Hey !

Un jour, je retrouverai ma régularité d'antan et je posterai le Dimanche en temps et en heure. Un jour. En attendant, voilà le deuxième chapitre de cette mini histoire !

Merci à Ya pour sa relecture, et bonne lecture à vous !

(TW en fin de page !)


Nouveau départ

.

Le sol est dur, ici. Aride. Julian a vite abandonné l'idée de cultiver les plantes qu'il

voyait grimper le long des maisons de Vesuvia. Il faut du temps pour creuser la terre, beaucoup d'eau pour la ramollir dans les tranchées ombragées. L'eau, heureusement, ne manque pas. Asra veille.

Motivé, il enfonce sa pelle au milieu de la motte, pousse. Répète le geste plusieurs fois. À force, ça devient mécanique, comme d'ouvrir un morceau de peau pour réparer un corps. Découper la chair, écarter, libérer les organes, fouiller, tailler.

Julian inspire. Le dos humide de sueur, il abandonne son outil pour s'asseoir sur un rebord de pierre.

Sur ses mains, la terre noircie d'eau ressemble à du sang séché. Il les frotte l'une contre l'autre sans pouvoir les laver entièrement. Toujours il reste une trace, une ligne sombre sous les ongles qu'il n'a pas rongés. Agacé, il verse un filet d'eau au creux de ses paumes.

Ce n'est pas du sang. Plus maintenant. Plus jamais. Mais parfois, l'odeur de la terre n'est pas si différente de celles des corps entassés au Lazaret.

Julian s'asperge le visage. Connerie. Il n'y a plus de cadavres au Lazaret. Plus de morts, plus de maladie. La peste est un souvenir, comme le Comte qui l'a ramenée.

C'est fini.

Son visage dégouline. Une à une, les gouttes retombent au creux de sa main déjà humide, y forment un petit cercle trouble. Un lac minuscule qu'il tient entre ses doigts. Comme un morceau de vie. C'est ça, de la vie. C'est tout ce à quoi ces mains serviront, maintenant. Protéger la vie, la soigner, la laisser grandir. Il n'ira plus disperser les cendres et les os au sortir du crématorium.

Lové dans sa paume, son reflet le fixe étrangement. Julian se permet un sourire. Qui ne lui est pas rendu.

Les yeux qui l'observent s'allument d'un éclat mauve.

ra ?

Julian sursaute. L'eau tombe à ses pieds et la terre l'avale aussitôt.

Qu'est-ce que c'était ? Ce bruit qu'il a entendu, il est sûr que… Une voix. On aurait dit une voix, distordue, un timbre haché. Comme si quelqu'un criait de loin. Est-ce qu'Asra l'a appelé ? Non, ce bruit ne ressemblait en rien à son timbre flottant. C'était plus…

Non.

Le docteur rit sale. Le vent souffle contre ses oreilles, un murmure continue. Ce n'est pas la première fois qu'il croit y trouver des mots familiers. Quand il l'écoute longtemps, le bruit se mêle à ses pensées. Il se fait des idées. Encore.

Une déception aiguë efface sa quiétude. Il pensait qu'en venant à Nopal, loin de ces souvenirs qui le poursuivent la nuit, il se débarrasserait de ces fantômes d'angoisse et de culpabilité. De ces noms qu'il croit toujours entendre dans la bouche des mourants, ces yeux fades, des visages happés par une mort lente et-

— Ilya ?

Julian tourne la tête et trouve, à l'autre bout du jardin, un Asra inquiet. Le vent du désert passe entre ses boucles comme une main invisible.

— Ça va ?

Alors qu'il s'approche, le médecin remarque ses pieds nus. Les petites traces qu'il laisse derrière lui. Asra ne porte jamais de chaussures, excepté quand il doit quitter leur bâtisse pour aller au village le plus proche. La couleur de sa peau se mêle à celle du sable, plus clair.

— C'est rien, il le rassure. Juste un coup de chaud.

Il dit ça, et il réalise qu'il a effectivement chaud. Il essuie la sueur qui coule de son front. Le jardinage lui fait oublier le soleil et l'eau qui glisse le long de son corps. Même la fatigue dans ses muscles, il en prend conscience au moment où il repose ses outils.

— Fais attention à toi. On est à la frontière du désert, mais le soleil reste dangereux.

Asra s'installe près de lui. Sa longue robe danse autour de ses jambes. Elle s'arrête au-dessus de chevilles si fines que Julian peine à croire qu'elles puissent supporter tout le poids de ce corps.

C'est amusant. Le magicien est carré, ses épaules sont marquées, même sa taille est plus large que la sienne. Mais ses jambes et ses poignets sont d'une minceur étonnante.

— J'ai juste besoin d'une pause.

Il inspire. À nouveau, il regarde ses mains. Mouillées. Il lui reste de la terre sous les ongles, qu'il gratte avant qu'Asra ne prenne ses paumes au creux des siennes. Il écarte ses doigts et retrace les lignes qui froissent son épiderme.

— Tu lis mon avenir ? Julian plaisante.

— Peut-être.

— Et qu'est ce que ça dit ?

Le diseur de bonne aventure fait mine de se concentrer. Il plisse les yeux et se penche alors qu'il caresse les trois traits où se porte son attention. Julian peut sentir son souffle.

— Ta ligne de vie est courte.

Il fronce les sourcils.

— Oh. C'est inquiétant, je suppose ?

— Oui.

Asra plaisante, hein ? On ne peut pas deviner la mort des gens en regardant au creux de leur paume. Julian veut bien croire que la magie ait son lot de petits miracles, mais ça, non.

— C'est ta santé. Je vois… Mm, ce n'est pas reluisant.

— Quoi ?

— Ça se dégrade vite.

Il est un homme de science. On ne lui fera pas croire que...

— C'est-à-dire ?

— Attends.

Le doigt d'Asra repasse encore et encore. Son visage s'assombrit. Quoi ? Il voit vraiment quelque chose ? À partir de sa main ? Julian sait que son partenaire a des dons de divinations, il l'a déjà vu à l'œuvre. Mais la plupart du temps il utilise ses cartes, ses prédictions sont toujours floues et-

— J'y suis. Oh. En effet. Oui.

— Alors ?

Il tape frénétiquement du pied.

— Un arrêt cardiaque, Asra déplore. Provoqué par un excès de café. Pas la fin la plus reluisante qui soit pour un docteur du palais, si tu veux mon avis.

Oh… Oh. Le fourbe. Et il ose rire. Julian lui colle un coup de coude dans les côtes.

— Très drôle.

— Tu y as cru.

— Absolument pas. Je suis médecin, la science est ma seule vérité.

Les gloussements mesquins d'Asra se fondent dans un regard plein de malice.

— La fameuse science qui a ramené l'eau dans le puits ? Ou celle qui nous a permis de venir à bout du Diable ?

— La science, et certains types de magie, Julian rectifie.

Il croise les bras, faussement blessé par la duperie. Au fond, la joie taquine d'Asra lui donne envie de le prendre dans ses bras. Il veut le voir heureux comme ça tous les jours. Loin des souvenirs qu'ils ont voulu abandonner à Vesuvia.

— Quel type ?

Asra ronronne contre son épaule. Sous ses cils blancs, sa pupille fine se fraie un chemin. Est-ce qu'il peut lire dans ses pensées ? Julian n'en serait pas surpris. Même si, de ce qu'il en sait, c'est impossible. Et puis, ce serait gênant.

— La tienne.

Son visage s'adoucit.

— Flatteur.

— Techniquement, ce n'était pas un compliment. Je doute qu'on puisse parler de flatterie.

— Ilya ?

— Mais si tu-

— Tais-toi.

La bouche d'Asra se presse contre la sienne. Un instant, le jardin disparaît. Le soleil s'efface, Nopal s'éclipse et Julian prend tendrement Asra dans ses bras. Il passe une main dans son dos, l'aide à s'installer sur ses cuisses. Puis c'est à son tour d'aller nicher sa tête au creux de son cou.

Même au milieu du désert, Asra porte encore des odeurs de fleurs. Est-ce que c'est un de ses tours de magie ?

— On devrait faire un lac, il marmonne.

— Un lac ?

Les épaules d'Asra se crispent.

— Dans le désert ?

— On pourrait se baigner. Puis ça ferait un oasis pour les voyageurs.

— Je crois que tu surestimes mes capacités.

Il le sent frissonner. Un ricanement bref le secoue. Ses mains passent dans sa nuque et Julian resserre son étreinte.

— On pourrait essayer. Qu'est-ce qu'on risque ?

— L'effondrement de l'écosystème de Nopal ?

Oh. Il n'y avait pas pensé.

— A ce point ? Je pensais juste-

— Je plaisantais.

Asra rit à nouveau, et Julian se demande ce qui le retient de le pousser dans le sable. À chaque fois, oui, à chaque fois, il se fait avoir.

Et à chaque fois, il redonne son entière confiance à ce diable de magicien.

. . .

Le ciel mauve, le sable bleu. Et cette jolie petite libellule qui volette vers leur jardin. Il en faut peu pour émerveiller Julian. Les paysages de Nopal sont si loins de ceux de Vesuvia, c'est un puits de surprise qui ne cesse de se renouveler. Tous les soirs, il regarde l'horizon coloré. Tous les soirs, il le redécouvre.

La nuit tombe, avale tout. Alors sortent d'entre les cactus des points de lumière que Julian n'a pas encore identifiés. Il penche pour des lucioles. Une espèce spécifique au désert, qu'il est curieux de découvrir.

— Est-ce que tu comptes te coucher avant que le soleil se lève ?

La voix d'Asra passe derrière lui et bientôt, ce sont ses bras qu'il sent autour de sa taille.

— J'arrive.

— Tu dis ça, et tu passes la moitié de la nuit devant la fenêtre.

— Tu peux aussi te coucher sans moi. Je ne vais pas m'envoler, Julian glousse.

Les bras d'Asra se resserrent.

— Tu as besoin de sommeil.

— Mensonge. Le Docteur Devorak ne dort pas, c'est un mythe. D'où est-ce que tu crois que je tiens ces cernes ?

C'est si beau, dehors. Si calme. Il n'a pas l'habitude. C'est idiot, sans doute, mais…Parfois, il a l'impression qu'une catastrophe va surgir. Un monstre, un inconnu. Un messager porteur de mauvaises nouvelles. Un tour sombre qu'il ne saurait déjouer.

La paix est si fragile. Trop pour qu'il puisse y croire, comme si ce calme servait de couverture au prochain danger.

— Je n'aime pas dormir sans toi.

Il sent sa tête, là, entre ses épaules. Dans le creux sensible de son dos. Il déglutit.

Bien sûr, Asra n'aime pas dormir seul. Julian tenterait bien une blague sur la présence de Faust dans leur lit, mais il sait que ce n'est pas pareil. Alors il se tourne pour l'étreindre.

— J'arrive.

Mais ça ne suffit pas. Son magicien reste lové contre lui, ses traits tristement détendus. Julian connaît cette expression. Il a la même, souvent. Quand il se regarde dans le miroir après une longue journée. Quand l'épuisement avale toute l'assurance qu'il avait cru regagner. Le nez dans ses cheveux, il caresse la masse blanche et la nuque large de son partenaire.

Cette fatigue-là, le sommeil ne la chassera pas.

— Je suis là, Asra. Je ne vais pas disparaître.

— Vraiment ?

Sa voix, fragile. Il n'est plus avec lui. Asra s'est perdu dans un monde de souvenirs. Une mémoire pleine de blessures.

Ses mains glissent dans son dos.

Combien de fois est-ce qu'il a rêvé de pouvoir le serrer comme ça ? Il se revoit encore, l'observer du coin de l'œil dans la bibliothèque. Gribouiller ses traits sur un morceau de feuille et rougir alors que la muse découvrait le méfait. Jouer la drague graveleuse et fuir chaque fois qu'il y répondait. Ça l'amusait, Asra, il le sentait. Ça l'amusait, mais ça ne l'intéressait pas. Il croyait.

C'était plus simple d'ignorer le sérieux de cette histoire.

— Vraiment.

Julian a toujours eu du mal à laisser les gens entrer dans sa vie. C'est leur plus grand point commun, d'ailleurs. Pour ça, il sait qu'il ne lâchera jamais Asra. Et Asra ne le lâchera jamais.

Il le suit jusqu'au lit. L'horizon mauve derrière eux, il oublie les paysages de sable et il se déshabille pour se glisser contre cette peau familière. Il embrasse ses épaules froides. S'il fait des cauchemars, cette nuit, il veut être là pour le réveiller. Il lui répètera un millier de fois que tout est fini. La guerre, la maladie, le Diable, envolé. Cet effroyable compteur de morts enfin figé. Des promesses murmurées en boucle jusqu'à ce qu'Asra se calme. Il pansera tendrement ses blessures et il remontera les draps sur lui.

Mais cette nuit, ce n'est pas Asra qui se réveille. La lune brille haut, Julian s'agite. Il se découvre, et le vent de Nopal colle un froid malade contre sa peau en sueur. Son torse se soulève par à-coups, il se retourne et, quand il ouvre enfin les yeux, il croit sentir encore l'odeur âcre des cadavres brûlés qui embaument le Lazaret. Ce parfum lourd répandu sur les plages à l'effluve de cendre, de pourriture et d'échec. Les yeux qui s'éteignent. La mort. La mort partout jusqu'entre ses doigts.

Sous ses yeux, ses mains immaculées ont l'odeur du sang.

— Ilya ?

Réveillé, Asra se redresse. Sa main trouve son épaule. Il a l'habitude, maintenant.

— C'était juste un rêve, il murmure. Rendors-toi.

— Non.

Julian déglutit.

— C'était pas juste….

Il y était vraiment. Là-bas, au milieu des malades. Et il n'a pu en sauver aucun. Tous ces gens qu'il a examinés, qui lui ont accordé leur confiance et leur désespoir, il n'a pas pu les soigner. Ils sont tous morts, les uns après les autres.

Il se souvient de leur corps. De la peau qu'il devait découper sur le regard expert de Valdemar.

La nausée monte comme ces torses faiblement secoués d'une respiration fragile, qu'il taillait d'un trait net. Les traitements expérimentaux. Les vivants qu'il…

— C'est fini.

Asra passe et repasse sa main dans ses cheveux.

— Il n'y a plus de peste.

— J'ai pas pu… Ils allaient mourir de toute façon…

Il prend cette petite main brune dans la sienne.

— J'ai pas pu les sauver.

— Tu ne pouvais pas aider tout le monde.

— Ils sont morts.

Et il ne pourra ni les ramener, ni implorer leur pardon.

— Ilya.

Délicatement, Asra glisse ses doigts sous son menton.

— Tu ne pouvais pas contenir la peste à toi tout seul. Personne n'en aurait été capable. Tu as fait tout ce que tu as pu.

— Ça n'a pas suffit.

— Si. La peste n'est plus là.

Son pouce caresse délicatement ses tempes. De petits cercles appuyés qui passent à la naissance de ses cheveux.

— C'est fini, il répète tout bas.

C'est faux, et Asra le sait. La peste, le Diable, le Comte. Ils n'existent plus, mais ce n'est pas terminé. Ça ne le sera jamais. Pas tant qu'il y aura quelqu'un pour se souvenir.

— Rendors-toi, Asra répète.

La fatigue qui l'engourdit n'apaise pas la culpabilité. Julian ferme les yeux contre l'épaule de son compagnon, se sent glisser alors qu'on l'allonge à nouveau. Mais c'est là, en travers de sa gorge.

Il sent une main sur sa joue. Des mots qu'on murmure tout bas. Il s'y accroche, alors que la nuit l'avale à nouveau.

. . .

Quand Julian ouvre les yeux, quelques heures plus tard, il se souvient vaguement de son cauchemar et des mots d'Asra. Le soleil déjà chaud s'est taillé une place contre son dos découvert et il réalise qu'un petit serpent s'est lové entre eux pendant la nuit.

Comme chaque matin qui suit une mauvaise nuit, le médecin se réveille soulagé. Sa petite crise lui semble démesurée, maintenant que le jour a chassé les remords, et il se lève encore une fois sans réveiller Asra. Son mage a toujours eu besoin de plus de sommeil. Ou alors, c'est lui qui dort trop peu. Oui, c'est sûrement ça.

Il le regarde un instant. Ses traits tendres et son nez fin, ses épaules carrées. Tout ce qu'il lui reste de précieux dans ce monde. Une pensée sale le prend, pernicieux, l'idée que son amour aussi aurait pu contracter la peste- non. Il faut qu'il arrête de penser comme ça.

Il s'éloigne vers la cuisine pour préparer son café. Mais, mauvaise surprise, toutes les bouteilles qu'Asra avait remplies sont vides. Julian serre les lèvres. C'est un des désagréments de Nopal. Un isolement délicieux, mais pas d'eau courante. Tant pis.

Il n'a qu'à réveiller son partenaire. Ou alors, il pourrait aller faire un tour au village. Julian n'y est jamais allé. Mais si le magicien s'y rend régulièrement à pieds, c'est que ce n'est pas si loin. Qu'est-ce qu'il risque ? Le soleil est encore bas et le vent ne souffle pas. Dans le pire des cas, il rentre les mains vides après une recherche infructueuse.

Mais cette tâche à l'apparence simple se révèle plus ardue qu'il ne croyait. Les minutes passent et s'amoncèlent. Le sable s'enroule autour de ses pieds. Une chaleur vicieuse s'infiltre dans ses chaussures, sous ses vêtements, sa peau le démange. Le désert se colle à lui, imprégné de sueur. Chaque pas lui semble plus dur que le précédent.

Depuis combien de temps est-il parti ? Julian ne sait plus. Il lui semblait pourtant avoir pris le chemin de terre qui s'éloigne du cottage. Ce sol jaune et sec, plein de petits cailloux. Il a dû s'effacer au profit des dunes alors qu'il s'avançait. Tout n'est que sable, ici. Sous ses pieds, dans le ciel, des grains portés par un souffle interminable. Son bras replié sous son front ne suffit plus à le protéger.

Merde.

Julian inspire. Il peut toujours faire demi tour, mais ça l'emmerderait bien. Il aurait perdu… Quoi, une heure ? Un peu plus, peut-être. Il devrait déjà être au village. Il a dû se planter quelque part. Rater un tournant. Même s'il n'y a pas de tournant, dans le désert. Il ricane. Oui, c'était désespérément facile, et il s'est quand même planté. Quel crétin.

Sa gorge le brûle.

Le soleil monte et la chaleur agrippe sa peau. Il sue. Au contraire de celle d'Asra, sa tenue n'est pas adaptée à cet environnement. Le sable lui pique les yeux, le vent laboure sa tignasse. Chaque fois qu'il regarde devant lui, il a l'impression de découvrir un nouveau paysage.

Vraiment, merde.

Encore quelques pas au hasard. La marche lui coûte une force qu'il n'a plus et la douleur achève de le convaincre. Résigné, il abandonne. Il s'est planté. Asra pourra se moquer de lui autant qu'il lui plaît quand il rentrera, mais au moins il sera à l'ombre. Plus de soleil qui tappe, de souffle brûlant, de minuscules petites particules qui lui passent sous la paupière et- Saleté de sable ! Il crache la pincée qui s'est glissée entre ses lèvres.

Demi tour, donc. Demi tour. Il se tourne. Est-ce qu'il en a pour longtemps ? Sans doute une heure de plus. S'il n'a pas dévié. De toute façon, il finira bien par sortir du désert en poursuivant par là. La frontière de CatClaw se trouve au sud. Il n'aura qu'à en suivre le contour pour retrouver son chemin, le cottage est à la limite de la zone.

Oui. C'est facile.

Mais les minutes passent, et le soleil monte.

Depuis combien de temps est-ce qu'il n'a pas bu ? Hier. Hier soir, à table, avec Asra. Il a transpiré la nuit, et ce matin… Ça cogne sur sa peau. L'eau salée qui coule le long de sa nuque et poisse sa chemise, il… Il pourrait l'enlever, mais il va finir le dos brûlé de coups de soleil.

Il fait chaud. C'est toujours le matin ? Asra n'exagérait pas, quand il parlait des températures du désert. Lui qui se croyait protégé, après les longs étés d'enfance passés à Nevivon. Quel idiot. Il y avait la mer à Nevivon, son vent frais et… Et Pasha pour le pousser dans l'eau.

Il faudra qu'il reparle de cette histoire d'oasis à Asra. Un grand lac d'eau clair, des palmiers. Ils n'auraient plus à faire d'aller retour au village. Ce serait tellement plus simple. Et puis ça rendrait bien, un point d'eau près de la maison. Les animaux viendraient s'y cacher. Il peut déjà voir les libellules se poser autour de l'eau, et les méduses, et…

Et…
Julian a déjà…

Le sable s'enroule encore autour de ses pieds. Il trébuche.

Il a déjà vu, il y a longtemps…

Le froid. Le froid contre sa peau, d'un coup. Un sable trop blanc. La lumière l'aveugle. De la glace sur sa peau. Ses muscles se figent. Son souffle se coupe. D'un coup.

Il essaie de crier. De tousser. D'inspirer.

Mais une douleur glacée remonte le long de ses bras. Le sol blanc se trouble sous ses yeux.

Il ne se sent pas tomber.


[TW : Mention de mort, culpabilité, sang, insolation]

Ilya a fait une bêtise. Oups.

A la prochaine !