.
Le temps de quelques semaines avec Gilles…
Le policier eut envie d'entrer dans le café de toute sa violence et d'imposer le silence.
Pour chasser tout le monde et retrouver le calme…
Une voix vint chasser ces sombres pensées.
" Il est si jeune, souffla monsieur Madeleine.
- Elle aussi. Je ne comprends pas que monsieur Vermandois ait donné son accord, ajouta Javert, la voix plus dure qu'à son habitude.
- Peut-être parce qu'ils s'aiment ?"
Javert se tourna vers le maire et le foudroya du regard.
" Peut-être… Bonne nuit, monsieur le maire.
- Bonne nuit, Javert."
Le mariage de Moreau, un événement imprévu, changea la donne.
Madeleine était alors occupé à préparer son voyage à Grenoble, une expédition qu'il prévoyait longue et difficile à souhait.
Il laissa tout tomber.
Après bien des réflexions, il finit par écrire à son agent commercial à Arras pour lui demander de dépêcher un de ses hommes dans la région afin de localiser le jeune Gervais et lui proposer du travail comme musicien à Montreuil.
Si le garçon était bien celui qui avait croisé Jean Valjean par le passé, le voyage ne lui poserait pas de problème.
Surtout s'il le faisait dans une diligence et aux frais de Madeleine.
C'était la moindre des choses.
Après, tout deviendrait plus compliqué.
Lui offrir un emploi ? Oui, en tant que musicien pour un mariage. Même si cela signifiait que Madeleine organisait un bal en l'honneur des jeunes mariés.
Mais ensuite ?
Lui proposer un emploi dans son usine ? À un musicien de rue ?
Il pourrait aimer l'idée... Mais il pourrait aussi préférer suivre sa vocation.
Dans ce cas, Madeleine lui faciliterait les choses dans la mesure du possible.
La situation ne tournerait pas mal tant que le jeune Gervais ne reconnaîtrait pas Jean Valjean en Madeleine.
Tant que Jean Valjean ne décide pas de commettre l'imprudence de lui dévoiler son identité en demandant son pardon...
Tant que Javert ne se pose pas de questions sur l'origine de ce musicien inconnu de la ville.
Les impondérables à envisager étaient trop nombreux.
Madeleine préférait se remettre entre les mains de Dieu tout en faisant ce qu'il savait être juste.
Puis prier...
Le mois de juillet ne passait pas assez vite.
Non, pas aux yeux de Javert.
Pas au regard de sa santé mentale.
Moreau le rendait fou !
Positivement.
Et Gymont devenait la seule échappatoire de l'inspecteur.
Jamais l'inspecteur n'avait autant galopé dans la campagne. On commençait à ne plus avoir peur du grand étalon...ou de son cavalier…
La Cavée Saint-Firmin était en plein travaux.
Javert les surveillait et galopait, il galopait et surveillait les travaux.
Pour ne plus côtoyer le secrétaire de mairie.
Moreau ne parlait que de son mariage, de sa future épouse. Javert savait maintenant comment les deux jeunes gens s'étaient rencontrés, quels seraient les prénoms de leurs douze enfants et quel cadeau le jeune marié comptait offrir à son épouse.
" Un magnifique service à thé en porcelaine d'Arras. Du bleu d'Arras ! Elle sera heureuse. Vous ne croyez pas ?
- Ho si, répondait Javert, fatigué d'entendre les mêmes histoires. Surtout s'il y a du café dedans."
Cela faisait rire Moreau et désespérait Javert.
L'inspecteur surveillait aussi le quartier des Moulins, se souvenant de l'année précédente et du souci de l'eau stagnante.
Il prit les devants, n'attendant pas les ordres de monsieur le maire.
On nettoya, on entretint les berges, on répara les puits et on organisa l'approvisionnement en eau potable…
L'inspecteur Javert devenait une figure incontournable du quartier des Moulins.
Il ne faisait plus vraiment peur…
Il se rendait indispensable.
Mais il évitait comme la peste la mairie et le poste de police… au moins pendant les moments où ce bavard de Moreau y était…
Les relations n'étaient pas très bonnes d'ailleurs entre monsieur le maire et son chef de la police.
Monsieur Madeleine expliqua plusieurs fois à l'inspecteur que sa présence au poste de police était obligatoire et qu'on ne le payait pas à galoper dans la campagne.
Javert ne pouvait pas s'expliquer.
Mais ses yeux brillants de colère parlaient pour lui.
Après juillet, vint août.
Le mois se passa sans que l'inspecteur ou le maire n'osent évoquer le rendez-vous pris pour voir les étoiles.
Et si cela ne tenait qu'à Javert, la bouteille de vin aurait pu se transformer en vinaigre sans qu'il n'en parle au maire.
Cependant, une lettre de la part de Vidocq vint changer la donne.
Javert la décacheta fébrilement et aussitôt il courut jusqu'à la mairie.
Moreau, pour une fois silencieux, le regarda partir, surpris.
Gymont avait-il eu un malaise ?
L'inspecteur fit les cent pas devant le bureau de monsieur le maire. Il était impatient.
Monsieur Madeleine recevait un je-ne-sais-qui venu quémander je-ne-sais-quoi.
Enfin, la porte s'ouvrit et Javert laissa sortir l'homme qui se perdait en remerciements auprès de monsieur Madeleine.
Enfin, monsieur le maire vit son chef de la police.
Il en fut étonné.
" Inspecteur ?
- Puis-je vous voir maintenant, monsieur ? C'est important !"
Le maire regardait Javert puis acquiesça. Il s'écarta et laissa entrer le policier, notant avec stupeur son aspect échevelé.
L'inspecteur n'avait ni son chapeau ni sa canne.
" Que se passe-t-il Javert ?, fit le maire, légèrement inquiet.
- Ils l'ont eu, monsieur !"
Javert fit apparaître son sourire de fauve, heureux et horrible.
" Ils ont eu quoi ? Je ne comprends rien !"
Javert plaça la lettre de Vidocq dans les mains du maire et sans réfléchir les serra avec effusion.
" Le meurtrier de Mme Mollard ! Grâce à vos bijoux !"
Et Javert riait, tandis que le maire comprenait enfin.
" Vous voulez dire que l'assassin a été arrêté ?
- Oui ! Dieu oui ! Cet escarpe va être marié à la Veuve et Mme Mollard sera vengée."
Monsieur Madeleine ne pensait pas ainsi, il ne considérait pas la peine de mort comme un châtiment juste ou même utile. Sinon, le crime aurait disparu de la surface du monde. Mais il était content de savoir qu'un dangereux criminel avait été arrêté. Surtout aux souvenirs des blessures terribles que la malheureuse madame Mollard avait subie.
" Mais pourquoi dites-vous "grâce à mes bijoux", inspecteur ?"
Javert lâcha enfin les mains de monsieur le maire.
Il s'assit tout contre le bord du bureau de monsieur Madeleine et expliqua posément :
" Sous le lit de la victime, il y avait de la poussière. Ce qui est normal vu que madame Mollard était infirme. Mais j'ai vu la trace d'une petite boîte. J'ai pensé à des habits, seulement c'était une trop petite boîte pour cela."
Monsieur Madeleine dévorait Javert des yeux, cela faisait longtemps qu'il ne l'avait pas vu aussi animé et le policier jouait un peu les cabotins. Penchant la tête avec affectation, faisant des effets de mains, brossant ses favoris en souriant.
Il était magnifique ; Madeleine lui sourit avec entrain puis le laissa continuer.
" Au départ, je ne pensais pas à des bijoux. Je dois vous l'avouer. Cachés ainsi sous le lit, c'était une absurdité. Mais la victime était impotente. Donc…
- Mme Mollard cachait ses bijoux sous son lit ?!
- Avec son argent, certainement. Elle ne quittait que rarement son lit et assurait une surveillance sans faille sur ses maigres biens. Mais contre des assassins…
- Mon Dieu...
- Bref, c'était bien des bijoux. Et en sachant le succès de vos bijoux, il était évident que Mme Mollard devait en avoir quelques-uns."
Monsieur Madeleine était impressionné.
Il s'assit à côté de Javert sur le bureau et l'écoutait parler.
" Donc, il y avait plusieurs pistes à suivre… Celle des tueurs, bien entendu, et celle des bijoux. Vu la qualité de vos chapelets, même en jais artificiel, j'étais sûr de retrouver leur trace."
L'inspecteur s'excitait en parlant, il claqua son poing dans sa paume et asséna :
" Et avec les bijoux, il suffisait de suivre la piste pour retrouver notre tueur."
Javert était content, il murmura doucement :
" J'aurai aimé être celui qui lui glissa les poucettes mais Vidocq a bien travaillé."
Le policier souriait, plus sereinement.
Puis monsieur Madeleine remarqua l'heure du déjeuner assez proche et proposa tout naturellement :
" Voulez-vous déjeuner avec moi Javert ? Ainsi vous me raconterez les péripéties de cette affaire. Qu'en dites-vous ?"
Une petite hésitation puis Javert accepta.
" Très bien, monsieur. Je vais avoir le plaisir de vous gâcher votre repas en vous parlant de crime, de meurtre et de guillotine.
- Ce sera un réel plaisir !
- Cela vous changera du mariage de Moreau, se moqua Javert.
- Ne m'en parlez pas, inspecteur ! J'en ai des migraines !"
Les deux hommes rirent.
Et cédant à une pulsion qu'il avait été pénible de réprimer si longtemps, le maire saisit son inspecteur par le coude pour le conduire à la porte.
Si sa main pressait un peu plus fort qu'il n'était nécessaire, si l'un de ses doigts glissait à la recherche des formes que Madeleine n'avait pu qu'imaginer sous l'uniforme, Javert ne sembla pas le remarquer.
A l'auberge, on observa le maire et son chef de la police avec étonnement. Il y avait longtemps que les deux hommes ne s'étaient pas permis un repas en compagnie.
Le maire, profitant de l'attitude conciliante de son compagnon, commanda du vin et de la viande de qualité.
Javert bavardait toujours...mais le discours avait dévié…
Javert ne parlait plus de l'enquête, il évoquait Paris…
Et monsieur Madeleine l'écoutait tout en lui versant du vin.
" Avez-vous déjà vu Paris, monsieur ?
- Oui, Javert.
- Suis-je bête !, s'écria le policier. Evidemment, lors de votre dépôt de brevet et de votre prix. Monsieur Madeleine et son jais artificiel !
- Je n'ai pas été récompensé pour le jais artificiel mais pour le procédé de collage à la cire.
- Je ne suis pas savant, mais je dois admettre que vos breloques sont jolies.
- Les avez-vous déjà regardées de près mes breloques ?, s'amusa M. Madeleine.
- Par la force des choses, mais je ne les ai pas…
- Tenez ! Examinez, inspecteur !"
Le maire tendit une bague, joliment sertie de jais artificiel. Une bague d'homme avec une pierre de jais noir artificiel montée sur de l'argent. On pouvait la prendre pour de l'onyx tant le travail était fin et délicat.
Javert regarda et murmura :
" Jolie breloque, en effet. Une jolie pièce à conviction."
Le policier rendit la bague et sourit :
" Elle est très belle. Pour un homme de qualité, elle ferait merveille. Tenez, proposez-la à monsieur Callard ! Ou à M. Bamatabois !"
Puis claquant des doigts, Javert ajouta en souriant :
" Ou à Moreau, tiens ! Cela lui fera une merveilleuse alliance !"
Madeleine baissa les yeux sur la bague et la fit tourner entre ses doigts. Il l'avait dessinée et montée presque en entier.
Pourquoi la proposer à des hommes qui n'étaient rien pour lui ?
En ce qui concernait Jean Valjean, sa bague avait déjà son propriétaire. Il lui fallait maintenant trouver une chance de la lui faire parvenir.
" J'y songerai, Javert."
Javert était prudent, mais l'alcool, le soleil, la joie de voir une affaire avancer enfin...lui faisaient baisser sa garde.
Il regardait M. Madeleine et se perdait dans ses yeux bleus.
Vidocq ne l'avait pas reconnu. Peut-être faisait-il fausse route en effet ?
Un criminel...certes...un ancien Chouan...bien entendu...mais pas un forçat...
Cela le rassura et Javert se mit à sourire.
" Croyez-vous que les étoiles seraient au rendez-vous ce soir ?, demanda le maire, répondant à ce sourire sans dureté.
- A cette époque ? Je peux vous montrer les Perséides…
- Qu'est-ce ?
- Une pluie d'étoiles filantes…"
La réponse impressionna le maire qui rétorqua, amusé :
" Vous savez vous vendre, inspecteur.
- N'est-ce-pas ? Je pourrai amener le vin…
- J'apporterai du pain… Boire sans manger…
- Nous ne risquons pas de perdre la tête, monsieur le maire."
Cela sonna comme une mise en garde.
Mais M. Madeleine se contenta de répondre par un sourire trop incertain.
Le déjeuner dura plus longtemps que de coutume.
Les deux hommes restèrent attablés en silence, profitant de la fraîcheur et de l'ombre du café.
Il y avait longtemps qu'ils n'avaient pas été si proches l'un de l'autre, sans se déchirer.
Ce fut appréciable.
L'après-midi passa comme un battement de cils.
Moreau fut aussi surpris de voir le sourire réjoui de l'inspecteur que de voir son pendant sur le visage de monsieur le maire.
Et il n'osa pas parler de son sempiternel mariage.
" Vous êtes bien joyeux, Père Madeleine.
- Je ne dirai pas que je suis joyeux, mais je suis satisfait.
- Satisfait ?
- L'assassin de Mme Mollard a été arrêté à Paris."
Répétant quasiment les mêmes mots que l'inspecteur, M. Madeleine raconta comment l'enquête s'était terminée sur l'arrestation du tueur.
" Et les autres ?, demanda Moreau. Ils étaient trois !
- L'enquête est en cours.
- Bah ! Faisons confiance à notre inspecteur et à ses amis parisiens. Ils ont l'air d'être habiles.
- Oui, ils le sont."
Le soir arriva.
Javert avait repris un peu ses esprits durant l'après-midi et regrettait d'avoir accepté le rendez-vous sous les étoiles avec le maire.
Il se promit d'être prudent.
Quoi qu'il se passe, il ne ferait jamais le premier pas et resterait sur ses gardes.
Et pourtant c'était une belle nuit...
Le banc était là.
Les étoiles étincelaient.
La chaleur du jour, si lourde, avait diminué.
Il était tard et nul passant ne se faisait entendre.
Bien évidemment, toute la ville devait savoir que monsieur le maire et son chef de la police avaient rendez-vous sous les étoiles.
Ils auraient dû prendre un chaperon, s'amusa Javert.
L'inspecteur s'assit et s'affaira à déboucher la bouteille.
Du Clos de Vougeot ! Un vin cher que jamais il n'aurait pu se permettre avec son salaire de policier.
Le vin sentait bon en effet, une odeur lourde et fruitée.
" Nous aurions dû le faire décanter, souffla M. Madeleine.
- Je n'y ai pas pensé."
Madeleine s'assit lourdement près de Javert après avoir déposé un panier sur le sol. Un rire amusé se fit entendre dans l'air nocturne.
" Votre portière ? Ou il s'agit de Mme Monge ?
- Ma portière. Elle a eu peur que nous ayons faim."
Le rire fut partagé. Encore. Cela devenait si facile de rire ensemble et de se détendre.
" Moreau devrait l'embaucher pour préparer le repas de noces, lança le policier. Plutôt que de demander aux mères de cuisiner pour la famille.
- Je suis d'accord avec vous, Javert. Ma portière cuisine à merveille."
Le silence revint. Si apaisant après les journées de bavardage et la gestion des soucis d'eau du quartier des Moulins.
Chacun des hommes en profitait.
" Alors ces étoiles ?, demanda doucement le maire.
- D'abord je vous interroge, monsieur ! Pouvez-vous me retrouver Persée ?
- Il suffit de...retrouver l'Étoile du Diable."
La main de M. Madeleine était chaude lorsqu'elle saisit celle de l'inspecteur, et son contact eut un effet électrique. Javert laissa capturer ses doigts tandis que le maire cherchait à se repérer dans le ciel.
" Mon Dieu, il y avait une femme enchaînée et une baleine...et…"
Mais le maire était perdu devant l'immensité du ciel et l'infinité d'étoiles.
Javert serra les doigts de M. Madeleine et d'une voix soyeuse, il souffla :
" Partez de Cassiopée et de sa forme en "W"..."
Et la magie opéra à nouveau.
Javert indiqua les personnages du mythe de Persée et d'Andromède. Puis il abandonna les doigts de M. Madeleine dans la constellation de Persée.
Une première étoile filante fit haleter les deux hommes.
" Vous avez vu Javert ?
- Nous sommes un peu trop vieux pour faire un vœu mais c'est la coutume.
- Que désireriez-vous ?
- Il y a de nombreuses choses que je désirerai, monsieur. Il vaut mieux ne rien souhaiter."
Javert se mit à rire, tandis qu'une autre étoile filante passait. Le policier saisit la bouteille et allait boire au goulot.
Mais Madeleine arrêta son geste.
" Ma portière m'a donné des verres !
- Non ? Nous allons nous saouler avec de la vaisselle ?
- Javert ! Nous n'allons pas nous saouler.
- Je n'espère pas, sinon je serai obligé de nous mettre au mitard.
- Cela ferait mauvais genre !"
Madeleine fouilla dans le panier et en sortit deux verres. Javert servit précautionneusement le vin.
Et ce fut un plaisir de boire en regardant les étoiles filantes...
Puis, les deux hommes partagèrent du pain avec du pâté...tout en discutant naturellement des affaires de la commune.
Enfin !
Cela faisait longtemps pour cela aussi.
" Je ne dis pas que les travaux de drainage sont inutiles, monsieur le maire. Je me charge des soucis du quartier des Moulins en ce moment mais je pense qu'ils sont trop chers pour notre commune.
- Et si nous avons des subventions ?"
Javert se mit à rire et sa main se posa sur l'épaule de M. Madeleine, elle glissa doucement sur le bras et le policier s'écria :
" Jamais Paris ne paiera pour de tels travaux !
- Si nous avions un bon dossier, nous pourrions obtenir gain de cause !"
La critique était perceptible et Javert l'accepta.
" Je sais, monsieur le maire. Je ne fus pas...efficace. Vous me l'avez demandé il y a déjà quelque temps."
Javert se tut.
Puis il reprit avec brutalité :
" Demain, vous aurez ce fichu dossier et vous pourrez l'envoyer à Paris. Nous serons dans les temps. Je visiterai le quartier des Moulins et prendrai des notes. Voulez-vous aussi des témoignages des habitants ?
- Merci, inspecteur."
La voix chaleureuse de M. Madeleine fit plaisir à Javert.
Il s'en voulut d'avoir oublié leur collaboration.
" Je vous demande de me pardonner, monsieur. Cette période a été...compliquée…
- Puis-je vous être utile, Javert ?"
Le rire de l'inspecteur retentit tandis qu'il répondait :
" Pas en la matière, non.
- Mais…
- Hooo ! Avez-vous vu cette magnifique étoile filante, monsieur ?
- Oui, Javert.
- Peut-être devrions-nous faire un vœu, tout compte fait ?
- Peut-être..."
Plus tard, la nuit était si profonde que les deux hommes ne se voyaient plus. Le ciel était constellé d'étoiles, la magnifique Voie Lactée se déroulait au-dessus d'eux.
La bouteille était bue et le pain mangé. Les hommes s'étaient rapprochés pour mieux chercher les étoiles.
Et Javert avait oublié toute prudence.
Il racontait maintenant les Perséides. Les enfants de Persée et d'Andromède furent très nombreux mais leurs vies furent courtes et cela plongea leurs parents dans la tristesse…
Les dieux décidèrent de laisser vivre à jamais dans les étoiles les enfants en compagnie de leurs parents.
C'était rare de voir des familles réunies dans le ciel…ou dans la vie...
" Et si nous essayons de déchiffrer votre carte du ciel ?," proposa le policier, n'aimant pas la tournure de la conversation.
La famille n'était jamais un bon sujet.
Monsieur le maire fouilla dans son panier tandis que la lumière apparaissait, venant de la lampe-sourde de l'inspecteur.
Les deux hommes furent éblouis.
Ils se regardèrent en face, comme deux hiboux. Et furent pris par un fou-rire.
" Très bien, j'admets ma bêtise. Nous étudierons votre carte dans votre bureau la prochaine fois," s'écria Javert en refermant la lampe.
L'obscurité retomba mais le mal était fait. Les deux hommes étaient aveugles.
" Je ne vois plus rien, souffla monsieur Madeleine.
- Attendez ! Je vais…"
La main de l'inspecteur glissa sur le torse de monsieur le maire. Celui-ci gela et Javert fut tout à coup conscient de son geste déplacé.
Il se recula précipitamment.
" Pardonnez-moi, monsieur. Je…
- Tout va bien, Javert. Tenez ! Voici ma main ! Tendez-moi la vôtre !"
Monsieur Madeleine sentit les doigts de Javert frôler les siens et il ne put ignorer le tremblement qui les saisissait. Après une courte hésitation, Madeleine tenta sa chance enfin. Il captura les longs doigts de Javert pour les entrelacer aux siens. Il ne voulait surtout pas laisser de place aux malentendus.
" Calmez-vous, Javert. Je ne vais pas vous faire de mal, se moqua le maire.
- Je ne suis vraiment pas convaincu, monsieur, souffla Javert.
- Que voulez-vous dire ?
- Vous avez un tel pouvoir sur moi… Mais passons. Je vais vous parler d'Orion dans ce cas et de son Scorpion.
- Plus tard Javert ! De quel pouvoir parlez-vous ?"
Les doigts du policier glissèrent hors de la main de monsieur le maire et la voix, profonde et soyeuse de Javert retentit dans l'obscurité :
" Nous parlerons donc des étoiles plus tard, monsieur le maire. Je suis fatigué et il est tard.
- JAVERT !
- Et il y a des yeux et des oreilles dans cette ville."
Un martèlement de bottes s'éloigna du banc et monsieur Madeleine se retrouva seul.
Dans le ciel, la pluie d'étoiles filantes poursuivait son magnifique spectacle...
Arrivé dans son domicile, Javert ferma la porte à double tour. Et il put enfin respirer.
Lentement, il se déshabilla et se coucha.
Il avait voulu être prudent !
Mais M. Madeleine ne comprenait rien...ou alors…
Javert ne saisissait pas ce qui se passait et se sentait encore plus stupide que d'habitude.
M. Madeleine était un manipulateur !
Il avait été vu dans un bordel ! Merde !
Puis...plus tard, alors que le policier était étendu sans dormir, le souvenir des doigts si chauds et si doux de monsieur Madeleine eut raison de son obstination.
Ce soir, ce furent les doigts de monsieur le maire qui le caressèrent...
Le lendemain, le quartier des Moulins vit apparaître une tempête ! Une tempête qui bouleversa tout.
L'inspecteur Javert fouilla, enquêta, examina.
Il interrogea et, selon sa vieille habitude de policier, il remplit des pages de son rapport avec des témoignages.
Les habitants se montrèrent surpris et méfiants.
Il fallait dire que l'inspecteur Javert était un personnage controversé dans ce quartier. On le prenait pour un lunatique, étrange et versatile.
Souvent, le policier n'était vu que comme une nuisance. Il arrêtait les ivrognes coupables de voies de fait et les femmes coupables de prostitution illégale.
Un homme dur et cruel, l'inspecteur de police.
Parfois, il apportait de l'eau potable et se chargeait des soucis d'approvisionnement des habitants du quartier.
Un homme sévère mais juste, l'inspecteur de police.
Là, on fut étonné de le voir s'intéresser à la vie quotidienne du quartier et aux difficultés des habitants.
Un homme tellement bizarre, l'inspecteur de police.
Javert interrogea même les mères à propos des maladies de leurs enfants, l'humidité provoquait des problèmes respiratoires et les enfants morts en bas-âge étaient plus nombreux dans ce quartier que dans le reste de la ville.
Le policier n'en fut pas surpris mais il s'en voulut de l'avoir ignoré.
" Ma fille avait trois ans, monsieur l'inspecteur. Un mauvais rhume…"
" Ma femme mourut en couches. Vous savez ici…"
" J'ai perdu mon mari. Il avait attrapé une mauvaise fièvre…"
Et Javert notait.
Avec rage.
Cela devenait un nouveau cheval de bataille.
CHAPITRE XXV
Il fallut deux jours complets à l'inspecteur pour terminer le dossier concernant le quartier des Moulins.
Mais Javert respecta l'accord conclu avec monsieur Madeleine.
Il put apporter le dossier à temps pour être dans les délais et le déposa sur le bureau de monsieur le maire.
Javert avait sa tête des mauvais jours.
Bien entendu, il surveillait depuis plus d'un an ce quartier, il en voyait la dégradation et la pauvreté, mais il n'avait pas eu conscience d'une telle misère parmi les habitants.
Il n'avait fait qu'effleurer la surface, en apportant de l'eau et en se chargeant des délits.
Mais à sa décharge, Javert ne voyait encore que les vices et les vertus, peut-être le milieu était-il aussi responsable des crimes ?
Alors, alors…
Peut-être le crime était-il pardonnable ?
" Hé bien Javert ?, demanda doucement le maire, voyant le policier perdu dans ses pensées.
- Drainer le quartier des Moulins est une nécessité, monsieur. Je m'en veux de ne pas l'avoir compris avant."
Il pencha la tête en avant et ses deux poings se posèrent sur le bureau, encadrant un rapport dont il n'était pas fier.
Des listes d'enfants morts trop jeunes, des hommes et des femmes malades et l'indifférence générale.
Et, parmi ces noms, ceux des prévenus qu'il avait arrêtés avec toute la rigueur de la loi. Dérisoire maintenant qu'il savait.
" Vous comprenez maintenant Javert ?, s'enquit doucement M. Madeleine.
- Je comprends que vous aviez raison de vous préoccuper.
- Bien, Javert, c'est très bien."
Et l'inspecteur s'inclina devant son supérieur.
Un jeune homme, chevelu et d'apparence très modeste, commença alors à se montrer en ville.
Il ne se séparait jamais du petit singe perché sur son épaule et, de temps à autre, il s'asseyait adossé à un coin et jouait de la vielle à roue.
A peine fut-il arrivé en ville qu'un grand homme, vêtu d'un uniforme de police, vint lui tourner autour.
" D'où tu viens comme ça, toi ?, demanda sèchement l'inspecteur Javert.
- Mais de Grenoble ! On m'a fait venir pour un travail.
- Un travail ? Ici ? Avec un singe ?"
Le mépris dégoulinait des paroles de l'inspecteur. Javert foudroya du regard le jeune homme assis contre le mur.
Le jeune homme se tassa sur lui-même et ouvrit grand les yeux ; il était facile de reconnaître la peur. Après un moment d'hésitation, il tendit au policier le papier plié qu'il gardait dans sa poche.
" Je vous jure, monsieur l'inspecteur, que j'ai un contrat de travail signé par un nommé Madeleine."
Javert contempla le document en luttant fort contre l'envie de lever les yeux au ciel devant la bêtise manifeste de monsieur Madeleine.
" Si monsieur le maire a jugé bon de t'embaucher…, ne lui déplaît pas. Ou tu auras affaire à moi !"
L'inspecteur repartit à sa patrouille, se jurant d'évoquer avec le maire dès que possible le problème des crèves-la-faim et des va-nu-pieds en tout genre.
L'homme était tellement candide, il avait besoin de quelqu'un pour lui ouvrir les yeux.
Le maire ouvrait sa ville à toute l'engeance du crime.
" Monsieur le maire ! Des musiciens des rues ! Mais voyons…
- Un client du Sud m'a parlé bien de lui. Pourquoi ne pas lui donner sa chance ?
- Nous avons la fanfare ! Nous pouvons faire venir des musiciens de Paris s'il le faut.
- Disons que j'affectionne la vielle à roue. Je sais que ce n'est pas très élégant ni à la mode, mais que voulez-vous ? C'est vrai que j'aurais pu trouver des musiciens dans les alentours, mais j'étais curieux d'écouter jouer ce jeune homme."
Javert désespérait de se faire entendre de monsieur le maire.
Monsieur Madeleine le regardait, avec son sourire bienveillant habituel.
Ce sourire qui manipulait si bien les foules et que le policier avait appris à redouter.
" Vous ne vous laisserez pas convaincre de le chasser de la ville ?, demanda Javert, la voix brisée.
- Bien sûr que si, Javert. Si ce jeune homme se rend coupable d'un quelconque crime, je ne me mettrai pas en travers de votre chemin. Autrement, j'ai un contrat à honorer."
L'inspecteur Javert était tellement en colère en marchant dans les rues de la ville que tout le monde préférait s'écarter devant lui.
Quelque part, une vieille à roue jouait sa jolie mélodie et des passants applaudissaient et riaient.
Le policier laissa porter ses pas vers la Canche pour ne plus l'entendre...
Monsieur le maire officia, comme promis, au mariage civil de Moreau et de sa Dulcinée.
La mariée était ravissante sous sa couronne de fleurs d'oranger et n'arrivait pas à cacher son sourire ému ; la voix de Moreau tremblait et son menton aussi, ce qui ne manqua pas de provoquer quelque hilarité à laquelle l'inspecteur Javert n'était pas tout à fait étranger.
La cérémonie à la mairie, comme c'est souvent le cas, fut simple. Mais elle était aussi, à sa façon, belle.
Monsieur Madeleine se racla la gorge et se mit à lire avec attention le papier posé devant lui, sur le bureau du maire.
Que son adjoint lui avait rédigé avec soin, sachant que monsieur le maire n'avait pas pour habitude de présider les mariages.
" Je suis heureux de vous accueillir, mesdames et messieurs, ce 6 septembre 1822 dans notre Hôtel de Ville de Montreuil-sur-Mer afin de célébrer l'union de Fanny Vermandois avec Antoine Moreau.
Je vais procéder à la lecture des articles relatifs aux obligations respectives des époux, stipulées dans le Code Civil. A savoir plus spécifiquement le chapitre VI.
Il faudra ensuite que les époux les signent pour montrer leur accord et ainsi sceller leur union."
Ensuite, monsieur le Maire donna une lecture solennelle des paragraphes obligatoires du chapitre VI du Code Civil, qui établissait les engagements pris par les nouveaux époux.
CHAPITRE VI. des droits et des devoirs respectifs des époux.212.
Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance.
213.
Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari.
214.
La femme est obligée d'habiter avec le mari, et de le suivre par-tout où il juge à propos de résider : le mari est obligé de la recevoir, et de lui fournir tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie, selon ses facultés et son état.
215.
La femme ne peut ester en jugement sans l'autorisation de son mari, quand même elle serait marchande publique, ou non commune, ou séparée de biens.
216.
L'autorisation du mari n'est pas nécessaire lorsque la femme est poursuivie en matière criminelle ou de police.
217.
La femme, même non commune ou séparée de biens, ne peut donner, aliéner, hypothéquer, acquérir, à titre gratuit ou onéreux, sans le concours du mari dans l'acte, ou son consentement par écrit.
Ainsi, je pense pouvoir parler au nom de vos familles, de vos amis et de tous ceux qui vous sont chers et qui sont ici aujourd'hui en vous souhaitant beaucoup de bonheur."
Monsieur Madeleine releva enfin le nez de sa feuille pour sourire à son public. Mais ce fut pour voir les gens cacher leur bouche de leur main. Sans doute car ils baillaient.
Voire même piquer du nez. Comme le faisait l'inspecteur Javert, debout dans son angle.
Brutalement, Monsieur Madeleine fit claquer son dossier sur la table.
Cela réveilla tout le monde.
Surtout l'inspecteur qui en sursauta dans son coin.
Puis, dans un élan d'éloquence sans précédent, Madeleine ajouta quelques mots de son cru:
" Ça, c'est la loi et dans votre mariage, comme dans toute autre matière, vous êtes tenus de la respecter. Mais cela ne doit point vous empêcher de bénéficier de l'expérience de ceux qui vous ont précédés sur le chemin que vous empruntez ensemble ce matin."
Le maire marqua une pause pour permettre aux mariés de se serrer les mains en se regardant dans les yeux débordants d'un enthousiasme que Madeleine comprenait mal.
Lorsqu'il se fatigua, il décida de continuer.
" Regardez autour de vous : vous verrez que les mariages heureux sont ceux qui ont trouvé la façon de s'écouter avec respect et aussi d'être tolérants dans leurs désaccords. Bien entendu, on ne parle pas de ce genre de choses ouvertement…"
Alors que Jean Valjean pensait à ses parents et à sa sœur, qui avaient été heureux en ménage aussi loin qu'il se souvienne, un petit rire se répandit parmi la poignée d'assistants.
L'inspecteur Javert baillait.
Il essayait de le cacher de son mieux, fermant la bouche et détournant le regard vers le mur de la salle.
La salle communale de la mairie était sobrement décorée.
Impossible de faire mine de s'intéresser aux sculptures des différents saints comme à l'église…
Il venait de se faire surprendre par le maire, il ne voulait plus faillir.
Javert se redressa, remettant de la raideur dans ses épaules et porta son regard sur M. Madeleine, ceint de son écharpe de maire au niveau de la taille.
Joli costume, avec des broderies sur les manches.
Tout cela faisait ressortir la finesse de monsieur Madeleine et la carrure de ses épaules.
Soudainement, la cérémonie prit un intérêt profond pour l'inspecteur...qui ne quitta plus du regard monsieur le maire…
Madeleine, à ce point, semblait avoir oublié la société pour s'adresser uniquement à Moreau et à sa Fanny. Il avait baissé la voix pour leur exprimer ses meilleurs vœux et, avec un sourire qui n'était pas aussi effacé qu'à l'ordinaire, il leur dirigea ses derniers mots :
" On parle à ces occasions d'amour et de bonheur : je dois vous parler de quelque chose de plus concret : la volonté de rester ensemble qui rendra tout le reste possible. N'oubliez jamais le sentiment qui vous pousse à vous unir aujourd'hui et tout ira pour le mieux. Et maintenant, trêve de discours. Signez le registre car monsieur l'abbé doit déjà vous attendre…"
L'inspecteur Javert fut le dernier à quitter la salle principale de la mairie. Il s'inclina devant le maire.
Il avait remarqué le bras en écharpe.
Ce qui avait empêché monsieur Madeleine de signer de son nom le registre d'État-civil. Ce fut le rôle de son adjoint le plus proche, monsieur Vanderkoeven.
Il se demanda ce que le maire avait bien pu faire pour se blesser ainsi.
Et le policier suivit la noce.
Il était là pour représenter l'Autorité. Il s'attendait à s'ennuyer à mourir à l'église…
Dieu merci.
Personne ne le regardait.
Peut-être pourrait-il dormir contre un des piliers…
Monsieur le maire avait bien fait les choses.
Un repas était prévu par la noce. Un simple déjeuner regroupant les deux familles fut organisé dans la cour de la ferme des Vermandois, les parents de la mariée.
Quelque chose de simple et de beau.
Une jolie fête.
Mais monsieur le maire avait voulu quelque chose de plus personnel pour son secrétaire.
Il y avait donc bien un repas champêtre et, grâce à monsieur Madeleine, de la musique.
Le jeune joueur de vielle à roues s'occupait de la musique. Son singe attirait les enfants et l'ambiance était festive.
L'inspecteur était présent.
Il était encore surpris d'être là. Mais sous le coup de la joie, le jeune marié avait entraîné l'inspecteur de police à participer au repas de noce.
Et Javert avait accepté.
Non pas par amitié pour Moreau...mais parce qu'il était malgré tout le supérieur de ce jeune homme...et pour suivre Monsieur Madeleine…
Javert ne savait plus vraiment s'il était venu se perdre dans cette noce campagnarde pour sa sempiternelle enquête ou pour le beau costume de monsieur le maire…
Javert but un large verre de vin pour essayer de trouver une réponse acceptable à cette question.
Sur une table étaient déposés plusieurs plats de porcelaine, magnifiquement décorés. Un civet de lapin aux nouilles, du canard rôti aux petits pois et divers gâteaux côtoyaient des fruits de saison...
Le clou du repas résidait dans un magnifique cuissot de chevreuil mariné au miel.
Et les femmes de la famille servaient les hommes.
Puis les femmes mangeaient.
Et les enfants attendaient leur tour, tout en regardant le singe faire ses pitreries.
Monsieur le maire félicitait les jeunes mariés.
Javert perdait sa capacité de surveillance.
Une femme en costume traditionnel, avec sa haute coiffure plissée et son fichu brodé, vint lui apporter une assiette bien remplie et parler de Moreau… Manifestement, c'était la mère du jeune secrétaire et elle voulait en entendre le panégyrique.
Javert n'arriva plus à regarder Madeleine.
Le chef de la police se plia au jeu et fit la liste des qualités de son secrétaire.
La femme lui souriait, heureuse.
Elle lui servit une deuxième assiette et veilla à ce que l'inspecteur ne manque ni de vin, ni de café.
Ni de gâteaux.
Ni de danseuses…
Javert se dit qu'il aurait dû se mordre la langue.
Il ne put à aucun moment s'approcher de Madeleine.
Il déposa son bicorne sur sa chaise pour danser plus facilement...
Un long après-midi…
Le policier s'efforça de sourire, de se montrer agréable… Il se savait ni avenant, ni sympathique.
Dieu sait à quel point il faisait des efforts !
Alors que les réjouissances générales se poursuivaient autour des tables et que la musique appelait énergiquement petits et grands, Madeleine parvint à s'éclipser.
Durant tout le repas, la mère de la mariée, Mme Vermandois, s'était chargée de lui, comme d'un enfant.
Elle lui avait servi son assiette, elle avait choisi les morceaux les plus fins de chaque plat, elle lui avait découpé sa viande.
M. Madeleine était mortifié.
Il expliqua qu'il était blessé mais pas totalement handicapé. On ne voulut rien savoir.
Dieu merci ! Mme Vermandois abandonna le maire lorsque les danses commencèrent.
Et Madeleine s'enfuit.
Il lui suffit d'aller à la rencontre des doyens des deux familles qui, appuyés sur leurs cannes, suivaient les évolutions des danseurs en se souvenant de ceux qui étaient absents à présent mais qui s'étaient distingués dans tel ou tel domaine un demi-siècle plus tôt. De belles femmes, des hommes courageux et des célébrations colossales traversaient leurs souvenirs et les dispersaient au cours d'une conversation dans laquelle on se limitait à espérer que le maire écoute et acquiesce.
Ce qu'il trouvait reposant s'était vite avéré à la fois utile et amusant.
Car il trouvait amusant de voir les invités danser, mais surtout de regarder l'inspecteur Javert.
Avec sa prestance habituelle et dansant au rythme enjoué qu'imposait la musique de Gervais, Javert se distinguait de la foule par son style et son habileté bien cultivées ; au bout de quelques danses, son savoir-faire était devenu le point d'attention de nombreux regards.
Quelques-unes de ces dames étaient des connaisseuses, comme Madeleine put le constater grâce aux commentaires qui lui parvenaient de temps à autre.
Malheureusement, la question importante à l'extrême que le maire devait résoudre l'après-midi même lui interdisait de jouir du spectacle autant qu'il l'aurait souhaité.
Madeleine, qui n'avait jamais perdu de vue son objectif, avait fait en sorte que Gervais puisse le voir clairement tout au long des réjouissances des dernières heures et avait étudié ses réactions avec discrétion.
Rien dans le garçon ne permettait de penser qu'il avait reconnu en Madeleine le galérien en haillons qui l'avait volé sur la route de Digne sept ans auparavant, alors qu'il était encore enfant...
Les nombreuses craintes qu'il avait éprouvées au cours de la semaine dernière s'estompaient quelque peu sous l'effet de la célébration et de l'insouciance générale qu'elle provoquait, mais qui ne devait durer que quelques heures de plus. Cela suffisait à rendre Madeleine légèrement plus optimiste...
Le maire surveillait le garçon depuis son arrivée en ville, veillant toujours à ne pas se faire remarquer.
Ainsi, il s'était assuré que Gervais était bien reçu dans la chambre d'hôtes qu'il avait louée pour lui et que ses repas lui étaient servis régulièrement. A présent, il constatait aussi que le tailleur lui avait fourni le costume, modeste mais digne, que Madeleine avait payé d'avance pour le jeune homme.
Lorsque, après un long moment de musique et de danse, les invités sont retournés aux tables pour se désaltérer et reprendre leur souffle, Madame Moreau proposa au musicien un pichet de vin et une belle portion de chevreuil.
Le jeune Gervais laissa son petit singe en liberté afin qu'il puisse continuer à ravir les enfants et s'assit à manger sur le premier tabouret qu'il trouva libre.
Profitant du fait que Javert était entouré de ses admiratrices et de l'autre côté de la cour, Madeleine approcha le musicien.
" Vous avez du succès auprès du public, dit-il au garçon.
- C'est parce qu'ils ont envie de s'amuser, il ne faut pas se faire trop d'illusions, monsieur.
- Je ne comprends pas pourquoi vous dites ça... Je pense que votre performance est méritoire," affirma le maire.
Mais Gervais s'était rempli la bouche comme seuls les gens qui ne mangent pas à leur faim le font et, au lieu de répondre, il s'est contenté de secouer la tête. Madeleine attendit patiemment qu'il pousse la viande qu'il venait d'ingérer avec une longue gorgée de vin.
" Je suis un musicien de rue qui joue à l'oreille... En fait, je ne comprends pas encore pourquoi j'ai été engagé pour ce mariage."
Madeleine se saisit d'un tabouret vide pour s'asseoir à ses côtés et lui sourit pour l'encourager de continuer à parler.
Ce n'était pas difficile, car le garçon semblait heureux d'avoir attiré l'attention de cet homme élégant qu'il avait vu porter une écharpe de maire.
" Dans le temps, je chantais très bien ; je vous assure que cela aurait suffi à donner du spectacle."
Le visage du jeune homme s'illumina d'un sourire rêveur.
" Oui, j'aurais aimé me produire dans les théâtres, mais ce ne sera plus possible.
- Pourquoi avez-vous arrêté de chanter, si je peux me permettre de vous demander ?
- J'étais ramoneur quand j'étais enfant... La suie a fini par me faire mal à la poitrine et maintenant je n'ai plus de souffle pour chanter. En fait, tout travail m'épuise ; alors je suis encore heureux de pouvoir gagner mon pain avec ma vielle à roue et mon petit singe."
Gervais prit une lampée de vin, quelque peu surpris de constater la tristesse sur le visage de son interlocuteur.
Madeleine regardait ses chaussures.
Il se disait que le moment terrible était enfin arrivé et qu'il ne pouvait plus repousser de prendre la décision qui allait changer le reste de leurs vies.
Son instinct et son cœur lourd de culpabilité le poussaient à implorer la clémence de l'enfant à qui il avait fait tant de mal lorsqu'il n'était guère plus qu'un fauve fraîchement libéré du bagne.
Payer sa dette envers lui, même si pour cela il devait retourner aux galères...
Mais sa tête lui assurait que se retrouver en prison n'améliorerait pas le sort du garçon.
Apprendre à vivre sans pardon... Mais à rester vivant et utile !
Ce dilemme depuis près d'un mois le déchirait.
Comment faire ?
" Je ne connais pas grand-chose à la musique, mais je suis convaincu qu'avec les moyens, vous pourriez devenir un bon interprète de vielle à roue."
Gervais haussa les épaules. Son sourire sarcastique cachait probablement une grande dose de désespoir.
" Voilà quelque chose que nous ne saurons pas davantage. Il faut des années pour maîtriser les coups de poignet et les techniques complexes de tour d'archer et d'arrêt... Cela ne peut être enseigné que par des maîtres. Sans parler du temps qu'il faut pour apprendre à lire la musique. Comment jouer du Vivaldi sans savoir lire la musique ? Sans avoir de bonnes chanterelles et bourdons dans la vielle à roue ?
- Tout cela doit coûter cher, je suppose," dit pensivement Madeleine.
Cette fois, Gervais rit bien volontiers.
" C'est cher, oui. De plus, il est difficile de se faire accepter des maîtres...
- Supposons qu'il y ait un investisseur... un amateur de musique prêt à payer vos études... disons pendant... cinq ans ? Accepteriez-vous son aide ?"
L'éclat de rire de Gervais fit tourner bien des têtes.
Il attira, comme de bien entendu, l'attention de Javert, qui plissa les yeux pour étudier le jeune homme.
Madeleine se surprit à craindre les questions qu'il devinait dans ce regard...
" Et où se trouverait ce mécène si généreux ?
- Vous l'avez devant vous. Je vous propose cinq années d'études payées dans la meilleure école que vous puissiez trouver. Et un petit pécule pour vos frais."
Gervais arrêta d'essuyer les larmes que son rire avait fait couler et ploya sous une quinte de toux. Il se tint là quelques minutes, la bouche ouverte pour retrouver son souffle et peut-être aussi à cause de l'incrédulité.
Puis, plus serein, il toisa Madeleine l'air méfiant.
" Que demandez-vous en retour ?
- J'aimerais que vous me teniez présent dans vos prières, si vous le pouvez. Je m'appelle Madeleine."
Le garçon prit quelques instants avant de serrer la main ouverte que Jean Valjean lui tendait. Puis, toujours étonné, de sourire... Tout comme lorsqu'il était enfant et que le soleil arrachait des reflets dorés à ses cheveux.
" Hé, le musicien ! Tu finis de manger ou quoi," cria une voix avinée tandis que nombre d'invités se levaient, prêts à poursuivre les festivités.
Parmi eux, tenu par la main par une jeune femme impatiente de danser, l'inspecteur suivait le mouvement.
Javert était fatigué de danser.
Il ne savait plus où il en était dans ses partenaires. Il en avait soupé du quadrille. Mais il souriait toujours et ne marchait sur les pieds de personne.
Pourtant, ce n'était pas l'envie qui lui manquait.
Dès qu'il pouvait s'asseoir pour souffler, voire essayer d'atteindre monsieur le maire qu'il voyait en grande conversation avec le musicien de rue…, une femme venait gentiment lui tenir compagnie.
Jamais cela ne lui était arrivé !
Il en était ébloui et se sentait intimidé.
Sa mère en aurait bien ri.
" Ainsi vous êtes inspecteur de police ?, commençait invariablement ces conversations polies.
- Oui, madame."
Et Javert rêvait de claquer sa matraque sur la table tout en alignant ses menottes et ses poucettes pour montrer ce que signifiait être un inspecteur de police.
" Et vous arrêtez les gens ?
- Oui, madame."
Javert entendait le rire du musicien, dont il ignorait le nom, et s'efforçait de répondre gentiment.
" Seulement ceux qui ont commis un délit, madame."
On frémissait et on lui souriait.
Devant Javert, sur la table, s'alignaient des petits bonhommes confectionnés en mie de pain qui formaient une troupe de soldats en action. Le policier voulait ainsi calmer ses nerfs mis à rude épreuve.
Puis la mère de Moreau, cette chère femme, qui avait si bien veillé à son bien-être, lui offrit une occasion rêvée d'échapper à cet Enfer.
Elle lui avait demandé une danse et le policier avait accepté.
N'était-il pas l'un des rares célibataires de la noce ?
Et il connaissait sa place.
Ainsi, la vieille femme dansait avec l'inspecteur, souriant de toutes ses dents, pas trop gâtées, et regardait la foule.
Se laissant tournoyer et manipuler sans prendre garde à son partenaire.
" Mon Dieu ! Vous avez vi monsieu ? Ch'étoait hontabe ! Un tel homne ! Pas capabe de danseu ! [Vous avez vu monsieur ? C'était honteux ! Un tel homme ! Pas capable de danser !] "
Javert regarda à son tour et aperçut monsieur Madeleine danser maladroitement. Il marchait pour la troisième fois sur les pieds de sa partenaire.
Qui hurlait de douleur.
Le policier lutta contre l'envie de lever les yeux en l'air.
Mais la mère Moreau n'eut pas tant d'indulgence.
" Quel malapatte ! Allez donc lui apprindre à guincher ! [Quel maladroit ! Allez donc lui apprendre à danser !] "
Javert sourit cruellement et obéit en s'inclinant avec déférence.
" Cho m'y forait rudemint plaisi ! [Cela me ferait rudement plaisir !] ," assura le policier en s'exprimant dans le patois picard.
Et la vieille femme lui rendit son sourire.
Javert se recula et s'approcha de Madeleine, conscient des regards qui se fixèrent sur son dos. Il savait déjà que Mme Moreau devait être en train d'expliquer la démarche du policier.
Et tout le monde allait sourire, prêt à se moquer.
Mais l'inspecteur ne voulait pas humilier monsieur Madeleine, juste le forcer à bien danser.
Et qui sait ?
Le perturber un peu !
" M'accorderez-vous cette danse, monsieur ?, fit Javert, poliment, en s'inclinant bien bas.
- Une… Une quoi ? Quoi ? Que voulez-vous Javert ?," demanda Madeleine sans pouvoir retenir son bégaiement.
La danseuse de M. Madeleine, une tante de Mlle Vermandois, s'enfuit avec joie, heureuse de voir son calvaire se finir.
Javert tendit la main et offrit son soutien.
" Vous êtes blessé. Laissez-moi diriger.
- Mais Javert. Ce n'est pas convenable."
Madeleine ne souriait pas.
Javert fit un pas en avant et saisit la main indemne de monsieur le maire. Doucement il entremêla les doigts et son bras vint saisir la taille de monsieur Madeleine.
" Qui parle d'être convenable ?"
Javert était tout proche et il sourit, amusé.
" L'avons-nous vraiment été une fois ?
- Toujours, inspecteur !, se défendit le maire.
- Vraiment ?"
Le sourire de l'inspecteur devint éblouissant et lentement, il fit avancer le maire. Il le força à tournoyer, toujours lentement, négligeant le rythme de la musique.
Cela devait montrer à tout le monde l'image d'un professeur de danse enseignant à son élève les pas du quadrille.
Si on ne regardait pas le sexe ou l'âge des danseurs.
Un homme de cinquante ans balancé par un homme de quarante ans.
" Ceci est la figure du Pantalon, expliqua doctoralement Javert devenu professeur. On se balance, on danse et on forme une chaîne."
Plaçant ses pieds en avant, l'inspecteur attendit patiemment...et monsieur Madeleine l'imita.
" Une autre figure est l'Été. On avance en avant de deux pas, puis on chasse à droite, on chasse à gauche...on se laisse balancer par son partenaire."
Et Javert fit balancer Madeleine, sa main serra les doigts de Madeleine et son bras vint enserrer sa taille, plus près, plus fort.
" Normalement, on danse en faisant ces figures...mais on va commencer par marcher.
- Javert, opposa faiblement le maire, essoufflé, je sais danser !
- Alors on va imaginer que je vous enseigne comment faire car Mme Moreau mère est fâchée contre vous !"
Javert sourit et Madeleine lui rendit enfin son sourire. Le maire se détendit et se laissa entraîner par son professeur.
" La Poule et la Pastourelle sont des figures assez identiques. On se place en avant, on se croise et on se décroise. On se place dos-à-dos et on tourne. Ainsi !"
Javert ne bougea pas et fit tourner le maire autour de lui.
Comme une femme autour de son danseur.
Il ne manquait que le frou-frou de la robe.
Monsieur Madeleine avait chaud tout à coup.
" Ensuite la Trénis qui est un balancé avec une chaîne. Là, il va falloir danser avec les autres, monsieur le maire. Mais vous y arriverez ! Je serai là."
Monsieur Madeleine se retrouva devant Javert et celui-ci souriait toujours.
" Il ne reste que la Galopade ! Le rond du galop ! Vous allez devoir refaire toutes les figures de balancier et de croisement...mais en dansant rapidement."
Javert fit un clin d'œil et ses doigts serrèrent fort ceux de Madeleine.
" Et changer de partenaire !
- Je ne veux pas changer de partenaire !
- Vous êtes trop bon, monsieur Madeleine ! Vous allez peut-être me préférer une de ces dames !?
- Non !"
Javert souffla :
" Votre bras est-il si douloureux ? Avez-vous besoin de garder l'attelle ?
- Oui.
- Dommage ! J'aurai aimé sentir votre bras autour de mon cou. Pour mieux vous placer et éviter vos pieds sur les miens."
Javert se mit à rire.
Madeleine l'imita et murmura :
" Je vais faire attention !
- Vous avez intérêt, monsieur. Sinon, je vous écrase les pieds aussi. Et j'ai des talons à mes bottes !"
Les deux hommes n'avaient pas cessé de se balancer et de marcher, apprenant ainsi les pas et les figures.
On n'avait pas envie de se moquer.
On voyait bien que le policier parisien avait appris à danser. Sans nul doute dans les salons parisiens.
S'ils avaient su…
Javert avait appris à danser, contraint et forcé par sa position d'adjudant dans l'Armée, même s'il ne s'agissait que des gardes-chiourmes. Et sa mère le lui avait appris.
Puis à Paris, il avait dansé...pour quelques enquêtes…
" Vous êtes prêt, monsieur ?, demanda Javert, pressant.
- Oui. Je vous suis Javert.
- Si seulement, monsieur."
Et cette fois, l'inspecteur commença à faire attention à la musique et au rythme. Et il fit bouger son partenaire avec lui.
Tenir la main, diriger, balancer…
Tournoyer et lâcher les doigts...pour mieux saisir la main quelques pas plus loin…
Le quadrille était une danse rapide.
On dansait, on sautait, on se croisait. On formait des chaînes, on créait des rondes.
Les danseurs se quittaient mais toujours ils se retrouvaient.
Pour un joli duo.
Un bras masculin glissait sur une taille féminine et on tournoyait.
Madeleine était enveloppé dans l'étreinte de Javert.
Les yeux gris, pétillants de joie, de l'inspecteur le fixaient sans ciller.
Et personne ne s'était moqué.
L'inspecteur avait remporté le pari.
Il fallut changer de partenaire pour la Galopade. Ce fut un instant un peu confus. Madeleine dansant en tant que partenaire féminin, il se retrouva face à un homme. Dieu merci ce fut le marié !
Gageons que le jeune homme avait tout fait pour qu'il en soit ainsi.
" Alors, Père Madeleine, sourit Moreau. Vous faites des progrès, il semblerait !
- En effet, répondit Madeleine. Javert est un bon professeur.
- Oui, il l'est, s'amusa Moreau. Il m'a appris à tirer !
- C'est vrai."
La danse continuait.
Moreau fut doux et gentil, il épargna à monsieur Madeleine les terribles levers de jambes que les jeunes gens multipliaient. On galopait en levant la jambe !
Javert dansait comme dans un salon.
Pas comme à la campagne.
D'ailleurs, Madeleine vit la différence lorsqu'il retrouva les mains fermes et attentionnées de l'inspecteur.
Javert le faisait danser doucement.
En rythme, rapidement et nerveusement, mais jamais brutalement.
Tout à coup, le maire comprit pourquoi Javert était si demandé par les danseuses. Il ne les secouait pas comme des ballots de foin, il les traitait avec attention.
Avec galanterie même.
La danse s'arrêta et Madeleine en fut désolé.
Javert le lâcha et s'inclina poliment.
" Vous voilà paré, monsieur le maire. Je vous prierai pour ma bonne réputation de ne plus marcher sur les pieds de ces dames.
- Peut-être me faudrait-il une deuxième leçon ?"
Javert leva les yeux et son sourire se fit plus incertain.
" Je ne suis pas sûr que cela serait sage, monsieur.
- Allons, Javert ! Seriez-vous inquiet de ne pas être convenable ?"
Le policier secoua la tête et approuva :
" En effet, nous ne sommes pas toujours respectables…"
Javert se rapprocha et Madeleine lui prit la main avec autorité :
" Maintenant, c'est moi qui dirige !
- Ha ! Je me disais aussi…"
Un rire, doux et amusé, retentit et Javert accepta de prendre la place de la danseuse.
On comprit pourquoi les deux hommes dansaient à nouveau ensemble.
L'inspecteur prenait vraiment les choses à cœur.
Et monsieur Madeleine était un bon élève.
Une nouvelle danse commença.
On ne quittait pas des yeux le maire et son chef de la police.
" Monsieur Madeleine danse mieux, mère !, lança Moreau en s'asseyant à côté de sa mère.
- Oui, fit la vieille femme en regardant les mains des deux hommes, entremêlées et leurs sourires heureux. Ils dansent très bien ensemble.
- Peut-être vont-ils pouvoir danser avec les tantes !, se demanda le marié. Tante Adeline s'ennuie ferme.
- Je ne suis pas sûre qu'ils en aient envie..., murmura la femme.
- Bon, tante Adeline n'est pas très jolie. Mais ils sont célibataires et polis, tous les deux.
- Oui. Mais ils ne le feront pas de tout cœur.
- Comment cela, mère ?"
Mais la vieille femme ne répondit pas.
Elle regardait cet improbable couple que formaient le maire et l'inspecteur...et souriait toujours…
CHAPITRE XXVI
Les semaines passaient, l'automne devenait l'hiver. Javert était là depuis deux ans !
Et il se trouvait bien à Montreuil-sur-Mer, tout compte fait.
Quel changement par rapport à l'année dernière ?
Il avait appris à travailler avec un maire compétent.
Il avait appris à se montrer compétent.
Il avait réussi à trouver quelques indices concernant cet improbable maire...et il restait certain que l'homme n'était pas ce qu'il disait être.
Mais qu'était-il ?
Jean Madeleine lui avait avoué qu'il était un Chouan. Par ce fait, c'était un homme qui méritait l'oubli et le pardon.
Oui, mais l'était-il ?
Javert se souvenait de l'avoir vu.
Où ?
Et surtout...était-il vraiment un Chouan ?
Javert se demandait toujours s'il ne s'agissait pas d'un simple forçat.
Auquel cas, il ne méritait rien d'autre que les chaînes et surtout pas un poste de magistrat !
Car cela rongeait l'inspecteur de police.
Savoir que Madeleine usurpait une position de magistrat, que chacune de ses signatures était frauduleuse.
Il pouvait tolérer cela d'un homme condamné à tort pour des motifs politiques...mais certainement pas d'un voleur ou d'un meurtrier.
En deux ans, Javert avait multiplié les dossiers, vérifié ses soupçons et il n'avait forgé que d'autres soupçons.
Le policier se frotta les cheveux et tira sur ses favoris.
Cette situation le rendait fou.
D'un côté, il voulait détruire Madeleine et de l'autre...il appréciait l'homme.
Deux ans que cette situation perdurait.
Javert était désarçonné.
Moreau avait quitté le commissariat depuis des heures.
Javert se sentait seul.
L'année dernière, il avait bu un verre dans son bureau en solitaire pour fêter sa première année d'emprisonnement.
Ce soir-là, l'inspecteur avait envie de boire en compagnie.
Et comme toujours, ce qu'il décida de faire était en totale contradiction avec ce que lui dictait son devoir ou sa conscience.
Il envoya un message laconique à la mairie, sachant très bien que cela allait inquiéter monsieur Madeleine.
Et l'attirer au café de la Place du Marché, encore plus alarmé.
Cela ne manqua pas et fit sourire joyeusement le policier.
Oui, tout était bancal dans cette situation.
" Que se passe-t-il Javert ?, demanda, inquiet, monsieur le maire. J'ai reçu votre message et je suis venu en catastrophe…"
Javert attendait le maire au café.
C'était une gageure !
Il avait commandé un repas décent à l'aubergiste et une bouteille de bon vin.
" Nous avons quelque chose à discuter, monsieur le maire.
- Ha ?"
L'inquiétude était moins présente, monsieur Madeleine s'apaisait. Il reconnaissait l'humeur de son chef de la police. Javert était espiègle et plein d'humour.
" J'ai été nommé il y a deux ans dans cette ville. Je me suis dit que nous pourrions dîner ensemble. Là, je n'ai personne d'autre à qui proposer de se saouler en ma compagnie. Vous êtes partant ?
- Javert !
- Peut-être pas se saouler, alors. Mais dîner ?
- J'accepte."
Deux adversaires devenus des alliés.
" Et votre nomination à Paris ?, demanda Madeleine.
- Remise aux Calendes Grecques ! Je ne quitterai ce poste que le jour de ma retraite, je le crains.
- Alors fasse le Ciel qu'elle ait lieu le plus tard possible !
- Buvons à cela !"
Les verres s'entrechoquèrent et Javert parla des risques d'inondation dans le quartier des Moulins.
Monsieur le maire se justifia quant aux délais ! Les subventions viendront cet hiver.
Javert se moqua et assura qu'elles aussi devaient être remises aux Calendes Grecques.
On avançait.
On travaillait.
On s'apprivoisait.
Parfois, parfois...l'inspecteur examinait avec attention les yeux de M. Madeleine et le tigre légal en lui se mettait à gronder.
"Oui, il avait vu M. Madeleine, ailleurs, dans une autre vie...et le jour où il s'en souviendrait, ce sera un désastre !"
Le passé était loin et le rire de M. Madeleine faisait sourire l'inspecteur…
Comme durant la danse...durant les étoiles...durant les promenades en ville…
Javert était devenu sa dupe, tout compte fait.
L'automne laissa la place à l'hiver.
L'humidité devint glacée et Moreau recommença à entretenir un feu d'Enfer dans le poêle.
Mais le policier se plaignait moins que l'année précédente.
Au grand soulagement du jeune homme.
" Un café, inspecteur ?
- Merci Moreau, je pense en boire un avec M. Madeleine. Nous allons travailler le dossier pour les subventions concernant ce foutu quartier des Moulins."
Moreau contempla le policier avec compassion.
" Vous n'en avez pas fini avec cela ?
- La paperasse !, claqua Javert. Nous n'en avons jamais fini !"
Déjeuner ensemble devenait courant.
Boire un café à l'estaminet en parlant des affaires de la ville également.
Javert n'avait aucun mal à sortir et à exposer son uniforme parmi la population. M. Madeleine restait inquiet.
Javert le forçait à sortir de sa solitude.
Et à rire en public.
" Alors je me suis approché de ce jobard. Il a eu peur de moi, figurez-vous !
- Ce qui est tout à fait compréhensif, inspecteur, se moquait M. Madeleine.
- Peut-être. Donc je m'approche de ce jobard et le temps de sortir mes poucettes pour le poisser, savez-vous ce qu'il a fait ?
- Non, inspecteur.
- Il a plongé dans la Seine !
- Dieu ! Vous l'avez raté ?
- Non, monsieur, fit sèchement Javert, ignorant le sourire amusé de Madeleine. J'ai simplement attendu que ce cave appelle à l'aide et des collègues ont été le repêcher en barque.
- Comment est-ce possible ?
- Il ne savait pas nager mais il a plongé là où il n'y avait pas beaucoup de courant. Il ne voulait pas se noyer.
- Vous savez nager, vous ?
- Mal. J'ai appris à ne pas couler.
- C'est l'essentiel."
Ils riaient.
Et échangeaient sur la ville.
Un jour, ils étaient tous les deux à observer les dégâts occasionnés sur certaines maisons du quartier des Moulins. L'humidité excessive, la misère, les inondations régulières...tout cela détruisait le quartier peu à peu.
Ce drainage devenait primordial.
Le maire et son chef de la police contemplaient cela, avec dépit pour l'un et colère pour l'autre.
" Qu'attendent-ils pour débloquer les fonds ?, cracha Javert. Qu'une épidémie de choléra se déclare ?
- Mon Dieu ! Ne parlez pas de malheur, inspecteur !
- Mon rapport n'a donc pas suffi ? Je vais leur amener un marmot malade.
- Je préférerai qu'ils restent au chaud, tous ces enfants, murmura le maire.
- Nous allons tout faire pour cela, monsieur," fit sèchement le chef de la police.
Les deux hommes se tenaient debout, dans leurs manteaux épais, bien protégés contre le froid et le vent. Les mains gantées et glissées dans les poches.
Devant eux, on voyait la pauvreté et la maladie.
Un quartier délabré avec des maisons dont les caves étaient inondées, les murs de torchis portaient des traces d'humidité excessive et les fenêtres ne portaient plus de vitres depuis longtemps…
Madeleine secouait la tête, atterré devant tant de misère mais Javert serrait ses poings dans son dos.
Et puis soudain…
Une femme amaigrie par la disette s'approcha d'eux, doucement, avec circonspection.
Deux hommes aussi importants. C'était impressionnant.
Doucement, elle trouva le courage de toucher le bras de monsieur le maire. Ce dernier se retourna et la regarda, avec un regard d'infinie bienveillance.
" Oui, madame ?"
Javert se tourna à son tour, mais son visage encore pris par la colère était effrayant.
" Voulez-vous un café ? On peut vous en donner, murmura la femme.
- Un café ?, répéta Madeleine. Nous ne saurions abuser, madame.
- Oui, ce serait apprécié, merci," répondit fermement Javert.
La femme sourit, soulagée et disparut dans une des demeures délabrées.
" Vous n'auriez pas dû, Javert, l'admonesta durement le maire.
- Vous allez voir, monsieur," rétorqua Javert en souriant, sans relever la critique.
La femme revint, elle portait un plateau avec deux tasses fumantes, de sa plus belle vaisselle. A ses côtés, deux enfants, deux petites filles, la suivaient et tenaient des parts de gâteaux dans des assiettes.
" Vous n'auriez pas dû, fit Madeleine, désolé.
- Merci, madame Henri," assura Javert en saisissant une tasse.
La femme souriait vraiment maintenant tandis que le maire imitait son chef de la police.
Le café était chaud, cela faisait du bien. On sentait à son goût qu'il comportait plus de chicorée que de vrai café, mais il restait buvable.
" Comment va votre mari ?, demanda Javert.
- Bien, monsieur l'inspecteur. Il a trouvé du travail à Arras. Comme vous l'aviez prédit.
- Je ne l'ai pas prédit, madame, fit Javert en riant. C'était logique.
- En tout cas, il travaille dans une usine de textile. Il gagne 3 francs la journée !"
Elle était fière de son mari et de son salaire.
Elle ajouta précipitamment :
" Avec l'atelier à la maison, je peux amener encore 1 franc."
Elle était fière d'elle-même.
Javert approuva en hochant la tête et but une gorgée de café.
Madeleine était interloqué.
" Votre mari a quitté la ville ?, questionna le maire.
- Oui-da, monsieur. Y a pas assez de travail ici. Mais l'inspecteur a parlé des usines d'Arras et mon homme y est allé. Si tout se passe bien, nous le rejoindrons !
- Sans nul doute, asséna Javert. Il y a du travail à Arras pour vous aussi."
Le regard de la femme se posa sur l'inspecteur, des yeux ronds et remplis d'espoir. Impressionnants !
" Vrai ? Si je vais à Arras, je trouverai du travail ?
- Il y a du travail, madame. Pourquoi vous n'en trouverez pas ?"
Javert la regardait en souriant, attendant simplement la suite. Il se doutait que M. Madeleine n'avait jamais entendu ce qu'on racontait sur eux.
Et les étoiles.
" Ha ben ça ! Je vais écrire à l'homme alors et partir le plus tôt possible !
- Non, fit Javert. Attendez que votre mari ait trouvé une bonne place pour vous.
- Il trouvera ?
- Certainement."
Elle rayonnait et s'écria :
" Merci, inspecteur. Je suis contente de savoir l'avenir !
- Je ne prédis pas l'avenir, madame, répéta Javert, indulgent.
- Si fait, monsieur. Et c'est bien que le maire vous écoute !
- Pardon ?!"
Le maire s'étouffa en buvant son café et eut beaucoup de mal à avaler. Javert posa sa main dans son dos et frotta lentement.
Madeleine regarda la femme mais elle ne plaisantait pas.
" Ben oui ! Vous l'écoutez lorsqu'il vous lit l'avenir dans les étoiles ! C'est un gitan ! Il sait lire l'avenir ! Et il faut l'écouter !
- Mais…," murmura Madeleine, estomaqué.
Javert ne disait rien, il avait tellement lutté contre cette rumeur.
Il avait abandonné.
Il était et resterait un gitan.
" Vous faites du bon travail ensemble ! Continuez à l'écouter, monsieur le maire. L'inspecteur a pas l'air comme ça, mais il sait des choses ! Il voit l'avenir !
- Très bien. Je l'écouterai alors," assura le maire.
La femme laissa les deux hommes avec leur café et leur gâteau.
Et un fin rire fut perceptible dans l'air froid de cet automne si humide.
" Vous prédisez l'avenir Javert ?
- Ha ! Certainement, monsieur. L'hiver sera long et froid et je prévois de tomber malade au commencement de la nouvelle année.
- Javert…
- C'est la plus belle rumeur qu'on ait dite à mon sujet. Je lis l'avenir dans les étoiles."
Javert regarda Madeleine, les yeux brillants de plaisir et d'humour.
" Vous avez appris cela ? Vraiment ?," demanda Madeleine.
Le rire cette fois fut profond.
Javert s'essuya les yeux des quelques larmes qui en avaient coulé, puis, sérieusement, il répondit :
" Ma mère tirait les cartes mais un oncle m'a appris quelques trucs. Donnez-moi votre main gauche."
Madeleine hésita puis voyant Javert retirer ses gants et l'attendre patiemment, il tendit sa main.
Javert soupira et retira le gant de M. Madeleine.
" Vous allez voir que bientôt on va le raconter par toute la ville. Mais je préfère cette rumeur-là, elle est bénigne.
- Comment cela ?"
Mais Madeleine se tut. Il ne pouvait plus parler.
Il sentait les doigts, chauds, du policier glisser sur sa paume puis suivre des lignes, tracées parmi les cicatrices de la vie.
" Il y a quatre lignes : la ligne de vie, la ligne de cœur, la ligne de tête, la ligne de destin.
- Javert, je…
- Une ligne de vie part de l'index et finit à la base du poignet, là où se trouve ce qu'on appelle le mont de Vénus."
Ce faisant, Javert glissa ses doigts sur le poignet du maire, non loin du pouls et des traces des chaînes. Madeleine frissonna.
" Votre ligne est très prononcée, cela signifie que vous vous posez beaucoup de questions, vous allez renouveler votre vie… Différentes vies se mêlent et se croisent dans une seule.
- Javert ! Cela suffit !"
L'inspecteur ouvrit ses doigts et libéra la main, un sourire amusé sur les lèvres.
" Vous ne voulez pas que je vous lise l'avenir dans les lignes de la main ? On me l'a appris.
- Prédire l'avenir est interdit par la loi !
- La dernière sorcière a été brûlée en 1782… Dieu merci, ce ne fut pas ma mère !"
Javert se mit à rire.
" Pourquoi ce jeu Javert ?
- Parce que j'aime beaucoup passer du temps avec vous et que votre ville est un repère de commères, monsieur le maire. Maintenant, on ne me prend plus pour un diable mais pour un conseiller occulte !"
Javert s'inclina et asséna :
" Pourvu que vous ne vous lassiez pas de mes services, je ne veux pas finir comme Concini, le conseiller de Marie de Médicis.
- Javert, Javert, Javert…"
Le policier souriait, amusé.
" Allons plutôt rendre visite à Declercq, je m'inquiète pour lui, inspecteur.
- Poursuivons notre patrouille dans ce cas.
- Mais je vais faire une note pour Moreau, il faut envoyer des secours dans le quartier des Moulins. Couverture, bois, nourriture. Peut-être reloger certaines familles dans la halle aux grains ?
- Et voilà, monsieur ! Vous allez à nouveau faire un miracle !
- Javert !"
Deux rires se mêlant dans le froid et l'humidité.
On regardait ces deux hommes, aussi opposés que possible, et cependant œuvrant dans la même direction, s'en aller d'un pas assuré vers la campagne.
Il était tard.
La journée avait été longue.
Les deux hommes avaient bien travaillé. Le dossier sur le quartier des Moulins était finalisé.
Tout était répertorié, les drames humains et les soucis techniques, les risques environnementaux et les moyens financiers déficients…
Javert et Madeleine se regardaient.
Chacun assis devant le bureau, en vis-à-vis et un sourire identique illuminait leur visage.
" Bien, bien, bien…, conclut Madeleine. Si cela ne fonctionne pas…
- Cela fonctionnera !, asséna fortement le policier. Je ne vois pas comment on oserait vous refuser ces maudites subventions !"
Madeleine se laissa tomber en arrière contre le dossier de son fauteuil de magistrat et affirma tristement :
" Je suis peut-être moins candide qu'auparavant, Javert.
- Le suis-je ?, se défendit âprement l'inspecteur.
- Je ne sais pas."
Madeleine se permit un rire amusé tandis que le policier grognait :
" Je ne suis pas candide, monsieur."
Et cependant…
Monsieur Madeleine savait maintenant que l'imposant inspecteur de police était terriblement candide.
" Bien entendu, Javert."
Le regard noir que jeta le policier sur le maire ne provoqua qu'un nouveau rire.
Les deux hommes n'avaient pas déjeuné et le café de Moreau ne compensait pas un repas oublié.
Mais, il faisait froid, il était tard et tout était fermé dans la ville.
En fait, cette situation avait lieu grâce à l'action du chef de la police. Sa lutte contre l'ivrognerie et les bagarres de rue avait imposé un certain couvre-feu.
Donc tout était fermé et les gens restaient sagement chez eux.
Javert en fut dépité mais monsieur le maire se moqua :
" Que voulez-vous Javert ? Vous y êtes pour quelque chose !
- Cela signifie que ce soir, je ne dînerai pas, souffla le policier.
Cette idée déplut terriblement à M. Madeleine, il regarda Javert et se décida à l'inviter à dîner dans son appartement à l'usine.
Javert retrouva son sourire et le chien-loup se redressa...toujours sur la piste…
Il était tard et il faisait froid.
Javert remonta son col sur son visage et avec son chapeau et ses favoris, il ne resta de visible de lui que ses deux yeux étincelants.
Madeleine en avait l'habitude. Il n'en avait plus peur.
" Vous voyez les étoiles, monsieur ?, souffla la voix amusée de Javert.
- Oui, inspecteur ! Je reconnais la Croix du Nord et...voici Cassiopée !
- Bien, bien."
Un bras se glissa sous celui de monsieur le maire et la voix profonde raconta quelques nouveaux épisodes astraux en avançant vers l'usine.
" Ainsi Orion est poursuivi par un scorpion ?
- Oui, monsieur le maire. Mais la constellation du Scorpion est trop grande pour être vue dans son entier dans notre contrée.
- Où peut-on la voir ?
- Plus au sud."
Madeleine ne dit rien de plus.
Il comprenait que Javert parlait du Sud : Hyères, Toulon… et ne préférait pas relever la référence.
Le forçat connaissait bien son chasseur. Il savait dorénavant se montrer prudent et ne pas relever ses pièges. Grossiers mais implacables.
" Quels autres animaux trouve-t-on dans les étoiles ?," demanda le maire.
Le policier ne fut pas dupe de la manœuvre et on entendit son sourire dans sa réponse :
" Un lion ! Je vous le montrerai un jour."
Comme elle en avait l'habitude, la portière avait préparé le dîner du maire. Comme toujours, la femme empressée de plaire à monsieur Madeleine avait préparé un repas conséquent. Bien trop important pour un homme seul et aussi frugal que monsieur le maire.
C'était plus que ce l'homme n'arriverait à manger. Il fallut le réchauffer.
Javert ouvrit des yeux étonnés en voyant les deux plats remplis de viande de poulet rôti et de gratin de chou-fleur que le maire déposa sur le foyer de la cheminée.
M. Madeleine haussa les épaules sans relever le regard.
Et Javert se mit à rire doucement.
Les deux hommes s'installèrent dans la chambre de Madeleine et mangèrent auprès de la cheminée.
Javert examina les deux chandeliers d'argent posé sur le manteau de la cheminée, cherchant ce que diable cela lui rappelait.
Madeleine avait permis au policier de faire brûler un feu impressionnant dans la cheminée. Il savait aussi à quel point Javert avait froid.
Des chandelles furent allumées également, dans divers lieux. Madeleine n'avait pas l'habitude de tant de luminosité.
Le dîner ne fut que roboratif, mais les crus de monsieur le maire étaient de qualité.
Pour une fois, le maire servit du vin.
Et les deux hommes trinquèrent, contents de fêter la conclusion de ce maudit rapport…
Ils burent en se regardant avec attention.
Et puis…
C'était une mauvaise idée. Tout était une mauvaise idée.
L'alcool bu pour fêter la fin du rapport.
La soirée passée en tête à tête à évoquer les travaux à faire dans la ville.
Les chandelles qui se reflétaient dans les yeux.
Tout était une mauvaise idée.
Encore plus les doigts de l'inspecteur glissant tout contre ceux de monsieur Madeleine. Et monsieur Madeleine ne s'éloignant pas du contact.
C'était une mauvaise idée.
Mais l'alcool jouait et les yeux de monsieur Madeleine brillaient à la lueur des chandelles. Magnifiques.
Le chef de la police l'aurait juré devant un tribunal, il écoutait cérémonieusement monsieur le maire parler de ses puits et de ses mares. Monsieur Madeleine évoquait avec son air sérieux habituel les soucis de gestion de l'eau dans la ville. Il fallait drainer le quartier des Moulins, bien trop humide et bien trop pauvre. C'était entendu !
Mais il y avait d'autres quartiers dans la ville ! Et le maire parlait du quartier nord, trop près des remparts et dont les terres manquaient de fertilité.
Montreuil-sur-Mer était une jolie petite ville, mais elle était entourée de marécages, elle était traversée par une rivière, elle était trop humide et la Ville-Basse en devenait malsaine.
Le coupable était l'alcool.
Ils devaient fêter la fin du rapport et la bataille terrible que menait monsieur le maire pour obtenir les subventions pour le quartier des Moulins.
Ces fonds inespérés qu'il fallait recevoir de Paris afin d'entamer les travaux de drainage seraient une belle victoire de M. Madeleine.
Surtout que le chef de la police continuait à assurer que jamais Paris ne débloquerait des fonds pour cela. Et cela fouettait monsieur le maire, le poussant à prouver le contraire.
Oui, ce serait une belle victoire.
Puis, il devint évident que la proposition de dîner ensemble et d'ouvrir une bouteille - non deux bouteilles - de vin pour fêter le rapport terminé fut une très mauvaise idée.
Il aurait fallu se contenter d'un dîner à l'auberge. Ou d'un serrement de mains.
Monsieur Madeleine parlait et essayait de convaincre coûte que coûte l'inspecteur, devenu son plus proche adjoint.
Des chiffres qui obscurcissaient l'esprit du chef de la police tandis que Javert regardait la bouche de monsieur Madeleine.
" Vous m'écoutez Javert ?, avait demandé le maire, légèrement agacé par l'attitude désintéressée de son chef de la police.
- Oui, monsieur," avait réussi à répondre Javert.
Il réussit aussi à lever les yeux sur le maire puis il ne put s'en empêcher. Il tendit la main, voyant ses doigts trembler devant lui. Ce qui l'exaspéra.
Monsieur Madeleine s'était tu, ses yeux bleus reflétaient de l'appréhension.
Javert songea que ce n'était pas la première fois qu'il les voyait ainsi. Monsieur Madeleine avait déjà eu peur de lui...mais où ? quand ?
" Vous vous sentez bien inspecteur ?"
Les doigts malhabiles saisirent la cravate de monsieur le maire et Madeleine se tut. Enfin.
Une mauvaise idée que d'attraper la cravate de monsieur le maire, si joliment nouée.
Blâmons l'alcool qui rendit Javert courageux.
" Là, tais-toi ! Tu me casses la tête avec tes chiffres.
- Inspec…
- Chut ! Tu as des yeux magnifiques ! Laisse-moi en profiter."
Monsieur Madeleine se mit à sourire, amusé malgré tout, tandis que Javert faisait pencher son visage dans la lueur de la bougie posée sur la table, hypnotisé par la teinte si belle des yeux de monsieur le maire. Bleu indigo.
" Vous êtes ivre !, constata le maire, indulgent.
- Pas toi ? Dommage !
- Pourquoi cela ?
- Demain, tu te souviendras."
Et ne laissant pas la possibilité à Madeleine de répondre quoique ce soit, Javert avait forcé le maire à se rapprocher de lui...jusqu'à embrasser ses lèvres.
Monsieur Madeleine voulut se reculer mais Javert l'en empêcha, resserrant sa prise sur la cravate. Juste à la limite de faire mal.
" Non ! Tu te vengeras demain.
- Vous êtes devenu fou, inspecteur !"
Javert regarda les yeux de Madeleine et sourit, approbateur.
Le bleu était devenu sombre, un ciel de fin de jour, lorsque le bleu se mêle au noir et que les premières étoiles s'illuminent. Monsieur Madeleine pouvait s'en défendre, il y avait du désir dans ses yeux.
" Oui, possible. Demain, je me haïrai pour ça. Ce soir…"
Il embrassa à nouveau la bouche de M. Madeleine et cette fois, il sentit qu'on lui répondait. Cela le fit sourire, suffisant, contre les lèvres de monsieur le maire.
Javert, obligeant, entrouvrit ses lèvres pour laisser le passage à la langue de M. Madeleine.
Le baiser devenait ardent et passionné.
" Là, tu vois, souffla le policier en se reculant légèrement. Ce n'est pas si difficile de vouloir.
- Une mauvaise idée, affirma M. Madeleine avant d'embrasser encore et encore l'inspecteur.
- La pire que nous ayons eue. Demain...nous reprendrons le jeu…
- Bon Dieu ! Javert…"
La pire des mauvaises idées.
Lentement, l'inspecteur relâcha la cravate et ses mains vinrent chercher les épaules de monsieur le maire. Pour le rapprocher davantage et le forcer à se coller contre lui.
" Je te reconnais. Tu le sais, murmura la voix légèrement empâtée du policier. Pourquoi ne me fais-tu pas chasser ? C'est quelque chose que je ne comprends pas.
- L'alcool te rend bavard Javert."
Le policier sourit en entendant le tutoiement.
" C'est pour cela que je ne bois pas."
Monsieur Madeleine glissa son visage dans le cou du policier et doucement respira. L'odeur de l'homme, après une journée de travail et de marche dans la ville était enivrante.
Javert laissa sa tête partir de côté, permettant à monsieur le maire d'accéder à plus de peau. Cela le fit frissonner.
" Tu as déjà joué à cela, n'est-ce-pas ?, souffla le maire.
- Tu parles trop toi aussi. Embrasse-moi !"
Et d'obéir.
Les mains de l'inspecteur descendirent sur la taille de M. Madeleine et il le fit se placer entre ses genoux.
Au plus près de lui.
" Mon Dieu…
- Tu ne sais pas ce que tu veux, hein ?, sourit tristement le policier.
- Je ne sais pas…
- Alors, fais-moi confiance."
Et de ses doigts habiles, le policier défit la braguette de monsieur Madeleine, faisant apparaître la chemise.
Le sexe de monsieur Madeleine fut libéré, il se durcissait déjà.
" Non Javert…", souffla monsieur Madeleine.
Tout était une mauvaise idée.
Mais ouvrir la bouche pour sucer la bite de monsieur le maire était sans conteste la pire de toutes.
Il y eut un instant durant lequel monsieur Madeleine voulut se reculer mais les mains de l'inspecteur se posèrent sur ses cuisses et le maire fut bloqué par une poigne de fer.
Il ne pouvait que gémir alors que le policier avalait son sexe et jouait de lui.
" Javert…"
Les mains de monsieur Madeleine glissèrent sur les cheveux de l'inspecteur, regardant leur teinte si sombre, étincelante à la lueur des chandelles, caressant les reflets et n'osant pas défaire le ruban qui retenait la chevelure.
Et le plaisir monta profondément, une vague intense qui allait tout submerger.
Javert n'était pas si adroit mais Madeleine n'avait jamais connu cela, il ne lui fallut pas longtemps pour se sentir proche de la délivrance.
" Javert… Je vais… Dieu…"
Les mains du policier se placèrent sur les fesses de monsieur le maire et Javert avala tout ce que le maire lui offrit.
Quelques derniers instants à donner du plaisir, puis l'inspecteur libéra monsieur Madeleine.
Ce dernier regardait son chef de la police avec une stupeur émerveillée.
Javert souriait, satisfait.
" Tu vois ?, murmura-t-il, la voix rauque. Cela peut être bon de vouloir et de se laisser aller.
- Et...et toi ?"
Doucement, l'inspecteur se laissa tomber contre le dossier de ma chaise. Il se sentait saoul et content de l'être.
" Je ne pensais pas que tu me rendrais la pareille.
- Je pourrai essayer..."
Le maire se pencha en avant et cloua l'inspecteur dans la chaise. Javert murmura en fixant intensément les yeux si beaux de monsieur Madeleine :
" Alors montre-moi."
Mais M. Madeleine eut un mot malheureux. Un mot qui brisa l'excitation et réveilla Javert :
" A vos ordres, monsieur."
A vos ordres ?!
Putain !
Javert se recula lentement et regarda Madeleine.
A vos ordres !
L'homme était un forçat !
De cela, Javert aurait pu le jurer !
Il lui avait déjà dit cela.
A vos ordres, monsieur...
C'était donc au bagne de Toulon qu'il l'avait vu.
Il ne manquait plus que le nom pour parfaire l'image et la rendre limpide.
Un Chouan, peut-être, mais un forçat sûrement !
Madeleine perçut le changement de rythme et son sourire se fit triste.
" Alors ça y est ? Vous m'avez reconnu ?
- Non," fit durement Javert.
Il repoussa violemment Madeleine et jeta cruellement :
" Mais cela ne devrait pas tarder, crois-moi !"
Javert était horrifié, déçu…
Un forçat !
Dans la rue, Javert se prit la tête dans les mains et serra.
Un forçat !
Et il venait de quémander sa bite et de la sucer. Il avait encore le goût salé et amer du sperme dans sa bouche.
Il se laissa porter contre un mur et vomit.
Il y eut peu de bagarres dont Javert ne se sortit vainqueur.
Ce soir en était une !
Ce soir, l'inspecteur, pour une fois, se retrouva épinglé contre un mur par un homme plus fort que lui, dont l'haleine puait l'alcool au point de lui donner la nausée.
Une main serrait sa gorge et une jambe était glissée entre les siennes. Javert tentait de toutes ses forces de débloquer la prise. En vain !
Il fallait dire que lui-même n'était pas au mieux de sa forme. Avec l'alcool qu'il avait dans le sang et la douleur de s'être perdu avec un ancien forçat, il n'était pas prudent.
" Un joli cogne ! Regardez-le, les gars !
- Un gitan !, fit négligemment une voix. Casse-lui la gueule, le Normand."
Un rire amusé suivit cette proposition.
" Commençons par le ventre, on verra la suite après !"
Un coup dans le ventre, vicieux et Javert se dit que patrouiller seul n'était peut-être pas une si bonne idée.
Il se retrouva sans souffle. On le lâcha. Il tomba en avant mais une main glissée dans ses cheveux le força à se redresser.
" A qui le tour ?"
Un deuxième coup, en plein visage, fit voir des étoiles au policier. Un autre ne lui laissa pas le temps de respirer et la douleur le fit gémir.
Cette fois, Javert eut peur de crever là, battu comme un chien.
Mais c'était mieux que la douleur d'avoir failli.
Alors il cessa de lutter…
CHAPITRE XXVII
La luxure n'était point ce que Madeleine avait escompté.
C'était éphémère et sordide. C'était profondément décevant.
Il n'avait pas voulu cela, du moins pas de cette manière, et s'y était même opposé. Mais Javert ne lui avait pas laissé le choix.
Il aurait pu mettre plus de poids sur son refus... Il aurait même pu recourir à la force.
Mais trop de vin coulait dans ses veines.
Non... Ce n'était pas le vin. C'était le feu que Javert avait attisé par ses baisers.
Qu'avait espéré Jean Valjean à ce moment-là ?
Pouvoir enfin ressentir ce qu'il avait deviné chez ces hommes qu'il avait surpris s'aimant au bagne ?
En tout cas, Madeleine ne s'attendait pas à ce que cette bouche capable d'éveiller dans son corps le désir le plus sauvage se referme autour de sa bite et mette fin en quelques secondes au contrôle qu'il avait exercé sur lui-même pendant de si nombreuses années.
Cela avait été comme plonger dans un abîme les yeux fermés et atteindre le fond avec fracas, mais sans satisfaction.
Madeleine avait vu beaucoup d'hommes se livrer à cet acte au bagne, de gré ou de force, et s'en voulait d'avoir souillé la bouche de Javert de la sorte.
Il s'était adonné, sans y songer, à trente secondes de plaisir sauvage qui allaient faire une torture du restant de ses jours.
Il lui avait fallu de longues minutes pour se décider à courir après Javert afin de s'agenouiller à ses pieds. Même s'il savait que ce serait inutile, il se devait de lui demander son pardon pour l'avoir entraîné dans l'indicible. Pardon d'avoir guetté, comme le traître qu'il était dans le cœur, le moment où Javert n'était plus maître de lui-même pour provoquer la situation qui risquait d'être sa perte.
Il avait vu Javert vomir contre un mur.
Il ne pouvait lui reprocher de ne pas supporter la répugnance de l'acte auquel Madeleine l'avait soumis.
Sans le moindre scrupule, le saint maire de Montreuil s'était servi de celui qui aurait pu être son ami comme d'autres se servent de prostituées. Pire encore sans doute, car il avait abusé de sa confiance.
Madeleine avait tellement honte que, bien qu'il ait vu Javert chanceler sur ses pieds, il n'avait pas osé l'approcher.
Il s'était contenté de le suivre de loin pendant quelque temps, jusqu'à ce qu'il voie que son pas était redevenu régulier et que sa tête se tenait haute en signe d'autorité. Puis il avait fait demi-tour, déterminé à mettre de l'ordre dans ses affaires avant de disparaître à tout jamais.
Il avait déjà causé suffisamment de dégâts.
Seulement... Seulement, à ce moment, il avait entendu des cris. Le genre de grondements et de plaintes qui ne peuvent venir que d'une bagarre.
Il accourut et en quelques enjambées, il se retrouva face à quatre hommes qui s'acharnaient sur un cinquième, qui avait été assommé et ne pouvait plus se défendre.
C'était Javert.
" Arrêtez !, avait crié Madeleine.
- Et sinon ?, répondit celui qui était au fond.
- C'est ça que vous voulez ?"
Madeleine leur avait jeté sa bourse, et bien qu'ils ne l'aient pas ramassé, ils se sont arrêtés de frapper Javert pour se consulter.
" Vous nous prenez pour des voleurs, monsieur Madeleine, dit le plus grand d'entre eux.
- Non, certainement pas, Gressier. Ce qu'il me semble, c'est que ce matin vous vous êtes réveillés en hommes honnêtes et que ce soir vous allez vous coucher en assassins. Cet homme est déjà à moitié mort...
- C'est un cogne ! C'est le fils de pute qui terrorise la ville avec ses arrestations ! Un homme n'est-il pas libre de boire si ça lui chante ?
- Libre de boire, oui. Libre de se comporter comme un animal par la suite, non. Alors décidez, messieurs : retournez chez vous ou alors achevez-le... et puis moi aussi par la suite. Car je ne vais pas hésiter à donner vos noms à la justice."
Gressier s'était enfui aussitôt. Il retourna, tout de même, chercher son beau-frère... Puis les autres lui emboîtèrent le pas.
Madeleine s'était alors accroupi auprès de Javert.
Son inspecteur était étendu de tout son long face contre terre ; ses cheveux noirs épars couvraient son visage et aussi la tache sombre qui se formait sur les pavés.
Son visage, la bouche qui avait embrouillé le jugement de Madeleine, avait disparu sous le sang.
Lentement, doucement, Madeleine l'avait retourné et le tenait contre sa poitrine. A un certain point, Madeleine avait dû fondre en larmes, car les sanglots qui l'étouffaient résonnaient à présent dans la rue désertée...
Il s'essuya la figure avec la manche, prit Javert dans ses bras puis l'emporta.
Chez lui, en sécurité…
Non, ils se rendraient plutôt à son infirmerie, où les bonnes sœurs s'occuperaient de l'inspecteur jusqu'à l'arrivée du médecin.
Madeleine s'assurerait que Javert recevait les meilleurs soins, qu'il était nourri, qu'il ne retournait pas au travail trop tôt.
Si Dieu lui permettait de vivre...
Il réalisa soudain que Javert ne voudrait plus jamais le regarder en face et s'arrêta.
Comment faire ?
Confier son ami à d'autres mains pour lui épargner la souffrance d'avoir à s'éveiller aux côtés d'un monstre ?
L'aube était encore loin et les rues étaient vides. Tout le monde dormait, inconscient du drame qui venait de se dérouler si près de chez eux.
Non, pas tout le monde.
Madeleine rebroussa chemin jusqu'à la maison du boulanger puis installa Javert sur la marche, adossé au mur.
Suivant un élan qu'il n'aurait pas su expliquer, il ramassa l'une des mains ensanglantées de l'inspecteur, qui traînait par terre, et la posa sur sa poitrine, là où son uniforme serait à même de l'accueillir et de la protéger.
Pour que les larmes lui permettent de respirer une fois de plus, Madeleine avait déposé un baiser sur le front de Javert.
Il avait peur que ce ne fut un dernier adieu...
Monsieur le maire, tel un voyou, frappa à la porte du boulanger jusqu'à la faire trembler sur ses gonds et que le bruit réveille toute la maisonnée ; il se cacha alors dans un coin pour regarder les bougies que l'on allumait derrière les volets... Il attendit pour s'assurer que la porte s'ouvrirait.
Tandis que la boulangère hurlait, Madeleine se déroba pour pleurer sa douleur et sa honte.
La première chose que Javert vit à son réveil : ce furent les yeux inquiets de Moreau posés sur lui.
L'inspecteur refusa de se réveiller et referma les yeux, cherchant l'oubli dans le sommeil.
Surtout qu'avec le réveil, la douleur revenait en masse.
" Vous nous avez fait peur, inspecteur, fit le jeune homme, soulagé.
- Combien de temps…?, réussit à demander l'inspecteur.
- Presque toute une journée. Vous êtes resté inconscient des heures. C'est une femme qui vous a trouvé. Elle est venue chercher les gendarmes. Et…"
Javert laissa sa tête retomber en arrière.
Il y avait la douleur physique…
A cela s'ajoutait la douleur morale…
" Inspecteur ?, s'affola Moreau. Inspecteur, vous allez bien ?"
Il entendit une chaise renversée et une cavalcade.
Une main l'auscultait et le froid le fit revenir à lui. Le médecin l'examinait et il avait un visage sombre.
" Votre propension à vous blesser devient problématique, inspecteur. Vous avez eu une chance incroyable que cette femme soit passée. Votre tête a été sévèrement touchée et une de vos épaules a été démise. Vous avez reçu je ne sais combien de coups. D'ailleurs, vos côtes… J'ai dû recoudre encore votre arcade sourcilière ! Mais vous avez eu de la chance !
- Puis-je rentrer chez moi ?, demanda le policier, surpris par sa voix fragile.
- Non. Je vous garde pour surveiller votre tête.
- Allons. Je suis vivant !
- Et vous avez été inconscient pendant une journée ! Vous êtes trop faible ! Monsieur le maire a été furieusement inquiet quand il a appris la nouvelle de votre agression. Il a…"
Javert ferma les yeux et pria pour que tout s'arrête de tourner autour de lui.
" Inspecteur ?, demanda le médecin, alarmé. Vous voyez que vous n'allez pas bien !"
Monsieur le maire était un forçat.
Et l'inspecteur Javert avait sucé sa bite.
" Avez-vous du laudanum ?, demanda humblement l'inspecteur.
- Oui, fit surpris le médecin. Vous en voulez ?
- Par Dieu. Oui."
Le médecin obéit et alla chercher une petite fiole. Il fut encore plus étonné quand il vit l'inspecteur lui tendre la main.
" Non, inspecteur. Il faut savoir doser ! On ne boit pas cela comme du vin.
- Je le sais, souffla le policier.
- Raison de plus ! Vous m'avez l'air...désorienté."
Javert laissa sa tête retomber en arrière, sur l'oreiller et il prit les deux cuillerées de drogue sans rien dire.
Tout pour retrouver l'inconscience.
Et oublier les yeux de M. Madeleine.
Et son goût.
Dire que la ville était aux petits soins pour son inspecteur était un euphémisme.
L'inspecteur accepta de rester deux jours à l'hôpital.
Il y reçut le rapport des gendarmes qui avaient œuvré avec soin pour arrêter ses agresseurs. Ce n'était que des ivrognes contents de casser du cogne.
M. Magnier se fit intraitable et les quatre agresseurs étaient déjà à Arras en attente de leur procès. M. Madeleine signa tous les mandats d'amener sans discuter de rédemption ou de seconde chance.
Tout avait été fait diligemment.
Dans le poste de police, sur le bureau de l'inspecteur, il y avait des fleurs et des paniers garnis.
L'inspecteur se tenait debout, il s'accrochait à sa canne et souffrait de son épaule. Son visage était couvert d'hématomes et une de ses mains était inutilisable.
La main gauche, heureusement.
Javert observa tout cela.
Mais ne dit rien.
Moreau était tellement déçu…
" Vous voulez un café, monsieur ?
- Non."
Et Javert repoussa les paniers et les fleurs pour s'asseoir et réfléchir à Toulon.
Un forçat fort, avec des yeux bleus...
Il resta assis et ignora les dossiers. Il ignora le déjeuner, il ignora la réunion quotidienne avec monsieur le maire.
Un forçat de Toulon, qui le haïssait et qui avait eu un fusil dans les mains une fois.
Un Chouan ?
Javert n'y croyait plus.
Javert cherchait dans sa mémoire et se fustigeait de ne pas trouver.
Un forçat fort et dangereux, avec des yeux bleus… Il avait eu un fusil dans les mains et l'avait menacé avec. Donc il s'était évadé. Pourquoi n'avait-il pas été condamné à la guillotine ?
" Vous ne voulez vraiment pas un café, monsieur ?, insista Moreau.
- NON !," craqua Javert.
Moreau recula, douché.
Javert avait été garde-chiourme dans le Midi il y avait vingt ans de cela. Il avait vu des centaines et des centaines de forçats.
Mais ces yeux bleus...il ne les avait jamais oubliés...
Alors que le nom qui allait avec s'était évanoui dans sa mémoire.
Un Chouan !
Un putain de forçat !
" Monsieur Madeleine veut avoir de vos nouvelles," dit prudemment Moreau.
Javert releva la tête et regarda froidement Moreau.
" Je...lui dirai que vous êtes indisposé."
Et enfin ! Le jeune homme quitta le commissariat.
Javert se redressa et dans un accès de rage, il saisit ses dossiers, si patiemment rédigés, et les jeta sur le sol.
Les feuilles en volèrent et les reliures en furent brisées.
Puis, ceci fait, l'inspecteur saisit sa canne et sortit de son poste.
Il avait mal dans l'épaule, il avait mal dans les côtes, il avait mal au cœur mais il se mit à marcher dans la ville.
Une longue patrouille pour montrer qu'il était vivant.
Le quartier des Moulins devint un dossier qui tenait à cœur au chef de la police. Ça et la Cavée-Saint-Firmin.
Javert faisait son travail machinalement, maintenant.
Et il faisait tout pour ne plus se retrouver seul avec Madeleine. Maintenant, il gardait Moreau avec lui, utilisant le jeune homme pour prendre des notes et rédiger des comptes-rendus destinés au conseil municipal, à la Caserne, à la préfecture de police, au tribunal…
Que des mensonges éhontés mais Javert ne voulait plus être seul avec monsieur Madeleine.
Un forçat !
Un Chouan ? Non, non.
Puis Javert se dit tout à coup que Vidocq devait lui avoir menti !
Les travaux urbanistiques se développaient. On s'amusait de voir Montreuil devenir une cité en chantier.
Après la halle aux grains, la Cavée, le lavoir, le drainage...
Monsieur le maire avait-il en effet la folie des grandeurs ?
Mais on ne s'en moquait que gentiment. Ces travaux étaient faits dans l'intérêt général.
Et tout le monde s'en félicitait.
Cet état des choses dura plusieurs jours.
Javert avait l'impression que la situation s'était inversée. De chasseur, il était devenu une proie.
L'inspecteur Javert habitait une vieille maison au bout d'une venelle avoisinant la rue de l'Église. À l'arrière, seuls un mur et un bout de terrain séparaient son foyer de la Canche.
Il avait été facile de s'y glisser sans être vu.
La façade était noircie par la moisissure, le bois de l'entrée était vermoulu et le toit semblait concave par endroits.
Mais la rue devant la porte était soigneusement balayée, comme prescrit par les ordonnances municipales.
Crocheter la serrure fut un jeu d'enfant.
L'intérieur était froid et minuscule ; quelqu'un avait érigé deux murs en brique pour séparer le petit logis de la grande maison qui donnait sur la rue de l'église.
Il n'avait fallu que deux minutes pour parcourir toutes les pièces.
Le lit de Javert était petit et étroit ; au lieu d'une armoire, Javert possédait une cantine qu'il avait poussée contre le mur.
Il manquait des lames dans les volets et la froide lune d'hiver déferlait sur les lieux sans qu'aucun rideau ne l'en empêche.
L'autre chambre ne présentait pas plus d'intérêt.
Peut-être quelques livres empilés sur une planche et un vieil étui en cuir ouvragé placé auprès de la cuvette.
Madeleine vérifia la robustesse de l'unique fauteuil et s'assit pour attendre dans le noir.
Dans son meublé que le policier louait pour une somme modique dans la Ville-Basse, Javert vivait une vie modeste.
Peu de meubles, peu de distractions, peu de biens.
Il ne conservait que quelques livres qu'il s'efforçait de lire.
Il gardait sur lui une tabatière en argent, que lui avait offert son patron.
Une tabatière dans laquelle il y avait son tabac à priser.
Jamais il n'avait tant prisé qu'à Montreuil-sur-Mer...il s'en rendait compte maintenant.
La satisfaction du devoir accompli, la joie de faire plaisir à monsieur le maire…
Tout était biaisé.
Et Javert restait des nuits à contempler son insigne et à se souvenir.
Il n'avait pas aimé Gilles.
Il avait aimé coucher avec lui mais il ne l'avait pas aimé.
Sa mort avait été une catastrophe car elle signalait la fin d'un avenir qu'il avait envisagé.
Retrouver un ami, ne plus être seul et vieillir avec quelqu'un…
Gilles lui aurait apporté tout cela.
Sur la tabatière en argent que M. Chabouillet lui avait offert était gravée une tête de loup.
Un cadeau pour saluer l'entrée du garde-chiourme dans la Force.
Quelle chute !
Javert ferma les yeux et croisa ses mains sous son menton.
Une nouvelle nuit blanche…
Il avait encore trop mal pour la passer en patrouille.
Mais rester assis dans son commissariat était une gageure.
Javert se leva et décida de partir.
Dès la journée terminée, Javert se dirigea vers son logement.
Trop fatigué, il ne remarqua que la serrure était crochetée qu'au moment d'entrer dans sa maison.
Inquiet, il sortit précipitamment son pistolet et le pointa sur la large silhouette assise dans son fauteuil.
Monsieur Madeleine !
L'arme ne se baissa pas.
Madeleine se leva d'un bond, les paumes ouvertes et bien visibles.
" C'est moi, inspecteur...
- A Toulon, tu m'as visé avec un fusil, cracha Javert en ne cessant pas de pointer son pistolet. Pourquoi tu n'as pas fini à la guillotine ?
- Vous souvenez-vous des circonstances ? Quand vous vous en souviendrez, vous comprendrez. Mais ne comptez pas sur moi pour vous le dire...
- Un forçat ! Tu t'es bien foutu de ma gueule !"
Lentement, Javert s'approcha de Madeleine.
Il glissa ses doigts dans la poche de son uniforme et le bruit des menottes, métallique et clairement reconnaissable, retentit.
" Dis-moi ton nom et ton matricule.
- Je m'appelle Jean Madeleine. Et ma dette est payée. Je ne suis plus un maudit chiffre et vous n'avez pas le droit de m'arrêter, Javert."
Javert baissa son arme et secoua la tête, il se sentait ridicule. Et il était épuisé. Ses doigts tremblaient sur l'arme, il la rangea.
Son épaule était une torture.
" Je pourrai trouver une raison de t'arrêter…"
Le policier indiqua sa porte et sérieusement annonça :
" Forcer une porte par exemple ! Que veux-tu Madeleine ? Nous avons déjà joué le rôle du gentil maire et de son chien de cogne aujourd'hui. On recommencera demain !
- Pour commencer, avoir de vos nouvelles, puisque vous ne daignez même pas me parler. Non... Ne pensez pas que je ne saisis pas vos raisons. Je suis venu pour... vous implorer de me pardonner. Ce que j'ai fait, je ne... je ne me le pardonnerai pas tant que je vivrai."
Cela surprit tellement Javert qu'il se mit à rire.
" Bon Dieu ?! Mais qu'est-ce que tu me chantes là ? J'en avais envie ! Si quelqu'un n'a pas été…"
Le policier secoua la tête et vint s'asseoir en face de Madeleine, prenant une chaise pour le contempler avec attention.
" Tu n'as donc pas lu mon dossier ? Je suis ici pour deux raisons, Madeleine, et je pensais que tu les connaissais. La première est une idiotie. On m'a accusé de corruption, ce fut simplement une erreur de jugement. Mais la deuxième… Là, je ne peux pas la réfuter."
Javert se pencha pour être juste en face de Madeleine et de ses damnés yeux bleus.
" Alors, monsieur le maire, avez-vous lu mon dossier ?
- Oui, lorsque j'ai pris mes fonctions. Je savais que vous étiez accusé de corruption, et je savais aussi que ce devait être faux.
- Bien. Et la deuxième raison à ma présence dans cette charmante ville de province ?"
Javert retrouvait son sourire, mais il ne reflétait que l'amertume.
" Elle n'est pas dans votre dossier. Cependant, j'ai entendu des rumeurs à votre sujet... Et c'est la troisième raison qui m'a poussé à venir.
- Vous voulez que je suce à nouveau votre bite ?"
Javert regardait Madeleine. Il glissa ses mains dans ses favoris et murmura :
" Je suis un homme inverti. J'ai eu droit à mon procès en règle dans le bureau du préfet de police. Le scandale a été étouffé. Pour moi en tout cas."
Le policier baissa les yeux et regarda le sol.
Pour Javert, le scandale avait été étouffé, mais pour l'inspecteur Gilles Maucourt, son renvoi de la Force avait fait des vagues…
Madeleine se laissa tomber dans le fauteuil. C'était donc vrai ce qu'il avait lu dans le rapport personnel de Javert… Pas que des soupçons, pas des ragots. Simplement la vérité.
" Écoutez, Javert... Que vous ayez certaines préférences ne m'autorisait pas à abuser de votre... prédisposition à me complaire. Non, je ne veux pas que vous fassiez quelque chose qui vous donnerait la nausée. Mais il existe encore un point sur lequel vous vous trompez : la question dont vous parlez n'est pas oubliée. Quelqu'un est venu me mettre en garde contre vous ce matin. Il a suggéré que je ne devrais pas me laisser voir si souvent à vos côtés... précisément à cause des raisons que vous venez de mentionner."
L'inspecteur releva la tête et ses yeux étincelèrent de colère.
" Haha ! Voici enfin le mouchard qui pointe son nez ! Quelqu'un a participé au trafic de fausse monnaie et m'a vendu aux escarpes. Je serai bien jouasse de faire sa connaissance."
Il se frotta les mains, ayant perdu tout à coup son aspect épuisé et vaincu.
" Je vais le donner au Mec et Vidocq va en prendre soin !"
Puis, comme si l'idée le frappait tout à coup, il reprit ;
" Qu'est-ce que vous voulez dire avec votre histoire de nausée ?! Si j'ai sucé votre bite, monsieur le maire, c'est que j'en avais envie. Si j'ai eu la nausée, c'est que je ne m'attendais pas à ce qu'elle soit celle d'un forçat."
Et le policier se mit à rire.
" Vous êtes…impayable ! Ainsi, vous avez cru m'avoir forcé ? Et comment auriez-vous réussi cet exploit, Madeleine ? En ouvrant ma bouche de force ? En me saoulant ? Vous êtes un bel homme, vous m'attirez. C'est juste notre passé commun qui a du mal à passer."
Javert se releva et s'approcha de ses réserves.
" Un café ne serait pas de trop pour se reprendre. Vous en voulez un ?
- Ah ! Sans doute, inspecteur… Si cela ne vous dérange pas trop.
- Bien. Dites m'en plus sur ce bourgeois qui a voulu me faire torturer et assassiner. Je crois que ce soir nous allons rester encore un peu dans nos rôles respectifs...monsieur le maire."
Allumer le poêle, chercher de l'eau pour la faire bouillir et servir un café bien fort...cela prit quelques minutes et permit à Javert de se retrouver.
Lorsque ce fut fait, Javert retira sa veste d'uniforme et son col de cuir, frottant la nuque et soupirant d'aise.
Ce fut une longue journée et son épaule le lançait...
Renfrogné, Madeleine le regardait faire.
Il se souvenait des blessures dont Moreau lui avait parlé et pouvait presque ressentir la souffrance que les mouvements rapides et certainement familiers devaient causer à son inspecteur. Mais ce n'était pas le moment de se faire prendre à le regarder.
" Comment savez-vous que c'était un bourgeois et qu'il est mêlé à l'affaire des faux-monnayeurs ?, demanda le maire.
- Mon assassin en herbe me l'a dit en préparant le surin qui allait m'égorger. Je n'ai pas découvert de qui il s'agissait."
Javert avait dit cela avec indifférence tout en tendant une tasse de café bien chaud à monsieur le maire.
Madeleine blêmit. Il ne put s'empêcher de fermer les yeux pour repousser les images gravées dans sa mémoire : Javert saignant sur les pavés ; Javert battu à mort ; Javert abandonné à son sort alors que lui, le faux magistrat, courait se terrer comme un rat. Maintenant, il venait d'ajouter cette autre image d'un couteau sur le point de trancher la gorge de son…
Quoi ?
Même ses dix-neuf années passées au bagne n'avaient pas préparé Jean Valjean à endurer cette sorte de torture.
Affichant la caricature d'un sourire, Madeleine accepta le gobelet que Javert lui offrait... Ce ne fut pas un hasard si ses doigts frôlèrent ceux de Javert au passage et s'y attardèrent un instant tandis qu'il baissait les yeux.
Javert retrouva son sourire moqueur et murmura :
" Et pour revenir au sujet principal de vos préoccupations, monsieur le maire…, il me semble que nous sommes deux à avoir des goûts...interlopes. Je suis flatté."
Javert se recula et réchauffa ses mains en tenant le gobelet de café chaud.
" Honnêtement, je pensais que vous alliez me renvoyer, monsieur. Je m'y attends depuis...quasiment le premier jour de votre entrée en fonction. Maintenant, je l'attends encore davantage. Un homme inverti !"
L'inspecteur souffla sur le café et regarda la vapeur s'en échapper.
" Ma place n'est pas à la Force. On me l'a assez seriné dans le bureau du Comte d'Anglès. Je peux vous apporter ma démission, demain, sauf si vous souhaitez demander officiellement mon renvoi."
Toujours aussi calmement, Javert but une gorgée de son café et sentit la brûlure piquer dans le fond de sa gorge.
" J'en ai assez, Javert ! Vos goûts vous regardent... Ils ne vous rendent pas moins valable, mais plus vulnérable : vous devez vous contraindre à la discrétion... Être plus prudent, c'est tout. Qui d'autre est au courant de vos... penchants ?"
Surprendre l'inspecteur était un exploit rare mais le maire y arrivait très bien. Javert plissa les yeux et répondit :
" Vous. Peut-être mon patron. Le seul qui en soit sûr est mort aujourd'hui.
- Et cet homme qui vous a accusé à Paris ?"
Javert reposa violemment la tasse sur la table et cracha :
" C'est une ordure ! Il n'a subi aucun attouchement de ma part ou de celle de l'inspecteur Maucourt. Seulement…"
Javert respira profondément pour se reprendre :
" L'inspecteur Maucourt était imprudent. J'imagine que des témoins l'ont vu avec un homme… On nous a juste accusé tous les deux.
- L'inspecteur Maucourt ?"
Javert hurla en se relevant :
" LA PAIX MADELEINE ! Ceci ne vous concerne pas ! Personne n'a été en mesure de prouver les accusations portées contre moi. Ce doit être une fuite de la préfecture de police ! Un bourgeois a payé pour obtenir mon dossier. Il n'y a rien d'autre à en dire."
Les mains de l'inspecteur tremblaient. Elles se croisèrent devant lui. Il força les doigts à se refermer mais cela causa une douleur effroyable dans la main gauche.
Javert eut une grimace éloquente.
Madeleine patienta et avoua enfin le nom de son informateur :
" Il s'agit du vieux M. Bamatabois, Javert."
Le chien releva la tête et montra les crocs.
" Je vais le dénoncer !
- Non, Javert, fit le maire, doucement.
- Putain Madeleine ! Il a permis à ces salopards de m'avoir ! Il est partie liée avec les trafiquants !"
Javert darda ses yeux clairs, étincelants de colère sur le maire et se rapprocha d'un pas vif.
" Vous voulez le défendre à cause de votre position ? Laissez-moi l'arrêter ! Il aurait vite fait de donner le nom de cet homme de Montfermeil ! Ou alors je le ramène à Vidocq et le Mec s'en occupera !"
Madeleine secoua la tête, impatient.
" Calmez-vous, Javert ! Il est clair que vous ne pouvez pas accuser Bamatabois sous prétexte qu'il a révélé un secret... à caractère personnel. Et il est hors de question que vous confiiez l'affaire à Vidocq : le prix à payer est inacceptable. Je veux que vous mettiez cet homme sous étroite surveillance. Je vous libérerai du reste de vos obligations, dans la mesure du possible. Attrapez-le sur le fait. Je veux que les preuves contre lui soient si accablantes que personne ne soit tenté de mettre en cause ni vos goûts ni vous-même. Suis-je clair ?"
L'inspecteur détesta le ton, il détesta l'ordre, il honnit ce que représentait l'homme assis devant lui.
Il se força à répondre :
" Oui, monsieur."
Mais cela lui écorcha la bouche.
CHAPITRE XXVIII
Avec ces ordres, Madeleine venait de distribuer les cartes pour la dernière partie entre Javert et lui ; ils ne mesureraient plus jamais leur colère et leur rancune.
Il n'y aurait pas de lendemain.
Car, s'il agissait sans tarder, Madeleine aurait encore le temps de vendre son usine et son brevet. Il assurerait ainsi la survie de l'entreprise et la stabilité des employés. Et il serait ensuite libre de disparaître.
Sinon...
Comme l'avait dit Javert, il ne serait pas difficile de trouver une raison d'arrêter le faux magistrat.
L'inspecteur savait désormais qu'il avait été bagnard à Toulon.
Il en oubliait le Chouan pour se concentrer sur le bagnard.
Oublié les principes de déférence et de respect !
Un bagnard restait un bagnard et Javert avait le bagne dans le sang !
Si Javert voulait se montrer de bonne volonté envers lui, il pouvait supposer que Madeleine, en tant que Blanc, avait été gracié au début de la Restauration. Les dates concordaient.
Mais une simple lettre envoyée à Toulon suffirait à prouver que la grâce était fictive ; de plus, elle lui apprendrait qu'il n'y avait pas eu de Jean Madeleine au bagne de Toulon en début de siècle.
Sans grâce, Madeleine subissait toujours la mort civile qui poursuivait les galériens jusqu'à leurs tombes.
Il n'était pas électeur et ne pouvait être candidat. Pas même son témoignage devant un juge n'était recevable !
Madeleine ne pouvait point être magistrat.
Sans une grâce pour le réhabiliter et sans documents prouvant son assignation de résidence à Montreuil, Madeleine devenait automatiquement un galérien en rupture de ban.
Et de plus, un qui commettait contrefaçon sur contrefaçon avec chaque document qu'il signait sous un nom supposé.
Emprisonnement à vie.
Javert n'aurait qu'à choisir.
Madeleine cessa de regarder le fond de son gobelet et avala la dernière gorgée de café.
" Je dois partir maintenant, inspecteur. Je ne pense pas avoir causé de dommages à votre serrure, mais si vous souhaitez la changer envoyez-moi la facture."
Javert regarda le maire et tendit la main, souriant avec son air moqueur :
" Le prix habituel est de deux louis d'or, non ?
- Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, inspecteur… Mais tenez, je trouve que deux louis pour les dommages est un prix raisonnable."
Les deux pièces brillèrent dans la main de l'inspecteur et Javert déposa le tout sur sa table.
" Bien, maintenant, monsieur le maire, je vais vous promettre une chose ! Je vais tout faire pour que Bamatabois soit arrêté. Je n'aurai aucun scrupule à user de n'importe quel...subterfuge. Ce salopard a failli m'avoir. Il aurait dû."
Javert ouvrit la porte d'entrée puis s'y adossa pour laisser sortir Madeleine. Le maire lui fit ses adieux par un simple hochement de tête.
Alors qu'il avait déjà un pied sur les pavés, il ressentit l'urgence de rebrousser chemin pour regarder en face son inspecteur une dernière fois.
Il referma la porte lorsqu'il vit s'illuminer le gris de ses yeux. Des étoiles filantes ?
Un instant de doute puis sa main se leva si doucement ; sa paume frôla la barbe naissante de Javert ; ses doigts s'emmêlèrent dans les favoris hérissés et pourtant si doux au toucher.
Madeleine ne réalisa pas que son pouce caressait la fine ligne de ses lèvres jusqu'à ce qu'il les sente bouger contre sa peau.
" Adieu, Javert. Je ne vous importunerai plus.
- Et tu me parles d'être prudent, vieil imbécile !"
Javert saisit la nuque de Madeleine et l'attira jusqu'à ses lèvres pour l'embrasser durement avant de le repousser doucement.
" Tiens, Jean. Tu vas pouvoir continuer à t'accuser d'avoir profité de ma faiblesse."
Javert se mit à rire...tout en caressant la joue imberbe de ce maudit forçat.
" Vous savez Monsieur Madeleine, souffla Javert en souriant. Si je ne vous ai pas dénoncé comme forçat usurpant le rôle d'un magistrat, c'est pour une simple et bonne raison.
- Laquelle ?, demanda Madeleine, à bout de souffle.
- Vous avez été condamné de façon inique. Vous ne méritiez pas votre peine. Ce fut une condamnation pour des raisons politiques. Aujourd'hui, vous seriez récompensé."
Madeleine ne dit rien et hocha la tête, attentif.
" Ces années de bagne n'ont pas été méritées, monsieur."
Javert s'inclina et ouvrit la porte pour le maire, non sans avoir lancé :
" Vous ne risquez rien de moi, monsieur."
Mais implicitement, la phrase se poursuivait par " si vous êtes ce que vous dîtes être, monsieur… Un Chouan…"
M. Bamatabois avait une vie réglée.
Simple, calme et sans histoire.
Il vivait pour son fils qui était un ingrat et un libertin.
M. Bamatabois dépensait sans compter pour rembourser les dettes que son paresseux de fils accumulait dans la ville.
Les filles, le jeu, la boisson…
Quelque part, l'inspecteur de police comprenait l'attrait que pouvait avoir eu la fausse monnaie pour le vieux bourgeois.
Cela expliquait aussi les demandes répétées d'offrir un travail à son fils auprès de M. Madeleine.
Cela expliquait les terrains qu'il avait essayé de vendre à la municipalité.
Des terrains situés dans une zone humide sous les remparts nord.
L'homme devait avoir désespérément besoin d'argent.
Javert le comprenait mais ne l'excusait pas.
Il ne trouva rien contre lui, hormis l'attitude de son fils et un surin glissé sur sa gorge.
" Et maintenant ?, demanda Javert à M. Madeleine, alors que ce dernier venait de refermer son dossier, rempli de vide.
- Faites-le surveiller… ou alors...
- Il n'y a RIEN !, s'énerva Javert. Sans votre témoignage...je n'ai rien.
- Bien. Dans ce cas, je pense que je devrais aller chez lui pour choisir le tissu de mon nouveau costume. Je vais peut-être en profiter pour lui parler. Quelqu'un, forcément de Paris, a dû lui donner l'information. Nous saurons le nom."
Javert regarda Madeleine et un soupçon de sourire apaisa ses traits.
" Merci, monsieur."
Puis, glissant sa main dans la poche intérieure de son uniforme, il jeta une enveloppe sur la table.
" Voici la réponse de Toulon, monsieur. Vous serez peut-être content de savoir que tous les dossiers ayant concerné les années précédant 1800 sont dans un tel état qu'il est impossible de découvrir un forçat, quelqu'il soit. Il y a eu des Madeleine, des Jean, des Jean Madeleine… Impossible d'en savoir plus."
Javert croisa ses mains dans le dos et regarda M. Madeleine.
" Votre passé est bien protégé, monsieur.
- Comment est-ce possible ?
- J'ai écrit à mes collègues. Toulon a été déclarée ville infâme en 1793. Fréron est passé par là, monsieur. La répression a été terrible contre la ville. Des Toulonnais ont été fusillés. Et des dossiers ont été perdus. Puis, lorsque Bonaparte est devenu le Premier Consul, l'administration pénitentiaire a vu une fois de plus ses archives détruites. Il est impossible de retrouver des dossiers datant d'avant l'Empire, ou alors ils sont si incomplets qu'ils en deviennent inutilisables."
L'argousin regarda le forçat et ajouta, vicieusement :
" Pour reconnaître un forçat, rien ne vaut un autre forçat. Vidocq ne vous a pas reconnu."
Madeleine se débrouilla pour que ses mains ne tremblent guère lorsqu'il ouvrit la lettre. Il ne la lut pas, mais dut en faire semblant pour reprendre son souffle... Toutes ces années ! Peut-être ne restait-il aucune référence à 24601 !
Il rendit la lettre à l'inspecteur.
" J'ai bien peur qu'il vous soit difficile de clarifier les choses en ce qui me concerne, Javert. Quant à Vidocq... Pas étonnant, je ne l'ai pas reconnu non plus."
Javert reprit la lettre et la glissa à nouveau dans sa poche.
" Je ne vous chasse plus, je dois avouer.
- Alors cette lettre…, murmura Madeleine.
- Vous avez payé votre dette, vous l'avez dit. Un Chouan condamné au bagne, ce n'était pas rare. Aujourd'hui, vous faites partie des héros. Vidocq ne côtoyait pas les héros, il était à la Petite Fatigue et se constituait un réseau."
Madeleine attendait, calme et attentif, la fin de ce discours.
" Je ne cherche plus qu'à comprendre une chose à votre sujet. Pourquoi avez-vous pu pointer un fusil sur moi et en ressortir vivant ? Il y a eu des mutineries et des évasions… Mais cela se soldait à chaque fois par la mort des forçats.
- Javert… Je vous en prie… Un jour vous comprendrez.
- Alors, je vais attendre avec impatience ce jour-là, monsieur le maire."
Javert leva la main et salua comme le faisait un argousin, en soldat qui lève la main vers son bicorne à la cocarde, les yeux fixés dans ceux de Madeleine.
" Et ces subventions, monsieur le maire ?
- Toujours rien !
- Je vous fais confiance, monsieur. Vous êtes un homme plein de ressources."
Madeleine répondit avec un sourire à l'inclination de Javert puis le regarda partir.
Il sortit son mouchoir pour essuyer la sueur qui s'était formée sur sa lèvre, sur son front.
Son passé avait disparu !
Peut-être pas celui de Jean Valjean, mais celui de Madeleine... Et tout le monde s'en moquait ! Même Javert!
Il sortit de sous son bureau la serviette en maroquin vert qui l'avait accompagné partout dernièrement... Son brevet, le contrat d'achat de son usine, les expertises sur la propriété et l'entreprise étaient à l'intérieur.
Il n'en avait plus besoin, car plus rien ne le forçait à vendre.
Soulagé, il déposa les documents dans un tiroir et le fit claquer avec force.
Il avait un travail à accomplir : attraper celui qui voulait tuer Javert.
Et par Dieu, il le ferait bien.
Alors que Madeleine respirait…, Moreau entra en s'excusant :
" Monsieur l'inspecteur dit qu'il a oublié quelque chose, monsieur. Il…
- Laissez Moreau. Inspecteur ?"
Javert attendit que Moreau soit sorti puis il s'approcha du bureau et récupéra son dossier concernant M. Bamatabois.
Ce faisant, il se pencha et murmura :
" Si Toulon a perdu ses archives...Bicêtre conserve tous ses dossiers. Bonne journée, monsieur."
Et les bottes claquèrent sur le plancher, tandis que Javert ordonnait d'une voix forte à Moreau de ne pas le raccompagner. Il connaissait la sortie.
Les archives de la prison de Bicêtre... ! Jean Valjean avait été à Bicêtre en 1796 et on pouvait s'attendre à ce que Jean Madeleine y ait laissé aussi des preuves de sa visite.
Car toutes les chaînes, ces tristes processions d'hommes enchaînés traversant le pays vers les bagnes, avaient leur point de départ à Bicêtre.
Serait-il possible que chaque nom, chaque sentence, soit enregistré dans ces archives ?
Madeleine commença à le croire et trembla.
Monsieur le maire avait mauvaise mine en entrant chez le drapier.
Monsieur Bamatabois pensa qu'il devait couver un mauvais rhume. Pas étonnant par ce temps.
" Puis-je vous être utile, monsieur le maire ?
- Ah ! Oui, Bamatabois... J'ai besoin de tissu pour un nouveau manteau. Quelque chose... ah !... d'élégant.
- Vous n'aimez pas les étoffes que nous avons servies au tailleur local ?
- J'ai besoin de quelque chose... Comment dire ? Je dois me rendre dans le Nord pour affaires.
- Élégant et discret, donc, et très épais. Les couleurs les plus recherchées cette année sont le bleu nuit et le vert de bouteille."
Bamatabois déplia un cylindre de tissu sombre.
" Cette étoffe particulière est chère, monsieur le maire, mais d'une qualité extraordinaire. En plus, elle est traitée contre la pluie et le vert vous sied bien.
- Bien. C'est donc décidé.
- Encore une chose, monsieur Madeleine... Prévenez le tailleur de ne pas rendre les manches gigot trop volumineuses et de ne pas trop pincer la taille du manteau pour arrondir les hanches. C'est la dernière mode... Mais avec votre corpulence, ce serait...
- Ridicule. Merci, Monsieur Bamatabois. Comme toujours, vous êtes de bon conseil."
Bamatabois demanda ensuite à Madeleine de se retourner et de déployer les bras. Dès que ce fut fait, il commença à mesurer le tissu.
" En parlant de conseil, dit le maire, vous souvenez-vous de celui que vous m'avez donné il y a quelques jours ? Concernant... un individu au service de la ville."
Le vieux Bamatabois s'arrêta net. La règle en bois qu'il tenait dans une main et les ciseaux qu'il venait de prendre avec l'autre restèrent suspendus dans les airs.
" Oui, monsieur le maire. Y a-t-il un problème ?
- Non... Pas du tout. C'est juste que l'homme en question me cause des problèmes avec les expéditions de marchandises. Il insiste pour vérifier chaque boîte, chaque ballot... Et cela finit par retarder les envois. Je perds des clients.
- C'était prévisible, Madeleine.
- Le fait est qu'avant de... demander sa révocation, j'ai le devoir de m'assurer que les renseignements que je vais utiliser contre lui sont fiables.
- Je vous donne ma parole qu'ils le sont. Pouvez-vous croire que la Préfecture de police est au courant ?
- Ce sont ses propres collègues qui l'ont signalé ?"
Le vieil homme sortit de derrière son comptoir et prit Madeleine par le coude pour le conduire dans un coin à l'abri des oreilles indiscrètes.
" Non, monsieur le maire : c'est plus compliqué que cela. Lorsque la rumeur s'est répandue que l'inspecteur soumettrait tous les négociants au traitement qu'il inflige à votre usine, une de mes connaissances était en ville par hasard.
- Ah ! Une connaissance à vous qui a aussi connu Javert à Paris ?
- Non, non... Mais je lui fais confiance : c'est un héros de guerre, qui a son commerce près de Paris.
- Ah !
- Bref, mon ami le sergent m'a avoué sentir que l'inspecteur avait quelque chose de louche, et m'a conseillé de trouver ce que c'était avant que mon entreprise en pâtisse. J'ai tiré quelques ficelles et... Il s'avère que l'un des anciens collaborateurs de Javert à Paris était plus que désireux de parler.
- Un policier ?"
Madeleine simulait avec application le comble de l'horreur.
" Non pas. Un informateur assez connu qui aurait été victime des avances de l'inspecteur et qui…"
Monsieur le maire était sorti du magasin avec un paquet d'excellent tissu sous le bras et avec l'estomac retourné. Bamatabois avait pris un malin plaisir à raconter les détails les plus sordides des méfaits de l'inspecteur... en n'omettant presque rien.
En somme, le vieux drapier avait agi comme Madeleine l'avait fait avant lui : il avait acheté cette information. La différence entre eux était que Bamatabois n'avait jamais accordé à l'inspecteur le bénéfice du doute.
Le maire sillonna la ville sous la bruine verglaçante qui encourageait les citoyens à rester chez eux lorsque c'était possible.
Quand il passa en coup de vent à son bureau de l'hôtel de ville, il ne restait plus dans le bâtiment que le concierge fumant paisiblement son brûle-gueule.
Ce ne fut que lorsqu'il eut fini de rassembler les quelques documents personnels qu'il avait sur place et se préparait à repartir, qu'il vit la lettre en provenance de Paris qui était arrivée avec le courrier du soir.
Il avait pensé sur le coup qu'elle lui apportait des nouvelles sur la subvention que tout le monde attendait.
Mais il ne s'agissait en fait que d'une communication annonçant l'arrivée d'un haut fonctionnaire de la préfecture de police, un dénommé Chabouillet, prévue pour la fin du mois.
D'abord Vidocq et ensuite ce Chabouillet dont le nom ne lui était pas inconnu ?
C'était, pour le moins, étonnant.
Mais Madeleine avait beaucoup à faire avant la tombée de la nuit.
Il s'achemina vers son usine et une fois sur place, il s'attela à la tâche. Au bout de quelques heures, il prit cinq minutes pour écrire une lettre à Javert et la cacher dans un dossier qu'il dissimula avec soin au fond d'un tiroir.
Sa portière diligente et discrète comme à son habitude, vint gratter à sa porte à la nuit tombée.
" Monsieur le maire, voulez-vous que je vous amène votre souper ici ?
- Je soupe en ville ce soir. Vous pouvez vous reposer, madame. Ah ! Une dernière chose. Demain, l'inspecteur Javert viendra chercher un dossier. Ouvrez-lui mon bureau et donnez-lui cette clé.
- Oui, monsieur.
- Ne laissez personne d'autre entrer en mon absence.
- Même pas M. Duhamel ?
- Surtout pas lui. Bonne nuit, madame."
Madeleine saisit sa serviette en maroquin vert puis s'éloigna sans un dernier regard en arrière.
Le tilbury loué à maître Scauffaire l'attendait. Et ensuite, le reste de sa vie.
Javert n'en revenait pas !
Madeleine avait fui !
Le policier était revenu en pleine nuit, pour lui montrer quelque chose d'intéressant.
Une preuve contre M. Bamatabois le père.
Des reconnaissances de dettes payées avec de la fausse monnaie.
Ce qui signifiait que le vieil homme possédait de la fausse monnaie.
Peut-être ignorait-il qu'il s'en agissait ?
Ou alors, l'homme, trop pressé par ses débiteurs, avait osé l'utiliser à Montreuil, même.
Ce qui était stupide.
Patiemment, Javert avait surveillé le vieil homme et l'avait vu visiter plusieurs fois le pharmacien de la ville.
Un homme chez qui il devait une assez grosse somme d'argent. Ce n'était même pas un secret.
Javert avait attendu la fin du jour et était entré dans la boutique.
Le pharmacien Gallet vit arriver le chef de la police avec une grimace éloquente.
" Que vous voulait M. Bamatabois ?," demanda simplement l'inspecteur.
Le commerçant n'aimait pas raconter des choses sur ses clients mais comme le policier ne parlait que de protéger les boutiquiers contre les mauvais payeurs... Comme il ne souhaitait que le bien de tous.
Et comme Javert promettait de ne jamais avouer le nom de son informateur…
Le pharmacien raconta.
M. Bamatabois venait de lui rembourser une grosse dette. Il était honnête ! Contrairement à son imbécile de fils.
Javert hocha la tête, compréhensif. Il se permit même d'acheter de l'huile pour masser ses articulations douloureuses, avec ce froid humide et ses récentes blessures.
Cela plut au pharmacien qui lui proposa d'autres huiles, plus douces, plus chères, plus parfumées.
Puis, maintenant qu'il était rassuré sur les objectifs du policier, le pharmacien alla chercher son livre de compte et la bourse remplie de pièces d'or que M. Bamatabois lui avait donnée.
Javert réussit à garder son sang-froid.
Il examina les pièces et n'en revint pas.
Simplement, il conserva une des pièces. D'un joli tour de passe-passe que le pharmacien, M. Gallet, ne vit pas, il échangea une des fausses pièces contre un vrai Napoléon.
Une fortune pour sa propre bourse.
Mais il avait besoin de cela pour convaincre le maire de l'appuyer dans sa démarche.
La pièce en poche, l'inspecteur de police vint frapper à la porte de l'usine de M. Madeleine.
Il exultait.
Au bout de dix minutes d'attente, le policier perdit patience et força la porte de l'usine.
Les lieux étaient plongés dans la nuit. Sortant sa lampe-sourde, l'inspecteur examina l'usine.
Puis il comprit.
Et se mit à courir en hurlant le nom du maire :
" MADELEINE ! PUTAIN ! JE TE JURE QUE JE VAIS TE CASSER LA GUEULE !"
Mais c'était trop tard.
Le bureau était fermé à clé.
Oubliant toute prudence, Javert força cette porte également.
Et puis…
Et puis, il était furieusement inquiet de ce qui pouvait s'y trouver. Il n'oubliait pas que l'homme, malgré sa corpulence et son calme apparent, vivait dans la peur.
Car l'inspecteur omettait toujours une chose à propos du maire. Un forçat ne pouvait pas devenir magistrat !
Et si Javert faisait bien attention de ne pas le mentionner, manifestement Madeleine devait y penser…
Un homme aux abois pouvait être capable de tout.
Les quelques meubles étaient vidés de leurs effets, les livres de compte étaient mis à jour et dans la pièce où vivait Madeleine, tout était obscur.
" Merde !," claqua Javert.
L'inspecteur inspecta partout, dans toutes les pièces.
Finalement, il revint dans le bureau et contempla les lieux, ne comprenant pas la soudaine tristesse qui le prenait.
" Madeleine, je te jure que je te retrouverai," souffla Javert.
Et avec soin, le policier referma tout derrière lui avant de disparaître dans la nuit.
Le lendemain, l'inspecteur de police, constatant l'absence de monsieur Madeleine, se dirigea vers l'usine.
Il aperçut M. Duhamel resté bloqué devant la porte du bureau du directeur, l'air inquiet et dérouté.
La portière était intraitable et lui refusait l'entrée.
Mais son visage s'éclaira d'un sourire lorsqu'elle vit arriver l'inspecteur.
" Ha monsieur ! M. Madeleine m'a donné sa clé pour vous.
- Oui, fit simplement le policier. C'était convenu ainsi.
- Convenu ainsi ?, s'étonna le secrétaire bavard de M. Madeleine.
- Oui !," répondit sèchement l'inspecteur.
Son regard fut très clair, il voulait juste voir si Duhamel aurait le courage de l'interroger.
Bien évidemment, il ne l'eut pas.
La portière ouvrit la porte du bureau et Javert pénétra dans les lieux, refermant soigneusement au nez de tout le monde.
La clé servit à ouvrir le seul meuble que le policier n'avait pas fouillé la nuit dernière.
Dedans, il trouva un dossier.
Il suffit de le feuilleter pour trouver une lettre à son nom.
Il lut plusieurs fois, il essaya de comprendre son sens caché, il passa plusieurs minutes à chercher un code…
En vain.
Madeleine ne lui disait rien.
Sauf que M. Bamatabois avait eu les informations le concernant d'un mouchard et que c'était un homme de Montfermeil qui avait lancé l'affaire.
Il n'y avait pas besoin d'être grand clerc pour faire le lien avec son agresseur, l'homme de la fausse monnaie.
Montfermeil…
Javert se promit d'y aller faire un tour…
Qui sait ?
Peut-être Madeleine y était ?
Personne ne faisait attention au rentier qui avait loué une maisonnette étroite dans un quartier ouvrier à Arras.
Il était calme et ne sortait pas beaucoup.
On le voyait se rendre au bureau de poste presque tous les jours : l'homme devait écrire des lettres.
A part cela, le quartier s'habituait sans trop de difficultés à sa silhouette massive et à son tempérament réservé.
La plupart de ses voisins étaient même heureux de ne pas avoir à supporter les délires de l'ivrogne qui avait occupé la maison juste avant lui.
Ils ne savaient rien des démons que ce rentier sans histoire avait amenés avec lui.
Pourtant, monsieur Madeleine était en guerre contre lui-même depuis son arrivée.
Il avait abandonné le tilbury de Maître Scauflaire à Abbeville pour faire croire qu'il se rendait à Paris ; après avoir pris mille précautions, il avait gagné Arras. Depuis lors, il cherchait à entrer en contact avec des industriels qu'il soupçonnait d'être intéressés par le rachat de son entreprise.
Il ne manquait pas de candidats.
Sa première idée avait été de vendre sa manufacture à monsieur Collobert, l'ancien propriétaire de l'usine de verroterie de Montreuil jusqu'à ce que Madeleine la lui rachète. Mais Madeleine, avant de quitter sa ville, avait eu l'occasion de le rencontrer et de constater que son indolence ne s'était pas améliorée avec le temps... Plutôt le contraire.
Madeleine avait donc décidé de chercher ailleurs.
Un acheteur étranger avait fait une excellente proposition économique. Une nuit de réflexion avait suffi pour faire comprendre au fabricant que le bénéfice n'était pas sa priorité : ce dont il avait besoin, c'était d'assurer la survie de son entreprise.
Ses deux meilleurs candidats se trouvaient désormais à Arras et à Lyon.
Et Madeleine attendait leurs offres.
Patiemment, au début. De plus en plus agité au fil des jours.
Car, à mesure que le désœuvrement s'accentuait, des démons venus de loin resserraient le cercle autour de lui.
Les images du bagne, bien entendu.
Mais aussi les différents scénarios d'une éventuelle arrestation.
Le dénigrement face à ceux pour qui il se battait encore ; la satisfaction de Javert qui le blesserait davantage que le mépris de tous les autres.
Et chaque nuit, les visites incessantes de ce particulier incube qui le tourmentait désormais au lieu de lui apporter plaisir et oubli.
Maintenant, comme le véritable Javert, le spectre jouait avec ses espérances et ses désirs, le provoquant puis le laissant insatisfait.
Souvent, il le prenait dans sa bouche avec une telle brutalité qu'il ne ressentait que de la chaleur et de l'effroi, car la délivrance était trop rapide pour être réellement satisfaisante. Exactement comme l'avait fait Javert lors de leur nuit de vin et d'insouciance...
À l'approche de la fin du mois, une nouvelle inquiétude commença à se faire jour dans l'esprit de Madeleine : il se souvenait à longueur de journée de la lettre qu'il avait lue à la hâte juste avant son départ.
Elle annonçait l'arrivée à Montreuil d'un haut fonctionnaire de la préfecture. Or, personne n'avait contacté la police de Paris, à moins qu'il ne le sache.
Cela aurait pu être Javert : ce ne serait pas la première fois qu'il se lançait dans une enquête dans le dos du maire. Surtout s'il s'agissait de fouiller dans son passé.
Mais quelque chose lui disait qu'il n'en était rien.
Puis ce nom… Chabouillet… lui disait quelque chose. Javert l'aurait-il mentionné ? Était-il dans le rapport qu'il avait reçu de lui ?
En tout cas, le haut fonctionnaire venait rendre visite au maire de Montreuil, pas pour rencontrer un simple inspecteur de province, encore moins pour passer les menottes à un galérien.
De quoi pourrait-il s'agir ?
Il ne pouvait penser qu'à une chose : que quelqu'un avait relancé les accusations contre Javert et ouvert une nouvelle enquête.
Que l'homme de la Préfecture avait besoin du témoignage de Madeleine, son supérieur à présent, pour briser définitivement l'inspecteur ou le faire innocenter...
Mais cela n'était plus le problème de Madeleine.
Javert était coupable de chercher le plaisir dans les bras d'autres hommes, comme Madeleine lui-même. Seulement cette question, qui n'était pas illégale, ne devrait pas être l'affaire de qui que ce soit, et encore moins lui coûter sa carrière.
Cela n'était point, non plus, le problème de Madeleine.
" Tu as décidé de m'oublier. Et tu crois que je vais te laisser faire ?, lui avait dit l'incube cette nuit-là.
- Tu n'es pas réel et je ne souhaite pas ta présence.
- Tu n'as pas le choix. Je viendrai hanter tes rêves, que tu le veuilles ou pas."
Et comme chaque nuit, l'incube qui avait désormais la voix, le visage et les mains de Javert, était monté sur son corps et l'avait pris dans sa bouche.
Les feux de l'enfer avaient pris possession de son entrejambe... juste pour quelques secondes. Puis vint l'apaisement mais non pas le plaisir... Comme à chaque fois, l'acte avait été trop court pour que Madeleine puisse ressentir autre chose que sa honte.
" Chaque soir, tu auras ça. Tu n'es pas heureux ? Je suis la seule chose que tu auras maintenant que l'homme qui habite tes rêves disparaîtra à jamais pour venir à moi…"
Madeleine avait crié avant de se réveiller.
Le verre d'eau qu'il a bu avait le goût du café que Javert lui avait servi ; une odeur de cuir dans l'air lui rappelait la senteur de son col et de sa peau...
Tout s'était mis en place pour l'empêcher de s'endormir à nouveau.
Il réfléchit jusqu'au matin.
Il comprit que la sommité de la Préfecture venait apporter le malheur à l'homme qu'il...
Quoi ?
Il répéterait les mêmes accusations que Bamatabois avait déjà portées sur lui : des faits si honteux qu'aucun homme aussi décent que l'était Javert ne se remettrait après les avoir entendus, car ces abominations n'étaient pas liées au désir, mais à la perversion et à la cruauté.
Javert ne tenterait même pas de se défendre.
Il en serait trop mortifié.
Comme il l'avait fait dans le bureau de Madeleine, il démissionnerait tout simplement ou, pire, demanderait à être démis de ses fonctions.
Ce serait la fin de l'inspecteur Javert.
Et Madeleine aurait sciemment laissé une telle chose se produire parce qu'il craignait l'arrivée du châtiment qu'il méritait à juste titre.
L'insouciance d'une vie tranquille et confortable en échange de la souffrance d'un homme innocent de ces monstruosités.
Un prix équitable ? Certainement pas.
Mais... Que se passerait-il si Javert, à son tour, décidait de le vendre ?
Madeleine pourrait toujours implorer un peu de temps pour mettre à l'abri les familles qui dépendaient de lui...
Le temps de faire cadeau de son usine, si nécessaire. Car, en fin de compte, il ne songerait pas à se plaindre que Dieu lui ait pris ce qu'il lui avait donné.
À l'aube, le maire de Montreuil sur Mer prit la diligence.
CHAPITRE XXIX
Il y avait une rumeur. Évidemment.
On racontait que le maire s'était enfui pour une femme.
On racontait qu'il était parti pour l'Angleterre afin de développer l'usine.
On racontait qu'il avait dû rejoindre sa famille, quelque part près de Digne.
On racontait tant de choses.
La rumeur préférée de l'inspecteur était celle-ci : que monsieur Madeleine était parti de Montreuil parce que les étoiles lui avaient prédit qu'il mourrait s'il restait en ville.
Foi de gitan !
Les étoiles l'avaient annoncé !
Moreau était perdu.
Mais Javert annonça simplement que le maire avait dû quitter son poste pour quelques temps afin de régler quelques histoires administratives.
On le crut.
Après tout, c'était le chef de la police et on le savait proche de monsieur le maire.
Cela dura plusieurs jours. Le plus proche adjoint de monsieur Madeleine prit les affaires en main.
Et Javert se mit à obéir à un nouveau maître.
Il n'était plus question de Montfermeil, de Bamatabois ou de pouvoir enquêter librement.
La première chose que le remplaçant de monsieur le maire lui demanda, ce fut d'aller enquêter sur la disparition d'un chat survenu chez une vieille dame, très riche, de la Ville-Haute.
" Vous trouverez sa trace en lisant les étoiles, se moqua le conseiller.
- Certainement, monsieur," répondit froidement le policier.
Et Javert dut se retenir de ne pas se jeter à la gorge de M. Vanderkoeven.
Plusieurs semaines se passèrent ainsi. On commençait à s'inquiéter de l'absence de M. Madeleine.
Javert fut même envoyé enquêter à ce sujet mais Maître Scaufflaire ne lui apprit rien de plus. Monsieur Madeleine était parti sur Paris.
Un accident était si vite arrivé.
Moreau n'en dormait plus et envoyait des courriers dans toutes les grandes villes de l'ouest.
Aucune nouvelle.
Puis...un homme arriva de Paris.
Il demanda à voir le chef de la police ainsi que le maire.
Moreau vint chercher Javert, qui, heureusement, était à son poste.
Ses blessures l'handicapaient encore et il ne pouvait plus marcher pendant des heures.
Curieux, Javert suivit Moreau.
Et il déchanta.
Dans le bureau de monsieur le maire, debout et imposant, se tenait M. Chabouillet.
M. Chabouillet laissa Javert s'approcher et le foudroya du regard.
Bravement, le policier leva le front et attendit le verdict.
M. Vanderkoeven patientait, sans comprendre ce que le visiteur venu de Paris voulait.
Le secrétaire du Premier Bureau de la Préfecture de Police de Paris, au service du Comte d'Anglès et d'autres avant lui, examinait l'inspecteur Javert, son protégé.
Sans aménité.
Javert cherchait sa faute...tout en sachant fort bien que la venue du secrétaire ne
signifiait pas des félicitations.
" Bien, Javert. Nous avons reçu un rapport vous concernant assez…"
Le secrétaire fut coupé dans son élan par quelqu'un frappant à la porte.
Le conseiller, peu au fait des manières, s'excusa et alla ouvrir, afin de réclamer le calme.
Il recula, surpris, devant M. Madeleine, vêtu d'un magnifique costume. Le maire avança d'un pas assuré et retira son chapeau en s'écriant :
" Ha ! M. Chabouillet ! Je suis gré d'arriver à temps pour vous accueillir.
- M. Madeleine ?, demanda le secrétaire, étonné.
- En effet."
Le maire s'approcha et vint serrer fermement la main du secrétaire de la préfecture de police.
Javert était estomaqué et ne comprenait plus rien.
" M. Vanderkoeven m'a annoncé votre absence, rétorqua M. Chabouillet.
- Oui, un simple voyage d'affaires, comme l'inspecteur a dû le dire.
- Il ne m'en a rien dit, asséna sèchement le secrétaire.
- Hé bien Javert ?"
Javert sortit de sa stupeur et lança :
" Je n'en ai pas eu le temps, messieurs.
- Bah !, fit le maire. Gageons que vous alliez le dire."
Sur un regard de monsieur Madeleine, M. Vanderkoeven disparut et laissa les trois hommes seuls.
Madeleine déposa sa serviette en maroquin vert sur son bureau puis indiqua des chaises aux visiteurs.
" J'ai été obligé, en effet, de m'absenter d'urgence. Les affaires sont en pleine expansion et il est parfois difficile de concilier mes obligations ! Mais je ne vous ennuierai pas avec des détails qui n'ont rien à voir avec mes fonctions en tant que maire de la ville. Voyons plutôt ce que me vaut l'honneur de votre visite, monsieur.
Javert regardait ce beau menteur de Madeleine et eut envie d'applaudir l'artiste.
Il attendit, comme il se devait, que son patron prenne la parole.
" Hé bien, une affaire déplaisante m'a obligé à venir à Montreuil," lança M. Chabouillet en s'asseyant devant le maire, majestueusement.
Javert resta debout, comme il se devait.
Il ne pouvait pas se permettre de s'asseoir, alors qu'il y avait un témoin.
L'inspecteur se rendit compte, tout à coup, de la familiarité qui s'était installée peu à peu dans ses rapports avec le maire.
" J'espère que rien de grave n'est arrivé en mon absence. Cette année a été déjà assez éprouvante pour notre ville ! Comme vous le savez sans doute, nous avons été confrontés à des circonstances exceptionnelles auxquelles il aurait été difficile de remédier sans le travail remarquable de l'inspecteur Javert."
Madeleine adressa un hochement de tête à l'inspecteur, ainsi que le sourire le plus béatifique de son répertoire.
Javert resta de marbre malgré le sourire mais ses yeux brillaient. Il avait un allié, donc.
M. Chabouillet jeta un regard à Javert et asséna :
" Oui, oui. Nous avons bien reçu les rapports concernant les enquêtes de l'inspecteur, j'ai même envoyé le chef de la Sûreté en personne pour appuyer Javert. Mais il ne s'agit pas de ça…
- Ah ! De quoi pourrait-il s'agir ? Nous étions autrefois une ville tranquille...
- C'est un peu délicat, monsieur Madeleine. Je ne sais pas si vous connaissez tout le dossier de l'inspecteur. Mais je dois vous apprendre que Javert est sous surveillance. Son travail est irréprochable, certes, mais son comportement…
- Je ne crois pas comprendre, M. Chabouillet. Je sais que certains agents inférieurs de la loi ont une réputation que je voudrais croire imméritée. Mais, en ce qui concerne l'inspecteur, je crois savoir qu'il n'a jamais été surpris en état d'ébriété ; en fait, je n'ai point reçu de plaintes à cet égard."
M. Chabouillet examina M. Madeleine et un fin sourire allégea ses traits, le secrétaire glissa une main sous son menton et lança en direction de Javert :
" On dirait que vous venez de vous trouver un nouveau protecteur, inspecteur, j'en suis fort aise. Oubliez mes propos, monsieur le maire. J'imagine qu'il ne s'agissait que d'accusations infondées, venant de personnes mal avisées. Notre inspecteur en a l'habitude."
Javert se détendit, doucement, et souffla :
" Je n'ai qu'un protecteur, monsieur. M. Madeleine est mon supérieur.
- Oui, oui. Nous en reparlerons."
M. Chabouillet dit :
" Je suppose que vous ne vous plaignez pas de l'inspecteur, monsieur le maire ?
- Il y a, en effet, un comportement qui me déplaît et qui cause des désagréments au service : l'inspecteur Javert a tendance... à ne pas mesurer les risques qu'il encourt dans l'exercice de ses fonctions. Cela a déjà entraîné de nombreuses blessures et des séjours à l'hôpital.
- Javert est très imprudent, c'est juste, fit le secrétaire, indifférent. Mais c'est plutôt une qualité dans son travail. Javert n'a jamais été prudent. Non, non. Ce qui dérange la préfecture de police, c'est son caractère."
M. Chabouillet se leva et vint se placer devant l'inspecteur, lui parlant en face sans pour autant lui parler réellement.
Comme devant une statue ou une porte.
" Javert est terriblement soupçonneux et cherche sans cesse… Comment dire ? La petite bête ! Des lettres et des demandes, des enquêtes qui n'ont pas lieu d'être et des recherches sur des personnes au-dessus de tout soupçon. N'est-ce-pas Javert ?"
Enfin, on lui parlait.
" Oui, monsieur, répondit Javert, la gorge serrée devant l'admonestation.
- Je ne suis venu que pour faire cesser ce jeu. Cela pourrait lui coûter sa place.
- Je comprends, monsieur.
- On ne soupçonne pas ! Et surtout pas au-dessus de sa condition !
- Très bien, monsieur."
Puis le secrétaire fixa intensément le maire et sourit, sans bienveillance.
" Vous avez de la chance, inspecteur. Vous êtes tombé sur quelqu'un...de compréhensif."
Javert s'inclina.
" Un seul mot de M. Madeleine et je vous saquais, Javert. Je ne veux plus lire un seul rapport sur vous."
Madeleine se redressa sur sa chaise, ne cachant plus sa contrariété.
Le secrétaire du Premier Bureau lui tendait un piège : ignorer ses insinuations aurait relevé de l'incompétence au point d'en devenir suspect.
" Un rapport ? Je pense, monsieur Chabouillet, que cela me faciliterait la tâche de connaître les difficultés que causent les employés sous mes ordres."
Le secrétaire de la préfecture de police eut un geste de la main dédaigneux, et désigna Javert.
" Interrogez votre chef de la police, monsieur le maire. Vous semblez lui faire confiance."
Les yeux clairs de l'inspecteur se posèrent sur Madeleine.
Madeleine était bon en manipulation mais Chabouillet le battait d'une longueur d'avance.
Javert carra les épaules, il attendait que l'interrogatoire commence.
Madeleine étudia l'inspecteur quelques instants. Sa raideur militaire était celle de ses débuts à Montreuil ; mais il y avait autre chose... une légère attitude résignée que le maire n'avait vue qu'une fois.
" Qu'y a-t-il, Javert ?
- Monsieur Madeleine, je vous remercie de votre confiance. Mais je ne la mérite pas. J'ai fait de multiples enquêtes sur vous, il est vrai. Je suppose que cela a été rapporté à la préfecture de police.
- Comme il se doit, Javert, le coupa sèchement Chabouillet. Comme il se doit. Votre lettre à Bicêtre ?! Et osez demander des informations auprès du ministère de la Guerre ! Vous...m'avez déçu…"
Javert laissa ses yeux parcourir le mur du bureau de monsieur le maire, cherchant une fissure qui était située dans l'angle droit.
Madeleine se leva, soudainement pâle.
" Je comprends que, suite à l'affaire de fausse monnaie dans laquelle ma société a été impliquée, vous ayez dû vérifier mes antécédents. Mais il vous aurait suffi de me demander : je vous aurais dit par où commencer."
Là, les yeux de l'inspecteur se posèrent sur le maire.
Javert était décontenancé.
Le forçat avait enfin une possibilité de se débarrasser de son garde-chiourme. Et franchement, Javert s'attendait à cela.
Chabouillet parla pour lui :
" Vous voyez Javert ! Avec vos soupçons ridicules ! Vous avez alerté tout le monde, le préfet m'a même demandé ce que vous vouliez prouver ! Un maire susceptible d'obtenir une nouvelle légion d'honneur ! Nous aurions dû vous renvoyer à Toulon !
- Je n'ai pas pensé à demander, monsieur, souffla la voix rauque de l'inspecteur. Je vous soupçonnais de complicité."
Javert se justifiait et ses yeux ne quittaient pas ceux de Madeleine.
" C'est là votre principal tort, Javert, asséna durement Chabouillet. Vous ne faites confiance à personne. Sauf l'inspecteur Maucourt mais…"
La phrase resta en suspens et Chabouillet secoua la tête, atterré.
Monsieur Chabouillet s'approcha de monsieur Madeleine et lui sourit, poliment :
" Bien, bien, bien. Si vous êtes satisfait des services de mon inspecteur et si vous n'avez aucune plainte à formuler, je vais pouvoir retourner sur Arras. J'ai fait un détour pour démêler cette affaire. Cela m'a pris du temps !"
Madeleine serra la main que le haut fonctionnaire lui tendait et, sans s'attarder, l'accompagna jusqu'à la porte.
Le secrétaire remit de l'ordre dans sa tenue, qui n'était même pas froissée, et saisissant sa canne, il ordonna :
" Javert, vous m'accompagnez jusqu'à ma voiture ?
- Oui, monsieur."
Devant la mairie, la voiture de Chabouillet attendait en effet. Le secrétaire se tourna vers le policier et jeta, dédaigneusement :
" Je ne sais pas à quel jeu vous jouez Javert mais je vous préviens. Plus d'enquête, plus de recherches. Madeleine est sur la liste des prochains élus au Parlement. Il est appelé à monter à Paris.
- Je suis sûr que…
- La paix ! Vidocq m'a parlé de vos dossiers et j'ai reçu des courriers évoquant votre tendance à tourmenter le maire. Vous êtes sans cesse avec lui.
- Je travaille avec lui !, se défendit Javert.
- J'espère que ce n'est que cela, Javert. Si Madeleine se rend compte enfin de ce que vous essayez de faire contre lui, il portera plainte pour harcèlement et diffamation. Je ne vous défendrai pas !
- Oui, monsieur.
- Et cessez de lui tourner autour ! Ce n'est pas un inverti."
Voilà, c'était dit.
Javert serra les dents.
" Oui, monsieur."
Chabouillet monta dans la voiture et les deux superbes étalons de prix partirent d'un trot enlevé.
Javert eut envie de cracher par-terre, à la mode du bagne, pour montrer son mépris.
Puis, il se dit qu'il avait quelque chose d'important à faire et revint dans le bureau de Madeleine.
Il entra et referma soigneusement la porte.
Là, il regarda le maire et demanda :
" Pourquoi êtes-vous revenu ?
- Parce que c'était la bonne chose à faire. J'étais au courant de l'arrivée de Chabouillet... Bien qu'il m'ait fallu quelque temps pour réaliser ses intentions."
Le policier croisa les bras et resta dans l'encadrement de la porte.
" Et maintenant ? Vous allez fuir à nouveau ?
- La prudence le veut, je ne vous apprends rien."
Javert quitta sa position de statue de sel et se jeta sur Madeleine. Brutalement, il le repoussa contre le mur et épingla ses mains.
Avant de l'embrasser durement.
" Je ne te comprendrai jamais. Jamais, souffla la voix profonde de l'inspecteur, devenue rauque.
- Ne crois pas que je te comprenne davantage. Ou ce... jeu qui t'amuse tellement. Je suppose qu'ainsi sont les choses."
Javert sourit et laissa ses doigts caresser la joue du maire. Il murmura :
" Tu m'as sauvé. Je commence à comprendre une chose à ton sujet. Tu n'as aucun instinct de conservation."
C'était dangereux. Le policier se recula et libéra M. Madeleine.
" Il faut absolument qu'on vous voit en ville, monsieur le maire. Moreau ne dort plus, Vanderkoeven se prend pour le roi et on commence à m'accuser de vous avoir fait disparaître dans la Canche."
Javert claqua ses doigts et ajouta :
" En vous jetant un mauvais sort !"
Madeleine rit de bon cœur. Malgré tous les dangers, il était bon d'être de retour.
" Ils ne se trompent pas tant que ça sur le mauvais sort... Nous laisser voir ensemble en ville ?
- Sauf si tu décides de fuir à nouveau…"
La question était perceptible et Javert examina avec attention monsieur Madeleine.
L'homme ne cachait pas sa tristesse.
" Le jour viendra, Javert. C'est inévitable."
Madeleine fut bientôt débordé par son travail quotidien à l'usine et à la mairie.
Comme il l'avait avoué à Javert, le bon sens le poussait à partir ; ce qu'il n'avait pas réalisé auparavant, c'est combien il était tentant de rester : sa place, même s'il ne l'avait pas saisi au cours de toutes ces années, était là.
Où il y avait des personnes qui lui faisaient confiance pour améliorer leur vie ; où il guidait la communauté d'une main ferme vers les opportunités d'affaires et de progrès.
Où un homme exaspérant s'amusait de temps en temps à l'embrasser, presque en guise de punition, puis s'éloignait sans rien lui accorder d'autre.
La peur hantait toujours ses nuits ; ses obsessions devenaient plus nombreuses et aussi plus profondes. Inquiétantes.
Mais sa place restait à la tête de Montreuil jusqu'à ce que quelqu'un en décide autrement. Dans un an ? Dans dix ?
Seul Dieu pouvait le savoir.
Pour l'instant, Javert demeurait professionnel dans ses rapports quotidiens et calme dans ses propos...
Tout indiquait qu'ils se dirigeaient à nouveau vers l'un de ces éloignements que Madeleine avait du mal à expliquer, mais dont il se rendait responsable plus souvent qu'à son tour.
Novembre arrivait et Madeleine s'égarait encore dans sa routine... Puis, à la tombée de la nuit, il parcourait les rues pour faire l'aumône, mais aussi dans le vague espoir de croiser son inspecteur en patrouille.
Javert ne tarda pas à découvrir son jeu et à le faire sentir complètement ridicule.
Une nuit particulièrement froide, les deux s'étaient croisés devant une femme qui faisait rôtir des marrons en pleine rue.
Javert s'était arrêté près du brasero et de la marmite percée qui dégageait une odeur alléchante ; le dos tourné à la rue, il n'avait pas pu remarquer l'approche de Madeleine.
Alors que le maire passait derrière lui, l'inspecteur lui lança sans prendre la peine de se retourner :
" Une castagne, monsieur le maire?"
Madeleine s'arrêta net, se pinçant les lèvres pour ne pas rire de la situation qui tournait à l'absurde.
" Bien volontiers, inspecteur."
Javert lui tendit le cornet de papier journal qu'il venait d'acheter sans le regarder en face ; il n'avait point besoin de le faire pour que Madeleine imagine son regard pétillant.
" Je suis surpris que vous soyez encore parmi nous, monsieur Madeleine. C'est déroutant lorsqu'on essaie d'anticiper votre prochaine escapade.
- Et pourquoi donc ?, répliqua nonchalamment le maire qui concentrait toute son attention sur la châtaigne qu'il épluchait.
- Il est difficile de ne pas prendre vos évasions comme une affaire personnelle. Bien entendu, je peux me tromper.
- Non, vous n'avez pas tort. Vos propos sont parfois déroutants, Javert. Et je n'hésite pas à avouer que je n'ai plus la moindre idée de ce qui se passe... entre nous.
- Vraiment ? Vous faites référence à votre situation face à la loi, que je connais, ou à quelque chose d'autre ?
- Les deux.
- Prenez encore un marron, monsieur le maire... Je vous ai déjà dit ce que je pense à propos des condamnations des Chouans en général. Et pour le reste…"
Javert prit son temps pour mâcher la châtaigne encore chaude qu'il venait juste d'introduire dans sa bouche.
" Vous pouvez en décider, tout comme moi. Mais quoi que vous fassiez, veillez à ce que vos actions ne puissent plus être interprétées comme un acte de trahison... Bonne nuit, monsieur le maire."
Dans la nuit qui commençait à être bien noire, Madeleine fixait le marron qui refroidissait entre ses doigts, émerveillé et apeuré à parts égales…
Le lendemain fut fatiguant.
M. Vanderkoeven prouva à longueur de journée qu'il restait un incompétent.
Madeleine avait commencé à se questionner sur la bonne foi de son adjoint.
Vers midi, il était sûr de ne pas se tromper à son propos.
La journée avait été épuisante et le seul rayon de soleil fut l'apparition de l'inspecteur. Comme toujours.
Javert livra son rapport quotidien avec son sérieux habituel.
Droit et raide dans son uniforme impeccable.
Madeleine le regardait lire des pages de vide d'une voix d'orateur. Et multiplier les froncements de sourcils lorsqu'il voyait le maire perdre son attention.
" Ainsi, madame Monge a de nouveau perdu son chat… Vous m'écoutez, monsieur ?
- Oui, Javert, sursautait le maire. Et le chat ?
- J'ai donc déféré mon meilleur homme sur cette piste.
- Votre meilleur homme ?
- Moi-même, monsieur. Il ne m'a fallu qu'une heure pour retrouver le fugitif."
Ce jeu ne suffisait pas au policier.
Lentement, Javert poussait le vice à tenter le diable.
Il s'approcha du bureau de monsieur le maire et le contourna.
" Où était-il ?," s'informa Madeleine.
Le maire ne quittait pas des yeux l'inspecteur.
Javert se plaça derrière lui.
Et lentement, les yeux espiègles, le policier se penchait pour embrasser le maire.
Profondément.
Avant de répondre dans un sourire suffisant :
" Dans son arbre habituel. Au sommet duquel j'ai dû grimper. La prochaine fois, je le jette dans la Canche.
- Voyons, inspecteur," murmura le maire, essoufflé.
Puis, prudemment, sans faire claquer le talon de ses bottes sur le plancher bien ciré, Javert reprit sa position au garde-à-vous.
" Ce sera tout inspecteur ?
- Oui, monsieur le maire.
- Vous pouvez disposer."
Javert, goguenard, remarquait bien l'inconfort de monsieur Madeleine.
Il savait bien que le malheureux ne pouvait plus se lever.
Pour l'instant, il devait se reprendre.
Javert s'inclina et salua le maire d'un simple :
" A votre service, monsieur."
Monsieur Madeleine eut envie de l'épingler au mur pour lui rendre la pareille.
Il se promit de le faire le soir-même.
Même si cette idée provoquait chez lui à la fois le désir le plus profond et la panique la plus folle.
Comment retrouver Javert ?
Le chercher dans sa patrouille ? L'attendre au commissariat ?
Puis, selon la logique la plus simple, le magistrat si honorable, se fit voleur pour pénétrer à nouveau le logement de l'inspecteur.
Madeleine se faufila discrètement dans les rues, voyant disparaître les passants.
Prenant garde de ne pas être vu.
Et il arriva devant l'immeuble de l'inspecteur.
A peine tenta-t-il d'en ouvrir la porte que Javert rabattit le battant.
Le policier, goguenard, regarda le si digne maire, ses outils de cambrioleur à la main, gelé dans son mouvement, penché devant la serrure.
" Deux louis d'or ? Merci pour ce cadeau, monsieur. Mais nous ne sommes pas encore le jour des Étrennes."
Javert s'écarta et laissa entrer le maire.
Il jeta un regard dans la rue.
Et ne vit personne.
La porte fut refermée à double-tour.
L'inspecteur se tenait droit, les bras croisés et le regard toujours amusé. Posté le dos contre le mur, il avait quitté son uniforme et son col avait disparu.
" Alors tu étais prêt à forcer ma porte à nouveau ?, sourit le policier.
- Je...je te cherchais," admit le maire.
Honteux, comme toujours, troublé devant ses désirs qu'il savait inappropriés, Madeleine ne savait pas quoi dire.
Javert se fit indulgent.
Il ouvrit les bras et murmura simplement :
" Viens. Je t'attendais."
Comme mû par un ressort, le maire s'avança et se retrouva pris dans l'étreinte forte des bras de l'inspecteur.
" Tu es toujours tremblant, remarqua doucement le policier. Tu as peur ?
- J'ai moins peur, admit Madeleine.
- Voyons si nous pouvons arranger cela."
Javert sourit, tendrement, tandis qu'il se penchait pour embrasser le maire.
Tendrement.
Affectueusement.
Il sentait le tremblement cesser et devenir frisson de plaisir. Il approuva.
" Mieux. Essayons plus. Tu veux ?"
Madeleine ne savait pas ce qu'il voulait.
Il ressentait chaque baiser des lèvres du policier comme un cadeau précieux. Il n'était même pas excité, c'était juste bon. Agréable et doux.
Se sentir aimé.
Madeleine n'avait jamais ressenti cela. Et plus loin, caché dans les recoins les plus sombres de sa mémoire se tenait Jean Valjean. Et lui non plus n'avait jamais ressenti cela.
Une main caressait sa joue.
Des lèvres cherchaient les siennes pour les goûter.
Une langue suivait la sienne.
L'excitation venait.
Madeleine était fatigué d'être debout, ses genoux cédaient devant l'assaut de sensations.
Javert prenait son temps.
Les mains de Madeleine tenaient ses vêtements et formaient des poings dans le tissu.
" Là, souffla Javert en se reculant. Veux-tu te coucher ?"
Le regard effrayé que jeta sur lui Madeleine fit rire le policier.
" Non, je ne vais rien te faire que tu ne veuilles.
- Mais...que veux-tu, toi ?"
Javert glissa ses doigts sous le menton de Madeleine et le força à lever la tête pour le regarder bien en face.
Le grand homme se pencha pour embrasser le plus petit.
" Toi. L'attente a été longue. Tous ces derniers jours...
- Tu m'attends tous les soirs ?, en fut surpris le maire.
- Oui, admit Javert en souriant, un peu penaud. Je ne suis pas le seul sorcier de cette ville."
Le sourire de Madeleine était éblouissant et coupa le souffle au policier.
" Oui, je t'attends et je t'espère, ajouta Javert.
- Mais je ne peux pas rester, je…
- Je ne suis pas idiot, rétorqua doucement Javert. Je le sais. Je voudrais juste te faire du bien."
La question implicite était posée.
Madeleine ne s'y trompa pas.
Et il accepta.
Toujours cette sensation d'accepter un marché avec le diable.
Ce fut aussi fugace que la première fois.
Ce fut aussi enivrant et excitant.
Javert ne le déshabilla pas. Et il conserva son costume également. Il n'était pas question de s'aimer vraiment.
Juste ressentir.
Madeleine se retrouva assis sur le bord du lit de l'inspecteur et ce dernier s'agenouilla devant lui.
Les yeux gris étincelaient de plaisir et de joie.
Madeleine ne comprenait pas ce qui pouvait donner tant de plaisir à Javert. Sa main tremblante caressa les favoris, doucement.
Javert se pencha et embrassa la paume de la main.
" Tu es adorable, Jean, se moqua gentiment Javert.
- Tu le veux vraiment ? Tu es sûr ?, s'inquiétait Madeleine.
- Mhmmm. Tu veux savoir si je vais avoir la nausée ?"
Madeleine était tellement gêné.
Il baissa la tête, honteux.
Un éclat de rire lui fit relever les yeux.
Javert posa ses deux mains sur les cuisses de monsieur le maire et les yeux ardemment fixés dans ceux de Madeleine, il força les jambes à s'écarter pour lui laisser le passage.
D'un regard de défi, le policier glissa ses doigts jusqu'à l'entrejambe du magistrat.
" Je te veux, Jean. De toutes les manières possibles. Mais pour l'instant…"
Les mains arrivèrent à destination et caressèrent la forme tendue du sexe de Madeleine à-travers le tissu.
" Tu le veux aussi, reconnut Javert.
- Oui, avoua Madeleine.
- Bien ! Nous avançons."
C'était si bon.
La terrible attente lorsque Javert défit la braguette du pantalon de Madeleine.
La première prise de souffle tandis que le policier ouvrait la bouche pour prendre le sexe douloureux de monsieur le maire.
La montée du plaisir… Inexorable…
Madeleine saisit les cheveux de Javert et les caressa, les tira, perdant peu à peu de son contrôle...
Ce fut aussi fugace que la première fois.
Ce fut aussi enivrant et excitant.
Si bon.
Monsieur Madeleine s'entendit gémir et se mordit la lèvre pour se retenir. Il y avait des voisins, les murs étaient minces, c'était tellement dangereux.
Espiègle, Javert accentua le rythme.
Monsieur Madeleine jura dans la plus belle langue du bagne.
Madeleine baissa les yeux et croisa ceux du policier.
Et ce fut son erreur.
Le gris était devenu un ciel d'orage, noir de luxure et de désir, parsemé d'éclairs fugaces.
Jamais on avait regardé Madeleine avec une telle faim.
Les mains de Madeleine se firent plus dures sur la tête de l'inspecteur de police et Javert fredonna de contentement.
Madeleine fut défait.
Ensuite...les deux hommes se regardèrent, légèrement incertains. Madeleine tendit la main à son tour et souffla :
" Viens, s'il te plaît."
Javert ne dit rien, il se releva et vint s'asseoir auprès de Madeleine.
Le maire l'embrassa profondément, se goûtant avec étonnement, avant de poser la question habituelle :
" Et toi ?
- Que te sens-tu capable de faire Jean ?," demanda Javert.
Mille images, plus ou moins tirées des souvenirs du bagne, passèrent dans l'esprit de Madeleine et toutes furent repoussées avec horreur.
" Je...je ne sais pas…
- Alors je n'ai besoin de rien," fit placidement le policier.
Javert se prépara à se relever, dans l'idée de vérifier que la voie était libre pour que monsieur Madeleine puisse s'en aller sans danger.
Mais une main, puissante, le retint.
" Je veux...je veux te faire du bien."
Javert regardait Madeleine avec indulgence.
Cependant, Javert ne s'attendait pas à ce qui lui arriva par la suite.
Une main se posa sur sa cuisse puis glissa sur son entrejambe.
Ce fut au tour de Javert de perdre le souffle.
Madeleine le contemplait avec inquiétude et curiosité.
Les yeux gris étincelaient...encore plus beaux que sous les étoiles… Madeleine regretta de les voir se fermer sous le plaisir.
Cela donna du courage à monsieur le maire qui accentua la pression. Les doigts se déplaçaient sur la forme, tendue, dans le pantalon du policier.
Les doigts de l'inspecteur agrippèrent la cuisse de Madeleine et serrèrent à la broyer.
" Dieu. Jean…"
Madeleine regardait cela avec ravissement.
C'était étrange. Et aussi enivrant que la fellation qu'il venait de recevoir.
Lentement, Madeleine défit la braguette et chercha le sexe tendu aussi.
Et pour la première fois, Madeleine touchait un sexe qui n'était pas le sien.
Et encore, il se touchait si peu et avec une terrible sensation de culpabilité.
Là, il ne ressentait ni culpabilité, ni dégoût.
Ce fut ce qui le surprit le plus.
Il appréciait de faire cela.
Bientôt, Javert haleta, fort et essoufflé.
" Dieu, oui..."
Les yeux gris ne se montraient plus.
Javert écarta les jambes pour laisser plus de place à la caresse.
" Tu es magnifique, murmura Madeleine. Viens !"
La caresse s'accentua.
Il suffit d'un doigt glissant sur le gland pour défaire à son tour le policier.
Madeleine retira maladroitement sa main, encore émerveillé par ce qu'il venait de se passer.
Sa main humide, les habits tachés, les joues rouges de plaisir…
C'était une nuit étrange qui finissait en beauté une journée morne et frustrante.
Javert ouvrit les yeux et regarda Madeleine.
Ne laissant pas la possibilité à l'homme de parler, Javert le saisit fermement et l'embrassa à en perdre haleine.
Madeleine se laissa attaquer.
Lentement, Javert le fit basculer sur le lit.
Plus tard, il y eut des mots doux prononcés dans l'ombre.
Des serments…
Qu'aucun des deux hommes ne crut vraiment.
Puis arriva le moment de se séparer…
CHAPITRE XXX
La semaine de travail avait repris doucement et le mois de novembre commençait à peine.
Il pleuvait, il faisait humide et froid. Un automne glacé qui présageait d'un hiver encore plus désagréable…
Un jour, d'une morne grisaille, le député local, M. Maurice Callard, de retour de la capitale, vint rendre visite à monsieur le maire.
" Mon bon Madeleine ! Si je m'attendais à vous trouver là ! Votre disparition subite du mois dernier a inquiété toute la ville.
- Ah ! Les affaires... Vous savez comment cela se passe. Bonjour, monsieur le député."
Le député local serra la main du maire avant de s'asseoir confortablement devant la cheminée et de commencer à tripoter le chapeau qu'il avait perché sur son genou.
" Dommage que vous ayez choisi ce moment précis pour vous absenter. Votre adjoint vous a-t-il informé du recours qu'il a dû formuler en catastrophe ? Je me suis proposé pour le livrer en main propre à Paris. C'était sur mon chemin…"
Madeleine sortit de derrière son bureau et se rendit à la petite table pour servir à Callard la goutte de porto qu'il allait bientôt lui réclamer.
Un recours. On leur avait donc refusé des subventions.
Mais Madeleine ne parvenait pas à croire que Vanderkoeven ait été capable de formuler un recours : il manquait d'initiative et était beaucoup trop indolent. Ce recours ne pouvait être que l'œuvre de Javert !
Pourquoi ne lui avait-il rien dit ?
Il était vrai que leurs réunions matinales avaient été bien courtes ces derniers temps… Javert ne faisait que le troubler et s'enfuyait après l'avoir perturbé.
Un sourire amusé et un regard espiègle.
Que le mouchard savait faire disparaître dès qu'il passait la porte de monsieur le maire.
" Et je suppose que vous allez me donner des nouvelles de l'appel, dit Madeleine.
- En effet, car je reste toujours au service de notre petite communauté. Bien que dans ce cas particulier, les avantages pour moi soient minces : il n'y a pas d'électeurs dans le quartier des Moulins.
- C'est vrai," avait répondu Madeleine, tout en réprimant l'élan d'apprendre à monsieur le député la valeur d'une vie humaine. À l'aide de quelques torgnoles.
Callard accepta le petit verre de vin avec un sourire gourmand aux lèvres.
" Il y a une manœuvre politique derrière les rejets réitérés, Madeleine. J'ai pensé qu'il valait mieux vous le dire avant que votre appel ne soit refusé aussi.
- Comment cela ?
- Ils vont invoquer un vice de forme pour faire tomber l'affaire dans les oubliettes. C'est simple : de gros entrepreneurs de l'Aisne comptent déjà accaparer les subventions. Votre projet est tout simplement inopportun."
Madeleine fit tourner le petit verre à pied entre ses doigts. Il se perdit un instant dans les éclats d'ambre que le feu lui arrachait.
" L'une des premières choses que j'ai apprises est qu'une manœuvre politique peut être contrée par une autre, ajouta Callard.
- Ah !
- Je pense qu'il est grand temps que vous rendiez visite à notre amie commune, Mme Dulong de Rosnay. Samedi prochain, son salon sera très bien fréquenté. Et emmenez Vanderkoeven avec vous pour vous aider. Après tout, c'est lui qui a rédigé le recours et doit connaître les spécifications techniques mieux que quiconque.
- Mais cela...
- Vous craignez que l'on vous prenne pour deux tantes ?," s'amusa Callard.
Le maire écarquilla les yeux. Il ne lui était pas venu à l'esprit de penser à cette question. Malgré ses meilleurs efforts, il en était à ruminer la fâcheuse évidence que ce serait Javert qui devrait l'accompagner.
Et, en effet, le fait qu'ils puissent éveiller des soupçons sur leurs... préférences pourrait se révéler problématique. Surtout pour l'inspecteur.
" Se rendre seul dans cette demeure est malvenu sans plus, monsieur le député. Se présenter au bras d'un homme, c'est tout autre chose.
- Surtout pour celui qui soigne son image de saint," pouffa de rire Callard.
Madeleine baissa la tête, fort embarrassé.
" Vous méconnaissez le pouvoir que vous avez, mon bon Madeleine. Si tels étaient vos goûts, sans doute que tous autour de vous se plieraient à eux et seraient satisfaits de le faire. Du moins en apparence. Ce serait amusant à voir, je ne le nierai pas. C'est dommage que mon épouse reçoive samedi et qu'elle ait besoin de moi à ses côtés.
- Vous ne serez pas des nôtres ? Pourtant, votre aide a été inestimable lors de la dernière...
- Expliquez à Madame Dulong de Rosnay ce qui vous amène chez elle et elle se fera un plaisir de mener à bien vos négociations."
Le député remit son chapeau et déposa le petit verre à pied sur le manteau de la cheminée. Alors qu'il s'apprêtait à partir, il se tourna vers le maire.
" En y réfléchissant bien... Pourquoi ne pas emmener Choupette avec vous ? Je suis sûr qu'elle sera heureuse de vous accompagner. Elle se languit dans son village à cette époque de l'année.
- Je n'oserais jamais m'interposer entre vous et votre jeune...
- Maîtresse ? Vous vous trompez encore, Madeleine. Choupette aime s'amuser. Elle est avec moi parce que je la divertis, mais je ne suis pas son amant en titre. Dieu merci ! Elle est... comment dire ? Trop passionnée pour quelqu'un de notre âge. Insatiable, vous comprenez ? D'ailleurs, je ne vous cacherai pas qu'elle choisit ses hommes comme elle choisit ses robes, et qu'elle à l'air de vous aimer bien.
- Ah !," répondit Madeleine en secouant la tête sans en avoir conscience.
Une fois seul, Madeleine consacra la demi-heure suivante à chercher le cartonnage contenant l'affaire du quartier des Moulins parmi le désordre que Vanderkoeven avait semé dans son bureau pendant son absence.
Il fut très surpris de constater que son extension, déjà considérable, avait doublé.
Dans le but d'assimiler l'énorme quantité de renseignements de fraîche date, Madeleine renonça à rentrer chez lui pour sacrifier quelques heures de son temps à ce rapport colossal.
La réunion du matin avec le chef de la police le trouva hagard et mal rasé. Quelques heures plus tôt, il avait attisé le feu et abandonné sa cravate, roulée en boule, auprès du buvard.
" Ha ! Javert ! Il fait déjà jour ?, demanda le maire stupéfait.
- Ce n'est pas encore l'aube, monsieur le maire. Si c'est ce que vous me demandez."
Javert était inquiet.
Il n'avait pas envie de jouer cette fois-ci.
Il jeta un regard sur la porte et, négligeant la prudence, il s'approcha résolument de monsieur le maire.
" Que se passe-t-il ? Vous êtes souffrant ?"
La main, dégantée, du policier se posa sur le front de Madeleine, cherchant la douleur et la fièvre.
" Non, je vais bien, assura Madeleine. C'est le rapport sur les Moulins. Pourquoi ne m'avez-vous pas parlé du recours ? Oui, je vois bien qu'un avoué l'a rédigé et que Vanderkoeven a ordonné les paiements, mais le reste est de votre fait. Est-ce que je me trompe ?"
Javert comprit que l'heure n'était pas à l'amant mais au chef de la police, il se recula et se prépara à argumenter.
" Non, monsieur le maire. Mais c'était à votre adjoint de vous en parler.
- Certainement… Mais au nom du ciel, Javert, comment avez-vous réussi à rassembler autant de renseignements en si peu de temps ?"
L'inspecteur de police se roidit comme s'il comparaissait devant un tribunal militaire.
Oui, ils étaient loin d'être des amants aujourd'hui.
Javert montra les dents et la voix claqua comme un coup de fouet :
" Vous m'avez habitué à me retrouver terré sous des montagnes de paperasse plus souvent qu'à mon tour, je dois dire. A part cela, un peu de persuasion a suffi pour rallier à la cause les deux médecins de la ville, le chirurgien et les instituteurs des écoles. Le rapport épidémiologique est de leur fait ; Moreau a aidé avec les registres paroissiaux et le recensement des décédés...
- Attendez, je vous prie…"
Madeleine leva une main pour arrêter la tirade.
Lui aussi était agacé par cette situation.
" Et c'est vous qui avez utilisé la persuasion avec tous ces gens ?
- Pas exactement, rectifia sèchement Javert. J'ai persuadé Vanderkoeven qu'il devait se servir de son pouvoir de conviction ou, dans le cas contraire, aurait affaire à vous à votre retour."
Javert croisa les mains dans son dos et les jambes bien droites, il attendait que le couperet tombe.
Mais Madeleine sourit. Oui, la stratégie de son inspecteur ne pouvait qu'être infaillible... D'autant plus que Vanderkoeven avait déjà goûté à la colère de Madeleine à cause de son intolérable laisser-aller.
" Ce projet vous tient à cœur, n'est-ce pas, inspecteur ?
- Je m'en veux de ne pas avoir vu la misère, monsieur. C'est souvent la principale cause à l'ivrognerie et aux violences familiales...et au crime…"
Javert ne comprenait plus.
Il s'attendait à être admonesté. Il était encore sur la défensive.
Madeleine fronça les sourcils. Il n'était point face à l'homme insensible que le reste de la population pensait connaître. Loin de là, et c'était troublant, le Javert qu'il avait devant lui était le même homme qui le couvrait de caresses la nuit venue.
Dans les quelques occasions où ils avaient eu ce loisir.
Javert avait donc bel et bien changé.
" J'ai appris que le rejet du projet est une manœuvre politique et je me prépare à la contrecarrer. Votre aide serait la bienvenue, inspecteur... puisque vous êtes au courant de toutes les procédures et des faits mentionnés dans le rapport."
Javert secoua la tête et poussa un long soupir désabusé.
" Ne me dites pas qu'il vous faut un nouveau rapport ?! Je n'y survivrai pas et Moreau non plus. Nous avons passé des semaines à le préparer. Nous avons...
- Non, le coupa gentiment le maire. Nous allons assister à une réunion à Abbeville et là, nous allons plaider notre cause en personne munis de ce rapport. Samedi soir.
- Une réunion ?"
Les yeux de l'inspecteur se firent suspicieux. Cela faisait longtemps que Madeleine ne les avait pas vu ainsi.
" Une réunion ?, répéta Javert. A Abbeville ?"
Puis le sourire se fit moqueur :
" Dois-je porter ma plus belle robe de bal ?"
Les deux hommes se détendirent.
Ce ne fut pas dans une robe de bal que l'inspecteur suivit son supérieur, mais bel et bien dans un costume civil.
Le seul qu'il possédait d'ailleurs et il s'y sentait gauche.
" Cessez de tripoter ainsi votre col, Javert, vous paraissez maladroit.
- Je ne suis jamais allé dans une "réunion", monsieur, se défendit sèchement Javert. Que dois-je y faire ?
- Rien, sinon vous comporter dignement et le moins possible comme un policier."
Cela réussit à détendre l'inspecteur qui s'écria, amusé :
" Donc pas comme à mon habitude ?
- Écoutez et parlez quand on vous parle. Ne parlez que lorsqu'on vous le demande et ce sera parfait !
- Cela me rappelle un certain règlement dans un certain lieu. Je suppose que je ne dois pas le mentionner ?
- Si vous voulez vous retrouver la coqueluche de ces dames…
- Dieu non !"
Ils se mirent à rire.
Et doucement, les mains de M. Madeleine se chargèrent de refaire le nœud de cravate de l'inspecteur qui avait été définitivement gâché par ces retouches successives.
Javert le regarda faire avec un sourire taquin.
Choupette les attendait, quelque peu grincheuse, dans sa majestueuse demeure à Vron. Madeleine descendit de la voiture cédée par le député Callard pour l'occasion et se montra aussi galant qu'il le put à son égard. Ce qui, malheureusement, était loin de répondre aux attentes de la jeune femme.
" Je vous présente M. Javert, mademoiselle Deveraux. M. Javert est mon adjoint à la mairie."
La longue et impudente oeillade que Choupette lança à l'inspecteur, mit Madeleine dans l'embarras.
" Donc vous êtes ici tous deux pour affaires... Dommage, M. Javert. Je ne comptais pas sur Madeleine, mais bien que vous soyez trop jeune à mon goût, je serais prête à faire une exception pour vos beaux yeux et votre... taille."
Une toute petite hésitation fut perceptible puis l'inspecteur répondit :
" Je vous remercie, mademoiselle, mais je ne saisis pas pourquoi vous ne pouvez pas compter sur M. Madeleine."
Le ton froid, le sourire serré et les yeux étincelants de colère de M. Javert n'eurent comme effet que de faire apparaître un large sourire amusé sur les jolies lèvres bien maquillées de Choupette.
" La dernière fois, votre saint monsieur Madeleine m'a rejetée d'emblée. Même si j'étais prête à m'employer à fond avec lui, comme tout homme d'expérience l'aurait compris immédiatement. Je pensais qu'il avait d'autres projets pour la nuit et je n'y ai plus songé... Jusqu'à ce que je sache qu'il dormait seul. Vous pouvez me croire, M. Javert : ils ne me l'ont pas dit, mais je l'ai vu de mes propres yeux."
Choupette, l'air bafoué, frappa la poitrine de Madeleine de son joli éventail.
" Après avoir parlé affaires toute la nuit, ce bon monsieur que voici dormait comme une souche et ne broncha même pas lorsque j'ai grimpé sur son lit et que je l'ai chatouillé de mes cheveux, " continua la jeune femme en riant de bon coeur.
Javert regarda Madeleine et d'une voix très doctorale, il ajouta à ce discours enlevé :
" Il en est ainsi des hommes sérieux, mademoiselle. Ils dorment une fois le devoir accompli. Que croyez-vous qu'il se passera ce soir ?
- Tu parles d'hommes sérieux ! Ce sont les pires, vous pouvez me croire. On les touche et ils ne prennent pas deux minutes à... se défaire. Mais ce ne sera pas ainsi avec Madeleine, car il me croit une demi-mondaine. Eh bien, sachez, monsieur "n'y touche" que je me prépare à remplacer ma mère dans le plus grand commerce de bonneterie de la région et que je ne me donne qu'aux hommes qui me plaisent. Ce soir, j'irai chercher ailleurs."
Le maire de Montreuil s'enfonça davantage dans son siège, tourmenté par le martèlement continu du petit éventail sur sa poitrine. Il jeta un regard désespéré à Javert.
Le policier conclut sentencieusement :
" La bonneterie est une excellente carrière, mademoiselle. Vous y trouverez sans problème de quoi cesser de coiffer Sainte-Catherine. Ainsi, vous n'aurez plus à penser aux hommes."
Cela fit sourire la jeune femme.
Puis Javert se tourna vers M. Madeleine et, sérieusement, lui demanda de lui parler des travaux envisagés dans le quartier des Moulins…
C'était à en bailler d'ennui.
Dans le salon, richement décoré, se tenaient plusieurs personnes. Il ne suffisait que d'un seul coup d'œil pour saisir leur importance et leur richesse.
Des hommes bien nés.
L'inspecteur Javert se glissa dans les pas de M. Madeleine, se sachant mal habillé, plus modeste que tous ces nantis.
Et le conseil que lui avait donné M. Madeleine n'était pas stupide.
Se taire, ne parler que si on vous parle et ne parler que de ce qu'on voulait savoir.
Mais les yeux du policier parlaient un autre langage.
Javert repéra la jeune fille assise au piano. Indéniablement mineure.
Il aperçut des bouteilles de vin mais aussi des boulettes de couleur brunâtre disposées dans une coupelle de porcelaine. Opium de contrebande.
Il vit l'opulence de nourriture et songea aux enfants souffrant de faim, même dans les rues d'Abbeville...ou de Montreuil…
Il pensa à sa mère...et ses mâchoires se serrèrent de haine...
Subtilement, il se posta au garde-à-vous et attendit que ces riches bourgeois daignent s'intéresser à lui. Ou à tout le moins à Monsieur Madeleine.
Madame Dulong de Rosnay accueillit Madeleine avec une familiarité que le maire ne s'attendait pas. Les mains de la vieille femme saisirent naturellement son bras, rassurantes et douces. Il suffit que le maire lui adresse quelques mots pour que leur hôtesse les conduise vers un cercle d'hommes tapis à la bibliothèque en grande discussion et les présente. L'un des représentants de la Somme se leva pour serrer la main du maire.
" Mon collègue Callard m'a dit à quel point la situation est désespérée dans votre commune, M. Madeleine. J'espère que vous avez apporté les chiffres avec vous.
- Mon adjoint, M. Javert, vous mettra au courant... Sa connaissance du sujet dépasse de loin la mienne."
Javert s'inclina mais ne releva pas le mensonge. Il n'était pas un adjoint.
Ce soir, il agissait en mouchard.
" Alors nous allons écouter M. Javert."
Et on écouta M. Javert.
Ce fut la soirée la plus ennuyeuse et la plus gênante qui se soit produite dans le salon de madame Dulong de Rosnay.
Tout d'abord, Javert ne parla que de chiffres et appuya ses dires avec des preuves. Plans, cadastres, relevés…
Son discours se fit technique et le malheureux député de la Somme se trouva vite dépassé.
Ensuite, il se sentit honteux.
Car après les chiffres et le terrain, Javert évoqua les habitants. Et il raconta les situations. Il énuméra les enfants décédés, donnant des âges, des noms… Foudroyant de son regard clair ces hommes si bien habillés, si bien nourris.
Bien entendu, les femmes accoururent pour écouter les anecdotes concernant les femmes et les enfants de ce quartier sinistré.
" Une enfant de trois ans ? Morte de fièvre ? Mon Dieu !
- Oui, madame, répondit froidement Javert. Ainsi que son frère. Âgé de sept ans.
- La même année ?!
- L'humidité est terrible, madame. Les fièvres et les maladies sont endémiques. Nous faisons ce que nous pouvons mais il faut drainer les terrains et renforcer les rives. Une digue serait l'idéal. Elle lutterait contre l'ensablement de la Canche et protégerait les habitants des inondations.
- Et il y a d'autres enfants ?, murmura une autre voix attristée.
- Des dizaines, mademoiselle. Mais sans subvention, les travaux sont impossibles à financer."
Ce fut le signal de la discussion générale.
Javert se tut et reprit sa place d'adjoint, auprès de Madeleine.
Le maire de Montreuil répondait à quelques questions d'ordre général, mais prenait bien soin de laisser les voix les plus indignées débattre entre elles.
Peu à peu, le ton de la discussion montait, et les déclarations remplaçaient les questions.
Javert avait convaincu son public par des faits. Durs et froids.
Il fallait maintenant laisser ces malheurs déjà irrémédiables et ceux qui restent à venir pénétrer les esprits de la société.
" Vous me pardonnerez de prendre cette liberté, messieurs, lança monsieur Madeleine. Mais je pense que, si vous décidez de signer une souscription, le poids de vos noms serait d'une grande aide pour notre cause."
Javert ne dit rien mais il sourit à cette mention. Et devant l'engouement qu'elle provoqua, il laissa son épaule glisser contre celle de Madeleine.
" Un nouveau miracle en perspective ?, souffla le policier.
- Je l'espère, mon ami. Je l'espère, répondit le maire sans modifier en rien le sourire triste qu'il adressait à tous ceux qui se disposaient à signer la pétition qu'un juge parmi les assistants avait pris sur lui de rédiger et que l'hôtesse leur présentait gentiment.
- Je vous l'ai dit, monsieur. Personne ne peut vous résister."
Et le regard clair, pétillant de plaisir du policier se posa sur M. Madeleine.
" J'ai bien joué mon rôle, monsieur ?
- À la perfection, Javert, conformément à vos habitudes. Je dois être devant le meilleur acteur de la Force."
Javert s'inclina et pencha délicatement la tête sur le côté.
Cabotin !
" Merci monsieur. Venant de vous, je chéris le compliment."
Puis, curieux, Javert demanda :
" Que fait-on maintenant ?
- Nous allons dîner !
- Ceci est une excellente nouvelle ! Je dois continuer à bien me comporter alors ! On ne boit pas au goulot de la bouteille et on essuie sa bouche avec sa serviette."
Malgré la solennité du moment, Madeleine dut déployer un grand effort pour ne pas rire.
Ce fut au cours du dîner que le caractère festif de la réunion devint enfin évident. La société qui naguère était dévastée par le sort des misérables que le maire et son supposé adjoint défendaient, avait complètement oublié son sérieux pour se livrer éperdument à la recherche de la jouissance.
Ainsi, des rires jaillirent et les mains disparurent subrepticement sous la nappe brodée au fil d'argent.
Des éclats de rires satisfaits ou complices se renouvellèrent alors que quelques bouches s'approchaient dangereusement d'un décolleté et que nombre de joues flamboyaient d'excitation.
Les verres à pied en cristal finement taillés furent remplis de crus réputés puis vidés avec une insouciance souveraine.
Assis côte à côte, le maire et son adjoint regardaient les cailloux plats qu'un serviteur à la livrée verte avait placés devant eux.
" Ce sont des huîtres, chuchota Javert. Je les ai vues servir dans les restaurants de Paris
- Ah ! Et c'est bon ?, demanda le maire avec la même solennité avec laquelle il aurait interrogé son voisin sur la santé de sa vache malade.
- A moins d'avoir été cuites et remises dans leur coquille, c'est comme mâcher l'eau du bagne.
- Non ! Et ils trouvent cela agréable ?
- Certaines personnes semblent aimer le goût de la mer," rétorqua Javert en haussant les épaules.
Choupette, assise à la droite de Madeleine, semblait appartenir à cette catégorie.
Plus loin, en tête de table, l'hôtesse était engagée en profonde conversation avec un vieil homme aux cheveux blancs et au profil aquilin.
" C'est un émissaire de Bernadotte, et vieil ami de Madame, dit-on, souffla Choupette à l'oreille de Madeleine.
- Un ambassadeur du roi de Suède ? demanda le maire, impressionné.
- Ambassadeur ou pas, je le trouve mignon à croquer."
La jeune femme, taquine, passait un petit doigt sur les articulations de Madeleine tout en lui souriant. Lorsque le maire s'empressa de retirer sa main pour saisir le verre, Choupette lui sourit.
" Tu n'as donc pas changé d'avis... sur nous ? Qui le saurait si on s'amusait un peu ? Il n'y a personne de ton village ici, sauf ton escogriffe, et celui-là a l'air de t'être dévoué.
- Non, mademoiselle. En fait, la chambre que j'ai réservée est pour vous. Nous rentrerons à Montreuil dès que le dîner sera terminé.
- Ho ! Mais tu crois vraiment que je vais passer la nuit seule ?," lui dit la jeune femme en se levant.
Elle se pencha pour entourer de ses bras la nuque de Madeleine et lui permettre ainsi d'avoir une vue panoramique sur son décolleté :
" Une femme comme moi sait à quelles portes frapper pour être bien accueillie. C'est facile."
Choupette regarda Madeleine rougir et se lança alors dans un rire cristallin.
" Ne soyez pas bête et gardez la chambre : il pleut averse et vous risquez de vous enliser en roulant dans la charrette délabrée de Mo-mo. C'est déjà arrivé."
Cela dit, la jeune femme s'éloigna, gracile comme un papillon, vers la tête de la table.
" Dois-je lui expliquer ce que "non" signifie à grands renforts de gifles, monsieur le maire ?"
Les doigts de l'inspecteur frappaient le bois de la table avec une régularité de métronome et ses yeux brillaient de colère.
Pour ne pas changer.
" Non, inspecteur, sourit Madeleine. Elle finira par se lasser.
- Vraiment ? Je ne serai pas fâché de faire en sorte qu'elle se lasse plus vite."
M. Madeleine secoua la tête et revint à ses huîtres.
C'était mangeable en effet mais Javert n'avait pas tort avec son histoire de bagne.
On aurait dît l'eau du bagne.
M. Madeleine avala avec soin.
Javert préféra se servir un verre de vin blanc et en apprécia le goût.
Le souper se prolongeait entre rires et jeux de plus en plus cocasses. Un poète improvisé s'agenouilla entre la timbale à la milanaise et la matelote de foie gras en croustade et, faisant des prodiges pour garder son équilibre malgré son toupet sur le point de dégringoler et son corset trop serré, récita les vers de Lamartine à sa bien-aimée de cette saison :
"Il est un nom caché dans l'ombre de mon âme,
Que j'y lis nuit et jour et qu'aucun oeil n'y voit,
Comme un anneau perdu que la main d'une femme
Dans l'abîme des mers laissa glisser du doigt."
Madeleine regardait Javert.
Javert regardait Madeleine.
Et chacun d'eux, se mordant les lèvres ou les noyant dans le vin, attendait que l'autre laisse échapper le premier éclat de rire.
Puis, Javert fit un clin d'oeil et sembla se décider à interrompre le poète improvisé :
" Non Javert, souffla Madeleine. Non, je vous en prie.
- Est-ce que je lui demande si l'anneau a fini dans une huître ? J'en ai vu encore plusieurs non ouvertes, on peut le chercher !
- Vous avez trop bu déjà !"
Madeleine posa sa main sur le bras de l'inspecteur pour l'empêcher d'agir.
Et subrepticement, Javert posa sa main sur celle de monsieur le maire.
" J'en connais un autre qui a un nom caché…"
Madeleine ne dit rien et laissa leurs mains entremêlées.
Le plat de résistance arriva lorsque tous deux étaient fatigués de se sentir scandalisés devant la quantité de nourriture rassemblée et présentée de façon si farfelue.
" Selle de chevreuil sauce poivrade et groseille," annonça le maître d'hôtel.
Mais au lieu de voir arriver des tranches de chevreuil, le maire et son adjoint virent passer un paon assis sur un tas de viande. Sa queue déployée exposait au regard les tons iridescents de son plumage.
" Ils ne nous feront pas manger un oiseau empaillé, tout de même !, s'indigna Madeleine.
- Je passe mon tour, monsieur. Je crois que je ne digère pas les plumes."
Cette fois, ils se mirent à pouffer de rire et durent cacher cela dans leur serviette...puis un verre d'eau.
Choupette les regardait sans comprendre.
Et, déjà repus, alors que certains s'effondraient sous l'effet du vin pour faire une courte sieste, la musique commença à jouer dans la pièce voisine entraînant tous les autres.
Choupette, rayonnante et affectueuse avec son cavalier, adressa un clin d'œil malicieux aux deux hommes restés à table alors qu'elle exécutait les premiers pas d'un quadrille de la main du diplomate.
Javert s'inquiéta de devoir danser.
Mais la main de Madeleine restée sur la sienne l'empêcha de se lever.
Pas de galanterie ce soir.
L'inspecteur se détendit et ses doigts enveloppèrent ceux de M. Madeleine.
" Le café est bon, constata sobrement le policier. Meilleur que celui de Moreau. Il faudra l'amener la prochaine fois pour qu'il apprenne à le faire.
- Javert," s'amusa le maire.
Et les mains se quittèrent pour retrouver une façade de respectabilité.
Bientôt, comme si la salle voisine n'arrivait plus à les contenir, les danseurs commencèrent à se disperser également dans la salle à manger. Ils formaient, sans s'en rendre compte, un serpent multicolore et bruyant qui tourbillonnait et riait au son d'une musique tonitruante ; chacun s'évertuait à faire sortir de sa stupeur ceux qui étaient restés assis.
Mais il faisait si chaud, il y avait les vapeurs de l'alcool et les fumées des différents tabacs… Tant de monde autour qui s'agitait. Cela faisait tourner les têtes.
" Je ne peux plus supporter cela, dit Madeleine en s'essuyant le front avec son mouchoir.
- Y a-t-il un problème, monsieur le maire ?," demanda Javert, en retirant la chaise de Madeleine pour l'aider à se relever.
La pâleur soudaine de l'homme et ses mains quelque peu tremblantes ne passèrent pas inaperçues aux yeux bien entraînés du policier.
" Je n'arrive pas à me faire servir de l'eau et je ne peux plus boire de vin, sinon je vais tomber raide. Il y a trop de…, avoua Madeleine, faisant un geste vague qui embrassait toute la pièce.
- Je vais vous emmener dans un endroit frais, monsieur. Tenez mon bras.
- Javert !"
Un malaise fit vaciller le maire et l'inspecteur le saisit avec fermeté.
Tout le monde dut les remarquer mais nul ne s'y intéressa.
Javert porta le maire jusqu'à la porte.
Le frais de l'entrée fit du bien au maire et il ferma les yeux pour respirer un peu. Et soudain, il sentit la main, fraîche, de l'inspecteur glisser sur son front.
" Pas de fièvre. Vous n'avez pas l'habitude de boire.
- Non, en effet.
- Ou alors, ce sont les huîtres. Avez-vous avalé un anneau ?
- Javert…," se mit à rire le maire.
La main continuait à caresser encore quelques instants.
Ils étaient seuls, dans l'entrée.
La pluie tombait en effet et il ne fallait pas espérer rentrer à Montreuil. Partir par ce temps n'était bon qu'à enliser la voiture ou blesser le cheval.
Les deux hommes en étaient désappointés.
Puis…
" Vous avez une chambre, souffla Javert.
- Oui, en effet.
- Une chambre avec un seul lit.
- Oui."
Madeleine n'osait pas penser, mais Javert avait déjà une idée derrière la tête et il suffit que le maire croise le regard espiègle de son chef de la police pour que la rougeur apparaisse sur les joues.
" Ha ! Vous n'êtes plus pâle !," remarqua le policier en souriant, taquin.
L'hôtesse vit revenir un monsieur Madeleine, échevelé et encore faible. Elle s'inquiéta mais en voyant le bras de ce Javert le soutenir…, elle s'inquiéta moins.
Lorsqu'elle aperçut le visage consterné et l'attitude protectrice de l'adjoint envers son supérieur, elle ne s'inquiéta plus.
" Je vais vous faire mener à votre chambre. Il y a de l'eau et un bon lit. Je vais appeler le médecin et laisser une veille.
- Merci, madame, mais Javert va me veiller. Et excusez-moi de ne pas être à la hauteur..."
La femme eut un sourire bienveillant.
" Vous êtes un homme qui ne sait pas vivre, monsieur Madeleine, mais peut-être un jour va-t-on vous l'apprendre."
Elle jeta un regard expressif à l'adjoint qui ne répondit que par un froncement de sourcils.
Puis les deux hommes disparurent, à la suite d'une servante...
Elle les abandonna devant une chambre et leur souhaita une bonne nuit.
CHAPITRE XXXI
La porte se referma sur eux, les laissant tous les deux. Madeleine surprit Javert en bloquant la porte avec une chaise.
" Il y a des fouineuses…"
Javert hocha la tête, compréhensif. Lui-même avait employé des prostituées comme moucharde à Paris ou ailleurs.
Et il avait compris que Choupette devait en être une.
L'inspecteur examinait la chambre, un petit sourire ironique sur les lèvres. Il déambulait sur le plancher ciré, glissant ses bottines sur le tapis de prix.
Il s'approcha de la table et découvrit les pétales de rose dans l'eau. Cela le fit rire.
" Mon Dieu ! Mais que font-ils avec des pétales de rose ?"
Madeleine s'approcha et sourit à son tour.
" C'est pour que l'eau soit parfumée.
- Non ? Nous allons sentir la rose ?"
Le rire fut partagé.
Javert posa sa main sur l'épaule de Madeleine et murmura :
" Tu es déjà venu ici, je le sais. Seul ?
- J'ai toujours été seul."
- Moi aussi."
Madeleine jeta un regard suspicieux au policier qui s'assit sur le lit, immense et sourit en voyant le luxe de la literie.
" Je n'ai connu qu'un homme dans ma vie, raconta Javert. Un collègue qui prétendait… Bah !"
Madeleine s'est assis à côté de Javert et demanda doucement :
" Qui prétendait quoi ?
- Peu importe."
Javert se laissa tomber en arrière et apprécia la douceur du matelas.
" Je n'ai jamais connu plus doux.
- Moi non plus. C'est presque...étrange…"
Le policier se mit à rire. Madeleine l'imita.
Les deux hommes se contemplaient dans l'immense miroir positionné juste au-dessus du lit.
Javert siffla d'admiration.
" Seigneur ! Je n'ai jamais vu cela dans aucun bordel que j'ai visité.
- Tu as visité des bordels ?
- Monsieur Madeleine ! Il faudrait vraiment que vous étudiez les attributions de votre chef de la police. Je visite les bordels et vérifie que tout est bien conforme à la loi.
- Mais tu n'as jamais…"
Puis d'une manœuvre habile, le policier se jeta sur le maire et le coinça sous sa stature.
" Madeleine ! Maintenant que je t'ai sous ma dextre, tu vas répondre à mes questions.
- Je pourrai te jeter sans souci sur le sol, Javert, se moqua le maire.
- Mhmmm. Oui, tu pourrais mais tu ne le feras pas.
- Pourquoi ? Ho Dieu…"
Madeleine ferma les yeux tandis que Javert lui embrassait le cou, cherchant à atteindre la carotide.
" Une belle chambre, un beau lit… Je me demande ce que tu verrais si tu ouvrais les yeux… Mon beau monsieur Madeleine."
Obéissant à l'injonction, Madeleine ouvrit les yeux et se vit.
Couché sur le lit, un homme étendu sur lui, qui l'embrassait et le caressait avec ardeur.
" Javert.. Je…
- Ne me dis pas que tu m'as emmené uniquement pour discuter de tes puits et de tes étangs des Moulins, se moqua le policier. Vu ce qu'a insinué Choupette. Mes beaux yeux et ma taille ? Vraiment ?
- Non. Si… Je…"
Lentement, Javert se recula pour laisser l'homme sous lui respirer. Madeleine avait déjà le visage rougi et les cheveux en bataille.
" Tu es magnifique Jean. Voyons maintenant ce que ton joli costume cache !
- Javert ! Je suis…"
Madeleine ferma les yeux, fâché contre lui-même et mortifié.
Puis la voix, tentatrice, celle de ses songes, souffla à son oreille :
" Marqué ? Je ne suis pas surpris que tu sois un forçat, tu sais. Je me le suis demandé depuis le premier jour ! Dans le bureau du maire.
- Mon Dieu ! Tais-toi !
- Bien !, approuva Javert en souriant. Te voilà énervé. Voyons si nous pouvons te faire hurler mon nom."
Les mains de l'inspecteur se chargèrent de retirer la cravate de monsieur le maire. Puis il enleva la veste.
" Tu es bien trop habillé, monsieur le maire," grogna Javert.
Madeleine se mit à rire, essoufflé et pris par la folie.
" C'est toi qui me dis ça ?"
Les doigts de l'ancien forçat, tremblants, se posèrent sur la cravate si bien nouée de l'inspecteur.
Javert montra les dents et son sourire redevint celui du loup.
" Tu veux me voir Jean ?
- Dieu, oui !
- A ta guise !"
Javert n'avait pas peur, il ne faisait pas trop de cas de lui-même. Trop grand, trop maigre, trop sombre. La cravate tomba sur le sol, suivie par la veste de costume et Javert commençait à se charger de sa chemise.
Il se déshabillait vite, à genoux sur le maire mais Madeleine le retint, tout à coup affolé.
" Attends ! Attends ! Je…"
Cela gela l'inspecteur qui demanda, incertain :
" Tu changes d'avis ?
- Non, mais… Je ne sais pas. Je n'ai jamais… A part avec toi… Je...
- Quoi ?"
Puis la compréhension se fit jour dans l'esprit du policier qui se souvint de lui-même avant que Gilles ne fasse le premier pas. Dans les brumes de l'alcool.
Malgré les quelques caresses déjà échangées entre eux, Madeleine était effrayé.
" Bien. Nous allons donc ralentir, monsieur."
Javert descendit du lit, au grand dam de Madeleine.
Soudainement, le maire resta immobile lorsqu'il sentit les mains du policier se charger de ses bottines.
Celles de l'inspecteur disparurent à leur tour et un Javert en chemise et pantalon réapparut au côté du maire.
Des yeux brillants et un sourire moqueur.
Puis plus rien.
" Et maintenant ?," murmura Madeleine.
Javert laissa un doigt glisser sur le front du maire, dans les cheveux et caressa, doucement.
" Tu es prenant, avoua le policier. Tu ne quittes plus mes pensées. De jour comme de nuit. Et lorsque tu as fui, tu m'as inquiété… Tu m'as manqué."
Cet aveu estomaqua Madeleine qui souffla :
" Je suis...
- Flatté ?"
Le rire fut partagé.
" Viens ici !," ordonna le policier.
Madeleine se tourna et Javert reprit sa bouche. Durement, puis plus doucement, ravi d'entendre gémir le maire sous l'assaut de sa langue.
Lentement, il força l'homme à se coucher et Javert retrouva sa position, au-dessus du corps massif du maire.
Du forçat.
Ils ne parlaient plus.
Ils s'embrassaient et Madeleine commençait enfin à y prendre goût, reflétant les gestes de Javert.
Langues, lèvres, dents…
C'était un jeu qu'ils connaissaient bien maintenant.
Le premier halètement de l'inspecteur enflamma les sens de Madeleine.
Javert se fit plus dur.
Il se déplaça, un tout petit peu, et les deux aines entrèrent en contact. Javert sourit, suffisant, lorsqu'il sentit le souffle de Madeleine se briser.
Cela, ils ne l'avaient pas encore connu.
Le policier se recula, juste un peu, et murmura :
" Je regrette de t'avoir traité ainsi, tu sais. Pas parce que tu es un putain de forçat. Mais tu méritais mieux. Je n'aurai pas dû te sucer. Je n'aurai pas dû te forcer ainsi.
- Javert…"
Les yeux du maire étaient éblouis.
Et ses mains caressaient enfin le dos du policier.
Madeleine les voyait dans le miroir se déplacer sur la chemise et suivre les contours du corps de l'inspecteur.
" Oui, je n'aurai pas dû te faire ça. Pas après les étoiles et les dîners…
- Tu… Que veux-tu dire ?"
Javert rit, doucement, alors qu'il embrassait à nouveau la gorge du maire. Et Madeleine sentit les mains du policier défaire sa chemise, tandis qu'une jambe se glissait entre les siennes.
Vêtue de tissu, elle le fit gémir malgré tout, lorsqu'elle rencontra son sexe devenu dur.
Les mains se crispèrent dans la chemise de l'inspecteur.
Madeleine n'osait plus se regarder.
Il s'entendait gémir et c'était bien assez.
" Des dîners, des réunions, des patrouilles, des sourires, des étoiles…, énuméra Javert, tout en suçant le lobe de l'oreille. Tu méritais que je te courtise un peu plus au lieu de me jeter sur toi. Et tu ne méritais pas que je te perturbe ainsi. Chaque jour.
- Javert… S'il te plaît…"
Ne relevant pas le ton désespéré du maire, le policier s'exécuta.
Fébrilement il aida son compagnon à retirer la chemise.
Madeleine se vit torse nu dans le miroir avec un homme au-dessus de lui qui le découvrait et le caressait.
" Dieu ! Tu es magnifique, Jean.
- Je suis…"
Madeleine se vit rougir, honteux.
Javert souriait gentiment, se voulant rassurant.
" Blessé ? Marqué ? Couvert de cicatrices ? Montre-moi ton dos !
- Non !
- Mhmmm. Tu seras bien obligé à un moment donné.
- Pourquoi cela ?
- Parce que tu espères me baiser comment ? Et avec ce miroir...
- Javert, je…"
Les doigts de l'ancien garde-chiourme passaient sur les cicatrices sur le torse, suivant les plus terribles, ensuite il saisit une des mains de Madeleine et embrassa les cicatrices des chaînes visibles sur le poignet.
La voix moqueuse de Javert retentit :
" Tes manches si longues, toujours si bien boutonnées… Menottes.
- Javert, s'il te plaît," plaida Madeleine.
Après les poignets, Javert reprit ses baisers dans la gorge et murmura :
" Les cols, amidonnés et correctement cravatés… Collier de fer.
- Je t'en prie.
- As-tu porté la double chaîne ?
- Oui," avoua Madeleine, en sentant les larmes embuer ses yeux.
Le pied de l'inspecteur s'enroula autour de la cheville gauche et Javert ajouta, intraitable :
" La jambe gauche boiteuse… Enchaîné à un camarade durant trois ans minimum.
- Oui…, " souffla Madeleine en refusant de laisser couler de larmes.
Satisfait de son interrogatoire, le garde-chiourme chercha les lèvres et les captura.
" Donc tu étais un forçat dangereux ! Et tu as tenu un fusil !"
Puis le maire se rebella et retourna la situation.
Ses yeux bleus d'azur brillaient de colère.
Javert sourit et susurra :
" Te voilà ! Là, si proche ! Qui es-tu ?
- Ta gueule Javert !
- Mhmmm. Oui, tu es plutôt comme ça !"
Madeleine embrassa durement le garde-chiourme et Javert gémit à son tour. Ses mains se glissèrent sur les épaules, puis dans le dos de monsieur le maire.
Et il sentit les cicatrices.
Cela lui fit ouvrir les yeux.
Et Javert vit dans le miroir !
Il avait déjà vu des forçats ! Nus. Il connaissait les cicatrices des coups de fouet et des bastonnades.
Mais jamais il n'avait vu cela !
Monsieur Madeleine possédait une carrure imposante, des épaules larges et musclées...mais son dos ! Son dos était marbré de traces et de cicatrices, de blessures et de violences.
" Putain Jean !, souffla Javert. Combien de temps tu es resté au bagne ?
- TAIS-TOI !"
Nouveau baiser mais le cœur n'y était plus autant.
Madeleine posa sa tête dans le creux du cou de Javert.
Il tremblait et luttait pour ne pas fuir l'étreinte du garde-chiourme.
Il sentait les mains, longues et chaudes, glisser dans son dos et parcourir les cicatrices.
" Je comprends pourquoi tu as si peur des autres. As-tu été victime de violences de la part de tes condisciples ? Ou des gardes ? Hormis la violence habituelle bien entendu.
- Je...je ne peux pas parler de…"
Puis Javert saisit la tête de Madeleine collée contre son cou et il asséna :
" L'as-tu été ?
- Non. Pas dans le sens où tu l'entends.
- Bien. Alors nous allons essayer quelque chose de nouveau. Peut-être auras-tu moins peur…"
Lentement, Javert se recula loin de Madeleine.
Il retira sa chemise et son pantalon sans quitter des yeux Madeleine.
Et Javert se retrouva nu. Puis, doucement, il fit de même avec Madeleine.
Là, les deux hommes s'arrêtèrent et se contemplèrent. Plus doux, bien plus doux, Javert fit se recoucher Madeleine.
Il reprit sa position au-dessus de ce dernier et recommença à embrasser, cherchant les lèvres, la langue...le plaisir…
Voulant faire renaître le désir.
" Jean…"
Madeleine voyait son rêve se concrétiser sous ses yeux.
Il n'en revenait pas. C'était tellement ça et en même temps c'était toute autre chose.
Il y avait un homme nu couché sur lui, ses jambes entremêlées aux siennes, il y avait des mains qui le caressaient, révérencieusement et en même temps, taquines.
Javert descendit sur son torse et se mit à chercher ses tétons.
Quoi de plus ridicule qu'un téton ?
Madeleine gémit fort lorsqu'il sentit la bouche de Javert sucer et embrasser ses tétons.
Les mains du maire se posèrent sur les cheveux de l'inspecteur, encore retenus par leur ruban.
Et elles les libérèrent enfin.
Une cascade de cheveux aux couleurs de nuit se répandit sur son torse. Des cheveux si sombres, accordés à la toison.
Magnifique inspecteur Javert…
Soudain, le même plaisir, haut et fort, que ces nuits magiques, fit dériver Madeleine. La bouche de l'inspecteur se posa sur son sexe et d'un seul mouvement l'engloutit.
Madeleine sentait la caresse des favoris, bien taillés, glisser sur ses cuisses.
C'était divin !
La nudité changeait tout.
Ouvrant les yeux, Madeleine se vit, les jambes écartées, un homme entre elles et clairement en train de se charger de son plaisir.
Des épaules larges, des muscles qui roulaient et le plaisir montait, montait…
Madeleine caressait les cheveux, laissant ses doigts se perdre dans la chevelure douce et soyeuse.
" Dieu… Javert…"
Et à quelques instants de la délivrance, Javert relâcha le sexe et regarda Madeleine.
L'homme était époustouflant.
Les joues rouges, les yeux étincelants, les cheveux collés par la sueur…
Javert passa quelques instants à le regarder.
" Magnifique !
- Viens !"
Javert s'exécuta et s'approcha afin de laisser Madeleine le saisir et l'embrasser. Enfin, il se permettait d'agir.
Le forçat retrouvait son goût et cela lui sembla toujours aussi étrange.
Mais surtout il sentit un sexe, dur et pressant, se coller contre sa cuisse.
Cela le fit se crisper.
Des souvenirs terribles du passé lui revenaient. Il avait ressenti ainsi des sexes endurcis et dut lutter pour éviter d'être forcé.
" Maintenant, nous allons nous battre contre les fantômes du bagne, n'est-ce-pas Jean ?, murmura le garde-chiourme.
- Dieu…
- Ainsi, doucement."
Javert se rapprocha et les deux aines entrèrent en contact. Une caresse de peau douce contre une autre peau douce.
Chaude.
Enivrante.
Madeleine ferma les yeux et se laissa dériver aux soins de Javert.
Une main saisit fermement les deux sexes et les branla, efficacement.
Les doigts de Madeleine se serrèrent dans les épaules de l'inspecteur.
Et monsieur le maire se mit à gémir.
Fort.
Cela ravit l'inspecteur qui embrassa la mâchoire avant de reprendre les lèvres.
" Là, tu vois ? Pas de douleur.
- Comment…
- Comment je le sais ? Parce que j'étais comme toi !"
Et le plaisir devint fulgurant.
Monsieur Madeleine se sentit venir et il regarda Javert.
La caresse était plus erratique, plus désespérée.
Manifestement, le contrôle de l'inspecteur s'effilochait.
" Montre-moi, dit Madeleine, la voix essoufflée.
- Ta main… Là… Comme… Comme la dernière fois..."
Madeleine fit comme la dernière fois en effet.
Javert avait fermé ses yeux et haletait doucement, le souffle court et ses mains tenaient Madeleine, comme s'il se noyait et qu'il avait besoin d'un ancrage.
Ses cheveux, si sombres qu'ils en devenaient irisés, étaient répandus sur l'oreiller.
Et il gémissait, répétant le prénom de monsieur le maire sans fin.
Comme une prière.
Madeleine regardait cela et...le trouvait beau...
Enfin, la vague submergea à son tour Javert et l'humidité se répandit sur le lit...la main...les ventres…rejoignant la venue de Madeleine…
Quelques secondes à reprendre son souffle et les yeux clairs, si brillants, de l'inspecteur s'ouvrirent.
Doux, doux.
Amoureux ?
Madeleine n'en savait rien mais cela le fit sourire.
" Voilà, chuchota Javert. Aucune douleur, aucune peur… Juste du plaisir.
- Oui, en effet."
Madeleine caressa le visage de Javert, touchant les favoris et suivant les gouttes de sueur sur le front.
" Mais je suis navré, Jean. Je n'ai pas réussi à te faire crier mon nom."
Le maire n'arrivait pas à arrêter de toucher le visage de l'inspecteur... son amant…
" Pourquoi pas ton prénom ?, demanda Madeleine, curieux.
- Parce que je n'en ai pas.
- Comment cela ?
- Né en prison, fils de gitan. Mon prénom n'existe pas.
- Javert…
- C'est la seule chose que j'ai."
Madeleine se pencha sur le policier et l'embrassa fougueusement.
" Non ! Ce n'est pas la seule chose !
- Qu'ai-je d'autre ? Mes yeux ? Ma taille ?, se moqua Javert.
- Toi."
Cela fit rire le policier.
Il laissa retomber sa tête en arrière et examina ce forçat caché sous les défroques d'un maire.
Et un excellent maire !
Il ne comprenait pas comment cela avait été possible mais c'était ainsi.
" Maintenant, nous allons sentir la rose !"
Prestement, Javert repoussa le maire et se dirigea vers l'eau aux pétales de rose. Saisissant un chiffon et une éponge, il humidifia l'un et conserva l'autre bien sec.
Puis, il revint vers le lit et doucement, se chargea de nettoyer le maire.
" L'hygiène est importante. Et je veux que Choupette sente l'odeur de roses ! Elle va en faire une syncope !
- Javert, Javert, Javert…"
Le maire ne put s'empêcher de rire.
Mais il regardait le policier le nettoyer avec des gestes tellement tendres qu'il ne savait pas quoi penser de cela.
Ceci fait, Javert se lava et jeta sans cérémonie les tissus sur le sol.
Sur le tapis précieux et le plancher bien ciré.
Il se coucha contre le maire et s'écria :
" Je te préviens ! Je ronfle, je bave et je suis trop grand."
Madeleine se mit à rire et sentit une tête se poser sur son épaule.
Et bientôt…
Javert s'endormit.
Mais Madeleine en était bien incapable.
Après Abbeville, la vie à Montreuil ne changea que subrepticement et de manière discrète.
Javert avait appris à la dure. Jamais on n'avait pris en flagrant délit l'inspecteur de police mais il avait été traîné dans la boue.
Et vu tomber son collègue et ami.
Il se jura de ne pas connaître la même fin. Surtout qu'il savait qu'on l'observait et que Paris ne le lâchait pas.
Il était loin d'être sorti de l'ornière.
Donc, monsieur le maire et son chef de la police poursuivaient leur relation professionnelle. Ils se voyaient tous les jours et restaient dans leurs limites. Parfois, lorsque Moreau était absent…, le policier se permettait un baiser… Et, encore plus rarissime, parfois c'était M. Madeleine qui se levait de son fauteuil pour embrasser son chef de la police.
Juste un instant de douceur.
Mais c'était rare car le secrétaire de mairie et de commissariat était quelqu'un de sérieux.
Moreau était content de les retrouver ainsi, collaborant et amicaux.
Il servait ses deux maîtres et les abreuvait de café, tout en prenant des notes et en écoutant les rapports.
" Le chantier de la Cavée Saint-Firmin doit s'arrêter, Javert, annonçait le maire, tout en consultant ses dossiers.
- Pourquoi cela ?, le fusillait du regard l'inspecteur.
- Nous pouvons avoir des fonds, nous pouvons avoir des ouvriers, nous pouvons avoir du sable et des pavés mais…
- Mais ?, demanda Javert en se préparant à une argumentation verbale.
- Nous ne pouvons pas lutter contre l'hiver, sourit tristement le maire. L'hiver est précoce cette année. La boue et la neige gênent le transport des marchandises.
- Merde !
- Je ne vous le fais pas dire !"
C'était les jours. Peu de rencontres, quelques patrouilles ensemble, pour vérifier l'avancée des travaux et découvrir les misères oubliées.
Javert arrêtait de moins en moins de malheureux.
Sa chasse aux ivrognes et les bons soins de M. Madeleine avaient réussi à assainir la cité.
Genlain sortit de l'hôpital, guéri de son ivrognerie.
Tout allait pour le mieux.
C'était des jours heureux.
Un enterrement, froid et triste. La neige se mêlait à la pluie de novembre.
Un enterrement solennel. Toutes les personnalités de la ville suivaient le cortège.
Seul détonait une personne.
Une personne qui souriait et n'arrivait pas à conserver un air morose. Son visage devait refléter la tristesse mais cela se transformait en ennui.
M. Bamatabois père était mort.
Son fils n'arrivait même pas à afficher une mine de circonstance.
Et chaque main qui lui serrait les doigts pour lui adresser des condoléances ressemblait à des félicitations.
Il arborait alors un sourire si réjoui qu'il en devenait scandaleux.
Une main se posa sur l'épaule de M. Madeleine. Le retenant d'avancer.
" Non, monsieur, fit le baryton profond que le maire avait appris à aimer.
- Son propre père, grogna le maire. Inspecteur !
- Aucun règlement n'oblige un fils à éprouver de la tristesse à la mort de son père.
- Dieu ! Il le faudrait !"
Madeleine et Javert regardaient le fils, si peu éploré, posté près de la tombe de son père. Il essayait enfin de cacher sa joie derrière des yeux baissés et des larmes de pacotille.
" Un regrettable accident, asséna le maire, entre ses dents serrées de colère.
- Est-ce vraiment un accident ?, demanda Javert, soucieux.
- Qu'est-ce que cela pourrait être d'autre ?
- Il y a toujours les faux-monnayeurs…"
Madeleine secoua la tête et regarda son chef de la police.
" N'en faites pas une affaire personnelle, Javert. M. Bamatabois s'est brisé la nuque en tombant dans l'escalier de sa maison. Vous-même avez dû en convenir."
Le prêtre avait fini son homélie. Chacun espérait échapper à la pluie glacée pour retrouver le confort de sa maison.
Le fossoyeur n'avait plus qu'à refermer la tombe et c'en était fini de cette cérémonie de façade.
" J'en ai convenu, admit sèchement le policier. Mais cela ne veut pas dire que le doute ne subsiste pas !
- Un vieil homme fatigué, une maison bien trop vaste, un escalier plongé dans l'ombre… Il a glissé et s'est brisé la nuque. Javert ! Ce furent les conclusions du médecin et du capitaine de la gendarmerie.
- Et du chef de la police, je sais !"
Les gens quittaient le cimetière. M. Bamatabois se dirigea, comme à son habitude, vers le café de la Place.
Laissant dans son sillage, des remarques acérées sur son manque d'empathie et sa tendance à l'ivrognerie, dont il n'avait cure.
Il ne resta plus que le maire et son chef de la police.
Mais Javert glissa son bras sous celui de M. Madeleine et le fit partir lui aussi.
Il fallait de la chaleur et du réconfort.
Pour tous les deux.
M. Bamatabois père était mort d'une nuque brisée due à une chute dans un escalier.
Une mort idiote par accident.
Son fils avait été d'une stupidité crasse lors de l'enquête. Il n'avait rien vu, rien entendu, étant couché dans le lit d'une femme quelque part dans Montreuil.
Le médecin avait simplement constaté la mort.
Javert avait renâclé.
Magnier, bien obligeamment, l'avait laissé agir comme il le souhaitait. Javert avait donc eu le droit d'enquêter, d'examiner et de fouiller.
Mais il ne trouva rien.
Ce devait être un accident.
Même si tout son instinct de chien de chasse lui hurlait que non !
" Voulez-vous un café, inspecteur ?, demanda le maire en regardant son chef de la police.
- Ce n'est pas de refus, monsieur. Ainsi, nous pourrons évoquer les travaux du quartier des Moulins. Quand doivent-ils débuter ?
- Ce printemps, si tout se passe bien !
- Nous ferons tout pour que cela se passe bien, n'est-ce-pas ?
- Oui, Javert."
Les deux hommes se souriaient en entrant dans la mairie afin de reprendre le collier et de se faire servir un café de la part de Moreau.
CHAPITRE XXXII
Durant cette période froide et glacée, l'inspecteur Javert obtint de monsieur le maire le droit d'aller enfin enquêter en personne à Montfermeil.
La mort de Bamatabois l'aîné lui semblait suspecte et Javert voulait se faire une idée de la situation à Montfermeil.
Il eut droit à six jours.
Javert se promit d'en faire bon usage.
Monté sur un Gymont, caracolant de plaisir dans la neige et encensant avec vigueur, l'inspecteur salua avec déférence monsieur le maire.
Avant de claquer la croupe de son cheval et de le faire partir au galop.
Le maire leva les yeux au ciel.
Cabotin !
Mais ces six jours lui semblaient déjà trop longs.
Et par Dieu ! Ils le furent !
Le voyage fut harassant, tant pour le cavalier que pour sa monture. L'hiver, la neige, la boue…
Gymont prouva qu'il aurait mérité sa place dans la cavalerie de l'Empereur.
Infatigable, sérieux et sobre. Javert comprenait encore moins Magnier et ses hommes.
Bande d'incapables !
A Montfermeil, les rues étaient recouvertes par la neige. Il faisait froid et les passants étaient rares. C'était un petit bourg, comptant quelques 700 habitants. Mal desservi et mal agencé, la commune périclitait.
L'église était neuve, ayant été vendue comme bien national pendant la Révolution et en partie démolie, elle avait été rendue aux habitants sous l'Empire.
Le manque de moyens chroniques de la commune avait sans cesse fait reculer les travaux.
Aujourd'hui, elle était neuve, vingt ans après sa vente.
Un château existait aussi, mais dans un tel état délabré qu'il en faisait pitié. La marquise qui y vivait ne possédait plus de fortune pour le remettre en état. La Terreur et l'Émigration étaient passées par là.
Négligeant ses détails historiques, le policier examinait les lieux et les gens.
L'inspecteur de police se fit reconnaître des officiers en poste dans la ville.
Il expliqua ses démarches et rappela l'affaire de la fausse-monnaie.
On lui fit comprendre qu'il dérangeait le monde avec ses histoires.
Et on le laissa à lui-même.
Javert parcourut les quelques rues ; sans pavage, ce n'était que des torrents de boue.
Gymont renâclait à avancer. Le cheval avait faim et froid.
Son maître lui chercha un abri pour la nuit.
Il y avait quelques auberges…
L'inspecteur prit la première qu'il trouva.
Une auberge dédiée à un sergent de Waterloo…
Et il y entra.
La misère était terrible dans l'auberge. Le dénuement et la saleté marquaient tout l'édifice.
Tout prouvait qu'on essayait de faire face mais que la bataille était déjà perdue.
Le policier, habillé de son uniforme, se fit reconnaître de l'aubergiste.
L'homme, assez râblé et fumant la pipe, s'approcha de Javert et l'accueillit avec empressement.
" Et pour monsieur l'inspecteur, qu'est-ce que ce sera ?
- Une chambre et un repas. Ha ! Et mon cheval !
- Pas de souci ! L'ALOUETTE !"
L'aubergiste hurla à pleins poumons, ce qui provoqua deux réactions.
Tout d'abord, l'apparition d'une petite fille, malingre et malpropre, haute comme trois pommes et effrayée.
Puis un éclat de rire général en voyant la gamine accourir de toute la vitesse de ses petites jambes.
" Oui, monsieur ?, demanda la gamine, essuyant maladroitement la crasse qui lui salissait les joues.
- Monsieur le policier a un cheval, expliqua rudement l'homme. Va-t-en charger !
- Oui, monsieur," obéit la gosse.
Javert intervint alors, mécontent de cette idée.
" C'est un étalon, il peut être lunatique."
Javert croisa le regard de la gamine, d'énormes yeux bleus. Apeurés.
L'aubergiste lança, sans s'intéresser plus que ça :
" Bah ! L'Alouette a l'habitude des pataches [cheval] ! Allez !"
Mais Javert n'était pas d'accord.
Il se leva, de toute sa taille imposante et posa sa canne à pommeau de plomb sur la table, dans un bruit fort qui fit sursauter tout le monde.
" J'accompagne la gamine. Ensuite, je veux voir la chambre et vérifier la propreté. Je sens que j'ai des choses à examiner ici.
- A votre service, inspecteur."
L'aubergiste ne se démonta pas.
Il souriait paisiblement en regardant le grand policier quitter les locaux.
Aussitôt, une femme, massue et grasse, apparut et vint se placer à côté de l'aubergiste.
" Dis le père, c'est quoi ça ?
- Un putain de cogne, répondit l'aubergiste. Il m'a pas reconnu. C'est un jobard, nous allons le traiter comme tel.
- Tu es sûr de toi ? On peut toujours l'estourbir ?
- Un cogne ? Ferme ta gueule la femme et va vérifier la chambre. On va lui mitonner un repas aux petits oignons et lui donner notre chambre. Il dormira dans de beaux draps et sera satisfait.
- Et la gosse ?
- C'est la servante. On l'aime non ?"
Mme Thénardier se mit à sourire avec douceur. Ce qui ne lui allait pas du tout.
" Oui, on l'aime."
A l'extérieur, Javert détacha Gymont de l'anneau du mur. L'étalon tremblait de froid, il lui fallait un abri et une couverture.
La gamine se tenait là, un peu perdue.
Normalement, elle aurait dû le faire toute seule.
" Il est grand, remarqua la petite fille.
- Oui, fit Javert. Et il est pas facile.
- Je peux le toucher ?"
Javert accepta, ne préférant pas imaginer l'enfant laissée seule avec Gymont. L'étalon n'était pas une brute, mais il était farouche.
Le flanc du cheval trembla tandis que la petite main sale le touchait, puis la caresse devint plus sensible et le cheval renâcla.
" Calme, Gymont, souffla Javert en caressant à son tour le chanfrein.
- Gymont ?, murmura l'Alouette. C'est un joli nom."
Le cheval pencha sa grosse tête chevaline et renifla les cheveux blonds cendrés. Cela fit rire la petite fille.
Un cheval pouvait sourire.
Un inspecteur de police aussi.
Six jours.
Le policier les passa à enquêter dans la région. Poser des questions.
Et passer complètement à côté de la piste.
M. Thénardier lui fit servir de bons repas. Il lui proposa des prix raisonnables. Le cidre était bon.
Javert ne décela qu'une chose qui lui déplut.
La situation de la jeune servante n'était pas des meilleures.
Mais en quoi cela le concernait ?
" Vous reviendrez, monsieur ?," demanda le dernier soir la petite fille au grand policier.
C'était devenu un rituel quotidien.
Se retrouver le soir dans l'écurie et s'occuper ensemble du cheval.
Un rituel qu'appréciait tout particulièrement Gymont. Le policier avait quitté son uniforme et d'une main ferme, il bouchonnait le cheval.
L'Alouette apportait de l'avoine et de l'eau.
Le cheval se frottait contre la gamine, la faisant toujours rire.
Javert les laissait interagir, gardant un regard attentif sur les oreilles de l'étalon, sachant que son humeur pouvait être versatile.
" Je ne pense pas, gamine, répondit Javert. Je n'ai plus de raisons d'être ici."
Les grands yeux bleus, tristes, remuaient quelque chose au fond du policier. Javert regarda la gamine et son sourire se voulut rassurant.
" Qui sait ? Peut-être qu'un jour nous nous reverrons ?
- J'aimerai beaucoup ça, monsieur."
Et l'espoir fit briller les yeux de l'Alouette, aussi forts que des myriades d'étoiles.
Six jours et rien !
Sauf le souvenir d'une petite fille et l'impression d'être passé à côté de quelque chose.
En l'absence de Javert, la vie était devenue fade.
C'était un fait que, malgré toutes ses crises de conscience et la morsure implacable de la culpabilité, Madeleine ne pouvait pas ignorer.
Il ne ressentait pas, comme son amant le lui avait parfois fait comprendre que c'était son cas, le besoin d'établir une régularité dans leurs rencontres et, ce faisant, de passer quelque temps ensemble.
C'est, dit-on, ce que font les gens lorsqu'ils sont amoureux.
Madeleine aurait été incapable de mettre un nom à ce qu'il ressentait, tellement il était occupé à ne pas qualifier son désir de simple luxure.
Mais il devenait évident que son besoin de ressentir la proximité de Javert grandissait au point de devenir intolérable s'il passait quelques jours à ne pas s'en occuper.
Il ne pouvait ni ne voulait s'engager, et pourtant…
Depuis une semaine, il caressait l'idée de trouver une sorte d'abri où ils pourraient tous deux baisser leur garde pour quelques heures.
Un lieu isolé où il serait difficile de croiser son voisin, mais aussi suffisamment proche de la ville pour que les allées et venues ne deviennent pas un calvaire.
D'autre part, il pensait à l'humble logis que Javert louait dans la Ville-Basse.
Il savait, bien que son amant n'ait jamais dit un mot à ce sujet, que l'humidité et le manque de lumière le rendaient terriblement inconfortable.
Presque inhabitable lorsque le froid arrivait.
Mais s'il était déjà difficile de trouver un logement bon marché et décent à Montreuil, trouver une habitation offrant en plus quelque intimité était une gageure.
Il en était là lorsqu'une de ses tournées de charité nocturnes le mena parmi le dédale de ruelles de la Ville-Basse et à proximité de l'église Saint-Josse, presque à la lisière de la ville.
Derrière l'église, il y avait un vieux mur d'endiguement recouvert de lierre ; Madeleine marchait tout près pour entendre le doux murmure de la rivière, qui lui avait toujours semblé réconfortant.
Puis il s'arrêta brusquement, se frappa le front avec la paume et fit demi tour.
Il venait de se rappeler qu'entre l'église et la rivière se trouvait le terrain sablonneux où, autrefois, la mère Brochet avait cultivé un petit potager et une poignée d'arbres fruitiers.
Depuis le décès de son mari, qui avait été pêcheur, la vieille femme gagnait sa vie grâce à ses légumes, ses poulets et une énorme vache dont le lait était réputé exceptionnel.
La vieille Brochet, qui malgré son âge avancé continuait à jeter la ligne pour attraper ses dîners, s'était finalement retirée cet été.
De nombreux habitants des environs s'étaient réunis sur la place pour lui rendre hommage lorsqu'elle partit pour Énocq au bras de son fils cadet ; même Madeleine avait quitté son bureau quelques instants pour lui faire ses adieux...
La petite maison familiale que la femme avait laissée derrière elle était modeste, mais avait suffi pour élever cinq robustes rejetons.
Les murs étaient épais et le toit semblait être encore en bon état. Chaque mur avait une fenêtre d'où pendaient encore d'épais rideaux.
Cela suffirait peut-être à protéger Javert du froid et de l'humidité que favorisait la proximité de la Canche...
Tant que la cheminée était assez grande.
Monsieur le maire attendit dissimulé sous les arbres jusqu'à être sûr que personne d'autre ne s'était aventuré dans les environs ; lorsque la cloche de l'église sonna à minuit, il força la porte de la petite maison et entra.
Il eut immédiatement l'impression que Javert se plairait ici.
Ce n'était pas grand, mais c'était adroitement aménagé.
La vieille femme y avait laissé ses meubles, peu nombreux mais robustes. Il n'y avait pas de luxe sous ce toit, sauf un lit et une armoire d'âge canonique mais toujours en bon état.
C'était parfait.
Quatre jours plus tard, Madeleine avait sur son bureau le bail que son agent à Arras avait négocié pour lui.
Puis le soir même, en prenant bien soin de dissimuler son excitation, il déroba un chargement de bois de sa propre usine et après l'avoir chargé dans une hotte, l'apporta dans la petite maison nuitamment.
L'opération se renouvela chaque nuit que Javert fut absent.
Avant son retour, l'édredon le plus chaleureux que l'on pouvait acheter à Montreuil, le quinquet le plus moderne et une cafetière importée de Paris avaient également trouvé le moyen d'arriver à la maison de pêcheur.
Quelques jours après son retour de Montfermeil, l'inspecteur de police emménagea dans la maison de la Ville-Basse aux yeux et aux vues de tout le monde.
On comprenait l'intérêt de la petite maison pour le policier.
Éloignée du centre, bruyant, la maison était proche de la Canche, située dans un quartier calme et apaisant. Il y avait même une petite cabane de jardin que l'inspecteur eut vite fait de transformer en une écurie acceptable.
Car Javert n'emménageait pas seul, il avait obtenu le droit de la mairie de garder Gymont avec lui.
De toute façon, la gendarmerie s'en était officiellement débarrassée. On avait évité de peu l'abattoir pour le cheval. Car la mairie l'avait racheté.
Il allait sans dire que c'était M. Madeleine qui l'avait racheté, sur ses propres deniers.
D'ailleurs cela avait fait rire le policier lorsqu'il apprit ce que cet homme improbable avait accompli pour lui durant son absence.
Ce qu'il avait été prêt à faire pour lui.
Doucement, Javert avait coincé le maire dans un angle de son bureau et murmuré :
" Ainsi tu m'offres un cheval et une maison ?
- Ce...ce sera plus simple…pour…"
Javert se délectait du frisson qui prenait monsieur Madeleine lorsqu'il s'approchait ainsi de lui, ne sachant toujours pas s'il s'agissait d'un frisson de plaisir ou de peur.
L'homme était tellement angoissé.
Maintenant, le policier le savait.
Il ne l'avait pas encore vu durant une crise d'angoisse, mais il le savait.
M. Madeleine vivait dans une anxiété perpétuelle.
Gentiment, Javert recula et souffla :
" Me voici promu au rang de maîtresse dans ce cas. Un cheval, une maison… Voyons que me manque-t-il ?"
Le policier s'étant reculé, Madeleine respirait mieux en effet. Il retrouvait même son sourire pour répondre :
" Une bague au doigt ?
- Jean…"
Cette fois, ce fut le policier qui se troubla et secoua la tête.
Donc, le policier emménagea et installa ses maigres possessions dans la petite maison. Le soir-même, il était heureux de faire du feu dans la cheminée.
Luxe dont il avait dû se passer dans son ancienne demeure.
Il examina les meubles, il vit le quinquet et la cafetière, il sentit le café moulu d'excellente qualité...et ne sut pas quoi en penser.
Quelque part, c'était une merveilleuse preuve d'amour. Car c'était de l'amour n'est-ce-pas ?
Javert se le demandait depuis des semaines maintenant. Aimait-il le maire ? Ce besoin viscéral de le voir, de l'embrasser, de lui faire du bien était un signe d'amour, non ?
Et ces achats intempestifs, complètement aberrants, devaient aussi être le signe que le maire l'aimait.
Un forçat aimant un garde-chiourme ?
Était-ce seulement possible ?
Ou alors…
Ou alors cette affaire devenait sordide et M. Madeleine achetait de cette façon son silence et sa complicité.
A cette pensée, Javert eut envie de foutre le feu à la maison.
Javert resta ainsi de longues minutes.
Personne n'avait fait cela pour lui.
Le policier espérait que le prix à payer ne serait pas trop lourd.
Se secouant enfin de ses sombres pensées, l'inspecteur se demanda s'il verrait Jean Madeleine le soir de son installation.
Il en eut une folle envie.
Pour ne pas trop penser, Javert se chargea de préparer un repas.
Car le policier savait cuisiner, même si ce n'était que des repas simples et peu variés.
Pommes de terre, lardons… Simple.
Mais roboratif.
A la hauteur de sa bourse.
Il pleuvait à Montreuil. C'était une bruine inconstante qui tantôt menaçait de se transformer en neige et tantôt se changeait en forte averse poussée par le vent de l'océan.
La tournée de Madeleine fut courte cette nuit-là, car tout le monde s'était réfugié du mieux qu'il le pouvait et les rues demeuraient presque désertes.
C'était tant mieux parce que, cette nuit-là, le maire n'avait pas le cœur à ce qu'il faisait... mais à quelque chose de très différent qui le faisait battre avec force.
Malgré le bruit causé par la pluie, Madeleine n'eut pas à gratter deux fois à la porte de la petite maison que maintenant habitait Javert.
La porte s'était ouverte avant même qu'il ne pense à essayer, puis elle s'était refermée derrière lui tout aussi rapidement.
" Bonsoir, Javert... J'ai pensé que tu aimerais peut-être fêter... Ah ! J'ai apporté un Château d'Yquem... parce que je sais que tu aimes ça," dit le maire sans lever la tête pour regarder son amant dans les yeux.
Cela fit sourire le policier qui glissa ses doigts sur le menton du maire. Un geste habituel pour lui faire lever la tête.
" Merci Jean. Tu es adorable."
Javert se pencha et embrassa doucement son amant.
" Du Château d'Yquem ?! J'aurai su, monsieur, je vous aurai préparé une poularde à la Montmorency."
Prestement, le policier prit la bouteille et la déposa sur la table. Ceci fait, il vint d'office retirer le manteau de son compagnon.
" Je te fais les honneurs de la maison ?, demanda la voix amusée du policier. Ou tu as déjà tout examiné durant tes visites nocturnes de la ville ?
- Ah ! pourquoi le nier ? Mais j'aimerais que tu me montres comment tu t'es installé..."
Javert saisit la main de Madeleine et embrassa tendrement la paume.
" Alors commençons par la pièce principale…"
Javert se fit guide. Il n'avait jamais vécu dans une maison. Cela lui semblait incroyable de vivre dans plusieurs pièces.
Il présenta le salon, la salle d'eau, la cuisine et termina par la chambre.
Là, il s'avança vers le lit et regarda Madeleine avec son air espiègle.
" J'ai un lit avec un excellent matelas. Veux-tu aussi le tester ?"
Javert attendait que Madeleine s'approche.
Il ne voulait plus le brusquer.
Et il ne voulait pas non plus que l'offre de plaisir soit vue comme une façon de rembourser.
Madeleine s'assit sur le lit sans réfléchir à deux fois. Ce fut alors qu'il sentit quelque chose s'enfoncer dans ses côtes.
Il se leva en toute hâte, déboutonna sa veste et, sous le regard amusé de son amant, sortit un paquet enveloppé dans du papier ciré qu'il tendit à Javert.
" Ah... ! C'est ma carte du ciel. J'ai essayé de la déchiffrer à plusieurs reprises, mais j'en suis incapable. Je me suis dit que si tu la gardais ici, nous aurions peut-être l'occasion de l'étudier ensemble... Si ça ne te dérange pas.
- Ta carte du ciel ? Pourquoi pas ? Voyons cela !"
Javert s'assit à côté de Madeleine et ensemble, ils défirent la carte, la dépliant.
Ce fut plus difficile de se repérer sur le papier que dans le ciel, mais les doigts suivirent les constellations comme ils le faisaient dans la nuit.
" Ici Cassiopée. Ici Andromède… Tiens ici Orion !
- Orion ?"
Madeleine souriait, apaisé. Il retrouvait les yeux brillants de l'inspecteur.
" Oui. Facile à retrouver. C'est un chasseur qui porte une ceinture. Là ! Les trois étoiles ! Je te montrerai. Il est accompagné d'un chien… Attends.. Voici le Grand Chien avec l'étoile Sirius..."
Javert remarqua le sourire réjoui de Madeleine et cessa de parler des étoiles.
" M'écoutes-tu au moins ?
- Oui, se défendit Madeleine.
- Menteur !"
Javert se pencha pour effacer le sourire amusé de Madeleine...par un baiser appuyé…
La carte oubliée tomba sur le sol.
Plus tard, il fallut quand même manger.
Mais Madeleine refusa de se recoucher. Il disparut dans la nuit.
Laissant Javert avec la carte des étoiles et des questions plein la tête.
Il y avait des jours. Professionnels et parfois même conflictuels.
Et il y avait quelques nuits. Rares, folles, imprudentes et cependant... indispensables…
Le maire retrouvait ses attitudes de voleur et filait dans la Ville-Basse.
De son côté, le policier, vêtu de son uniforme, après une journée bien remplie, rentrait chez lui, en tenant Gymont par la bride.
Là, il préparait un souper et essayait de ne pas s'échauffer en attendant Madeleine.
Sachant fort bien que bientôt, il serait en nage.
Le maire entrait enfin.
La maison était si éloignée, si petite et insignifiante. Et le maire était si prudent.
Ce qui amusait Javert...mais alertait aussi le policier.
Un forçat...Un Chouan...Un voleur…
Le maire entrait et aussitôt il culpabilisait.
Puis tout cessait lorsqu'il se retrouvait dans les bras de Javert.
Il suffisait de s'embrasser, de se caresser...puis de s'aimer…
Pour que tous ces doutes et ces remords disparaissent comme par magie.
Oui, Javert était un magicien.
Cependant, invariablement, le maire disparaissait dans la nuit.
Javert se réveillait seul.
Il en conçut quelque dépit.
Mais il était bien placé pour connaître le danger de la rumeur.
Cela dura un mois avant que tout ne bascule.
Novembre fit place à décembre.
" Non monsieur Madeleine !, aboya durement le policier.
- Javert ! Il faudrait un accompagnateur !
- Monsieur, non !
- Vous ne serez pas seul ! Je serai là !, asséna plus sèchement le maire.
- Mais… Mais, monsieur ! Je ne saurai faire cela ! Je vais…"
Les mains du policier, si larges, habituées à manipuler la canne et la matraque, se fermaient et se serraient.
" Vous verrez, Javert. Ce n'est pas difficile.
- Vous vous en mordrez les doigts, monsieur le maire !, le prévint Javert. Ils vont s'enfuir à mon approche !
- Des enfants, Javert. Juste des malheureux enfants, abandonnés et seuls la nuit de Noël.
- Bon Dieu, monsieur… Qu'allez-vous me demander un jour de faire ?"
C'était un franc succès.
Les enfants étaient heureux.
Les religieuses étaient heureuses.
Monsieur Madeleine était heureux.
L'inspecteur… l'était beaucoup moins.
" Je ne savais pas qu'un cheval pouvait rire," pouffa Madeleine.
Javert marmonna une réponse qui ressemblait plus à un grognement qu'à des mots.
" Vous êtes magnifiques tous les deux."
Le policier regarda fixement le maire et rétorqua sèchement :
" N'insistez pas Madeleine !"
Monsieur le maire se mit à rire à gorge déployée.
Et pourtant il ne faisait qu'énoncer une vérité. Gymont et son maître étaient magnifiques.
Depuis le matin, le maire et le chef de la police offraient un drôle de spectacle aux habitants de Montreuil-sur-Mer.
En effet, l'étalon de l'inspecteur portait des paniers remplis de jouets et de couvertures, de confiseries et de gâteaux… Toutes les matrones de la ville avaient participé à la collecte organisée par monsieur le maire.
On avait rempli les paniers et dans chaque maison, des enfants avaient reçu des surprises.
Debout devant son étalon, tenant sa bride et affichant un air morose, l'inspecteur voyait les choses se dérouler avec stupeur.
La charité de monsieur le maire !
Un forçat devenu magistrat !
Et au bout d'une heure, il commença à se produire quelque chose que l'inspecteur n'avait pas prévu… Mais que Madeleine attendait. Vu le sourire amusé qu'il arborait.
De chaque maison sortirent les enfants, vêtus de leur manteau le plus chaud et se mirent à suivre le maire et le policier...et surtout l'étalon…
Il ne fallut qu'une heure pour que cela devienne une procession.
Une heure pour que tout le décorum qu'essayait de conserver le policier disparut sous la débonnaireté de monsieur le maire.
Tout d'abord, il y eut des enfants qui demandèrent gentiment s'ils pouvaient caresser le cheval.
Javert refusa au départ...puis il le permit par la force des choses.
" Allons, inspecteur, s'écria en souriant le maire, les yeux brillants de joie. Vous voulez leur faire peur ? Gymont est un brave garçon !"
Gymont était un brave garçon.
Il le prouva.
Javert contempla avec horreur son cheval, si sérieux et si imposant, se faire caresser...puis des petites mains se mirent à tresser sa crinière et sa queue…
Gymont penchait sa tête sur le côté et se laissait faire, acceptant les friandises que les enfants lui apportaient. Carotte, pain, sucre...
Javert saisit son oreille pour le caresser et se pencha pour lui murmurer :
" Vendu ! Te voilà corrompu !"
Oui, un cheval pouvait rire.
Le tour de la ville prenait en compte l'usine et l'hôpital...pour finir par l'orphelinat.
Il y avait des enfants.
Des religieuses qui souriaient. On servit du vin chaud et on partagea les derniers gâteaux sortis des paniers.
Javert tenait Gymont par la bride.
L'étalon était somptueusement décoré. Les crins tressés, entremêlés de brins de laine et de rubans colorés, le transformaient en cheval de cirque.
Madeleine, peut-être sous l'influence du vin chaud aux senteurs d'épices, regarda l'inspecteur avec attention.
Javert, si raide et imposant, dans son uniforme de police, le regarda avec suspicion. Son bicorne réglementaire, ses favoris touffus, son col brodé de fleurs de lys.
" Monsieur ?, demanda prudemment le policier.
- Vous devriez être accordé à votre cheval, Javert.
- Comment cela ?
- Un ruban à votre chapeau ?
- NON !," claqua Javert.
Et Madeleine cacha son rire dans une toux.
Une petite fille, toute mignonne et toute gentille, glissa dans la cocarde blanche du bicorne du policier, un joli ruban bleu accordé aux yeux de l'inspecteur.
La fin de la journée fut légèrement...chaotique…
Javert ramena Gymont à sa demeure, accompagné par monsieur le maire.
Les deux hommes avaient bu du vin chaud.
Le froid et la promenade avaient rougi leurs joues.
Et la neige se mit à tomber…
" Il fait froid, constata Javert, la voix un peu pâteuse.
- En effet, acquiesça Madeleine en levant le nez au ciel.
- Je ne sens plus mes doigts, reconnut le policier.
- Montrez-moi cela !, fit le maire. Il faut se méfier des engelures."
Javert sursauta lorsque Madeleine saisit une main pour vérifier la température.
Le policier resta saisi puis se ressaisit.
Les deux hommes étaient non loin de la mairie.
Javert regarda le maire, si candide...et se dit que peut-être...il ne l'était pas vraiment en réalité.
" Vous avez froid en effet," affirma le maire en levant les yeux pour voir son compagnon.
Puis Madeleine se troubla devant le regard étincelant de Javert.
" Inspecteur ?
- Il y a du feu dans votre bureau à la mairie ?
- Ha ! Certainement. Je…
- Et si nous discutions de cette folle distribution dans votre bureau? monsieur le maire ?
- Javert, je...
- A moins que vous n'ayez à préparer quelque chose de plus urgent ?"
Madeleine regarda Javert et souffla :
" Non, rien d'urgent ne m'attend.
- Alors, réchauffons-nous le temps d'une réunion…"
Imprudent.
Irresponsable.
Dangereux.
Mais indispensable.
L'inspecteur bloqua le maire contre la porte de son bureau et lentement l'embrassa.
" Un ruban dans mon chapeau ?, grogna le policier en embrassant aussi le cou de Madeleine. Pourquoi pas dans mes favoris ?
- Mhmmm. Tu es magnifique…, se moqua Madeleine.
- Je devrais te forcer à porter des rubans toi aussi.
- Javert, Javert, Javert…"
Imprudent.
Irresponsable.
Dangereux.
Tellement bon.
CHAPITRE XXXIII
Le soir de Noël était si triste et grave.
Pas d'étalon caracolant et encensant sa tête pour montrer ses beaux rubans.
Pas d'enfants criant de joie et courant dans les rues.
Pas de chef de la police faussement grognon qui lui souriait en vidant un à un les paniers de friandises.
A la place, la réunion de la paroisse, qui plus que les autres années, était une affaire ennuyeuse et lourde.
Comme chaque année, le commun des habitants de la ville était absent, profitant probablement des quelques heures de liberté qu'ils avaient devant eux pour se reposer ou pour préparer le souper qu'ils allaient partager autour de la table familiale.
Seuls les bourgeois et aussi quelques petits nobles qui restaient encore dans les lieux se réunissaient dans les locaux de la paroisse pour socialiser et déguster le vin préparé à leur attention.
On parlait âprement de la discussion qui avait opposé le comte de Villèle et le duc de Montmorency à propos de l'occasion historique d'envoyer les troupes françaises soutenir les droits des Bourbons d'Espagne.
On parlait de la forme que prendraient les décolletés l'année suivante, on parlait du fils cadet d'un baron qui avait engrossé une mercière...
Madeleine se sentait profondément aliéné de cette société et aussi de ses intérêts ; il était aussi déplacé parmi ces gens que semblait l'être Javert, ignoré de tous de l'autre côté de la pièce.
Le maire n'attendait, une année de plus, que le curé et les dames du comité de charité viennent chercher sa donation pour après présenter ses excuses et disparaître.
Seulement cette année, rentrer dans sa petite chambre et parmi ses livres ne semblait pas être aussi tentant que par le passé.
" J'ai entendu dire que vous vous êtes promené dans la ville distribuant l'aumône et des douceurs comme si vous vous preniez pour un roi mage. Et j'ai passé la journée à me demander si vous ne succombez pas aux séductions de l'orgueil, lui dit le prêtre lorsqu'il atteignit enfin ses côtés.
- J'espère que non, monsieur l'Abbé... L'initiative est venue des ouvrières de mon usine : elles et leurs voisines ont fait tout le travail ; je les ai juste financées et fait la distribution comme elles l'ont demandé...
- La naissance de notre Seigneur se célèbre devant les autels, Madeleine. Le reste ne sont que superstitions et traditions païennes que je suis surpris de vous voir encourager.
- Des traditions ? Monsieur l'Abbé... Je ne connais pas de telles traditions. L'idée était de faire en sorte que les plus petits participent aussi à la fête. En fait, la distribution ne s'est pas faite uniquement dans les quartiers défavorisés.
- Vous vous engagez sur une pente glissante, monsieur le maire. Il est facile de confondre devoir et orgueil, et vous n'êtes qu'à un pas de le faire."
Madeleine baissa la tête.
Quelque chose en lui se rebellait.
Il savait pertinemment que le curé était un homme excellent, droit dans sa morale et dans sa vie personnelle. Un homme qui, dans son empressement à faire parvenir de l'aide aux moins fortunés, ne craignait pas de sacrifier son temps et sa patience à ce genre de réunions sociales où il ne donnait jamais l'impression de s'amuser.
Mais le curé avait tort.
Ou alors, était-ce Madeleine qui se trompait ? Comment le savoir ?
" Allez-vous collaborer avec la paroisse cette année aussi, monsieur le maire ?, demanda le prêtre avec le meilleur de ses sourires.
- Certainement, monsieur l'Abbé. C'est toujours un plaisir de pouvoir le faire..."
Madeleine saisit la feuille de souscription que le sacristain lui remit pour inscrire son nom et un chiffre à côté.
" Miséricorde !, ne put s'empêcher de s'exclamer le prêtre en regardant la somme.
- Ce fut une bonne année pour les affaires. Il n'est que justice de montrer ma reconnaissance envers le Seigneur, qui se montre généreux avec son serviteur.
- Bien entendu, mon fils. Je vais prier pour que notre Seigneur continue à être bienveillant envers vous," dit l'abbé tout en posant une main amicale sur l'avant-bras de Madeleine.
Donc, le devoir était fait.
Il était temps de rentrer chez lui.
Madeleine jeta un regard autour de la pièce et tomba sur deux yeux gris acier qui le fixaient…
" Un péché d'orgueil ?, s'amusa Javert, en secouant la tête alors que les deux hommes se retrouvaient côte à côte. Je raconterai cela à Gymont. Monsieur est devenu orgueilleux. Il réclame des rubans dans ses crins, maintenant."
Madeleine rit pour la première fois depuis le début de la soirée. Il lui fut difficile de cacher sa gratitude.
" Ah ! Alors il va falloir lui faire plaisir... J'achète les rubans et vous le coiffez avec.
- Mhmm. Il lui faudra des rubans accordés à la couleur de ses yeux, dans ce cas. Monsieur est coquet."
Madeleine regardait Javert en secouant la tête, amusé.
Puis, brisant l'ambiance si douce, comme à son habitude, Javert claqua des doigts et asséna, en désignant le curé préparant ses instruments du culte :
" Vous voulez que je lui parle des cierges qu'on brûle en votre nom ? Il va crier à l'anathème !"
Les yeux de l'inspecteur brillaient de plaisir en attendant la réaction de monsieur le maire.
" Pitié, inspecteur ! Il semblerait que j'ai déjà assez fait jaser comme cela ! Même l'abbé me fait des histoires ! D'ailleurs, si vous m'y forcez, je lui parlerai aussi des cierges qu'on brûle en votre nom. Cela risque de faire mauvais genre chez un mécréant !, ricana Madeleine.
- Je ne suis pas un mécréant, monsieur, opposa fièrement l'inspecteur de police en levant le front. J'ai été baptisé."
Monsieur le maire leva juste un sourcil.
Et Javert conclut :
" Bon. Je ne suis pas en odeur de sainteté. Peut-être devrais-je cesser de prédire l'avenir ?"
Madeleine se mit à pouffer :
" Oui, ce serait déjà une bonne chose."
Après la réunion, il fallut se séparer pour dîner en attendant la messe de minuit.
Oui, un jour de Noël, triste et grave.
Moreau étant absent, l'inspecteur passa sa soirée avec du mauvais café et un repas froid, cloîtré dans son commissariat.
Javert essaya de se concentrer sur les quelques dossiers qu'il lui restait à classer.
Des problèmes de bornes déplacées que le garde-champêtre lui avait signalé...
Quant à Madeleine, comme chaque année, il aurait dû retourner à sa petite chambre
et au plateau de nourriture que la portière laissait devant sa porte avant de partir festoyer chez ses anciens voisins.
Il aurait profité des heures qu'il avait devant lui pour relire l'Évangile de Jésus-Christ selon Saint Matthieu et pouvoir se rappeler en détail ce qui était célébré cette nuit.
Mais il avait donné sa journée à la vieille femme et d'ailleurs, il n'avait pas faim.
Il était monté dans sa chambre, avait enveloppé son fusil de chasse dans des vêtements qu'il avait ficelés avec soin et était retourné avec son baluchon dans son bureau.
Là, il était enfin libre de se consacrer au projet auquel il travaillait depuis son retour d'Arras.
A Arras, il avait trouvé une petite pierre qui semblait contenir une sorte d'étoile à l'intérieur. Sa couleur grise lui avait immédiatement rappelé les yeux de Javert, et il n'avait pas résisté à la tentation de l'acheter.
Pas pour lui, bien sûr.
Bon, peut-être pour la regarder de temps à autre.
Depuis que Javert et lui étaient... devenus intimes, Madeleine avait songé à poser la pierre dans la bague que son amant avait tant aimée bien des mois auparavant. Peut-être, s'il réussissait à enlever le protagoniste à la verroterie noire qui était la marque de fabrique de son commerce, le jour viendrait où Javert pourrait la porter en toute sécurité...
En supposant qu'il accepte de le faire.
Les heures passaient vite entre les poinçons et les spatules minuscules. Surtout maintenant que la poitrine de Madeleine était sans cesse égayée par quelque sorte de chaleur vibrante et agréable, toujours plus intense et rassurante, mais qu'il n'arrivait pas à nommer.
C'était enfin la nuit de Noël.
Paix sur la Terre aux hommes de bonne volonté !
Les chants étaient doux.
Chacun avait abandonné son repas pour participer à la messe, alors qu'il neigeait fort dans les rues et que le froid était vif.
L'inspecteur Javert se tenait contre son pilier habituel. Il s'en était rendu compte tout à coup.
Ce pilier était devenu son pilier.
Il s'y tenait tous les dimanches et toutes les fêtes religieuses.
Il s'était acclimaté.
Vidocq en aurait ri à cœur joie.
C'était la nuit de Noël.
Pour la première fois depuis des mois Javert songea à Gilles. Il fut atterré.
Il n'arrivait plus à se souvenir de la couleur de ses yeux.
Ou du son de sa voix.
Tout avait été effacé par le temps.
Et par le sourire de M. Madeleine.
Machinalement, les yeux de l'inspecteur se posèrent sur cet improbable forçat.
Un Chouan condamné de façon inique.
Javert se jura de le protéger.
Et qui sait ?
Peut-être que s'il se faisait oublier de Paris, il resterait éternellement en poste à Montreuil ?
Pour la première fois depuis sa nomination-sanction, Javert pria le Ciel de le laisser à Montreuil.
Auprès de M. Madeleine.
Et de s'en faire aimer.
Le policier mit tout son cœur à chanter, faisant entendre son baryton profond.
" Paix sur la Terre aux hommes de bonne volonté…"
Il était minuit, le soir de la Nativité. Il neigeait toujours et la messe était enfin terminée.
Les rues étaient encore passantes. On se saluait et on commentait.
On avait hâte de rentrer chez soi pour terminer de souper ou enfin se coucher.
Monsieur Madeleine était entouré par plusieurs membres de son conseil municipal et chacun voulait lui serrer la main.
" Une belle cérémonie, assurait-on.
- En effet. Ce fut une belle cérémonie, répétait sans cesse monsieur le maire, avec son sourire bienveillant habituel.
- Et une bonne nuit, monsieur, concluait-on, invariablement.
- Vous de même…"
La phrase polie et amicale de monsieur Madeleine se finissait sur le nom de son interlocuteur.
Un dernier serrement de mains et on se quittait.
Madeleine chercha discrètement autour de lui.
Javert avait disparu.
Il en fut surpris et un peu déçu.
Il baissa la tête et rentra chez lui directement.
Puis, se décidant au dernier moment, il rejoignit Javert.
Il emporta son fusil.
Le policier en fut surpris puis salua la présence d'esprit de M. Madeleine.
Un forçat avec des idées.
Il devait être bon en plans et en coups fourrés… En évasion ?
Javert et Madeleine se couchèrent, épuisés.
Et pour la première fois depuis le bagne, Madeleine sentit un corps chaud se coller contre lui. Au bordel, les deux hommes avaient dormi éloignés l'un de l'autre. Madeleine n'avait d'ailleurs que très peu dormi. Là...c'était différent, Javert se rapprocha de lui et le chercha.
Il se crispa alors qu'un bras entourait sa taille.
Un visage se posait tout contre sa nuque.
Un souffle chaud se ressentait dans l'arrière de sa tête.
" Calme…, soupira le policier. Ce soir, je suis trop fatigué pour tenter quoi que ce soit."
Un fin rire qui glissa dans ses cheveux.
Madeleine se détendit et la prise s'accentua sur sa taille.
" Cela dit… Je ne promets rien pour le matin.
- Javert !, pouffa le maire.
- Paix sur la Terre aux hommes de bonne volonté."
Décembre était en train de se terminer.
Tout était tranquille dans la ville. Il neigeait. Il faisait froid.
Mais l'inspecteur ne ressentait rien de tout cela.
Il savait que bientôt il verrait M. Madeleine. Bientôt, il allait l'embrasser.
Et si les circonstances le permettaient, il allait lui faire l'amour.
Jamais Javert n'avait été aussi heureux de toute sa vie.
Ce furent les cris qui l'attirèrent.
Dans la Cavée Saint-Firmin, comme de juste.
Cela suffit à effacer le sourire réjoui.
Un accident ?! Il y avait longtemps.
Les travaux étaient suspendus durant l'hiver mais le maire avait placé des panneaux pour indiquer le danger.
Tout le monde le savait et faisait attention.
Et cependant, nul n'était à l'abri d'un accident.
L'inspecteur vit la charrette renversée et le cheval blessé, il reconnut le Père Fauchelevent.
Il se précipita sur son allié.
" Est-il mort ? Comment va-t-il ?, demanda l'inspecteur en accourant.
- Il n'est pas mort, monsieur, lui répondit-on. Mais il est coincé sous la charrette.
- Merde ! Qu'on aille chercher le cric."
Tout le monde savait que cela ne sauverait pas le Père Fauchelevent. Le cric était à un quart d'heure d'ici.
Il avait plu la veille, le sol était détrempé, la charrette s'enfonçait dans la terre à chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine du vieux charretier. Il était évident qu'avant cinq minutes il aurait les côtes brisées et serait mort écrasé.
L'homme râlait déjà, la cage thoracique enfoncée par le poids de la charrette.
" Merde !, répéta Javert. Essayons de soulever la charrette."
On obéit à l'inspecteur.
Plusieurs hommes s'y mirent, dont le policier.
En vain.
La charrette était trop lourdement chargée.
Dans l'air résonnaient les râles de douleur du cheval et de son propriétaire. L'inspecteur examina le cheval et secoua la tête.
Deux pattes avant brisées, il était fini.
Le policier sortit son pistolet et le prépara.
Une balle brisa le silence hivernal. Et les cris de souffrance du cheval cessèrent.
Javert attendait maintenant le cric, tandis que, précautionneusement, il faisait vider le chargement. Essayer d'alléger le poids de la charrette.
" Arrêtez, arrêtez !"
Le maire arrivait au pas de course, précédé d'un Moreau qui n'avait pas encore fini de lui conter la scène.
" Arrêtez... Si la charge bouge, elle écrasera le charretier…," répéta Madeleine tandis qu'il finissait de se frayer un chemin parmi les Montreuillois rassemblés autour de Fauchelevent.
" A-t-on fait chercher un cric ?
- Oui, monsieur le maire, répondit quelqu'un dans la foule. Mais il faut attendre un quart d'heure."
Javert songea avec dépit qu'il avait oublié de commander un cric à l'usage de la ville. Il aurait été entreposé à la mairie. Le chef de la police en avait parlé presque dès la première semaine de son arrivée à Moreau...
" Dans un quart d'heure, il n'y aura plus rien à faire."
Madeleine se pencha pour regarder sous la charrette. Un homme pouvait encore se faufiler entre le véhicule et la boue et servir de cric, s'il agissait vite.
Le maire jeta un coup d'œil au vieux Fauchelevent en se relevant et comprit sa douleur et, surtout, sa peur... Mais il ne trouva pas un seul mot d'encouragement à lui adresser.
" J'offre un louis d'or à l'homme qui passera en dessous et soulèvera la charrette pour que nous puissions tirer Fauchelevent. Non ? Cent francs ! Deux cents ! N'y aura-t-il pas parmi vous un homme qui ait le courage de le faire ?
Javert secoua la tête, reconnaissant là M. Madeleine.
" Ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque, monsieur, mais la force ! Il faut un cric pour soulever ce poids !
- Impossible ! Un seul homme suffit pour faire le travail ! Martin ! Leroy ?
- Monsieur, lança la voix calme de l'inspecteur. Il est impossible de faire ce que vous voulez. Il faudrait posséder une force incroyable pour faire cela ! Je n'ai connu qu'un homme capable de…"
Javert se tut.
Et blanchit.
Puis sa voix devint lointaine alors qu'il murmurait, si bas que personne à part Madeleine l'entendit :
" Un seul homme… Un forçat… Jean Valjean…"
Javert se tut. Il venait de se souvenir de quelque chose.
Quelque chose de terrible !
Il venait de se souvenir des yeux bleus de 24601.
Il les voyait en cet instant-même.
Madeleine se retourna pour faire face à Javert.
L'entendre prononcer son nom lui avait tout simplement glacé les entrailles.
Le jour était donc arrivé...
La douleur de la perte plongea Madeleine dans une sorte de torpeur qui brisa sa peur.
Cependant, il lui était impossible de se résigner.
" Non, inspecteur. Ce n'est pas tant une question de force que de savoir où l'exercer," affirma Madeleine.
Le maire ôta sa veste et se glissa sous la charrette; elle commença bientôt à lui broyer le dos.
Jean Valjean n'avait jamais tant souhaité de sa vie avoir raison.
Il suffirait qu'il rapproche ses coudes et ses genoux pour que la masse de son corps fasse le plus gros du travail et soulève le chariot.
Une première tentative lui démontra clairement à quel point ses espoirs étaient vains.
Valjean rugit de frustration et de chagrin.
Près de lui, Fauchelevent avait tourné le visage pour lui dire quelque chose qu'il ne comprit pas.
Le vieil homme haletait. Son visage congestionné trahissait l'imminence de la suffocation.
Comme mu par un ressort, Madeleine redoubla d'efforts et parvint enfin à prendre appui sur ses coudes et ses genoux. La charrette se souleva de quelques pouces.
Puis Fauchelevent hurla de douleur et, par la suite, avait cessé de respirer. Il semblait s'être résigné...
Valjean, qui voyait les bottes de Javert à quelques pas de lui, comme pétrifiées par l'attente et la boue, sentait la glace dévorer son ventre, sa poitrine, son cœur.
La fin était arrivée.
Il fallait choisir entre la vie de Fauchelevent et celle de Madeleine...
Peut-être que l'heure du pauvre vieux était arrivée, et que tout effort fourni ne servirait pas à changer son destin.
Non.
Jean le Cric avait soulevé des poids plus lourds dans le passé. Jean le Cric était un pauvre diable qui n'avait jamais rien eu à perdre, tandis que Madeleine...
Mais au nom de quoi était-il contraint de faire l'impossible ? Qui pourrait lui reprocher de ne pas avoir la force d'un titan ?
Dieu... et lui-même.
Avec un dernier cri qui ponctuait l'effort surhumain, Madeleine courbait le dos, rapprocha les coudes de ses genoux et, à la limite de ses forces, arriva à articuler :
" Maintenant ! Tirez maintenant !"
Une douzaine de bras se mirent en mouvement à son signal ; rapides, efficaces, ils arrachèrent le pauvre Fauchelevent aux griffes d'une mort certaine.
Puis, monsieur Madeleine se laissa tomber face au sol couvert de boue gelée.
Attendant, peut-être, que la roue brisée du véhicule éclate et que la charrette s'écrase sur place l'entrainant avec elle en enfer...
Souhaitant que cela ne fut pas trop long.
Mais la douzaine de bras en avait décidé autrement...
Il ne leur avait fallu que quelques secondes pour retourner la charrette et libérer le galérien tapis dessous.
Se faisant passer pour magistrat pour la dernière fois.
Jean Valjean, car ce serait désormais le nom que lui donnera son amant, finit par se lever à contrecœur et suivre du regard les hommes qui emportaient Fauchelevent dans leurs bras. Avec son souffle, le pauvre homme avait retrouvé aussi ses hurlements de douleur.
Le bagnard comprit alors qu'il avait pris la bonne décision... Et aussi le prix que cela lui coûterait.
Indifférent aux tapes amicales qu'on lui donnait sur le dos, à la joie et aux félicitations, il partit la tête basse sans regarder autour de lui.
Il ne remarqua que les yeux gris, durs mais profondément blessés qui, en le fixant, se réfugiaient encore dans l'incrédulité.
Et l'inspecteur partit dans un large mouvement de bottes.
L'inspecteur Javert était retourné dans son commissariat comme un somnambule. Il entendait sans les comprendre les discours qu'on tenait autour de lui.
" Vous vous rendez compte ? Un homme de cet âge ? Si fort ? Qui aurait cru cela de M. Madeleine ? Il a sauvé le Père Fauchelevent ! Vous vous rendez compte ?..."
Bla bla bla.
La rumeur de la ville faisait de cet exploit déjà incroyable une affaire dépassant l'imagination.
M. Madeleine devenait un nouveau Milon de Crotone. Fort comme un bœuf et portant aussi lourd que ce dernier.
Jean Valjean.
Oui Jean Valjean avait cette force en lui.
Il avait porté une statue de la mairie de Toulon. Porté tout seul, sur son dos, pour sauver un de ses camarades coincé dessous. Une cariatide.
Javert l'avait vu faire et en était resté ébloui.
Il n'avait même pas vingt ans. Un jeune garde-chiourme qui surveillait un chantier de construction en ville.
Il avait été marqué par cette vision !
Un forçat portant une statue plus grande que trois hommes. Une force colossale. Un forçat possédant encore une étincelle d'humanité et sauvant la vie d'un homme.
On l'avait congratulé.
On lui avait laissé quelques jours de repos.
Et cet animal avait craché sur la main qui voulait le récompenser.
Un animal !
Javert s'en souvenait si bien maintenant !
Un forçat, grand et large d'épaules, les yeux bleus remplis de haine.
JEAN VALJEAN !
Ce nom tournait en boucle dans la tête de l'inspecteur de police.
Un forçat...voyons qu'avait-il fait d'autre ?
Il tenait un fusil et visait Javert.
Et la mémoire revint !
Oui, le forçat tenait un fusil et le visait. Mais pas pour tuer le garde. Jean Valjean, comme à son habitude, protégeait un blessé.
Sauf que le blessé était Javert.
Et que Valjean l'avait protégé des forçats en fuite qui voulaient le tuer. 24601 s'était interposé. Il avait pris le fusil de Javert, tombé à terre, un coup de pelle l'ayant atteint dans le dos. Le faisant s'effondrer et des forçats l'avaient frappé à coups de pieds… Ils l'auraient terminé sans l'intervention de Valjean.
Valjean avait grogné comme un lion contre ses camarades.
Il avait sauvé Javert.
Après...avait-il fait cela uniquement par bonté d'âme ou pour éviter la lame de la guillotine ? Le garde-chiourme ne s'était jamais fait d'illusion quant à la valeur de sa vie pour un forçat.
Javert se souvenait de sa propre voix demandant la clémence pour 24601.
24601 !
Javert se sentait devenir fou.
Il s'assit à son bureau.
Contemplant son passé avec horreur.
Jean Valjean et Jean Madeleine.
Puis ses mains se portèrent dans ses favoris et il les tira à la limite de la souffrance.
JEAN VALJEAN.
Car si le passé était horrible, le présent n'était pas mieux et l'avenir était impensable.
L'inspecteur Javert se voulait égal à lui-même.
On retrouvait le mouchard des premiers jours. Surveillant Madeleine et l'examinant avec soin.
Plus circonspect.
Plus subtil.
De nouveaux courriers furent envoyés.
A Toulon, à Bicêtre, à Digne, à Faverolles… Il savait le nom de l'homme qu'il cherchait maintenant.
Et par Dieu ! Il le trouverait !
Javert ne rentrait plus dans sa petite maison qu'aux premières lueurs de l'aube. Il l'avait en abomination.
La maison offerte par un forçat !
En échange de quoi ?
Son silence et sa bite ?
Javert se mit à dormir de plus en plus dans son commissariat, prétextant la quantité de travail harassante.
L'inspecteur Javert vérifia son uniforme avec soin. Le col de cuir, la tunique, la ceinture… Chaque bouton brillait, poli avec soin. Les bottes étaient nouvellement cirées.
Pas un grain de poussière, pas un défaut dans la cuirasse.
Cependant…
Le gris si clair des yeux de l'inspecteur était terni.
Et la rage hurlait dans son âme.
Madeleine l'attendait, impassible, dans son bureau.
Sans éprouver la moindre honte, le bagnard signait des documents et donnait des ordres à son adjoint, feignant de ne pas avoir remarqué la présence de l'inspecteur.
Esquivant son regard.
Le lui refusant.
" Ce sera tout, M. Vanderkoeven. Nous vérifierons le reste à midi, si vous êtes toujours à votre poste," dit le maire en appuyant ses derniers mots.
Madeleine avait l'un de ses mauvais jours.
C'était ce que semblait vouloir dire son adjoint lorsqu'il avait jeté un regard en coin à Javert.
Puis, lorsque la porte se referma derrière Vanderkoeven, le visage du faux magistrat se transforma. La circonspection dont il avait fait preuve envers son adjoint s'effaça pour faire place à la douceur maladroite, incertaine, que Madeleine ne montrait pas souvent.
" Je t'ai cherché hier soir... Où étais-tu ?"
Javert sursauta, comme s'il ne savait pas qu'on s'adressait à lui.
" J'ai eu des affaires à régler," répondit sèchement l'inspecteur.
Puis, le policier glissa ses mains dans son dos, regardant fixement le mur du fond, et commença à réciter son rapport :
" Il y a eu une échauffourée dans la rue Coquimpart, monsieur. Deux femmes se sont prises à partie. Des ouvrières, manifestement. Je me suis interposé et elles sont parties. Et…
- Javert... Voici ce que nous allons devenir ? C'est ce que tu veux ?"
L'inspecteur se força à baisser les yeux pour regarder le maire :
" Monsieur. Voulez-vous entendre le reste de mon rapport ou dois-je simplement le transmettre à Moreau ?
- Une dernière question, et je ne t'importunerai plus : pourquoi accepter un Chouan avec du sang sur les mains mais avoir en horreur un niais qui n'a jamais fait grand tort à personne ?"
Le policier plissa les yeux en entendant ces paroles.
Il voyait la manipulation et ne voulait plus jouer le jeu de Valjean-Madeleine.
" Est-ce que ce sera tout, monsieur ?"
Javert voulait par-dessus tout s'enfuir.
Un Chouan condamné au bagne pour des raisons injustes par un gouvernement inique devenu son supérieur, l'inspecteur pouvait l'accepter et même le protéger.
Mais recevoir des ordres d'un voleur condamné pour un cambriolage et usurpant la position de maire, non cela, Javert ne l'accepterait jamais.
CHAPITRE XXXIV
Plusieurs jours se passèrent ainsi.
L'inspecteur ne venait plus à la mairie. On se rendit vite compte dans la ville que quelque chose n'allait pas entre le maire et son chef de la police.
On en fit toute une rumeur…
Ce fut une surprise de retrouver l'inspecteur Javert arpentant les rues de Montreuil, comme à son arrivée.
Chassant les ivrognes et les prostituées.
Ce fut ainsi qu'il participa à plusieurs bagarres.
Javert cherchait le danger en attendant des nouvelles de ses courriers.
Et un soir de janvier, l'inspecteur retrouva avec stupeur la femme Fantine.
Il avait cessé de l'importuner. Ne cherchant plus à arrêter Madeleine et n'ayant nulle envie que la rumeur détruise sa réputation.
Ou la sienne.
Mais en voyant la femme déchue, le policier en conçut quelques remords.
Fantine portait une robe rouge de velours qui avait vu de meilleurs jours. Elle avait froid, clairement, vu le décolleté trop ouvert dévoilant une chair bleuie.
Bien trop maigre.
Et son visage ! Dieu !
La malheureuse femme était affreuse ! Les cheveux si longs avaient été coupés ras, la peau trop pâle montrait la maladie, les joues maquillées n'arrivaient pas à apporter de la vie à ce cadavre ambulant.
Et son sourire était brisé.
Il lui manquait les incisives. Un trou énorme déformait son sourire.
L'inspecteur eut envie de faire demi-tour.
Mais le bruit l'avait attiré. Une bagarre comme toujours, sauf qu'il s'agissait d'une prostituée agressant un bourgeois.
M. Bamatabois, devenu si riche depuis la mort de son père, avait clairement trop bu. Le jeune homme avait simplement vendu toutes les propriétés de son père, même le magasin, et se retrouvait à la tête d'une jolie fortune.
Une honte !
Là, il était saoul et Fantine le giflait.
Ce qui faisait rire les passants.
Javert s'approcha de son pas martial et posa la main sur son épaule.
" Tu viens avec moi !"
Fantine était si pâle.
Elle devint livide.
Et ce fut le début des larmes et des plaidoiries.
L'inspecteur Javert se retrouva, assis devant son bureau, dans son petit commissariat. La femme était en larmes devant lui et le suppliait.
Javert n'écoutait pas, il hésitait sur la conduite à tenir.
Agression, voie de fait, prostitution illégale…
Il pouvait obtenir jusqu'à dix-huit mois de prison pour de tels actes.
Il se voulut magnanime.
Fantine lui parlait de sa fille qui allait mourir sans l'aide de sa mère.
Il secoua la tête et lâcha, sèchement :
" As-tu fini ?
- Oui, oui…, balbutia la malheureuse femme, effrayée.
- Alors tu en as pour six mois. Emmenez-la !"
Hannequin et Joliot, comme toujours à son service, s'approchèrent. Hannequin se portait mieux, sa blessure au couteau était handicapante, mais dans un petit poste comme à Montreuil, il pouvait faire face.
Fantine serra ses mains et souffla :
" Six mois ? Mais...c'est impossible. Monsieur l'inspecteur. Six mois ? Mais comment gagnerai-je l'argent de ma Cosette ? Monsieur…
- C'est tout !, claqua Javert. Et personne ne peut t'en sauver ! Allez !"
Un homme s'était faufilé à travers la foule curieuse qui s'entassait devant le poste de police et s'était glissé dans la pièce sans se faire remarquer.
L'homme, horrifié, avait vu la pauvre femme ramper à genoux sur le sol boueux en embrassant le bas du manteau de l'inspecteur ; il l'avait vue prendre la main du policier et l'embrasser aussi en implorant sa miséricorde.
Il avait vu se briser contre un mur de granit les tentatives de séduction désespérées de la pauvre créature ; il avait vu ses supplications s'écraser contre une statue de marbre.
L'homme, qui n'était autre que Madeleine, était indigné.
Au-delà de cela, il avait du mal à contenir la colère qui lui serrait la gorge et, par moments, son jugement se brouillait.
" Un instant, s'il vous plaît !," dit le maire.
L'inspecteur leva la tête et aperçut le maire.
Il eut une grimace éloquente et se leva de sa chaise.
Il était rare que le maire entre dans le commissariat.
" Monsieur ?"
Madeleine pénétra dans la pièce avec les mâchoires et les poings serrés. La rage au cœur et du brouillard plein les yeux.
Il voulait s'interposer entre Javert et la femme qu'il s'apprêtait à broyer, et il n'e restait plus de place dans son esprit pour réfléchir aux conséquences.
Javert avait, dans cette lumière, les joues creuses et l'air terrible.
Le policier se raidit, tel un fauve, et attendit l'attaque.
Madeleine percevait quelque chose qui brillait dans ses yeux : la colère, mais aussi la douleur.
S'il n'avait pas connu l'homme, le magistrat l'aurait écrasé.
Mais cet homme de pierre avait été son amant.
Il lui avait donné de la compréhension et une sorte de tendresse farouche qu'il déguisait souvent en sarcasme.
Il restait Javert, enfant de parias, né en prison d'une femme déchue.
" Je pense, inspecteur, que cette femme recevra de meilleurs soins dans mon infirmerie qu'en prison. Quand elle sera rétablie…
- Elle est coupable de voies de fait, monsieur, coupa sèchement le policier. Elle ira en prison. Elle sera soignée là-bas."
Pour Javert, l'incident était clos.
Il ne daigna même pas jeter un regard sur la femme, épleurée, à ses genoux.
Tout entier qu'il était à sa colère contre Madeleine.
" Craignez-vous qu'elle échappe de l'infirmerie dans son état ? Faites la garder, alors ! Inspecteur Javert... Cette femme n'a fait que se défendre d'une agression, et il y a des témoins. Elle n'ira pas en prison dans son état et vous auriez tort de vous interposer."
Les mots coupèrent.
Javert entendit la prise de souffle des deux gendarmes et son orgueil se rebella.
" Non, monsieur. Elle n'ira pas à l'infirmerie ! Elle ira en prison. Elle n'est pas si malade."
Javert savait qu'il était inutilement cruel et qu'il mentait odieusement.
La femme respirait fort, n'importe qui pouvait déceler la maladie dans sa pâleur et sa fragilité.
Mais l'inspecteur ne voyait pas cela.
Il voyait un forçat qui osait lui donner des ordres.
Et par Dieu, il n'allait pas lui céder !
" Hannequin ! Joliot ! Menez la prévenue en prison ! Le médecin passera la voir demain !, " ordonna sèchement l'inspecteur.
Javert claqua des doigts et les deux gendarmes s'approchèrent, indécis.
Leurs yeux passaient du chef de la police au maire, tous deux rouges de colère.
" N'y aura-t-il jamais de pitié pour les déchus ? Pour aucun ? Pensez-y, inspecteur... Elle a plaidé pour sa fille... Laissez-moi la retrouver, et lorsqu'elles seront toutes deux en sécurité, veillez à ce que la sentence soit exécutée," insista Madeleine.
Et ce fut ce jour-là que Javert se damna.
Il se montra plus dur que le granit, plus cruel que le pire des garde-chiourmes de Toulon, plus terrible que le bourreau.
Sachant que la femme était souffrante.
Sachant qu'elle avait un enfant malade.
Sachant qu'elle avait riposté contre un homme qui l'agressait.
Il secoua la tête et lâcha du bout des lèvres :
" Il n'en est pas question, monsieur le maire."
Madeleine sentit la tristesse s'abattre sur ses épaules, lourde comme un manteau de plomb.
Ce n'était pas le policier qui se rebellait contre lui, mais son amant.
Un homme qu'il avait traité, il le comprenait à présent, comme d'autres traitaient la pauvre femme qui s'était maintenant réfugiée dans un coin.
Javert lui avait accordé sa confiance ; Madeleine avait riposté avec des mensonges. Javert lui avait offert non seulement son corps, mais aussi son affection aveugle et imméritée ; Madeleine n'avait pu lui donner que le confort qu'apporte l'argent et sa peur.
Madeleine avait détruit son amant au point d'en faire un bourreau.
Il sut qu'il n'y aurait pas de moyen de revenir en arrière.
" C'est toi ce salopard de maire ? Le saint Madeleine qui va à la messe pour se frapper la poitrine le dimanche et qui jette les pauvres femmes dans la rue le lundi... Regarde ce que tu as fait de moi !," lui cria la femme.
Elle s'était brusquement levée et avait foncé vers le maire toutes griffes dehors.
" Comment est-ce possible ?, avait réussi à dire Madeleine.
- Je travaillais pour toi, tu te souviens pas de moi ? Une fois, là-bas à ton usine, tu m'es rentré dedans et tu m'as fait tomber... Regarde ce que tu as fait de moi... ! Car je n'ai pas voulu abandonner mon ange et que je n'ai pas de mari ! Ça te donne le droit de me jeter dehors ! Tu nous as refusé le pain, ordure !"
La femme, qui s'était enflammée de colère, regarda le maire de la tête aux pieds et, rassemblant le peu de force qui lui restait, elle lui lança un terrible crachat au visage.
Madeleine ne le sentit pas.
Il avait aussi détruit cette pauvre femme, d'une manière ou d'une autre... Il ne s'en était même pas aperçu !
Tous ses efforts, toutes ses bonnes intentions ne portaient d'autres fruits que la désolation et la misère.
Peut-être était-ce l'ordre naturel des choses... Peut-être que Javert avait raison et que rien de bon ne pourrait jamais venir d'un damné... De quelqu'un comme lui.
Le maire s'essuya la figure avec une manche.
Le sang de Javert ne fit qu'un tour. Il se jeta sur la femme et la retint de frapper le maire.
Il protégeait le maire, certes, mais il protégeait aussi son amant.
Javert ne put s'en empêcher, il gifla fort la femme.
" Maintenant au trou ! Et tu ne discutes plus !"
Fantine se frottait la joue, sur laquelle s'épanouissait la marque des doigts de l'inspecteur.
" Non, inspecteur !
- Mais, monsieur ! Monsieur !, balbutia Javert. Elle...elle vous a insulté ! Monsieur…"
Javert perdait pied.
Il se secoua et reprit sa voix dure pour asséner :
" Insulte envers un magistrat ! Monsieur ! Vous ne pouvez plus plaider pour la clémence !
- Suffit, inspecteur ! Mon insulte est à moi. Je peux en faire ce que je veux. Cette femme n'ira pas en prison."
La bouche de l'inspecteur se ferma et les mâchoires furent serrées avec force.
" Monsieur, je suis au désespoir de vous résister. Mais je ne peux pas vous obéir. Cette femme s'est rendue coupable de troubles de l'ordre public, agression contre un bourgeois et insulte contre le premier magistrat de la ville. De plus, c'est une prostituée, monsieur ! Qui se livre à cet odieux métier de manière illégale, monsieur."
Javert ne se rendait même pas compte qu'il suppliait à son tour.
Les deux gendarmes tenaient la prévenue par un bras, la soutenant et l'empêchant de s'enfuir. Tous trois regardaient les deux hommes se déchirer.
Fantine ne savait plus si elle allait en prison, si elle allait à l'hôpital, si elle retournait dans la rue...elle tremblait et pleurait.
" Vous ne réalisez pas ce que vous dites, Javert. Pour la dernière fois, laissez la guérir et faites ensuite appliquer la loi.
- Non !, claqua Javert. Je représente la loi, monsieur. Cette femme va aller en prison !"
Les yeux gris brillaient de colère. Des étoiles filantes dans un ciel d'orage. Et ils fixaient sans aménité le maire.
Javert leva le menton par défi.
Les deux gendarmes se décidèrent et Joliot sortit des menottes de sa poche. Ainsi, le chef de la police avait gagné…
Pensif, peiné, Madeleine baissa la tête et aussi la voix.
" Vous représentez la loi… Mais pas plus que moi. Sortez. Sortez tous."
Javert reçut l'ordre comme on reçoit un coup.
Il vacilla un instant, puis sans rien dire, il quitta le commissariat.
Les deux gendarmes le suivirent, indécis.
Javert les abandonna à leur sort et partit marcher dans la ville.
Il était enragé.
Seul Moreau était resté. Il s'approcha doucement de M. Madeleine, encore sous le choc de la confrontation entre le maire et le chef de la police.
" Faut-il vous aider à porter la femme, monsieur ?
- Non, je m'en charge, mais allez prévenir l'infirmerie de notre arrivée."
Fantine était restée debout.
Inconsciente de ce qui venait de se passer.
Elle ne comprenait pas.
L'inspecteur était parti, les gendarmes avec lui… Il ne restait que le maire… Que lui voulait-on ?
Monsieur Madeleine s'approcha d'elle, mais elle ne comprenait pas ce qu'il lui disait.
Elle ne comprenait rien.
Et tout à coup, sous la tension, sous la fièvre qui la prenait dans ses vêtements trop fins et trempés par la neige, elle s'évanouit.
Les bras de M. Madeleine l'empêchèrent de tomber sur le sol.
La colère portait Javert.
L'inspecteur marchait dans les rues de la ville. Il ne sentait pas le froid, il ne voyait pas la neige, il ne ressentait qu'une immense, une terrible rage qui grondait en lui.
Mâtinée de dépit et de tristesse.
Il se souvenait de son amant.
Il voyait un forçat évadé qui lui avait menti.
Et en même temps...qu'aurait-il pu faire d'autre ?
Il entendait encore le "SORTEZ" que monsieur le maire lui avait ordonné.
Dans son propre commissariat, devant les gendarmes, devant Moreau, devant la prévenue… Javert était sorti, rempli de haine.
Madeleine lui avait dit qu'il représentait la loi, lui aussi. La belle blague !
Javert avait été prêt à se jeter à la gorge de Valjean pour l'arrêter en même temps que la femme Fantine.
Et en même temps… Il ne pouvait s'y résoudre.
Il n'avait aucune preuve.
Puis...puis il sentait son coeur se briser.
Putain ! Il aimait cet homme !
Les pas de l'inspecteur le menèrent jusqu'à la Canche.
Javert s'arrêta devant et regarda les flots. Glacée, elle étirait son fin ruban noir dans la nuit.
Et l'inspecteur se plaça juste au bord.
Ses mains formaient des poings et tremblaient à ses côtés.
Putain de Madeleine !
Putain de Valjean !
Javert regardait l'eau noire et ses pensées tourbillonnaient. Malsaines. Mauvaises.
Il fit un pas en avant.
Et son visage se porta juste au-dessus des flots, si doux et calmes. On sentait l'humidité dans l'air. Javert ferma les yeux, refusant de voir les étoiles...ou les ombres environnantes. Il avait déjà bien assez avec celles qu'il portait en lui-même.
Une voix retentit dans l'ombre et le fit sursauter :
" Il est bien tard, inspecteur."
Javert se retourna et vit arriver le vieux pêcheur.
" Vous devriez rentrer chez vous, inspecteur. Vous ne croyez pas ?"
Javert eut envie d'aboyer : " Mon chez-moi ? Quel chez-moi ?"
Mais il se tut. Laissant seulement le pêcheur se rapprocher encore de lui.
" Il fait nuit, constata le pêcheur. Vous devez avoir fini la journée, non ?"
Javert dut avaler pour pouvoir parler.
Il avait la gorge serrée.
" Oui, j'ai fini.
- Alors, rentrez chez vous ! Il y aura bien assez de demain pour faire oublier.
- De quoi parlez-vous ?, claqua sèchement le policier.
- De rien. Vous voulez un verre d'alcool ?"
Javert se tourna vers la Canche et plongea ses yeux dans ses eaux noirâtres. Il ne savait pas pourquoi il était là.
Une main se posa sur son épaule et le fit se raidir.
" Demain. Vous verrez plus clair, inspecteur. Rentrez chez vous ou allez dormir dans votre commissariat. La nuit est mauvaise. Pour vous.
- Demain… Demain… Oui, peut-être…"
Ce fut comme s'il sortait d'une transe.
Javert posa son regard sur le pêcheur et murmura :
" Pourquoi vous vous intéressez ?
- Ma fille. Elle était juste là où vous êtes. Et je n'étais pas là."
Javert frissonna et se détourna brusquement du pêcheur.
Il y aurait un demain.
Et un surlendemain.
Et un autre jour.
Et il aurait vécu une vie.
Dans son salon, l'inspecteur Javert rédigea une lettre à destination de la Préfecture de police de Paris.
Une lettre dans laquelle il détaillait tous ses soupçons, tout ce faisceau de preuves qui concordaient toutes pour prouver la réelle identité de M. Madeleine.
L'homme nommé par le roi, l'industriel qui avait refusé la légion d'honneur, le saint maire de Montreuil-sur-Mer…
Son amant.
Chaque mot qu'écrivit Javert lui fit l'effet d'un coup de fouet. Ils le forçaient à poursuivre et à argumenter.
" Considérant que le dénommé Madeleine boite de la jambe gauche..."
" Nonobstant son attitude irréprochable de premier magistrat de la ville, il est avéré que l'homme ressemble à un forçat nommé Jean Valjean et…"
" Il est de notoriété publique que le dénommé Madeleine ne possède ni documents prouvant son identité, ni de preuves avérant son lieu de naissance…"
" La fortune de ce dénommé Madeleine est de provenance douteuse, ainsi…"
" Le dénommé Madeleine entretient des vues étranges quant au maintien de l'ordre dans la ville. Ainsi, il n'hésite pas à protéger une prostituée contre un bourgeois, bien en vue dans la ville, ce qui…"
Vidocq se serait moqué.
Ce n'était pas des preuves ! Mais à les aligner ainsi sur des pages et des pages, cela commençait à sembler étrange. Sans compter Monseigneur Myriel et Petit-Gervais...
Six semaines !
Il passa six semaines qui ressemblèrent à une année.
Qui ressemblèrent aux premiers jours à Montreuil.
Plus de complicité, plus d'amitié, plus d'amour.
L'inspecteur se comportait de façon irréprochable.
Il tenait son poste, il apportait son rapport, il prenait ses ordres de monsieur le maire et il ne desserrait les lèvres que lorsqu'il en était contraint et forcé.
Il attendait son heure.
Et il rageait de s'être fait duper.
Mais Javert ne voulait pas voir la tristesse dans les yeux bleus de monsieur le maire. Il ne voulait pas reconnaître la douleur et la résignation.
Il ne voulait rien avoir à faire avec Jean Valjean.
D'ailleurs, l'inspecteur avait réintégré son ancien logement, replaçant Gymont dans l'écurie de la caserne et abandonnant la petite maison bien chauffée.
Non, il ne voulait rien devoir à un forçat en rupture de ban.
En six semaines, Javert reçut des réponses de ses divers courriers, beaucoup plus développées et intéressantes que les précédentes.
Ainsi, ses anciens collègues de Toulon lui fournirent une copie du lourd dossier de Jean Valjean. On pouvait le résumer ainsi :
Jean Valjean, né à Faverolles en 1769.
Condamné en 1796 à cinq ans de bagne pour vol et braconnage. Il a été ferré le 22 avril 1796 à Bicêtre.
Première évasion le 5 février 1800 : peine alourdie de trois ans.
Deuxième évasion le 17 mai 1802 : résistance à l'arrestation. Il est condamné à cinq ans de plus dont deux à la double chaîne.
Troisième évasion le 10 octobre 1806 : pas de résistance, peine alourdie de trois ans.
Quatrième évasion le 22 novembre 1809 : peine alourdie de trois ans.
Un prisonnier assez violent et haineux mais malgré tout soumis et obéissant.
D'ailleurs, à partir de 1809, à quarante ans, il a appris à lire dans l'école du bagne et a semblé s'être assagi.
Résultat : DIX-NEUF ANS DE BAGNE.
La tentative d'évasion liée à l'agression contre l'adjudant-garde Javert était mentionnée dans les décharges, ainsi que l'humanité dont faisait parfois preuve le galérien envers ses codétenus.
La cariatide ne tenait qu'une ligne dans tout le dossier, mais c'était le point essentiel pour Javert.
Car c'était ce qui avait marqué sa mémoire, même vingt ans après les faits !
Un forçat de quarante-six a été libéré le 8 octobre 1815, doté d'un passeport jaune.
Les collègues de Toulon avait ajouté quelques notes en bas de page à destination du chef de la police de Montreuil-sur-Mer :
" L'homme est dangereux et est toujours recherché comme voleur récidiviste. Il a dépouillé un jeune ramoneur sur la route de Digne : Petit-Gervais. On le soupçonne d'avoir fait partie d'une bande de pillards."
La boucle était bouclée !
Javert se demanda tout à coup comment s'appelait ce jeune musicien de rue accompagné d'un singe que M. Madeleine avait embauché d'on ne sait où pour le mariage du secrétaire de mairie.
Un ancien ramoneur ?
La prison de Bicêtre confirma simplement la chaîne et la peine de 24601.
Les collègues de Digne furent bien plus coopératifs que la première fois. Ils relatèrent l'affaire de l'argenterie de Monseigneur Myriel. Ainsi un forçat libéré depuis peu avait été arrêté dans la campagne aux alentours de Digne portant un sac rempli de l'argenterie marquée aux armes de l'évêque.
Les gendarmes le capturèrent et l'interrogèrent, mais l'homme nia les faits. Il expliqua que l'évêque la lui avait donnée.
Personne ne le crut.
On le bouscula un peu mais Jean Valjean resta ferme dans ses paroles.
Pour l'amener à avouer la vérité, on mena le voleur devant monseigneur l'évêque…
Mais Monseigneur Myriel était un homme bon et bienveillant, envers tout le monde, même envers les pires des hommes.
L'évêque leur assura que c'était bien un don. Et il ajouta des chandeliers d'argent au cadeau de l'argenterie.
Aucun des gendarmes ne fut dupe de la manœuvre.
Jean Valjean arborait un visage tellement abasourdi qu'il était évident qu'il s'attendait à être arrêté pour vol.
Seulement Monseigneur Myriel était un saint.
Il ne fallut attendre que quelques heures pour avoir confirmation du fait que Valjean était un voleur impénitent. Monseigneur Myriel ne revint jamais sur son témoignage. Seulement, lorsqu'il apprit le vol du petit ramoneur perpétré par ce Jean Valjean, il pria longtemps dans son église…
Et n'en parla plus jamais…
Les collègues de Digne étaient prêts à tout pour aider l'inspecteur Javert à mettre la main sur ce maudit forçat.
Enfin, Faverolles. La police locale ne fut pas d'une grande utilité.
On lui répéta des faits vieux de trente ans. Un vol de pain, le bris d'une vitrine de boulangerie, une blessure à la main, une famille pauvre et affamée.
La police de Faverolles fut la plus douce avec Jean Valjean.
Le jeune homme de 26 ans qui avait volé ce pain un dimanche soir de l'hiver 1795 aurait mérité la grâce. Il ne voulait que sauver sa famille.
La disette était terrible et sept enfants se mouraient de faim.
D'ailleurs le boulanger, Maubert Isabeau, a longtemps regretté que les choses soient allées si loin.
Jean Valjean n'était pas un mauvais homme, il avait travaillé dur durant de nombreuses années pour soutenir la famille de sa sœur.
Le chef de la police de Faverolles finit son courrier en évoquant la disparition de la famille Mathieu. La sœur était partie à Paris, chercher du travail et ses enfants…
L'hiver était rude cette année-là et sans le frère pour ramener de l'argent, beaucoup d'enfants furent placés ou moururent.
Ces courriers, ces rapports, ces dossiers dressaient le portrait d'un homme bon et naïf, plongé dans le crime par le plus pur des hasards. Et transformé en bête malfaisante par le bagne.
Les hommes ne changeaient jamais ?
La preuve que si !
Et maintenant, il y avait Monsieur Madeleine. Un homme bon et charitable, un excellent maire, un industriel émérite et reconnu.
Que faire de tout ceci ?
Javert resta de longues heures assis à son bureau à méditer sur ces faits tragiques.
Et il se souvenait de son amant…
Car Madeleine avait beau être Jean Valjean, il était avant tout l'homme qu'il aimait…
Javert pencha la tête et glissa ses mains dans ses favoris.
Contraint par la culpabilité, Madeleine ne pensait pas à fuir.
Il savait qu'il était découvert depuis que Javert avait prononcé son nom, celui qui était chargé d'infamie et dont, peut-être, seul son amant se souvenait encore.
Malgré avoir pris, des mois auparavant, ses dispositions pour rendre sa disparition simple et immédiate, Madeleine endurait l'anxiété tout en nourrissant ses derniers espoirs de voir Javert revenir à la raison.
Après tout, même s'il connaissait son identité, Javert n'avait aucun moyen de la prouver.
Mais la situation avait empiré depuis qu'ils s'étaient affrontés au commissariat et Madeleine ne se faisait plus d'illusions.
En proie à la culpabilité, le maire se rendait à l'infirmerie deux fois par jour.
Il se rendait au chevet de Fantine et l'entendait tousser ; il la regardait dormir. Parfois, la pauvre malheureuse y puisait même des forces pour lui raconter sa vie en bribes qui s'effilochaient. De temps à autre, elle souriait.
Elle avait eu peu de chances d'être heureuse, et elles avaient toutes tourné autour de son ange : Cosette.
Madeleine apprenait à vénérer ce nom, seul réconfort de la femme désespérée qu'il plaignait de tout son cœur. Ce nom était déjà un poids qui lui écrasait l'âme.
Maintenant qu'il avait payé les dettes que ce Thénardier réclamait à Fantine, Madeleine attendait le retour de la petite... Toujours reporté… de plus en plus indispensable.
Il ne voyait plus Javert.
Il est vrai qu'il distinguait souvent sa silhouette sévère patrouillant dans les rues, et aussi que le policier n'avait pas cessé de se rendre à son bureau pour l'informer des affaires du jour.
Mais cet homme rongé par le ressentiment et la colère qui se présentait chaque matin devant lui n'était plus Javert.
Il avait beau chercher, tout ce qu'il percevait chez son amant, c'était la colère et la détermination immuable de le détruire.
Il ne pouvait pas lui en vouloir.
Mais Madeleine avait espéré que peut-être, avec le temps...
Au fil des semaines, il devint évident que Javert, lorsqu'il le regardait, ne ressentait que haine et amertume.
À en juger par le comportement de son amant, toujours discipliné et impersonnel, il ne restait même pas de regrets entre eux, pas de douleur capable de les pousser à entamer une discussion... Il n'y avait plus que de la distance et de la rage sourde.
Le maire avait commencé à craindre le pire.
Non pas qu'il soit arrêté et finisse ses jours au bagne ; non pas que Fantine et sa petite se retrouvent démunies une fois de plus ; non pas que son usine dut fermer ses portes, laissant de nombreuses familles dans la misère, car il s'était déjà chargé de tout cela.
Madeleine avait compris que Javert, aveugle dans sa détermination, n'hésiterait pas à s'immoler afin d'atteindre son but.
Rien ne pourrait l'empêcher de dévoiler aux autorités l'intimité de leurs nuits volées ensemble, dérobées au temps et aux yeux du monde pour partager le péché et la joie tout fraichement découverts.
Javert parlerait des cicatrices qu'il avait vues sur le corps nu de son amant ; il raconterait le passé que Madeleine lui avait permis de deviner.
Qui était aussi faux que tout le reste...
Sauf...
Sauf cette douleur lancinante que Madeleine éprouvait chaque fois qu'il réalisait qu'il ne sentirait plus jamais le rire de son amant se cacher contre sa gorge; que les heures ne cesseraient jamais d'être désespérantes, égales les unes aux autres, maintenant qu'il n'attendrait plus la tombée de la nuit pour se lancer à la recherche de son corps, de ses baisers, de son humour particulière et de son café si fort...
Oui, Javert se montrerait au monde entier sans hésitation pourvu qu'il puisse rendre Jean Valjean au bagne.
Il ne songerait pas un instant qu'en agissant de la sorte, il se détruirait...
"Il n'y a pas de place dans la Force pour un homme inverti", lui avait dit Javert. Mais ce serait, aux yeux de tous, ce que Javert et lui-même deviendraient à jamais.
Madeleine savait déjà qu'il ne lui restait pas grand-chose à perdre et, en fait, il se moquait éperdument que les gens trouvent une raison de plus pour le mépriser, car, et par-dessus tout, il n'avait plus la force de se sentir honteux d'avoir... aimé.
Aimé ? Vraiment ?
Mais Javert... Javert n'avait pas la moindre idée à quel point le monde pouvait être impitoyable envers les déchus.
Il n'y aurait pas de pardon pour son amant aussi longtemps qu'il vivrait.
Il n'y aurait pas d'avenir.
Il n'y aurait plus de dignité et plus de pain.
Tout cela à cause d'un homme qui avait eu le culot de se cacher sous une fausse identité afin de lui dérober... peut-être pas le coeur, mais le bon sens.
Oui... Seule la culpabilité retenait Madeleine à Montreuil-sur-Mer.
Javert devenait fou.
Et honnêtement, toute la ville le croyait aussi.
Car on voyait l'inspecteur partout.
Javert surveillait le chantier abandonné de la Cavée-Saint-Firmin.
Javert surveillait les travaux du quartier des Moulins.
Javert vérifiait les identités des passants, alors qu'il les connaissait sciemment.
Javert patrouillait, partout, toujours.
Oui, il était devenu fou.
Et il attendait avec anxiété le courrier de Paris.
Gymont devenait aussi fou que son maître. Plus personne ne pouvait l'approcher. L'écurie de la caserne résonnait de ses cris de défi.
Puis...un jour…
Le courrier de Paris arriva et Javert en fut atterré.
Il n'avait plus le choix.
Inspecteur Javert,
Par la présente, nous vous informons que vos diffamations sans cesse répétées à l'encontre de M. Madeleine vous ont porté préjudice.
Le comte d'Anglès a demandé votre mise à pied officielle.
Mais il refuse de la poser lui-même.
Il vous demande d'avoir le courage de la réclamer auprès de l'homme que vous avez ainsi harcelé et bafoué.
Monsieur le préfet de police s'attend à une lettre de renvoi de la part de M. Madeleine dans les jours prochains.
Je suis navré de cette décision, Javert, mais je ne vous défends pas.
Vous étiez prévenu !
M. Chabouillet
Secrétaire de la Préfecture de Police
Paris
C'était terminé.
Le policier avait perdu contre le galérien.
CHAPITRE XXXV
Un jour comme un autre.
Javert vérifia son uniforme, une fois de plus.
Peut-être pour la dernière fois.
Il avait été si fier de porter l'uniforme de la police.
Si fier.
Un pas en avant pour sortir du caniveau. Devenir autre chose qu'un gitan. Forcer les gens à le remarquer.
Briser les préjugés.
Aujourd'hui... Javert ne savait pas trop ce que sa mère aurait pensé de lui.
Peut-être aurait-elle ri ?
Ou se serait-elle gentiment moqué ?
Elle l'appelait son "tikno" [son enfant] et elle lui peignait les cheveux. Les brossant, les coiffant, tout en lui chantant des chansons...
Son oncle était le seul qui s'intéressait à son avenir.
Peut-être lui serait déçu…
L'uniforme, l'épée, les gants, les bottes…
L'inspecteur était imposant.
Et il se dirigea d'un pas raide et martial vers la mairie.
Il avait joué et il avait perdu.
Javert n'était pas homme à déroger à son devoir.
M. le maire attendait dans son bureau.
Sa table était complètement dégagée, son esprit était calme et sa détermination, ferme.
Il avait l'intention de gagner un peu plus de temps, et cela à n'importe quel prix.
Un jour de plus pour Fantine et Cosette. Le temps qu'il faudrait pour que les blessures de Javert se referment...
Lorsqu'il entendit le martèlement familier des bottes en chemin vers son bureau, il lissa sa redingote et jeta un regard inquiet autour de lui. Peut-être pour la dernière fois.
L'inspecteur Javert demanda une audience auprès de monsieur le maire. Quelque chose qu'il faisait rarement.
Sûr de sa place et de son rang. Sûr de son autorité et de l'importance de ses assertions.
Là, il n'était sûr de rien.
Javert tenait son chapeau à la main et lentement, le tordait…
Dans sa poche intérieure, la lettre de M. Chabouillet le brûlait…
Comment prouver l'identité de M. Madeleine ?
Un homme nommé par le roi. Un industriel reconnu par ses pairs. Un saint maire.
En le mettant à nu ? Devant tout le monde ?
Même ainsi, personne ne croirait Javert.
Et au lieu d'être simplement renvoyé de la Force, il se retrouverait lui-même au fond d'une geôle.
L'inspecteur songeait bizarrement à Gymont en ces heures tragiques.
Qu'allait devenir le farouche étalon une fois qu'il serait parti ?
Car il ne faisait aucun doute à Javert qu'il allait devoir partir.
Et que la Canche serait une jolie fin.
Ou alors la Seine...
Oui.
La Seine.
Au moins il n'y aurait pas de satané pêcheur pour l'empêcher d'agir.
Madeleine l'attendait avec l'air sérieux qu'il affichait à toutes ses réunions.
Ces derniers temps, c'était ainsi qu'il accueillait Javert.
Mais quelque chose changea lorsque le maire eut fini de poser sa plume et regarda son ancien amant.
Il vit Javert pâle et crispé. Peut-être aussi triste que lui-même.
D'instinct, Madeleine chercha des traces de coups sur son visage.
Il savait bien que Javert avait tendance à se mettre en danger lorsque la réalité le dépassait. Il avait déjà eu assez d'occasions de s'en rendre compte.
" Et bien, inspecteur," dit le maire avec un peu plus de dureté qu'il ne voulait montrer.
Javert n'arrivait pas à parler, une boule se formait dans sa gorge et le rendait muet.
De ses doigts tremblants, le policier sortit la lettre de sa poche et la tendit maladroitement à M. Madeleine.
" J'ai...j'ai commis une erreur, monsieur, expliqua enfin Javert. J'ai écrit à Paris…
- Écrit à Paris ?
- Je vous ai dénoncé, monsieur. On m'a répondu."
Cela aurait été amusant de voir le même tremblement dans les mains de M. Madeleine alors qu'il ouvrait l'enveloppe et dépliait la lettre de la Préfecture de Police, si la scène n'avait pas été si tragique.
Puis, il écarquilla les yeux.
Madeleine était sauf.
Valjean était mort.
Javert avait tout perdu.
Le maire pouvait désormais se débarrasser de lui.
La vie d'un homme entre ses mains...
Pas celle de n'importe quel homme, mais celle de celui qui avait été... qui devait revenir à lui.
" Et que ferez-vous maintenant, inspecteur ? Est-ce la fin du jeu ?
- Oui, monsieur, fit amèrement le policier. Je crois que j'ai perdu la partie."
Doucement, l'inspecteur détacha son épée d'officier. Il la déposa sur le bureau du maire.
L'épée était une arme dérisoire, il ne savait pas vraiment s'en servir, mais c'était le capitaine Thierry qui la lui avait offerte le jour où il entra dans la Force.
" Je vais attendre, monsieur, que mon remplaçant arrive. J'assurerai les charges incombant à ma fonction. Il n'y a…"
Là, Javert se troubla et leva les yeux pour regarder Madeleine.
La colère s'était évanouie, Javert était perdu.
" Il n'y a que Gymont. Je sais que personne ne peut le monter, mais peut-être...peut-être pourrez-vous...éviter…"
Le policier se mit à sourire amèrement et se tut enfin.
Il s'inclina et se recula.
Madeleine se leva et fit deux pas vers l'inspecteur. Il était sur le point de lui tendre les mains quand il se souvint qu'ils n'étaient plus rien l'un pour l'autre.
Cependant, ce regard assombri qui puisait sa force dans le chagrin désarmait pleinement le maire.
" Ne vous inquiétez pas pour l'étalon, inspecteur... Plutôt… répondez à ma question. Que ferez-vous désormais ? Dans un mois...? L'année prochaine...?"
L'année prochaine ?
Dans un mois ?
Honnêtement, Javert n'en savait rien.
" Il y a toujours besoin de bras dans l'agriculture," fit-il sobrement.
Ce fut tout ce que le policier trouva à répondre.
" Si vous avez des tâches à me donner, monsieur, je vous en serai gré. Je n'ai pas été...très utile ces temps-ci.
- Détrompez-vous, Javert. Personne n'emploiera un homme de votre âge qui ne sait pas se servir d'une houe. Et même s'ils le faisaient, vous ne dureriez pas longtemps."
Javert haussa les épaules et ajouta simplement :
" Je saurai me débrouiller, monsieur. Cela ne doit pas être si sorcier."
Madeleine prit appui sur son bureau et regarda attentivement l'inspecteur. Soit Javert avait appris à mentir, soit il n'avait aucune idée de ce qu'il allait faire du reste de sa vie.
Ou peut-être ne prévoyait-il pas que sa vie durerait beaucoup plus longtemps.
Madeleine sentit un frisson descendre le long de sa colonne vertébrale.
" Cependant, Javert, un homme de votre trempe est extrêmement utile dans le service public. Il serait dommage que... Ramassez votre épée, inspecteur : je n'ai pas encore dit mon dernier mot dans cette histoire de révocation."
Le maire préférait ignorer le regard incrédule, ou peut-être surpris, de Javert.
Du temps... Madeleine avait besoin de temps pour mettre de l'ordre dans ses idées.
" Et quant à la tâche que vous demandez... il y a une affaire extrêmement importante que je voudrais vous confier, Javert : cela fait des semaines qu'une femme de la ville réclame en vain qu'on lui rende sa fille. Je pense qu'il est nécessaire que la police intervienne, bien que l'endroit où la petite est retenue ne relève pas de notre juridiction."
Le policier releva la tête et examina Madeleine.
C'était juste.
Il fallait boire le vin jusqu'à la lie.
" Noms de la prévenue, de l'enfant et de l'endroit, monsieur. Je m'en charge dès cet instant."
L'épée retrouva sa place, pendue à la martingale de cuir qui descendait de sa ceinture.
Il faisait froid et il neigeait toujours.
Un mois de janvier glacé.
L'inspecteur Javert était en train de seller Gymont. A ses côtés se tenait monsieur Madeleine...enfin monsieur Valjean.
Javert avait encore du mal à l'appeler ainsi.
" Vous prendrez garde, inspecteur, l'admonestait le maire. Les routes sont des torrents de boue.
- Oui, monsieur," s'amusait le policier.
Car il arrivait encore à l'amuser ce forçat qui avait l'audace de s'inquiéter pour lui.
" Vous ne faites pas plus de sept lieues et vous vous reposez et vous…
- Oui, monsieur le maire, le coupa Javert. Et je donne de l'avoine à Gymont, et je prends un repas chaud. Vous avez fini ?"
Madeleine se troubla et sourit enfin, incertain.
" Cela dépend de votre imprudence, inspecteur. Songez que vous aurez une petite fille voyageant avec vous.
- Elle sera dans mes bras, monsieur. De toute façon, je ne suis jamais imprudent !," se défendit Javert.
A ses mots, le maire secoua la tête tandis que Gymont renâclait. Dans ses sacoches, Javert entassait des vêtements chauds et des victuailles.
Enfin, les deux hommes se regardaient.
" Ne vous inquiétez pas tant, monsieur, assura Javert. Je vais vous ramener la gamine et tout sera réglé.
- Oui, Javert, mais comment ?"
Là, le sourire disparut et Javert ne répondit pas.
Il monta en selle et s'apprêta à partir.
Et il ne partit pas. Ni ce jour-là, ni le lendemain.
Un attelage apparut sur la place du Marché, bien reconnaissable à ses deux chevaux de prix.
La voiture de M. Chabouillet !
Prudemment, le policier descendit de selle.
Et se plaça sans s'en rendre compte au côté de M. Madeleine.
Lorsque le secrétaire de la Préfecture de Police descendit de la voiture, son visage sombre parlait pour lui.
Javert en frémit.
Il allait être chassé devant toute la populace.
Madeleine s'avança pour saluer M. Chabouillet.
" Vous ne nous avez pas prévenus de votre arrivée, monsieur le secrétaire, lança le maire. Vous avez de la chance de croiser l'inspecteur. Javert partait en mission et…
- Vous employez encore les services de Javert ?," s'étonna le secrétaire.
Ce fut un coup pour le policier qui s'apprêta à disparaître.
Madeleine le retint d'une main sur le bras.
" Bien entendu. Je n'ai pas encore décidé de me passer des services de mon chef de la police.
- Tssss. Javert, vous n'avez pas compris ma lettre ?, claqua le secrétaire en fusillant du regard son inspecteur. Vous deviez demander votre démission !"
L'inspecteur resta coi, ne trouvant pas comment se justifier.
Madeleine regarda fixement Chabouillet et s'écria :
" Allons dans mon bureau pour discuter."
Gymont fut confié à Moreau qui ne sut qu'en faire.
M. Chabouillet s'assit devant le bureau de monsieur le maire.
M. Madeleine s'assit dans son imposant fauteuil de magistrat.
L'inspecteur Javert resta debout, au garde-à-vous, dans l'expectative. Cherchant à cacher le tremblement de ses mains en les glissant dans son dos.
Et en comptant les lames du plafond.
" Je suis venu une fois de plus, jeta sèchement le secrétaire, pour régler enfin cette affaire déplaisante ! Monsieur le préfet souhaitait que des excuses officielles vous soient adressées. J'ai réussi à le convaincre de n'en rien faire."
Le secrétaire regarda le maire et sourit, sans douceur.
" Le problème avec la diffamation est qu'il en reste toujours quelque chose. Le préfet a accepté mon conseil de ne pas vous adresser de courrier officiel. Je suis venu et nous allons simplement régler le cas de Javert en douceur...et en toute discrétion.
- Je ne comprends pas pourquoi vous parlez de diffamation, monsieur le secrétaire. Il est clair que Javert se trompait en persistant à enquêter sur moi... Mais son erreur est honnête. Je sais que j'ai des ennemis politiques qui n'ont pas hésité à lui fournir des renseignements qui ont été délibérément manipulés."
Chabouillet souriait toujours et secoua la tête, agacé.
" Vous êtes un homme bon mais naïf. Javert a écrit partout, sur vous. Il a demandé des informations sur vous dans des lieux… Mon Dieu, Javert ! Comment avez-vous pu ?!"
Le policier suivait une lame du plafond de bois. Elle formait une arabesque là où un nœud apparaissait. C'était fascinant.
Mais la question était de pure rhétorique et Javert le savait bien. Il resta silencieux, laissant son ancien protecteur le blâmer.
" A la prison de Bicêtre ! À Toulon ! Bon Dieu ! Javert ! A TOULON ?! Et j'ai personnellement reçu un courrier de la part de l'évêché de Digne.
- Rien de tout cela n'est parvenu à mes oreilles, s'écria Madeleine. Nul dans la ville n'est au courant... Comment peut-il y avoir diffamation si personne n'a attaqué mon honneur ou pris des mesures contre moi ?
- La diffamation, monsieur Madeleine, prend du temps à se répandre mais croyez-moi ! Il ne faudra pas longtemps pour que tout le monde vous prenne pour un ancien criminel...voire un forçat !"
Chabouillet cracha ce mot comme si c'était du vitriol.
" Et ce ne sont pas des ennemis politiques qui ont voulu détruire votre réputation, monsieur, claqua Chabouillet, mais votre propre chef de la police ! Un homme que j'ai suivi et protégé !"
Le secrétaire était énervé...et en même temps terriblement déçu…
Javert n'arrivait pas à savoir ce qui lui faisait le plus de mal.
Madeleine, qui souriait sans joie pour cacher sa tension, fit encore une tentative de détendre les esprits.
" J'insiste, monsieur le secrétaire, sur le fait qu'il ne peut y avoir de malveillance chez un homme qui s'est mis au service de la ville en assumant des tâches qui vont au-delà de ses devoirs. Je peux prouver que Javert, sous mes ordres, a mené des actions d'une extrême importance pour la communauté. En fait, il est devenu au cours de cette dernière année un assistant inestimable de mon gouvernement municipal."
M. Chabouillet hocha la tête et croisa ses doigts devant son visage avant d'expliquer :
" Ceci n'entre pas en ligne de compte. Ce n'est que normal que Javert se soit rendu utile. Voyez-vous, monsieur Madeleine. S'il s'agissait de la première incartade de Javert, nous pourrions nous montrer compréhensif. Mais il a été nommé ici par mesure disciplinaire."
L'inspecteur avait compté deux nœuds de plus dans le plafond et repéré une fissure dans un angle du mur.
Il ne l'avait jamais remarquée.
" Je suis navré, monsieur Madeleine, s'exclama Chabouillet, sans avoir l'air de l'être. Si vous êtes capable de supporter les crachats, les insultes et la diffamation, il n'en est pas de même de nous. Un officier de police dans l'exercice de ses fonctions se permettant de diffamer un représentant de l'autorité n'a pas sa place dans la Force. Si vous ne chassez pas Javert, je vais donc m'en charger. Ici et maintenant. Je suis mandaté par le préfet de police pour le représenter dans cette déplorable affaire."
Chabouillet se leva et hurla :
" JAVERT !"
Ce qui réveilla l'inspecteur et lui fit enfin quitter des yeux le mur du fond.
" Votre insigne et votre épée !, exigea le secrétaire.
- Non !," s'écria Madeleine.
Javert s'approcha, raide, et détacha son épée.
Chabouillet, ignorant le maire, tendit la main pour la prendre.
" Vous avez deux jours pour gérer votre poste, Javert. Je vais faire venir un nouvel officier d'ici là.
- Vous cassez un honnête homme, monsieur le secrétaire… Un homme qui ne se trompe pas," fit Madeleine d'une voix douce.
Chabouillet se mit à rire :
" Honnête ?!"
Puis la réalité des paroles de M. Madeleine le surprit.
" Comment cela ?"
Madeleine chercha les yeux de son amant pour poser son regard calme et enfin résigné.
" Je m'appelle Jean Valjean. Matricule numéro 24601 au bagne de Toulon. J'ai été condamné pour vol en 1796, j'ai servi 19 ans…"
Madeleine ne put continuer. Il baissa la tête et les yeux, comme l'exigeait le règlement des galères. Le jeu était, cette fois, terminé.
Le secrétaire André Chabouillet, vieux renard du Premier Bureau aux Affaires Politiques, plissa les yeux en souriant :
" Voilà, inspecteur, comment il faut jouer. Vous n'êtes pas encore assez mûr pour les affaires du Premier Bureau. Passez les poucettes au prévenu."
L'inspecteur Javert n'en crut pas ses yeux.
Il s'approcha de Jean Valjean.
Il sortit machinalement ses poucettes.
Valjean tendit ses mains.
Madeleine était mort.
Les deux hommes se regardaient, entendant sans comprendre Chabouillet parler…
" Votre lettre d'accusation, Javert, était ridicule. Aucune preuve. Rien de tangible. Vous m'avez habitué à mieux. Mais j'ai confiance en vous. Je voulais voir si votre renvoi allait faire sortir le loup du bois."
Et après un rire cristallin, satisfait de lui, le secrétaire conclut :
" Après tout, M. Madeleine est un saint."
Javert tenait les mains de Ma...Valjean, il glissait les poucettes, fermait la martingale, prenant soin de ne pas faire de mal. Il se noyait dans le bleu d'azur.
Il ne ressentait aucune joie.
Et pourtant...il avait eu raison !
La ville était en effervescence.
On en parlait encore le soir-même. Gageons qu'on en parlerait encore dans un an !
Dans dix ans !
On avait vu le maire, menotté et tenu par le chef de la police, traverser la place et aller jusqu'à la caserne.
Pour y être jeté au cachot.
Ceci fait, Javert se retrouva seul avec Chabouillet.
L'homme le félicitait. Il expliquait qu'il avait confiance en son inspecteur. Javert avait du flair.
Il lui avait parlé d'une usurpation d'identité.
Il suffisait de laisser l'enquête se dérouler.
" Vous auriez quand même dû m'en parler, inspecteur, le taquina le secrétaire. Je vous aurai aidé et soutenu. La sœur d'un évêque ? Quelle absurdité !
- Je cherchais une piste…
- Oui, oui. Mais vous allez interroger ce Valjean et nous donner tous ses petits secrets. Commencez par la fausse monnaie ! Il est impensable que l'homme n'y soit pour rien.
- Il n'y est pour rien, monsieur, opposa Javert.
- Allons, allons. Un forçat ?! Évidemment qu'il doit tremper dans toutes les escroqueries du coin. Pour la femme assassinée, cherchez par là aussi, Javert.
- Monsieur… M. Madeleine ne pourrait pas être capable de tuer, il…
- Javert !, fit doucement M. Chabouillet. Ce n'est pas Madeleine, c'est Valjean ! Un forçat avec un passeport jaune. Faites-moi le plaisir de revoir toutes ces affaires. Interrogez-le maintenant. Je suis à l'auberge."
Puis, riant encore, le secrétaire conclut :
" J'espère qu'on y mange et qu'on y dort bien. Je ne suis pas souvent en dehors de la capitale."
Javert s'inclina tandis que le secrétaire s'en allait, de son pas majestueux.
Et le policier retourna à la caserne. Il devait interroger Jean Valjean.
Le capitaine Magnier contemplait les faits sans les comprendre.
Il avait vu arriver Javert et Madeleine, l'un tenant l'autre, l'un enchaîné à l'autre.
Il avait cru à une plaisanterie.
Puis ce secrétaire de je ne sais quoi avait expliqué les faits, sèchement.
L'inspecteur de police Javert avait arrêté un prévenu nommé Jean Valjean, un forçat en rupture de ban.
Le capitaine était assis à son bureau, estomaqué.
Le maire un forçat ?
L'homme qui avait sauvé ses enfants de la mort ?
Il devait y avoir une erreur !
" Je viens interroger le prévenu, signala Javert en venant se placer devant Magnier.
- Il n'y a personne dans les geôles en ce moment, inspe…"
Puis, se rappelant douloureusement la situation, Magnier se corrigea :
" Oui. Prenez votre temps, inspecteur."
Javert acquiesça.
Magnier l'arrêta devant la porte de son bureau et lui demanda humblement :
" Vous allez le sortir de là, inspecteur ? Il doit...il doit y avoir une erreur. Ce n'est pas possible. Ce…
- Je vais interroger le prévenu," répéta simplement Javert.
Jean Valjean attendait assis sur la paillasse d'une cellule humide qui sentait la sueur et l'urine.
Son humeur oscillait entre le soulagement et le désespoir le plus complet.
La peur qui l'avait assailli ces dernières années avait disparu comme par enchantement, et il avait enfin retrouvé une sérénité dont il ne se souvenait plus.
Plus de mensonges, plus de responsabilités trop lourdes à porter. Une injustice avait été évitée, qui l'aurait hantée pour le reste de ses jours.
Cela lui donnait un répit.
D'autre part, Fantine, Cosette... Javert.
La vie lui enlevait une fois de plus tous ceux qu'il aimait. Ou qu'il aurait pu aimer.
La porte s'ouvrit et l'inspecteur Javert entra de son pas martial.
Il regarda Madeleine.
Et pour la première fois, il voyait Jean Valjean.
Pas seulement les yeux, la carrure ou un air de déjà-vu.
C'était Jean Valjean.
Et sa place était dans un cachot.
" Ainsi...te voilà enfin Jean Valjean…, cracha Javert.
- Comme je l'ai avoué, inspecteur, c'est mon nom. Mais vous êtes bien naïf si vous croyez que mon nom change l'homme que je suis."
Javert se précipita sur Madeleine et le saisit aux épaules. Le jetant contre le mur.
" Naïf ? Moi ? Tu sais ce qu'ils attendent de moi dehors ? Tu veux que je te dise ?"
Puis, approchant sa bouche tout près de l'oreille, il souffla :
" Ta tête ! Chabouillet veut que je te colle tout sur le dos ! Le meurtre de Mme Mollard, l'affaire de la fausse monnaie… Putain ! Ils veulent te condamner à mort."
Javert se recula, juste pour laisser respirer Madeleine.
" Vous savez bien que je suis innocent de ces crimes, répondit posément le maire devenu le prévenu. Mais je suppose que cela n'a pas d'importance : mon expérience me dit que la justice n'est pas seulement aveugle, elle est également sourde.
- TA GUEULE ! Je suis intègre, moi ! Je ne vais pas t'accuser de ce que tu n'as pas fait ! Usurpation d'identité et usage illicite de la fonction de magistrat ! Il n'y a rien d'autre contre toi."
Javert s'était reculé, mais pas assez pour ne pas ressentir la chaleur du corps de Made...Valjean. Et cela le troublait.
" Je vais me battre pour que ce ne soit que tes seuls chefs d'accusation ! Quitte à encourir un blâme !
- Vous auriez tort, inspecteur. Vous oubliez que je suis un bagnard en rupture de ban et que j'ai volé un enfant sur la route de Digne. Ne prenez pas de risques inutiles pour moi...
- Ta gueule, je te dis. Tu ne...tu ne seras pas condamné à mort. Tu… Merde Valjean ! Je vais me battre pour toi."
Javert baissa la tête et ajouta, essoufflé :
" Un forçat en rupture de ban. Avec un bon avocat… Six mois ? Pour le vol... Je peux chercher à Paris, je peux voir mes mouchards, il y aura bien quelqu'un… Vidocq !? Je peux voir le Mec…"
Javert paniquait et perdait de sa superbe.
Cela se sentait dans ses mains qui tremblaient en tenant les épaules de Valjean.
Il était inutile de rappeler à Javert qu'il s'était mis dans cette situation tout seul. Avec ses soupçons et ses enquêtes.
Il s'en voulait atrocement en cet instant précis.
Une fois de plus, Valjean chercha dans ses yeux et dut percevoir quelque chose.
Il posa ses paumes, toujours ligotées, sur l'une des mains qui s'attardaient sur son épaule.
" Vous n'avez pas de raison de vous tourmenter. Je suis bien un voleur, Javert, et je suis aussi récidiviste. Avec un peu de chance, ce sera une sentence à vie... Et elle sera juste. Je ne peux pas effacer mes erreurs…
- Elle sera juste. Oui," admit enfin Javert.
Puis, le policier glissa son visage contre le cou du voleur et souffla :
" Tu ne pouvais pas me renvoyer ? Simplement me renvoyer ?
- Jamais !, répondit Valjean alors qu'il inclinait la tête pour effleurer la joue de son amant.
- Imbécile !"
Le visage remonta jusqu'à ce que Valjean voit bien les yeux de Javert en face. Des ciels d'orage parsemés d'éclairs.
" Imbécile !, " répéta Javert.
Avant de poser ses lèvres sur celles du voleur.
Les mains de Valjean volèrent jusqu'au plastron de son uniforme et le saisirent pour l'attirer à lui.
Valjean accepta le baiser et le fit durer, mû par l'angoisse de l'homme qui se noie et qui trouve enfin un souffle d'air.
Il bougonnait lorsqu'il s'est séparé de son amant à contrecœur.
En homme habitué aux cachots et aux prisons, il comprenait le danger qui les guettait derrière la porte.
Les doigts du policier, habitués, défirent lentement les menottes, libérant les mains de Valjean.
" Il y a une dernière solution, Jean, souffla le policier. Fous-le camp !"
Et doucement, Javert se recula.
Valjean dodelina de la tête, pensif mais l'air pas aussi malheureux que quelques minutes auparavant.
" Non. Pas si c'est toi qui me le propose. Peux-tu me faire confiance encore une fois ?"
Javert se mit à rire, mais cela ne sonna pas comme un rire. En fait, il ne savait plus rire depuis la découverte de l'identité de Madeleine.
Il était trop amer pour rire.
" Te faire confiance ? Je ne t'ai jamais fait confiance. Mais vas-y ! Fais ce que tu penses être le mieux. Qui suis-je pour t'en empêcher ?"
L'inspecteur Javert n'avait qu'une idée toute relative de la noyade, mais cela devait être ainsi. Se sentir tomber, perdre le souffle, à la recherche d'un appui.
Car là il se noyait.
Et ne savait pas comment faire pour s'en sortir.
" Tu vas mourir, Jean, murmura simplement Javert, si tu ne fous pas le camp d'ici.
- Je sais. Il y a des choses qui sont inévitables... Mais juste maintenant…"
Valjean se mordit les lèvres pour se forcer au silence.
Il fit un pas puis leva sa main pour laisser ses doigts s'emmêler dans les favoris de Javert.
" Je mérite tout ce qui peut m'arriver, ne l'oublie jamais. Mais s'il y a une chance…"
Le galérien ferma les yeux et vissa ses mâchoires.
" Reste confiant, Javert... Juste ça. Quoi qu'il arrive."
Javert frissonna sous la caresse et saisit dans ses bras le galérien. Le serrant fort.
" Je te jure, Jean Valjean, que je ne vais jamais t'oublier. Je vais te faire payer chaque instant loin de toi."
Il glissa ses doigts sous le menton de Valjean et le força à lever les yeux vers lui :
" Je ne t'ai jamais oublié. Je ne t'oublierai jamais. Je vais avoir confiance en toi. Tu as l'habitude de faire des miracles, non ?
- J'ai un ami magicien qui m'a appris à faire des tours…"
Javert sourit, doucement, puis souffla :
" Je vais te faire confiance. Embrasse-moi et je vais partir. Je vais faire un joli rapport sur toi. Et je vais me battre pour toi !"
Javert posa son front contre celui de Valjean en ajoutant :
" Et ils ont intérêt à m'entendre !"
Demain, il y aura une autre vie.
Ailleurs.
Mais ils se retrouveront.
De cela, Javert en était certain.
Il referma la porte du cachot lentement. Essayant de rester concentré sur ce qu'il devait faire.
Rapport, Chabouillet, procès…
Et sauver la vie d'un homme !
EPILOGUE
CHAPITRE XXXVI
Le bagne de Toulon était resté le même, et pourtant il avait changé.
Il avait perdu ses allures de chantier et était à présent une usine où des milliers d'esclaves s'évertuaient à renflouer "La Royale", la marine du roi.
La puanteur étouffante, le pain noir, la soif et les coups de matraque restaient les mêmes.
Le mistral se figeait dans les os glacés ; la mer et la brume trempaient encore les uniformes qui, comme une seconde peau toujours imbibée, enveloppaient le corps des prisonniers même pendant leurs heures de sommeil.
Jean Valjean était à présent plus vieux.
Il était toujours taciturne et renfrogné, dur comme les maillons de sa chaîne. Évasif et tenace, déterminé à demeurer en vie.
Il portait maintenant les lettres d'infamie, TP, gravées sur son épaule.
Son bonnet de laine, qui était autrefois rouge, était maintenant vert.
Les marques irréfutables de l'emprisonnement à vie.
Mais quelque chose l'empêchait désormais de lever encore son poing contre son prochain ; là où il n'y avait autrefois que de la colère, commençait à poindre la compréhension.
Jean le Cric et Monsieur Madeleine s'amalgamaient pour former une créature improbable...
Cette situation le perturbait.
Malgré cela, Jean Valjean était aussi plus avisé que lorsqu'il avait quitté le bagne huit ans auparavant.
Peu après son arrivée, il avait fait bon usage des ressources qu'il avait amenées avec lui ; ainsi, un pot-de-vin judicieusement administré au garde approprié lui avait permis de dormir à terre au lieu de retourner au bagne flottant. Il avait payé à prix d'or le privilège d'échanger le bois pourri d'un pont contre les planches inégales d'un lit de camp, le tôlard, dans l'une des salles.
Un napoléon avait acheté la prérogative de se faire accoupler à Tarillon, homme sérieux et tranquille sur le point de compléter sa sentence.
Tarillon était encore jeune, mais expérimenté et fort comme un bœuf. Il était
respecté de nombreux forçats et suscitait la peur chez beaucoup d'autres.
Comme dans toute prison, tout était finalement connu dans le bagne. Dès le début, la rumeur du retour de Jean le Cric s'était répandue et son histoire haute en couleur s'était propagée parmi la chiourme comme une traînée de poudre.
Les gardes le montraient aux touristes comme l'on montre une attraction foraine en échange de quelque menue monnaie...
Valjean se laissait faire, plus soucieux d'une rumeur différente qui pointait au fait qu'il avait de l'argent caché dans un quelconque trou du bagne. Cette rumeur, qui était vraie mais pas exacte, lui coûterait bientôt des servitudes qu'il n'était pas prêt à assumer ; elle pourrait même lui coûter la vie.
Tarillon comprit bien vite qu'il avait été embauché comme garde du corps ; côte à côte, les deux hommes unissaient leurs forces pour ne jamais avoir à les employer.
La dissuasion... Un élément qui est impossible à négliger lorsqu'on demeure parmi les fauves.
Jean Valjean était toujours dur à la tâche, infatigable. Féroce.
Le travail rendait les jours plus courts et les nuits moins longues.
La fatigue le submergeait et, comme pendant autant d'années, le clouait sur les planches où il songeait le regard perdu et l'esprit plongé dans les ténèbres.
Les dégâts désormais n'étaient plus que physiques.
Jean Valjean avait presque appris à être libre, car bien qu'il n'ait pas encore appris à déchiffrer ses émotions, il était maître de ses pensées et aussi de ses espoirs.
Il croyait être libre de ne jamais avoir à y renoncer.
Mais le bagne était un trou béant qui avalait les visages, les voix et les caresses qui avaient presque réussi à faire de Madeleine un homme.
Toulon était une fosse qui alimentait sa haine et tuait son désir.
Même sa foi, l'âme que Myriel lui avait insufflée, commençait à s'ébranler.
Valjean avait bon être libre, il était aussi mort en dedans. Ou si près de l'être.
Comme la première fois...
Il avait demandé à Javert de lui faire confiance
Jean Valjean était à court de temps.
Cette nuit-là, comme tant d'autres, il a été réveillé par la visite du rondier.
L'argousin marchait au pied du tôlard, martelant les fers des dizaines d'hommes qui s'entassaient, couchés de côté et incapables de se retourner, sur la plate-forme en bois.
Le garde cherchait le son révélateur du fer mordu par le bastringue [lime].
Valjean n'avait même pas bronché quand son tour était arrivé.
Tarillon, derrière lui, s'était crispé.
Lorsque l'argousin était passé sans mot dire et que le martèlement de ses bottes dans la salle s'était arrêté, une main large et forte saisit l'épaule de Valjean.
Serrant plus fort qu'il n'était nécessaire.
Rappelant de vieux souvenirs qui avaient fait que Jean le Cric se recroqueville un peu, désireux de disparaître.
" Ça ne sera pas toujours comme ça. Il faut faire quelque chose," lui souffla Tarillon à l'oreille.
Valjean acquiesça en silence.
La manille, qu'il avait limée, s'affaiblissait et commençait à sonner faux. C'était imperceptible... ce soir. Mais demain ?
Un billet de mille francs avait changé de mains ce soir.
Tarillon en fit un cylindre qu'il inséra dans la déchirure qu'il avait pratiquée dans sa tenue, habilement dissimulée sous son aisselle.
" Tu es sûr ?, lui dit l'homme en chuchotant.
- Je doute que ça suffise à te dédommager si on t'accuse de m'avoir aidé...
- C'est mon problème. Borne-toi à me frapper bien fort pour qu'ils gobent mon histoire."
Encore une fois, Valjean acquiesça.
Il avait fermé les yeux pour ne pas voir la misère qui poussait son compagnon d'infortune à risquer sa vie pour quelques francs. Les gardes savaient bien qu'un homme attaché à un autre par une chaîne si courte ne pouvait s'empêcher d'être le témoin de tous ses actes, même les plus intimes. Il ne pouvait pas s'empêcher d'entendre chaque mot qu'il disait... Avec le temps, il devenait impossible de ne pas deviner ses pensées.
Cependant, il était vrai que ce billet pouvait changer la vie de Tarillon si Valjean arrivait à saisir sa chance en douceur.
Une fois dehors, cet argent permettrait à son camarade de survivre assez longtemps pour trouver un emploi chez lui...
Valjean se promit d'être prudent en ce qui concerne Tarillon.
Il mettrait son visage en sang, l'attacherait comme une saucisse. Il avait même caché un burin dans la cale du bateau qu'ils chargeaient cette semaine, juste derrière la viande séchée.
C'était un instrument de grande taille qui, bien employé, suffirait à venir à bout d'un maillon de fer en quelques minutes et qui justifierait l'ignorance du camarade frappé à devenir inconscient...
La fatigue dissipait l'agitation et Valjean avait fini par tomber dans un sommeil agité.
Les jours passaient et les nuits se traînaient.
Le mistral hurlait à travers les barreaux de la grande salle.
Un corps dur, tout en os, s'était collé à son bassin et ondulait des hanches.
Le garçon devant lui rêvait-il, cloué sur sa planche ? S'offrait-il encore une fois à Jean le Cric ?
" Va voir ailleurs, petiot. Il n'y a toujours rien pour toi ici, grogna Valjean.
- Tu en es sûr, le père ? Je vaux bien le prix que je demande, répondit le garçon d'une voix qui se voulait feutrée.
- Ferme ta gueule, sale morveux. Tu vas attirer les gaffes [gardes]," avait chuchoté un Tarillon enragé.
Un crachin glacé les avait accueillis à leur sortie du bâtiment. Le soleil n'avait pas pris la peine d'être au rendez-vous ce matin-là.
Valjean avait caché le cou dans sa veste couleur garance, comme si ce geste pouvait le protéger de l'eau qui commençait à ruisseler le long de sa nuque, et s'était dirigé, avec le reste de son groupe, vers la darse.
Les argousins étaient grognons et engourdis. Les plus chevronnés avaient trouvé des recoins où s'abriter pendant qu'ils surveillaient les galériens qui chargeaient un vaisseau de ligne, l'Orion.
Sous le pont, Valjean avait déposé un baril de poudre à canon et parcourait la pénombre du regard pour savoir si les marins avaient laissé traîner des loques qu'il pouvait récupérer et utiliser à bon escient.
Concentré et tendu, Valjean n'avait pas été le premier à lever la tête vers le grand mât pour voir un gavier se balancer du marchepied.
L'énorme échelle de corde qui ascendait le long du mât, brisée et détachée, se balançait au vent et, surtout, était poussée par les tentatives désespérées que faisait le matelot pour retrouver son équilibre.
Comme un pantin suspendu au bout du balancier d'une gigantesque horloge qui n'aurait plus de boîtier, l'homme oscillait de droite à gauche traçant des arcs de plus en plus larges et violents.
Seules ses mains agrippées au cordage le séparaient du gouffre.
Valjean, cependant, n'avait pas tardé à réagir...
En quelques minutes à peine, il s'était porté volontaire pour tenter un sauvetage ; sa demande avait été acceptée et on lui avait permis de briser sa chaîne d'un coup de marteau colossal.
Personne n'avait réalisé la supercherie.
Personne n'avait de raison de se méfier de ce prisonnier qui se distinguait par sa conduite exemplaire et qui faisait preuve d'altruisme. Ce n'était pas la première fois.
Seuls quelques regards admiratifs avaient pris la peine de se lever vers lui lorsqu'il s'était débarrassé de sa veste et de ses chaussures pour les laisser à terre.
L'esprit de Valjean était vide alors qu'il grimpait sur les marchepieds, alors qu'il se hissait comme quelque sorte de félin, alors qu'il courait le long de la vergue aussi aisément que d'autres marchent le long d'un échafaudage.
Seul son corps calculait, décidait, agissait.
La volonté d'aller plus haut, d'aller plus vite comme si cela devait changer quelque chose... Le besoin de garder son équilibre, primitif et atavique, qui se réveillait dans le sang de l'émondeur avait pris le contrôle.
Une course qui était un souffle de liberté et qui rendait la peur inconcevable enivrait ses sens.
À ras du sol, la foule regardait, frissonnait, s'effrayait, l'encourageait... Les exclamations et les cris s'élevaient vers Valjean en vagues lentes et indistinctes.
Valjean ne pouvait pas se permettre d'entendre tout ce monde...
Il ne voulait même pas les imaginer.
Ses mains, qui semblaient posséder une volonté bien à elles, avaient fait un nœud de marin autour de la vergue et Valjean était descendu dans le vide accroché au bout d'une corde ; encore un nœud autour de la taille du marin, qui était resté pendu, immobile et la bouche ouverte tandis qu'il regardait cet ange habillé des couleurs du bagne.
La foule avait poussé un soupir de soulagement.
Valjean avait levé la tête pour calculer les distances et avait ensuite étreint le mât ; puis il avait commencé à grimper vers la vergue.
Son corps aux pieds et à la tête nus, à la poitrine désormais dénudée, se hissait à coup de reins le long de la surface qui lui était si familière et pourtant si étrangère. Le bois, loin d'être rugueux et vivant, était aussi lisse et humide que la peau de Javert après l'amour.
Javert…
Valjean avait secoué la tête.
Confiance...
Oui.
Jean Valjean était parvenu à atteindre la vergue ; il se mit à tirer sur la corde pour hisser le gavier à la force de ses poignets.
Après un instant de joie indicible, juste un éclair dans la nuit sombre qui était devenue sa vie, il avait fini par abandonner le marin entre les mains de ses camarades pour retourner à sa condition de forçat.
La tête baissée, désormais entièrement blanchie, il descendit vers la vergue du dessous, puis vers la suivante.
Il courait plus lentement à présent, comme si l'épuisement avait fini par le rattraper.
Jean Valjean ne respire plus. Il chancelle au bout de la vergue.
L'homme qu'il vient de sauver lui est déjà sorti de la tête.
Sous l'assaut du vent et du sel, ses yeux se sont remplis des visages qu'il devine ou qui lui manquent.
Fantine, sœur Simplice, même Duhamel.
La petite Cosette, qu'il imagine si semblable a sa mere.
Surtout javert.
Jean Valjean vacille, hésite.
Il regarde le bout de côte qui se dessine au loin. Sa seconde chance se cache là, quelque part qu'il n'arrive pas à distinguer.
Jean Valjean s'était laissé tomber dans l'eau.
Entre deux navires, loin du rivage, il s'était laissé avaler par le froid et n'avait même pas cherché de faire surface à la recherche d'air.
Il poursuivait l'oubli.
Pendant que la foule hurlait sur la darse, les autorités du bagne ont lancé une barque à sa recherche.
Les meilleurs nageurs de bagne, ceux qui adoucissaient leur peine au moyen de rattraper les forçats qui tentaient de se sauver à la nage ; les plongeurs qui réparaient les coques immergés sous les navires ; les équipages de l'Orion et de l'Algésiras l'avaient recherché autant qu'avait duré la lumière du jour.
Tout fut en vain : Jean Valjean avait disparu, englouti par les eaux.
Son corps ne fut jamais retrouvé.
En guise de dernier hommage, les autorités firent inhumer sa veste et ses chaussures dans le cimetière du bagne en présence d'une délégation de galériens.
Paris.
Novembre 1823.
Quel jour ?
Cela n'avait aucune importance pour l'inspecteur Javert.
Le policier était assis devant son bureau au commissariat de Pontoise.
Et cependant il n'était pas là.
Il était dans la si jolie petite ville de Montreuil-sur-Mer. Il en parcourait les rues, il en ressentait le souffle, il en écoutait les rumeurs, il en vivait les drames…
Et surtout…, il entendait la voix de monsieur le maire…
Javert n'était pas assis devant son bureau situé au commissariat de Pontoise à Paris, il était dans les rues de Montreuil et il écoutait monsieur Madeleine lui parler du quartier des Moulins…
Ou de toute autre chose…
Javert aurait donné n'importe quoi pour entendre monsieur Madeleine en cet instant.
Même pour lui donner des ordres stupides.
" Inspecteur ? Vous allez bien ?, demanda une voix, intéressée, non loin de lui.
- Oui, oui," fit Javert en revenant à lui.
Deux yeux marrons le regardaient avec inquiétude.
Le sergent Rivette, comme de juste.
" Je vais bien, ajouta Javert.
- Vous voulez un café ?"
Javert ne répondit pas, il reprenait ses méditations.
Il y avait le Moniteur posé devant lui, le journal affichait quelques lignes succinctes sur la mort d'un forçat courageux.
Tombé d'un bateau dans la mer Méditerranée, noyé pour avoir voulu sauver la vie d'un marin en danger, 9430 était mort.
Javert n'avait même pas la force de sourire. Il reconnaissait bien là la témérité de Jean Valjean.
Et le policier recherchait désespérément dans sa mémoire tous ses souvenirs concernant M. Madeleine…
Il jouait machinalement avec sa bague. Une bague en argent sertie d'une magnifique pierre grise, marquée d'une étoile, il y avait des éclats de verroterie noire. La personne qui avait taillé cela avait passé du temps à ciseler et graver.
A l'intérieur, quelque chose avait été écrit : " Javert."
Javert serra les poings et lutta contre les sanglots.
Il en avait les mains qui tremblaient.
La nuit suivant son arrestation, Jean Valjean s'était évadé de la prison de Montreuil.
Mais il en avait profité pour visiter le plus improbable des lieux : le meublé du chef de la police !
Javert découvrit le matin, après avoir fouillé dans toute la ville en vain, une bague magnifique et un acte de propriété à son nom concernant l'étalon Gymont, posés sur son propre lit.
Gymont était à lui et Madeleine lui avait fait cadeau d'une bague.
Juste de quoi tracasser pour le reste de sa vie l'inspecteur.
Et maintenant…
Maintenant, tout était terminé et plus jamais Javert ne retrouverait Jean Valjean.
Le policier baissa la tête et examina encore une fois l'article concernant Jean Valjean.
Rivette n'avait jamais vu son supérieur ainsi, il s'inquiétait encore plus.
Javert était resté hypnotisé par ce journal depuis une heure.
Puis le sergent le vit bouger.
Javert glissa ses deux mains sous son menton et les croisa devant sa bouche.
Rivette n'osa plus proposer du café.
Javert ferma les yeux et se souvint.
Il devait avoir confiance…
La belle blague !
Ce fut Vidocq qui découvrit le pot-aux-roses, bien entendu.
Il le sut dès l'instant qu'il vit l'inspecteur Javert.
Flanqué de son jeune collègue, nouvellement nommé dans la Force.
Vidocq aperçut le visage sombre, le regard terni et le manque de grogne. Et comme le Mec n'était pas un imbécile, il comprit aussitôt.
Vidocq envoya le gamin faire une course inutile et fit s'asseoir Javert dans son bureau, rue Petite Sainte-Anne.
Rivette disparu, le Mec se tourna vers Javert, resté impassible.
" Il est mort, hein ?"
Javert était parfois comme un chat, il en avait les réactions. Le policier fit le gros dos et cracha :
" Je ne vois pas de quoi tu parles, le Mec."
Vidocq soupira et sortit le Moniteur du tiroir de son bureau. Il le plaça juste devant le nez du policier.
" Me prends pas pour un jobard, le cogne.
- Il est mort, oui, et alors ?
- Tu sais, Javert, j'ai tout fait pour vous sauver la mise.
- Quoi ?
- Je l'ai reconnu tout de suite, ton Jean-le-Cric.
- A Montreuil ? Tu l'as reconnu ?"
Javert en tombait des nues.
" Oui, mon cogne. Et je n'ai rien dit. Tu sais pourquoi ?"
Javert se tut, s'attendant à une vilenie.
" Un forçat, oui, c'était un forçat, jeta sèchement le Mec. Récidiviste, en rupture de ban, la lie de l'humanité. On me l'a déjà dit. Et pourtant, la ville de Montreuil allait bien, hein le cogne ? Tout le monde avait du travail. Les gens étaient heureux. Alors j'ai fermé ma gueule et j'aurai bien aimé que tu en fasses autant.
- C'était un forçat…, fit la voix serrée du policier.
- Oui, et moi aussi ! Mais il ne faisait rien de mal. Putain Javert ! Madeleine était un brave type ! Il dépensait son oseille dans la charité, il essayait de défendre les malheureux. Et tu l'as dénoncé.
- Oui.
- Tu n'as pas un peu de mal à dormir, le cogne ? Le bassin de Ponce Pilate te pèse ?"
Les ongles de l'inspecteur pénétraient le bois tendre de la chaise dans laquelle il était assis.
" Tu as fini ?, demanda Javert, glacé.
- Non ! Tu sais comment est Montreuil aujourd'hui ?
- Non !, répondit tout aussi abruptement le policier.
- Une ville morte, inspecteur !"
Vidocq applaudit, lentement, et termina :
" De la belle ouvrage, inspecteur ! Un poste à Paris contre la ruine de toute une ville ! J'en connais qui ont été guillotiné pour moins que cela.
- Tu as du turbin pour moi, oui ou merde ?
- Oui, mon cher inspecteur," sourit sans joie le chef de la Sûreté.
Et Vidocq lui jeta sous le nez un dossier lourd et épais concernant des cambriolages dans un quartier riche de la ville.
Mais Vidocq avait touché juste.
Javert avait du mal à dormir.
Et l'article du Moniteur n'allait pas arranger les choses…
Les jours suivants furent parmi les plus sombres de la vie de Javert.
Même à l'annonce de la mort de Gilles Maucourt, il n'avait pas été si brisé.
Là, il se perdait dans l'alcool…
Dans le travail…
Dans le danger…
Sans Rivette à ses côtés, il se serait évanoui dans l'obscurité…
" Je n'aime pas ça, Javert, affirma Vidocq en levant les yeux du dossier complété par l'inspecteur, dans lequel étaient sommairement reportés la témérité et le danger.
- La belle affaire ? Tu as tes guinches [voleurs] !"
" Je ne saisis pas pourquoi vous avez pris la tête de cette attaque, inspecteur, le questionnait Chabouillet. C'était prendre des risques inutiles !
- Il fallait agir !"
Rivette était sans cesse dans ses jambes.
Le jeune sergent avait à peine vingt ans. Il débutait à Paris.
Il avait une fiancée et rêvait de pouvoir l'épouser.
La première fois qu'il rencontra l'inspecteur Javert, il fut immédiatement amical.
Il tendit la main et sourit avec joie :
" Je suis le sergent Rivette, on m'a nommé dans votre service."
Javert répondit au salut mais ne se donna pas la peine de sourire.
" Vous vous y connaissez en travail de police, inspecteur ?
- Non, monsieur, fit le jeune homme, empressé. Mais je serai heureux d'apprendre et je vais…
- Allez me faire un café."
Rivette en resta bouche bée.
Puis il obéit.
Et découvrit ainsi la dure vie du métier de policier…
" Javert !, claqua Vidocq en épinglant l'inspecteur contre un mur. Patron-Minette n'est pas un ramassis de caves ! Tu vas te faire suriner.
- Je suis de patrouille, se défendait âprement le cogne.
- Merde Javert ! Tu vas cesser de te morfondre et reprendre le collier !
- Je ne l'ai jamais abandonné !"
Vidocq regarda avec attention les yeux clairs de l'inspecteur, y lisant sans nul doute l'ampleur de son désespoir.
" Vraiment ?"
" Inspecteur ! Je vais vous coller à un bureau à la Préfecture ! Trois blessures en un mois ! Vous cherchez à vous faire tuer ?
- Non, monsieur Chabouillet.
- Alors quelle est votre explication ?
- Aucune, monsieur. Manque de prudence."
Le secrétaire se plaça juste devant Javert et força ce dernier à le regarder en face :
" Alors faites preuve de prudence ! Sinon, je vous attache à mon service."
Prudence.
Bien sûr.
La rue d'Enfer était une rue située rive gauche.
Au 31, se trouvait un cabinet médical, tenu par un médecin de bonne réputation, Edme-Samuel Castaing.
Parmi ses patients du jour, on vit avec curiosité un imposant personnage, tout de noir vêtu, avec des favoris touffus et le regard sombre.
Vidocq s'était dit qu'en usant de Javert comme mouchard, il avait une chance de lui sauver la vie.
Javert se déguisa donc et suivit ce médecin.
Vidocq lui avait parlé de suspicion d'empoisonnement.
" Ce médecin est dévoré d'ambition et de dette. Il a une famille nombreuse à entretenir et des amis riches meurent dans ses bras en lui abandonnant leur héritage.
- Des preuves ?"
Le Mec avait souri.
" Non, sinon tu ne serais pas malade au point d'aller le visiter."
Javert jouait les poitrinaires.
Le médecin, très gentiment, l'examina, mais il ne découvrit rien.
Il renvoya cet étrange patient à ses pénates, en lui enjoignant de prendre garde au rhume.
Vidocq en rit.
Javert secoua la tête avec dépit.
On soupçonnait le docteur Castaing d'avoir empoisonné un jeune homme d'une riche famille, Hippolyte Ballet. Malade des poumons, sa mort était bien tombée pour le docteur.
Une belle fortune lui était échue.
Et les jours passèrent en surveillance pour le policier.
Javert resta déguisé en mendiant devant la porte du cabinet.
Le médecin menait une vie luxueuse.
Javert le découvrit assez vite.
Il découvrit aussi que le docteur Castaing était très proche d'Auguste Ballet, le frère d'Hippolyte.
Une grande fortune.
Edme-Samuel Castaing, le médecin de la famille Ballet était aussi un ami de la famille.
Et il empochait une partie de l'héritage à chaque mort...
Le père et la mère Ballet étaient morts à cinq mois l'un de l'autre en 1821.
Puis l'oncle Ballet.
Le médecin, Castaing, était présent à chaque fois et soutenait les membres de la famille Ballet restant.
Les deux frères, surtout, devinrent ses amis intimes.
Hippolyte mourut le 5 octobre 1822 dans les bras de Castaing, après quatre jours d'une terrible agonie.
On diagnostiqua une pleurésie tuberculeuse.
L'affaire aurait pu s'arrêter là...mais les choses se corsèrent.
Ce qui mit la puce à l'oreille du chef de la Sûreté, ce fut le testament d'Auguste Ballet fait le 1er décembre 1822 et qui faisait de Castaing son légataire universel.
Ce testament n'était pas encore déposé chez un notaire...mais Vidocq en connaissait l'existence grâce à la dernière survivante de la famille Ballet.
La soeur !
La jeune femme avait peur de se faire déshériter.
Elle était venue demander de l'aide auprès du chef de la Sûreté.
Et le Mec avait envoyé l'inspecteur Javert.
Une affaire d'empoisonnement !
Cela permettait au policier d'avoir autre chose en tête que le bagne de Toulon.
Après plusieurs jours de surveillance, Vidocq releva le policier.
" Alors le cogne ?
- Si j'étais à la place d'Auguste, je m'inquiéterai.
- Pourquoi cela ?
- Castaing a une maîtresse à entretenir."
Le chef de la Sûreté se mit à rire.
" Cela ne va pas arranger sa situation financière."
Oui, cela faisait du bien à Javert de faire du vrai travail de police.
Il réussit à sourire.
Puis le Moniteur lui raconta une histoire étrange.
Sur Montfermeil.
Le sergent Rivette vit l'inspecteur se lever précipitamment et quitter le commissariat.
Il voulut le suivre mais dans la rue, il ne put qu'apercevoir le policier héler un fiacre.
A Montfermeil, l'inspecteur retrouva l'auberge du Sergent de Waterloo. Il retrouva sans plaisir l'aubergiste, Thénardier et sa femme. Cette fois, il rencontra leurs deux filles et un nourrisson en sus.
Mais il ne vit pas l'Alouette.
" Son grand-père est venu la chercher, expliqua maladroitement Thénardier.
- Son grand-père ? Le père de Fantine ? Tu te fous de ma gueule ?
- Non, inspecteur. Même qu'il avait un courrier signé de la mère."
D'un claquement de doigt dirigé vers sa femme, Thénardier se fit obéir.
" Que ma fille Cosette soit confiée au porteur de cette lettre.
FANTINE "
Voir ce nom fit mal au policier.
Javert, machinalement, le glissa dans la poche intérieure de son uniforme et quitta l'auberge.
Cosette avait disparu.
L'Alouette.
Même Gymont ressentait l'humeur de son cavalier. Il ne caracolait pas. Il avançait, tête baissée, et ses pas le menaient lentement en direction de Paris…
Jean Valjean était mort.
Qui avait pris Cosette si ce n'était pas lui ?
Javert claqua la croupe de Gymont et se traita de jobard.
Et la vie à Paris se poursuivit.
Javert décida de continuer à utiliser son personnage de mendiant.
Cela lui permettait de se fondre dans la masse.
Vivre ainsi sous la couleur muraille et observer le monde.
Vidocq l'employa dans plusieurs affaires de surveillance.
M. Chabouillet l'utilisa en tant qu'espion au service du Premier Bureau aux Affaires Politiques.
Javert commença à traquer les opposants au régime et les révolutionnaires…
De réunions politiques en tentatives d'assassinat, de complots contre le roi en simples Associations républicaines, Javert était régulièrement sur la brèche.
Et il restait le dogue de Pontoise.
Attaché au commissariat, il travaillait aux affaires de quartier avec le sergent Rivette.
Ainsi, Javert se tuait à la tâche.
De toute façon, qu'avait-il d'autre ?
Nommé à Paris, il sut se rendre utile.
CHAPITRE XXXVII
La petite oubliait souvent de se débarbouiller. Elle oubliait de se coiffer et de mettre son bonnet.
Cependant, elle ne manquait jamais d'aller à la recherche du balai dès qu'elle ouvrait les yeux au petit matin.
Peu importe le nombre de fois que Valjean lui avait répété que, dorénavant, son unique obligation était de jouer.
Et, bien qu'il ne l'ait pas dit, de se laisser contempler.
La petite n'était pas ce qu'il attendait ; maigre et endurcie par le travail, elle avait des élans de tendresse candide envers la poupée que le galérien lui avait offerte. De plus en plus souvent, cette douceur qui ne s'encombrait que rarement de mots s'adressait aussi à Valjean.
Jean Valjean découvrait l'affection naissante dans les regards limpides qui s'attardaient sur lui, accrochés à ses yeux incrédules de forçat ; dans une petite main qui ne craignait plus de se laisser tenir... Dans les rares sourires que Cosette lui cachait un petit peu moins.
" Papa ?"
Le mot semblait encore hésitant parfois.
" Dis-moi, ma petite.
- Nous allons aussi regarder les plantes aujourd'hui ?"
Il neigeait dehors. Les carreaux encrassés étaient à peine assez épais pour garder le froid éloigné.
Valjean avait jeté un coup d'œil au poêle qui ronflait à pleine puissance mais qui n'arrivait pas à empêcher leurs souffles de se condenser en petits nuages blancs.
" Tu sais, Cosette, tu as le droit de dire si tu n'aimes pas quelque chose."
La fillette laissait son regard vagabonder sur la robe couleur du ciel de sa poupée.
" C'est que ça c'est pas facile. Je ne sais pas ce que j'aime, moi. Parfois, je sais les choses que je n'aime pas, mais…"
Cosette avait laissé le reste de la phrase se perdre pendant qu'elle mordillait sa lèvre inférieure.
" Je ne sais pas. Maman m'aurait dit. Les mamans savent ces choses, non ?
- Oui, ma Cosette. Les mamans savent ces choses.
- Et les papas aussi ?
- Et les papas aussi.
- Alors je suis contente que tu sois mon papa. Même si je suis triste pour maman.
- Elle...était malade ma Cosette… "
Cosette hocha la tête et lutta fièrement contre les larmes.
Valjean hocha la tête à son tour. Même s'il ne trouvait pas le moyen de réconforter la petite,Valjean comprenait. Il ne pouvait pas s'empêcher de comprendre une enfant qui n'avait jamais eu de choix ni de guide.
Incertain, il examina l'approvisionnement en bois ; même s'ils laissaient le poêle brûler nuit et jour, il durerait encore une semaine.
" Je vais chercher le dîner. Tu veux du lait ou tu préfères du vin ?." dit Valjean sur un ton léger et doux.
Cosette avait regardé Catherine, sa poupée, tandis qu'elle laissait échapper un petit rire.
" Le lait se boit le matin, papa. Et les petites filles ne boivent pas de vin.
- Ah ! De l'eau alors pour nous deux."
Le galérien avait ramassé alors la casserole et les deux bols sales de la veille pour les rendre à la tenancière de la gargote d'une rue avoisinant la masure.
Le petit ménage insolite qui venait de s'installer dans la maison Gorbeau n'avait pas de vaisselle ; ils ne possédaient pas davantage de vêtements ; à force de ne rien avoir, ils n'avaient même pas l'habitude d'échanger des politesses avec les voisins.
Cela n'empêchait pas le reste des occupants du logis de les considérer avec quelque sorte de sympathie.
Le vieillard portait une longue barbe blanche qui lui mangeait les joues ; sa démarche était lente, distraite comme s'il regardait en permanence à l'intérieur de lui-même. La fillette était petite et sèche comme un sarment coupé trop tôt ; on n'arrivait pas à discerner si les traces qu'elle avait sur le visage étaient des tâches ou des bleus qui guérissaient.
Leur expression morne était identique.
Comme ces deux-là marchaient main dans la main à travers les landes dépeuplées du boulevard de l'Hôpital, lui, le dos voûté sous le poids du manteau jaune qui ne le quittait jamais et avec un crêpe noir sur son chapeau mou ; elle échevelée et portant le deuil comme une veuve minuscule, il était impossible pour le passant occasionnel de rester impassible.
Le badaud se demandait alors pour qui ils pouvaient bien porter le deuil pour être à ce point affligés et égarés.
Jean Valjean ne voyait rien de tout cela.
Il était heureux.
Il souffrait de ce bonheur qui surprend sa victime et la fait trembler de peur.
Il n'était plus libre de faire un faux pas, il n'était pas libre d'être à nouveau emprisonné. Il n'avait même plus la liberté d'aller croupir en enfer.
La main de la fillette s'accrochait à la sienne, confiante et tiède.
Une vie à protéger...
" Qu'est-ce que c'est, papa ?, demanda Cosette avec une petite moue d'inquiétude lorsque Valjean retourna avec le panier qui dégageait une bonne odeur de cuisine.
- Je crois que c'est des pommes de terre avec du lard. J'ai aussi acheté du fromage et des pommes.
- Non, pas ça ! - avait ri la petite - le ballot que tu as sous le bras.
- Ah ! Ça ! Je crois que c'est pour toi, si je ne me trompe pas."
Le bagnard avait remis à la fillette le paquet enveloppé dans du papier journal et la regardait fixement l'ouvrir.
Les yeux tristes, immenses et cristallins de Cosette s'étaient grand ouverts...
" Un châle de bonne laine ! Papa... Je n'aurai plus jamais froid !
- Si tu as froid, tu peux le dire, mon ange...
- C'est que ce n'est pas facile, tu sais ?
- Oui… "
Après le déjeuner, ils se reposaient.
C'était une sorte de routine qu'ils avaient tous deux adoptée implicitement.
Valjean se couchait sur son matelas posé à même le sol ; Cosette restait à table et jouait à la dinette avec Catherine.
Elle retournerait bientôt derrière la cloison que Valjean lui avait fait installer, elle s'allongerait et dormirait. Parfois, des rayons faibles de soleil parvenaient à se faufiler à travers les nuages et les carreaux encrassés pour réchauffer un peu sa peau avant que le soir ne tombe. La lumière berçait cet ange.
Les deux fugitifs se remettaient ainsi de la fatigue qui leur collait aux os. En silence et toujours saisis d'effroi, ils essayaient de se convaincre une fois pour toutes que c'était vrai, qu'ils avaient finalement réussi à échapper à leur destin.
Cosette pensait à la mère qu'elle n'avait qu'imaginée avant de l'avoir perdue.
Valjean pleurait Javert et le sommeil l'esquivait.
Son esprit et son cœur en deuil cherchaient des artifices qui lui permettraient de retrouver son amant.
Mais la France est vaste... et Javert pouvait être n'importe où.
Il pouvait encore être à Montreuil ; il pouvait même être à Paris comme c'était son souhait.
Comment pouvait Valjean le savoir ? Comment le retrouver ? À qui pouvait-il écrire ? À qui se confier désormais ?
Dans la voie qu'il avait empruntée, Jean Valjean serait seul.
Non, il avait Cosette... Sa petite.
Ce souffle particulier qui flottait entre eux, de plus en plus intense, avec des racines toujours plus robustes, cette affection tranquille et effrayante qui se développait entre eux et que Valjean ne parvenait pas à nommer, ne pouvait être que de l'amour.
Il coulait de sa poitrine tout naturellement vers la petite fille...
Sans lui causer d'autre douleur que la prémonition de la perte qu'il anticipait et redoutait.
Ce sentiment, qui devenait plus grand et plus fort que sa volonté, ressemblait de façon frappante à celui qu'il avait éprouvé pour Javert.
Les sensations étaient très différentes à certains égards, mais restaient identiques dans leur essence.
Sans le savoir, Jean Valjean avait aimé Javert.
Il l'aimait encore...
À présent, cet amour fragile se débattait dans le doute et l'éloignement.
Comment faire ?
Comment retrouver son amant et retourner auprès de lui en sachant que, ce faisant, il le soumettait à un dilemme terrible ?
Comment risquer sa liberté, l'appui dont Cosette ne parviendrait pas à se passer alors que la décision de Javert... sa façon de résoudre ce même conflit quelques mois auparavant, l'avait déjà envoyé au bagne ?
Alors que ses nuits devenaient interminables, Jean Valjean se résignait doucement à laisser la moitié de son cœur se dessécher tandis que l'autre moitié fleurissait...
" Non, le Mec," fit l'inspecteur, fatigué de sa journée.
Javert se frotta les yeux, le front. Il était épuisé et il avait mal à la tête.
" Une heure ! Ce n'est pas compliqué ! Tu y vas, tu loues une chambre, tu regardes les alentours et tu reviens.
- Le Mec…"
Javert se tenait droit, le plus droit qu'il pouvait, malgré sa fatigue. Il ne comptait plus les heures de travail.
A son commissariat de Pontoise dans lequel il remplaçait régulièrement le commissaire absent…
Au service de M. Chabouillet pour lequel il jouait les espions et récoltait des informations sur les républicains…
A la Sûreté dont le chef usait et abusait de ses heures, envoyant le policier enquêter sur tout et n'importe quoi…
" Une heure ! Je te paie la chambre pour la nuit ! Tu pourras même y dormir."
Javert en sourit amèrement.
Pour le Mec, tout était une affaire de corruption.
" Tu n'as pas un autre cave à envoyer, le Mec ? Je suis debout depuis quatre heures du matin.
- Une heure ! Tu me remettras ton rapport demain. Tiens ! Je te fais une fleur ! Je ne t'attends pas avant midi."
Javert se tut.
Il savait que ce n'était pas la peine de discuter.
" Qui t'a parlé de cette affaire ?, demanda le policier en se secouant pour chasser l'épuisement et la migraine.
- La logeuse ! Elle s'inquiète pour un de ses locataires. Un vieillard avec une gamine. Il lui semble louche."
Cela ne fit même pas frémir Javert.
Jean Valjean était mort, non ?
Et l'Alouette était perdue dans les limbes.
" Quelle adresse ?"
Maison Gorbeau.
L'inspecteur connaissait et pouvait se repérer sur les lieux. Un immeuble délabré, des logements insalubres, des loyers ridicules certes, mais à quel prix ? En sus, la logeuse jouait régulièrement les mouchardes.
L'inspecteur Javert se fit reconnaître de la femme et loua une chambre.
Il fit établir un reçu au nom de Vidocq, chef de la Sûreté.
Et il attendit sa proie en baillant.
Immensément fatigué.
" La ville est grande, mais tout est comme au village. Il y a des maisons, il y a des arbres... Tu vois, Catherine ? Cet homme a l'air d'un monsieur très gentil que j'ai rencontré là-bas. Il avait un beau cheval qui savait rire et s'appelait Gymont."
Valjean avait abandonné le livre qu'il lisait et s'était levé d'un bond.
Avait-il bien compris ? Le pouls battant fort dans ses oreilles, il se rendit à la fenêtre.
En bas, éclairé par la veilleuse que la locataire principale avait approchée de son corps, il put voir un instant l'homme qui entrait dans la masure.
Il ressemblait à Javert. Du moins, vu de dos.
Mais c'était impossible. Qui plus est, c'était aussi... terrifiant.
" Ramasse tes affaires, Cosette… Il fait beau ce soir et nous allons nous promener…
- Mais… Papa… J'ai le droit de dire que j'ai froid…
- Prends ton manteau et ton châle, mon ange."
Valjean traversa la pièce à grandes enjambées, revêtit son hideux manteau jaune et colla l'oreille à la porte.
Il pouvait entendre approcher des pas lourds, presque martiaux...
Javert avait loué une chambre juste à côté de celle de l'homme suspect. Certainement un pauvre homme qui avait perdu son travail, ou sa femme, et à qui il restait encore assez de dignité pour vouloir vivre dans un meublé.
Et non dans la rue.
L'inspecteur sortit la clé et s'apprêta à ouvrir la porte.
Puis, son instinct se rebella. Il fit simplement tourner la clé dans la serrure et attendit.
Il n'avait pas été discret.
Il se cacha dans l'ombre et attendit.
Après tout, c'était un loup à la chasse.
Valjean avait reconnu les pas.
Il avait même reconnu la petite toux sèche de l'homme.
Le froid, tout comme cela arrivait parfois à Javert, avait dû lui irriter la gorge.
Cet homme ne pouvait être autre que Javert.
Le bagnard regarda la petite fille qui, résignée, lui obéissait sans joie ; il entendit la clé tourner dans la serrure de la porte voisine mais ne l'entendit pas s'ouvrir, ni se refermer.
Javert était à l'affût.
Valjean hésitait.
Peu importe que l'inspecteur attende dans le couloir, il ne serait pas difficile de passer par la fenêtre s'il faisait descendre Cosette attachée à une corde.
Seulement...
En dépit du bon sens, Valjean ne voulait pas fuir Javert.
Il ne voulait plus fuir.
Javert était devant sa porte ! Combien de nuits avait-il prié pour que le bon Dieu lui accorde la grâce de le revoir ?
Il gardait le souvenir des efforts déployés par le policier pour faire éclater la vérité sur Madeleine au cours du procès.
Une vérité qui n'était point celle que les accusateurs voulaient entendre.
Les mots qu'il lui avait adressés la dernière fois qu'ils avaient pu parler en privé résonnaient encore dans sa mémoire.
Javert lui avait proposé de l'aide pour s'évader...
Le galérien avait cru fermement que l'inspecteur ne faisait pas semblant.
Se débattant entre l'espoir et la peur, Valjean jeta un regard attendri sur la fillette; il savait que c'était son avenir que sa folie de vieil homme mettait en danger : lui, il avait déjà vécu...
Valjean ouvrit la porte et, les yeux grands ouverts, affronta l'obscurité.
Il en fallait beaucoup pour impressionner l'inspecteur Javert.
Beaucoup !
Mais il n'y avait rien qu'un forçat évadé de Toulon ne réussissait à faire.
Javert resta estomaqué devant l'apparition qui s'offrit à lui.
Jean Valjean !
Jean Valjean tenant la main de l'Alouette !
Il blanchit et murmura :
" Toi ?"
Et, instinctivement, sa main chercha ses menottes...avant de geler en plein mouvement.
Valjean, si peu démonstratif par le passé, avait lâché la main de la petite fille et s'approchait de lui les yeux et les bras grands ouverts, suivant un élan qu'il fut sur le point de retenir lorsqu'il vit l'inspecteur se raidir.
" C'est moi, oui. Et vous... Vous êtes un miracle," dit le bagnard l'entourant de ses bras.
Javert resta estomaqué, hésitant entre gifler violemment l'homme qui le serrait ainsi et l'embrasser tout aussi violemment.
" Comment… Merde !"
Il opta pour l'étreinte. Javert referma ses bras sur Valjean et le serra avec force contre lui.
Cela aurait pu passer pour une accolade du plus pur style militaire.
Ce ne l'était pas.
Puis sa bouche toute proche de l'oreille du forçat, l'inspecteur murmura :
" Entrons chez toi, la tapissière est une moucharde, elle bosse pour Vidocq."
Le bagnard acquiesça, tout à coup embarrassé, puis se sépara de lui avec autant de naturel qu'il arrivait à feindre.
Il regarda autour de lui, effrayé comme un hibou entouré de corneilles.
" Par ici... Que me vaut le plaisir, inspecteur ?"
Javert recula et afficha un sourire de circonstance :
" Je suis honoré de vous retrouver, monsieur, annonça à voix haute le policier. Vous m'avez manqué. Mais vous auriez dû me faire prévenir de votre arrivée en ville. Voyons cela."
Lentement, Javert leva la main et désigna l'intérieur du logement.
Valjean comprit et tout le monde entra dans le meublé.
La porte refermée, le sourire disparut et Javert regarda intensément les deux fugitifs :
" Comment diable êtes-vous arrivés dans ce taudis ?
- Cela m'a semblé un coin tranquille… On est tout près de la campagne. Je ne connais pas la ville…"
Javert acquiesça, doucement, il se tourna vers la porte et écouta contre le bois.
Il n'entendait rien, mais cela ne voulait pas dire que le couloir était vide.
A haute voix, l'inspecteur poursuivit son discours :
" Je comprends, mais vous avez alerté cette pauvre madame Delacour. Figurez-vous qu'elle vous a pris pour un malhonnête !"
Là, Javert ricana.
S'attendant à ce que Valjean l'imite.
" Voyez-vous ça ?!, s'écria Valjean.
- Je vais donc la rassurer et nous allons vous trouver une meilleure place."
Voilà, c'était dit.
D'une main nerveuse, Javert ouvrit la porte...et il aperçut un jupon disparaître dans l'escalier.
Le message était passé.
" Nous devrions être tranquilles quelques minutes," souffla le policier en refermant la porte.
Javert regarda Valjean.
Et il avoua :
" Tu m'as manqué."
Le sourire de Jean Valjean n'avait que très peu de choses en commun avec celui de Madeleine. Il était petit et chaleureux. Presque timide, mais sincère.
" Dieu soit loué ! Te l'entendre dire… Je ne mérite pas autant ! Tu m'as manqué tellement... Même si je n'en ai pas le droit ! Je n'aurais jamais cru... Je ne savais pas où te chercher ou si tu permettrais... J'ai prié tant de fois pour... Je suis toujours…," le galérien regarda autour de lui.
Il ne tarda pas à remarquer le regard curieux que Cosette posait sur eux.
Jamais M. Madeleine n'avait autant parlé, cela surprit tellement le chef de la police de Montreuil que Javert se mit à rire.
Coupant aussitôt la parole à Valjean.
" Tu n'as rien à boire dans cette tôle ?"
Et s'avançant vers Cosette, le grand inspecteur se pencha de toute sa hauteur, jusqu'à se retrouver en face de la petite fille.
Il sourit.
" Alors la môme ? On a trouvé un papa ?
- Oui, monsieur Javert, sourit Cosette.
- Et ta maman ?"
La petite baissa la tête et perdit son sourire.
" Elle est partie, papa m'a dit. Elle était malade.
- Il a eu raison de te le dire, Cosette. Mais ta maman l'a bien connu.
- Papa a connu maman ?
- Bien entendu, fit le policier en haussant les épaules devant l'évidence. C'est toujours comme ça, non ?
- Ha ben ça…
- Et tu sais quoi Cosette ?
- Non, monsieur.
- Je le connais aussi ton papa. C'est un homme bien, comme ta maman l'était."
Cosette assimila ces quelques phrases qui répondaient à des semaines de questionnement.
Puis, un sourire timide réapparut alors qu'elle reprenait les questions :
" Où est votre cheval ?
- Gymont dort dans son écurie, la gamine. Il est tard ! Tu devrais dormir, Cosette.
- Oui, monsieur, mais je dois d'abord chanter sa berceuse à Catherine !
- Catherine ?
- Ma poupée !"
Javert était assis contre la table, ses longues jambes croisées devant lui.
Il ne pouvait pas détourner les yeux de Cosette.
Il voyait l'Alouette jouer avec sa poupée et chantonner une mélodie à propos de " Château dans les Nuages" et de princesse qui l'aimerait très fort.
Il était hypnotisé.
Une main déposa un verre d'eau entre ses doigts glacés.
Et une voix, adorée autrefois, résonna dans ses oreilles :
" Elle chante toujours cette petite comptine."
Cela suffit à briser le charme.
Javert se tourna lentement vers celui qui parlait.
Il voyait M. Madeleine...redevenu Jean Valjean.
L'homme était vivant.
Ses cheveux avaient blanchi. De la neige formant un halo solennel entourant sa tête de saint.
De nouvelles rides étaient apparues, autour de ses yeux. Et ce n'étaient pas des rides de joie, mais de détresse.
Le bagne avait blessé Jean Valjean.
Et le garde-chiourme savait très bien que sous ces modestes vêtements dépenaillés se cachait la marque au fer rouge de l'infamie.
Pourtant, le policier avait tout fait pour sauver la tête d'un homme. Il s'était compromis.
Mais l'inspecteur Javert était resté ferme sur ses accusations. Il n'avait parlé que de la fausse identité, que de la position de maire frauduleuse.
Il avait insisté sur la bonne gestion de la ville et les multiples bonnes actions de monsieur Madeleine.
Le procureur lui avait même lancé sèchement qu'il ne comprenait pas si l'inspecteur témoignait à charge ou à décharge dans l'affaire Valjean.
Javert insista malgré tout.
Seulement, ce ne fut que sur ordre du roi que Valjean évita la peine de mort pour une peine d'emprisonnement à vie au bagne.
Peut-être...les rapports de l'inspecteur y furent pour quelque chose, mais de cela, Javert n'en était pas certain…
" Une jolie mélodie, reconnut le policier, la gorge serrée.
- Oui, Cosette chante bien."
Valjean s'assit au côté de Javert et resta silencieux.
Les deux hommes contemplaient Cosette et l'écoutaient, tout en buvant leur eau.
" Et maintenant ?," demanda prudemment Valjean.
Javert ne savait pas.
Mais une chose était sûre, Valjean ne pouvait pas rester dans cet endroit délabré alors que Vidocq était déjà sur ses traces...sans le savoir…
L'inspecteur se redressa et lança :
" Demain, tu déménages ! Je vais t'emmener chez moi, rue des Vertus. Vous ne pouvez pas rester ici.
- Mais…, commença Valjean.
- Non !, le coupa Javert. Cosette et toi, vous allez vivre dans ma rue. Il y a des appartements libres et c'est une rue tranquille. Mieux qu'ici."
Cosette avait levé la tête en entendant ces mots et un éblouissant sourire illumina ses traits.
" Vrai ? Nous allons partir papa ?"
Valjean hésita à répondre. Il regardait, les yeux effarés, le grand homme qui se tenait devant lui, une détermination farouche écrite sur son visage. Il ne trouvait pas l'ombre d'un doute dans ses mâchoires serrées... À cet instant, Valjean n'aurait pas su dire s'il se sentait soulagé. Rassemblant ses forces, il finit par souffler :
" Oui. Nous allons suivre M. Javert.
- Ho ! Comme je suis contente !"
La petite fille embrassa sa poupée.
Javert saisit Valjean par le bras et regarda la chambre minable et délabrée.
" Qu'est-ce qui est à toi dans ce taudis ?"
Valjean sortit les quelques affaires que les deux fugitifs possédaient ainsi qu'une valise.
Plus de fatigue, Javert débordait d'énergie.
Le policier examinait les quelques biens qu'il fallait empaqueter, il n'y avait pas grand chose à emmener. Il regarda fixement Valjean qui se troubla.
" Nous allons monter sur Gymont, demain ?, demanda Cosette, toute joyeuse.
- Non, Gymont se repose. Il a besoin de son avoine. Il a trop travaillé aujourd'hui et il a été très triste.
- Gymont a été triste ?"
Valjean ramassa les quelques vêtements qu'il possédait et les glissa dans la valise.
Des vêtements pour Cosette.
Son petit manteau noir, son petit bonnet, ses petites bottines…
La petite fille écoutait avec attention le policier en tenant sa poupée dans ses bras.
" Oui, il a été très triste. Il ne t'a pas vue depuis des mois et ton papa non plus. Alors, il ne savait plus quoi faire.
- Je n'ai pas fait exprès," s'excusa la gamine.
Une main caressa ses cheveux et Javert la rassura en assénant :
" Je sais, Cosette. Tu n'y es pour rien et ton papa non plus. Et ta maman non plus tu sais, gamine. Mais il faudra être gentil avec Gymont !"
Cosette assura avec ferveur :
" Catherine et moi, nous irons lui faire un baiser. Si on peut ?
- Il le faudra ! Il n'attend que cela depuis des mois."
Le dos tourné au duo, Valjean sourit.
Il avait du mal à comprendre pourquoi et comment cette relation qui ressemblait beaucoup à de la confiance s'était établie entre l'inspecteur et la fillette. Il trouvait extraordinaire que Cosette puisse parler si aisément à l'homme qui avait fait trembler les gamins de Montreuil.
Il lui semblait impossible que Javert se fasse si doux pour lui répondre... Lui, qui était froid et savait se montrer cruel.
Sans doute Madeleine, par bêtise, avait négligé de s'intéresser à l'un des aspects les plus imposants de celui qui était son amant.
" Et vous, monsieur Javert, reprit la petite fille, vous avez été triste ?"
Javert regarda Cosette, ignorant ostensiblement Valjean et répondit :
" Plus que je ne saurai dire. Je suis triste sans toi.
- Et sans papa ?"
Javert respira profondément et conclut :
" Et sans ton papa, oui."
Valjean se saisit du mouchoir placé dans sa poche et s'essuya le visage. Il posa sa valise et s'en alla vers la fenêtre pour chercher un peu de calme dans l'obscurité qui entourait maintenant la maison.
Que lui arrivait-il ?
Lorsqu'il réussit à contrôler le tremblement sournois de ses mains, il se retourna vers Javert et la gamine.
" C'est l'heure de dormir pour Catherine et pour toi. Ou alors vous voulez que Gymont voit des cernes sous vos yeux demain ?"
Aussitôt, Cosette se coucha, sa poupée bien dans ses bras.
Javert croisa les siens et lança, l'air de rien :
" Oui, Gymont serait déçu, si tu es trop fatiguée pour lui faire sa toilette."
Cosette ferma les yeux.
Et, comme tous les enfants ou presque, elle s'endormit en quelques instants. Valjean se pencha et l'embrassa sur le front, puis referma la cloison qui procurait un semblant d'intimité à la chambrette de l'enfant.
Javert se rapprocha de lui.
" J'ai la chambre voisine de la tienne, mais je pense que tu le sais déjà, non ? Le bruit de la clé ?
- Ah ! Oui, c'est vrai. Tu as failli me tromper."
Javert se mit à rire, silencieusement.
Puis, il glissa sa bouche tout près de Valjean, pour ne pas parler trop fort et réveiller Cosette :
" Menteur ! Je vois que tu es resté le même."
La main de Javert glissa sur le bras de Valjean, s'arrêtant sur l'épaule marquée, n'osant pas se poser sur le muscle.
La paume du bagnard vint se poser sur sa main et la tapota doucement. Un instant après, les doigts de Valjean enveloppaient les siens et les serraient.
" Viens, suis-moi," murmura le policier, essoufflé.
La chambre du mouchard était identique à celle du forçat. Même rideaux sales, mêmes vitres crasseuses.
La literie était assez propre, malgré tout.
Javert referma la porte derrière eux et examina les alentours en grimaçant de dégoût :
" Oui, demain, je vous emmène dans ma rue. Je suis sûr de vous trouver un meublé libre. À un prix raisonnable. Ou alors nous trouverons quelque chose qui vous agréera."
Javert était plus incertain que devant Cosette. Il croisa ses mains dans son dos et ajouta, maladroitement :
" Je ne veux pas te forcer à déménager, Jean, mais cette adresse est dangereuse. Et franchement… Tu te vois y vivre avec une gosse ? On peut trouver mieux. Tu me diras et…"
C'était son tour de babiller.
Le policier s'en rendit compte et ferma sa bouche.
" Je te fais confiance, tu connais la ville. Pour Cosette… Franchement, je ne sais pas ce qu'il faut faire. Je devrais, mais pourtant…
- Allons monsieur Madeleine !, se moqua Javert. Vous savez mieux que personne ce qu'il faut à un enfant ! Chaleur, repas, amour. Un logement décent, des repas copieux, un tendre foyer et Cosette va s'épanouir comme...comme une fleur des champs."
Valjean esquissa un sourire. L'éloquence de l'inspecteur, maladroite cependant, était profondément touchante. Assez pour ne plus jamais se permettre de le décevoir encore.
" Monsieur Madeleine n'a jamais existé, Javert. Il vaut mieux que tu le saches dès maintenant. Cet homme n'était qu'une fiction où j'ai essayé de faire de mon mieux. Maintenant…
- C'est là que tu te trompes, Jean. M. Madeleine existait. J'admets que son nom était une invention. Son passé aussi. Mais l'homme et sa bonté existaient. Et je m'en veux de ne pas l'avoir compris avant."
Javert s'en voulait atrocement.
Il se souvenait encore de la voix du procureur d'Arras hurlait à pleins poumons :
" JE VEUX LA TÊTE DE CET HOMME !"
Et il se voyait entrain de contrer, de prouver, d'argumenter, plus que l'avocat de Jean Valjean le faisait.
" Jean Valjean ne mérite pas la guillotine, il n'a fait que le bien. Il n'a usurpé qu'une identité…
- Un forçat maire d'une ville ?! Vous divaguez, inspecteur !"
Il fallut la grâce du roi.
Javert avait pleuré des larmes amères…
Une vie dans le bagne… Punir un homme de cinquante ans pour une faute commise dans sa jeunesse.
" Monsieur Madeleine existait, Jean, car tu es cet homme. Bon, charitable, travailleur."
Javert retrouvait ses vieilles habitudes, il tournait autour de monsieur le maire et ajouta de sa voix profonde :
" Je suis bien placé pour le savoir, je l'ai côtoyé pendant des mois."
La voix avait enveloppé Valjean. Maintenant, Javert était dans son dos et soudainement, deux bras saisirent la taille du forçat.
" Jean. Tu m'as manqué."
Une bouche chercha la sienne.
Cela surprit le policier, il n'avait pas l'habitude que Valjean soit si empressé. Il se souvenait d'un homme timide, voire angoissé.
Cela le ravit.
" Tu as beaucoup souffert ?, murmura le garde-chiourme, désolé.
- Non, pas comme la première fois... J'avais les moyens d'acheter quelque... bienveillance."
Valjean passa ses doigts sur un sourcil qui s'était levé avec surprise et sourit en laissant le dos de sa main lisser un favori touffu.
" Cet endroit vous arrache la mémoire. J'avais peur d'oublier… Pas ton visage, non, mais ton… corps. Les heures que nous avons passées ensemble et ce que nous avons partagé alors devenaient un mirage dans cet Enfer.
- Mon corps ?"
Là, Javert était abasourdi.
Puis un sourire taquin illumina ses traits.
" Mon corps ?! Allons donc ! Tu veux dire que quelqu'un a essayé…"
Javert hocha la tête, compréhensif et ses yeux brillaient, espiègles.
" Je dois avouer que je les comprends. Tu as dû te retrouver l'attraction du bagne, un homme puissant et fort. Et…"
Le policier posa son visage dans le cou de Valjean, cherchant à embrasser la peau nue.
" Et terriblement désirable. Oui tu m'as manqué."
Valjean tira sur le nœud de sa cravate et déboutonna le col de sa chemise en toute hâte. Il laissa échapper un petit soupir de contentement lorsqu'il sentit le visage de Javert contre sa peau.
" Veux-tu...me montrer ?, " souffla Javert, les doigts se posant en tremblant sur la marque.
La marque de l'infamie.
Javert en avait vu mais de son temps cette pratique cruelle avait été abandonnée.
On avait marqué Jean Valjean pour un crime commis dans sa jeunesse.
Marqué au fer rouge comme un animal.
Javert en était désolé.
Le visage coincé contre la gorge du forçat, il n'osait pas le regarder en face.
Valjean glissa sa pomme d'adam sur la nuque du grand policier puis desserra le ruban qui retenait ses cheveux. Il glissa les doigts dans la chevelure épaisse puis se perdit dans une contemplation joyeuse des cheveux sombres qui lançaient des reflets bleutés à la lueur de l'unique bougie posée sur le seul meuble décent de la pièce.
" Que crois-tu qu'il y ait à voir ? Javert... Ne pouvons-nous pas laisser derrière nous ce qui n'a pas d'importance ? Ce n'est qu'une cicatrice de plus... une parmi tant d'autres que je n'ai pas volée. Oublie... Et laisse-moi te montrer à quel point tu m'as manqué.
- Tu...ne m'en veux pas ?"
Javert eut un rire qui ressemblait à un sanglot, ses deux bras enserrèrent Jean Valjean.
" M. Madeleine et le pardon. Tu vois qu'il n'a pas disparu ?
- Ne me parle pas du pardon de monsieur Madeleine... Tu as su me pardonner, moi, un criminel. Voilà qui est un cadeau du ciel, car ce n'est pas dans tes habitudes."
Valjean saisit la main de son amant et entrelaça leurs doigts avant de les lever pour que Javert puisse les voir.
" Dès que je t'ai vu porter ma bague, j'ai su que tu m'avais pardonné. Si j'avais osé espérer cela…"
Pour le faire taire, Javert embrassa Jean Valjean.
Ses mains vinrent saisir ses joues et le tinrent ainsi.
" Je porte ta bague depuis ta condamnation. Parce que j'ai espéré que tu allais bien. Et parce que j'ai espéré que toi tu me pardonnes."
Nouveau baiser.
Puis Javert étreignit Valjean.
" Je t'aime, souffla le policier au voleur.
- Je le sais maintenant. Maintenant je comprends, car à présent je sais... que je t'aime aussi."
Ce fut ressenti comme un coup en plein estomac pour le policier.
Il n'aurait jamais pensé entendre ces mots.
Même Gilles ne les lui avait jamais dit, il avait juste cherché du réconfort auprès de son collègue.
M. Madeleine était bien trop effrayé pour profiter pleinement du plaisir que le policier lui offrait.
Javert se serait contenté de cela durant des années.
Durant une vie.
Des bribes d'affection, quelques minutes de plaisir et une éternité de solitude…
" Tu m'aimes ?
- Oui… Depuis cette nuit où tu m'as emmené regarder les étoiles. Bien qu'à l'époque, j'aurais juré que je souffrais de quelque sorte de fièvre. Je ne savais pas…"
Javert sourit en entendant ces mots et souffla :
" Pourtant, je le jure ! Mes intentions étaient…"
Pas pures mais pas douces non plus.
Le policier voulait juste coincer le voleur.
Il ne savait pas qu'il allait tomber si bas.
" Je suis aussi tombé amoureux de toi sous les étoiles, je pense.
- C'est la magie des étoiles ?"
Javert rit, follement heureux.
" Je suis un sorcier !, lança Javert, espiègle, les larmes aux yeux.
- Sans aucun doute, monsieur," répondit Valjean en souriant aussi. Puis il entreprit un baiser, long et profond, tandis qu'il attirait vers lui le corps de son amant avec la force qu'il n'avait plus à cacher.
Pas devant cet homme.
Lorsque Javert, complaisant et aussi tendre à son égard qu'il l'était dans les souvenirs que le forçat gardait de leurs rencontres, se laissa faire et sourit avec suffisance, Valjean ne put s'empêcher de s'écrier avec un petit rire.
" Ce que j'ai été niais... Je ne pense pas qu'il soit donné à tout le monde de connaître ce que tu m'offres. Et pourtant, j'ai tout failli manquer."
Valjean secoua la tête puis, l'air aussi solennel que l'aurait eu Madeleine pour l'occasion, il recula d'un pas et posa ses paumes sur les épaules de son amant.
" Oserais-je te demander ce que personne ne m'a jamais accordé ?"
Cette question si étrange étonna Javert mais il répondit fermement :
" Demande ! Je suis à toi !
- Une seconde chance... Que tu oublies le passé entre nous et me laisses t'aimer. Permets-moi de vieillir auprès de toi et de racheter toutes mes maladresses…"
C'était plus que ce qu'il avait espéré avoir avec M. Madeleine.
Plus qu'il n'aurait jamais eu.
Javert, pour toute réponse, embrassa les mains de Valjean, cherchant ses doigts si abîmés, les caressant comme s'ils étaient des objets précieux.
" Juste vieillir auprès de moi ? Tu n'es pas exigeant, Jean. J'ai des demandes plus...coercitives envers ta personne."
Ce jargon policier fit grimacer Jean Valjean, il reconnaissait bien là l'esprit, cruel malgré tout, de l'ancien garde-chiourme. Comme à Montreuil.
" Plus coercitives ? Je… Que veux-tu de moi ?"
Javert sourit et murmura :
" Je veux tes jours, je veux tes nuits, je veux ton lit...et je veux te protéger. Je veux que tu apprennes à être prudent. Et, enfin…"
Valjean avait retrouvé le sourire et contemplait son amant, attendri.
" Je veux offrir à Cosette et à toi un foyer. Pas forcément quelque chose d'exceptionnel, mais quelque chose dans lequel vous serez en sécurité."
Ménageant ses effets, offrant un silence marqué, Javert conclut :
" Car vous êtes mes biens les plus précieux sur cette Terre."
Valjean le serra étroitement contre lui.
" Avec Gymont, bien entendu," ajouta la voix moqueuse du policier.
Le forçat avait caché sa tête dans le creux de son cou et restait silencieux. Mais Javert le sentait étouffer des tressaillements.
Oui, Toulon l'avait blessé, mais peut-être dans un sens auquel aucun des deux ne se serait attendu.
Lorsque, au bout d'un moment, Valjean osa parler à nouveau, sa voix ne parvenait pas à cacher ses regrets.
" Tu me combles, Javert... Plus que je ne saurai te faire comprendre...Mais comment puis-je te mettre en danger ? Dis-moi qu'il y a un moyen pour toi aussi d'être en sécurité, et je n'hésiterai pas.
- Je n'ai pas vraiment d'idée. Je sais juste que la ville est dangereuse. Et que tu es le roi des imprudents. Nous devrons juste faire preuve de prudence. Je serai en sécurité si tu l'es. Il n'y a rien d'autre à savoir pour le moment."
Les deux hommes s'embrassèrent une dernière fois...avant de se quitter pour rejoindre sagement leur propre lit.
CHAPITRE XXXVIII
La rue des Vertus était une rue étroite mais assez calme. C'était un quartier modeste.
Peut-être ne faudrait-il pas rester dans ce quartier situé non loin de l'île de la Cité car c'était son seul défaut.
Cosette tenait avec force la main de son papa, suivant la haute silhouette vêtue de noir du policier. Dans son autre bras, elle serrait Catherine et regardait autour d'elle les passants et les maisons.
Jamais, elle n'avait vu cela ! Une si grande ville avec tant de gens.
" C'est encore loin ?, demanda la petite fille pour la sixième fois.
- Mon immeuble est situé au 5, expliqua pour la sixième fois l'inspecteur Javert, essayant avec de moins en moins de succès de conserver un ton posé.
- Mais c'est loin le numéro 5 ? On est passé devant le numéro 22. C'était déjà la rue ? Mais le 22 est après le 5 ! Eponine m'a appris à compter ! Je sais les chiffres ! Le 5 est avant le 22. Donc on est passé devant ! Ou alors on est…
- Cosette !, s'écria la voix nerveuse de Javert. Il faut que tu…
- C'est encore loin ?, persista la fillette.
- Non, on n'est pas loin, répondit simplement Valjean.
- Ha bien voilà !," conclut victorieusement Cosette.
Et Valjean dut cacher son rire devant la soudaine raideur qui prit le policier, tandis que Cosette reprenait ses bavardages, au sujet des passants si nombreux et comment cela se faisait qu'ils étaient si nombreux, et pourquoi ils étaient si nombreux et où ils allaient tous…
Etc, etc, etc.
Jamais de toute sa vie, Javert ne pesta autant contre la longueur des rues.
La logeuse du policier était une femme sérieuse et discrète.
Elle accepta avec plaisir un nouveau locataire.
Elle mena Valjean dans un appartement vide, assez étroit, mais propre et doté de tout le confort nécessaire. Le prix n'était pas excessif et le logement était libre de suite.
Javert annonça simplement que son ami, M. Leblanc et sa petite fille, allaient peut-être trouver quelque chose de plus grand à un moment donné.
Bien entendu, ce fut accepté aussi. Car c'était ainsi à Paris.
On emménageait et on déménageait assez facilement.
Aussitôt que les deux nouveaux locataires et leur valise prirent possession de l'appartement, l'inspecteur Javert s'éclipsa avec un anodin :
"A bientôt, Leblanc !"
Ce fut le signal pour la logeuse d'exposer les règles de la maison.
" Les termes se payent à l'avance au début de chaque trimestre ; je peux demander à un commerçant de la rue de vous fournir en bois de chauffage ; je peux aussi commander l'eau tous les jours, mais vous devrez la monter vous-même. Ah ! Je ne fais plus de blanchissage ni de déjeuners... Mon âge, vous savez ?
- Je comprends," affirma Valjean en sortant le montant du premier terme de sa bourse.
L'argent rendit la femme plus douce, elle ajouta en souriant :
" Comme vous avez l'air fatigué tous les deux, je vais faire une exception pour le déjeuner d'aujourd'hui... Venez le chercher à midi... Et soyez les bienvenus.
- Merci, madame."
Cosette courait dans l'appartement ouvrant et fermant les portes. Il n'y avait pas beaucoup de place pour circuler, mais à en juger par l'éclat du regard de la fillette, s'installer aux Tuileries n'aurait pas pu lui causer un meilleur effet.
Valjean, amusé et aussi heureux que la petite, dévoua sa matinée à rendre le logis plus confortable.
Il avait commencé par allumer le poêle.
" Je crois que Catherine va se plaire ici, papa.
- J'espère. Catherine et toi, vous aurez votre propre chambre. Tu pourras donc la laisser se reposer en toute sécurité lorsque tu seras occupée.
- Pour rendre visite à Gymont ?
- Oui... mais tu vas devoir être patiente. Gymont est un cheval de service et...
- Gymont travaille pour gagner son avoine ? Alors il est comme moi... avant." Une petite pause pour refaire la boucle de sa poupée avec un doigt soigneux puis Cosette reprit:
" Monsieur Javert va vivre ici avec nous ?"
Valjean sourit, pensif.
Il ne voulait pas commencer sa nouvelle vie avec des mensonges... Sauf s'ils étaient absolument nécessaires.
" La plupart du temps, oui. Mais il travaille aussi, et j'ai peur que nous ne le voyons pas autant que nous le souhaitons.
- C'est dommage," dit la fillette, retrouvant l'expression rêveuse qu'elle avait si souvent lorsqu'ils étaient seuls tous les deux.
L'effet que le farouche inspecteur avait sur la petite fille était étonnant. Alors qu'avec Valjean, elle avait tendance à demeurer pensive et triste, son amant avait le don de lui rendre l'insouciance propre à l'enfance.
" Est-ce que tu aimes que nous soyons avec l'inspecteur maintenant, Cosette ?
- Oui ! Il est amusant."
Valjean était perplexe. Parlaient-ils tous les deux du même homme ? Cela ne lui semblait pas possible.
" Comment ça, amusant ? Je n'ai pas cette impression.
- C'est parce que tu ne l'as pas vu faire peur aux méchants. Monsieur Javert ne le dit pas, mais il est de la police... Même que Madame Thénardier tremblait quand il lui a crié dessus. Madame est si bête qu'elle ne sait pas que Monsieur Javert est bon, même s'il sait faire peur.
- Ah !
- Toi, tu ne sais pas faire peur... Mais c'est pas grave, ce n'est pas ta faute si tu n'es pas aussi fort que lui."
Le galérien pouffa de rire
Il décida de ne pas se cacher de sa petite...
Javert, Valjean l'avait observé, ne le faisait pas.
" Tu sais quoi, Cosette ? Je pense que je vais aller au petit restaurant qu'il y a sur la place et commander un bon souper pour nous trois.
- Mais on soupe ici ? On est si bien chez nous…"
Valjean s'accroupit pour lisser les cheveux en bataille de la petite fille. Il ne lui vint pas à l'esprit que son sourire attendri pourrait lui donner l'air faible, ou même niais.
" Oui, nous dînerons chez nous tous les trois, mon ange.
- Mais nous sommes quatre, papa. Tu oublies Catherine," dit Cosette, couvrant de sa petite main remplie d'engelures un rire railleur.
Le bagnard n'eut d'autre choix que d'entourer cette main désemparée et de la protéger dans sa paume.
" C'est vrai, ma Cosette ! Nous sommes quatre à présent, et nous sommes tous enfin chez nous ! Tu viens ?"
Vidocq examina l'inspecteur de police posté devant lui avec attention. Le Mec avait croisé ses mains devant son menton et cela faisait une minute qu'il restait silencieux.
Javert se voulait impassible. Et par Dieu, il l'était !
" Tu n'as rien vu ? Vraiment ?
- Rien. Ta moucharde veut juste te prendre de l'oseille.
- Rien de rien ? Je suis étonné. La Delacour est une gonzesse avisée.
- Un vieux cave malpropre avec sa mômignarde. Tu veux lui chercher des noises ?"
Vidocq se tut encore.
Javert était sur des charbons ardents.
Enfin, le chef de la Sûreté se leva et asséna :
" Bon. On va dire que ce n'était rien. Ce n'était qu'une impression. La Delacour pensait que le vieux se cachait et rasait les murs de façon suspecte."
Javert ne dit rien, son visage était juste blasé.
" Une moucharde, cela suspecte toujours. Bah ! Un vieux campagnard et sa petite-fille… Tu les as rencontrés, Javert ?
- Surveillés, rencontrés, interrogés, claqua sèchement l'inspecteur. Tu as mon rapport !"
La main de Vidocq caressa le rapport posé devant lui, complet et clair, comme toujours avec Javert.
" Un innocent ! Oui, j'ai lu ton rapport et je l'ai trouvé remarquablement vide.
- Car il n'y a rien ! Tu es pire qu'un mouchard, le Mec !"
Vidocq se mit à rire et affirma :
" Car je suis un cogne !"
Ce qui eut le mérite de faire sourire Javert.
Ce fut une journée étrange pour le policier.
Javert fut fébrile.
Rivette le vit déambuler dans son petit bureau du Commissariat de Pontoise. Le commissaire l'envoya même patrouiller tellement il le trouva énervé et énervant.
Du jamais vu !
Et le soir, tant attendu, arriva.
Le policier rentra chez lui, rue des Vertus...sachant qu'au même palier...à la porte en face...vivaient Jean Valjean et Cosette.
Prenant une profonde inspiration, l'inspecteur Javert poussa la porte. Et resta saisi devant la scène surréaliste qui apparut devant lui.
Ses voisins devaient en effet l'attendre, car leur porte n'était pas verrouillée et leur table était dressée.
Une table farfelue, apprêtée sans doute avec les moyens du bord, où il n'y avait pas deux assiettes assorties, pas de gobelet en étain qui ne soit cabossé.
Valjean, assis dans le seul fauteuil de la pièce, lisait une fable à Cosette à la lumière d'un ancien chandelier en argent et le souper était maintenu au chaud sur le poêle.
Un foyer ?
Ce devait l'être.
Cosette avait sauté de sa chaise et, laissant sa poupée sur les genoux de Valjean, s'était rendue à la porte pour lui saisir la main. Deux petites mains rougies qui s'accrochaient à son gant et le serraient.
" Monsieur Javert ! Catherine et moi pensions que vous ne viendriez plus, mais papa dit que vous travaillez toujours tard. C'est vrai ?"
Javert allait répondre mais ses yeux se posèrent sur Jean Valjean et il resta saisi.
" Oui, je travaille tard. Et je n'ai pas fait attention à l'heure, répondit machinalement le policier.
- Il faudra la prochaine fois !," l'admonesta Cosette en levant le menton de façon autoritaire.
On reconnaissait le regard de Mme Thénardier.
Javert se mit à sourire en posant sa main sur les cheveux de la fillette pour les ébouriffer.
" Je l'expliquerai à mon commissaire. Il me laissera sûrement partir plus tôt."
Cosette hocha la tête pour approuver ces paroles pleines de sagesse, avant de s'éloigner pour demander à Catherine où on allait faire asseoir l'inspecteur.
Valjean, à son tour, s'était levé et avait posé une main quelque peu vacillante sur son épaule. Ses yeux brillaient de mille feux.
" Tu devrais te mettre à l'aise. Il fait trop chaud pour garder ton manteau, dit le bagnard.
- Une fois de plus, je vais avoir besoin de ton aide, souffla le policier, taquin. Mes doigts sont engourdis par le froid."
Valjean déglutit et aida en effet l'inspecteur à retirer son lourd carrick.
Javert le regardait faire en souriant toujours, espiègle.
Il enlevait ses gants, bénissant Valjean d'avoir fait brûler un feu d'Enfer dans son poêle.
" Tu as toujours si froid, remarqua Valjean en tournant autour du policier, afin de saisir aussi le bicorne.
- Oui, regarde !"
Javert posa ses mains sur celles de Valjean et le forçat sentit le froid glacial qui les prenait.
" Mets-toi près du poêle !," ordonna M. Madeleine.
Ce qui fit rire l'ancien chef de la police de Montreuil.
En accrochant son manteau à la patère, l'inspecteur remarqua que son amant lui souriait avec une espièglerie insolite chez lui.
Valjean était en bras de chemise et, bien qu'il avait conservé son gilet, il le portait déboutonné.
Peut-être ne serait-il pas déplacé que Javert se débarrasse aussi de sa veste et de son col de cuir ?
" Ta cravate est drôle. Pourquoi est-ce qu'elle a une boucle et un nœud ? C'est pas un bout de tissu comme celle de papa ?, demanda Cosette.
- Non, gamine !," répondit Javert en défaisant la boucle.
Le policier se défit de son collier de cuir de 10 centimètres et le tendit à la jeune fille.
Cosette l'examina avec étonnement, ne comprenant pas son intérêt pratique. Javert n'avait aucunement l'intention de le lui expliquer.
C'était un col de cuir fait pour protéger les hommes des égorgements et des étranglements.
Mais l'inspecteur avait peur de Cosette et de ses sempiternelles questions, il préféra prendre les devants.
" Les policiers portent tous un collier de cuir comme celui-ci, expliqua Javert. Tu sais pourquoi ?
- Non, monsieur Javert.
- Parce que nous portons un collier pour qu'on nous différencie des autres gens.
- Comment cela ?
- Les femmes portent des robes, les hommes des chapeaux, les policiers des uniformes avec des colliers de cuir. Voilà."
Cosette réfléchit intensément.
Elle faisait peur à Javert.
Valjean vint poser sa main sur le bras du policier et Javert fixa son attention sur son amant.
Ravi de le voir lui sourire, soulagé de le voir si heureux…
" Mais alors pourquoi vous avez un chapeau aussi rigolo ? Cela sert à rien ! Vous avez déjà un bâton, un collier, des boutons qui brillent, des bottes… Pourquoi un chapeau aussi bizarre ?," reprit Cosette, infatigable.
Javert prit une longue pause avant de répondre, apercevant déjà dans le regard de son compagnon l'envie de rire.
" Pour nous grandir encore ! Je fais six pieds de haut mais avec le chapeau, je suis un géant !"
Valjean ne parla pas mais ses lèvres articulèrent un " je t'aime" silencieux.
" Bon, persista Cosette. Catherine comprend pour l'uniforme, pour le chapeau, pour le collier, pour le bâton...mais alors pourquoi des boutons qui brillent ? Pour faire joli ?"
Adorable Cosette !
Javert voyait rire son amant, sans honte maintenant.
Et il eut furieusement envie de l'embrasser.
" Oui !, répondit Javert. Pour faire joli ! Car tu avoueras, Cosette, que l'uniforme des policiers n'est pas très joli, non ?"
Cosette hocha la tête et conclut enfin son terrible interrogatoire par un simple :
" Non, il est pas très joli ! Moi je lui mettrai des rubans et des couleurs plus vives ! Tiens ? Du rose ? Ou du jaune ?"
Valjean ne tint plus, il posa son visage tout contre celui de Javert et se mit à rire en se cachant dans son col.
" Voilà une idée ! Les policiers en rose ! Qu'en dis-tu Jean ?"
Mais Valjean ne pouvait pas répondre.
Il étreignait Javert et riait.
Le dîner fut simple et doux.
Javert salua la soupe de légumes que la fillette avait aidé à mettre dans les assiettes, sans en renverser. Puis il dévora le porc aux pommes de terre.
Cosette servit les deux hommes.
Ce qui les faisait un peu grincer des dents.
On voyait la petite servante de l'auberge des Thénardier. Mais la fillette était heureuse de se rendre utile.
Enfin, lorsque tout fut terminé et qu'il fut question de ranger et de laver, Valjean se montra intraitable.
Le papa se réveilla et envoya sa fille dormir.
Cosette lui fit un énorme baiser sur la joue.
Et Javert fut estomaqué d'en recevoir aussi un.
On regarda l'Alouette s'en aller dormir dans sa chambre, tellement heureuse de sa vie qu'elle chantait en se couchant.
" Je ne peux que m'incliner, jeta Javert en regardant Valjean. M. Madeleine avait raison. Les enfants sont heureux avec un bon foyer.
- Javert, Javert, Javert…"
Mais cela ne sonnait plus comme une malédiction.
" Je n'ai point de café, mais je crois savoir où m'en procurer. Il faudra aussi une cafetière… C'est une débelloire que tu avais à Montreuil ?
- Mon Dieu ! Jean ! Je n'ai pas besoin d'une machine à café digne d'un estaminet. Un simple moulin à café et une cafetière turque me suffisent.
- En attendant, on peut toujours finir cette bouteille," dit Valjean en remplissant encore le gobelet de l'inspecteur avec le vin de Malaga qu'il s'était procuré pour l'occasion et qui était soigneusement enveloppé dans un linge mouillé pour éviter qu'il ne chauffe.
Javert pencha la tête et regarda son compagnon avec attention.
Il avait encore envie de l'embrasser.
Il ressentait encore ses bras autour de lui tandis qu'il riait des bêtises de Cosette.
" Un bon vin, un bon repas… Tu me fais la cour ?," se moqua l'inspecteur en portant le gobelet à ses lèvres.
Valjean leva son index pour pointer quelque part dans le plafond.
" Je précise : ma cour éhontée. Cela marche ?
- Viens Jean ! Je veux t'avoir près de moi. Comme cela tu pourras me tenir des propos charmeurs dans le creux de l'oreille."
Valjean vint s'asseoir en effet et Javert lui fit un clin d'oeil :
" Et maintenant ?
- J'ai bien peur d'avoir présumé de mes forces... Ah ! Au village, les choses étaient plus simples.
- A Montreuil ?
- Non... Je parle de Faverolles. Une situation comme la nôtre - Valjean embrassa d'un geste vague la table et les sièges ou tous deux étaient assis côte à côte - se serait terminée par une course au grenier pour jouer à se cacher sous le foin… Ce que les jeunes gens faisaient nus, de préférence.
- Hoho !," fit Javert, s'étouffant à moitié dans son verre.
Il le reposa sur la table et croisa ses bras devant lui.
" Je ne vois pas de foin. Mais tu as bien un lit, non ?
- Et des draps qui sont plus doux que la paille, mais qui pourraient nous cacher tout aussi bien.
- Je ne me vois pas courir nu, je dois avouer, lança Javert, d'une voix calme et posée comme s'il parlait de la pluie ou du beau temps. Mais je peux faire une exception. Si c'est ainsi qu'on se courtise chez les paysans de Faverolles… Je n'ai pas connu cela à Hyères. On s'y courtise habillé."
Et il examina posément les ongles de sa main droite.
Essayant de conserver un semblant d'impassibilité tandis que Valjean se mettait à pouffer de rire.
" A vrai dire, je ne me suis jamais fait courtiser à Faverolles, donc ce que je raconte n'est que du ouï-dire. Mais j'ai entendu dire bien d'autres choses... Par exemple, je sais ce qu'on faisait lorsque le partenaire de jeu habituel faisait son difficile.
- Vraiment ?"
Javert se tourna vers Valjean.
Les yeux gris de l'inspecteur étincelaient de plaisir alors qu'il ajouta :
" Son difficile ? Voyons… Comme si quelqu'un refusait les douceurs et les baisers ? Ou se montrait particulièrement épais ?
- Ou particulièrement réticent à se rendre au grenier. Mais, avant de procéder, je pense que nous devrions déterminer notre situation exacte."
Le galérien s'approcha lentement du cou exposé de son inspecteur et y plaça ses lèvres dans une caresse qui aurait pu sembler chaste ; aussitôt que Javert tourna son visage pour saisir son baiser, il se retira en souriant.
" Ah, je vois que ce n'est peut-être pas l'appétit qui manque, mais que la modestie demeure trop présente…
- Jean ! Embrasse-moi ! S'il-te-plaît !," haleta Javert.
Valjean ne se le fit pas répéter.
Comme cela leur arrivait souvent lorsque le désir était fort et l'impatience présente, leur premier baiser conservait quelque peu de l'agressivité, du besoin de dominer qu'ils avaient parfois du mal à maîtriser.
Au fur et à mesure que le sang se réchauffait, lorsqu'il devenait évident qu'aucun d'eux n'avait l'intention de précipiter le moment ou de se dérober et qu'ils se détendaient dans la caresse, le baiser se fit profond et presque doux.
" Là, murmura Javert, en se reculant pour les laisser respirer, je te semble difficile ?
- Point. Mais tout de même… Je ne vais pas renoncer à sortir le grand jeu à la façon de Faverolles pour t'impressionner," rétorqua Valjean en se levant puis en tirant les bras de son amant pour l'encourager à faire de même.
Une fois le grand policier sur ses pieds, Valjean se pencha pour le saisir par les jarrets et, passant un bras autour de son dos, le souleva.
Javert, le terrible inspecteur de la police parisienne dont le nom seul terrifiait la moitié de la ville, eut toute sa vie honte du petit cri effarouché qu'il poussa en se sentant soulever de cette façon.
Damnés Jean Valjean et sa force herculéenne !
" Ceci, mon amour, est un acte qui passe pour un engagement à part entière chez les gens de mon village. Si cela ne te satisfait pas, c'est le moment de le dire…
- Je n'ai rien à dire," admit Javert, essayant de ne pas penser à l'image ridicule qu'ils devaient donner.
Mais tout s'effaçait devant le sourire lumineux de Jean Valjean.
" Seulement, chez moi, on est plus simple, ajouta le policier. On se met à genoux et on offre une bague.
- Je t'ai déjà offert une bague, opposa Valjean.
- Je t'aime Jean."
Les bras du policier se glissèrent sur les épaules du forçat et serrèrent fort.
Et Valjean emporta son trésor jusque dans sa chambre.
Lentement, il déposa Javert sur le lit. Et les deux hommes se regardèrent profondément, une longue minute.
" Donc, tu m'as déposé dans le foin, sourit Javert, un peu incertain. Et maintenant ?
- Je ne suis pas sûr de savoir, avoua Valjean, tout aussi perdu. Je n'ai pas su en faire de même à Montreuil. Montre-moi !"
Javert leva la main et caressa doucement le visage de Valjean, les doigts glissant dans la barbe que le forçat avait enfin décidé de tailler de façon raisonnable.
" Il me semble que tu te débrouilles très bien… Tu ne crois pas ?
- Je voudrais…
- Tu te poses trop de questions."
Javert saisit Valjean par la nuque et l'embrassa encore.
Le baiser était ardent et Valjean saisit la taille de l'inspecteur, le serrant contre lui.
" Là, comme ça, souffla le policier. Tu te souviens très bien."
Valjean sourit.
Ses mains se précipitèrent vers la veste du policier puis entreprirent la tâche frustrante de la déboutonner.
Un des boutons ne put résister à son enthousiasme et tomba sur le plancher avec un petit bruit métallique. Javert leva les yeux au ciel devant tant de manque de soin.
Mais Valjean n'en avait cure. Il se déshabillait à son tour et Javert le regardait faire.
Le gilet que portait Valjean avait suivi le même chemin, ainsi que la chemise.
Javert posa ses mains sur les hanches du forçat et se mit en devoir de dévorer la gorge de son amant, ravi de le perturber dans son déshabillage.
" Je t'aime, Jean, fredonnait le policier. Mon Jean…"
Javert retrouva la peau chaude et nue de M. Madeleine.
Le garde-chiourme laissa ses mains glisser sur les épaules, larges et fortes, de Jean-le-Cric. Malgré lui, il cherchait les cicatrices.
Valjean frissonnait sous ses doigts fureteurs et essayait de détourner l'attention de Javert en l'embrassant dans le cou. Cherchant la carotide.
Javert perdit sa concentration, en effet, et il se surprit à gémir si fort.
Non, même s'il aurait pu s'imaginer avec M. Madeleine, ce n'était pas le maire timoré de Montreuil qui se retrouvait dans ses bras.
C'était bien Jean Valjean.
Et malgré ce que Valjean lui avait dit, les doigts de Javert cherchèrent la marque...et la touchèrent avec déférence.
" Je suis désolé… Tellement désolé… Je t'aime…
- Je t'aime, Javert…"
Sous l'émotion qui le saisissait, Javert était resté immobile, se laissant caresser et aimer. Valjean voulait le faire basculer et sortir de son apathie.
Les baisers de Valjean et ses mains rugueuses cherchant sa peau eurent raison de son calme.
Javert se réveilla et son excitation se fit dure et douloureuse.
Le policier se mit en devoir de retirer le pantalon de Valjean. Impatient de le sentir contre lui.
Enfin, ce fut un bonheur de ressentir la peau nue de l'autre.
Les baisers étaient si faciles à échanger. Ils étaient tour à tour doux et tendres ou passionnés et intenses.
Les mains ne cessaient pas d'explorer. Serrer, caresser, chercher...plus loin…
Javert avait fermé ses yeux de glace et gémissait le prénom de 24601 d'une voix mourante.
Il avait tellement cru qu'il avait perdu ceci par sa faute.
Valjean se faisait audacieux. Il embrassait et caressait.
Mais Javert ne voulait pas être en reste.
Lentement, il fit basculer Valjean sur le dos.
Retrouvant la position du salon d'Abbeville.
Ce à quoi les deux hommes songèrent aussitôt, se souriant avec affection.
" Tu te souviens, Jean, de ce que je t'ai dit au bordel ?"
Valjean laissa ses mains parcourir le corps de son amant, avec plus d'intérêt que par le passé.
" Je le pense en effet, répondit M. Madeleine.
- Je t'ai dit que tu serais bien obligé de me montrer ton dos si tu voulais me baiser."
Ce fut impressionnant de voir flamboyer les joues de Jean Valjean.
" Oui.
- Nous n'avons pas de miroir…
- Non, fit Valjean, un peu étourdi par les sensations qu'il ressentait.
- Mais nous avons de l'huile parfumée."
A la grande surprise de Valjean, Javert descendit du lit et fouilla dans les poches de sa veste.
Il répondit à la question tacite de son compagnon :
" Un achat impulsif fait à Montreuil.
- Tu l'as gardée ? Depuis tout ce temps ?"
Valjean était partagé entre l'envie de rire et l'envie de pleurer.
Javert se recoucha sur le forçat, un peu agacé.
" Je voulais te faire l'amour, pas te blesser.
- Mais…
- Tais-toi !," gronda le policier.
Javert reprit les lèvres de Valjean et les deux hommes luttèrent pour la domination.
" Tu le voudrais ?, murmura Valjean.
- Je te veux, Jean… Depuis Montreuil…
- Monsieur Madeleine aurait été bien incapable de faire cela.
- Mais qui parle de M. Madeleine ?"
Javert se pencha et posa sa bouche tout près de l'oreille de Valjean, comme cet incube de ses rêves enivrants.
" Je parle de Jean Valjean.
- Dieu ! Javert !"
Valjean, le forçat, ne savait pas le faire. Mais il l'avait vu.
Il caressa Javert, le garde-chiourme.
Et lentement, il le prépara avec l'huile parfumée, ne le quittant pas des yeux.
Javert serra les dents sous l'inconfort, ses mains devinrent des étaux pour les bras de Valjean.
" Mon beau Jean…
- Tu me dis si cela te fait mal…
- Ne t'inquiète pas… Tu le connaîtras aussi…
- Oui. Javert…"
Un baiser, profond.
Puis ce furent les corps qui prirent la suite et entamèrent une danse.
Les jours passèrent.
Au grand étonnement des deux hommes, une certaine routine s'installa et la vie fut assez simple en réalité.
On se voyait le matin, on se retrouvait le soir, on s'aimait en cachette, on vivait une vie secrète.
La première chose que Valjean fit fut de déménager dans une rue encore plus tranquille.
L'homme découvrit une maison située dans la rue Plumet, cachée dans un écrin de verdure et derrière une large grille de métal.
Il l'acheta et toute la famille s'y installa.
On fit cela prudemment et lentement.
D'abord, Valjean et sa fille emmenagèrent.
Quelques semaines plus tard, ce fut le tour de Javert et de son cheval.
Ainsi, les voisins et la logeuse de la rue des Vertus n'en surent rien.
La deuxième chose que M. Legrand fit fut d'inscrire Cosette dans une école des environs.
Ce qui ravit la petite fille et lui donna des amies.
M. Legrand l'accompagnait tous les jours et parfois c'était un imposant inspecteur de police qui s'en chargeait.
Cosette était heureuse.
La dernière chose que M. Legrand fit fut de se charger du jardin abandonné de la maison.
Il y planta des fleurs, des légumes, il créa un potager et un verger.
Et il entendait les propos goguenards d'un certain inspecteur de police lui dire que tel ou tel sillon n'était pas droit et que cela gênait la perspective d'ensemble.
Valjean se devait de se l'avouer…
Il était heureux.
Quant à Javert…
L'inspecteur Javert avait appris que les hommes pouvaient changer, que les circonstances atténuantes existaient, que la loi pouvait se révéler trop sévère...et que lui-même pouvait se tromper.
La preuve : il était aimé par un forçat repenti et il l'aimait.
Javert se devait de se l'avouer aussi…
Il était heureux.
Et il jura de tout faire pour que cela dure ainsi, éternellement.
Un jour, alors que le printemps était déjà bien installé, l'inspecteur Javert déposa devant le nez de Valjean, occupé à trier ses bulbes, une petite enveloppe.
Le forçat la saisit de ses mains couvertes de terre et regarda son compagnon sans comprendre :
" Qu'est-ce ?"
L'inquiétude du forçat disparut devant le sourire affectueux du policier.
" Tu veux que je te fasse la lecture, Jean ?
- Mais de quoi s'agit-il ?
- Tais-toi et écoute :
" Monsieur l'inspecteur,
La ville de Montreuil-sur-Mer ne va pas trop mal.
Soyez-en rassuré !
Ce ne fut pas facile de remonter la pente après toute cette malheureuse histoire mais on peut dire que cela va mieux.
Bien entendu, M. Madeleine nous manque terriblement.
On pourrait en dire de même de vous, inspecteur.
M. Delapasture de Verchocq a repris la mairie mais il ne va pas la garder. Un des amis de M. Madeleine, le pharmacien Gallet est entré en lice.
On n'oublie pas l'héritage de M. Madeleine ici, les écoles, l'usine, l'hôpital existent toujours.
Mais cela ne doit pas beaucoup vous intéresser, inspecteur. Je ne le mentionne qu'en passant.
Je ne suis pas certain que le souvenir de M. Madeleine soit agréable pour vous.
Peut-être...un jour…
Les cierges brûlent toujours devant Saint-Wulphy pour M. Madeleine et pour vous.
Vôtre,
Antoine Moreau, conseiller municipal
P.-S. : Fanny m'a fait la joie de m'offrir un petit garçon. Nous lui avons donné le prénom de Jean."
Javert cessa sa lecture.
Il replia la lettre et prit son compagnon dans ses bras.
Jean Valjean pleurait à chaudes larmes.
" La ville n'est pas morte, alors ?, murmura le forçat.
- Non, M. Madeleine. Votre ville a survécu et ne vous a pas oublié.
- Dieu… Javert…"
Les mains de l'inspecteur se serrèrent dans le dos de Valjean, le collant contre lui tandis que la voix sourde du policier murmurait :
" Ta ville, ta charité, ton grand cœur. Ils ne t'ont pas abandonné. Peut-être pas les riches et les nantis, mais les habitants savent ce qu'ils te doivent.
- Mon Dieu…"
Valjean pleurait en tordant la chemise du policier entre ses doigts.
Javert ne dit plus rien et berça ce grand cœur blessé avec douceur et amour.
Amour, amour, amour...
" Et des fleurs de lys, Jean ? Tu pourrais en planter là !, proposa la voix moqueuse du policier.
- Tu n'en as pas assez sur tes boutons d'uniforme et tes broderies ?, rétorqua Valjean en se chargeant d'un bulbe de tulipe.
- C'est comment une fleur de lys ?," demanda Cosette en apportant de l'eau pour tout le monde.
La petite fille croulait sous un énorme plateau que Javert lui prit aussitôt qu'il le vit.
" Comme sur les boutons de l'inspecteur, ma douce," répondit Valjean.
Cosette examina les boutons et les broderies de l'uniforme de policier en se plaçant sur la pointe des pieds et retroussa son joli petit nez dans une grimace de dégoût.
" C'est pas très joli, Catherine et moi, nous préférons les roses.
- C'est une jolie fleur, se défendit Javert.
- C'est surtout la seule fleur que connaisse notre inspecteur, rit Valjean.
- Je connais d'autres fleurs !, reprit Javert. Belladone, ciguë, aconit...
- Javert ! Je veux un jardin beau et utile ! Pas un jardin toxique !
- C'est des jolies fleurs ?, s'enquit Cosette, curieuse.
- Non !, répondit aussitôt Valjean.
- Oui !," le contra Javert.
Mais devant le regard appuyé de Jean Valjean, le policier soupira et s'avoua vaincu :
" Oui, elles sont jolies mais elles sont dangereuses. Va pour des tulipes et des roses !"
Cosette applaudit des deux mains et se mit à ses devoirs.
Assise dans l'herbe, elle ouvrit son livre de lecture et commença à ânonner des phrases parlant de chèvre et de loup.
Javert s'assit à ses côtés, laissant ses grandes jambes s'étendre devant lui, et aida la fillette à déchiffrer les mots compliqués, comme "Blanchette, chevillette, pelisse…"
Jean Valjean se redressa pour souffler et boire un peu d'eau.
Il regardait ces deux êtres si dissemblables, assis côte à côte, et son cœur se gonfla d'amour.
La chasse était terminée…
FIN
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